Le 9 Tamouz 5786 (24 juin 2026), une cérémonie solennelle s’est tenue à la Résidence du Président à Jérusalem pour marquer l’achèvement de la traduction intégrale du Talmud de Babylone en français — une première absolue dans l’histoire. En présence du Président Its’hak Herzog et de son épouse Mikhal Herzog, cet événement a refermé un cercle ouvert 784 ans plus tôt, lorsque vingt-quatre charrettes de manuscrits talmudiques furent livrées aux flammes à Paris. Du bûcher de 1242 à la lumière de 2026, c’est toute la résilience de la pensée juive qui s’est exprimée ce jour-là.

 

 

Une date choisie avec soin, chargée de mémoire

Le choix du 9 Tamouz pour cette cérémonie n’a rien d’anodin. En ce même jour de l’année 1242, en plein cœur de Paris, le roi Louis IX ordonna ce que l’histoire retiendra comme le « Jugement de Paris » : des milliers de volumes du Talmud et de précieux manuscrits furent livrés aux flammes sur la place publique — l’un des autodafés les plus dévastateurs de l’histoire juive médiévale. 782 ans plus tard, en ce même jour du calendrier hébraïque, le Talmud a retrouvé la langue française. Non plus pour y être consumé, mais pour y résonner dans toute sa profondeur.

Cette coïncidence — ou plutôt cette volonté délibérée — confère à l’événement une dimension symbolique saisissante : la mémoire d’une destruction s’est muée en acte de reconstruction. La publication de cette édition en français, précisément ce jour-là, témoigne de la vitalité indestructible de la culture juive face à des siècles de censure et de persécution.

L’œuvre d’une vie, prolongée au-delà de la mort

Cette édition historique est le fruit du travail du Centre Steinsaltz, qui en a assuré la rédaction, l’élaboration et la traduction jusqu’à son terme. Elle a été publiée par les éditions Biblieurope, grâce au soutien généreux de la Patrick & Lina Drahi Foundation, sous la direction d’Amalia Zerka.

Elle s’inscrit dans le prolongement de la vision du Rav Adin Even-Israël (Steinsaltz) zatsal, lauréat du Prix Israël, qui consacra quarante-cinq années de sa vie à ce projet phare, animé par une conviction inébranlable : « La Torah est l’héritage de tout Juif. » Décédé en 2020, il avait fait de l’accessibilité du Talmud sa mission de vie, synthétisée dans son célèbre appel : « Donnez à mon peuple de savoir. »

Sa méthode fut véritablement révolutionnaire : il brisa la barrière de l’araméen en ajoutant ponctuation et vocalisation au texte, restructura la page traditionnelle et l’enrichit d’explications scientifiques, historiques et biographiques, rendant ainsi les discussions des Amoraïm accessibles à tout lecteur moderne. Si cette démarche suscita d’abord une vive opposition dans certains milieux haredim en raison de la modification de la mise en page traditionnelle, le commentaire Steinsaltz s’est depuis imposé comme une référence mondiale, présente dans toutes les maisons d’étude. La traduction française de cette œuvre monumentale ouvre désormais ses portes à des millions de francophones à travers le monde — de France et de Belgique au Maghreb et au Canada, jusqu’aux dizaines de milliers d’olim installés en Israël.

Les voix de la cérémonie

Le Président Its’hak Herzog a souligné la portée internationale de l’initiative : « La publication du Talmud en français est une porte ouverte pour le transmettre à tant de personnes, dans le monde juif et au-delà. »

Patrick Drahi, homme d’affaires et philanthrope dont la fondation a financé le projet, a évoqué la culture du débat propre à la tradition talmudique : « La controverse fait partie intégrante du Talmud — et dans le Talmud, elle conduit à la fécondation mutuelle des idées. Je souhaite que la parution de cette édition contribue également à notre capacité d’écouter la voix de l’autre. »

Le Rav Méni Even-Israël, directeur général du Centre Steinsaltz et fils du Rav, a conclu la rencontre par une perspective historique : « La publication du Talmud en français et la cérémonie d’aujourd’hui marquent la continuité et l’éternité de la Torah d’Israël et du peuple d’Israël. »

Une élégie ancienne trouve enfin sa réponse

Au lendemain de l’autodafé parisien de 1242, le Maha’ram de Rotenbourg composa la Kina — lamentation funèbre — intitulée Cha’ali Sroufah Ba’ech, « Interroge, toi qui fus brûlée par le feu ». Ce poème d’une déchirante beauté pleurait les rouleaux consumés, les lettres réduites en cendres, la parole juive arrachée au monde.

En ce 9 Tamouz 5786 (2026), il semble que l’histoire elle-même ait formulé sa réponse à cette lamentation :

Interroge, toi qui es revenue du feu, sur le bien-être de ceux qui t’aiment,
De ceux qui aspirent à demeurer dans les parvis de ta demeure.
Jadis, tes parchemins furent livrés à la flamme et aux braises,
Et maintenant, tes rouleaux sont revenus dans les maisons d’étude.
Jadis, leur fumée s’élevait des bûchers qui te consumaient,
Et maintenant, c’est leur voix qui s’élève, du sein de tes pages retrouvées.
Le feu n’a pu éteindre la voix de tes paroles,
Car de tes cendres, tes lettres sont revenues parler.

De Paris à Jérusalem : la boucle est bouclée

Ce fut une journée de mémoire et de réparation, de douleur historique et de triomphe de l’esprit. Un jour où s’est refermé un cercle ouvert à Paris en 1242 et qui s’est poursuivi jusqu’à Jérusalem en 2026.

Du Paris des flammes à la Jérusalem de l’étude.
Des cendres des parchemins à la voix renouvelée des feuillets du Talmud.
De Cha’ali Sroufah Ba’ech à Cha’ali Chechava Me’ech — « Interroge, toi qui es revenue du feu ».

782 ans après l’autodafé de Paris, la voix du Talmud s’est fait entendre à nouveau en langue française. Au-delà de sa dimension spirituelle et mémorielle, ce projet constitue une étape majeure dans la diplomatie culturelle d’Israël, consolidant le rôle de Jérusalem comme centre spirituel et intellectuel mondial du peuple juif. Et cela, en tout sens du terme, est de l’ordre de l’Histoire.stoire.