Quarante années auprès du Rabbi : le Rav Yehouda Krinsky se souvient

Quarante années auprès du Rabbi : le Rav Yehouda Krinsky se souvient

 

Durant quarante années, le Rav Yehouda Krinsky fut l’un des secrétaires les plus proches du Rabbi de Loubavitch, témoin privilégié de sa direction comme de sa vie quotidienne. À l’occasion du quinzième anniversaire de la Hiloula du Rabbi, il avait confié ses souvenirs à Baila Olidort, rédactrice en chef de Lubavitch News Service. Nous reproduisons aujourd’hui cet entretien pour marquer le trente-deuxième anniversaire de la Hiloula.

 

 

Lubavitch.com

 

Le Rav Yehouda Krinsky fut, durant quarante années, secrétaire du Rabbi de Loubavitch, le Rav Mena’hem M. Schneerson. Jeune garçon de treize ans, il quitta Boston pour New York, où il rencontra celui qui, quatre ans plus tard, allait devenir le septième Rabbi de Habad-Loubavitch. Le Rabbi sut tendre la main à ce jeune élève de Yechiva éloigné de sa famille, d’une manière qui, raconte le Rav Krinsky, le bouleversa alors et continue de le porter aujourd’hui encore.

En 1957, le Rav Krinsky fut appelé par le Rabbi à rejoindre son secrétariat, puis à exercer la fonction de secrétaire de ses trois grandes organisations centrales. Ces responsabilités allaient lui offrir un accès unique au Rabbi tout au long des quatre décennies de sa direction. À l’occasion du quinzième anniversaire de la Hiloula du Rabbi, Baila Olidort, rédactrice en chef de Lubavitch News Service, s’était entretenue avec lui. Voici la première partie de cet entretien, que nous reproduisons pour marquer le trente-deuxième anniversaire de la Hiloula.

Comment il entra au service du Rabbi

Comment êtes-vous entré au service du Rabbi ?

C’était durant l’été 1957, quelques semaines avant mon mariage. Je venais de rentrer d’une tournée estivale de Merkos Chli’hous, accomplie avec mon cher confrère, le regretté Rav Leibel Raskin. Nous avions passé plusieurs semaines à visiter certaines régions de Floride et des Antilles. Le Rav Morde’haï Hodakov, chef de cabinet du Rabbi, me fit appeler. Après avoir écouté le compte rendu de nos visites, il me demanda si je souhaitais faire partie du secrétariat du Rabbi.

Je restai abasourdi et sans voix, c’est le moins que l’on puisse dire. Mais c’était une proposition que je ne pouvais refuser. La suite appartient à l’histoire.

Une direction à la fois proche et discrète

Que pouvez-vous nous dire du mode de direction du Rabbi ? Était-il directif ou laissait-il faire ?

Les deux à la fois. Il tenait à ce que chacun, et particulièrement les ‘Hassidim, devienne autonome dans son étude comme dans ses activités de diffusion. Il ne voulait pas être consulté sur chaque détail. De fait, il citait souvent cette parole du Talmud selon laquelle il est dans la nature de l’homme de désirer être béni à travers les réalisations issues de ses propres efforts ; pour cela, chacun doit faire usage de son initiative, ainsi que des talents et des capacités que D.ieu lui a donnés.

D’un autre côté, dans le souci et l’attention profonds qu’il portait à chacun et à tout ce qui se déroulait autour de lui, il s’intéressait toujours aux détails, grands ou petits, en restait informé et tenait à recevoir des comptes rendus de l’évolution des choses. Je ne pouvais pas toujours prévoir quelles questions susciteraient une implication directe de sa part et lesquelles non, mais il y avait clairement un mélange des deux.

Un homme d’une réserve constante

Vous avez eu le privilège d’observer le Rabbi de près, durant de longues années. Avez-vous souvent, si tant est que cela vous soit arrivé, perçu des changements dans son humeur ?

Le Rabbi était quelqu’un de très réservé et conservait une attitude d’une grande égalité ; il était donc presque impossible de remarquer le moindre changement dans sa disposition.

Lors des rares occasions où son comportement semblait changer, je n’en connaissais pas nécessairement la raison, à moins qu’il ne me la dise.

Il y avait des moments où je pouvais déceler de l’épuisement, mais même alors, il demeurait vif, intense, et plein de détermination dans sa manière de se mouvoir et de parler.

La question du financement

Du vivant du Rabbi, le quartier général de Habad-Loubavitch ne s’est jamais livré à des collectes de fonds classiques. Comment le financement était-il assuré durant toutes ces années ?

Les gens voulaient être les « partenaires » du Rabbi, sachant que cela serait pour eux et pour leurs familles une source de bénédictions ; ils se tournaient donc vers lui pour soutenir son œuvre en faveur de la vie juive. C’est là, en réalité, ce qui constituait le Fonds de développement Ma’hné Israël, le dernier projet de collecte que le Rabbi ait fondé.

Depuis Guimel Tamouz [la date du départ du Rabbi], nous avons dû recourir à des activités de collecte plus conventionnelles. Cela se comprend, même si cela reste déroutant, car je suis convaincu que les bénédictions que le Rabbi prodiguait de son vivant à ceux qui soutenaient la vie et l’éducation juives, ainsi que l’œuvre salvatrice de Habad-Loubavitch, se poursuivent inchangées jusqu’à ce jour.

C’est pourquoi nous sommes en train de relancer ce projet, le Fonds de développement Ma’hné Israël / Loubavitch. Du vivant du Rabbi, il y voyait un instrument capable de générer des fonds pour les programmes éducatifs et sociaux du mouvement Habad-Loubavitch à travers le monde, et j’espère qu’il redeviendra une grande source de soutien financier.

Les trajets vers le Ohel

Vous accompagniez le Rabbi au Ohel, lieu de repos du Rabbi précédent, son beau-père, souvent plusieurs fois par semaine, durant de nombreuses années. Pouvez-vous nous dire comment se déroulait le trajet, et ce qui se passait au Ohel ?

Ce qui se passait au Ohel relevait du Rabbi et du Rabbi précédent.

Durant le trajet lui-même, le Rabbi mettait ce temps à profit pour étudier, lire et répondre à son courrier ainsi qu’à ses rapports. Lorsqu’un téléphone fut installé dans la voiture, dans les années 1970, le Rabbi me demandait souvent de passer des appels afin de transmettre des messages ou des directives.

Des réponses qui déconcertaient

Y a-t-il eu des moments où les réponses du Rabbi à certaines questions vous ont surpris ?

Je ne pouvais jamais prévoir ce que le Rabbi répondrait, ni de quelle manière. Deux personnes pouvaient poser exactement la même question, et le Rabbi répondait à chacune différemment.

Il dénouait en un instant des questions qui paraissaient complexes. Sa réponse différait souvent de ce que l’on tenait pour évident. Il n’existait décidément aucune règle générale.

Bien souvent, les gens ne saisissaient et n’appréciaient pleinement la sagesse de la réponse ou de la directive du Rabbi qu’après un certain temps. Ses intuitions étaient profondes, vastes, et d’une clairvoyance stupéfiante.

Face à l’accusation de vénération excessive

On a parfois reproché à Habad ce que certains décrivent comme une vénération quasi sectaire du Rabbi. Le Rabbi a-t-il jamais répondu à de telles critiques ?

Oui, et souvent. Je me souviens que, peu avant le soixante-dixième anniversaire du Rabbi, il fut interviewé par Israel Shenker, journaliste au New York Times, qui l’interrogea précisément à ce sujet. Le Rabbi rejeta catégoriquement cette idée, affirmant qu’il faisait tout ce qui était en son pouvoir pour la décourager et la dissuader.

Mettre de l’ordre avant le grand départ

Nous savons que même des figures bibliques telles que les Patriarches ou Moché ont été confrontées à leur propre mortalité. Beaucoup se demandent comment le Rabbi s’est préparé à son propre départ.

L’après-midi qui suivit les funérailles de la Rabbanit ‘Haya Mouchka, l’épouse du Rabbi, après la prière de Min’ha, le Rabbi demanda à voir les médecins qui avaient soigné la Rabbanit durant ses derniers jours, et les remercia pour les soins et le dévouement qu’ils avaient témoignés à son épouse.

Ensuite, le Rabbi me fit appeler. Il me confia que, bien que la Rabbanit et lui n’eussent jamais envisagé une telle chose, il souhaitait à présent rédiger un testament. Il m’en exposa le contenu avec une précision parfaite.

Il me demanda de contacter l’avocat à cette fin. Il indiqua que je devais en être l’exécuteur testamentaire, et que les Rabbanim Leib Groner et Binyamin Klein en seraient les témoins. Il souhaitait que tout cela soit réglé durant la semaine de Chiv’a.

Ce même après-midi, outre la question du testament, le Rabbi me demanda de faire examiner par nos avocats les documents juridiques et statutaires des trois entités centrales de Habad-Loubavitch, à savoir Agoudas ‘Hassidei Habad, Merkos L’Inyonei ‘Hinou’h et Ma’hné Israël, afin de s’assurer que tout poste vacant au sein des conseils soit pourvu et que toute autre question juridique soit résolue.

Je m’en chargeai, et lorsque tout fut achevé, le Rabbi signa les documents et valida les changements.

Pour répondre donc à votre question : oui, le Rabbi mit de l’ordre dans la maison.

Préparer l’avenir du mouvement

Qu’en est-il de ses plans pour la croissance future de Habad ? Comment nous a-t-il préparés à l’avenir ?

Il suffit de considérer ces quinze dernières années, depuis Guimel Tamouz 5754 (1994), pour constater à quel point il nous a bien préparés à l’avenir.

Lorsque le Rabbi tomba malade en 1992, nombre de ceux qui suivaient l’essor de Habad prédisaient la fin du mouvement Habad-Loubavitch. Ils se trompaient lourdement, à l’évidence. Depuis lors, Habad n’a cessé de croître de manière exponentielle, à tous les égards.

Certes, mais vous ne voulez pas dire que l’absence physique du Rabbi n’a rien changé ?

L’absence de sa présence physique est douloureuse pour le mouvement tout entier, comme pour beaucoup d’entre nous individuellement. Nous pourrions parler longuement des difficultés que cela nous impose. Elles sont réelles, elles sont douloureuses, et son départ nous laisse, bien sûr, le sentiment d’être orphelins. Mais l’essentiel est qu’il nous a donné les moyens non seulement de tenir, mais de prospérer.

Comment expliquer autrement la croissance prodigieuse de Habad à travers le monde ? L’ampleur de ce que le Rabbi a créé et inspiré, jusqu’à aujourd’hui, est manifeste pour tout observateur, et elle se perpétuera à jamais.

Le départ de la Rabbanit

Depuis le décès de la mère du Rabbi en 1964, la Rabbanit était le seul membre proche de sa famille encore en vie. Comment son départ, en 1988, a-t-il affecté le Rabbi ?

J’ai remarqué, et je crois que d’autres aussi, qu’à partir du moment où la Rabbanit nous a quittés, les choses ont commencé à changer.

Le bureau du Rabbi était habituellement rempli de livres, de lettres et de documents, au point de paraître parfois fort encombré. Il arrivait que la table du Rabbi soit si chargée qu’il travaillait sur le côté.

Cela commença à changer lorsque le Rabbi regagna son bureau au 770 (Eastern Parkway, à Brooklyn) après avoir passé l’année de deuil à son domicile. Il se mit à trier et à mettre de côté ce qui devait être retiré de son bureau. Il me demandait souvent de classer certaines choses et de transférer des objets de son bureau vers la bibliothèque et le centre d’archives.

C’est ainsi que le bureau se vida peu à peu. Avec le temps, il devint de plus en plus dépouillé.

Je dois avouer que cela fut très triste pour moi.

Vint un moment où l’un des seuls objets qui demeuraient, de façon frappante, sur sa table, étaient les quatre volumes du Sefer HaChlou’him, ces grands albums photographiques des Chlou’him, de leurs familles et de leurs activités. Ils sont toujours sur sa table aujourd’hui.

Une chambre modeste d’où il guidait le peuple juif

Après le départ de la Rabbanit, le Rabbi vécut dans son bureau, au 770. N’était-ce pas tout à fait inhabituel ?

Bien sûr. Après les douze mois de deuil de la Rabbanit, le Rabbi regagna son bureau, comme je viens de le dire, et c’est là qu’il vécut à partir de ce moment : travaillant, étudiant, répondant aux lettres et aux requêtes, et dirigeant le vaste réseau mondial d’institutions et d’activités qu’il avait créé.

La pièce mesure environ douze pieds sur quinze. Elle était, et demeure, tapissée de bibliothèques remplies de livres. Il y avait une table, une chaise et un lit. Rien de plus.

Cela me rappelait l’histoire du prophète Élisée, et de la chambre que ses hôtes lui avaient préparée. Elle contenait une table, une chaise, un lit et une lampe.

C’est d’une chambre tout aussi modeste que le Rabbi inspirait et guidait le peuple juif.

Une vision déjà réalisée de son vivant

Pensez-vous que le Rabbi a vu, de son vivant, une grande part de sa vision se réaliser ?

Absolument. Oui.

Bien qu’il ne fût jamais totalement satisfait des réalisations accomplies, il était profondément reconnaissant, bienveillant et sensible aux innombrables accomplissements dont il fut le témoin. Il vit le commencement de la renaissance de la vie juive et ouvrit la voie à sa croissance continue, telle que nous l’avons constatée au cours de ces quinze dernières années.

Sa vision était de révolutionner la vie juive partout dans le monde, et c’est ce qu’il a fait. Il a ranimé la vie juive communauté après communauté, au prix d’un immense effort spirituel et matériel. Le succès ininterrompu de Loubavitch est sans nul doute le fruit des bénédictions du Rabbi, qui continuent de se réaliser pour tous ceux qui œuvrent à concrétiser sa vision.

« Aujourd’hui, nous sommes ce lendemain »

Que vous vient-il à l’esprit aujourd’hui, alors que nous venons de marquer le quinzième anniversaire de la Hiloula du Rabbi ?

Une semaine avant que le Rabbi ne soit victime d’une attaque cérébrale, le 2 mars 1992, alors que les préparatifs de la célébration de son quatre-vingt-dixième anniversaire battaient leur plein, un journaliste s’approcha du Rabbi lors de sa distribution dominicale de « dollars ».

Il dit au Rabbi qu’il préparait un article de couverture à l’occasion de son quatre-vingt-dixième anniversaire, et lui demanda quelle était la signification de ce nombre.

Le Rabbi lui répondit que chaque lettre de l’alphabet hébraïque possède une valeur numérique.

Puis il ajouta : « En hébreu, la lettre correspondant à quatre-vingt-dix est le tsadik, qui signifie le juste. Même à quatre-vingt-dix ans, on vous rappelle que vous devez vous efforcer d’être plus juste encore. Ce qui suffisait pour hier ne suffit pas pour aujourd’hui ; et aujourd’hui, nous devons nous préparer à un lendemain meilleur. »

Nous sommes désormais dans ce lendemain.

Dimanche 28 juin 2026 à 19h30 : une conférence médicale exceptionnelle au Centre Communautaire Beth Gorsd de Brunoy

Dimanche 28 juin 2026 à 19h30 : une conférence médicale exceptionnelle au Centre Communautaire Beth Gorsd de Brunoy

Brunoy : une conférence exceptionnelle sur les nouveautés en prévention cardio et neurovasculaire à la lumière des écrits du Rambam et du Rabbi

 

 

 

Le Centre-ville Communautaire Beth Gorsd de Brunoy organisera, le dimanche 28 juin 2026 à 19h30, une importante conférence consacrée à la médecine préventive . Cette soirée réunira des spécialistes reconnus du monde médical ainsi que les Rabbanim de la Yechiva autour d’un sujet qui concerne chacun d’entre nous : les nouvelles approches et nouveaux outils de prévention cardio-vasculaire et neurovasculaire en 2026.

Si les maladies cardiovasculaires sont la première cause de mortalité dans les pays développés, elles peuvent être prévenues grâce aux progrès sur la gestion des facteurs de risque et à une prise en charge précoce et personnalisée.

La conférence analysera la position des Richonim, Aharonim , la ferveur, l’implication et la modernité du Rambam et du Rabbi sur le véritable rôle de la médecine préventive .

La conférence accueillera le Pr Raphaël Coscas, chef des services de chirurgie vasculaire de l’Hôpital Ambroise-Paré et de l’Hôpital Américain de Paris , universitaire et chercheur de renom,auteur de nombreuses publications scientifiques, pour aborder prévention et prise en charge des sténoses carotidiennes, anévrismes et artériopathies périphériques.

Le Dr Sylvain Kouaho, cardiologue interventionnel de l’Hopital Claude Galien et impliqué dans le dépistage de l’ischémie myocardique, nous présentera les nouveautés en terme de prévention et traitement des pathologies coronaires.

Parmi les intervenants figurera le Dr Daniel Benayoun, médecin généraliste bien connu de la communauté Habad francophone. Durant la crise sanitaire du Covid-19, il fut l’une des voix médicales les plus écoutées et les plus respectées de la communauté. Aujourd’hui , il poursuit son implication en médecine préventive en coopération avec des experts en pathologie cardiovasculaire , en particulier en initiant un cycle de conférences sur le sujet.

Le Dr Patrick Ohana, pharmacien et juriste, reconnu dans le Val d’Yerres pour la qualité de ses conseils et sa vaste culture médicale interviendra également.Diplômé d’une équivalence de pharmacien dans la province du Québec, il y a acquis une solide formation en pharmacie clinique, discipline centrée sur l’accompagnement thérapeutique du patient et l’optimisation des traitements. Fort de cette expérience, il met aujourd’hui ses compétences au service de sa pratique quotidienne et de la prévention. Régulièrement sollicité pour ses conseils en matière d’urgence, de bon usage des médicaments et de santé publique, il est devenu au fil des années une référence appréciée aussi bien par les patients que par de nombreux professionnels de santé de la région.

Cette soirée est tout public, avec mehitsa, séances de questions des auditeurs. Elle nous fera mieux comprendre les nouveaux enjeux du contrôle des facteurs de risque cardiovasculaires,des modes de vie protecteurs, et les moyens concrets de prévention primaire et secondaire .

La conférence se déroulera au Centre Beth Gorsd, situé au 2 bis avenue du Petit Château à Brunoy, à partir de 19h30.

Le public est cordialement invité à participer à cette soirée qui promet d’allier expertise médicale, conseils pratiques et réflexion sur l’importance de la prévention dans notre quotidien.

Le Rabbi de Loubavitch, ce maître de l’esprit

Le Rabbi de Loubavitch, ce maître de l’esprit

 

Trente-deux ans après le 3 Tamouz 5754 (1994), l’intérêt suscité par le Rabbi de Loubavitch ne cesse de croître. Ceux qui ont vécu à ses côtés revisitent sans relâche leurs souvenirs comme on explore un trésor, tandis que ceux qui ne l’ont jamais rencontré demeurent saisis par une curiosité légitime. Qu’avait donc le Rabbi de si singulier pour s’imposer comme le guide juif par excellence de notre génération ?

 

 

Lubavitch.com

 

 

Le Rav Yehouda Krinsky a servi le Rabbi de Loubavitch en qualité de secrétaire pendant plus de quarante ans. Il préside aujourd’hui les institutions éducatives et sociales du mouvement Habad-Loubavitch.

Avec le temps qui passe — et voilà déjà trente-deux ans qu’il nous a quittés, le 3 Tamouz 5754 (1994) —, l’intérêt porté au Rabbi de Loubavitch, le Rav Mena’hem Mendel Schneerson, de mémoire bénie, ne fait que grandir. Ceux d’entre nous qui ont eu le privilège de vivre en sa présence se remémorent et rejouent sans fin ces moments, véritables trésors dont nous extrayons toujours davantage de lumière. Quant à ceux qui ne l’ont jamais rencontré, leur curiosité, bien compréhensible, est immense.

Qu’avait donc le Rabbi de particulier, me demande-t-on souvent, qui le distinguait à ce point comme le guide juif par excellence de notre génération ?

Aux côtés du Rabbi, jour après jour

J’ai eu l’insigne bonheur de travailler aux côtés du Rabbi chaque jour, pendant plus de quarante ans. Deux fois par semaine, et ce durant toute la nuit, pendant près de trente années, le Rabbi recevait des visiteurs en ye’hidout — ces audiences privées.

Ceux qui venaient le consulter accouraient de toutes les régions du monde et de tous les milieux : Juifs et non-Juifs, hommes et femmes, adultes et enfants, professionnels, universitaires, ouvriers, artistes, militants et responsables politiques de toutes sensibilités. Les dilemmes, les interrogations et les tourments qu’ils déposaient devant le Rabbi embrassaient l’ensemble des préoccupations de l’existence.

Si la durée de ces entrevues variait de quelques minutes à plusieurs heures, chaque visiteur en ressortait avec le sentiment que, pendant le temps passé auprès du Rabbi, plus rien d’autre n’existait au monde.

L’art de se revêtir de l’âme d’autrui

La tradition hassidique enseigne qu’un Rabbi doit « se revêtir » de la psyché de celui qui vient chercher sa guidance, se transformant pour ainsi dire d’un solliciteur à l’autre. Ceux qui rencontraient le Rabbi étaient frappés par son attention d’une acuité absolue et par cette faculté extraordinaire de se relier à eux si profondément en l’espace de quelques instants. Parfaitement accordé à chaque personne qu’il rencontrait, le Rabbi « se revêtait » à nouveau entre chaque visiteur, des milliers de fois au cours d’une seule matinée de dimanche.

Les dimanches du dollar

L’époque des audiences privées finit par céder la place à ces fameuses files d’attente du dimanche matin. Debout sans interruption durant cinq ou six heures, le Rabbi accueillait des milliers de personnes — une à une — hommes, femmes et enfants de tous horizons et de toutes les contrées du monde. À chacun, le Rabbi répondait, prodiguait sa bénédiction et remettait un billet d’un dollar flambant neuf, destiné à être donné à la Tsedaka de son choix. Ces rencontres étaient le plus souvent fugaces, mais elles avaient le pouvoir d’élever chacun, gravant dans le cœur de tout visiteur un instant d’inspiration appelé à transformer sa vie.

Personne n’était insignifiant

À travers le volume prodigieux de lettres, de visiteurs et de rencontres qui occupaient le Rabbi chaque jour, j’ai appris que nul n’était sans importance — il consacrait autant de temps à répondre à l’enfant de huit ans qu’au Premier ministre — et qu’aucune question, privée ou communautaire, n’était jugée insignifiante.

Un homme de l’esprit

Lorsque Moché apprit que son heure était venue, son souci immédiat fut l’avenir de son peuple. Il pria pour que « D.ieu qui connaît l’esprit de toute chair » désigne un successeur capable d’entrer en relation avec chaque individu à un niveau personnel (Nombres 27, 16). En réponse, D.ieu enjoignit à Moché de nommer Yehochoua, car il était « un homme d’esprit ». Rachi interprète ce « homme d’esprit » comme « un homme capable de s’accorder à la personnalité de chaque individu » (Nombres 27, 17).

Un véritable guide de son peuple doit donc posséder la capacité d’apprécier ces différences et de se relier à chacun en conséquence.

Le Rabbi était un maître de l’esprit.

A quatre-vingt-dix-neuf ans, la cousine du Rabbi se souvient

A quatre-vingt-dix-neuf ans, la cousine du Rabbi se souvient

 

À quatre-vingt-dix-neuf ans, Hadassa Schneerson Carlebach porte en elle un siècle d’histoire juive, de la Russie soviétique aux maisons d’enfants de la France occupée. Cousine au second degré du Rabbi de Loubavitch, fille d’un homme qui consacra son existence au Rabbi précédent, elle a connu la peur, l’exil et la perte bien avant d’avoir atteint l’âge adulte. Dans un entretien d’une rare émotion, elle livre les leçons d’une vie tout entière placée sous le signe du courage et du don de soi.

 

 

 

Il est des existences qui épousent le cours de l’Histoire. Celle de Hadassa Schneerson Carlebach en est une. À quatre-vingt-dix-neuf ans, cette femme à la mémoire vive et au regard encore malicieux a traversé le vingtième siècle dans ce qu’il eut de plus sombre — la Russie soviétique, l’exil, la guerre — sans jamais perdre ni sa foi ni son sourire. Reçue au micro de l’émission « Ordinary People with Extraordinary Stories », animée par Chana Weisberg, elle s’est livrée avec une simplicité bouleversante.

Naître dans la Russie soviétique

Hadassa voit le jour à Leningrad, le 10 Chevat 5687 (1927), à l’époque où le Rabbi précédent, Rabbi Yossef Its’hak Schneersohn, réside encore dans la ville. « C’était une période extrêmement dangereuse pour les Juifs », se souvient-elle. La Russie communiste persécute toutes les religions, mais traque les Juifs avec une cruauté particulière. Le gouvernement va jusqu’à créer une section spéciale chargée de cette persécution, et le tragique de l’époque tient à ceci : elle est tenue par des Juifs, des Juifs qui persécutent les leurs.

« Ne croyez pas qu’il s’agissait d’étrangers à toute religion, précise-t-elle. Certains venaient de familles pratiquantes. C’est là le drame de ce temps : tant de jeunes gens trouvaient le communisme merveilleux, ils étaient idéalistes, et ils se sont acharnés contre leur propre peuple. » Dans un tel climat, il n’y avait place ni pour l’amitié ni pour la confiance. « Non seulement nous ne pouvions avoir d’amis, nous ne pouvions même pas parler. Chaque mot pouvait être déformé, retourné contre nous. » Très tôt, les enfants apprenaient à se taire, à écouter sans jamais répondre.

Un père au service du Rabbi précédent

Hadassa doit son existence même à une bénédiction. Ses parents étaient mariés depuis six ans sans enfant lorsque son père conduisit son épouse auprès du Rabbi précédent. « Selon ses propres mots, il ne parvenait même pas à parler, raconte-t-elle. Mais le Rabbi comprit ce qu’il demandait. Il donna sa bénédiction, et je suis née cette année-là. » Elle naît un 10 Chevat — cette date qui deviendra plus tard la Hilloula du Rabbi précédent.

Son père travaillait pour le Rabbi. Ses fonctions étaient diverses, mais elles consistaient surtout à assurer la communication entre les ‘Hassidim et à distribuer l’argent qui arrivait, le plus souvent des États-Unis — une partie acheminée légalement, l’autre sous le manteau. Car le Rabbi précédent avait exigé que chaque ville conserve sa Yechiva, que l’étude ne s’éteigne jamais. « Quand le Rabbi dit une chose, elle se fait, quel que soit le danger. Chacun mettait sa propre vie en jeu. » Les Yechivot survivaient donc littéralement dans la clandestinité, dans des caves. Mais les enseignants devaient être rémunérés, et l’argent devait parvenir en chaque lieu. C’était la tâche du père de Hadassa.

Les voyages étaient incessants et périlleux. Il fallait des permis pour passer d’une ville à l’autre, et transporter des devises étrangères constituait le pire des crimes. Pour détourner les soupçons, le père emmenait sa petite fille : ainsi, le voyage prenait des allures de vacances. Hadassa ignorait alors la véritable nature de ces déplacements. On n’ouvrait pas la valise d’une fillette accompagnant son père. Elle se souvient d’une parade restée légendaire dans la famille : sommé d’ouvrir une valise dont il prétendait ne pas avoir la clé, l’on répondait « Je l’ai volée », et l’affaire en restait là — car le vol passait, mais non la détention de monnaie étrangère.

Une enfance sous la menace

Hadassa ne fréquenta jamais l’école. Son père s’arrangea pour qu’elle reçoive son instruction à la maison, afin de la soustraire au problème du Chabbat. Elle eut des précepteurs. Sa maîtresse de matières profanes, une Russe, était immense et imposante ; gauchère, l’enfant qu’elle était se vit contraindre à écrire de la main droite, comme on le faisait alors, et n’apprit jamais grand-chose avec elle. En revanche, son maître d’études juives était un Rav merveilleux. Le jour où il découvrit qu’elle ignorait tout du calcul — la Paracha traitait justement de l’arche de Noé et des dimensions précises que D.ieu lui avait fixées —, il lui enseigna en une seule journée l’addition, la soustraction et la multiplication, puisqu’il fallait bien savoir compter pour comprendre la Torah.

La maison familiale, près de Moscou, servait de refuge. Les ‘Hassidim traqués, dénoncés parfois par les leurs, changeaient de papiers, de noms, de lieux ; ils s’y cachaient en attendant de trouver un autre abri. Il y avait toujours, dans la demeure, quelqu’un en situation illégale. Un soir d’hiver, son père lui annonça qu’ils dormiraient dehors, sur la table de la véranda. « Il fait si froid, comment veux-tu ? » s’étonna l’enfant. « Nous ferons en sorte d’avoir chaud, lui répondit-il. Nous mettrons une couverture, nous regarderons les étoiles, je te raconterai tout sur elles. » Elle comprit plus tard qu’il avait disposé la table contre la porte d’entrée : si quelqu’un venait vérifier qui se trouvait dans la maison, le temps de déplacer le meuble laisserait aux clandestins une chance de fuir par l’arrière. Cela se reproduisit plusieurs fois.

Son père fut arrêté treize fois. Souvent, lorsqu’il rentrait, les agents l’attendaient déjà ; sa mère, les voyant venir, confiait la fillette à la garde de son frère aîné et courait intercepter son époux pour l’empêcher de revenir. Doué d’une parole vive, drôle et habile, il parvenait chaque fois à se tirer d’affaire. Jusqu’au jour où cela ne suffit plus — d’abord à cause de ses propres activités, mais aussi à cause de son seul nom : Schneersohn, le nom même du Rabbi.

Quitter la Russie

Arrêté en 1927, le Rabbi précédent avait été condamné à mort, puis libéré sous la pression du monde entier, à la condition expresse de quitter la Russie sans délai. Pour la famille de Hadassa, l’exil devint lui aussi inévitable. Obtenir des papiers relevait de l’épreuve. « Petite fille, je me demandais sans cesse : s’ils ne veulent pas de nous, pourquoi ne nous laissent-ils pas partir ? » Aujourd’hui encore, dit-elle en riant, elle ne le comprend pas.

Même avec des appuis, les autorités n’accordaient une autorisation que pour un seul motif : se rendre en Palestine prier sur les tombes des patriarches. Aucune émigration vers les États-Unis n’était permise. Ce fut le docteur Rosen, qui travaillait pour le Joint aux États-Unis et disposait de relations politiques en Russie, qui obtint pour eux les visas. La famille partit donc pour la Palestine, tous les quatre réunis. Soixante jours plus tard, le père s’en allait à son tour, muni d’un visa pour l’Amérique. Sa femme et ses enfants demeureraient encore plus d’un an avant qu’il ne les fasse venir.

Paris, les soupes populaires et les maisons d’enfants

Le père de Hadassa n’atteindra jamais les États-Unis. En route, après avoir quitté la Palestine, il rendit visite au Rabbi précédent, en 1935 — il ne l’avait pas revu depuis 1927 —, puis traversa l’Europe pour rejoindre l’Atlantique et y embarquer. Mais il s’arrêta à Paris. Militant dans l’âme, partout où il percevait un manque, il se disait : « Je vais m’en charger. » À cette époque, de nombreux réfugiés fuyant l’Allemagne nazie affluaient déjà dans la capitale, et la France leur ouvrait grand ses portes. Il y avait là, pour lui, tant à accomplir. Il renonça à l’Amérique.

Il ouvrit une soupe populaire, des Talmud Torah, des Yechivot, sans attendre. Puis il fit venir les siens. « Pourquoi n’a-t-il pas voulu gagner les États-Unis ? Parce qu’il était nécessaire ici, répond-elle simplement. Là où il se trouvait, c’était toujours là qu’on avait besoin de lui. » Bientôt, il organisa une maison d’enfants, et la famille se déplaça avec elle d’un lieu à l’autre, à travers la France.

Douze ans, et déjà responsable

« En 1939, quand la guerre éclata, j’avais douze ans. J’ai dû grandir très, très vite. » Dès avant l’entrée de Hitler dans Paris, alors que les parents craignaient déjà les bombardements, Hadassa participa à l’évacuation des enfants de la capitale vers le sud. Un jour, sur un quai de gare, un garçon plus âgé, chargé du groupe, s’obstina à prendre un mauvais train — un convoi filant vers le nord, vers les nazis. La fillette protesta : ce n’était pas le bon quai. Il n’en démordit pas. À la première station, il comprit son erreur. « À partir de là, c’est moi qui ai pris la responsabilité du groupe. J’avais douze, treize ans. »

En Russie, dit-elle, elle n’avait guère eu peur ; en France, elle prit davantage conscience du danger. Désormais seule à la tête d’un groupe de fillettes et de petits garçons, elle dut prendre des décisions vitales. Il fallait parfois fuir au cœur de la nuit, lorsque leur refuge avait été découvert — une ferme, dans les hautes Alpes. Une nuit, la peur la submergea. Ils marchaient sous la lune, dans la neige, sur une petite route, et de chaque ferme jaillissaient des aboiements de chiens. Hadassa, terrifiée par les chiens, ne sachant s’ils étaient ou non attachés, finit par s’immobiliser, paralysée — et tous les enfants avec elle. C’est une fillette de six ans, particulièrement remarquable, qui la tira de là : « Pensons à Hachem, dit-elle, et marchons. » L’enfant lui fit honte, et le groupe repartit. « Parfois, reconnaît-elle, la peur prenait le dessus. »

De la Choa qui se déroulait alors, elle ne savait rien. « Personne ne savait. Nous n’avions pas de radio. Nous savions seulement que nous étions, nous, en danger. »

« Fais-le, et fais-le avec le sourire »

Un jour, Hadassa confia à son père qu’elle avait peur. Il lui répondit ces mots qui allaient l’accompagner toute sa vie : « C’est normal d’avoir peur. Tu as le droit d’avoir peur, mais tu dois le faire malgré tout. » Plus tard, il ajouta : « Et fais-le avec le sourire. » C’est, explique-t-elle, ce que la tradition nomme Kabbalat Ol, l’acceptation du joug du Ciel : accomplir ce qui doit l’être, même à contrecœur, fût-ce pour une chose minime — rendre visite à quelqu’un qui en a besoin, alors même qu’on ne l’apprécie guère.

Elle se souvient d’un échec, juste avant Pessa’h. Au lendemain de la guerre, son père avait organisé, pour la première fois, la cuisson des Matsot destinées à de nombreuses familles de Paris. La distribution se faisait chez eux. Debout, Hadassa remettait les Matsot, mais la file n’en finissait pas, l’après-midi s’avançait, l’heure d’allumer les bougies de fête approchait. Elle perdit son sourire. « Il faut que je me prépare, dit-elle, l’allumage est dans un quart d’heure. » Son père répliqua : « Les Juifs ont besoin de Matsa pour Pessa’h. » Sous-entendu : et tu voudrais retourner à ta toilette ? « Il attendait davantage de moi. »

C’est cette leçon qu’elle transmet à ses petits-enfants. Faire ce qui est juste, le faire avec le sourire — et, leur promet-elle, ils en éprouveront à la fin une joie véritable. « Même lorsqu’on agit pour de mauvaises raisons, ajoute-t-elle citant l’enseignement du Rabbi, on finit par accomplir le bien pour la bonne raison. »

L’Amérique, la tristesse et le chant retrouvé

Hadassa avait tout juste vingt ans lorsqu’elle gagna l’Amérique. « J’étais très déprimée. Je ne comprenais pas. » Quelques années à peine après la guerre, une question la rongeait : pourquoi avait-elle été sauvée, et non les autres ? Il lui fallait travailler ; elle se mit à enseigner, car c’était ce qui se présentait. En grande partie autodidacte — elle avait étudié un peu de Guemara avec son père —, elle ne brillait pourtant pas. Durant la guerre, ses groupes ne lui avaient jamais posé de problème de discipline : les enfants savaient que l’heure n’était pas à la légèreté. Mais devant ses élèves américains, elle peinait. Elle finit par comprendre : elle apportait en classe toute sa tristesse.

Elle décida que cela ne pouvait durer. Elle se mit à chanter — des niggounim, ces mélodies qu’elle aimait —, et avec ses tout-petits élèves. « Cela leur fit plus de bien qu’à moi-même. » Sa vie en fut transformée. Elle se réveillait désormais le matin, récitait le Modé Ani — cette première prière du réveil — avec un sourire, et même un pas de danse. « J’entends ce que je dis : c’est si merveilleux, ce que je prononce. Comment ne pas sourire en remerciant D.ieu ? Il n’a que faire d’un visage maussade. » Aujourd’hui encore, dit-elle, le meilleur cadeau qu’on puisse se faire au réveil est de sourire en remerciant Hachem. En ce temps-là, nul ne confiait à autrui ses tourments. Elle eut la chance, ajoute-t-elle, d’épouser un homme patient et merveilleux, qui supportait ses humeurs avec une infinie douceur.

Les chemins croisés avec le Rabbi

Pendant la guerre, leurs routes se croisèrent. Le futur Rabbi fuyait Paris, comme eux ; ils se retrouvèrent à Vichy, dans le même restaurant. Hadassa y vit la fille du Rabbi précédent — la future Rabbanit — et son époux, qui n’était pas encore le Rabbi. « Cela fit sur moi une grande impression : je restais là, bouche bée, à les fixer. » Son père lui glissa une nouvelle leçon : « Cesse de les dévisager. Mange. Ce sont des personnes discrètes, qui ont droit à leur intimité. » Bien plus tard, elle mesura combien le Rabbi avait sacrifié sa vie privée. Le Rabbi et la Rabbanit, dit-elle, étaient l’un et l’autre des êtres profondément réservés. Quant à son propre lien avec le Rabbi, elle le résume ainsi : « Je crois être sa cousine au second degré. »

La Rabbanit ‘Haya Moussia

La Rabbanit ‘Haya Moussia, en quelque sorte, l’adopta. Elle se souvenait d’elle depuis Leningrad : à six mois, ses parents l’avaient amenée saluer le couple au moment où le Rabbi précédent dut quitter la ville. « Elle me disait que j’étais un beau bébé. Je n’étais pas un beau bébé », sourit-elle.

Lorsque la famille gagna l’Amérique, le père vint d’abord, accompagné de sa fille ; la mère demeura un temps en France. Il avait contracté de lourdes dettes pour sauver les enfants, empruntant pour ce qui manquait, persuadé qu’en Amérique — la « Medina dorée », le pays pavé d’or — il pourrait rembourser chacun. Naïvement, ils ignoraient alors que l’on ne donne pas pour le passé, pour ce qui a été accompli, mais pour des projets à venir. Il finit néanmoins par tout rembourser, grâce aux indemnités versées par l’Allemagne pour les beaux meubles que les nazis lui avaient pris à Paris.

Avant son mariage, la Rabbanit l’entoura de conseils et d’affection, s’enquérant ensuite de savoir si tout allait bien. Hadassa fut invitée plusieurs fois à dîner chez elle. « C’était une intellectuelle. Attentive, mais sans jamais étouffer ; elle laissait toujours de l’espace. » Elle comprenait Hadassa, comprenait sa situation, et possédait une philosophie bien à elle. Un jour, remarquant un bracelet bosselé, Hadassa, qui exerçait alors dans la bijouterie, lui proposa de le réparer aisément. La Rabbanit la regarda et répondit : « Réparer la bosse ? À quoi bon ? » Comme si la vie elle-même était pleine de bosses, et qu’il fallait l’accepter ainsi. Très discrète, elle préférait recevoir chacun séparément, pour offrir à tous une attention individuelle.

Le secret d’une jeunesse à quatre-vingt-dix-neuf ans

Chaque Chabbat après-midi, sa famille se réunit chez elle. Elle s’est remise à confectionner des ‘Hallot pour ses arrière-petits-enfants, prépare quelques sauces, achète des fruits en abondance ; ceux qui ne viennent pas pour les ‘Hallot reviennent pour les fruits, et tous trouvent un lieu où s’asseoir et se reposer. Quel est donc son secret, à quatre-vingt-dix-neuf ans, pour demeurer si vive et si active ?

« D’abord, le Rabbi nous a enseigné qu’on ne prend jamais sa retraite. » Et puis, dit-elle, elle est curieuse de nature, avide de comprendre comment et pourquoi les choses fonctionnent — la semaine passée encore, son fils tentait de lui expliquer la différence entre un conducteur et un semi-conducteur en électricité, parce qu’elle l’avait lu quelque part. Mais surtout, elle aime sa famille. « Enfant, je n’ai pas eu de famille. Je n’ai pas vu de cousin adulte avant l’âge de vingt-cinq ans, quand l’un d’eux est venu du Canada. » La famille lui a tant manqué qu’aujourd’hui, dit-elle, elle chérit chacun des siens. Deux de ses filles habitent au bout de la rue.

Un message pour les générations

À la jeune génération qui l’écoute, Hadassa adresse ce message : « Vous serez bien plus heureux si vous vous souciez des autres avant de penser à vous-mêmes. Oubliez-vous un peu, demandez-vous ce dont les autres ont besoin, ce dont vous pouvez leur être utile, ce qui peut faire une différence. » Et D.ieu, assure-t-elle, vous aidera personnellement, plus encore que vous n’aurez aidé autrui. « Levez-vous le matin avec le sourire et remerciez Hachem. » Quand un problème vous accable, conseille-t-elle, mettez-le de côté un instant, pensez à quelqu’un d’autre — et D.ieu vous viendra en aide. « Continuez à chercher, à apprendre, à réfléchir. La Torah a les réponses. Il suffit de chercher, d’étudier, et vous trouverez votre propre réponse. »

Ce dont elle est la plus fière, c’est d’avoir sauvé la synagogue familiale de Manhattan. Après le décès de son beau-père, le frère jumeau de son mari, sans cesse en voyage à travers le monde, l’avait délaissée, et l’établissement, en grande difficulté financière, frôlait l’expulsion. Hadassa disposait d’un peu d’argent, immobilisé alors dans des actions. Plutôt que de le donner sans plus s’en mêler — « il n’y avait personne pour gérer, cela n’aurait servi à rien » —, elle s’engagea. La synagogue accueillait des Juifs en quête, pas nécessairement pratiquants, mais en recherche. « J’aimais cela : nous pouvions chercher ensemble, travailler ensemble. » Elle se mit à préparer des ‘Hallot pour attirer les gens. « Les Français, je crois, disent qu’on touche les cœurs par l’estomac. » Et cela fonctionna. Aujourd’hui encore, ceux qu’elle a connus en ce temps-là, désormais installés en Israël, lui envoient sans cesse des messages. Une fois de plus, comme dans sa jeunesse, elle avait dû renoncer à son intimité parce qu’on avait besoin d’elle.

Au terme de cet entretien, l’animatrice ne cache pas son émotion. Ce qui la frappe, dit-elle, c’est l’esprit de sacrifice de toute une génération : ne pas songer à ses propres besoins, mais à ce qui était nécessaire. Et cette leçon, transmise par un père à sa fille — « C’est normal d’avoir peur, mais fais-le quand même, et fais-le avec le sourire » —, vaut pour tous les temps. Comme ce sourire que Hadassa choisit chaque matin, depuis tant d’années, en récitant le Modé Ani : non pas l’effacement d’une douleur, mais la décision, renouvelée jour après jour, de regarder la vie et d’y répondre par la joie. À quatre-vingt-dix-neuf ans, elle en est la preuve vivante.

 

 

 

Son mari, le Rav Eli Haim Carlebach, le frère jumeau du chanteur compositeur Rav Shlomo Carlebach

 

Shlomo Carlebach

 

A  gauche : Sa fille, mariée à Yitzi Hurwitz, un Chalia’h en Californie, atteint de la maladie de Lou Gehrig, la sclérose latérale amyotrophique

 

 

 

Entretien avec Mme Hadassa Shneerson-Carlebach, dont le père avait sauvé la vie de centaines d’enfants juifs en France pendant la Shoah

« J’ai eu ce mérite » : le dollar du Rabbi qui a bouleversé Boaz Golan en plein direct sur C14

« J’ai eu ce mérite » : le dollar du Rabbi qui a bouleversé Boaz Golan en plein direct sur C14

 

Un moment d’une rare émotion s’est invité sur le plateau de la Chaîne 14 lorsque le présentateur Boaz Golan a reçu entre les mains un dollar du Rabbi de Loubavitch. Surpris par ce geste auquel il ne s’attendait pas, le journaliste a confié à l’antenne le souvenir bouleversant d’une visite qu’il avait jadis rendue au Rabbi. « Il rayonnait », a-t-il murmuré, peinant à traduire en mots la puissance de cet instant.

 

 

 

C’est au cours de l’émission « Le Studio ouvert », diffusée ce dimanche, que la scène s’est déroulée. Le reporter Mendy Rizel a pris de court le présentateur des informations de la Chaîne 14, Boaz Golan, en lui présentant un dollar authentique remis par le Rabbi de Loubavitch en 1985, soigneusement conservé dans une pochette transparente. « Je ne sais pas si tu t’en souviens, mais moi je m’en souviens », lui a-t-il lancé, rappelant que lors de son dernier passage sur le plateau, il avait promis de lui apporter un dollar du Rabbi. « Quand je promets, je tiens parole. »

Un dollar rare, transmis par un Chalia’h de Sdérot

Aux côtés du billet, Golan s’est vu offrir un cadre doré destiné à recevoir une photographie du Rabbi. Rizel a expliqué que ce dollar lui avait été confié, à l’intention de Golan, par son beau-père, le Rav Moché Zeev Pizem, Chalia’h de Habad à Sdérot. Une courte vidéo du Rav Pizem a ensuite été projetée, dans laquelle il s’adressait directement au présentateur : « C’est avec joie que j’ai donné l’un des dollars que j’ai reçus du Rabbi. J’apprécie énormément le travail que tu accomplis : tu fais connaître la vérité. »

Rizel a tenu à préciser toute la singularité de ce présent. Le dollar remis à Golan avait en effet été donné à son beau-père en 1985, soit une année avant que le Rabbi n’inaugure la distribution traditionnelle qui allait devenir si célèbre. « C’est un objet rare », a-t-il insisté.

« Il rayonnait » : le souvenir d’une visite inoubliable

Visiblement ému par ce geste, Golan a partagé un souvenir personnel remontant à 1992. « J’étais auprès du Rabbi alors qu’il était souffrant. Je l’ai aperçu à la fenêtre, par la petite ouverture qu’il avait entrebâillée. Il rayonnait. C’est véritablement une chose impossible à expliquer. Seul celui qui l’a vu de ses propres yeux peut saisir ce que fut cet instant. Et j’ai eu ce mérite. »

Le dollar qui sauve : le récit bouleversant d’un élu de Beer-Chéva

Chimon Touboul, adjoint au maire de Beer-Chéva, qui se trouvait sur le plateau, possède lui aussi un dollar du Rabbi. Il a livré à son tour un témoignage à couper le souffle, tiré de sa période de réserve dans la bande de Gaza. « Nous étions aux abords de Jabaliya. On a tiré sur nous un RPG qui nous a manqués d’un millimètre. Ce dollar, c’est lui qui nous a sauvés. » Toubol a ajouté avoir ensuite remis ce même dollar à un autre soldat qui s’engageait dans les combats à Beit Hanoun ; lui aussi en réchappa, par des « miracles manifestes ».

Récit extraordinaire : Le « bonjour » qui sauve une vie

Récit extraordinaire : Le « bonjour » qui sauve une vie

 

Au cœur d’une usine endormie, un homme se retrouve un soir prisonnier d’une chambre froide dont nulle main ne peut le délivrer, et la mort s’installe lentement entre les parois de givre. Pendant cinq heures, il lutte, il appelle, il s’éteint, jusqu’à ce qu’une porte s’ouvre là où aucune ne devait s’ouvrir. Ce qui l’a sauvé, il ne le découvrira qu’après, et il en restera bouleversé pour le reste de ses jours.

 

 

 

Il s’appelait Reb Avraham, et depuis tant d’années qu’il ne les comptait plus, il était Machguia’h, superviseur de cacherout dans une vaste usine de conditionnement de viande, à la lisière de la ville. Chaque matin, bien avant que le ciel ne pâlisse, il franchissait les grilles de l’établissement, son chapeau enfoncé jusqu’aux sourcils, un livre de Tehilim glissé dans la poche intérieure de son manteau. Le monde dans lequel il évoluait n’avait rien de tendre : les sols de béton lavés à grande eau, le cliquetis incessant des machines, l’odeur âcre de la viande et le froid qui suintait des murs. Mais lui y apportait, sans même y songer, une douceur qui détonnait.

Un homme et son rituel du matin

Il y avait, à l’entrée de l’usine, une petite guérite vitrée où veillait le gardien. C’était un homme massif, taciturne, que les années de service avaient rendu presque invisible aux yeux de tous. Les employés passaient devant lui par centaines, pressés, le regard ailleurs, sans jamais lui accorder un signe. Pour eux, il faisait partie du décor, au même titre que la barrière qu’il levait et abaissait toute la journée.

Tous, sauf un. Chaque matin, Reb Avraham ralentissait le pas en arrivant à sa hauteur. Il tournait la tête, croisait son regard, et lui adressait un sourire franc accompagné d’un « Bonjour ! » sonore et sincère. Et chaque soir, en repartant, il s’arrêtait de nouveau : « Au revoir, et bonne soirée à vous ! » Rien de plus. Un mot, un sourire, un instant volé à la course du temps. Il n’y voyait aucune prouesse, aucune grandeur ; c’était pour lui aussi naturel que de respirer. Il ignorait que, de l’autre côté de la vitre, ce geste minuscule était devenu pour le gardien le seul rayon de chaleur de sa journée.

La porte qui se referme

Ce soir-là fut un soir comme les autres, jusqu’à ce qu’il cessât de l’être. La journée s’achevait, les couloirs se vidaient, et Reb Avraham, fidèle à sa rigueur, voulut accomplir une dernière vérification dans l’immense chambre froide où reposait la marchandise. Il poussa la lourde porte et pénétra dans cet univers de givre, où l’air mordait le visage et où le souffle se transformait aussitôt en buée. Le ronronnement sourd des compresseurs l’enveloppait, familier, presque rassurant. Il avança entre les rangées, accomplissant les gestes de toujours.

Et puis, derrière lui, un bruit sec. La porte s’était refermée. Il se retourna, le cœur soudain serré, posa la main sur la poignée, tira de toutes ses forces. Rien. Le mécanisme s’était bloqué. Il était enfermé, seul, dans une boîte de glace dont nul ne pouvait soupçonner qu’elle venait de devenir un piège.

Les heures où la vie s’enfuit

Il frappa contre la porte, d’abord avec mesure, puis avec une énergie désespérée. Il cria, appela, hurla son nom et au secours, jusqu’à ce que sa voix se brisât. Mais les parois étaient épaisses, conçues précisément pour ne rien laisser passer, ni le froid au-dehors ni les cris au-dedans. Au-delà de ces murs, l’usine fermait ses portes. Les derniers employés rejoignaient leurs foyers, leurs familles, leurs dîners chauds, sans se douter qu’un homme luttait pour son existence à quelques mètres d’eux.

Les heures s’écoulèrent, et avec elles s’enfuit peu à peu la chaleur de son corps. Le froid s’insinua dans ses doigts, remonta le long de ses bras, engourdit ses jambes. Ses pensées elles-mêmes ralentissaient, se voilaient, se mêlaient aux versets de Tehilim qu’il murmurait encore d’une bouche tremblante. Il songea à sa femme qui l’attendait, à ses enfants, à tout ce qu’il n’aurait pas le temps de leur dire. Au bout de cinq heures, à la limite de l’hypothermie, à demi inconscient, il avait cessé de frapper. Il n’attendait plus rien, sinon que tout s’achevât en douceur.

La porte qui s’ouvre

C’est alors qu’un grincement déchira le silence. La lourde porte pivota sur ses gonds, et un flot de lumière et d’air tiède envahit la chambre glacée. Sur le seuil se dressait la silhouette massive du gardien. En un instant, l’homme fut sur lui, le souleva, l’arracha au froid et le porta vers la chaleur, vers la vie. Il avait été retrouvé. Il avait été sauvé.

Plus tard, enveloppé dans des couvertures, les mains serrées autour d’un gobelet brûlant, encore secoué de frissons, Reb Avraham releva enfin les yeux vers son sauveur. Une question le tourmentait, plus pressante que le froid lui-même. « Dis-moi, demanda-t-il d’une voix rauque, pourquoi as-tu ouvert cette porte ? Jamais tu ne vérifies l’intérieur des chambres froides à une heure pareille. Comment as-tu su ? »

La réponse du gardien

Le gardien le regarda longuement, et un sourire d’une douceur inattendue éclaira son visage rude. « Voilà plus de dix ans que je veille à l’entrée de cette usine, dit-il lentement. Des centaines d’hommes et de femmes passent devant moi chaque jour. Aucun ne me voit. Aucun ne me parle. Pour eux, je n’existe pas. »

Il marqua une pause, puis reprit : « Vous, vous êtes le seul. Le seul qui, chaque matin, tourne la tête vers moi, me sourit et me dit « Bonjour ». Le seul qui, chaque soir, s’arrête un instant pour me souhaiter une bonne soirée. Ce matin, comme toujours, j’ai entendu votre « Bonjour ». Mais ce soir, lorsque l’usine s’est vidée et que je m’apprêtais à fermer, je me suis rendu compte d’une chose : votre « Au revoir » n’était pas venu. Et j’ai compris, là, au fond de moi, que quelque chose n’allait pas, que vous deviez encore vous trouver quelque part dans ces murs. Alors j’ai cherché. Partout. Jusqu’à ce que je vous trouve. »

Reb Avraham demeura sans voix. Ce n’était ni le hasard, ni la chance, ni le protocole qui l’avaient sauvé. C’était l’absence d’un mot. Le silence laissé par un salut qui ne s’était pas fait entendre, et qu’un homme oublié de tous avait, sans qu’il le sache, appris à attendre comme on attend le lever du jour.

Le secret d’un visage souriant

Cette histoire éclaire d’une lumière bouleversante un enseignement transmis dans les Pirké Avot, les Maximes des Pères (1, 15) : « Accueille chaque personne avec un visage souriant. »

Nous croyons volontiers qu’un « Bonjour » ou un « Bonsoir » ne sont que des formules vides, des automatismes que l’on prononce sans y penser. Cette histoire en révèle la profondeur cachée. Saluer son prochain, c’est reconnaître son existence ; c’est lui dire, en quelques mots, qu’il compte, qu’il est vu, qu’il n’est pas seul. Reb Avraham ignorait que ses salutations quotidiennes, offertes sans calcul ni arrière-pensée, tissaient jour après jour un lien invisible. Et c’est précisément ce lien, ténu comme un fil de soie, qui se révéla plus solide que l’acier des portes et plus chaud que le gel des murs.

Car un sourire sincère et un mot bienveillant ne se perdent jamais tout à fait. Ils s’inscrivent dans le cœur de celui qui les reçoit, ils y demeurent en silence, et il arrive qu’un soir d’hiver, au fond d’une usine déserte, ils reviennent frapper à la porte pour arracher un homme au froid, à l’oubli, et à la mort.

 

 

Barouh Dayan Haemet : Yaacov Agam, 98 ans, l’un des plus grands artistes israéliens, a quitté ce monde le 6 Tamouz 5786

Barouh Dayan Haemet : Yaacov Agam, 98 ans, l’un des plus grands artistes israéliens, a quitté ce monde le 6 Tamouz 5786

 

C’est avec une profonde tristesse que le monde juif a appris le rappel à D.ieu de Yaacov Agam, 98 ans, l’un des plus grands artistes israéliens, survenu le dimanche 6 Tamouz 5786 (21 juin 2026). Pionnier mondial de l’art cinétique, il fut aussi un fils fidèle de la Torah, dont l’œuvre tout entière puisait aux sources de la Kabbale et de la pensée hassidique. Lié au Rabbi de Loubavitch par une profonde affinité spirituelle, il laisse le souvenir d’un homme qui sut porter la sagesse juive jusqu’au cœur de la modernité.

 

 

 

 

Barou’h Dayan Haémet. Figure majeure de l’art mondial et fils fidèle de la tradition juive, Yaacov Agam laisse une œuvre immense et le souvenir d’un homme qui aura su faire dialoguer l’avant-garde la plus audacieuse et la fidélité la plus scrupuleuse à la Torah. Que son âme soit liée au faisceau de la vie.

Un artiste né dans la tradition

Yaacov Agam, né Yaacov Gipstein le 11 mai 1928 à Rishon LeZion, est l’un des artistes israéliens les plus célèbres et les plus reconnus au monde. Pionnier de l’art cinétique et de l’art optique, il a bouleversé les codes de la peinture en y introduisant le mouvement, le temps et la participation active du spectateur.

Mais derrière l’innovateur de génie se cache un homme profondément enraciné dans le judaïsme. Agam est le fils du Rav Yehochoua Gipstein, Rav et kabbaliste de Rishon LeZion. Il grandit dans un foyer imprégné de Torah, de prière et de pensée mystique. Cette éducation religieuse ne sera jamais pour lui un héritage à dépasser, mais au contraire la matrice spirituelle de toute son œuvre. Le patronyme qu’il choisit, Agam (אגם, « lac » ou « étang » en hébreu), évoque déjà une surface vivante, mobile, changeante au gré de la lumière et du vent.

La naissance d’un langage artistique nouveau

Après des études à l’Académie Bezalel de Jérusalem, Agam poursuit sa formation à Zurich, où il est marqué par l’enseignement de Johannes Itten et par la rencontre avec l’art concret de Max Bill. En 1951, il s’installe à Paris, alors capitale mondiale de l’avant-garde.

Sa première exposition personnelle, à la galerie Craven en 1953, est souvent considérée comme l’une des toutes premières manifestations d’un art entièrement cinétique. Agam refuse l’image figée. Il conçoit des œuvres qui se transforment selon la position et le déplacement du spectateur : les fameux « Agamographes », ces tableaux à reliefs verticaux qui révèlent plusieurs compositions différentes selon l’angle de vision.

Pour Agam, le tableau n’est plus un objet statique mais un événement dans le temps. Le spectateur, en marchant, devient co-créateur de l’œuvre. Il introduit ainsi ce qu’il appelle la « quatrième dimension » — le temps — dans les arts plastiques.

Son rayonnement devient international. On lui doit, entre autres, le Salon Agam au Palais de l’Élysée, commandé par le président Georges Pompidou, la fontaine monumentale de La Défense à Paris, la fontaine Feu et Eau de la place Dizengoff à Tel-Aviv, ainsi que de nombreuses œuvres publiques en Israël, en Europe, aux États-Unis et en Asie. En 2018 s’ouvre à Rishon LeZion, sa ville natale, le Yaacov Agam Museum of Art, premier musée au monde entièrement consacré, du vivant de l’artiste, à un maître de l’art cinétique.

L’aniconisme juif comme source de création

Ce qui distingue Agam de la plupart des artistes de l’abstraction, c’est qu’il revendique explicitement une source juive à sa démarche.

Le judaïsme, rappelle-t-il souvent, interdit la représentation figurée du divin : « Tu ne feras pas d’image taillée » (Exode 20). Là où d’autres ont vu une limitation, Agam voit une libération et une orientation profonde. Si l’on ne peut représenter D.ieu par une image fixe, c’est que la réalité divine échappe à toute fixité. Elle n’est pas de l’ordre de l’être figé mais du devenir permanent.

Son art entend traduire cette intuition : une réalité jamais immobile, en renouvellement constant. On peut y entendre un écho de la notion hassidique de hit’hadchout, le renouvellement continuel de la Création — l’idée, centrale dans la Kabbale et le hassidisme, que D.ieu fait exister le monde à chaque instant, et non une fois pour toutes. Le monde n’est pas un objet achevé : il est recréé en permanence.

De même, la multiplicité des images contenues dans une seule de ses œuvres — visibles tour à tour selon le point de vue — évoque l’unité dynamique de la pensée juive : une seule réalité, infiniment riche, dont aucune perspective humaine ne saurait épuiser la profondeur. L’unité du Chéma Israël n’est pas pour Agam une uniformité statique, mais une unité vivante qui embrasse l’infinité des points de vue.

 

La rencontre avec le Rabbi de Loubavitch

C’est dans ce contexte spirituel que s’inscrit la relation d’Agam avec Habad-Loubavitch et, plus particulièrement, avec le Rabbi, Rabbi Mena’hem Mendel Schneerson.

Dans de nombreux entretiens, Agam a évoqué avec émotion ses rencontres avec le Rabbi. Il a raconté combien il avait été frappé de constater que le Rabbi, loin de voir dans son art une démarche étrangère à la tradition, en avait immédiatement saisi la dimension juive profonde. Selon le témoignage de l’artiste, le Rabbi comprit que cet art du mouvement, du devenir et de l’irreprésentable rejoignait des intuitions essentielles de la pensée juive sur D.ieu, la Création et le temps.

Agam a confié à plusieurs reprises que peu de personnes avaient compris aussi pleinement la portée spirituelle de son œuvre, et que cette compréhension du Rabbi l’avait profondément encouragé et conforté dans sa voie. Loin d’opposer modernité artistique et fidélité à la Torah, le Rabbi voyait dans le talent d’Agam un moyen de sanctifier le monde par la beauté et d’exprimer, dans le langage de l’art contemporain, des vérités juives intemporelles.

Cette rencontre illustre une dimension caractéristique de la démarche du Rabbi : la conviction que chaque talent, chaque domaine de la créativité humaine — y compris l’art le plus avant-gardiste — peut et doit être mis au service du divin, participant à la mission de faire de ce monde matériel une « demeure pour D.ieu dans les mondes inférieurs » (dira betah’tonim).

 

 

La plus grande Ménora du monde

Le lien le plus visible entre Yaacov Agam et le mouvement Habad-Loubavitch se dresse, chaque année, en plein cœur de Manhattan. C’est en effet Agam qui a conçu la plus grande Ménora de Hanouka au monde, érigée à l’angle de la Cinquième Avenue et de la 59e Rue, face à Central Park et au Plaza Hotel, et allumée publiquement durant toute la fête par Habad-Loubavitch.

Reconnue par le Guinness World Records comme la plus grande au monde, cette Ménora monumentale s’élève à environ 32 pieds (près de 10 mètres) et pèse quelque deux tonnes d’acier doré. Chaque soir de Hanouka, son allumage rassemble une foule nombreuse et constitue l’un des grands rendez-vous publics de la fête des Lumières à New York.

Au-delà de ses dimensions, l’œuvre porte une signification halakhique profonde. Agam lui a donné des branches droites et obliques, et non arrondies. Ce choix n’a rien d’esthétique : il épouse la position du Rambam (Maïmonide) et de Rachi, selon laquelle les branches de la Ménora du Temple s’élevaient en lignes droites en diagonale — l’opinion même que le Rabbi de Loubavitch enseignait et encourageait à représenter. La grande Ménora de Manhattan unit ainsi, dans un même geste, l’audace plastique de l’art cinétique et la fidélité scrupuleuse à la tradition.

Un art au service de l’identité juive

L’attachement d’Agam au judaïsme ne s’est pas limité à la philosophie de son œuvre. Il s’est aussi traduit par des créations explicitement juives : objets de culte, étoiles de David, Mezouzot, œuvres inspirées des fêtes, des lettres hébraïques et des thèmes bibliques.

Tout au long de sa carrière, Agam est resté un Juif pratiquant et un porte-parole assumé de l’idée que l’art le plus universel peut naître de racines parfaitement juives. Il aime à rappeler que ses innovations les plus saluées par la critique mondiale plongent leurs racines dans la Torah et dans la Kabbale apprises dans la maison de son père.

Une postérité spirituelle

L’histoire de Yaacov Agam et de sa relation avec Habad dépasse l’anecdote biographique. Elle dit quelque chose d’essentiel sur le rapport du judaïsme à la création et à la beauté.

Là où l’on oppose souvent tradition et modernité, religion et art d’avant-garde, la rencontre entre l’un des plus grands artistes contemporains et le Rabbi de Loubavitch montre un tout autre chemin : celui d’un dialogue fécond, où la pensée hassidique éclaire l’art moderne et où l’art moderne, à son tour, rend visible — par le mouvement, la couleur et la lumière — quelque chose de l’inépuisable profondeur de la sagesse juive.

L’œuvre d’Agam demeure ainsi comme un témoignage en mouvement : la preuve, offerte au regard, qu’un Juif fidèle à la Torah peut parler au monde entier sans jamais cesser de puiser à la source de ses pères.

LaLévaya et les Chiva

Le cercueil sera déposé sur le parvis du Musée Agam, à Rishon LeZion, le lundi 22 juin 2026, entre 14h00 et 16h00. La Levaya  partira du parvis au cimetière militaire de Re’hovot le lundi 22 juin 2026 à 17h00.

La Chiva se tiendra au Musée Agam, rue Mish’ar 1, à Rishon LeZion : du mardi au vendredi, de 10h00 à 13h00, ainsi que les mardi et mercredi, de 16h00 à 20h00.

 

Guimel Tamouz 5786 : un afflux sans précédent au Ohel, des fidèles venus des quatre coins du monde

Guimel Tamouz 5786 : un afflux sans précédent au Ohel, des fidèles venus des quatre coins du monde

 

En ce jour de Guimel Tamouz, jour de la Hiloula du Rabbi, une affluence sans précédent se presse vers le Ohel. Des membres de la communauté (Anash), des Chlou’him, des Temimim et des visiteurs venus des quatre coins de la terre se recueillent sur la sépulture sainte du Rabbi. Tous viennent prier et renouveler leur attachement au Nassi de notre génération.

 

 

En ce jour de Guimel Tamouz, Hiloula du Rabbi, le Ohel a connu une affluence sans précédent. Depuis les premières heures, des milliers de fidèles se sont succédé sans interruption sur le lieu de recueillement le plus sacré. Des membres de la communauté, les Anash, des Chlou’him établis aux quatre coins du globe, des Temimim ainsi que de simples visiteurs ont convergé vers la sépulture sainte du Rabbi, faisant de cette journée un rassemblement d’une ampleur exceptionnelle.

Prière et attachement au Nassi de notre génération

Sur le saint Tsion, chacun est venu déposer ses prières et ses supplications, dans un climat d’intense recueillement. Au-delà du seul hommage, cet afflux témoigne de l’attachement profond et toujours vivant qui unit le peuple de toutes provenances au Rabbi, chef et guide de notre génération. À travers la prière comme par le lien renouvelé à son enseignement, les fidèles ont exprimé la force ininterrompue de cette hitkachrout, par-delà les distances et les frontières.

צילום: שמואל בצלאל דהן

Barouh Dayan Haemet : Rav Its’hak Meïr a’h Hertz, 88 ans,  pilier du développement de Loubavitch en Angleterre, a quitté ce monde le 4 Tamouz 5786

Barouh Dayan Haemet : Rav Its’hak Meïr a’h Hertz, 88 ans, pilier du développement de Loubavitch en Angleterre, a quitté ce monde le 4 Tamouz 5786

 

Barouh Dayan Haemet. Le Rav Its’hak Meïr Hertz, qui fut durant de longues années le Roch Yéchiva Guedola de Loubavitch à Londres, s’est éteint ce vendredi 4 Tamouz 5786 (19 juin 2026). Figure marquante de la ‘Hassidout, il joua un rôle central dans l’essor de Habad en Angleterre. Il était âgé de 88 ans.

 

 

Le Rav Its’hak Meïr Hertz, Rav de Habad et Roch Yéchiva durant de nombreuses années à Londres, s’est éteint ce vendredi 4 Tamouz 5786 (19 juin 2026), à l’âge de 88 ans.

Une enfance entre Gour et Loubavitch

Né en Eretz Israël en 5698 (1938), le Rav Hertz était le fils du Rav Guedalia Hertz, qui servit comme Roch Yéchiva de la Yéchiva de Gour « ‘Hidouché HaRim », et de la Rabbanit ‘Hana Perel, à Tel-Aviv. Bien que son père fût issu d’un milieu attaché à la cour de Gour, il entretenait un lien étroit avec Loubavitch et avec le Rabbi précédent, une relation qui marqua profondément l’éducation de son fils.

Enfant, le Rav Hertz accompagnait son père aux Farbrenguen de Youd-Tet Kislev (19 Kislev) à la Yéchiva Loubavitch de Tel-Aviv, des expériences qui laissèrent en lui une empreinte durable et éveillèrent son attachement à la ‘Hassidout Habad.

De Sydney à la cour du Rabbi

En 1955, la famille Hertz s’installa à Sydney, en Australie, où le Rav Guedalia Hertz devint le Rav de la communauté de la Yéchiva nouvellement fondée. Jeune ba’hour, le Rav Hertz fut envoyé étudier près de Melbourne, où il développa un lien profond avec Habad, sous l’influence de Reb Zalman Serebransky et de Reb Chemouel Betsalel Althaus.

Son aspiration à se rapprocher du Rabbi le conduisit au 770 en 1956. Il devait évoquer plus tard son tout premier Farbrenguen en présence du Rabbi et l’impression profonde qu’il en avait gardée. Durant ses années de ba’hour, il eut le mérite de nombreuses ye’hidouyot et d’échanges personnels avec le Rabbi, qui le guida tant dans son étude que dans son développement personnel.

Préparé pour une mission

Avant son mariage, le Rav Hertz sollicita les conseils du Rabbi quant à son avenir. Le Rabbi lui prescrivit un programme rigoureux d’étude de la Torah et l’encouragea à compter parmi les premiers membres d’un futur Kollel Loubavitch. Il enseigna par la suite à la Mesivta de Gour, à Crown Heights, tout en poursuivant son étude.

En 1961, il épousa Rivka Wilhelm, de Jérusalem, et enseigna durant quelques années à Crown Heights.

L’envoi en Chli’hout à Londres

En 1965, avec la bénédiction et les encouragements du Rabbi, le Rav Hertz et sa famille partirent en Chli’hout à Londres. À cette époque, la Chli’hout demeurait encore peu répandue, et le Rav Mordekhaï Aïzik Hodakov exprima que cette mission reflétait la confiance du Rabbi en ses capacités et en son dévouement à la diffusion des sources de la ‘Hassidout.

Au cours des décennies suivantes, le Rav Hertz joua un rôle central dans le développement de la vie éducative et communautaire de Loubavitch au Royaume-Uni. Il forma des générations de ba’hourim et fut un acteur déterminant de l’établissement et de l’expansion du réseau des Yéchivot Loubavitch à Londres, jusqu’à la création d’une Yéchiva Guedola florissante.

Une synagogue ouverte à chaque Juif

Il fonda également la première synagogue Loubavitch dans le quartier de Hampstead Garden Suburb. Suivant la directive du Rabbi selon laquelle la synagogue devait accueillir chaleureusement chaque Juif, elle fut nommée Beth Hamidrach Kingsley Way, plutôt que de porter un nom spécifiquement Loubavitch. Sous la direction du Rav Hertz, elle devint un centre chaleureux et vivant, qui forma d’innombrables baalé techouva et mekouravim.

Tout au long de ses années à Londres, le Rav Hertz reçut de nombreuses propositions pour occuper des postes rabbiniques prestigieux ailleurs, mais à chaque fois le Rabbi lui demanda de demeurer à Londres et d’y poursuivre son œuvre. Il resta fidèle à sa communauté, à ses élèves et à sa mission de diffusion de la Torah et de la ‘Hassidout.

Un ‘hassid, un éducateur, un Chalia’h

On se souviendra de lui comme d’un ‘hassid dévoué, d’un éducateur, d’un Rav et d’un Chalia’h qui consacra sa vie à renforcer le judaïsme et à bâtir les institutions qui continuent de prospérer aujourd’hui.

Il laisse derrière lui son épouse Rivka ainsi que ses enfants : le Rav Avrohom Hertz, de Bensonhurst (Brooklyn) ; Mme Feigy Lieberman, d’Edgware (Royaume-Uni) ; le Rav Barouh Hertz, de Chicago ; le Rav Mena’hem Hertz, d’Edegem (Belgique) ; et Mme ‘Haya Rosenbluh, de Monsey (New York) ; ainsi que ses petits-enfants et arrière-petits-enfants.

Il laisse également ses sœurs, Mme Tsipora Lieber, la Rabbanit Rivka Silman et Mme Chochana Figa.

Les funérailles auront lieu en Eretz Israël.

Barouh Dayan Haemet.