Pour le trente-deuxième anniversaire de la Hiloula du Rabbi de Loubavitch, des dizaines de milliers de Juifs se sont succédé jour et nuit à le Ohel. Le Chabbat qui a suivi, autour d’une table de Farbrenguen, le Rav Levi Azimov et son oncle, le Rav Yossef Its’hak Matusof, ont livré deux histoires de photographies. Et, à travers elles, un même secret : ses ‘hassidim, le Rabbi les portait contre son cœur.
Il est des Chabbatot qui ne ressemblent à aucun autre.
Cette année, Guimel Tamouz a rassemblé, plusieurs jours durant, des dizaines de milliers de personnes venues des quatre coins du monde jusqu’à l’Ohel, dans ce quartier paisible de Queens où reposent côte à côte le Rabbi et son beau-père, le Rabbi précédent. Et ce qui saisit d’abord, c’est la foule elle-même. Des chefs d’État qui envoient leurs messages, des rabbanim, des ‘hassidim de toutes les cours, et tant d’autres dont rien, à première vue, ne trahit l’appartenance à Loubavitch. Tous les courants du judaïsme, réunis en un même lieu, autour d’un même homme.
Le Chabbat qui a prolongé ces journées en a gardé toute la ferveur. Près de trois mille personnes l’ont passé sur place, au plus près de l’Ohel : dans les tentes, dans les maisons du voisinage. On n’y venait pas se reposer. Plusieurs nuits durant, puis tout au long du Chabbat, on a prié, on a étudié la ‘hassidout, on s’est plongé dans les si’hot du Rabbi, en toutes les langues. Les farbrenguen se succédaient sans relâche, conduits par des rabbanim, des machpi’im, des chlou’him. Un Chabbat où l’on dort à peine, tout entier donné à l’étude et à la prière.
C’est dans cette atmosphère que deux hommes portant en eux la mémoire vivante du Rabbi ont conduit un farbrengen, du Chabbat après-midi jusqu’au soir : le Rav Levi Azimov et le Rav Yossef Its’hak Matusof. Ce qu’ils ont raconté ne parlait pas seulement d’hier. Cela parlait d’un lien qui ne s’éteint pas.
Cinq photos, et un endroit qui change tout
Le Rav Levi Azimov ouvre par une histoire précise.
Adar Richon 5722, 1962. Ces six jeunes gens étaient venus de la yeshiva de Brunoy et, après des années de préparation, avaient enfin mérité d’étudier auprès du Rabbi à 770. Puis le Rabbi les renvoya là d’où ils étaient venus, cette fois en tant que talmidim-chlou’him, pour renforcer la yeshiva Tomekhei Temimim de Brunoy, en France. Un détail dit déjà l’essentiel : le Rabbi sort en personne les accompagner tandis qu’ils gagnent le port. Et, presque chaque mois, il leur écrit.
Parmi ces six, deux noms que ce farbrengen allait réunir par-delà les années : le Rav Chmouel Azimov, « Moulé », futur bâtisseur de Loubavitch en France, et son futur beau-frère, le Rav Yossef Its’hak Matusof. Leur mission : accueillir et accompagner les élèves venus du Maroc et de Tunisie, ces jeunes que les chlou’him du Rabbi envoyaient étudier à Brunoy, et les soutenir dans leurs tout premiers pas.
Les consignes étaient précises. Un Chabbat sur deux, deux d’entre eux partaient rayonner dans les villes voisines. Le Rabbi réclamait des comptes rendus réguliers et détaillés. Et le dimanche, ils montaient à Paris étudier avec les premiers membres du « groupe » que le Rabbi tenait tant à rapprocher.
Il y a peu, on a remis au Rav Levi Azimov cinq photographies de ces cours du dimanche, celles-là mêmes qui avaient été envoyées au Rabbi à l’époque. On y voit les chlou’him penchés sur les textes aux côtés de ces premiers élèves, tout entiers donnés à apprendre pour pouvoir, ensuite, transmettre.
Et puis cette phrase, que celui qui les lui remit a ajoutée, et que le Rav Levi Azimov n’oubliera pas : « Ne me demande pas de te dire où le Rabbi les conservait exactement. La seule chose que je peux te révéler, c’est que c’était chez lui, dans sa maison. »
Pas à la bibliothèque, où l’on archivait les innombrables photos qu’on adressait au Rabbi. Chez lui. Tout près de lui. Comme on garde, non pas un document, mais ce qui nous est cher entre tout.
Si le Rav Levi Azimov a tenu à commencer par là, c’est que parmi les six se trouvait son oncle, le Rav Yossef Its’hak Matusof. C’était sa façon de le présenter, avant de lui céder la parole.
« Le Rabbi a demandé plusieurs fois s’il était arrivé »
Le Rav Yossef Its’hak Matusof, chalia’h à Toulouse et fils aîné du Rav Chlomo Matusof, évoque alors la chli’hout de son père au Maroc. Non pas une chli’hout parmi d’autres : la toute première que le Rabbi envoya de sa propre initiative. Dépêché au Maroc dès l’automne 5711, 1950, à peine fiancé, il y bâtira durant près de cinquante ans un réseau d’institutions dans quelque soixante-dix villes et villages.
Et pourtant, voici ce qui bouleverse : ce Hassid que le Rabbi avait choisi comme son tout premier émissaire n’avait jamais vu de ses yeux ni le Rabbi précédent, ni le Rabbi lui-même. Ce n’est qu’en 5715, 1955, après quatre années de chli’hout, qu’il fit le voyage vers celui qui l’avait envoyé.
Avant de partir, il avait demandé au Rabbi la permission de venir ; le Rabbi avait répondu qu’il le pouvait, à condition d’avoir l’accord de son épouse. À cette époque, les voyages en avion n’étaient pas courants : il traverse l’océan en bateau, pour Pessa’h. À son arrivée à 770, on lui rapporte que le Rabbi avait demandé, à plusieurs reprises, s’il était enfin là.
Dès son arrivée, le Rabbi reçoit le Rav Chlomo Matusof en ye’hidout, deux heures durant. Le Rabbi veut tout savoir : le Maroc, les écoles, le détail de la chli’hout, alors même que le père avait coutume de tout consigner par écrit. Puis le Rabbi demande : as-tu une photo de tes enfants ? Il en avait justement une, apportée pour sa belle-sœur de New York. À cette époque, une photographie n’avait rien d’anodin : il fallait faire venir un photographe professionnel, créer un décor, attendre que le cliché soit développé… Il tend l’image. « Puis-je la garder ? », demande le Rabbi. Il répond oui.
Mais l’histoire ne s’arrête pas là.
Le lendemain, comme il était d’usage, il contacte la Rabbanit ‘Hanna, la mère du Rabbi, pour convenir d’une visite, qui eut lieu le surlendemain. Et là, elle lui apprend une chose qui le bouleverse. Le Rabbi avait pour habitude de rendre visite chaque jour à sa mère ; lors de l’une de ces visites, il lui avait raconté la rencontre, et la joie qu’elle lui avait donnée. Plus encore, il avait apporté jusque chez elle la petite photo des trois enfants, pour la lui montrer. La Rabbanit ‘Hanna, qui avait ainsi vu le cliché venu du Maroc, dit alors simplement : « Ce sont de beaux enfants. »
Arrêtons-nous un instant sur ce geste. Le Rabbi n’avait pas seulement voulu garder cette photo. Il l’avait prise sur lui, portée jusque chez sa mère, et montrée, comme un fils montre à sa maman le visage de ceux qu’il aime.
Deux photos, à des années et des continents de distance. Celle des enfants Matusof, que le Rabbi porta jusque chez sa mère. Celles des cours du dimanche, qu’il garda dans l’intimité de son foyer. Et, dans les deux, le même message, silencieux et immense : ses ‘hassidim, où qu’ils fussent, le Rabbi les tenait tout contre lui.
Repartir avec une décision, précise et chiffrée
Le Rav Levi Azimov tient enfin à clarifier un point.
Venir annoncer au Rabbi « je vais étudier le ‘Hitat et le Rambam », comme on annonce une belle résolution. Le ‘Hitat et le Rambam ne font pas partie des bonnes décisions que l’on prend avant de repartir : ce ne sont pas un supplément que l’on choisirait d’ajouter, mais un devoir, pour chaque ‘hassid, ni plus ni moins. On ne va pas se coucher en se disant qu’on rattrapera demain.
La vraie décision à annoncer au Rabbi est ailleurs. Le Rav Levi Azimov rappelle une parole forte, prononcée au farbrengen de Chabbat ‘Houkat-Balak, le 12 Tamouz 5729. Le Rabbi y relevait que, depuis dix-neuf ans déjà, depuis le début de sa nessiout, on ne lui rapportait jamais quels ba’hourim connaissaient par cœur des pages entières de Guemara et des maamarim. Non qu’il en soupçonnât l’absence. Mais il ajoutait ces mots, qui disent tout de la responsabilité qu’il portait : ce qui s’était passé avant son temps ne relevait pas de lui ; désormais, cela, c’était sa responsabilité.
De là, une exigence très concrète : avant de rentrer chez soi, entrer à l’Ohel pour s’engager, combien de pages de Guemara, combien de maamarim on se promet d’apprendre par cœur. Non pas repartir avec de vagues rêves, mais avec une décision quantifiée et précise, que l’on puisse vraiment concrétiser. Chacun selon ses capacités.
Et nous, qu’emportons-nous ?
C’est peut-être là le cœur de ce Guimel Tamouz. On ne quitte pas l’Ohel les mains vides, on vient y annoncer ce qu’on s’engage à acquérir, ce qu’on emportera vraiment avec soi.
En repartant cette année encore, la question demeure, douce et exigeante à la fois : et nous, qu’emportons-nous ?

Le Rabbi inscrit personnellement au dos d’une des photos : « Les classes de Azimov, Paris. Hiver 5731, »

Les classes du Rav Azimov à Paris : aux origines de la jeunesse Loubavitch en France
Une mission envoyée par le Rabbi
Le 2 Iyar 5728 (1968), le Rav C. Azimov et son épouse arrivèrent à Paris en qualité de Chlou’him du Rabbi, avec pour objectif de structurer et d’animer les activités de la jeunesse Loubavitch dans la capitale française. Dès le début de sa mission, le Rav Azimov s’attacha à encourager de nombreux jeunes à rejoindre la Yéchiva de Brunoy, notamment durant les mois de juillet et août, ainsi que chaque dimanche tout au long de l’année.
Des cours qui s’enracinent dans Paris
L’enseignement se déroula dans un premier temps au 44 rue Vieille-du-Temple, avant de trouver un cadre plus permanent à partir de 1973 au Beth Loubavitch du 8 rue Lamartine. Le premier Heshvan 5730 (1969), le Rabbi dépêcha cinq élèves supplémentaires afin d’appuyer le Rav Azimov dans sa tâche et d’élargir l’offre d’enseignement proposée aux jeunes. Ces élèves se rendaient à Paris chaque dimanche pour dispenser des cours au responsable du groupe.
Des photos transmises au Rabbi
En 1971, le Rav Azimov fit parvenir au Rabbi six photographies illustrant les différents cours organisés. On y aperçoit des jeunes gens réunis chaque dimanche pour l’étude de la Torah, dans une atmosphère studieuse et fraternelle. Les enseignants identifiés sur ces clichés sont le Rav M. N. Azimov, le Rav Y. Y. Matusov, le Rav Y. Y. Labkowski, le Rav Y. Goldberg et le Rav C. Gourevitch.
Au verso de ces photographies, le Rabbi avait lui-même noté la date et le contenu des cours, en hébreu et en français, sous la mention : « Hiver 5731 (1970-1971), les classes d’Azimov à Paris ».
















