Par Israël Goldberg Extrait de Prince d’Israël – Le journal de Rabbi Yosseph Yits’hak Schneerson de Loubavitch (L’Harmattan, 2009).
Le Rabbi affronte l’interrogatoire de haut1 :
– C’est la première fois que je pénètre en un lieu où on ne se lève pas à mon entrée.
– Où te crois-tu ?!
– Dans une bâtisse sans Mezouzah. Chez nous, ce sont les latrines ou les étables.
– Enlève ton châle de prière.
– Si vous y touchez, l’interrogatoire est clos. Je ne répondrai plus rien. Plus tard, il exige à nouveau son talith et ses Tephilines.
– Ils ont fini à la poubelle.
– Vermine !
– Tu seras fusillé dans les vingt-quatre heures.
– D.ieu aidera…
Deuxième interrogatoire, cette fois, dans sa cellule. Sommé de se lever, il refuse. Interrogé en Russe, il ne répond qu’en yiddish. Les coups pleuvent, sans résultat.
Entrée d’un deuxième groupe. Averti de la séance qui l’attend, il se contente de hausser les épaules.
La troisième fois, les guépéistes cèdent.
– Levez-vous, Rebbe. Sinon, ils vous frapperont tellement qu’en fin de compte vous y serez contraint.
Loulov, sans s’en rendre compte, a parlé en yiddish. Mais le Rabbi ne répond plus.
Pendant ce temps, les Hassidim s’activent. Au matin de l’arrestation, une assemblée s’est réunie avec tous les responsables communautaires de Leningrad. Le choix est apparemment simple : alerter l’opinion mondiale ou agir seulement à l’intérieur de l’URSS ? En réalité, rien n’est évident : la crise entre la Russie et l’Occident est ouverte. L’Angleterre vient de rompre les relations diplomatiques. Au sommet de l’appareil, Staline souhaite une radicalisation qui lui servirait de prétexte à éliminer les restes de son opposition interne. Une psychose de guerre est orchestrée, encore intensifiée par l’assassinat du plénipotentiaire soviétique en Pologne, qui dénonce l’imminence d’une croisade capitaliste… La vague d’exécutions dans les lieux pénitentiaires ne fait que s’insérer dans un processus global.
L’Assemblée de Leningrad renonce aux pressions étrangères.2
Le jeudi 16 juin, Shmaryahou Gourarié, gendre du Rabbi, gagne Moscou, Ambiance lourde. Sitôt exclue l’option de l’appel à l’étranger, un nouveau dilemme a surgi : agir au plus haut niveau de l’État soviétique ou te contenter de contacter des individuels de la Guépéou ?… La Guépéou a la réputation d’anticiper les exécutions pour devancer les pressions… Nul n’est prêt à assumer ce risque.
La deuxième ligne est adoptée : des individuels modérés de la police politique seront contactés secrètement.
Mais le samedi 18 juin – quatrième jour de l’arrestation –, le Bureau est informé que l’exécution n’est qu’une question de jours…
Toute retenue s’avère dès lors vaine.
Le soir même, le Bureau rabbinique déclenche une campagne nationale. Des pétitions circulent dans toutes les communautés et des dizaines de télégrammes affluent sur les bureaux de Kalinine du chef de la Guépéou, Majanski. Majanski et Rykov sont aussi contactés personnellement, mais refusent de recevoir la délégation. Celle-ci se tourne alors vers Catherine Pechkova, la présidente de la Croix Rouge soviétique. Épouse divorcée de l’écrivain Maxime Gorki, lui-même connu pour son philosémitisme, c’est une humaniste engagée dans la défense des détenus politiques. Elle promet d’intervenir et contacte Majanski.
La nouvelle a aussi filtré à l’étranger. Aux États-Unis, le sénateur Borah, chef de la commission des affaires étrangères, interpelle le congrès. Les grands Rabbins d’Angleterre, d’Allemagne, de Palestine expédient des télégrammes. Dans les synagogues d’URSS, on organise des jeûnes publics et des lectures collectives de psaumes.
La communauté juive d’Allemagne est la plus active : les deux grands rabbins de Berlin, le réformé Léo Bock et l’orthodoxe Hidelsheimer contactent Oskar Kohn, député socialiste, proche des milieux sionistes de gauche, ancien compagnon de Lénine. Kohn interpelle Stresemann, alors ministre des Affaires étrangères, qui convoque Krestinski, l’ambassadeur soviétique…
Catherine Pechkova, de son côté, est reçue par Majanski et obtient in extremis la commutation de la peine de mort en dix ans de déportation.
Pour les Hassidim, c’est le sursis.
Dans la cellule de la Shpolerka, les conditions de détention évoluent également. Après 24 heures de grève de la faim, le Rabbi a retrouvé ses Tephilines. Il conserve la même stratégie et se montre absolument rétif à toutes les normes pénitentiaires : refus de travailler, de dormir en temps voulu, de participer aux promenades, de boire tant qu’il n’est pas sûr que le récipient soit « casher », d’effectuer sa part de corvée… Il passe par contre des heures à prier et à chanter, donne des leçons de Hassidisme à ses codétenus, rédige mémoires et impressions sur du papier à cigarette – malgré l’interdiction d’écrire.
Curieusement, les gardiens laissent faire.
Lors de l’ultime interrogatoire, c’est lui qui accuse Nahmanson et Loulov de propager l’antisémitisme et les avertit solennellement que celui-ci finira par les emporter. Loulov ricane ; Nahmanson se tait…
À l’inculpation pour crimes contre-révolutionnaires, il oppose sa campagne en faveur des colonies, « célèbre dans le monde entier », et dénonce une nouvelle affaire Beilis « qui ne réussira pas plus que la première ».
Il a aussi obtenu qu’on lui livre ses habits de fête…
Le départ en déportation est fixé au 29 juin, 19 heures. Une foule se rassemble à l’heure dite devant la porte de la Shpolerna. Mais le Rabbi ne sort pas. Il a été extrait de la liste des condamnés une heure avant le départ du convoi pour Solovki.3 Catherine Pechkova a encore obtenu la grâce.
Au moment où le convoi s’ébranle, il est appelé à la direction. Loulov lui montre la sentence. La peine de mort est rayée de rouge ; la sentence de déportation est suivie d’un « Niet ».
En dessous, souligné : trois ans de relégation à Kostrama, dans l’Oural.
– Reconnaissez le Congrès national et vous êtes libre, propose Loulov.
Refus.
Messing, le chef de la Guépéou de Leningrad, et Loulov ont exprès fixé le départ au jour du Shabbat.
Le Rabbi refuse alors de sortir de la Shpolerna. Une ultime intervention de « la Pechkova » auprès de Majanski sauve encore la situation : le départ est repoussé au dimanche.
Le dimanche 3 juillet, troisième jour du mois de Tamouz, après dix-huit jours d’incarcération, il est autorisé à visiter sa famille. Le train partira à 20 heures. La Guépéou ferme les guichets pour empêcher les Hassidim de le prendre d’assaut. Ils sont néanmoins des centaines à attendre sous le hall de la gare. Escorté d’une garde armée, le Rabbi s’installe dans son compartiment accompagné de son gendre, de sa fille cadette et d’un Hassid.
Sur le marchepied, il gronde encore :
« Ce n’est pas de notre propre gré que nous avons été exilés de la terre d’Israël. Ce n’est pas par nos forces que nous y reviendrons… Sachez seulement, peuples du monde, que seuls nos corps sont soumis à l’exil. Nos âmes, elles, sont restées libres. Nous devons proclamer haut et fort que pour tout ce qui est de notre spiritualité, ses lois et ses coutumes, nul ne nous imposera ses vues et nul pouvoir au monde ne pourra nous asservir…
Il est de notoriété publique que la loi autorise la transmission du judaïsme. C’est seulement une haine perverse qui nous mène aux prisons et aux bagnes…
Mais nous devons garder en mémoire que les prisons et les camps ne sont que temporaires. La spiritualité… demeure, elle, éternellement… »
Le voyage dure 24 heures. Kostrama, à l’extérieur de l’ancienne zone de résidence, ne possède qu’une petite communauté. Le Rabbi y organise d’emblée une classe pour les enfants et y fait restaurer le bain rituel…
Neuf jours plus tard, le 12 juillet, il se rend au poste de police pour le pointage hebdomadaire. C’est également, cette année-là, le douzième jour du mois de Tamouz, son quarante-septième anniversaire – un jour qui, traditionnellement, porte chance…
Le guépéiste l’accueille en souriant :
– Vous êtes totalement innocenté. Un télégramme vient d’arriver, signé de Vishinsky4 en personne. Il vous présente en outre ses excuses pour ce qui n’a été qu’une erreur judiciaire.
Le douzième jour du mois de Tamouz, cette année-là, est férié. Le Rabbi sera officiellement libre le lendemain. Les geôliers le supplient de bien vouloir l’annoter.
Le 14 juillet, il rentre à Moscou, accompagné d’une délégation de la communauté de Kostrama.
Pour son premier Shabbat d’homme libre, il prononce plusieurs commentaires, récite la prière des « miraculés », offre un « festin de reconnaissance ».
Il tente ensuite de regagner Leningrad, mais la Guépéou déclenche une campagne de presse exigeant sa réincarcération.
Il se réfugie à Malakhovka, une banlieue de Moscou où il passe quelques durs moments…
Il lui faut maintenant se résoudre à quitter l’URSS. Mais comment ? Aux yeux des Hassidim, il ressemble à un homme brisé. Les sévices l’ont affaibli physiquement et moralement. Pendant les six semaines qu’il passe à Malakhovka – « La Guépéou de Leningrad m’a arrêté, celle de Moscou m’a libéré : retournons du côté de Moscou », a-t-il expliqué – il refuse de recevoir quiconque, lui qui, auparavant, accordait des audiences des nuits entières… Il a également interrompu toute correspondance, mis à part quelques messages codés pour préparer l’émigration.
À la veille du Nouvel An, il se rend à Rostov, sur la tombe de son père. Et c’est la métamorphose : lorsqu’il en revient, il est un lion. Il est redevenu lui-même.
La sortie d’URSS reste loin d’être acquise. Catherine Pechkova promet à nouveau son aide. Surtout, deux parlementaires occidentaux, Oskar Kohn, le socialiste allemand et Mordehaï Dubine, élu du parlement letton, gagnent Moscou munis de requêtes officielles de leurs communautés appelant simultanément le Rabbi à assumer leur charge rabbinique. Moscou refuse,
Mordehaï Dubine, le député letton, contacte alors Dubronitski, commissaire adjoint aux affaires extérieures, et met dans la balance la perspective d’un traité de commerce soviéto-letton en voie de finalisation. À la troisième tentative, le commissariat s’incline ; mais seul le Rabbi pourra sortir. Sa famille et ses biens resteront en URSS.
Le Rabbi refuse.
Dubine et Kohn se concertent et feignent la concurrence. Une dernière fois, Dubine menace d’annuler le contrat.5 L’URSS, de plus en plus esseulée sur la scène internationale, ne peut en assumer le risque.
Le 28 septembre 1927, deuxième jour de Roch Hachanah, une séance réunit à Moscou le commissaire aux affaires étrangères, Tchitcherine, son futur successeur Livitnov, Dubronitski, un autre haut fonctionnaire nommé Rotstein et les deux ambassadeurs soviétiques en poste à Berlin et à Riga. Hormis Tchitcherine, tous sont juifs. L’intervention des ambassadeurs fait pencher la balance. Le Rabbi est autorisé à quitter l’URSS avec sa famille, ses biens et une demi-douzaine de disciples.
Le départ de sa bibliothèque, plusieurs milliers de volumes, dont certains de grande valeur, nécessite un aval supplémentaire du service du Livre de Leningrad. Dubine s’y rend à cet effet. Au vu du nombre d’exemplaires précieux, le fonctionnaire de la section du Livre, lui-même filleul d’un grand rabbin, refuse son autorisation. Il n’a en outre pas reçu l’accord de Moscou de laisser le Rabbi quitter l’URSS. Dubine le convainc de téléphoner et réalise que l’accord de Moscou est resté bloqué dans un tiroir par la négligence d’un subalterne. Il obtient le remplacement du préposé aux livres par un fonctionnaire moins regardant, non-juif de surcroît et qui, ignorant de la valeur des ouvrages, octroie le certificat de sortie.
Le Rabbi passe les fêtes à Leningrad. Le dernier jour de Soucot, lors de la célébration de « la Joie de la Torah » où l’on danse toute la nuit avec les rouleaux sacrés, il fait ses adieux aux Hassidim.
Au dernier moment, il se désigne lui-même :
– Sachez que cette apparence-là n’est qu’une âme du monde suprême qui a pris gîte dans un corps. Elle n’a pas de relation à la matérialité. Elle ne discerne que le Bien.
Le lendemain, accompagné de sa femme, son gendre, ses trois filles et un groupe de six Hassidim, le Rabbi s’installe dans le train de Riga. Quatre wagons ont été retenus pour transporter sa bibliothèque. Plusieurs centaines de Hassidim l’accompagnent jusqu’à la frontière. D’autres montent dans le train en cours de route…
Dans son compartiment, il rédige une longue lettre.
– D’ordinaire, dira-t-il, la main écrit ce que le cœur dicte. Cette fois, mon cœur a écrit seul.
En gare de Riga, il déclarera :
– Si l’on m’offrait un million de dollars pour revivre un seul instant de mes souffrances, je le refuserai. Et si l’on m’offrait un million pour m’en ôter l’acquis, je le refuserai aussi.
La libération a été acquise. Mais pour les Hassidim, est-ce bien suffisant ? Le Rabbi n’a-t-il vraiment été sauvé que par une série de conjonctures favorables ?… Ce serait mésestimer les voies du Ciel. L’emprisonnement est autrement signifiant… Comment expliquer, en outre ses attitudes en prison, ses rebellions systématiques, ses postures outrancières, sa permanente révolte ?
Pourquoi une telle obstination à ne pas se lever lors des interrogatoires même au prix de représailles physiques qui laisseront longtemps leurs traces ? Pourquoi cette morgue souveraine ? Cette façon de narguer ses geôliers…
Le salut aurait pu venir par d’autres voies, en adoptant un profil plus humble… Pourquoi s’est-il ainsi obstiné? À prendre l’ennemi « de haut», au mépris de sa propre vie. Et de celle de ses disciples.
Si le Hassidisme est questionnement, il sait aussi porter réponse.
Celle-ci s’ancre dans les messages de la Kabbale, qui affirment qu’une grande âme s’incarne en chaque temps, qui porte le monde en elle. Et que ce qui l’affecte affecte l’univers. Bien au-delà des circonvolutions soumises à l’égide du temps. Les événements politiques ne sont que ses prétextes. Le vrai enjeu se situe ailleurs. Là où s’enracine le feu des âmes.
Lui est l’Absolu, Son essence dans un corps. Il est le mystère céleste incarné dans l’humain. Il est la vie, il est la mort ; il est la Vie des Vies, l’arc-en-ciel des lendemains, le soleil à son zénith, la gloire et l’aube de tous les amours. En lui, en sa personne, se joue le destin des hommes. De tous, sans exception.
L’avenir de l’humanité s’est joué sur sa seule âme. Sur un destin unique. Le sien. Puisqu’il est l’âme collective, à travers laquelle toutes existent, transfigurées, images pures avant de s’altérer, de s’incarner dans les destins privés des êtres…
Ce qu’il a affronté, en ce carrefour des siècles, ce sont les ténèbres de l’infini. Ceux qui, depuis l’aube des jours, dissimulaient la cachette secrète. Celle du Messie. Le sauveur qui gît en chacun et que chacun doit dévoiler.
Et toute lumière ne naît qu’enveloppée de nuit ; la nuit est son écrin, son cocon protecteur. « L’écorce » qui protège le fruit, selon les Kabbalistes. Ce fruit de mort et de vie auquel Adam, le premier homme, a succombé. Et Adam lui aussi était l’âme de tous les hommes. Et le Rabbi, aujourd’hui, est venu pour réparer. En lui s’est joué le drame, le carrefour des destins. Le vrai nœud ne se situait pas dans le tribunal des hommes. Mais dans celui du Ciel. Là où chaque jour sont jugés les morts et les vivants. Et il y a été décidé que l’aube de l’humanité s’approche. Et qu’un homme seul avait reçu le pouvoir de tout faire basculer. Que s’il triomphait, s’avérait capable d’illuminer les ombres mortifères de la nuit, toutes les âmes en lui recevraient le suc du ciel. Toutes, en lui, seraient bénies.
S’il vainquait ses tortionnaires, s’il prouvait à D.ieu et aux hommes que la détermination d’un seul pouvait faire reculer l’empire, il donnait la force à toutes les âmes de recréer le même destin à leur échelle individuelle. Au peuple juif de s’affranchir de toutes les dominations passées, de toutes les souffrances des devenirs. L’ère messianique déroulerait ses ailes ; les berges du salut sont proches. L’histoire va y accoster. Des cascades de bénédiction s’apprêteront à pleuvoir sur l’homme. À une condition : il devait triompher.
Pour cela, ne pas s’incliner. Jamais. Devant personne. Face à l’enjeu, il ne pouvait pas perdre. Et tous les fantômes de l’histoire, toutes les âmes perdues attendaient la résurrection, l’instant crucial où il saurait dire :
– Je n’obéirai pas.
– Je ne me tairai pas.
– Je ne me lèverai pas.
Il fallait seulement qu’il fraie la voie.
Et c’est ce qui lui fera écrire, un an plus tard, pour le premier anniversaire de sa libération, le 3 juin 19286 :
« Ce n’est pas seulement moi que D.ieu a libéré, le douzième jour du mois de Tamouz. Ce sont tous les amants de notre Torah et de sa Loi ; tous ceux qui chérissent le judaïsme. Et même ceux qui ne sont juifs que de nom, ceux dont seul le nom est Israël. Eux aussi, avec moi, ont été libérés. »7
Nous sommes quarante années plus tard ; près d’un demi-siècle s’est écoulé. Nous sommes le douzième jour du mois de Tamouz, dans la grande synagogue de Brooklyn. Le gendre de Rabbi Yosseph Yits’hak, son successeur, au milieu des Hassidim, célèbre l’événement. L’anniversaire de la libération de son beau-père. Du sixième rabbi de Loubavitch. Car ce jour, depuis, est resté jour de grâce. Un jour chargé de senteurs célestes. De parfum de fée d’une nouvelle ère.
Mais ce douzième jour de Tamouz-là – le 20 juillet 1967 –, le peuple juif entier célèbre un autre miracle. Celui qui, en six jours, vient de le sauver encore. En six journées, du 5 au 11 juin 1967, quarante ans après, presque jour pour jour, la libération de Rabbi Yosseph Yits’hak, Israël a retrouvé les murailles de Jérusalem, de Hébron et de Bethlehem, les rivages du Jourdain, de Judée et de Samarie ; l’antique berceau de la Terre Promise vient de revenir au peuple juif au terme de deux mille ans d’exil
Le successeur, auquel Rabbi Yosseph Yits’hak a légué sa vision et ses pouvoirs, interprète l’événement pour les Hassidim. Il en restitue le sens secret, délivre la clef de son mystère ; lui qui, au-delà des apparences, sait discerner la raison enfouie. Le signifiant qui échappe aux hommes et que le Ciel réserve aux Maîtres.
« Il y a quarante ans, presque jour pour jour quand le Rabbi nous avait écrit : “Ce n’est pas seulement moi qui ai été libéré… Ce sont tous les amants du Livre. Même ceux qui ne sont juifs que de nom. Même ceux dont seul le nom est Israël”, personne ne l’avait compris. Parce que le Talmud est formel : “Il faut quarante ans au disciple pour pénétrer le message du maître.” »
Et quarante ans se sont écoulés. Entre temps, un pays, un État sont nés ; et ce petit pays, cet État des bouts du monde n’a pas combattu pour se tailler un empire ; il ne l’a pas fait par soif de conquête ni par esprit d’hégémonie. Seulement pour se défendre, pour vaincre l’étau mortel ; les prémices d’un nouveau massacre. Vingt ans après la Shoah, ce peuple a résisté. Il a usé pour y arriver, des voies tracées, quarante ans auparavant ; il n’a pas eu peur, ne s’est pas incliné. Il a fait preuve de la même audace, de la même témérité ; au nom d’une cause également juste. Celui qui sauve une vie ne sauve-t-il pas le monde ?
Ce petit pays restera pacifique. Il réclame seulement sa reconnaissance. Par ses ennemis de toujours, et les autres. Et l’alliance a été passée, le sceau du Ciel a été apposé au bas de toutes les sentences humaines ; sur tous les parchemins où, désormais, s’inscrira l’Histoire : que ce peuple ne s’inclinera plus. Que l’âge noir est révolu. Ceux qui brandissent l’étendard de la mort ont cessé d’être les vainqueurs. Le peuple du Livre a droit de retrouver sa terre. Parce qu’un nouveau temps est né où le faible saura tenir tête ; parce que le Seigneur l’a fortifié. Parce qu’il n‘a pas baissé le regard. A refusé de s’incliner. Lui dont la spiritualité reste matrice des autres. Il demande juste à être reconnu. Sans prétention dominatrice. Et c’est pour cela qu’il a droit au pardon. Et même s’il n’est « juif que de nom » ; si « seul son nom est Israël ». Les péchés ont été absous au creux d’une nouvelle innocence. Un nouvel arc-en-ciel se lève qui saura iriser le temps. Car le signe est offert à tous. La grande âme a vaincu. Il faut seulement écouter. Entendre le murmure qui n’a pas fauté. Et qui est prêt à se porter à ceux qui voudront l’accueillir… pour forger de nouveaux cieux et une nouvelle terre. Celle annoncée par les prophètes. Et dont la victoire est le signe.
NOTES
1. In Arest ound Bafrayoung foun der Lubavitcher Rebbe et Die Tsoures foun der Lubavitcher Rebbe in Sovietisher Russland – Riga, 1930.
2. Dans L’Archipel du Goulag, Alexandre Soljénitsyne dépeint ainsi « le tournant » de 1927 : « … Ce fut une année tendue, secouée de convulsions par les éclats de journaux, une année qui fut ressentie chez nous, que l’on nous fit ressentir comme une veillée d’armes avant la guerre pour la révolution mondiale. L’assassinat du plénipotentiaire soviétique à Varsovie inonda des pages entières de journaux au mois de juin… Aussi, à Moscou, entreprend-on le ratissage systématique de la ville quartier après quartier… Le slogan : “Nous donnerons un tel coup de poing sur table que le monde entier en tressaillira de peur !” Vers la Loubianka, vers les Boutyrki (équivalents moscovites de la Shpolerna… I. G.) convergent, même de jour, paniers à salades, automobiles, camions fermes, fiacres découverts… On n’arrive pas à décharger et à écrouer tous ceux qui ont été arrêtés. Même scène en d’autres villes… Ce travail d’assainissement démarra à plein dès 1927… »
3. Le voyage eût été sans retour. En 1928, le finlandais Boris Cederholm, emprisonné à la Shpolerna durant la même période décrivait ainsi dans La Revue des deux mondes son arrivée dans l’archipel, au terme d’un périple de trois jours : « Plus loin s’apercevait le grouillement d’une foule en haillons… J’en reconnus plusieurs pour les avoir vus pendant la promenade à la prison de la Shpolerna :… Déguenillés, crasseux, chaussés de sandales d’écorce tressée attachées par des bouts de cordes, ce n’étaient plus des hommes, mais des squelettes tendus de peau… » Le reste de son témoignage décrit un système fort comparable à celui des futurs camps de concentration allemands. Il fut libéré quelques semaines plus tard sur l’intervention de son gouvernement. Dès le début des années trente, les nazis éditèrent un rapport secret sur les techniques de déshumanisation des camps sibériens dont ils devaient largement s’inspirer…
4. Procureur de l’État soviétique.
5. Dubine, député du parti agrarien à Riga, pouvait convaincre les milieux politiques de voter contre le traité.
7. Dans la pensée kabbalistique, la libération de la Grande Âme, qui porte toutes les autres en elle, revêt une signification générale : si le Rabbi a été disculpé par le tribunal des hommes, c’est qu’il l’a d’abord été par celui du Ciel. Son attitude en prison s’explique par sa volonté de faire entrer le peuple juif, toutes les âmes qu’il porte en lui, dans une dimension pré-messianique. Ceci en accord avec le principe qui veut qu’à la veille des temps futurs, D.ieu en octroie à son peuple l’avant-goût : en l’occurrence, la fin de la soumission aux nations. Cette nouvelle ère, le Rabbi devait l’incarner dans sa vie propre avant de la léguer à l’ensemble du peuple juif. Sa libération résonne comme un écho du verdict céleste qui a avalisé l’avènement de cette nouvelle ère.
En juin 1967, son successeur, le septième Rabbi, fera remarquer que si quarante ans exactement s’étaient écoulés entre la libération de Rabbi Yosseph Yits’hak et le retour d’Israël sur sa terre, lors de la guerre des Six Jours de juin 1967. ce n’était pas le fruit du hasard, mais la vérification du principe talmudique : « Il faut quarante ans au disciple pour accéder à la compréhension de son maître. » Maxime elle-même fondée sur la harangue biblique de Moïse aux Hébreux à la veille de l’entrée en Terre Promise, leur faisant constater qu’il leur avait fallu ce temps – les 40 années du désert – pour obtenir « des yeux qui voient, des oreilles pour entendre et un cœur pour ressentir… » (Deutéronome. 29, 3.)
Les quarante années écoulées entre la libération de la Grande Âme et le retour du peuple juif sur sa terre, dans un contexte également tourmenté – Israël seul contre tous, défiant victorieusement ses ennemis comme le Rabbi quarante ans auparavant – correspondirent à un temps d’intériorisation où le verdict du tribunal céleste, prononcé en 1927, se matérialisa progressivement, jusqu’à son dénouement final. En d’autres termes, la miraculeuse victoire des six jours fut le fruit de la libération du Juste intervenue quarante ans avant.
Lettres du ‘Hassid, Rav Elyahou ‘Haïm Althaus, puisse D.ieu venger son sang versé, relatives à l’emprisonnement et à la libération du Rabbi Rayats, dont l’âme est en Eden, 12 – 13 Tamouz
Traduit par le Rav ‘Haim Mellul
Par la grâce de D.ieu,
jeudi de la Parchat Matot,
21 Tamouz 5687, Moscou,
A mes très chers amis, le grand Rav, d’une immense élévation,
distingué ‘Hassid qui craint D.ieu, le Rav M. M. Lokshen et les
‘Hassidim ‘Habad des Etats-Unis et du Canada,
J’espère que vous allez tous bien. Je remercie D.ieu pour Son grand bienfait, car nous avons reçu, aujourd’hui, une bonne nouvelle. Ce sont donc des jours de festin et de joie. En effet, ce mardi, troisième jour de la semaine, lorsque, deux fois, fut dit le mot bon, lors de la création, 12 Tamouz, le serviteur de D.ieu, couronne et gloire de notre tête, le Rabbi Chlita a été libéré, dans la paix. C’est le jour que D.ieu a fait, pour toutes les générations, jusqu’à la venue du juste libérateur, afin que l’on y soit heureux et joyeux. Il évoque le premier 19 Kislev et il est peut-être même plus fort, plus puissant, car ce dernier miracle est plus grand que le premier, puisque, dans ce dernier cas, étaient impliqués des hommes doués du libre-arbitre, possédant la connaissance et sachant particulièrement bien choisir le bon moment.
Ils ont voulu tout déraciner, non seulement l’enseignement du Baal Chem Tov, mais aussi toute la Torah de D.ieu, en général, dans son intégralité, éteindre définitivement la lumière d’Israël, que D.ieu nous en garde et qu’Il nous en préserve, qu’il n’en soit jamais ainsi. Mais, D.ieu a été avec Yossef, le Tsaddik. Il a libéré son âme et celles de tout Israël, qu’il nourrit et qu’il conduit à l’existence, du terrible filet qu’ils ont gratuitement tendu devant lui. Que se taisent donc les lèvres mensongères, qui étendent leurs propos contre le Juste ! Qu’ils se couvrent d’opprobre et qu’ils soient humiliés, ceux qui en voulaient à sa vie !
Il est né et il a révélé sa lumière cachée, le 12 Tamouz 5640. Or, le même jour, le 12 Tamouz 5687, le soleil a brillé pour nous dans toute sa force. Une lumière beaucoup plus raffinée et pure que celle du matin nous a éclairés. Qui contera les hauts fait de l’Eternel et prononcera Sa louange ? Un homme limité, soumis aux voies de la nature, est-il capable de décrire, par sa plume, avec de l’encre sur un parchemin, celui qui n’est pas une personne comme nous, un homme dont le comportement, ici-bas, transcende totalement les voies de la nature et les limites ? Nous autres ‘Hassidim avons observé, concrètement, de nos propres yeux, des miracles évidents et des merveilles. Nous avions vu et nous savions le grand et terrible danger qu’encouraient, malheureusement, le domaine de la sainteté, en particulier et nous tous, peuple d’Israël, en général.
Je ne veux pas dissimuler tout cela à mes amis et je relaterai au moins un millième de ce que nous avons vu et entendu. Voici les faits. Au début de cette année, nous tous, ‘Hassidim les plus proches, vivant à l’ombre de sa sainteté, nous avons eu très peur, car, en des moments de révélation habituelle, à Sim’hat Torah, le 19 Kislev, à Pourim, nous avions entendu de sa sainte bouche des propos très effrayants, particulièrement inquiétants, qu’aucune oreille n’avait entendus depuis que nous nous trouvons sur cette terre.
Il a, par exemple, dit ceci :
«Je brûle comme une bougie. N’ayez pas pitié de mon corps, mais seulement de ma tête.»
Il a demandé une abnégation effective de la part de chacun d’entre nous :
«Faites attention que les enfants étudient dans un ‘Héder. Eduquez vos enfants sur la voie de vos parents, car, si vous ne le faites pas, ce qu’à D.ieu ne plaise et qu’Il nous en préserve… Il m’est difficile d’exprimer, par ma bouche, des paroles qui brûlent comme une torche enflammée. Juifs qui espérez la venue du Machia’h, ‘Hassidim, lisez des Tehilim !».
Il a beaucoup pleuré et, en versant des larmes, il a prononcé des mots terribles, qui transpercent comme un glaive, au point que notre vieil ami, le Rav Moché Anchel de Nevel, a dû le supplier :
«Rabbi, nous ne voulons pas entendre tout cela. Nous voulons que le Rabbi reste ici.»
La Rabbanit mère, à laquelle D.ieu accordera de longs jours et de bonnes années, a dû le convaincre d’interrompre ces propos terribles.
Toute l’année, jusqu’à maintenant et encore à l’heure actuelle, nous avons lu des Tehilim, d’une manière systématique, après la prière, dans toutes les synagogues ‘hassidiques, en tout endroit. Nous avons eu peur et nous avons craint le pire. Puis, à la veille du mercredi de la Parchat Chela’h, 16 Sivan, à deux heures du matin, il a été arrêté et conduit dans la pire des prisons, la plus sévère. Dès lors, l’arche sainte nous a été dissimulée. Nous ne savions pas où il était, ce qui lui était arrivé. Pendant quatorze jours, nous ne savions pas à qui parler, qui demander. Nous allions, tous les jours, perdus et malheureux. Notre vie était en suspens, à chaque instant. Nous ne savions pas du tout si Yossef était encore vivant. Nous avons instauré des jeûnes, en tout endroit. Nous avons lu des Tehilim tout au long de la journée, sans interruption.
Dix-huit jours et demi plus tard, le dimanche de la Parchat Balak, 3 Tamouz, une grande lumière nous a soudain été révélée et elle est apparue à l’évidence. Pour notre grande peine et pour la souffrance de notre âme, il ne nous a pas été possible de recevoir sa lumière, son éclat et sa splendeur. Ce jour-là, le soleil a été séparé de nous et, quelques heures plus tard, il a été obligé de se rendre, conformément au verdict, dans une ville de refuge, où il a été exilé et envoyé pour trois ans. Pendant ces quelques heures, nous avons eu connaissance de l’accusation qui avait été portée, des fautes et des délits pour lesquels il avait été condamné. Il y a, en l’occurrence, quatre chefs d’accusation essentiels pour lesquels son sang a été versé, à proprement parler, comme de l’eau :
A) il est le dirigeant de la communauté des ‘Hassidim se trouvant dans le pays,
B) il est le fondateur de ‘Héders, de Yechivot et de toutes les institutions religieuses de notre pays,
C) il est une autorité nationale chez les orthodoxes, l’intelligentsia et également chez les bourgeois, ici comme ailleurs,
D) ses capacités et ses activités lui ont permis d’obtenir des sommes importantes, venues de l’étranger, pour la Torah et pour ceux qui l’étudient. Et, il y a encore beaucoup d’autres détails, qu’il n’est pas nécessaire d’énumérer.
Pour tout cela, le D.ieu du pardon lui a conféré une grande sagesse et il a pu apporter une réponse à chaque question, avec toute la vérité qu’il porte en lui. L’Eternel a été avec lui, car c’est Yossef qui distribue la subsistance. Voici les premières paroles qu’il a prononcées et que nous avons eu le mérite d’entendre de sa bouche sainte et pure :
«Je viens d’observer de mes propres yeux que Tu es l’Eternel. Tous les récits que l’on a relatés à propos de l’Admour Hazaken, je les ai vus concrètement. Il n’y a pas eu un quart d’heure en lequel je n’ai vu mon père. Désormais, de nombreuses images nouvelles s’ajouteront aux notions les plus profondes de la ‘Hassidout. Si je savais qu’il en résulterait une action concrète, que, grâce à cela, on pourrait étudier ouvertement la Torah, j’aurais pardonné toutes mes souffrances.»
Il y a eu d’autres paroles encore, que la bouche ne peut pas répéter.
Pendant dix-huit jours et demi, il a jeûné et il a intercalé, chaque jour, la prière : «exauce-nous». Il a eu, concrètement, beaucoup d’abnégation, jusqu’à ce qu’on lui rende son Talith et ses Tefillin, le troisième jour, mais ce point ne sera pas évoqué ici. Il a dit et écrit beaucoup de ‘Hassidout, là-bas. Pour l’heure, nous n’en connaissons que deux discours ‘hassidiques. Le premier est intitulé : «J’ai invoqué D.ieu dans l’étroitesse» et le second : «Que D.ieu soit avec moi, pour ceux qui me viennent en aide et je verrai». Nous reviendrons sur tous les autres.
Nous sommes arrivés dans sa ville de refuge, le lundi, veille du mardi de la Parchat Balak. Dès ce mardi, nous nous sommes rendus à l’enregistrement, qui est une obligation légale, une fois par semaine. Nous l’avons fait. Les Juifs de la ville nous ont accueillis avec beaucoup d’honneur, comme il convient, D.ieu merci. Puis, le mardi de la Parchat Pin’has, 12 Tamouz, nous sommes retournés en cet endroit et, dès notre arrivée, on nous a annoncé qu’il était libéré, délivré, qu’il était libre de se rendre aux quatre points cardinaux.
Le lendemain, mercredi, il a reçu les documents et le jeudi, au matin, nous sommes rentrés chez nous, en un bon moment. D.ieu merci, nous sommes bien arrivés, avant le saint Chabbat et : «pour les Juifs, ce fut lumière et joie», la lumière de la Torah nous a éclairés et la joie de la Mitsva a ouvert nos cœurs. Puisse D.ieu faire que nous ne connaissions plus la crainte, que la bougie d’Israël ne s’éteigne pas et que ses sources se diffusent à l’extérieur.
Mes amis, vous que j’aime, après ce que nous avons vu, nous-mêmes, nous nous devons, nous sommes obligés d’avoir à cœur le grand principe de nos maîtres, dont le souvenir est une bénédiction, car des miracles ne surviennent pas chaque jour et il ne faut pas s’en remettre au miracle. Mes amis, nous ne connaissons pas encore le repos et notre esprit ne vit pas encore dans la quiétude. Notre joie n’est pas entière. La tristesse est encore cachée, enfouie, profondément dissimulée en notre cœur. Nous ne savons pas d’où sont soudain arrivés le salut et la délivrance, d’ici ou de là-bas. Pour quelle raison la situation s’est-elle transformée, favorablement ?
Aussi, la grande peur du passé, que D.ieu nous en garde, nous saisit-elle encore et elle nous fait trembler, pour les jours qui viennent. Qui sait ce que l’avenir réserve ? Qui sait quel vent soufflera ? Vers quelle direction du monde politique faudra-t-il se tourner, alors qu’en réalité, il n’a aucun rapport, aucune relation avec lui ? Car, rien ne le concerne, en dehors des quatre coudées de la Torah et de la prière.
Mais, ils ont appris qui est ce grand homme, ils ont vu son immense valeur et sa grâce, aux yeux du peuple d’Israël, disséminé dans le monde entier. Tous tremblent devant son nom et son souvenir, redoutent que le mauvais œil se saisisse de lui, ce qu’à D.ieu ne plaise. On peut donc craindre qu’ils l’utilisent comme un ballon, comme un moyen d’obtenir un autre acquis, qui serait sans rapport, que D.ieu nous en préserve.
Nous avons, de ce fait, l’obligation sacrée, avec nos frères et nos amis, liés et attachés à nous, de mettre en pratique l’enseignement de nos Sages, dont la mémoire est une bénédiction, selon lequel un disciple des Sages doit être protégé et il ne doit pas avancer seul dans l’obscurité.
Restez donc vigilants. Recherchez en permanence de ses nouvelles et sachez ce qui lui arrive. Ne vous détournez pas un seul instant de la couronne et de la gloire de notre tête, de la satisfaction de notre cœur. Soyez constamment en relation avec la maison de notre vie, en particulier et avec tous les ‘Hassidim, en tout endroit, en général. Le mérite de ses ancêtres, nos saints maîtres, le protègera afin qu’aucune accusation, qu’aucun complot ne soit mené contre lui, pour qu’on ne le suspecte pas sans fondement, pour que tous les vents du monde ne puissent pas le déplacer, ce qu’à D.ieu ne plaise.
Votre ami, qui vous aime sincèrement, qui recherche votre bien toujours et tous les jours,
Elyahou ‘Haïm Althaus,
Rav Elyahou ‘Haïm Althaus (1860 – 1942) était l’un des Hassidim les plus proches et les plus liés au Rabbi précédent. Il était dévoué à lui et à sa famille, de tout son cœur et de toute son âme.
Rav Althaus est né en 1860 à son père, Rav Pinhas Althaus, dans la ville de Nikolaev. Dans sa jeunesse, il a étudié à la Yeshiva Tom’hei Tmimim Loubavitch.
En 1918, il est envoyé par le Rabbi Rashab à la ville de Podubranka afin de diffuser le judaïsme. Durant son séjour dans la ville, en 1920, le décès du Rabbi Rashab a lieu et, à la nouvelle de cela, il s’évanouit.
En 1923, il se rend chez le Rabbi précédent à Leningrad et, depuis lors, il travaille aux côtés de Rabbi précédent et aide dans toutes ses activités pour propager le judaïsme et pour le bien des Juifs de Russie qui restent derrière le rideau de fer.
Il a dirigé le réseau clandestin de « chambres ». Lors de la célébration de Pourim en 1927, le Rabbi précédent s’adresse à lui en pleurs, lui donnant des instructions pour continuer le travail. Rabbi Eli déroule les événements dans un journal spécial qui a depuis été découvert et publié.
Sa proximité avec la famille du Rabbi précédent était rare et unique, et il a eu le privilège de devenir l’entremetteur qui a organisé le mariage du Rabbi avec la fille du Rabbi précédent, la Rabbanit Haya Mouchka.
Quand le Rabbi précédent a été arrêté le 15 Sivan 1927, c’est lui qui a couru pour informer le secrétaire Rav Haïm Liberman, le Rashag et le Rabbi.
Lorsque le Rabbi précédent est allé à Kostrama, il a pris avec lui Elyahou ‘Haïm Althaus. Peu de temps après le départ du Rabbi précédent de Russie, Elyahou ‘Haïm Althaus a réussi à sortir lui aussi, et a établi sa résidence près du Rabbi précédent à Riga, où il est resté jusqu’à l’Holocauste.
Il est mort en martyr pendant l’Holocauste le 10 Kislev 1942, avec Rav Its’hak Horowitz, Rav Yechezkel Feigin, Rav Raphael Cohen, Rav Hillel Horowitz, Rav Zalman Its’hak Vashonok, et Rav Ishaiah Hanukkah Berkhahan.
Ses séjours avec le Rabbi précédent sont enregistrés dans des journaux personnels qui contiennent des descriptions de moments historiques dans l’histoire du Hassidisme Habad comme la célébration qui a eu lieu à Pourim en 1927, l’arrestation et la libération du Rabbi précédent, le mariage du Rabbi, le séjour de la congrégation des Hassidim à Riga sans le Rabbi précédent en 1930, lorsqu’il est resté aux États-Unis, et plus encore.
Sa famille
Son fils, Rav Pin’has Althaus – l’un des directeurs de « Tiferet Bachurim », a été assassiné par les autorités soviétiques.
Nigun de Reb Elyahou Haim Althaus, chanté par Rav Mendel Amar
Le 9 Tamouz 5786 (24 juin 2026), une cérémonie solennelle s’est tenue à la Résidence du Président à Jérusalem pour marquer l’achèvement de la traduction intégrale du Talmud de Babylone en français — une première absolue dans l’histoire. En présence du Président Its’hak Herzog et de son épouse Mikhal Herzog, cet événement a refermé un cercle ouvert 784 ans plus tôt, lorsque vingt-quatre charrettes de manuscrits talmudiques furent livrées aux flammes à Paris. Du bûcher de 1242 à la lumière de 2026, c’est toute la résilience de la pensée juive qui s’est exprimée ce jour-là.
Une date choisie avec soin, chargée de mémoire
Le choix du 9 Tamouz pour cette cérémonie n’a rien d’anodin. En ce même jour de l’année 1242, en plein cœur de Paris, le roi Louis IX ordonna ce que l’histoire retiendra comme le « Jugement de Paris » : des milliers de volumes du Talmud et de précieux manuscrits furent livrés aux flammes sur la place publique — l’un des autodafés les plus dévastateurs de l’histoire juive médiévale. 782 ans plus tard, en ce même jour du calendrier hébraïque, le Talmud a retrouvé la langue française. Non plus pour y être consumé, mais pour y résonner dans toute sa profondeur.
Cette coïncidence — ou plutôt cette volonté délibérée — confère à l’événement une dimension symbolique saisissante : la mémoire d’une destruction s’est muée en acte de reconstruction. La publication de cette édition en français, précisément ce jour-là, témoigne de la vitalité indestructible de la culture juive face à des siècles de censure et de persécution.
L’œuvre d’une vie, prolongée au-delà de la mort
Cette édition historique est le fruit du travail du Centre Steinsaltz, qui en a assuré la rédaction, l’élaboration et la traduction jusqu’à son terme. Elle a été publiée par les éditions Biblieurope, grâce au soutien généreux de la Patrick & Lina Drahi Foundation, sous la direction d’Amalia Zerka.
Elle s’inscrit dans le prolongement de la vision du Rav Adin Even-Israël (Steinsaltz) zatsal, lauréat du Prix Israël, qui consacra quarante-cinq années de sa vie à ce projet phare, animé par une conviction inébranlable : « La Torah est l’héritage de tout Juif. » Décédé en 2020, il avait fait de l’accessibilité du Talmud sa mission de vie, synthétisée dans son célèbre appel : « Donnez à mon peuple de savoir. »
Sa méthode fut véritablement révolutionnaire : il brisa la barrière de l’araméen en ajoutant ponctuation et vocalisation au texte, restructura la page traditionnelle et l’enrichit d’explications scientifiques, historiques et biographiques, rendant ainsi les discussions des Amoraïm accessibles à tout lecteur moderne. Si cette démarche suscita d’abord une vive opposition dans certains milieux haredim en raison de la modification de la mise en page traditionnelle, le commentaire Steinsaltz s’est depuis imposé comme une référence mondiale, présente dans toutes les maisons d’étude. La traduction française de cette œuvre monumentale ouvre désormais ses portes à des millions de francophones à travers le monde — de France et de Belgique au Maghreb et au Canada, jusqu’aux dizaines de milliers d’olim installés en Israël.
Les voix de la cérémonie
Le Président Its’hak Herzog a souligné la portée internationale de l’initiative : « La publication du Talmud en français est une porte ouverte pour le transmettre à tant de personnes, dans le monde juif et au-delà. »
Patrick Drahi, homme d’affaires et philanthrope dont la fondation a financé le projet, a évoqué la culture du débat propre à la tradition talmudique : « La controverse fait partie intégrante du Talmud — et dans le Talmud, elle conduit à la fécondation mutuelle des idées. Je souhaite que la parution de cette édition contribue également à notre capacité d’écouter la voix de l’autre. »
Le Rav Méni Even-Israël, directeur général du Centre Steinsaltz et fils du Rav, a conclu la rencontre par une perspective historique : « La publication du Talmud en français et la cérémonie d’aujourd’hui marquent la continuité et l’éternité de la Torah d’Israël et du peuple d’Israël. »
Une élégie ancienne trouve enfin sa réponse
Au lendemain de l’autodafé parisien de 1242, le Maha’ram de Rotenbourg composa la Kina — lamentation funèbre — intitulée Cha’ali Sroufah Ba’ech, « Interroge, toi qui fus brûlée par le feu ». Ce poème d’une déchirante beauté pleurait les rouleaux consumés, les lettres réduites en cendres, la parole juive arrachée au monde.
En ce 9 Tamouz 5786 (2026), il semble que l’histoire elle-même ait formulé sa réponse à cette lamentation :
Interroge, toi qui es revenue du feu, sur le bien-être de ceux qui t’aiment,
De ceux qui aspirent à demeurer dans les parvis de ta demeure. Jadis, tes parchemins furent livrés à la flamme et aux braises,
Et maintenant, tes rouleaux sont revenus dans les maisons d’étude. Jadis, leur fumée s’élevait des bûchers qui te consumaient,
Et maintenant, c’est leur voix qui s’élève, du sein de tes pages retrouvées. Le feu n’a pu éteindre la voix de tes paroles,
Car de tes cendres, tes lettres sont revenues parler.
De Paris à Jérusalem : la boucle est bouclée
Ce fut une journée de mémoire et de réparation, de douleur historique et de triomphe de l’esprit. Un jour où s’est refermé un cercle ouvert à Paris en 1242 et qui s’est poursuivi jusqu’à Jérusalem en 2026.
Du Paris des flammes à la Jérusalem de l’étude.
Des cendres des parchemins à la voix renouvelée des feuillets du Talmud.
De Cha’ali Sroufah Ba’ech à Cha’ali Chechava Me’ech — « Interroge, toi qui es revenue du feu ».
782 ans après l’autodafé de Paris, la voix du Talmud s’est fait entendre à nouveau en langue française. Au-delà de sa dimension spirituelle et mémorielle, ce projet constitue une étape majeure dans la diplomatie culturelle d’Israël, consolidant le rôle de Jérusalem comme centre spirituel et intellectuel mondial du peuple juif. Et cela, en tout sens du terme, est de l’ordre de l’Histoire.stoire.
En cette année centenaire des événements qui ébranlèrent le monde juif, le Rav Chneur Zalman Ruderman livre une fresque captivante fondée sur des journaux et documents authentiques. Elle retrace le contexte qui précéda l’arrestation du Rabbi Yossef Its’hak Schneersohn de Loubavitch — pilier du sacrifice de soi en son génération —, puis sa délivrance miraculeuse les 12 et 13 Tamouz 5687 (1927). Un récit écrit à la lumière de la formule du Psalmiste : Baroul’h haGomel le’hayavim tovot — « Béni soit Celui qui accorde Sa bonté à ceux qui sont redevables ».
Une rencontre providentielle dans le train
En Adar Rishon 5687 (1927), après une nuit entière de voyage en train de Leningrad — aujourd’hui Saint-Pétersbourg — vers Moscou, le secrétaire du Rabbi Yossef Its’hak entra dans son compartiment pour lui annoncer qu’un voyageur de la cabine voisine souhaitait lui rendre visite. Le Rabbi y consentit, et l’homme apparut quelques instants plus tard.
Il s’inclina avec courtoisie et s’assit. « Je m’appelle Mark Sminonovitch Bachkov », se présenta-t-il. « Je suis président du conseil du gouvernement de Tcheliabinsk et membre de la GPU — la police politique secrète —, ajouta-t-il. Et vous ? Quel est votre nom et votre titre ? »
« Je m’appelle Yossef Its’hak Schneersohn, et mon titre est : « Juif » », répondit le Rabbi. Après un bref silence, il ajouta : « Un homme peut porter toutes sortes de titres, mais ils sont tous éphémères. En revanche, le titre de « Juif » est éternel, car Israël, même s’il a péché, reste Israël. »
Un muscle fin tressaillit sur le front de l’homme. Il baissa les yeux un instant, puis reprit son regard direct. « Je suis né à Orcha, dans la région de Mohilev, dit-il. Mes parents et grands-parents étaient des ‘hassidim de Loubavitch. Mes deux grands-pères, du côté paternel et maternel, allaient encore à pied rendre visite à leurs rabbins à Loubavitch — Rav Mena’hem Mendel, le Tsema’h Tsedek, et Rav Chemouel, le Maharach. »
Il parut que l’évocation de son passé familial lui pesait. Il s’interrompit et demanda dans quel hôtel de Moscou le Rabbi logerait. « À l’hôtel Stara Vorovskaïa », répondit celui-ci. « Portez-vous bien et réussissez dans votre chemin », souhaita Bachkov, avant de prendre congé.
Revolvers au poing
Deux jours plus tard, alors que le Rabbi séjournait à l’hôtel, Bachkov réapparut sur le seuil de sa chambre. Le Rabbi l’accueillit chaleureusement, et l’homme reprit son récit là où il l’avait interrompu. Il raconta qu’il avait étudié en Yéchiva jusqu’à l’âge de dix-sept ans, avant d’abandonner la voie du judaïsme pour rejoindre les révolutionnaires communistes.
Soudain, la porte s’ouvrit avec violence. Quatre hommes firent irruption, revolvers au poing. L’un d’eux était Kratov, un agent de la Yevsektsia — la section juive du Parti communiste —, qui officiait dans les bureaux de l’hôtel et surveillait les allées et venues des clients. Il avait reconnu le Rabbi. « Citoyen Schneersohn, vous êtes en état d’arrestation ! » cria-t-il, l’écume aux lèvres. « Ne bougez pas ; si vous bougez, je tire ! » Le Rabbi ne réagit pas, et Kratov continua de vociférer. « Où sont vos affaires ? Je veux les inspecter. Grichka, ferme la porte ! » ordonna-t-il à l’un de ses hommes.
Bachkov observait la scène et avait, pour l’instant, choisi de se contenir.
Kratov ordonna à ses comparses de fouiller la chambre méthodiquement. Tandis que les trois hommes retournaient les affaires du Rabbi et les éparpillaient sur le sol, Kratov s’assit grossièrement sur une chaise et se mit à raconter comment, à Ametchilov, il avait attelé deux rabbins à une charrette chargée d’ordures et les avait fait courir dans les rues jusqu’à l’épuisement. « Nous, les jeunes éclairés du Komsomol, nous ferons de vous un exemple et nous extirperons de la racine ces rabbins fanatiques… Vous avez le choix : mourir par balle ou pourrir aux îles Solovki. »
C’est alors que Kratov remarqua Bachkov comme pour la première fois et l’apostropha à son tour. « Levez-vous, camarade, que je vérifie vos poches. Vous êtes peut-être l’un des émissaires du citoyen Schneersohn pour construire des mikvot et des Talmudei Torah, ou pour soutenir des contre-révolutionnaires ! »
Ce fut le moment où la patience de Bachkov céda. Il se leva, ôta son chapeau d’un geste sec et lança un mot à Kratov et à ses acolytes, en sortant de sa poche une carte officielle. Le visage de Kratov blêmit comme de la craie. Lui et ses trois hommes reculèrent de terreur vers le mur.
« Approchez et présentez votre carte », ordonna Bachkov à Kratov d’une voix froide comme la glace. L’autre était totalement décontenancé. « Ma carte… je l’ai laissée dans mon bureau », balbutia-t-il. Bachkov lui ordonna d’aller la chercher sur-le-champ. Il exigea également les cartes des autres, mais ceux-ci avouèrent n’en avoir aucune. « Vous devrez vous présenter demain aux bureaux de la GPU, auprès de l’enquêteur Iarmelov », leur dit-il.
Lorsque Kratov revint, carte en main, Bachkov lui ordonna de se présenter lui aussi le lendemain à l’enquêteur Iarmelov afin que celui-ci « lui rafraîchisse la mémoire sur les règles régissant les visites et les perquisitions chez les citoyens ».
Kratov commença à présenter des excuses et à implorer, mais Bachkov le congédia, lui et ses hommes, avec mépris. Après leur départ, il s’excusa auprès du Rabbi en qualifiant ces individus de « jeunes écervelés ». Le Rabbi lui fit ses adieux, et lorsque la porte se referma, il se leva pour réciter la prière du soir. Il savait que sans la rencontre providentielle que la Divine Providence lui avait ménagée deux jours auparavant dans ce train, cette soirée se serait terminée tout autrement. Par la grâce de D.ieu, le haut fonctionnaire communiste avait choisi, au moment décisif, d’ignorer sa fonction officielle et de se tenir du côté de ses aïeux — les ‘hassidim de nos saints maîtres — empêchant ainsi, du moins provisoirement, les persécuteurs de porter la main sur le Rabbi et son œuvre.
L’incident de l’hôtel survint le 12 Adar I 5687 (1927), deux jours seulement avant le Pourim Katan de cette même année — une date gravée en lettres de feu dans les annales de l’histoire d’Habad.
Sous étroite surveillance
En ce Pourim Katan 5687, le Rabbi se livra lui-même au bûcher des serviteurs de D.ieu, fixant d’un regard intense et résolu les yeux embrasés de ses persécuteurs — ennemis du judaïsme.
Après sept années de harcèlements et de menaces incessantes, sachant pertinemment qu’à tout instant les autorités et leurs auxiliaires de la Yevsektsia pouvaient s’emparer de lui afin d’étrangler son vaste réseau d’activités juives — et peut-être même, à D.ieu ne plaise, sa vie —, le Rabbi choisit de les affronter de front. D’un courage inouï, il se dressa devant eux en ce soir de Pourim Katan pour mener une guerre totale et sans merci.
Pour comprendre la portée de cet événement, il faut remonter en arrière.
Au mois d’Iyar 5684 (1924), quatre ans après le décès de son père — le Rabbi Chalom Dov Ber, le Rachab — et le début de son mandat en tant que sixième Rabbi de la lignée d’Habad, les autorités soviétiques contraignirent le Rabbi Yossef Its’hak à quitter Rostov-sur-le-Don — où il s’était réfugié avec son père et sa famille quelques années plus tôt, après avoir quitté la bourgade de Loubavitch, berceau des Rabbi d’Habad depuis un siècle, en raison de la Première Guerre mondiale — pour s’installer à Leningrad.
Ce déménagement forcé n’avait rien d’une faveur. Il procédait d’une intention clairement hostile : surveiller ses moindres faits et gestes. Il s’agissait en réalité d’un ultimatum sans équivoque : viens t’installer sous notre regard ou nous t’emprisonnons.
Trois ans plus tard, au début du mois d’Adar I 5687, le Rabbi se rendit secrètement de Leningrad à Moscou pour traiter plusieurs affaires urgentes concernant l’ensemble des Juifs de Russie. Il changea d’hôtel à plusieurs reprises, sachant que chacun de ses pas était soumis à une étroite surveillance des services de renseignement. C’est ainsi qu’il quitta l’hôtel Stara Vorovskaïa pour l’hôtel Sibirski.
L’une des personnalités avec lesquelles le Rabbi entretenait de bons rapports à cette époque était A. Fouks, président de la communauté juive de Moscou et homme d’influence dans les milieux du pouvoir. Pendant le séjour du Rabbi à Moscou, Fouks fut convoqué dans les bureaux de la police politique de la ville.
« Au début du mois d’Adar I 5687, le Rabbi de Loubavitch se trouvait à Moscou », rapporta Fouks par la suite dans le recueil HaTamim. « J’ai alors été convoqué à la GPU, qui m’a interrogé pour savoir s’il était exact que le Rabbi Schneersohn se trouvait actuellement à Moscou, qu’il avait collecté une importante somme pour l’entretien d’institutions religieuses et qu’il organisait des centaines de jeunes pour le maintien des institutions religieuses juives à travers tout le pays — des centaines de milliers de Juifs, ‘hassidim et mitnagdim confondus, lui obéissant et lui vouant respect. »
Fouks comprit à la nature des questions et au ton de l’entretien que la GPU délibérait sur le cas du Rabbi et que la situation était des plus graves. Il répondit : « Le Rabbi Schneersohn, je le connais depuis de nombreuses années comme un homme engagé dans l’amélioration de la condition des Juifs. J’ai connu son père, le célèbre Rabbi — le Rachab —, qui était à la tête de toute l’action publique juive et se rendait fréquemment à cet effet dans la capitale. Lorsque j’étais étudiant à l’université de Leningrad, j’ai même rencontré son grand-père — le Rabbi Maharach —, qui risqua alors sa vie en rendant visite aux ministres les plus redoutables à propos des pogroms de Kiev et de Nijine, et parvint par son intelligence et son courage à calmer les esprits. Le Rabbi Schneersohn actuel, poursuivis-je, est un homme d’envergure au sens plein du terme. J’ignore s’il soutient des institutions religieuses, mais si c’est le cas, vous n’y trouverez assurément aucune infraction à la loi. Je sais qu’il est actuellement à Moscou, mais j’ignore le but de sa venue. »
De retour chez lui, Fouks convoqua l’un des proches du Rabbi et lui transmit un message pressant : quitter Moscou le plus vite possible et rentrer à Leningrad. « Le lendemain, ajoute Fouks, je rencontrai à nouveau ce proche et lui demandai si le Rabbi était parti. Sa réponse fut vague. Je compris que mon conseil n’avait pas été suivi — et j’en fus peiné. »
Le Rabbi prit certes la mise en garde de Fouks au sérieux, mais il ne la laissa pas dicter ses prochains pas. Il fit savoir à ses proches que le Farbrenguen prévu pour le lendemain soir, Pourim Katan, se tiendrait comme prévu.
Entre la vie et la mort
Le Farbrenguen devait se tenir dans la « deuxième salle » de la grande synagogue Arkhipova, au cœur de Moscou. Officiellement destiné aux étudiants de la section locale de Tiferet Ba’hourim — un réseau éducatif juif clandestin animé par des ‘hassidim du Rabbi avec son soutien et son encouragement —, il réunissait des centaines de jeunes Juifs de toute la Russie qui ne pouvaient ou ne souhaitaient pas relever le défi de la clandestinité totale qu’impliquait l’enseignement en Yéchiva souterraine.
La plupart du temps, ces jeunes gens étudiaient dans des écoles publiques ou des universités, et se retrouvaient en fin d’après-midi ou en soirée pour étudier ensemble la Torah, l’ésotérique et le ‘hassidisme.
À la tête de la section moscovite de Tiferet Ba’hourim se trouvait alors le Gaon Rav Yaakov Landa, qui deviendrait plus tard le premier Grand Rabbin de Bneï Brak.
C’est donc avec ces étudiants que le Rabbi avait l’intention de se réunir. Mais en pratique, l’accès au Farbrenguen serait libre et ouvert à tous.
À l’heure prévue, la salle était bondée de dizaines d’étudiants de Tiferet Ba’hourim de Moscou, auxquels s’étaient joints de nombreux ‘hassidim et proches. Mais parmi ces derniers se trouvaient aussi quelques figures obscures dont le seul but était d’espionner, de documenter et de nuire.
Fouks lui-même, en dépit de sa pleine conscience du grave danger pesant sur le Rabbi — danger dont il avait lui-même alerté —, se retrouva à ce Farbrenguen à la synagogue Arkhipova.
Voici son témoignage : « En ce jeudi soir, alors que je marchais avec des connaissances, nous vîmes la synagogue loubavitchienne illuminée de nombreuses bougies, remplie de monde jusqu’à déborder, et une foule nombreuse qui, ne pouvant entrer, se tenait dans le vestibule et sur les marches. On nous dit que le Rabbi de Loubavitch prenait la parole depuis la bimah, et que puisque c’était la nuit de Pourim Katan, il y aurait un repas festif après le discours.
« En entendant cela, un frisson parcourut tout mon corps. Au même moment, je me dis que ce Rabbi avait hérité de la force de caractère de son arrière-grand-père — le Rabbi Maharach —, qui avait risqué sa vie pour se dresser devant les pires tyrans de l’ancien régime, au bénéfice du peuple d’Israël.
« M. Vondel et moi entrâmes pour écouter le discours. Je vis le Rabbi assis à la bimah, prenant la parole d’une voix puissante. Il expliquait que le miracle de Pourim était advenu grâce à la vigueur des enfants d’Israël en cette génération-là, qui refusèrent d’obéir au roi — sur conseil de ses ministres — et de s’assimiler au peuple d’Assuérus.
« Ce qui avait permis au peuple de tenir ferme dans l’épreuve, c’étaient les vingt-deux mille jeunes enfants d’Israël, disciples de Mardochée, qui, lorsque le décret d’interdiction d’étudier la Torah fut promulgué, avaient dit à Mardochée : « Nous sommes avec toi, que ce soit pour vivre ou pour mourir » — et ce furent les enfants et les jeunes qui vainquirent Haman le méchant, chef des chefs. Cette guerre spirituelle est une guerre éternelle qui se déroule en chaque génération et en chaque lieu ; seul le maintien de l’étude de la Torah par les enfants nous permettra de tenir, comme il est écrit : « De la bouche des nourrissons et des enfants Tu as établi Ta force… pour faire taire l’ennemi et le rebelle ».
« Le contenu du discours, l’ardeur de l’orateur qui ne tenait aucun compte du danger que représentait un tel propos, et l’attention soutenue des auditeurs — tout cela produisit sur moi une impression profonde. Je voulais entendre la suite, mais j’aperçus des hommes que je soupçonnais d’être des espions — et je quittai les lieux. »
Contrairement à Fouks, les ‘hassidim présents ne se contentaient pas de soupçonner. Ils savaient parfaitement qui parmi les assistants ne leur appartenait pas — indicateurs ou agents secrets. Ils en avaient informé le Rabbi dès le début du Farbrenguen, pour qu’il soupèse bien ses paroles.
Mais cette fois, ces avertissements ne trouvèrent pas d’écho chez le Rabbi. Il choisit — en dépit du danger évident et tangible — de clamer à pleine voix la vérité juive, avec toute la ferveur et la puissance dont il était capable.
Il faut noter que ce que Fouks percevait comme un « discours » passionné et impressionnant n’était en réalité qu’un ma’amar ‘hassidique — une parole du D.ieu vivant — portant sur le verset du Rouleau d’Esther : « Et les Juifs confirmèrent et prirent sur eux ce qu’ils avaient commencé à faire. »
Ils veulent anéantir les Juifs
Le danger colossal que le Rabbi prenait sur lui lors de ce Farbrenguen public au cœur de Moscou ne l’incita nullement à freiner ni à s’atténuer, ne serait-ce que quelque temps.
C’est l’inverse qui se produisit. Un mois plus tard, lors du Farbrenguen de Pourim — qui se tint chez lui à Leningrad —, le Rabbi revint à la charge contre les persécuteurs du judaïsme, en tête desquels la Yevsektsia, qu’il désignait comme le principal agent de la persécution des Juifs et du judaïsme. Voici comment il ouvrit ses propos avec émotion devant l’assemblée :
« Frères juifs en général, et nos proches et Temimim en particulier. Nous tous, les Juifs qui nous trouvons en Russie, nous sommes dans la même situation que nos ancêtres à leur sortie d’Égypte. Le désert de tous côtés, la mer devant, et Pharaon avec son armée derrière. Chaque Juif doit savoir — et chacun le rapportera en mon nom à ses proches — que selon les lois du gouvernement, chaque Juif est autorisé à observer toutes les Mitsvot sans aucune entrave. Chacun peut confier son fils à un mélamed pour apprendre la Torah.
« Frères juifs. Le désert désolé est de tous côtés, et les Égyptiens — la Yevsektsia — poussent par derrière. Notre situation est très amère et nous n’avons aucune voie ni aucun choix, sinon de nous jeter dans l’océan du sacrifice de soi, dans l’océan de la confiance en D.ieu.
« Chaque Juif qui se trouve en Russie — sans distinction de communauté, d’âge ou de statut, propriétaires et intellectuels — doit se souvenir de la période de l’Inquisition, où des Juifs furent brûlés et massacrés pour la Torah et les Mitsvot. Chaque Juif doit simplement dire qu’il est juif, et le montrer par un acte concret — la fondation d’un heder. Que chaque Juif grave ce moment dans sa mémoire.
« Juifs ! Venez et jetons-nous dans le feu du sacrifice de soi. Que chacun se souvienne que lorsqu’on enlèvera ses enfants, c’est qu’on voudra nous rendre tous stériles, à D.ieu ne plaise. On nous oblige tous, sans distinction — Rabbanim, bouchers rituels, instituteurs, propriétaires, commerçants, colporteurs, juristes, médecins, hommes et femmes. Tous ensemble doivent savoir que nous sommes juifs et que nous allons sacrifier nos vies véritablement — quitte à être brûlés, à D.ieu ne plaise, pour la Torah et les Mitsvot, pour mériter des enfants et des petits-enfants.
« Juifs ! Expliquez-vous les uns aux autres la situation terrifiante — jusqu’où ces scélérats, la Yevsektsia, que leur nom soit effacé, nous ont menés. Rappelez-vous qui est votre ennemi. Que chacun éveille en lui le sentiment divin qui réside en lui et combatte l’ennemi amer — la Yevsektsia, que son nom soit effacé.
« Les Juifs ont beaucoup souffert, et en chaque génération on se lève pour nous anéantir, mais le Saint Béni soit-Il nous sauve de leurs mains. Et assurément D.ieu béni soit-Il nous aidera à présent aussi — mais que chacun connaisse sa situation. On veut, à D.ieu ne plaise, anéantir les Juifs. Souvenez-vous et sauvez-vous pendant qu’il est encore temps de se sauver. Établissez des heder, allez dans les synagogues et étudiez-y chaque jour, tenez-vous à la voie d’Israël notre père et D.ieu vous accordera des enfants et des petits-enfants. »
Quand tu verras le corps en flammes
Les paroles du Rabbi plongèrent les participants dans une stupeur totale. Le Rav Eliahou ‘Haïm Althouz — ‘hassid dévoué au Rabbi, l’un des dirigeants de l’activité juive clandestine en Russie, qui périt aux mains des nazis à Riga le 10 Kislev 5702 (1941), que D.ieu venge son sang — présent à ce Farbrenguen, écrivit par la suite à ses proches sa propre description des événements, publiée dans Likkouteï Dibbourim :
« Ce que nous entendîmes et vîmes lors de ce repas de Pourim — nous ne l’avions jamais entendu ni vu, ni nous de toute notre vie, ni nos pères, ni les pères de nos pères. Des paroles terribles, semant la terreur dans le cœur de ceux qui les voyaient et les entendaient…
« À minuit, il se leva au milieu du repas, porta ses mains à sa chemise pour la dégager de sa poitrine, et frappa son poing contre son cœur mis à nu, avec une grande et puissante vigueur. Il m’appela par mon prénom pour que je m’approche, et je m’avançai promptement pour l’entendre, et il me dit ces mots : « Eliahou-‘Haïm, Eliahou-‘Haïm, l’année passée je vous avais dit d’écrire, et vous n’avez pas écouté ma voix, et c’est pourquoi vous avez eu des épreuves toute l’année. Maintenant je vous dis d’écrire dans toutes les villes et bourgades, en ces termes : ‘Nous avions un Rabbi — il désignait son père, le Rachab —, et il nous a laissé après lui un fils… et il a ordonné d’écrire en son nom : que celui qui a un fils et le confie pour l’étudier dans les écoles de la Yevsektsia — ne verra pas la fin de l’année…’. L’écrirez-vous ? Rappelez-vous ce que je vous dis ! » »
Il répéta ces paroles plusieurs fois, et plusieurs fois il frappa fortement son poing contre son cœur, son âme sortant littéralement de lui en parlant. Il m’appela de nouveau et dit, avec un visage jaune et souriant : « Quand vous verrez le corps en flammes, n’ayez pas de pitié… Préservez la tête. »
Le Rav Althouz poursuit dans son bouleversant récit : « La peur et la crainte s’abattirent sur nous tous, car tout esprit ne peut supporter cela, et la force de résistance s’épuisa, et nous ne pouvions nous retenir d’entendre des paroles aussi acérées et brûlantes. La peur que nous ressentions était double. Premièrement, parce qu’il nous prophétisait des avenirs terrifiants et effrayants pour le cœur de l’auditeur, et chaque parole qu’il prononçait nous faisait littéralement rendre l’âme, de sorte que nous étions contraints — contre toute bienséance — de l’interrompre au milieu de son propos. Et deuxièmement, parce que nous savions et voyions de nos yeux les agents envoyés par la Yevsektsia pour écouter ce qu’il nous dirait en ce Pourim ; ils se tenaient tout au bout de la table, face à lui, et entendaient chaque parole sortant de sa bouche sainte. Et le grand danger qui pesait sur lui — que D.ieu nous en préserve — de la part de ces malfaisants ne nous était pas caché, car lui-même savait qu’à Leningrad, pas un seul jour de la semaine ne s’écoulait sans que ces scélérats envoient des espions dans sa maison ouverte et accueillante, pour connaître ce qui s’y passait et ce qu’il nous disait, à nous ses ‘hassidim.
« Mais en cette nuit, quelque chose changea en lui, et sans tenir compte le moins du monde de ceux qui se tenaient face à lui, il les maudit en face, à maintes reprises, et chaque fois qu’il citait leur nom, il ajoutait en yiddish : di Yevsektsia yme’h chemam — ikh veiss az zeï zenen do, ikh hob far zeï keïn moire nit — « La Yevsektsia que son nom soit effacé — je sais qu’ils sont là, je n’ai aucune crainte d’eux. » »
Dans les griffes des bourreaux
En effet, quatre mois seulement après le ma’amar retentissant de Moscou et trois mois après le Farbrenguen tumultueux de Leningrad, toutes les craintes et les angoisses se matérialisèrent.
Dans la nuit du 15 Sivan 5687 (1927), une délégation de mauvais anges fit irruption au domicile du Rabbi, sema la terreur parmi les habitants de la maison, puis conduisit le Rabbi à la tristement célèbre prison Chpoulrki de Leningrad.
Dix-huit jours durant, le Rabbi demeura en détention. Il y endura des souffrances physiques et morales incessantes — interrogatoires, menaces, brutalités physiques, humiliations — tandis que ses droits les plus fondamentaux lui étaient niés et qu’en toile de fond résonnaient sans cesse des coups de feu annonçant l’exécution de prisonniers. Et lui, le saint, oscillait comme dans une fronde terrible entre la réalité menaçante, humiliante et désespérante, et son monde intérieur élevé, combatif, fort en esprit.
L’une des précieuses héritages que nous a laissés la saga de l’arrestation et de la délivrance est le récit en première personne que le Rabbi Yossef Its’hak écrivit lui-même environ un an après sa sortie des ténèbres vers la lumière. Dans sa Reshimat haMa’asar — le journal de sa détention —, il décrit la nuit de son arrestation et ses deux premiers jours de captivité, nous offrant un aperçu de son état d’âme sublimé et du monde limpide de ses pensées et de ses sentiments.
Niet ! Non !
Le jeudi, 1er Roch ‘Hodech Tamouz, le Rabbi fut appelé dans la salle d’interrogatoire. Cette fois, l’agent de la Yevsektsia qui l’avait conduit à sa détention lui présenta un document officiel portant les lignes suivantes.
Sur la ligne supérieure étaient inscrites les deux mots terribles : « Mort par fusillade ». Mais une ligne de rature les traversait, avec en regard le mot : « Niet ». Non.
Sur la ligne du milieu était écrit : « Dix ans d’exil à Solovki ». Là encore, une ligne de rature — et le mot « Niet ». Non.
Sur la ligne inférieure était écrit : « Trois ans d’exil à Kostroma ». Ces mots-là n’étaient pas biffés : c’était la peine allégée désormais prononcée contre le Rabbi, dont le but était de l’éloigner le plus possible de ses cercles d’influence.
La ville de Kostroma est située sur les rives de la Volga, à quelque trois cent cinquante kilomètres au nord-est de Moscou. C’était alors une grande ville, mais seule une centaine de familles juives, pour la plupart très modestes, y résidaient.
Le dimanche 3 Tamouz, vers vingt heures, une foule juive nombreuse se pressa sur le quai de la gare de Leningrad. Les pas du Rabbi étaient escortés par un groupe imposant et menaçant de gardes comprenant des policiers, des soldats et des agents de la GPU.
Et, distinction infinie mise à part, trois de ses proches l’accompagnèrent pour le suivre en exil : sa fille cadette, Mme ‘Haya Mouchka — future Rabbanit de Loubavitch, que son âme soit liée au faisceau de la Vie —, son gendre le Rav Chemariyahou Gourarya, et le fidèle ‘hassid Rav Eliahou ‘Haïm Althouz.
Seuls nos corps ont été livrés à l’exil
Dans ces instants si délicats, après la longue série d’épreuves endurées, on aurait pu s’attendre à ce que le Rabbi adopte la plus grande retenue, calcule chacun de ses gestes et pèse soigneusement chaque parole. Mais ce qui se passa fut exactement l’inverse.
Un instant avant de monter dans le wagon, le Rabbi se tourna vers la foule immense — qui l’entourait d’un amour infini, mais aussi d’une immense peine — et prononça à voix haute un discours aux accents de feu, d’une audace inégalée :
« Nous adressons une prière à D.ieu Tout-Puissant — « Que l’Éternel notre D.ieu soit avec nous comme Il fut avec nos pères ; qu’Il ne nous abandonne pas et ne nous délaisse pas » —, en quoi résident à la fois une supplication et une promesse : que D.ieu béni soit-Il soit avec nous comme Il fut avec nos pères, même si nous ne pouvons nous comparer à nos pères, qui ont sacrifié leur vie véritablement pour la Torah et les Mitsvot. Et comme le dit la formule célèbre prononcée par l’un de nos saints ancêtres — il désignait son père, le Rachab — à l’époque où le gouvernement exigeait des Rabbanim d’introduire des changements dans l’éducation : « Ce n’est pas de notre plein gré que nous sommes sortis d’Eretz Israël, et ce n’est pas par nos propres forces que nous y retournerons. Notre Père et notre Roi béni soit-Il nous a exilés de notre terre et nous a envoyés en exil, et c’est Lui béni soit-Il qui nous délivrera et rassemblera nos dispersés des quatre coins de la terre, pour nous conduire la tête haute, par le biais de notre juste Machia’h et de mes prophètes, ne faites pas de mal… »
« Mais que tous les peuples sur la face de la terre sachent que seuls nos corps ont été livrés à l’exil et à l’asservissement des nations, et que nos âmes, elles, n’ont pas été livrées à l’exil et à l’asservissement des nations. Nous avons l’obligation de proclamer ouvertement, aux yeux de tous, qu’en tout ce qui touche à notre religion, à la Torah d’Israël, à ses Mitsvot et à ses coutumes, nul ne peut nous imposer sa volonté, et nul pouvoir coercitif n’a le droit de nous asservir. Nous devons proclamer avec toute la force de l’entêtement juif, et avec toute la force du sacrifice de soi juif, à travers les millénaires — « Ne touchez pas à mes oints et ne faites pas de mal à mes prophètes ! » »
La bonne nouvelle de la libération
Les ‘hassidim, et à leur tête les membres du comité de sauvetage, ne se reposèrent pas un instant. Ils étaient déterminés à poursuivre leur combat jusqu’à obtenir la libération complète du Rabbi. Une vaste campagne fut menée auprès des plus hautes instances de Russie, et avec le concours du Rav Mordékhaï Doubine — député au Parlement letton, ‘hassid d’Habad et l’une des figures religieuses les plus actives de l’époque — ainsi que des autres instances internationales impliquées dans l’affaire, ils obtinrent par la volonté de D.ieu ce qu’ils demandaient.
La grande nouvelle parvint le mardi 12 Tamouz, alors que le Rabbi se présentait aux bureaux de la GPU de Kostroma pour sa comparution hebdomadaire habituelle, en compagnie du Rav Althouz. Ce jour-là était un « jour férié » en Russie, et les bureaux étaient presque entièrement déserts. Néanmoins, par une Providence particulière, un fonctionnaire de la GPU était présent, et c’est lui qui annonça au Rabbi Yossef Its’hak et à son accompagnateur l’ordre de libération qui venait d’être reçu par télégramme de Moscou.
Le 12 Tamouz est également le jour de naissance du Rabbi Yossef Its’hak (en l’année 5640 — 1880), un jour où selon nos Sages « la chance du maître du jour est au zénith ». Comme il est admirable et symbolique que ce soit précisément en ce jour de grâce personnel et universel que le Rabbi — et avec lui le monde juif tout entier — eut la joie d’apprendre sa délivrance !
Comme ce jour-là était un « jour férié » en Russie, le Rabbi dut attendre jusqu’au lendemain pour recevoir en main propre son document de libération. Depuis lors, la Fête de la Délivrance est célébrée pendant deux jours consécutifs — 12 et 13 Tamouz — : le jour de la bonne nouvelle et le jour de la libération effective.
Le jeudi 14 Tamouz, le Rabbi quitta Kostroma en homme libre, et le vendredi 16 Tamouz il rentra chez lui à Leningrad.
Je ne vendrai pas mes souffrances
Ce chapitre sombre et d’une majestueuse grandeur ne s’acheva entièrement que quelque trois mois plus tard — après les fêtes de Tichri 5688 (1927) —, lorsque le Rabbi quitta définitivement la zone de danger et franchit la frontière de la Russie en direction de Riga, en Lettonie, et des autres étapes de sa vie qui furent toutes une longue et ininterrompue saga de sacrifice de soi. Avec sa délivrance, le monde juif retrouva sa sainte direction — dévouée et pionnière —, qui allait se prolonger encore une vingtaine d’années.
Le Rabbi continua depuis hors de ses frontières l’œuvre sacrée du renforcement du judaïsme de Russie, par diverses voies. Après son départ de ce monde en l’année 5710 (1950), son gendre et successeur — le Rabbi de Loubavitch de sainte mémoire — la continua par le biais d’un réseau clandestin de ‘hassidim et de fidèles qui firent tout ce qui était en leur pouvoir pour que la braise d’Israël ne s’éteigne pas — jusqu’à la chute du Rideau de Fer communiste il y a quelque trente-cinq ans, après laquelle la braise se ralluma et devint un brasier qui diffuse la lumière du judaïsme à travers toute l’étendue de la Russie, grâce à des centaines d’émissaires qui ont érigé un empire de Torah et de crainte du Ciel, faisant revenir des milliers de baalei techouva.
Et pour refermer ce long et bouleversant chapitre, rien n’est plus juste que de le faire avec la formule emblématique du Rabbi Yossef Its’hak lui-même — prononcée depuis son nouveau domicile à Riga, lorsqu’il évoqua la période de son incarcération : « Si quelqu’un m’offrait un milliard pour acheter à l’avance une seule seconde de souffrance — je n’achèterais pas. Et si quelqu’un voulait m’acheter pour un milliard une seule seconde de mes souffrances passées — je ne vendrais pas. »
Le 12 Tamouz 5759 (1999) marquait le départ de Rav Dr. Nissan Mindel, secrétaire personnel du Rabbi et l’un des grands artisans de la diffusion de la ‘hassidout Habad en langue anglaise. Né le 2 Nissan 5672 (1912) à Riga, en Lettonie, il traversa les tempêtes du XXe siècle guidé, selon ses propres mots, par une Providence divine qui le conduisit pas à pas jusqu’au service des Rabbis de Loubavitch. Son œuvre littéraire, ses traductions et son dévouement indéfectible demeurent un héritage vivant pour les générations qui lui succèdent.
Les premières années et la rencontre avec Habad
Rav Dr. Nissan Mindel naquit le 2 Nissan 5672 (1912) à Riga, en Lettonie, de Rav Yaakov Its’hak et Mme Bunya Mindel. Dès l’âge de quinze ans, il étudiait à la Yéchiva Torah Im Derech Eretz, un établissement qui conjuguait l’étude de la Torah et les disciplines profanes, sous la direction de Rav ‘Haïm Morde’haï Hodakov. Le programme, fondé sur l’enseignement de Rav Chimchon Raphaël Hirsch, encourageait les élèves avancés à poursuivre leurs études universitaires tout en demeurant attachés à la Torah, aux Mitsvot et à la crainte du Ciel.
C’est après la libération du Rabbi précédent de prison, en 1927, le 13 Tamouz, que le Rabbi quitta la Russie pour s’installer à Riga. Reb Nissan commença alors à fréquenter les Farbrenguen du Rabbi. Lors de sa première présence, la foule était si nombreuse qu’il dut s’accrocher à une porte pour apercevoir le Rabbi — et le visage de ce dernier s’imprima en lui pour toujours.
Cette même année, le frère de Reb Nissan devait partir de Riga pour l’Argentine. Son oncle, le ‘hassid Reb Avroham Nemtsov — qui deviendrait plus tard son beau-père —, lui conseilla d’entrer en Ye’hidout auprès du Rabbi précédent, et Reb Nissan l’accompagna. Il confia plus tard : « Cette Ye’hidout fut la raison principale qui me rapprocha du Rabbi. »
Études universitaires et vie en Angleterre
En 1930, Reb Nissan s’établit en Angleterre où il obtint un Bachelor et une maîtrise de l’Université de Manchester. Il reçut ensuite son doctorat en langues sémitiques de l’Université Columbia, à New York. En 1937, il épousa Mme Ne’ha Nemtsov et s’associa aux affaires de son beau-père en Angleterre.
Secrétaire du Rabbi précédent
C’est Rav Hodakov qui recommanda chaleureusement le Dr. Mindel au Rabbi précédent. Après s’être renseigné sur son parcours, le Rabbi précédent lui confia d’abord l’enseignement dans les classes supérieures de la Yéchiva Torah Im Derech Eretz à Riga, poste qu’il occupa plusieurs mois.
Rav Hodakov lui proposa ensuite de traduire des récits ‘hassidiques en anglais — une tâche pour laquelle le Dr. Mindel était singulièrement qualifié, car si nombre de professionnels pouvaient traduire du yiddish ou de l’hébreu vers le russe, très peu maîtrisaient suffisamment l’anglais. Le premier récit qu’il traduisit portait sur Reb Gavriel Nossé ‘Hein, le célèbre ‘hassid du Rabbi Alter.
La proposition de devenir secrétaire du Rabbi précédent lui parvint lors d’un appel téléphonique de Rav Hodakov, alors qu’il rendait visite à ses parents en Lettonie. Sa première réaction fut le refus : le Rabbi se trouvait à Otwock, en Pologne, et cette destination lui semblait hasardeuse. Une deuxième sollicitation ne fit pas fléchir sa résistance — il invoqua l’opposition de son épouse, qui considérait la Pologne comme un piège mortel, et formula des exigences excessives pour décourager Rav Hodakov.
Lors d’un troisième appel, le poste lui fut offert à titre d’essai, pour un ou deux mois, avec une rémunération convenable. Son épouse lui suggéra finalement d’accepter pour une courte période. Il se rendit à Otwock avant Roch Hachana. Ce séjour provisoire se prolongea jusqu’après Pessa’h, puis d’encore six mois à la demande du Rachag, gendre du Rabbi précédent. Le Dr. Mindel demeura à Otwock jusqu’au Roch ‘Hodech Elloul 1939.
Durant cette période, il étudia le Tanya avec le mazkirde la cour, le ‘hassid Reb Ye’hezkel (Chatché) Féiguine, que D.ieu venge son sang. Il vécut également à la Yéchiva Tom’hei Tmimim, dont il géra les affaires et dont il publia le bulletin intérieur, « Yéchiva Chel Matoh ». L’empreinte de cette Yéchiva fut si profonde qu’après la Seconde Guerre mondiale, il éprouva une douleur intense à l’évocation de sa disparition.
La fuite de Riga vers la Suède
À la fin de l’été 5699 (1939), les frères Hecht — Rav Chelomo Zalman et Rav Avroham Hecht, de mémoire bénie — reçurent l’ordre du consulat américain de quitter Otwock pour les États-Unis. Le Dr. Mindel, dont le visa expirait dans deux semaines, entra en Ye’hidout auprès du Rabbi précédent pour obtenir sa permission de partir. Le Rabbi la lui accorda avec sa bénédiction. Traversant Varsovie dévastée, il put encore alerter son cousin et l’enjoindre de quitter immédiatement Otwock.
Lors de ‘Hanouka 1940, le Dr. Mindel retrouva Rav Hodakov, qui lui révéla que le Rabbi précédent se trouvait à Riga, réfugié dans un sanatorium, et lui demanda son aide pour obtenir les documents nécessaires auprès de Washington afin de permettre au Rabbi de s’embarquer vers les États-Unis.
Le Dr. Mindel se souvint : « Quand la guerre éclata, le Rabbi traversait Varsovie et des bombes tombaient tout autour de lui. Les nazis le recherchaient. Il se cachait et devait changer de refuge chaque soir. À un moment, des officiers nazis se présentèrent avec des documents autorisant le transfert du Rabbi — mais les membres de la famille refusèrent d’y croire. Lorsqu’il devint évident que ces papiers émanaient réellement du gouvernement américain, la famille les laissa les escorter jusqu’au train. » La raison de cette étrange bienveillance nazie était simple : à ce stade, l’Allemagne ne souhaitait pas que les États-Unis entrent en guerre et accédait donc à leurs requêtes concernant le Rabbi précédent.
Le groupe qui quitta Riga pour les États-Unis via la Suède comprenait onze personnes : le Rabbi et la Rabbanit ; la mère du Rabbi, la Rabbanit Chterna Sara ; l’accompagnatrice du Rabbi, Mme Mania Rosan ; le Rachag, son épouse et leur fils ; Rav Hodakov et son épouse ; le secrétaire Reb ‘Haïm Lieberman ; et le Dr. Mindel. Le voyage se fit en avion — aucun bateau ne reliait alors Riga à la Suède. Le petit appareil ne comptait que dix-huit sièges. Les passagers n’emportaient presque rien, hormis des bagages à main et les manuscrits que le Rabbi portait lui-même. Des places étant disponibles, le Rabbi ordonna qu’elles fussent attribuées à sept autres Juifs, leur sauvant ainsi la vie.
À leur arrivée à Stockholm, ils rejoignirent le port de Göteborg, où ils embarquèrent sur le Drottningholm à destination de New York.
L’arrivée aux États-Unis
Le 9 Adar II 5700 (1940), le Dr. Mindel arriva à New York aux côtés du Rabbi précédent et de sa suite. Dès le lendemain, le Rabbi le fit appeler pour s’enquérir de son confort — la chambre du Dr. Mindel au Greystone Hotel servait de bureau le jour et de chambre à coucher la nuit. Le Rabbi lui dit : « Un jeune homme doit prendre au moins un repas chaud par jour. »
Le Rabbi précédent chargea le Dr. Mindel de traduire le Tanya en anglais. Le RaMaCH — le gendre du Rabbi précédent, qui deviendrait le septième Rabbi de Loubavitch — arriva aux États-Unis en 1941, le 28 Sivan, et l’encouragea lui aussi vivement dans cette entreprise.
En 1942, le Rabbi précédent demanda au Dr. Mindel de tenter de retrouver les manuscrits et affaires laissés en Pologne. Un délégué letton les avait placés en lieu sûr avant la fuite : si l’argenterie et les objets précieux avaient péri dans les bombardements, les manuscrits, eux, avaient été sauvés. Le Rabbi précédent les remit au Dr. Mindel pour une nuit entière afin qu’il les fasse microfilmer.
Le Dr. Mindel évoqua cette nuit avec émotion : « Quand je reçus ces manuscrits et vis ce trésor inestimable, je ne pus fermer l’œil de la nuit. Parmi eux se trouvaient des écrits du RaMaCH, contenant des index thématiques de nombreux ouvrages de ‘hassidout, publiés dans les années suivantes. Ces index m’ouvrirent un monde nouveau. Chaque nuit, je m’y plongeais et cela transforma ma compréhension de la ‘hassidout Habad. »
La traduction du Tanya
« À cette époque, je reçus une leçon puissante sur la valeur du temps. Je travaillais dix-huit heures par jour jusqu’à avoir des migraines causées par l’intense concentration et le manque de sommeil. Après avoir étudié ces index suffisamment longtemps, je me sentis prêt à entreprendre la traduction du Tanya. Je demandai au gendre du Rabbi précédent, le RaMaCH, s’il acceptait de m’aider, et il acquiesça. La traduction du Tanya fut achevée en 5720-5721 (1960-1961). »
En 1958, lorsque le Dr. Mindel apporta au Rabbi le premier exemplaire imprimé du Tanya en anglais, le Rabbi fut visiblement ému. Puis il dit, en substance : « Le monde s’emballe aujourd’hui à cause du lancement du Spoutnik soviétique. Ce dont le monde devrait véritablement se réjouir, c’est la publication de cet ouvrage qui était un livre fermé pour l’Occident et qui est désormais ouvert à l’humanité entière, en accord avec la diffusion des sources de la sagesse au-dehors. »
De 1940 à 1944, le Dr. Mindel travailla au sein de deux ensembles d’institutions distincts : la Yéchiva Tom’hei Tmimim, sous la direction du Rachag, et les institutions du Merkos L’Inyanei ‘Hinnoukh, Mach’neh Israël et Agoudas ‘Hassidei Habad. Après un certain temps, il quitta son poste à la Yéchiva pour se consacrer entièrement aux autres institutions.
Rédacteur et auteur prolifique
Dès ‘Hanouka 1942, le Dr. Mindel fut nommé rédacteur de la publication yiddish « Talks and Tales » — appelée les « Chmuessen ». Il finit par en assurer seul l’intégralité du travail éditorial. Parmi les articles qu’il rédigea, celui qui l’impressionna le plus fut « Les merveilles de la nature », tant il exprimait de manière singulière la foi en la Providence divine. L’édition anglaise de « Talks and Tales » fut lancée peu après ; le Rabbi en révisait chaque numéro et y apportait corrections et commentaires, tandis que Rav Hodakov relisait l’édition yiddish des « Chmuessen ».
À son arrivée à New York en mars 1940, le Dr. Mindel s’établit à Long Beach, où il fut l’un des fondateurs du Young Israël de Long Beach. En 1962, il obtint un doctorat en philosophie de l’Université Columbia à New York, couronnant un parcours académique entamé à Manchester. Toutes ses œuvres furent publiées par la Kehot Publication Society, la maison d’édition officielle du mouvement Habad.
Sa production littéraire, d’une ampleur considérable, couvre des domaines aussi variés que la philosophie, la biographie, la liturgie et la littérature pour la jeunesse. Elle comprend notamment : le Tanya, première traduction officielle en anglais de l’œuvre fondatrice de Rav Chnéour Zalman de Liady ; « Rabbi Schneur Zalman de Liadi », biographie du fondateur du mouvement Habad ; « The Philosophy of Chabad », exploration des thèmes centraux de la pensée habadinique ; « Les Mémoires du Rabbi de Loubavitch », en trois volumes, retraçant les racines du mouvement Habad ; « The Letter & The Spirit », compilation de la correspondance en anglais du Rabbi Mena’hem Mendel Schneerson sur un large éventail de sujets juifs ; « My Prayer », en deux volumes, consacré à la prière juive ; « Our People », histoire du peuple juif en plusieurs volumes ; « The Storyteller », recueil d’histoires pour enfants ; « L’appel du Chofar », autre recueil pour la jeunesse ; « The Complete Story of Tishrei », consacré au mois de Tichri ; « The Complete Festival Series », sur les fêtes juives en plusieurs volumes ; et « The Commandments », synthèse des Dix Commandements.
Le Youd Chevat 5711 (1951), le Rabbi Mena’hem Mendel Schneerson assuma la direction de Habad, devenant le septième Rabbi de Loubavitch. Le Dr. Mindel poursuivit son travail au service du Rabbi, accomplissant auprès de lui les mêmes fonctions multiples qu’il avait exercées auprès de son prédécesseur.
Les sept lois noachides
En 1986, le Dr. Mindel travailla à la rédaction d’un ouvrage consacré aux sept lois noachides, intitulé « Kitzour Choul’han Aroukh pour les non-Juifs ». Cette publication était destinée aux non-Juifs afin qu’ils puissent l’étudier par eux-mêmes et en diffuser le contenu auprès de leurs proches.
Secrétaire du Rabbi : une fonction sans équivalent
À la suite du départ du Dr. Mindel, un article de Kfar Habad décrivit ainsi sa charge : « Le titre de « secrétaire du Rabbi » ne rend absolument pas compte de la tâche de Rav Mindel. Il ne s’agissait nullement d’un poste administratif au sens courant du terme. Il entrait régulièrement dans la pièce du Rabbi et méritait d’y recevoir Torah et guidance du grand dirigeant. Sa mission officielle consistait à rédiger les réponses du Rabbi aux milliers de personnes qui lui écrivaient en attente de son orientation personnelle. Deux fois par semaine, il entrait auprès du Rabbi pour recevoir la dictée d’une cinquantaine de lettres en moyenne — des lettres d’une richesse exceptionnelle sur des sujets de Torah et de service divin. »
Le Dr. Mindel nota un jour : « Chaque lettre est un livre en soi. » Des personnes de tous horizons — géants de la Torah, scientifiques, Juifs ordinaires — écrivaient au Rabbi dans leurs langues respectives. Les réponses étaient rédigées en hébreu, en yiddish, en anglais ou en russe. « Chaque lettre, chaque signe de ponctuation était relu par le Rabbi, et chaque mot était un monde entier. »
Un jour, le Dr. Mindel proposa au Rabbi d’utiliser un tampon pour signer certaines lettres standards — vœux de Roch Hachana, bénédictions pour des Bar-Mitsva ou des mariages — afin de lui faire gagner du temps. Le Rabbi rejeta l’idée avec bienveillance : « Comment puis-je envoyer des vœux sincères d’une manière aussi artificielle ? Et comment quelqu’un se sentirait-il en recevant de son Rabbi un courrier signé d’un tampon ? » Ce fut la fin de la discussion.
« Lettres et Esprit » : un monument épistolaire
Dans les années 5740 (1980), le Rabbi chargea le Dr. Mindel de classer l’ensemble des lettres en anglais. Il organisa des milliers de courriers et les prépara pour l’impression. En 1998, le premier volume de « Letters & Spirit », comptant 560 pages, fut publié. L’ouvrage rassemble les lettres du Rabbi sur des thèmes tels que les âmes en quête, la Terre Sainte, la vie de famille et la voie de Loubavitch. Dans son introduction, le Dr. Mindel analysa en profondeur les accomplissements du Rabbi, décrivit son rayonnement sur les Juifs comme sur les non-Juifs, et partagea ses propres expériences au service du Rabbi.
Mission à Moscou
En 1988, la bibliothèque du Rabbi Rachab fut retrouvée intacte à Moscou. Le Rabbi envoya une délégation en Russie pour en obtenir la restitution, composée du Dr. Mindel, de Rav Chelomo Cunin, principal Chalia’h de Californie, et de Rav Chalom Ber Levine, bibliothécaire en chef de la bibliothèque du Rabbi. Parlant couramment le russe, le Dr. Mindel était chargé des négociations avec les autorités soviétiques.
Avant leur départ, le Rabbi remit au Dr. Mindel une somme d’argent au nom du groupe entier pour la distribuer en Tsedaka en Russie, lui disant : « Puisque vous êtes le plus âgé, du moins en années, c’est à vous que l’on confie cette mission. » Le groupe quitta New York le 20 Tevet et rentra le 5 Chevat.
La Providence divine : un regard rétrospectif
Le Dr. Mindel conclut son récit de vie avec ces mots empreints de profondeur : « Aujourd’hui, après cinquante ans — lorsque je regarde en arrière vers les débuts de ma relation avec Habad — je réalise que, tout au long des années d’avant-guerre et des années d’errance pendant la guerre, la Providence divine me guidait pas à pas, jusqu’à ce que je me consacre au service de nos saints Rabbis pendant un demi-siècle. « Rabbot ma’hachavot belev ich ve’atzat Hachem hi takoum » — Nombreuses sont les pensées dans le cœur de l’homme, mais c’est le dessein de D.ieu qui prévaut. »
Né le 2 Nissan — hilloula du Rabbi Rachab —, le Dr. Nissan Mindel s’éteignit le 12 Tamouz, jour de naissance et de libération du Rabbi précédent, à qui il avait consacré toute sa vie et dont il avait été le secrétaire dévoué et le collaborateur polyvalent. Il laisse derrière lui sa fille, Mme Freida Chapiro de Crown Heights, épouse de Reb Chalom Ber Chapiro, ainsi que des petits-enfants qui œuvrent comme Chlou’him et éducateurs dans la voie de la Torah et de la ‘hassidout.
À l’occasion du 12-13 Tamouz, anniversaire de la libération du Rabbi précédent des prisons soviétiques, nous vous proposons une sélection d’anecdotes et d’enseignements tirés du Farbrenguen n° 12, traduits par le Rav Haïm Mellul. Ces récits, transmis de génération en génération par des ‘Hassidim et des disciples, éclairent la grandeur spirituelle du Rabbi Yossef Its’hak Schneerson et la profondeur de son lien avec chacun de ses fidèles. Ils offrent une fenêtre intime sur sa personnalité hors du commun, sa capacité à percevoir l’invisible et son souci constant de l’élévation de l’âme juive.
Le grand principe de l’éducation
Dans l’une de ses causeries, le Rabbi Rayats — Rabbi Yossef Its’hak Schneerson — raconte : « Lorsque j’étais enfant, mon père, le Rabbi Rachab, m’a enseigné, à plusieurs reprises, la Haggadah de Pessa’h. Il me l’enseignait, à chaque fois, un peu au-dessus de mes capacités, au-delà de ce que je pouvais intégrer. C’est là un grand principe de l’éducation et de l’enseignement. Il ne suffit pas de donner à l’élève ce qu’il peut assimiler. Il faut aussi développer ses capacités afin de lui permettre une intégration plus profonde. »
La Yéchiva et les cosaques
La Yéchiva Tom’heï Temimim fut fondée durant la semaine du mariage du Rabbi Rayats. Ce dernier en expliqua ainsi l’esprit, à propos de ses élèves : « En quoi un élève de la Yéchiva Tom’heï Temimim se distingue-t-il d’un simple ‘Hassid ? Le récit suivant permettra de le comprendre. L’épouse du tsar Nicolas de Russie était une proche parente du roi Guillaume de Prusse, qui invitait souvent le tsar et l’interrogeait sur la puissance militaire de la Russie. Dans son esprit, le roi Guillaume préparait déjà ce qui allait devenir la Première Guerre mondiale. Et le tsar Nicolas, qui ne se distinguait guère par la profondeur de son intelligence, lui révélait tous les secrets sécuritaires de son empire.
Le roi de Prusse se posait également une autre question, en vue de la guerre qu’il préparait contre la Russie : il voulait comprendre la grande puissance des cosaques. Il demanda donc à Nicolas : « Comment forme-t-on les cosaques ? » Le tsar lui donna alors cette réponse, dont découle un profond enseignement : « On ne forme pas un cosaque. On naît cosaque. » Vous devez comprendre ce que je veux dire. »
Je vous connais bien
Mendel Kafka, du Maryland, rapporte ce récit familial : « Mon arrière-grand-père, le Rav Moché Binyamin Kaplan, était étudiant à la Yéchiva Tom’heï Temimim Loubavitch de Berditchev, en Russie. Le Rabbi Rayats avait demandé au recteur de la Yéchiva de lui transmettre une photographie de chaque élève.
Beaucoup hésitèrent, craignant que les autorités soviétiques ne les découvrent et ne punissent ainsi leurs familles pour leur attachement à l’étude de la Torah. Mon arrière-grand-père, venu d’une autre ville et certain que l’on ne pourrait pas retrouver les siens, remit immédiatement sa photographie au recteur pour qu’il l’envoie au Rabbi Rayats.
Quelques années plus tard, il parvint à quitter l’Union soviétique — cette « vallée des larmes » — et s’installa en Eretz Israël. Il écrivit alors une lettre au Rabbi Rayats, qu’il n’avait jamais rencontré, lui demandant notamment : « Comment puis-je m’attacher à vous alors que je n’ai jamais vu votre visage ? » La réponse du Rabbi fut lapidaire : « Pour ma part, je vous connais bien. »
Mon arrière-grand-père ne parvint pas à saisir le sens de cette phrase — comment le Rabbi aurait-il pu le connaître, et même « bien » le connaître ? L’énigme ne se résolut que bien des années plus tard, après la disparition du Rabbi Rayats. Son secrétaire lui restitua alors sa photographie et lui révéla ceci : « De temps à autre, le Rabbi prenait toutes les photographies des élèves de la Yéchiva en sa possession. Il les regardait une à une et, pour chacune, prononçait quelques mots, comme s’il se parlait à lui-même. »
Il y a là un enseignement pour tous ceux qui n’ont jamais vu le Rabbi physiquement. Il est certain que le Rabbi connaît chacun de ses ‘Hassidim — et même mieux que « bien ». Puisse D.ieu faire que nous voyions son visage, avec la venue de notre juste Machia’h. »
Plus de doute
Le Rav Chlomo Sternberg, de Crown Heights, raconte : « Mon grand-père, le Rav Zalman Gourary, fut le secrétaire du Rabbi Rayats pendant une courte période. Un jour, le Rabbi lui fit savoir qu’il ne souhaitait pas accorder d’audience. Peu après, un ‘Hassid arriva et déclara qu’il devait absolument voir le Rabbi — c’était pour lui une question de vie ou de mort. Mon grand-père l’interrogea, et l’homme lui confia que sa foi était chancelante et qu’il avait besoin du Rabbi pour la raffermir.
Mon grand-père transmit la demande au Rabbi Rayats. En entendant le nom de ce ‘Hassid, le Rabbi sourit et demanda de le faire entrer. Le ‘Hassid s’approcha de la porte, observa le Rabbi pendant un quart de seconde, puis fit demi-tour et s’éloigna. Mon grand-père, stupéfait, s’exclama : « Sot ! Tu dis que ta foi est chancelante ! » L’homme répondit simplement : « C’est vrai, je n’ai pas eu la réponse à mes questions. En revanche, je n’ai plus de doute. Quand on voit le Rabbi, la vérité s’illumine et transforme toute la situation. » »
Les larmes du Rabbi
Le fils du Rav Yaakov Edelstein, Rav de Ramat HaCharon, rapporte : « Mon père nous a raconté, à de multiples reprises, un récit qui l’a profondément marqué, et qu’il tenait du Rav ‘Haïm Karp de Tel Aviv. Mon père et le Rav ‘Haïm étudiaient en binôme à la Yéchiva de Poniewecz. Dans sa jeunesse, le Rav ‘Haïm Karp avait été élève à la Yéchiva Tom’heï Temimim Loubavitch d’Otwock, dans la banlieue de Varsovie, auprès du Rabbi Rayats.
Cela se passa un soir de Roch Hachana, dans les années trente. Le Rabbi Rayats avait prolongé sa prière pendant un très long moment. Les élèves, parmi lesquels le Rav ‘Haïm, avaient achevé la leur et étaient allés prendre le repas de fête au réfectoire. À leur retour dans la salle d’étude, ils peinèrent à croire ce qu’ils voyaient : la nappe posée sur le pupitre du Rabbi était trempée de ses larmes, et sur le sol, celles-ci formaient une véritable flaque.
Le Rav ‘Haïm Karp confia à mon père que ce Roch Hachana ne quittait jamais son esprit. Chaque année, quand revenait cette fête, il revoyait littéralement les larmes du Rabbi devant ses yeux. Et mon père relatait toujours ce récit à ses disciples et à ses proches, pour expliquer ce qu’est véritablement la prière de Roch Hachana. De nombreuses années s’étaient écoulées — mais les larmes n’avaient pas séché. »
La santé du Rabbi
Le Rav Moché Leïb Rothstein, l’un des ‘Hassidim du Rabbi Rayats, lui rendit compte d’une rencontre émouvante : en ‘Hechvan 5702 (1941), il avait retrouvé à Chicago un groupe de neuf élèves de la Yéchiva Tom’heï Temimim de Varsovie, qui avaient réussi à fuir l’enfer nazi en gagnant Shanghai, en Extrême-Orient, où ils avaient obtenu des visas d’immigration pour le Canada. Arrivés en bateau au port de San Francisco, ils avaient pris le train pour Montréal. Lors d’un arrêt à Chicago, sans pouvoir descendre du train, ils avaient néanmoins pu recevoir la visite de ‘Hassidim locaux à bord. Le Rav Rothstein en était, et il écrivit ensuite au Rabbi Rayats :
« Ce matin, nous avons rencontré les élèves à la gare. Je les ai accompagnés pendant quelques arrêts. Ils n’ont pas pu sortir du train, mais les visiteurs ont pu les rencontrer et s’entretenir librement avec eux. Les Rabbanim et des chefs de famille les ont rejoints. À l’évidence, nos élèves avaient la bénédiction de D.ieu et ils ont fait forte impression sur les Rabbanim. Leur apparence était satisfaisante : bien habillés, ils portaient la barbe et un habit long, leur Talith Katan était visible, et ils sanctifiaient le Nom de D.ieu par leur seul comportement. »
La réponse du Rabbi Rayats fut bouleversante : « Vous m’avez fait revivre, à proprement parler, par vos propos réconfortants, qui sont un baume pour ma santé précaire — au-delà de tous les traitements du monde. »
Deux catégories
Le Rabbi Rayats avait parmi ses ‘Hassidim un grand commerçant, établi à Pétersbourg et prospère dans ses affaires, mais demeurant néanmoins un Juif ‘hassidique sincère. Lorsque sa fille unique fut en âge de se marier, il chercha pour elle un jeune homme profondément ‘hassidique, persuadé que sa fortune faciliterait la recherche. Mais chaque proposition se heurtait au désintérêt de la jeune femme. Lorsqu’il perdit patience, elle lui dit enfin : « En fait, je ne veux pas épouser quelqu’un d’aussi ‘hassidique que ceux-là. Je cherche quelqu’un qui sera aussi un homme d’affaires, qui connaîtra le monde et qui aura une ouverture d’esprit. »
Ces mots furent un coup terrible pour le père. Dans sa peine, il se rendit chez le Rabbi Rayats, qui lui accorda aussitôt une audience. Le Rabbi l’écouta et lui répondit : « Qu’a vu votre fille, à la maison ? Comment receviez-vous les ‘Hassidim qui venaient vous rendre visite ? Et quelle était votre attitude lorsque vous accueilliez un homme d’affaires ? Elle a constaté que vous honoriez le second bien davantage que le premier. Avec qui veut-elle se marier ? Avec quelqu’un qui appartient à la catégorie que vous honorez le plus ! Or, vous lui proposez maintenant ceux que vous honorez le moins. De manière toute naturelle, elle refuse. Ce n’est pas ce qu’elle veut. »
Faire le bien soi-même
À l’issue d’un repas de fête, le Rabbi Rayats versa du vin de sa coupe de bénédiction à chacun des présents. L’un des ‘Hassidim lui proposa de confier son verre à quelqu’un, afin qu’il distribue le vin à sa place. Le Rabbi Rayats répondit : « Il ne suffit pas de vouloir qu’une personne fasse du bien à une autre. Il faut aussi désirer faire ce bien soi-même. »
Le télégramme sans signature
Le Rav Yehouda ‘Hitrik raconte : « En 5687 (1927), nous habitions à Kharkov, chez les parents de mon épouse Keïla, fille du Rav Aharon Tumarkin, Rav de la ville. C’était un mois après le 12 Tamouz, date à laquelle le Rabbi Rayats avait été libéré des prisons soviétiques. Il s’était installé provisoirement à Malakhovka, un bourg de villégiature proche de Moscou, loin des agents du K.G.B. de Leningrad, qui n’avaient pas accepté de le voir leur échapper.
Le 12 Mena’hem Av, mon épouse donna naissance à notre fils aîné dans des conditions particulièrement difficiles. La vie de la mère et de l’enfant était en danger. Je me rendis à la poste et envoyai un télégramme à mon ami, le Rav Leïb Cohen, qui habitait à Moscou, lui demandant de se rendre au plus vite à Malakhovka pour solliciter la bénédiction du Rabbi Rayats.
Je craignais cependant d’établir par écrit un lien clair entre le Rabbi et moi, ce qui m’aurait exposé à des poursuites immédiates. Je n’ai donc pas signé le télégramme. J’ai simplement écrit : « Keïla fille de Ra’hel a un accouchement difficile. Bénédiction de miséricorde. »
Le Rav Leïb Cohen confia le télégramme à quelqu’un qui se rendait à Malakhovka, et celui-ci le remit au Rabbi. Le Rabbi Rayats en prit connaissance, passa la main sur son front et dit : « C’est un télégramme de Yehouda ‘Hitrik. » À cet instant précis naquit mon fils Tsvi Hirsch. »
(À noter : le Rav Leïb Cohen épousa par la suite la jeune sœur de mon épouse, la seconde fille du Rav Aharon Tumarkin, devenant ainsi mon beau-frère.)
Naissance miraculeuse
Le Rav Chlomo Yehouda Segal, de Jérusalem, descendant en droite ligne de Rabbi Moché, fils de l’Admour Hazaken, et son épouse la Rabbanit Yo’heved eurent quelques fils dans les années qui suivirent leur mariage. Puis, pendant une très longue période, la Rabbanit perdit tous les enfants qu’elle portait. Le couple en conçut une douleur profonde.
En 5697 (1937), la Rabbanit attendait de nouveau un enfant, mais les médecins diagnostiquèrent un problème et lui annoncèrent qu’elle devait se préparer à le perdre, comme les précédents. Elle adressa alors une lettre au Rabbi Rayats, qu’elle avait rencontré lors de sa visite à Jérusalem en 5689 (1929), pour solliciter sa bénédiction.
En réponse, le Rabbi Rayats écrivit au Rav Chlomo Yehouda Segal, son époux, une lettre dans laquelle il accordait sa bénédiction à leur fils aîné, le Rav ‘Haïm Chalom, à l’occasion de sa Bar Mitsva, ajoutant : « D.ieu, béni soit-Il, fera que la grossesse de votre épouse se passe bien. La naissance se fera en son temps et sera aisée, de la manière qui convient. L’enfant sera en bonne santé. »
C’est ainsi que naquit le Rav Moché Chmouel Shmelké Segal, de Bneï Brak. Devenu adulte, il se rendit chez le Rabbi, chef de notre génération, qui l’accueillit en audience. Il lui indiqua qu’il était né grâce à une bénédiction de son beau-père, et le Rabbi lui répondit : « À vous s’appliquent les termes du verset : « Avant de te créer dans la matrice, Je te connaissais. » »
Le nom céleste
Un jour, le Rabbi Rayats lança : « Chabbat, viens ici ! » Personne ne comprit à qui il s’adressait, jusqu’à ce qu’il désigne du doigt un jeune homme dans l’assistance. Celui-ci s’approcha et le Rabbi lui transmit ce qu’il avait à lui dire, avant d’ajouter : « Je t’ai appelé Chabbat parce que tu étudies actuellement par cœur le traité talmudique Chabbat. Dans les sphères célestes, tu es appelé Chabbat pour cette raison, et j’en fais donc de même. »
Le Rabbi Rayats ajouta ensuite : « Pour ma part, j’étudie le traité Mena’hot et, dans les sphères célestes, on m’appelle actuellement Mena’hot. »
Silence pendant la lecture de la Torah
En 5705 ou 5706 (1945 ou 1946), le Rabbi, chef de notre génération, entra dans la synagogue, se plaça près de la table de lecture de la Torah et déclara : « Je reviens de chez mon beau-père, le Rabbi, et il m’a demandé de vous transmettre qu’il a eu la visite de son père, le Rabbi Rachab. Celui-ci lui a posé la question suivante : « Comment est-il possible que, dans ta synagogue, on parle pendant la lecture de la Torah ? » »
Chalom Dovber Kovesh, 24 ans, fils du Chalia’h du Rabbi en Hongrie, a transformé une curiosité linguistique née pendant le confinement en une mission de rayonnement inédite. Ses courtes vidéos en arabe, qui expliquent le judaïsme avec simplicité et authenticité, totalisent des millions de vues dans le monde arabe. Portrait d’un jeune homme qui a grandi dans une maison de Chalia’h et porte cette mission dans chaque aspect de sa vie.
Une identité forgée entre deux mondes
Chalom-Dovber Kovesh est né et a grandi dans une maison marquée par la Chlih’hout — la mission d’émissariat. Son père, le Rav Chelomo Kovesh, est Chalia’h de Habad en Hongrie. Dès l’âge de 14 ans, Chalom Dovber a quitté le foyer familial pour étudier dans les Yéchivot Habad d’Anvers en Belgique, puis à Kiryat Gat en Israël. Il a ensuite obtenu sa semicha rabbinique à Hébron, la ville des Patriarches, avant de se lancer dans une aventure singulière : expliquer le judaïsme en langue arabe.
Le déclic du confinement
Dès son jeune âge, Chalom Dovber a cultivé une véritable passion pour les langues. Il attribue cet intérêt aux nombreux touristes qui fréquentaient le Beth Habad de ses parents, et aux étudiants en Chelih’hout qui s’y exprimaient dans une multitude de langues. Lorsque la pandémie de Covid-19 l’a contraint à rentrer en Hongrie, il a décidé de mettre à profit ce temps libre pour apprendre une nouvelle langue. Déjà à l’aise en hongrois, en anglais et en hébreu, il s’est tourné vers l’arabe. « Quand j’en ai parlé à mon père, il a souri et m’a dit que c’était une excellente idée. »
Hébron, la porte d’un autre monde
De retour en Israël pour ses études rabbiniques au sein de l’institution dirigée par le Beth Habad de Hébron, Chalom Dovber s’est retrouvé immergé dans un contact quotidien avec les Arabes de la région. Ce côtoiement a ravivé en lui le désir d’apprendre leur langue. Après ses heures de cours, il s’est consacré à l’étude de l’arabe avec un professeur professionnel. « Cet apprentissage m’a ouvert un monde entier, riche en nuances et en perspectives nouvelles sur la réalité qui nous entoure. »
Comprendre la pensée de l’autre
L’étude de l’arabe a permis à Chalom Dovber de pénétrer les modes de pensée arabes et la façon dont ses interlocuteurs perçoivent le monde et les Juifs. « Nous vivons dans un environnement entouré de locuteurs arabes. Surtout après le terrible massacre du 7 octobre, j’ai compris à quel point il est important d’entrer dans la tête de l’autre, de comprendre comment il pense et ce qui le motive vraiment. »
Deux antisémitismes, deux visages
Né en Hongrie et ayant vécu aussi en Israël, Chalom Dovber a observé de près les différences entre les formes d’antisémitisme. L’antisémitisme occidental, dit-il, est profondément enraciné dans la culture chrétienne et fait partie de l’ADN de la société. L’antisémitisme arabe, en revanche, est plus violent, mais relativement récent et entretenu par une propagande systématique et mensongère. « Je l’ai constaté à travers des milliers de commentaires que j’ai reçus. »
Sur l’Europe, il porte un regard sombre : le continent accueille désormais des masses de migrants musulmans, et la situation a atteint un point de non-retour. « Les Européens ont perdu la volonté de se battre pour leur avenir. En Hongrie, en revanche, la situation est bien meilleure. La communauté juive y est grande et fait partie naturellement du paysage. Le peuple hongrois est moins violent et ne cherche pas les problèmes. La politique d’immigration stricte du Premier ministre Orbán, et notamment la construction de la barrière frontalière il y a dix ans, préserve le pays de ce qui se passe en Europe de l’Ouest. »
Combler un vide, une vidéo à la fois
Une fois capable de s’exprimer en arabe, Chalom Dovber a découvert une curiosité réelle et sincère pour le judaïsme dans le monde arabophone. Il a alors décidé d’occuper ce créneau inoccupé : non pas faire de la politique, mais expliquer avec simplicité, honnêteté et hauteur d’âme, dans la langue de ses interlocuteurs. « La première vidéo, je l’ai tournée après avoir rencontré un Arabe en Hongrie dans la salle d’attente d’un coiffeur. Quand j’ai commencé à lui parler en arabe, il ne croyait pas qu’un Juif vivant en Israël puisse parler sa langue. Mon père m’a confirmé que mon niveau était effectivement élevé, et nous avons lancé le projet. »
Des millions de vues, des questions sincères
Chaque semaine, Chalom Dovber publie une courte vidéo sur instaram d’une minute sur des thèmes simples du judaïsme : la kippa, les Téfilines, le talith, le Chabbat, la Guémara, la coiffure de la femme juive, le Sefer Torah, la famille juive, le mikvé, la tsniout… Les résultats dépassent toutes ses espérances. Certaines vidéos frôlent le million de vues et suscitent un flot de commentaires. « La majorité des réactions sont empreintes de curiosité, et les gens posent de vraies questions. Il y a aussi de la haine, mais bien moins que ce à quoi je m’attendais. »
La Chelih’hout dans le sang
Pour Chalom Dovber, cette démarche n’est pas séparable de son éducation. « Quand on grandit dans une maison de Chelih’hout, ça entre dans le sang. Partout où je vais, je me demande — dans l’esprit du Rabbi — comment je peux avoir une influence positive, rapprocher les cœurs et agir dans un esprit de mission. C’est l’éducation que j’ai reçue de mes parents, et elle m’accompagne à chaque pas. Aujourd’hui encore, lorsque je crée du contenu, je me demande toujours comment apporter de la lumière et exercer une influence positive sur le monde. »
Pour le trente-deuxième anniversaire de la Hiloula du Rabbi de Loubavitch, des dizaines de milliers de Juifs se sont succédé jour et nuit à le Ohel. Le Chabbat qui a suivi, autour d’une table de Farbrenguen, le Rav Levi Azimov et son oncle, le Rav Yossef Its’hak Matusof, ont livré deux histoires de photographies. Et, à travers elles, un même secret : ses ‘hassidim, le Rabbi les portait contre son cœur.
Il est des Chabbatot qui ne ressemblent à aucun autre.
Cette année, Guimel Tamouz a rassemblé, plusieurs jours durant, des dizaines de milliers de personnes venues des quatre coins du monde jusqu’à l’Ohel, dans ce quartier paisible de Queens où reposent côte à côte le Rabbi et son beau-père, le Rabbi précédent. Et ce qui saisit d’abord, c’est la foule elle-même. Des chefs d’État qui envoient leurs messages, des rabbanim, des ‘hassidim de toutes les cours, et tant d’autres dont rien, à première vue, ne trahit l’appartenance à Loubavitch. Tous les courants du judaïsme, réunis en un même lieu, autour d’un même homme.
Le Chabbat qui a prolongé ces journées en a gardé toute la ferveur. Près de trois mille personnes l’ont passé sur place, au plus près de l’Ohel : dans les tentes, dans les maisons du voisinage. On n’y venait pas se reposer. Plusieurs nuits durant, puis tout au long du Chabbat, on a prié, on a étudié la ‘hassidout, on s’est plongé dans les si’hot du Rabbi, en toutes les langues. Les farbrenguen se succédaient sans relâche, conduits par des rabbanim, des machpi’im, des chlou’him. Un Chabbat où l’on dort à peine, tout entier donné à l’étude et à la prière.
C’est dans cette atmosphère que deux hommes portant en eux la mémoire vivante du Rabbi ont conduit un farbrengen, du Chabbat après-midi jusqu’au soir : le Rav Levi Azimov et le Rav Yossef Its’hak Matusof. Ce qu’ils ont raconté ne parlait pas seulement d’hier. Cela parlait d’un lien qui ne s’éteint pas.
Cinq photos, et un endroit qui change tout
Le Rav Levi Azimov ouvre par une histoire précise.
Adar Richon 5722, 1962. Ces six jeunes gens étaient venus de la yeshiva de Brunoy et, après des années de préparation, avaient enfin mérité d’étudier auprès du Rabbi à 770. Puis le Rabbi les renvoya là d’où ils étaient venus, cette fois en tant que talmidim-chlou’him, pour renforcer la yeshiva Tomekhei Temimim de Brunoy, en France. Un détail dit déjà l’essentiel : le Rabbi sort en personne les accompagner tandis qu’ils gagnent le port. Et, presque chaque mois, il leur écrit.
Parmi ces six, deux noms que ce farbrengen allait réunir par-delà les années : le Rav Chmouel Azimov, « Moulé », futur bâtisseur de Loubavitch en France, et son futur beau-frère, le Rav Yossef Its’hak Matusof. Leur mission : accueillir et accompagner les élèves venus du Maroc et de Tunisie, ces jeunes que les chlou’him du Rabbi envoyaient étudier à Brunoy, et les soutenir dans leurs tout premiers pas.
Les consignes étaient précises. Un Chabbat sur deux, deux d’entre eux partaient rayonner dans les villes voisines. Le Rabbi réclamait des comptes rendus réguliers et détaillés. Et le dimanche, ils montaient à Paris étudier avec les premiers membres du « groupe » que le Rabbi tenait tant à rapprocher.
Il y a peu, on a remis au Rav Levi Azimov cinq photographies de ces cours du dimanche, celles-là mêmes qui avaient été envoyées au Rabbi à l’époque. On y voit les chlou’him penchés sur les textes aux côtés de ces premiers élèves, tout entiers donnés à apprendre pour pouvoir, ensuite, transmettre.
Et puis cette phrase, que celui qui les lui remit a ajoutée, et que le Rav Levi Azimov n’oubliera pas : « Ne me demande pas de te dire où le Rabbi les conservait exactement. La seule chose que je peux te révéler, c’est que c’était chez lui, dans sa maison. »
Pas à la bibliothèque, où l’on archivait les innombrables photos qu’on adressait au Rabbi. Chez lui. Tout près de lui. Comme on garde, non pas un document, mais ce qui nous est cher entre tout.
Si le Rav Levi Azimov a tenu à commencer par là, c’est que parmi les six se trouvait son oncle, le Rav Yossef Its’hak Matusof. C’était sa façon de le présenter, avant de lui céder la parole.
« Le Rabbi a demandé plusieurs fois s’il était arrivé »
Le Rav Yossef Its’hak Matusof, chalia’h à Toulouse et fils aîné du Rav Chlomo Matusof, évoque alors la chli’hout de son père au Maroc. Non pas une chli’hout parmi d’autres : la toute première que le Rabbi envoya de sa propre initiative. Dépêché au Maroc dès l’automne 5711, 1950, à peine fiancé, il y bâtira durant près de cinquante ans un réseau d’institutions dans quelque soixante-dix villes et villages.
Et pourtant, voici ce qui bouleverse : ce Hassid que le Rabbi avait choisi comme son tout premier émissaire n’avait jamais vu de ses yeux ni le Rabbi précédent, ni le Rabbi lui-même. Ce n’est qu’en 5715, 1955, après quatre années de chli’hout, qu’il fit le voyage vers celui qui l’avait envoyé.
Avant de partir, il avait demandé au Rabbi la permission de venir ; le Rabbi avait répondu qu’il le pouvait, à condition d’avoir l’accord de son épouse. À cette époque, les voyages en avion n’étaient pas courants : il traverse l’océan en bateau, pour Pessa’h. À son arrivée à 770, on lui rapporte que le Rabbi avait demandé, à plusieurs reprises, s’il était enfin là.
Dès son arrivée, le Rabbi reçoit le Rav Chlomo Matusof en ye’hidout, deux heures durant. Le Rabbi veut tout savoir : le Maroc, les écoles, le détail de la chli’hout, alors même que le père avait coutume de tout consigner par écrit. Puis le Rabbi demande : as-tu une photo de tes enfants ? Il en avait justement une, apportée pour sa belle-sœur de New York. À cette époque, une photographie n’avait rien d’anodin : il fallait faire venir un photographe professionnel, créer un décor, attendre que le cliché soit développé… Il tend l’image. « Puis-je la garder ? », demande le Rabbi. Il répond oui.
Mais l’histoire ne s’arrête pas là.
Le lendemain, comme il était d’usage, il contacte la Rabbanit ‘Hanna, la mère du Rabbi, pour convenir d’une visite, qui eut lieu le surlendemain. Et là, elle lui apprend une chose qui le bouleverse. Le Rabbi avait pour habitude de rendre visite chaque jour à sa mère ; lors de l’une de ces visites, il lui avait raconté la rencontre, et la joie qu’elle lui avait donnée. Plus encore, il avait apporté jusque chez elle la petite photo des trois enfants, pour la lui montrer. La Rabbanit ‘Hanna, qui avait ainsi vu le cliché venu du Maroc, dit alors simplement : « Ce sont de beaux enfants. »
Arrêtons-nous un instant sur ce geste. Le Rabbi n’avait pas seulement voulu garder cette photo. Il l’avait prise sur lui, portée jusque chez sa mère, et montrée, comme un fils montre à sa maman le visage de ceux qu’il aime.
Deux photos, à des années et des continents de distance. Celle des enfants Matusof, que le Rabbi porta jusque chez sa mère. Celles des cours du dimanche, qu’il garda dans l’intimité de son foyer. Et, dans les deux, le même message, silencieux et immense : ses ‘hassidim, où qu’ils fussent, le Rabbi les tenait tout contre lui.
Repartir avec une décision, précise et chiffrée
Le Rav Levi Azimov tient enfin à clarifier un point.
Venir annoncer au Rabbi « je vais étudier le ‘Hitat et le Rambam », comme on annonce une belle résolution. Le ‘Hitat et le Rambam ne font pas partie des bonnes décisions que l’on prend avant de repartir : ce ne sont pas un supplément que l’on choisirait d’ajouter, mais un devoir, pour chaque ‘hassid, ni plus ni moins. On ne va pas se coucher en se disant qu’on rattrapera demain.
La vraie décision à annoncer au Rabbi est ailleurs. Le Rav Levi Azimov rappelle une parole forte, prononcée au farbrengen de Chabbat ‘Houkat-Balak, le 12 Tamouz 5729. Le Rabbi y relevait que, depuis dix-neuf ans déjà, depuis le début de sa nessiout, on ne lui rapportait jamais quels ba’hourim connaissaient par cœur des pages entières de Guemara et des maamarim. Non qu’il en soupçonnât l’absence. Mais il ajoutait ces mots, qui disent tout de la responsabilité qu’il portait : ce qui s’était passé avant son temps ne relevait pas de lui ; désormais, cela, c’était sa responsabilité.
De là, une exigence très concrète : avant de rentrer chez soi, entrer à l’Ohel pour s’engager, combien de pages de Guemara, combien de maamarim on se promet d’apprendre par cœur. Non pas repartir avec de vagues rêves, mais avec une décision quantifiée et précise, que l’on puisse vraiment concrétiser. Chacun selon ses capacités.
Et nous, qu’emportons-nous ?
C’est peut-être là le cœur de ce Guimel Tamouz. On ne quitte pas l’Ohel les mains vides, on vient y annoncer ce qu’on s’engage à acquérir, ce qu’on emportera vraiment avec soi.
En repartant cette année encore, la question demeure, douce et exigeante à la fois : et nous, qu’emportons-nous ?
Le Rabbi inscrit personnellement au dos d’une des photos : « Les classes de Azimov, Paris. Hiver 5731, »
Les classes du Rav Azimov à Paris : aux origines de la jeunesse Loubavitch en France
Une mission envoyée par le Rabbi
Le 2 Iyar 5728 (1968), le Rav C. Azimov et son épouse arrivèrent à Paris en qualité de Chlou’him du Rabbi, avec pour objectif de structurer et d’animer les activités de la jeunesse Loubavitch dans la capitale française. Dès le début de sa mission, le Rav Azimov s’attacha à encourager de nombreux jeunes à rejoindre la Yéchiva de Brunoy, notamment durant les mois de juillet et août, ainsi que chaque dimanche tout au long de l’année.
Des cours qui s’enracinent dans Paris
L’enseignement se déroula dans un premier temps au 44 rue Vieille-du-Temple, avant de trouver un cadre plus permanent à partir de 1973 au Beth Loubavitch du 8 rue Lamartine. Le premier Heshvan 5730 (1969), le Rabbi dépêcha cinq élèves supplémentaires afin d’appuyer le Rav Azimov dans sa tâche et d’élargir l’offre d’enseignement proposée aux jeunes. Ces élèves se rendaient à Paris chaque dimanche pour dispenser des cours au responsable du groupe.
Des photos transmises au Rabbi
En 1971, le Rav Azimov fit parvenir au Rabbi six photographies illustrant les différents cours organisés. On y aperçoit des jeunes gens réunis chaque dimanche pour l’étude de la Torah, dans une atmosphère studieuse et fraternelle. Les enseignants identifiés sur ces clichés sont le Rav M. N. Azimov, le Rav Y. Y. Matusov, le Rav Y. Y. Labkowski, le Rav Y. Goldberg et le Rav C. Gourevitch.
Au verso de ces photographies, le Rabbi avait lui-même noté la date et le contenu des cours, en hébreu et en français, sous la mention : « Hiver 5731 (1970-1971), les classes d’Azimov à Paris ».
Ce cours explore les fondements de la foi (Emounah) juive et de la compréhension de l’unité divine selon les enseignements hassidiques du Tanya. Il examine la relation complexe entre la connaissance (Da’at) rationnelle et la foi (Emounah), révélant comment ces deux dimensions se complètent dans la quête spirituelle.
Cette étude est basée sur l’enseignement du Rav Yossef Itshak Ofen portant sur la page 152 du Tanya, qui marque le début de la section « Shaar HaYihoud VeHaEmounah » (La Porte de l’Unité et de la Foi). Cette section fait suite à l’introduction du Tanya, qui se terminait par ces mots fondamentaux : « Le commencement des choses qui éveillent l’amour et la crainte, et leur fondement, c’est la foi pure en Son unité et Son unicité. »
L’enseignement révèle un paradoxe apparent que nous devons résoudre : comment comprendre que tout notre apprentissage précédent nous a enseigné que l’amour et la crainte viennent par la méditation intellectuelle (hitbonenut), alors que le fondement de cette méditation est la foi (Emounah) en l’unité du Nom divin ?
La Relation Fondamentale entre Connaissance et Foi
Il convient d’éclaircir cette question concernant la connaissance (Da’at) et la foi (Emounah). À première vue, la connaissance (Da’at) désigne quelque chose dont je suis convaincu par la raison, que l’intellect oblige à accepter comme vrai. Lorsque l’intellect oblige quelque chose, je n’ai pas besoin de foi (Emounah).
D’un côté, nous avons la Mitsva de la connaissance (Da’at) divine, comme le commence le verset : « Tu sauras aujourd’hui » (ve-yadata ha-yom). « Tu sauras » signifie qu’il faut comprendre cela, le comprendre par l’intellect.
Si nous comprenons la divinité par l’intellect, si l’intellect l’oblige ainsi, alors où intervient la foi (Emounah) ? De même qu’il n’y a pas lieu de croire que deux et deux font quatre, car l’intellect voit que c’est ainsi. Ce n’est pas qu’il ait besoin de compter sur ses doigts pour faire le calcul – par l’intellect il comprend et peut faire de grands calculs également, l’intellect l’oblige.
Quand faut-il la foi (Emounah) ? Pour quelque chose dont je n’ai pas de connaissance (Da’at) directe. Quelqu’un vient me raconter une histoire qu’il a vue dans un autre pays, quelque chose que je crois parce que cette personne est digne de confiance pour moi, alors je la crois. Mais je n’ai pas de preuve de cette chose car je ne l’ai pas vue comme lui.
Donc s’il y a des choses que l’intellect n’atteint pas, alors il faut la foi (Emounah). Mais si la divinité est quelque chose que la Torah oblige de comprendre par l’intellect, alors pourquoi croirais-je en cette chose ? Si je la connais déjà par l’intellect, si l’intellect l’oblige, alors quelle sera la foi (Emounah) ?
D’un côté nous avons la Mitsva de foi (Emounah). C’est aussi une Mitsva. Concernant la Mitsva de foi (Emounah), il y a vraiment une discussion complète : la foi (Emounah) est-elle une Mitsva ou non ?
La majorité des décisionnaires considèrent que la foi (Emounah) est une Mitsva, mais le Baal Halakhot Gedolot s’appuie sur le Midrash qui dit : « Acceptez Ma royauté et ensuite acceptez Mes décrets. » Les décrets sont les Mitsvot, la royauté vient avant. L’argument est : qui nous commande les Mitsvot de foi (Emounah) ?
Si nous croyons qu’il y a un Créateur qui commande, alors nous n’avons plus quoi accomplir – nous avons déjà accompli la Mitsva de foi (Emounah). Et si nous n’avons pas encore la foi (Emounah), cela signifie que nous ne savons pas encore sur l’existence du Créateur et nous devons accomplir la Mitsva de foi (Emounah) pour croire. Alors qui commande ?
Toute Mitsva a un commanditaire. S’il y a une Mitsva, alors il y a déjà foi (Emounah). Alors qui commande sur la Mitsva de foi (Emounah) ? C’est apparemment une difficulté.
Le Rav, le Rav Hasdaï pose cette question. Il dit que si nous supposons que la foi (Emounah) en Tout est une Mitsva, déjà la Mitsva de foi (Emounah) en Tout précède la Mitsva de foi (Emounah) en Tout. Et tout cela est complètement annulé.
La Résolution selon l’Abravanel
En vérité, l’Abravanel résout cette difficulté. Ce n’est pas la Mitsva de croire qu’il y a un Créateur – cela nous le savons vraiment. Nous devons croire que le Créateur est au-dessus de la mesure de la sagesse. C’est ce que nous devons croire.
C’est-à-dire qu’il y a ce que nous comprenons. Nous avons des preuves sur le Créateur à partir de la création. Comme la table prouve qu’il y a un menuisier qui l’a faite. Le bâtiment prouve qu’il y a un architecte qui l’a construit. Le vêtement prouve qu’il y a un tailleur qui l’a cousu. Ainsi, à partir des œuvres de la création, nous comprenons par l’intellect qu’il y a un Créateur.
Plus nous approfondissons les merveilles de la création, plus nous voyons la grandeur de la force du Créateur. Sur cela vraiment, il ne faut pas de foi. Mais nous pourrions penser que ce que nous voyons représente vraiment Sa grandeur. Alors il faut savoir que c’est néant et rien par rapport à Lui, et Sa grandeur dépasse toute pensée et compréhension. Ici commence la foi. Là où l’intellect se termine, ici commence la foi.
L’Analogie de l’Architecte et Ses Différentes Expertises
Par exemple, je donnerai un exemple : quand quelqu’un a construit un bâtiment, selon la grandeur, la beauté du bâtiment et sa solidité, je peux reconnaître l’artisan qui a fait le bâtiment, comment il connaît le métier de la construction.
Quelqu’un viendra me dire : « Écoute, cet architecte est aussi expert en Talmud. » Cela, je ne le vois pas, j’ai besoin d’y croire. Ce que je vois – qu’il a construit un beau et grand bâtiment – pour cela je n’ai pas besoin de foi. Mais quelqu’un viendra me dire qu’il est aussi expert en Talmud, pour cela j’ai besoin de foi.
Et si je regarde plus profondément et que je vois que le bâtiment est construit selon les règles de la Halakha, alors je saurai qu’il est aussi expert en Halakha. Quelqu’un viendra me dire que l’architecte est aussi un grand kabbaliste. Sur cela, je ne vois pas, j’ai besoin de croire.
Mais si j’examine encore plus profondément et que je vois qu’il a aussi construit le bâtiment selon la Kabbale, alors même cela, je n’ai pas besoin de croire qu’il est kabbaliste.
L’Application au Saint Béni Soit-Il
Il en est de même pour le Saint Béni Soit-Il. Nous pouvons, car notre intellect est limité – non seulement notre intellect, mais aussi la sagesse qui existe dans les mondes supérieurs. Le fait même que ce soit de la sagesse, c’est quelque chose de limité, et le Créateur n’est pas limité.
Donc, par la connaissance (Da’at), nous agrandissons la foi (Emounah). C’est-à-dire que ce que je comprends par l’intellect, je n’ai pas besoin d’y croire car j’en ai la preuve. Mais là où l’intellect se termine, ici commence la foi (Emounah).
Ainsi, hier j’ai compris telle et telle chose. Ce qui était au-dessus de ma compréhension était foi (Emounah). Le lendemain, je comprends davantage. Alors ce qui était hier chez moi foi (Emounah), aujourd’hui c’est déjà compréhension et saisie. Alors la foi (Emounah) est à un niveau encore plus élevé.
Et ainsi une personne gravit l’échelle de la connaissance (Da’at). Elle réussit à gravir dans la foi (Emounah) qui sera encore plus et encore plus. C’est l’explication de ce que dit le verset : « La foi (Emounah) avec la connaissance (Da’at) » – qu’il faut nourrir et sustenter la foi (Emounah). Comment ? Par la connaissance (Da’at).
Plus une personne sait, plus la foi (Emounah) est à un niveau plus élevé. Et c’est ce que nous avons appris précédemment : foi (Emounah) pure. Là où l’intellect se termine, ici commence la foi (Emounah).
L’Harmonie entre Connaissance (Da’at) et Foi (Emounah)
Il ressort que non seulement la connaissance (Da’at) ne contredit pas la foi (Emounah), mais au contraire, la connaissance (Da’at) amène la foi (Emounah) à un niveau plus élevé qu’auparavant. Ainsi, il y a foi (Emounah) avant la connaissance (Da’at).
C’est ainsi que commence le Juif l’ordre du jour : « Modé Ani devant Toi. » Il n’a pas encore médité, ne sait encore rien. On lui a seulement rendu son âme et il remercie le Créateur, c’est tout. C’est appelé foi (Emounah). Il ne sait encore rien.
Après cela, il commence à méditer, et c’est tout le service de la prière – les Pessouké de-Zimra – pour voir la grandeur du Créateur dans Sa création.
Après cela, dans l’Amida, il dit à nouveau « Modim anaḥnu lakh » (Nous Te remercions), mais c’est déjà la foi (Emounah) qui vient après la connaissance (Da’at).
La Structure Circulaire de la Spiritualité
Ainsi, il ressort que la foi (Emounah) est comme quelque chose de circulaire. Le cercle est en bas et en haut, au milieu c’est l’intellect.
Il y a donc une différence entre la foi (Emounah) qui précède la connaissance (Da’at) et la foi (Emounah) qui suit la connaissance (Da’at). Un Juif doit avoir les deux choses. Premièrement, le fondement, c’est la foi (Emounah), encore avant qu’il ait la connaissance (Da’at). Mais ensuite, cela ne suffit pas. Il doit avoir la connaissance (Da’at). C’est pourquoi le verset dit « Tu sauras aujourd’hui. »
Le Rambam apprend les deux choses ensemble – foi (Emounah) et connaissance (Da’at) – du même verset « Anokhi Hachem Elokékha » (Je suis l’Éternel ton D.ieu). Il dit qu’il faut Le connaître et croire, et il apprend d’Anokhi Hachem Elokékha.
Le Ramban apprend que la foi (Emounah) vient du verset Anokhi Hachem Elokékha, mais la connaissance (Da’at), il l’apprend de ce qui est écrit : « Garde-toi d’oublier l’Éternel. » Car s’il n’y a pas de méditation, on oublie la divinité.
Rabbénou Yona en a fait deux Mitsvot : la Mitsva de foi (Emounah), c’est Anokhi Hachem Elokékha, la Mitsva de connaissance (Da’at), c’est ce qui est écrit « Tu sauras aujourd’hui »