Durant quarante années, le Rav Yehouda Krinsky fut l’un des secrétaires les plus proches du Rabbi de Loubavitch, témoin privilégié de sa direction comme de sa vie quotidienne. À l’occasion du quinzième anniversaire de la Hiloula du Rabbi, il avait confié ses souvenirs à Baila Olidort, rédactrice en chef de Lubavitch News Service. Nous reproduisons aujourd’hui cet entretien pour marquer le trente-deuxième anniversaire de la Hiloula.
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Le Rav Yehouda Krinsky fut, durant quarante années, secrétaire du Rabbi de Loubavitch, le Rav Mena’hem M. Schneerson. Jeune garçon de treize ans, il quitta Boston pour New York, où il rencontra celui qui, quatre ans plus tard, allait devenir le septième Rabbi de Habad-Loubavitch. Le Rabbi sut tendre la main à ce jeune élève de Yechiva éloigné de sa famille, d’une manière qui, raconte le Rav Krinsky, le bouleversa alors et continue de le porter aujourd’hui encore.
En 1957, le Rav Krinsky fut appelé par le Rabbi à rejoindre son secrétariat, puis à exercer la fonction de secrétaire de ses trois grandes organisations centrales. Ces responsabilités allaient lui offrir un accès unique au Rabbi tout au long des quatre décennies de sa direction. À l’occasion du quinzième anniversaire de la Hiloula du Rabbi, Baila Olidort, rédactrice en chef de Lubavitch News Service, s’était entretenue avec lui. Voici la première partie de cet entretien, que nous reproduisons pour marquer le trente-deuxième anniversaire de la Hiloula.
Comment il entra au service du Rabbi
Comment êtes-vous entré au service du Rabbi ?
C’était durant l’été 1957, quelques semaines avant mon mariage. Je venais de rentrer d’une tournée estivale de Merkos Chli’hous, accomplie avec mon cher confrère, le regretté Rav Leibel Raskin. Nous avions passé plusieurs semaines à visiter certaines régions de Floride et des Antilles. Le Rav Morde’haï Hodakov, chef de cabinet du Rabbi, me fit appeler. Après avoir écouté le compte rendu de nos visites, il me demanda si je souhaitais faire partie du secrétariat du Rabbi.
Je restai abasourdi et sans voix, c’est le moins que l’on puisse dire. Mais c’était une proposition que je ne pouvais refuser. La suite appartient à l’histoire.
Une direction à la fois proche et discrète
Que pouvez-vous nous dire du mode de direction du Rabbi ? Était-il directif ou laissait-il faire ?
Les deux à la fois. Il tenait à ce que chacun, et particulièrement les ‘Hassidim, devienne autonome dans son étude comme dans ses activités de diffusion. Il ne voulait pas être consulté sur chaque détail. De fait, il citait souvent cette parole du Talmud selon laquelle il est dans la nature de l’homme de désirer être béni à travers les réalisations issues de ses propres efforts ; pour cela, chacun doit faire usage de son initiative, ainsi que des talents et des capacités que D.ieu lui a donnés.
D’un autre côté, dans le souci et l’attention profonds qu’il portait à chacun et à tout ce qui se déroulait autour de lui, il s’intéressait toujours aux détails, grands ou petits, en restait informé et tenait à recevoir des comptes rendus de l’évolution des choses. Je ne pouvais pas toujours prévoir quelles questions susciteraient une implication directe de sa part et lesquelles non, mais il y avait clairement un mélange des deux.
Un homme d’une réserve constante
Vous avez eu le privilège d’observer le Rabbi de près, durant de longues années. Avez-vous souvent, si tant est que cela vous soit arrivé, perçu des changements dans son humeur ?
Le Rabbi était quelqu’un de très réservé et conservait une attitude d’une grande égalité ; il était donc presque impossible de remarquer le moindre changement dans sa disposition.
Lors des rares occasions où son comportement semblait changer, je n’en connaissais pas nécessairement la raison, à moins qu’il ne me la dise.
Il y avait des moments où je pouvais déceler de l’épuisement, mais même alors, il demeurait vif, intense, et plein de détermination dans sa manière de se mouvoir et de parler.
La question du financement
Du vivant du Rabbi, le quartier général de Habad-Loubavitch ne s’est jamais livré à des collectes de fonds classiques. Comment le financement était-il assuré durant toutes ces années ?
Les gens voulaient être les « partenaires » du Rabbi, sachant que cela serait pour eux et pour leurs familles une source de bénédictions ; ils se tournaient donc vers lui pour soutenir son œuvre en faveur de la vie juive. C’est là, en réalité, ce qui constituait le Fonds de développement Ma’hné Israël, le dernier projet de collecte que le Rabbi ait fondé.
Depuis Guimel Tamouz [la date du départ du Rabbi], nous avons dû recourir à des activités de collecte plus conventionnelles. Cela se comprend, même si cela reste déroutant, car je suis convaincu que les bénédictions que le Rabbi prodiguait de son vivant à ceux qui soutenaient la vie et l’éducation juives, ainsi que l’œuvre salvatrice de Habad-Loubavitch, se poursuivent inchangées jusqu’à ce jour.
C’est pourquoi nous sommes en train de relancer ce projet, le Fonds de développement Ma’hné Israël / Loubavitch. Du vivant du Rabbi, il y voyait un instrument capable de générer des fonds pour les programmes éducatifs et sociaux du mouvement Habad-Loubavitch à travers le monde, et j’espère qu’il redeviendra une grande source de soutien financier.
Les trajets vers le Ohel
Vous accompagniez le Rabbi au Ohel, lieu de repos du Rabbi précédent, son beau-père, souvent plusieurs fois par semaine, durant de nombreuses années. Pouvez-vous nous dire comment se déroulait le trajet, et ce qui se passait au Ohel ?
Ce qui se passait au Ohel relevait du Rabbi et du Rabbi précédent.
Durant le trajet lui-même, le Rabbi mettait ce temps à profit pour étudier, lire et répondre à son courrier ainsi qu’à ses rapports. Lorsqu’un téléphone fut installé dans la voiture, dans les années 1970, le Rabbi me demandait souvent de passer des appels afin de transmettre des messages ou des directives.
Des réponses qui déconcertaient
Y a-t-il eu des moments où les réponses du Rabbi à certaines questions vous ont surpris ?
Je ne pouvais jamais prévoir ce que le Rabbi répondrait, ni de quelle manière. Deux personnes pouvaient poser exactement la même question, et le Rabbi répondait à chacune différemment.
Il dénouait en un instant des questions qui paraissaient complexes. Sa réponse différait souvent de ce que l’on tenait pour évident. Il n’existait décidément aucune règle générale.
Bien souvent, les gens ne saisissaient et n’appréciaient pleinement la sagesse de la réponse ou de la directive du Rabbi qu’après un certain temps. Ses intuitions étaient profondes, vastes, et d’une clairvoyance stupéfiante.
Face à l’accusation de vénération excessive
On a parfois reproché à Habad ce que certains décrivent comme une vénération quasi sectaire du Rabbi. Le Rabbi a-t-il jamais répondu à de telles critiques ?
Oui, et souvent. Je me souviens que, peu avant le soixante-dixième anniversaire du Rabbi, il fut interviewé par Israel Shenker, journaliste au New York Times, qui l’interrogea précisément à ce sujet. Le Rabbi rejeta catégoriquement cette idée, affirmant qu’il faisait tout ce qui était en son pouvoir pour la décourager et la dissuader.
Mettre de l’ordre avant le grand départ
Nous savons que même des figures bibliques telles que les Patriarches ou Moché ont été confrontées à leur propre mortalité. Beaucoup se demandent comment le Rabbi s’est préparé à son propre départ.
L’après-midi qui suivit les funérailles de la Rabbanit ‘Haya Mouchka, l’épouse du Rabbi, après la prière de Min’ha, le Rabbi demanda à voir les médecins qui avaient soigné la Rabbanit durant ses derniers jours, et les remercia pour les soins et le dévouement qu’ils avaient témoignés à son épouse.
Ensuite, le Rabbi me fit appeler. Il me confia que, bien que la Rabbanit et lui n’eussent jamais envisagé une telle chose, il souhaitait à présent rédiger un testament. Il m’en exposa le contenu avec une précision parfaite.
Il me demanda de contacter l’avocat à cette fin. Il indiqua que je devais en être l’exécuteur testamentaire, et que les Rabbanim Leib Groner et Binyamin Klein en seraient les témoins. Il souhaitait que tout cela soit réglé durant la semaine de Chiv’a.
Ce même après-midi, outre la question du testament, le Rabbi me demanda de faire examiner par nos avocats les documents juridiques et statutaires des trois entités centrales de Habad-Loubavitch, à savoir Agoudas ‘Hassidei Habad, Merkos L’Inyonei ‘Hinou’h et Ma’hné Israël, afin de s’assurer que tout poste vacant au sein des conseils soit pourvu et que toute autre question juridique soit résolue.
Je m’en chargeai, et lorsque tout fut achevé, le Rabbi signa les documents et valida les changements.
Pour répondre donc à votre question : oui, le Rabbi mit de l’ordre dans la maison.
Préparer l’avenir du mouvement
Qu’en est-il de ses plans pour la croissance future de Habad ? Comment nous a-t-il préparés à l’avenir ?
Il suffit de considérer ces quinze dernières années, depuis Guimel Tamouz 5754 (1994), pour constater à quel point il nous a bien préparés à l’avenir.
Lorsque le Rabbi tomba malade en 1992, nombre de ceux qui suivaient l’essor de Habad prédisaient la fin du mouvement Habad-Loubavitch. Ils se trompaient lourdement, à l’évidence. Depuis lors, Habad n’a cessé de croître de manière exponentielle, à tous les égards.
Certes, mais vous ne voulez pas dire que l’absence physique du Rabbi n’a rien changé ?
L’absence de sa présence physique est douloureuse pour le mouvement tout entier, comme pour beaucoup d’entre nous individuellement. Nous pourrions parler longuement des difficultés que cela nous impose. Elles sont réelles, elles sont douloureuses, et son départ nous laisse, bien sûr, le sentiment d’être orphelins. Mais l’essentiel est qu’il nous a donné les moyens non seulement de tenir, mais de prospérer.
Comment expliquer autrement la croissance prodigieuse de Habad à travers le monde ? L’ampleur de ce que le Rabbi a créé et inspiré, jusqu’à aujourd’hui, est manifeste pour tout observateur, et elle se perpétuera à jamais.
Le départ de la Rabbanit
Depuis le décès de la mère du Rabbi en 1964, la Rabbanit était le seul membre proche de sa famille encore en vie. Comment son départ, en 1988, a-t-il affecté le Rabbi ?
J’ai remarqué, et je crois que d’autres aussi, qu’à partir du moment où la Rabbanit nous a quittés, les choses ont commencé à changer.
Le bureau du Rabbi était habituellement rempli de livres, de lettres et de documents, au point de paraître parfois fort encombré. Il arrivait que la table du Rabbi soit si chargée qu’il travaillait sur le côté.
Cela commença à changer lorsque le Rabbi regagna son bureau au 770 (Eastern Parkway, à Brooklyn) après avoir passé l’année de deuil à son domicile. Il se mit à trier et à mettre de côté ce qui devait être retiré de son bureau. Il me demandait souvent de classer certaines choses et de transférer des objets de son bureau vers la bibliothèque et le centre d’archives.
C’est ainsi que le bureau se vida peu à peu. Avec le temps, il devint de plus en plus dépouillé.
Je dois avouer que cela fut très triste pour moi.
Vint un moment où l’un des seuls objets qui demeuraient, de façon frappante, sur sa table, étaient les quatre volumes du Sefer HaChlou’him, ces grands albums photographiques des Chlou’him, de leurs familles et de leurs activités. Ils sont toujours sur sa table aujourd’hui.
Une chambre modeste d’où il guidait le peuple juif
Après le départ de la Rabbanit, le Rabbi vécut dans son bureau, au 770. N’était-ce pas tout à fait inhabituel ?
Bien sûr. Après les douze mois de deuil de la Rabbanit, le Rabbi regagna son bureau, comme je viens de le dire, et c’est là qu’il vécut à partir de ce moment : travaillant, étudiant, répondant aux lettres et aux requêtes, et dirigeant le vaste réseau mondial d’institutions et d’activités qu’il avait créé.
La pièce mesure environ douze pieds sur quinze. Elle était, et demeure, tapissée de bibliothèques remplies de livres. Il y avait une table, une chaise et un lit. Rien de plus.
Cela me rappelait l’histoire du prophète Élisée, et de la chambre que ses hôtes lui avaient préparée. Elle contenait une table, une chaise, un lit et une lampe.
C’est d’une chambre tout aussi modeste que le Rabbi inspirait et guidait le peuple juif.
Une vision déjà réalisée de son vivant
Pensez-vous que le Rabbi a vu, de son vivant, une grande part de sa vision se réaliser ?
Absolument. Oui.
Bien qu’il ne fût jamais totalement satisfait des réalisations accomplies, il était profondément reconnaissant, bienveillant et sensible aux innombrables accomplissements dont il fut le témoin. Il vit le commencement de la renaissance de la vie juive et ouvrit la voie à sa croissance continue, telle que nous l’avons constatée au cours de ces quinze dernières années.
Sa vision était de révolutionner la vie juive partout dans le monde, et c’est ce qu’il a fait. Il a ranimé la vie juive communauté après communauté, au prix d’un immense effort spirituel et matériel. Le succès ininterrompu de Loubavitch est sans nul doute le fruit des bénédictions du Rabbi, qui continuent de se réaliser pour tous ceux qui œuvrent à concrétiser sa vision.
« Aujourd’hui, nous sommes ce lendemain »
Que vous vient-il à l’esprit aujourd’hui, alors que nous venons de marquer le quinzième anniversaire de la Hiloula du Rabbi ?
Une semaine avant que le Rabbi ne soit victime d’une attaque cérébrale, le 2 mars 1992, alors que les préparatifs de la célébration de son quatre-vingt-dixième anniversaire battaient leur plein, un journaliste s’approcha du Rabbi lors de sa distribution dominicale de « dollars ».
Il dit au Rabbi qu’il préparait un article de couverture à l’occasion de son quatre-vingt-dixième anniversaire, et lui demanda quelle était la signification de ce nombre.
Le Rabbi lui répondit que chaque lettre de l’alphabet hébraïque possède une valeur numérique.
Puis il ajouta : « En hébreu, la lettre correspondant à quatre-vingt-dix est le tsadik, qui signifie le juste. Même à quatre-vingt-dix ans, on vous rappelle que vous devez vous efforcer d’être plus juste encore. Ce qui suffisait pour hier ne suffit pas pour aujourd’hui ; et aujourd’hui, nous devons nous préparer à un lendemain meilleur. »
Nous sommes désormais dans ce lendemain.















