Alors que les négociations américano-iraniennes piétinent à Islamabad et que Washington renforce massivement sa présence militaire au Moyen-Orient, le président Trump se prépare visiblement à toutes les éventualités. Le correspondant politique Tamir Morag décrypte les signaux contradictoires d’une administration qui dit ne pas vouloir reprendre les hostilités, tout en s’y préparant activement. Entre déploiement de porte-avions, avertissements consulaires aux Américains au Liban et tractations secrètes sur le dossier nucléaire iranien, la région retient son souffle.
Une matinée ordinaire sur les réseaux sociaux de Trump
C’est une nouvelle matinée routinière sur les comptes du président Trump, qui s’éveille à 9h30, heure de Washington. Le correspondant Tamir Morag, sollicité pour analyser la situation, relève que si le rythme des publications présidentielles peut sembler intense, il ne constitue pas, au regard des derniers jours, une anomalie particulière. Un prolongement de cette activité en ligne n’est d’ailleurs pas à exclure dans les heures à venir.
Des signaux clairs de préparation à la reprise des combats
Au-delà des gazouillis présidentiels, plusieurs indices convergent vers une même conclusion : Trump se prépare, au moins à titre préventif, à une reprise des hostilités dans un avenir proche. La situation des négociations à Islamabad demeure profondément incertaine. Des informations contradictoires se succèdent sans relâche : la délégation iranienne serait en route, puis non, l’émissaire américain Jake Sullivan aurait embarqué, puis se serait ravisé. En définitive, aucun représentant américain ni iranien ne se trouve actuellement au Pakistan. Il n’est pas exclu que des tractations parallèles se déroulent dans les coulisses.
Il convient de ne pas confondre le manque d’enthousiasme de Trump pour relancer les combats avec une exclusion catégorique de cette option. La balance penche désormais, selon l’analyse du correspondant, plutôt du côté d’une reprise probable.
Un déploiement militaire sans précédent depuis 2003
La preuve la plus tangible de cette préparation réside dans le renforcement militaire américain en cours dans la région. Si le nombre de forces n’est pas nécessairement bien supérieur à celui qui prévalait avant l’opération Zaam, les États-Unis déploient massivement de nouveaux contingents. Dans le seul domaine des groupes de combat autour de porte-avions, la région en comptera trois d’ici quelques jours, contre deux au début de l’opération actuelle. C’est le plus grand déploiement de porte-avions américains au Moyen-Orient depuis l’invasion de l’Irak en 2003.
S’y ajoutent des transferts d’avions de transport et de ravitaillement vers le Moyen-Orient, ainsi que vers Israël. L’ambassade américaine à Beyrouth a par ailleurs lancé un avertissement exceptionnel, appelant les citoyens américains résidant au Liban à quitter le pays tant que les vols commerciaux sont encore disponibles. En reliant l’ensemble de ces points, la conclusion s’impose : Trump se prépare, à tout le moins, à la possibilité d’une reprise des combats — et peut-être davantage.
Les objectifs de guerre : le nucléaire avant tout
Sur la question des objectifs militaires, Trump a été clair : 99 % de ce qui doit être réglé avec l’Iran concerne le dossier nucléaire. Le Premier ministre Netanyahou affirme, lors de conversations privées, que le président américain lui a promis que tout accord avec Téhéran inclurait également un traitement approfondi de la question des missiles balistiques et la cessation du soutien iranien à ses mandataires régionaux — le Hamas, le Parti de D.ieu, les Houthis et consorts.
Ce qui préoccupe avant tout Trump à ce stade, c’est le nucléaire et le détroit d’Ormuz. Il est évident que le véritable obstacle à tout accord entre les parties demeure la question de l’uranium enrichi, toujours enfoui dans les profondeurs du sol iranien, et le refus de Téhéran de s’engager à ne plus en produire à l’avenir.
Renverser le régime : un objectif séduisant mais complexe
À la question de savoir si Washington souhaiterait aller jusqu’à éliminer le régime iranien, la réponse est nuancée. Certes, si Trump le pouvait, il ne s’en priverait pas. Mais le régime iranien n’est pas le régime de Saddam Hussein, qui reposait sur un seul homme dont la chute a suffi à faire s’effondrer toute la structure.
L’analogie avec le Venezuela est éclairante mais imparfaite. À Caracas, les États-Unis n’ont pas renversé le régime : ils ont simplement capturé son chef et signifié à sa remplaçante, Delcy Rodríguez, qu’elle avait le choix entre la coopération et un sort bien pire. En Iran, le régime est ancré dans une idéologie religieuse profondément enracinée, avec des structures administratives et sécuritaires comptant des centaines de milliers d’agents, et une chaîne de succession ininterrompue.
La seule voie réaliste, selon l’analyse du correspondant, n’est pas nécessairement les frappes militaires, mais le maintien du blocus sur Ormuz. En trois ou quatre mois, Téhéran se retrouverait dans l’incapacité de payer les salaires de ses activistes et des Gardiens de la Révolution — et c’est alors que le régime serait réellement en danger. La question reste de savoir si Trump dispose de la patience stratégique nécessaire pour mener cette politique à son terme.
Les négociations avec le Liban : la paix, encore loin
Sur le front nord, des négociations ont repris ce soir à 23h, heure d’Israël — soit 16h, heure de Washington. Il s’agit principalement d’une demande libanaise, soutenue par Washington, d’évaluer le cessez-le-feu en vigueur. Israël devrait y répondre favorablement.
Cependant, un accord de paix complet et définitif entre Israël et le Liban reste hors de portée à court terme. La condition préalable — le désarmement total du Parti de D.ieu — est une exigence que le gouvernement libanais actuel est bien incapable de satisfaire. Si les hostilités entre les États-Unis et l’Iran devaient reprendre, le cessez-le-feu au nord s’effondrerait vraisemblablement dans la foulée.
Ce qui semble plus probable, c’est qu’un accord intermédiaire pourrait prendre forme — une normalisation progressive qui permettrait, comme l’a évoqué l’ambassadeur Ya’ir Laiter, de voir des Israéliens aller se baigner sur les plages de Beyrouth et des Libanais descendre sur le littoral de Tel Aviv. Un horizon encore lointain, mais qui n’appartient plus entièrement au domaine du rêve.
Au 27e Kinous Hachlouhim de France, le Rav Mendel Azimov, directeur du Beth Loubavitch de Paris, a prononcé un discours qui a profondément marqué l’assemblée. Avec une chaleur et une authenticité qui lui sont propres, il a évoqué cinquante-huit ans de Chli’hout à Paris, des anecdotes édifiantes sur l’entraide au sein du mouvement Loubavitch et une histoire personnelle saisissante sur le sauvetage d’une école en péril. Son message central résonne comme une profession de foi : lorsque D.ieu nous offre la possibilité d’aider un autre Chalia’h ou un autre juif, nous ne sommes que le canal des bénédictions du Rabbi — la journée ne nous appartient pas, elle Lui appartient.
Remerciements liminaires : une soirée qui ne s’improvise pas
Le Rav Mendel Azimov a ouvert son discours en adressant ses remerciements au comité du Kinous pour l’organisation de cette édition annuelle. Il a souligné combien la tâche est ardue : entre les contraintes liées aux Fêtes de Pessa’h et les multiples sessions qui s’enchaînent sans relâche durant vingt-quatre heures, tenir les délais et maintenir la qualité de l’événement relève d’un véritable tour de force. « On essaie toujours de respecter la date (le 2 Iyar) », a-t-il dit avec le sourire qui le caractérise, avant de préciser que cette soirée coïncidait avec un anniversaire personnel significatif : cinquante-huit ans, jour pour jour, depuis que ses parents, le Rav Chmouel et Bassie Azimov, avaient posé leurs valises à Paris pour y entreprendre leur mission de Chlou’him.
Il a ensuite remercié chaleureusement Philippe Besnainou, président de la communauté de Neuilly et vice-président du Consistoire, pour ses paroles d’encouragement et pour l’exemple qu’il ne cesse de donner, veillant à ce que la collaboration entre le Consistoire et le Beth Loubavitch se poursuive dans la meilleure harmonie possible. Ses remerciements se sont également étendus à Raphaël et à toute son équipe pour la parfaite organisation de la restauration tout au long de la journée, des trois repas inclus.
Un livre né d’une amitié : le le Rav Albert Guigui, Grand Rabbin de Bruxelles et le Rav Chabtaï Slavatitsky
Le Rav Azimov a ouvert une parenthèse chaleureuse autour d’un projet éditorial qui lui tient à cœur. Un jour,le Rav Chabtaï Slavatitsky d’Anvers lui avait demandé le nom d’une maison d’édition. Il lui en avait indiqué plusieurs, sans en savoir davantage. Il apprit peu après que cet ami s’apprêtait à publier un ouvrage en collaboration avec le Grand Rabbin de Bruxelles, le Rav Albert Guigui. Un donateur providentiel avait alors proposé de financer l’impression du livre, dont les éditeurs sont le Rav Slavatitsky et le Grand Rabbin de Bruxelles. L’ouvrage, agrémenté de la photographie du Rabbi en couverture, rassemble des récits bien connus et peut être acquis en librairie.
Le Rav Azimov a également remercié la famille Zetoun, qui offre chaque année un livre aux participants du Kinous. Cette année, on a offert un « Tanya Hachalem » de la part du Rav Shusterman qui avait traversé une épreuve terrible quarante ans auparavant en perdant son épouse, laissant ses enfants derrière lui. Cet homme avait néanmoins continué à avancer, à construire, et avait finalement rédigé un livre en anglais, distribué ce soir-là à l’ensemble des participants. Le Rav Azimov lui a adressé, à distance, toute sa gratitude.
L’esprit du Kinous : aider celui qui aide
Abordant le fond du Kinous, le Rav Azimov a salué l’élan remarquable qui a caractérisé cette année, avec l’inauguration et la rénovation de plusieurs Beth Habad à travers région parissenne. Il a rendu grâce au Rabbi pour tout ce qu’il continue d’accorder aux Chlou’him et à leurs communautés.
Le fil conducteur de la journée, a-t-il rappelé, était l’idée fondatrice de la solidarité entre Chlou’him : un Chalia’h qui aide un autre Chalia’h, une femme qui vient en aide à une autre, un juif qui tend la main à un autre juif. « En réalité, chacun et chacune ici a des histoires qu’il peut raconter », a-t-il observé, « et en racontant ces histoires, elles nous donnent une force immense. »
Il a alors évoqué un constat paradoxal, bien connu des directeurs de communautés : la grande majorité des charges d’un Beth Habad sont couvertes par des donateurs qui n’en franchissent jamais le seuil. Ce sont souvent des gens de l’extérieur qui soutiennent l’œuvre, tandis que ceux qui en bénéficient quotidiennement participent rarement aux frais. Son père lui avait donné la clef de lecture de ce mystère : « Aider à un juif ne coûte pas d’argent. Si tu ne reçois pas de lui en retour, ce n’est pas ton problème. Le Rabbi ouvrira des portes afin que d’autres juifs puissent aider ».
Le Rav Mendel Azimov a invité l’assemblée à s’inspirer de l’attitude du Rabbi lui-même. Peu importait que la personne qui s’adressait à lui lui soit inconnue, peu importait qu’elle n’ait jamais rien fait pour lui : le Rabbi répondait à chacun. Il le conseillait, l’accompagnait, lui accordait une bénédiction, faisait tout ce qui était en son pouvoir pour que ce juif obtienne ce dont il avait besoin. C’est cette disponibilité absolue, cette générosité sans calcul, qui doit guider chaque Chalia’h dans son service quotidien.
L’histoire du chèque qui a sauvé une école
Puis le Rav Azimov a partagé avec l’assemblée une histoire « peu connue, surtout des jeunes », une histoire qui lui a laissé une trace indélébile dans la vie.
Il y a environ vingt-cinq ans, alors que le complexe scolaire Haya Mouchka de la rue Petit était en plein chantier, une autre école Habad, à proximité, traversait d’immenses difficultés financières. Ses dirigeants avaient rédigé une lettre et l’avaient transmise à mon oncle le Rav Moché Kotlarsky a’h. Celui-ci avait regretté de ne pouvoir agir directement, mais avait conseillé de faire parvenir cette lettre à une autre personne. Sans en connaître tous les tenants et aboutissants, le Rav Mendel Azimov était chargé d’inspecter les comptes de l’école et d’en faire un rapport détaillé.
« J’avais vraiment pas la tête pour ça », reconnaît-il. Il s’est néanmoins acquitté de cette mission avec une rigueur exemplaire, produisant un compte rendu documenté qu’il conserve encore dans ses archives. Il transmit ce rapport à son oncle, le Rav Kotlarsky, qui le fit parvenir au donateur. La réponse fut foudroyante : le donateur s’engagea à verser la somme nécessaire pour sauver l’école — 850 000 à 900 000 euros, il y a vingt-cinq ans.
Le choc fut double. D’abord, l’ampleur de la somme. Ensuite, le fait que la confiance reposait entièrement sur lui : il était caution, celui dont la parole engageait l’ensemble de l’opération. Il appela le Rav Kotlarsky pour lui confier son malaise : « Je ne me sens pas à l’aise de me porter caution pour une affaire pareille. » La réponse de son oncle fut nette : « Ce n’est pas toi. C’est le Rabbi qui fait en sorte. »
La suite tint du prodige logistique autant que spirituel. Il fallut trouver une banque disposée à faire entrer les fonds le matin même pour les restituer l’après-midi sous forme de chèque de banque. Le Rav Mendel Azimov se rendit personnellement à Créteil pour remettre ce chèque au juge, apposant sa signature en caution sur les documents officiels. Son père, pour sa part, refusa catégoriquement de percevoir le moindre pourcentage sur la transaction — alors même que leur propre établissement manquait d’argent chaque jour.
La leçon gravée dans la mémoire
« Qu’ai-je appris de cette histoire ? » a demandé le Rav Azimov, avant de répondre lui-même. Lorsque D.ieu donne la possibilité d’aider un autre Chalia’h, lorsque D.ieu donne la possibilité d’aider un autre juif, lorsque D.ieu donne la possibilité d’être là — ce n’est pas nous. C’est quelque chose de difficile à intégrer, quelque chose qui dépasse nos forces humaines. Mais c’est précisément là que réside la grandeur de l’engagement du Chalia’h.
« La journée ne nous appartient pas. La journée appartient au Rabbi. » Chaque matin, au réveil, on dit la prière, et l’on aspire à ce que chaque heure, chaque moment de la journée soit rempli d’une mission accomplie. « On est un keli », un récipient, pour faire passer les bénédictions du Rabbi.
Les débuts héroïques : quand le cacher n’existait pas encore
Le Rav Azimov a conclu par une évocation nostalgique et émouvante des premières années de la présence Loubavitch à Paris, quand la nourriture cachère était encore une denrée rare. Il se rappelle avoir vu, tout enfant de cinq ou six ans, dans le couloir de chez ses parents, du beurre distribué aux familles qui en avaient besoin. Il se souvient d’expéditions jusqu’à Armentières pour y trouver des produits cachères, ou d’approvisionnements ramenés d’Angleterre, faute de magasins suffisamment fournis en France à l’époque.
Ces souvenirs témoignent du chemin parcouru, de la transformation accomplie par des générations de Chlou’him qui ont bâti, pierre après pierre, l’infrastructure de la vie juive en France. Que D.ieu fasse, a-t-il conclu, que nous puissions continuer ce travail ensemble, que la force du mouvement Loubavitch-Loubavitch — celle de travailler tous dans le même direction, avec le même objectif — ne se dément jamais, et que nous méritions tous une bonne année, poursuivant notre mission jusqu’à l’avènement de la Guéoula véritable et complète, avec le Rabbi à notre tête.
Au 27e Kinous Hachlouhim, le Rav Chabtaï Slavatitsky, Chalia’h à Anvers depuis des décennies, a prononcé un discours qui a saisi l’assistance par sa profondeur et son authenticité. Partant du thème annuel — « D.ieu est bon envers ceux qui Lui sont bons » — il a invité chaque Chalia’h à regarder le monde, et surtout lui-même, avec un œil bienveillant. À travers des récits personnels bouleversants et une analyse ‘hassidique rigoureuse, il a rappelé une vérité fondamentale : chaque Juif, même le plus éloigné en apparence, porte en lui une sainteté irremplaçable, supérieure à celle d’un Sefer Torah.
Un toast au Rabbi, et un thème qui change tout
Le Rav Slavatitsky a ouvert son allocution par une formule d’excuse souriante — il allait s’exprimer en hébreu, lui qui ne connaît de la langue française que quelques mots appris à Marseille et à Porquerolles — avant d’inviter toute l’assemblée à porter un toast au Rabbi : Lé’haïm. « Que nous lui procurions une satisfaction véritable », a-t-il dit, « dans la joie et l’allégresse du cœur. »
Le thème retenu pour ce Kinous — Heitivou Hachem LaTovim, « D.ieu est bon envers ceux qui Lui sont bons » — a servi de fil conducteur à l’ensemble de son intervention. Le Rabbi, dans une Si’ha consacrée à ce verset, explique que « les bons » désigne ceux qui s’efforcent de voir le bien en toute chose : le bien dans la Torah, le bien en chaque Juif. C’est cette disposition intérieure, cette capacité à regarder la réalité avec bienveillance, que le Rav Slavatitsky a choisi d’illustrer par des récits tirés de sa propre vie de Chalia’h.
Envoyés à Anvers : l’histoire d’un choc providentiel
Le Rav Slavatitsky a partagé un souvenir intime, fondateur de toute son existence de Chalia’h. Jeune marié, il vivait en Israël avec son épouse, et leur rêve commun était de consacrer leur vie à une mission en Terre Sainte. Ils se présentèrent au Rabbi en tant que jeune couple et lui soumirent une liste de propositions de postes en Eretz Israël.
Le Rabbi lut attentivement le billet, puis prononça des mots qui les plongèrent dans un état de stupeur totale : « Pourquoi ne considérez-vous que les propositions en Terre Sainte, sans tenir compte de ce qui est possible à Anvers, en Belgique, où l’on peut faire rayonner le judaïsme en général et la ‘Hassidout en particulier ? »
« Nous étions sous le choc », a confié le Rav Slavatitsky. « Absolument sous le choc. » Pour faire court, ils prirent leurs bagages et s’installèrent à Anvers. Les débuts furent difficiles, éprouvants. À un certain stade, alors que le Rabbi encourageait ses Chlou’him à former eux-mêmes d’autres émissaires — selon la formule célèbre : « un Chalia’h doit engendrer des Chlou’him » — le couple écrivit au Rabbi une lettre où transparaissait tout leur épuisement. Son épouse commença la lettre par une expression hébraïque poignante : Bagou maïm ad néfech, « les eaux nous sont montées jusqu’à l’âme. » Ils sollicitaient l’envoi d’un autre Chalia’h pour les soulager et faire avancer les choses.
La réponse du Rabbi fut laconique mais lumineuse : Yinatsélou ko’hotéihem bimlou’am — « Qu’ils déploient leurs forces dans leur plénitude. » Et d’ajouter : « À partir de maintenant, que l’avantage de la lumière sur les ténèbres soit manifeste. »
« Le Rabbi nous disait en substance », a commenté le Rav Slavatitsky : « Regarde-toi avec bienveillance. Ne te dis pas que tu n’en es pas capable. Ne te fixe pas sur tes limites. Tu es capable — regarde-le avec un œil positif. » Telle est, selon lui, l’injonction du verset pour « ceux qui sont bons » : se regarder soi-même dans la lumière, et dans les moments difficiles où rien ne semble avancer, se dire — comme on dirait en français — qu’il faut prendre un peu de courage et continuer d’avancer.
La sainteté cachée de celui qui s’est éloigné
À un Farbrenguen organisé à Anvers, un jeune homme se présenta un soir. Il était issu d’une famille ‘hassidique très stricte, de tendance Satmar, mais avait abandonné la pratique religieuse. L’atmosphère chaleureuse et fraternelle de la rencontre fit que les cœurs s’ouvrirent, et le Rav Slavatitsky saisit l’occasion de lui adresser quelques mots destinés à raviver en lui une étincelle.
« Quelle est la chose la plus sacrée dans le judaïsme ? », lui demanda-t-il. « Un Sefer Torah« , répondit le jeune homme sans hésiter. Le Rav enchaîna : « Si tu vois une synagogue en flammes, et qu’un Sefer Torah est en train de brûler, est-ce que tu te précipiterais pour le sauver ? » « Oui, répondit le jeune homme, je ne garde pas le Chabbat et je ne mange pas cachère, mais pour un Sefer Torah, je me jetterais dans le feu. »
Le Rav posa alors une seconde question, plus complexe : « Imagine que dans cette même synagogue en feu, tu vois d’un côté le Sefer Torah qui brûle, et de l’autre, un Juif — encore plus éloigné de la pratique que toi, qui mange non-cachère, qui vit comme un non-Juif — debout là. Tu ne peux en sauver qu’un seul. Lequel choisis-tu ? » Le jeune homme répondit sans hésiter : « Évidemment le Sefer Torah. Quelle est même la question ? »
« Non, dit le Rav. Selon la Hala’ha, tu dois sauver ce Juif — ce Pikér qui déclare lui-même ne plus avoir de lien avec le Saint béni soit-Il. C’est lui que tu dois sauver en priorité. » Le jeune homme était stupéfait. « Sache », ajouta le Rav, « qu’un Juif est plus précieux aux yeux du Saint béni soit-Il qu’un Sefer Torah. Alors je te pose maintenant la vraie question : que vas-tu faire ? Va sauver toi-même ! Tu es plus saint qu’un Sefer Torah — va te sauver, maintenant ! »
Ce jeune homme étudie aujourd’hui en Terre Sainte. Il s’est marié, il est père de deux fils, avec de belles papillotes, à la manière de Satmar, mais il observe la Torah. « Voilà », conclut le Rav, « ce que signifie regarder un Juif avec bienveillance. »
Qui donne sa sainteté au Sefer Torah ?
Le Rav Slavatitsky a ensuite développé un enseignement ‘hassidique de grande envergure, tiré d’une Si’ha du Rabbi, portant sur la nature de la sainteté et le rôle unique du Juif dans sa transmission.
Il débuta par une question halachique apparemment technique : un sofer — un scribe — rédige un Sefer Torah sans avoir l’intention explicite de le consacrer à la sainteté du Sefer Torah. Ce rouleau est-il saint ? La réponse est non. Sans kavanah — sans intention délibérée de sanctification — le rouleau n’est pas un vrai Sefer Torah, même s’il a été rédigé par le sofer le plus scrupuleux et le plus expert. Il en va de même pour les Noms divins : si le scribe les a tracés sans intention particulière, ces Noms sont dépourvus de sainteté et le rouleau lui-même doit être mis à la Gueniza.
Ce principe vaut pour l’ensemble des objets sacrés. Les Tsitsiot confectionnées sans intention de sanctification ne sont pas valides. Les offrandes du Temple — la Térouma, le Maasér — requièrent elles aussi une intention spécifique. Dans le Beth HaMikdach, chaque ustensile devait être fabriqué avec la kavanah explicite de sa consécration à sa fonction particulière : les kérouvim devaient être conçus en tant que kérouvim, le Mizbéa’h en tant que Mizbéa’h, l’Aron Habrit en tant qu’Aron Habrit. Sans cette intention, aucun ustensile n’était saint. C’est pourquoi la Torah mentionne dix-neuf fois l’expression « ainsi que D.ieu l’avait ordonné à Moché » — pour souligner que chaque objet avait été réalisé avec la kavanah requise.
Mais qui, alors, est à l’origine de cette sainteté ? La réponse du Rabbi est saisissante : c’est le Juif lui-même.
La Hala’ha révèle la grandeur de l’âme juive
La Hala’ha pose une règle fondamentale : on ne peut pas consacrer un bien qui ne vous appartient pas. Plus encore, on ne peut consacrer que ce qui est en votre possession effective. Si quelqu’un a subi un vol et que l’objet dérobé se trouve chez un tiers, et que ce tiers tente de le consacrer à une institution comme un Beth Habad, la consécration est nulle — car l’objet n’est pas réellement en sa possession.
Le Rav Slavatitsky posa alors la question logique qui en découle : comment le scribe peut-il sanctifier le Sefer Torah qu’il rédige ? Comment l’artisan peut-il sanctifier les ustensiles du Temple ? Ces objets n’appartiennent pas à leur créateur — et pourtant, leur intention suffit à leur conférer une sainteté réelle et permanente. Comment est-ce possible ?
La réponse du Rabbi est d’une portée considérable : tout Juif est intrinsèquement saint, et cette sainteté qui lui appartient en propre, il peut la transmettre. C’est lui qui crée la sainteté du Sefer Torah — car cette sainteté émane de lui, et lui appartient. Si le scribe n’a pas eu l’intention de consacrer le rouleau, c’est que sa sainteté personnelle n’a pas été « investie » dans l’objet. Mais dès qu’il formule cette intention, il transfert quelque chose qui est véritablement le sien : l’éclat de son âme divine.
« Tout Juif possède en lui une sainteté propre », dit le Rabbi. « Et sans lui, aucune chose sainte ne peut exister. » C’est le Juif qui établit les fêtes : si deux témoins se présentent devant le Beth Din pour annoncer le début du nouveau mois, le Beth Din proclame Mékouda’h — le mois est sanctifié — et c’est sur cette base que repose tout le calendrier des fêtes. Le Talmud va jusqu’à dire que même si les témoins s’étaient trompés involontairement, ou même intentionnellement, la déclaration du Beth Din reste valide : Roch Hachana, Soukot, Chavouot, Pessa’h — tout le cycle des fêtes existe parce que des Juifs les ont sanctifiées.
« Lorsque vous croisez dans la rue un Juif avec des boucles d’oreilles et des tatouages », dit le Rav Slavatitsky à l’assemblée, « regardez-le avec bienveillance, regardez-le réellement : il est saint. Il peut sanctifier un Sefer Torah. Il peut sanctifier le Beth HaMikdach. Il peut déterminer si Roch Hachana aura lieu aujourd’hui ou demain. »
La femme : le parchemin sur lequel s’écrit la Torah
Le Rav Slavatitsky ouvrit alors une parenthèse d’une grande beauté, consacrée au rôle des femmes dans la mission des Chlou’him.
Un principe kabbalistique enseigne qu’il existe soixante myriades de lettres noires dans la Torah, correspondant aux soixante myriades de racines d’âmes du peuple juif — mais aussi soixante myriades de lettres blanches, celles qui se trouvent entre les mots, sur le fond du parchemin lui-même. La Hala’ha stipule que lorsqu’un Sefer Torah brûle, on doit réciter deux fois le kaddish de deuil : une fois pour les lettres noires, et une fois pour les lettres blanches — ces espaces invisibles qui portent une sainteté aussi réelle que les lettres visibles.
Le Rabbi enseignait lors de Farbrengouenim que certaines personnes étudient la Torah en lisant les lettres noires, sans jamais percevoir les lettres blanches — cette sainteté silencieuse, cette profondeur intérieure que les mots ne peuvent pas totalement exprimer.
Or, que vient-on de dire ? La Torah a été donnée aux femmes en premier — selon le Midrach, D.ieu s’est adressé d’abord à la maison de Yaacov, c’est-à-dire aux femmes, avant de parler aux enfants d’Israël. La raison en est donnée par le Talmud : parce que les femmes encouragent leurs enfants à étudier. La femme n’est pas le texte — elle est le parchemin, le klaf, la fondation sans laquelle les lettres n’ont nulle part où s’inscrire. Elle transmet l’ardeur, la ferveur, la chaleur intérieure — ce que le Rav appelle le « Brén », l’élan vital — avant même que commence l’enseignement des lois.
On raconte que l’on demanda un jour à la mère de l’Admour Hazaken comment elle avait mérité d’élever de tels fils, grands d’Israël. Elle répondit : « Un jour, j’ai remarqué que le maître de mon fils enseignait sans enthousiasme, sans ardeur. Je m’approchai de lui avec douceur et lui demandai ce qui pourrait lui redonner cette flamme. Il me confia que son beau-père était rentré de voyage en rapportant un manteau à sa femme, et que cela lui causait de la peine, car il n’avait pu offrir un tel présent à la sienne, faute de moyens. » La mère de l’Admour Hazaken alla chercher son propre manteau neuf, le remit au maître et lui dit : « Apporte-le à ta femme, c’est pour toi. » Elle avait compris qu’un maître sans joie ne peut pas transmettre la lumière de la Torah.
Les larmes d’une mère qui traversent les générations
Le Rav Slavatitsky rapporta encore un récit touchant, entendu de la bouche du Rav Chelomo Zalman, qui fut à la tête de la Yéchiva Kol Torah. On lui demandait un jour d’où lui venait sa constance et sa persévérance dans l’étude. Il répondit en racontant ce qui suit.
Son père, le Rav ‘Haïm Leib, était un grand érudit, mais il vivait dans la pauvreté et avait contracté des dettes qu’il ne pouvait rembourser. Les créanciers vinrent au domicile familial. La première fois, sa mère leur remit tous ses bijoux. La deuxième fois, ils prirent les ustensiles en argent, les coupes, les chandeliers. La troisième fois, il ne restait plus rien — alors ils voulurent prendre les livres : les volumes du Talmud, les ouvrages de son père.
« Ma mère éclata en sanglots », raconta le Rav Chelomo Zalman. « Elle leur dit : prenez ce que vous voulez, les matelas, les couvertures, tout — mais les livres de Torah, les Guémara que mon mari étudie avec son fils, ceux-là, ne les prenez pas. » Et d’ajouter avec émotion : « Ces larmes de ma mère vivent en moi jusqu’à ce jour. Jusqu’à ce jour. »
« Voilà ce que la mère donne », conclut le Rav Slavatitsky. « Elle ne transmet pas nécessairement les lois du Chabbat ou des Téfilines — elle donne le feu intérieur de la ‘Hassidout. Elle est le parchemin. Les lettres ne peuvent pas exister sans le parchemin. C’est pourquoi D.ieu a remis la Torah aux femmes en premier. »
Nous écrivons un Sefer Torah sur les âmes
Dans sa conclusion, le Rav Slavatitsky a rassemblé tous les fils de son discours en une image lumineuse. « Chaque Juif que nous rapprochons de son héritage, nous l’inscrivons dans un Sefer Torah. Plus encore : nous écrivons un Sefer Torah sur son âme. Et puisque le Juif est plus saint que le Sefer Torah lui-même, nous accomplissons quelque chose de plus grand que l’écriture d’un rouleau. Nous sauvons, nous élevons, nous révélons la sainteté infinie qui sommeillait en lui. »
Le Rav a clôturé son discours en rendant hommage à deux figures qui incarnent cet esprit de mission. Il a évoqué le Rav Moi’ché Kotlarsky, dont la présence spirituelle était, selon lui, ressentie dans la salle même. Il a également rappelé la mémoire du Rav Chemouel Azimov — à qui il suffit de demander aux anciens Chlou’him si quelqu’un se souvient de lui pour que les visages s’illuminent — ce même Rav Azimov qui, aux tout premiers jours de la mission à Anvers, venait acheter du lait et de la viande cachère dans cette ville, alors que c’est aujourd’hui Anvers qui s’approvisionne à Paris.
« Voyez le bien. Voyez la transformation colossale que le Rabbi a opérée, par ses Chlou’him, dans tout Paris, dans toute la France, dans le monde entier. Que D.ieu nous accorde abondance et bénédiction, en matériel et en spirituel, que nous sortions de toutes les limites — et comme on dit en français : Lé’haïm, Lé’haïm, Lé’haïm !«
Une initiative inédite a marqué cette édition du Kinous Hachlouhim : honorer publiquement un Chalia’h qui consacre depuis plus de vingt ans son énergie et son temps au service de l’ensemble des émissaires. C’est dans une atmosphère de surprise et d’émotion que l’assemblée a découvert l’identité du lauréat. Une plaque commémorative et deux billets de voyage vers le Ohel lui ont été remis en signe de reconnaissance et de gratitude.
Une nouvelle tradition née au cœur du Kinous
C’est l’une des nouveautés marquantes de cette édition du Kinous Hachlouhim : la direction a annoncé sa volonté d’instituer, chaque année, une cérémonie d’honneur destinée à distinguer un Chalia’h d’exception — un haver qui donne sa vie au service de tous. Le critère retenu est éloquent : plus de vingt ans d’engagement, et plus de trente ans si l’on comptabilise les années passées au sein du Beth Habad. Si D.ieu le veut, cette reconnaissance deviendra un rendez-vous annuel incontournable du Kinous.
Une surprise totale pour le lauréat
La décision avait été prise dans la discrétion, aux premières heures du matin, afin de préserver l’effet de surprise. Le lauréat a été appelé à rejoindre l’estrade sans avoir été prévenu, sous les applaudissements de ses pairs. Son nom : Dovi Benhamou, Chalia’h dévoué dont l’action au sein du 19e arrondissement et au-delà a profondément marqué la vie communautaire de la région.
Une plaque et deux billets pour le Ohel
Les Chlou’him avaient préparé à leur collègue une belle plaque ornée d’une photographie du Rabbi au moment où il lui avait remis un dollar — souvenir précieux et symbole fort de la relation entre le Chalia’h et son Rabbi. De son côté, le Beth Habad Loubavitch s’est associé à cet hommage en offrant deux billets d’avion, permettant au lauréat et à son épouse de se rendre au Ohel en temps voulu, pour remercier le Ciel de toutes les bénédictions reçues.
Un hommage vibrant à un homme de cœur
La plaque a été lue publiquement en signe de reconnaissance officielle. Le texte saluait la transmission, le don de soi, l’énergie et le temps consacrés au service de tous les Chlou’him — autant de péoulot accomplies avec constance et générosité. « Tu es une vraie source d’inspiration », a-t-on pu entendre. Les bénédictions ont ensuite été adressées au lauréat : que D.ieu lui accorde de continuer son œuvre dans la joie, la bonne santé et le succès, et de voir ses enfants marcher dans ses pas, dans l’esprit du Rabbi.
Les remerciements ont conclu la cérémonie, au nom de la direction et de l’ensemble des participants, avec une mention spéciale Rav Mendel Azimov pour l’organisation de ce moment unique.
Un maître ‘hassidique, disciple du Baal Chem Tov, déclarait un jour : « Je n’attends pas de mes ‘hassidim qu’ils soient dépourvus de désirs — j’attends simplement qu’ils n’aient pas le temps de pécher. » Cette parole ouvre une réflexion lumineuse sur la première Michna du troisième chapitre de Pirké Avot, que l’enseignement ‘hassidique transforme en message de force et d’espoir. Car si la lecture littérale semble sévère, le regard intérieur de la ‘hassidout révèle une tout autre dimension : celle de la conscience de soi, de l’âme et de la mission divine.
Rav Asher Farkash
La force du renoncement ne vient pas de la peur
Chacun d’entre nous aspire à la pureté, à l’intégrité, à une existence sans faute ni transgression. Mais dès que l’on commence à envisager cet idéal sous l’angle de la lutte contre soi-même, le découragement s’installe. Qui suis-je ? Quelle est ma force réelle ? Nous vivons dans un monde saturé d’épreuves, de convoitises, de désirs et de difficultés — et avant même d’avoir commencé, nous sentons déjà que nous avons perdu.
Comment, dès lors, trouver une direction de pensée, une source d’inspiration, qui nous donne la force et le courage de nous engager sincèrement dans le service de D.ieu, de surmonter nos penchants et de rester solidement liés au Saint béni soit-Il ?
La Michna d’Akavia ben Mahalalel : une lecture renouvelée
Cette semaine, dans le cadre des Pirké Avot, nous étudions la première Michna du troisième chapitre. Akavia ben Mahalalel dit : « Regarde trois choses et tu ne tomberas pas dans la faute. Sache d’où tu viens, où tu vas et devant Qui tu devras rendre compte. D’où tu viens : d’une goutte putride. Où tu vas : dans un lieu de poussière, de vers et de vermisseaux. Et devant Qui tu devras rendre compte : devant le Roi des rois des rois, le Saint béni soit-Il. »
À première lecture, cette Michna semble lourde à porter. Certains ont pour coutume de la réciter dans des moments de contrition, pour briser l’orgueil du cœur. Pourtant, à y regarder de plus près, plusieurs questions stylistiques se posent. Pourquoi la Michna — connue pour sa concision absolue — utilise-t-elle ici une construction aussi développée ? Elle commence par annoncer « trois choses », pose ensuite trois questions, puis y répond. Un enfant aurait pu compter seul. Était-il nécessaire de préciser le nombre à l’avance ? Ces répétitions apparentes sont-elles vraiment superflues, ou cachent-elles un message structurel profond ?
L’enseignement ‘hassidique : une Michna en trois niveaux
C’est là qu’intervient l’éclairage de la Torah ‘hassidique. Loin d’être une Michna sévère destinée à écraser le serviteur de D.ieu sous le poids de sa petitesse, elle devient, à la lumière de la ‘hassidout, une source de force et d’encouragement remarquables.
La structure de la Michna n’est pas un hasard. Elle est divisée en trois niveaux correspondant aux trois catégories d’âmes décrites dans la Tanya : les tsaddikim, les benonim et les rechahim. Comme le Rabbi l’a expliqué lors d’un Farbrenguen, chaque section s’adresse à un niveau différent de conscience spirituelle, et c’est cette gradation elle-même qui justifie la longueur inhabituelle de la Michna.
Le premier niveau — « Regarde trois choses » — suffit à certains. La simple prise de conscience qu’il existe trois réalités fondamentales dans la vie d’un juif est, en elle-même, une source de force extraordinaire. Ces trois réalités sont : D.ieu, la seule existence véritable et absolue — Chema Israël, Hachem Elokeinou, Hachem E’had ; l’âme, une parcelle divine déposée dans ce monde — chelek Eloha mima’al mamach ; et la mission, le but pour lequel cette âme a été envoyée ici-bas.
Les trois piliers de la conscience juive
Nous vivons à une époque où la surcharge d’informations, de tâches et de sollicitations diverses nous étourdit dès le matin. La tête tourne, l’attention se disperse, et nous courons d’une chose à l’autre sans jamais trouver un centre de gravité stable. La Michna nous dit : arrête-toi. Il n’y a que trois choses à retenir. Concentre-toi sur ces trois points — et tu trouveras une force immense, un ancrage solide, une vision saine et équilibrée de la vie.
Car lorsqu’un juif vit dans la conscience permanente de ces trois réalités — D.ieu, l’âme et la mission —, il trouve la force de résister à toutes les tentations. La confusion intérieure, le manque de direction, les pulsions qui nous submergent : tout cela provient de l’oubli de ces trois points fondamentaux. Nous oublions D.ieu. Nous oublions qui nous sommes et la grandeur de l’âme divine qui nous habite. Et nous oublions notre mission : nous sommes venus ici-bas pour transformer ce monde en une demeure pour le Saint béni soit-Il, comme l’Admour Hazaken l’explique longuement dans la Tanya. Le Talmud, dans le traité Kiddouchin, résume cette mission en une formule lumineuse : « Je suis né pour servir mon Créateur. »
Le deuxième niveau : de l’Ayin viens-tu
Pour ceux qui ont besoin d’un peu plus de détail, la Michna offre un deuxième niveau : « Sache d’où tu viens. » C’est ici qu’intervient l’enseignement extraordinaire du Maggid de Mezeritch.
Le mot hébreu me’ayin bata ne signifie pas seulement « d’où viens-tu ? » — il contient une réponse cachée. Me’Ayin : tu viens de l’Ayin, du Néant Divin. Dans le langage de la Kabbale et de la ‘hassidout, l’Ayin désigne le Saint béni soit-Il Lui-même — l’Infini, l’Ein Sof, celui qui transcende toute existence, toute limite, tout attribut. L’Ayin véritable, l’Infini authentique. C’est de là que vient notre âme. Et la sagesse elle-même, enseigne le verset, « se trouve dans l’Ayin » — veha’hokhma me’Ayin timmatse.
Le Maggid explique ainsi le verset du Talmud : « Il n’y a pas de mazal pour Israël. » Qu’est-ce à dire ? Le vrai guide d’Israël, son étoile véritable, c’est l’Ayin supérieur, l’Infini lui-même, qui dépasse toutes les forces de la nature et tous les déterminismes cosmiques. Voilà d’où vient notre âme.
« Et où vas-tu ? » — Dans un monde qui, en lui-même, n’a pas d’existence propre. Sans la force divine qui le recréé à chaque instant, il n’y aurait rien. Pourquoi dès lors lui accorder une telle importance ? Et « devant Qui rendras-tu compte ? » — Devant D.ieu Lui-même, qui se préoccupe de toi, qui a besoin de toi, pour qui chacun de tes actes est précieux. Tes actions comptent. Il y a Quelqu’un qui s’y intéresse, Quelqu’un qui tient à toi, qui te désire et a besoin de ta présence.
Le troisième niveau : pour ceux qui ont besoin de davantage
Pour ceux dont la nature corporelle est plus épaisse, dont le yetser hara est plus puissant, la Michna ajoute un troisième niveau encore plus explicite. « D’où viens-tu ? D’une goutte putride. » Retiens ceci : ta dimension corporelle est faite d’une goutte putride — mais ton âme, elle, vient de l’Ayin, du Divin le plus élevé. Elle reste, même dans ce corps charnel et grossier, une parcelle de D.ieu. Tu possèdes donc la force de surmonter toutes les pesanteurs de la matière.
« Où vas-tu ? Dans un lieu de poussière. » Le monde, en lui-même, est ce lieu de poussière et de vers. Ne te laisse pas impressionner par lui. Ne te laisse pas affaiblir par lui. C’est toi qui as la puissance de transformer ce monde en espace de sainteté. « Devant Qui rendras-tu compte ? » — Devant le Roi des rois des rois. Et c’est toi — toi, avec ta mission — qui as l’insigne privilège de te présenter devant Lui et d’accomplir Sa volonté.
La parabole du voleur : la peur ou la force intérieure
Le Baal Chem Tov enseignait qu’il existe deux façons de chasser un voleur qui approche de ta maison. On peut lui crier dessus — il fuira, mais reviendra le lendemain, déguisé, plus habile. Ou bien on peut travailler avec lui en profondeur, lui enseigner pourquoi le vol est destructeur, et le transformer durablement de l’intérieur.
Telle est exactement la différence entre deux lectures de cette Michna. La lecture littérale — la peur, l’abaissement, la réprimande — chasse le mauvais penchant momentanément. Mais la lecture ‘hassidique, qui donne à l’homme la conscience de sa grandeur et de sa mission divine, le transforme en profondeur. C’est le sens interne et profond de la Michna.
Le Farbrenguen de Chicago : l’histoire d’Akavia et du simple juif
Le Rabbi Rayatz — Rabbi Yossef Its’hak Schneersohn, le sixième Rabbi de Loubavitch — se trouvait un jour à Chicago. Malgré un état de santé très affaibli, il avait accepté, à la demande de ses ‘hassidim, de parcourir cette longue route éprouvante pour lui. Lors du Farbrenguen qui eut lieu là-bas, il raconta l’histoire suivante.
L’un des grands disciples de l’Admour Hazaken, Rabeinu Mordekhaï, se trouvait un jour dans une synagogue en compagnie de grands érudits de la Torah. Il venait d’y exposer un enseignement complexe et profond en matière de Halakha, suscitant l’admiration générale pour l’étendue et la profondeur de son savoir. Au moment de partir, les savants aperçurent dans un coin de la synagogue un simple juif — un charretier — qui priait avec une grande ferveur et une profonde kavana. Il était disciple du Baal Chem Tov et avait appris, grâce à l’enseignement ‘hassidique, l’immense importance de la prière.
L’un des érudits le regarda et dit, avec une condescendance à peine voilée, quelques mots méprisants en yiddish — sous-entendant qu’un homme si peu instruit n’avait pas vraiment le niveau requis pour prier de la sorte. Rabeinu Mordekhaï entendit ces mots, et ils le heurtèrent profondément. Comment pouvait-on parler ainsi d’un juif ? Il se tourna vers cet érudit et lui dit : « Je vais t’expliquer une Torah sur ces mots mêmes. Il est écrit : Akavia ben Mahalalel — akev, le talon, ce qui est en bas, ce qui paraît sans valeur. Mais Mahalalel, c’est celui qui loue, qui prie, qui exalte D.ieu. Ce simple juif que tu regardes avec dédain — il est peut-être l’akev, le « talon » aux yeux du monde — mais il prie, il loue D.ieu, il est en lien avec le Saint béni soit-Il. Et c’est lui qui te dit : regarde trois choses et tu ne tomberas pas dans la faute. »
Le message était limpide : même le plus simple des juifs, même celui qui n’a pas de titres d’érudition, s’il prie avec sincérité, mérite un respect absolu. Et c’est lui qui peut rappeler à l’érudit orgueilleux comment regarder la vie dans sa véritable perspective — sans mépris, avec estime pour chaque juif.
La lettre du Rabbi : les racines kabbalistes du nom Akavia
Cette histoire, rapportée lors du Farbrenguen de Chicago, suscita des interrogations. Certains se demandèrent s’il était légitime d’interpréter ainsi le nom d’un grand Tanna en y lisant, même indirectement, une connotation péjorative. Ces questions parvinrent au Rabbi — alors encore gendre du Rabbi Rayatz, avant d’assumer la présidence de Habad.
Il y répondit par une longue lettre rigoureuse et détaillée, citant des sources du Zohar, des écrits de l’Ari z »l et des ouvrages de Kabbale. Il y démontra que le nom Akavia possède des racines profondes dans la tradition ésotérique, liées aux niveaux spirituels de l’âme d’Adam Harichon. Ce n’est pas une interprétation inventée pour embellir un récit — c’est une vérité ancrée dans les sources les plus profondes de la Torah. Le Rabbi précisait en outre que lorsqu’une lecture ‘hassidique éclaire un verset ou une parole des Sages, elle ne diminue nullement leur portée. Chaque mot de la Torah renferme des niveaux infinis de profondeur, visibles et cachés, et il s’agit simplement de savoir comment les lire.
Un message pour les jours de la Sefirat Haomer
Le message final de cette Michna s’adresse à chacun d’entre nous. Même si tu te considères comme un homme du commun, comme un simple juif sans grandes prétentions — si tu pries, si tu loues D.ieu, si tu es en lien avec Lui, alors retiens les trois enseignements fondamentaux : regarde trois choses et tu ne tomberas pas dans la faute.
Ces jours de la Sefirat Haomer sont des jours de rectification — rectification des actes, des traits de caractère et du comportement. Préparons-nous dignement à recevoir la Torah, et puissions-nous mériter la Torah de Machia’h, rapidement de nos jours. Amen.
Au 27e Kinous Hachlouhim de Paris, Philippe Besnainou, vice-président du Consistoire israélite de Paris, a prononcé un discours aussi personnel qu’inattendu. Retraçant son parcours de jeune Tunisien peu observant devenu président de la première communauté consistoriale de France, il a rendu hommage sans détour au mouvement Habad. Dans un aveu qui a surpris plus d’un participant, il a exprimé ses regrets face à la méfiance persistante du Consistoire envers les Chlou’him.
Un enfant du Belvédère qui ne voulait pas aller chez Pinson
C’est avec une franchise désarmante que Philippe Besnainou a ouvert son discours, se présentant comme un Tunisien du quartier bourgeois du Belvédère de Tunis — ce qui, a-t-il précisé en souriant, « vous donne un peu l’état d’esprit » dans lequel il a grandi. Car dans ce quartier, on n’était « pas très religieux ». Lorsque le Rav Pinson avait installé son école précisément au Belvédère, l’accueil de la communauté juive tunisienne avait pourtant été chaleureux, et sa présence avait apporté beaucoup. Mais les jeunes du quartier, eux, fuyaient. Chaque fois que le Rav envoyait son émissaire Mamou pour les convier à la prière du soir, ils décampaient. « On ne voulait pas du tout aller chez Pinson. »
Les années ont passé. Un jour, son ami Michel Bismut lui a dit : « Philippe, qu’est-ce qu’on a regretté. On avait un diamant avec nous et on n’a pas su en profiter. » Cette phrase, Besnainou l’a citée avec l’émotion de quelqu’un qui a mis du temps à comprendre ce qu’il avait laissé passer.
De Tunis à la tête de la première communauté de France
La vie l’a conduit en France, puis vers des responsabilités communautaires qu’il n’avait pas anticipées. Il est devenu président de la communauté du Consistoire de Neuilly — « la première communauté consistoriale de France et même d’Europe », précise-t-il non sans fierté. Puis vice-président du Consistoire israélite de Paris, élu il y a cinq ans avec une large avance. Il a raconté en riant que lors de ses campagnes, il commençait toujours son discours par « né à Tunis » — ce qui lui valait des regards perplexes de ses collègues, avant que les résultats lui donnent raison.
C’est dans ce cadre qu’il a découvert la famille Azimov, les Chlou’him de Habad à Paris. Il s’est refusé à en dire davantage : « Tout ce que je dirais ne serait pas assez. »
Il a conclu en déclarant que, en tant que Président de la communauté Israélite Neuilly Ancelle, la famille du Rav Lévi Azimov fait désormais partie de sa propre famille. Un mot simple, venu du cœur, qui a clos un discours aussi spontané qu’inhabituel dans les enceintes du monde consistorial.
Donné lors du jour de Tiferet chebeTiferet — la beauté dans la beauté — au cœur du compte de l’Omer, ce cours explore la nature profonde de la beauté spirituelle et son pouvoir de transfigurer le réel. De l’analyse linguistique du Rabbi à l’expérience intime d’une artiste en chemin de Techouva, une pensée vivante se déploie. Elle révèle que la délivrance n’est pas l’abolition du monde matériel, mais son illumination de l’intérieur.
Rav Yaacov Abergel
1. La Beauté Spirituelle (Tiferet)
La beauté véritable n’est pas limitée aux formes extérieures, mais exprime l’intériorité et la lumière divine.
À titre d’exemple, la beauté constante de Sarah Imeinu découlait de son lien avec la lumière infinie de Dieu.
La lumière spirituelle était également perceptible dans la présence et le bureau du Rabbi Rayatz.
2. De l’Exil à la Délivrance
Le Rav Abergel s’appuie sur une analyse linguistique du Rabbi de Loubavitch pour définir la délivrance:
Gola (exil) et Gueoula (délivrance) partagent les mêmes racines, la seule différence étant l’ajout de la lettre Aleph.
Ce Aleph symbolise le Maître du Monde (Aloufo shel Olam).
La délivrance ne nécessite pas de supprimer la matière ou l’exil, mais d’y injecter une dimension divine.
3. L’Art et l’Engagement Religieux
Le récit intègre l’expérience personnelle d’une artiste peintre en processus de Tshouva:
Le Rabbi exhortait les artistes à maintenir leur pratique tout en y intégrant le « Aleph » divin.
Selon le Rabbi, l’art consiste à saisir l’essence d’un objet au-delà de ses contours visibles pour révéler une vérité cachée.
Une rencontre avec un peintre hassidique au Canada a illustré cette fusion, l’encourageant à peindre tout en portant son Tallit Katane pour unir l’acte créatif et la pratique religieuse.
4. La Transformation de l’Âme
Le compte de l’Omer est présenté comme une période de purification des forces intérieures:
L’âme animale ne doit pas être détruite, mais plutôt domptée et canalisée vers la sainteté.
L’image du bœuf illustre ce concept : une âme animale puissante, si elle est bien dirigée, permet d’approfondir considérablement le service divin.
En conclusion, chaque talent humain doit être utilisé pour transformer le monde matériel en une « demeure pour Dieu » en y dévoilant l’étincelle divine.
Au fin fond de Phnom Penh, les émissaires de Habad et les étudiants en visite ont organisé un Kinous Torah mémorable durant ‘Hol Hamoed Pessah. Les enseignements et innovations halachiques présentés lors de cet événement viennent d’être rassemblés dans un impressionnant recueil, le Kovets Kinous Torah, désormais accessible à tous les amateurs d’étude. Un témoignage vivant de la vitalité de Habad jusque dans les contrées les plus éloignées du monde.
Un quatrième volume qui consacre une tradition d’excellence
Habad du Cambodge vient de publier le quatrième volume de son Kovets Kinous Torah, qui rassemble les cours et commentaires présentés durant ‘Hol Hamoed Pessah. Ce recueil témoigne d’une tradition intellectuelle et spirituelle solidement ancrée, loin des grands centres de la vie juive mondiale.
Le Kinous Torah au Cambodge a vu le jour en 5771 (2011), à l’initiative de deux étudiants en visite, le Rav Nissan Moscowitz et le Rav Chemouel Naparstek. Au fil des années, au rythme de la croissance du nombre de visiteurs juifs dans le pays, de nouvelles séances d’étude ont été ajoutées — en 5774 (2014), 5776 (2016) et 5778 (2018). Durant les périodes les plus chargées, jusqu’à six étudiants sont envoyés en renfort auprès des Chlou’him.
Des centaines de juifs réunis autour de la table du Séder
Cette année, pour Pessah, des centaines de juifs ont participé aux Sédarim communautaires et ont reçu de la matsa chmoura, tandis que des dizaines d’autres, établis dans des localités éloignées, en avaient été pourvus avant la fête. À l’issue des jours de Yom Tov, les étudiants ont retranscrit l’ensemble des enseignements en vue de leur publication.
Des contributions de haute tenue en Niglé et en ‘Hassidout
Le nouveau Kovets réunit des enseignements couvrant à la fois le Niglé et la ‘Hassidout. Le Rav Bentsiyon Butman, Chalia’h en chef au Cambodge, y propose une analyse approfondie des Chivat Yemei Hamilouim dans les sections Tetsa’vé et Tsav. Le Tamim Mena’hem Mendel Goldschmid, de la Yéchiva Tom’hei Témimim du 770, traite des transitions au sein du Séder Hishtalshelout. Le Tamim Mena’hem Mendel Zaklikovsky, également étudiant au 770, développe une réflexion sur les trois niveaux du ratso dans la ‘avoda.
Du côté du Niglé, le Tamim Chneour Zalman Butman, étudiant à la Yéchiva Tom’hei Témimim de Migdal Haémek, a rédigé une analyse sur le gueder du ‘hiouv de mechalim bemiktssat nizko. Le jeune Chalia’h Moché Butman, pour sa part, s’est penché sur la question de savoir si produire du bruit durant Chabbat, à des fins autres que musicales, est halachiquement permis.
En été 1969, Zalman Shazar — président de l’État d’Israël et ‘Hassid du Rabbi — se retrouva face à un déchirement intérieur d’une rare intensité. Une lettre du Rabbi, dans laquelle celui-ci expliquait pourquoi il refusait d’employer le terme « État d’Israël », venait de lui parvenir — et ébranlait jusqu’aux fondements de sa fidélité. Au point qu’il s’interrogea sur la légitimité même d’écrire sur son papier à en-tête présidentiel.
La campagne de Geula Cohen et la lettre qui mit le feu aux poudres
La députée Geula Cohen, ancienne combattante de l’Irgoun et du Lehi, menait alors, avec l’encouragement discret du Rabbi, une campagne contre l’avortement. Ses adversaires tentèrent de la discréditer en affirmant que le Rabbi était hostile à l’État d’Israël — s’appuyant sur le fait notoire qu’il n’employait jamais l’expression Medinat Yisraël. Cohen écrivit donc directement au Rabbi pour lui demander si cette accusation était fondée.
Le Rabbi lui répondit dans une lettre datée du 19 Sivan 5729 (1969). Il y expliquait qu’Eretz Yisraël — la Terre d’Israël — était un nom consacré par la Torah depuis des millénaires et n’était pas susceptible d’être remplacé par un vote majoritaire. De surcroît, l’appellation « État d’Israël » nuisait aux droits historiques du peuple juif sur sa terre : elle donnait l’impression que cette appartenance était née en 1948, sous l’égide des Nations Unies, alors qu’il s’agissait d’un héritage immémoriel accordé par D.ieu — comme l’explique le premier commentaire de Rachi sur la Torah.
Une copie remise en mains propres, avant que la rumeur ne déforme tout
Le Rabbi savait que cette lettre parviendrait tôt ou tard à Shazar — probablement sous une forme altérée. Plutôt que d’attendre, il chargea le Rav Chlomo Maidanchik d’en porter une copie au président, y ajoutant de sa main deux lignes :
« Je ne suis pas certain de la réaction de M. Shazar à ce qui suit, mais j’ai estimé préférable qu’il reçoive une copie de ma lettre directement de moi, plutôt qu’elle lui parvienne indirectement — et peut-être déformée. »
La blessure de Shazar : une loyauté écartelée
Shazar fut profondément secoué. Il avait depuis longtemps accepté que le Rabbi refuse de lui donner le titre de « Président » — celui-ci lui avait expliqué que le terme Nassi était, dans son esprit, réservé au Melekh HaMachia’h. Shazar s’en était accommodé.
Mais cette fois, l’objection ne portait pas sur un titre honorifique : elle visait l’institution même à laquelle Shazar avait prêté serment deux fois devant la nation. Qui plus est, il était blessé de n’en avoir jamais été informé par le Rabbi — « ni dans nos nombreuses conversations, dont je me souviens mot pour mot, ni dans vos lettres » — mais seulement à travers une lettre adressée à une « journaliste ».
Rongé par cette tension, Shazar rédigea une longue lettre empreinte d’une sincérité douloureuse : « Mon cher et vénéré Rabbi, chlita… Je delibere encore pour savoir si et comment répondre à cette dernière lettre, sans me mentir à moi-même, et sans, à D.ieu ne plaise, abîmer notre relation. »
« Je me souviens que le Rabbi précédent disait que la conversation ‘Hassidique de Habad est franche et ouverte… Veuillez donc pardonner la légère émotion qui transparaît dans ces lignes. »
Il rappela ensuite une anecdote : « Je me souviens qu’un jour, vous m’avez reproché en plaisantant de ne pas vous laisser être sioniste. Je crois qu’après cette lettre à Mme Cohen, c’est à mon tour de me plaindre que vous semblez peu disposé à me laisser être un ‘Hassid de Habad. »
Shazar refusait par ailleurs d’admettre que donner au pays le nom de Medinat Yisraël en 1948 constituait une atteinte idéologique à la terre — qu’aurait-on pu appeler autrement ? Les frontières étaient ce qu’elles étaient. Et l’idée que le mot medina impliquait une confiance dans la force humaine plutôt qu’en D.ieu lui semblait un raccourci excessif.
Il alla jusqu’à soulever la question de son papier à en-tête — sur lequel figurait le mot « État » — se demandant s’il devait cesser de l’utiliser « afin de ne pas causer de peine à votre honneur ». Puis il ajouta aussitôt : « J’ai décidé de solliciter votre avis sur la conduite à tenir, et je ferai comme votre honneur me l’indiquera. »
La réponse du Rabbi : clarté, profondeur et affection inentamée
Le Rabbi lui répondit par une lettre longue et détaillée, datée des 12 et 13 Tamouz 5729 (1969), d’une franchise inhabituelle dès l’ouverture :
« J’ai lu votre lettre avec le plus grand étonnement, mêlé d’une profonde tristesse. Et au-delà du contenu lui-même — ce sont essentiellement les mêmes arguments que ceux de Satmar contre moi : « Pourquoi vous mêlez-vous d’Eretz Yisraël, d’Eretz Hakodech et de la brit bein habetarim, et y faites-vous intervenir D.ieu ? » »
« Ma réponse simple est : absolument pas. Ce qui s’est produit en 1948″ n’était pas la fondation d’une entité nouvelle — c’était la libération d’une partie de l’antique Terre d’Israël. Soutenir le contraire revenait à priver le peuple juif de toute réponse valable aux accusations de colonialisme ».
« Je ne me fais aucune illusion que les arguments de justice prévaudront aux Nations Unies ou au Vatican », poursuivait le Rabbi — mais le moral du peuple juif dépendait de sa conscience d’être ancré dans une vérité éternelle, et non dans un arrangement politique né au lendemain de la guerre.
Le Rabbi s’attacha ensuite à répondre point par point aux objections de Shazar. Il n’y avait aucune objection intrinsèque au mot medina. L’objection portait précisément sur l’expression Medinat Yisraël comme substitut à Eretz Yisraël — une substitution lourde de conséquences : « Cette approche a détruit et continue de détruire, a nui et continue de nuire aux intérêts vitaux de l’État d’Israël lui-même. »
Il cita également l’exemple du représentant d’Israël aux Nations Unies, qui avait dit publiquement à deux reprises ce qui devait être dit — avant d’être rappelé à l’ordre par le gouvernement dans les vingt-quatre heures et contraint de se rétracter. Un État qui se définit comme une entité politique née du consensus onusien, faisait observer le Rabbi, se trouve prisonnier de ses propres limitations.
Réconcilier fidélité personnelle et conviction profonde
Sur le plan personnel, le Rabbi répondit à la plainte de Shazar sur l’impossibilité d’être un ‘Hassid de Habad : « Vous étiez un ‘Hassid de Habad avant même ma naissance. Et puisse-t-il en être ainsi, avec l’aide de D.ieu, pour de longues et bonnes années. » Quant au serment d’allégeance à l’État d’Israël, le Rabbi affirma qu’il avait toujours su que Shazar, en prêtant ce serment, avait en son for intérieur pensé à Eretz Yisraël — et plus encore, à Eretz Hakodech.
Concernant enfin le papier à en-tête, le Rabbi fut catégorique : Shazar continuerait à écrire sur ses feuilles officielles comme par le passé, et il ne devait pas lui priver cette joie, ni la satisfaction qu’il éprouvait à voir « noir sur blanc » que c’était bien lui qui accomplissait cette mission.
« En même temps, ajoutait le Rabbi, il souffre de ce choix de nom — et de la conception générale qu’il exprime — non moins que moi, et il attend le jour où le peuple juif lui-même — car les nations du monde n’ont jamais envisagé les choses autrement — écrira et inscrira le mot « terre » à la place du mot « état ». »
Shneour Zalman Shazar (né Rubashov ; 1er Kislev 5650 – 19 Tishri 5375 / 1889–1974) était un écrivain, homme public, journaliste, ministre de l’Éducation et le troisième président de l’État d’Israël (de 1963 à 1973). Il était extrêmement proche du mouvement Habad et du Rabbi de Loubavitch.
Né dans la ville de Mir (Biélorussie) au sein d’une famille Habad de longue date, il fut nommé d’après l’Admour Hazaken (le fondateur du mouvement). Très tôt, il adhéra à l’idéal sioniste et devint un membre actif du parti « Poale Zion ».
Études et débuts : Entre 1908 et 1912, il étudia à l’Académie des sciences juives de Saint-Pétersbourg. Il commença son activité publique en tant que secrétaire de « l’Assemblée des Rabbins » à Saint-Pétersbourg en 1910.
Présidence : En 1963, il fut nommé Président de l’État d’Israël, fonction qu’il occupa pendant dix ans.
Le Nigoun (Chant) : À l’âge de 22 ans, avant de partir pour la terre d’Israël, son grand-père lui enseigna la mélodie sacrée du Nigoun Arba Bavot. Le Rabbi raconta plus tard que Shazar, dans ses moments de doute politique, s’enfermait dans son bureau pour chanter ce Nigoun afin d’y trouver inspiration et conseil.
Décès : Il s’éteignit en 1974 et fut enterré dans la section des Grands de la Nation au mont Herzl à Jérusalem.
Ses relations avec les Rabbis de Habad
Avec le Rabbi Rashab (5ème Rabbi)
Ils se rencontrèrent en 1910 lors de l’Assemblée des Rabbins. Shazar y agissait comme secrétaire et s’efforçait de défendre les intérêts des Hassidim, ce qui lui valut d’être considéré par le Rabbi comme l’un des leurs.
Avec le Rabbi précédent (6ème Rabbi)
Sauvetage : En 1927, depuis Berlin, Shazar aida à sauver le Rabbi précédent des mains de la police secrète soviétique (GPU) en faisant pression sur les autorités allemandes.
Sionisme : En 1948, lors des débats à l’ONU sur la création de l’État d’Israël, il rendit visite au Rabbi à New York et reçut son accord pour l’établissement de la terre. En tant que ministre de l’Éducation, il veilla également à la création d’écoles religieuses selon les vœux du Rabbi.
Avec le Rabbi de Loubavitch (7ème Rabbi, Menachem Mendel Schneerson)
Leur relation était unique et empreinte d’une grande humilité de la part de Shazar, qui se considérait comme un simple disciple malgré son titre de Président.
Les visites à New York : Shazar a rendu visite au Rabbi 13 fois.
Le protocole diplomatique : En 1966, alors qu’il était Président, des pressions furent exercées sur lui pour que ce soit le Rabbi qui vienne le voir à son hôtel (au nom du prestige de l’État d’Israël). Le Rabbi répondit que « son beau-père (le précédent Rabbi) ne le lui permettait pas ». Shazar, agissant en Hassid fidèle, choisit de se rendre lui-même au « 770 Eastern Parkway » à minuit, escorté par la police, pour rencontrer le Rabbi dans son bureau.
Influence : Le Rabbi encouragea Shazar à utiliser son influence pour soutenir les institutions Habad en Israël et pour préserver le caractère religieux du village de Kfar Habad.
La construction de Kfar Habad
Dès 1948, Shazar proposa au Rabbi précédent de créer un village pour les réfugiés hassidiques de Russie. Après quelques discussions sur l’emplacement, le village fut établi sur les ruines de Safriya. Shazar fut l’un des principaux acteurs de son développement, finançant personnellement une partie de l’école professionnelle et s’y rendant chaque année pour les célébrations du 19 Kislev.
Le Rav ‘Haïm Morde’haï Eizik ‘Hadakov, secrétaire légendaire et chef de cabinet du Rabbi, était bien plus qu’un simple intermédiaire administratif. Trois récits personnels du Rav Leibel Alevsky z »l, Chalia’h pour le nord-est de l’Ohio, révèlent la nature profonde de ce rôle hors du commun. Ces souvenirs, partagés cinq ans avant son propre décès, éclairent d’un jour nouveau la relation unique qui unissait le Rabbi à son plus fidèle secrétaire.
Par le Rav Leibel Alevsky z »l
Les « suggestions » du Rav ‘Hadakov n’étaient pas les siennes
Entre les années 5722 et 5732 (1962-1972), j’ai ouvert le premier bureau du Tzach, l’Organisation de la jeunesse Loubavitch, sous les auspices du Reb Dovid Raskin. Souvent, durant les longues nuits de Ye’hidout, le Rav ‘Hadakov me convoquait et s’entretenait avec moi pendant des heures, formulant diverses suggestions concernant nos activités. Certaines me semblaient tout à fait impraticables. Parfois je les mettais en œuvre, parfois non.
Au cours de ces mêmes années, j’eus environ quinze Ye’hidousen. Lors de l’une d’elles, le Rabbi se mit soudainement à évoquer ces mêmes suggestions que m’avait transmises le Rav ‘Hadakov — et que j’avais ignorées. Ma stupéfaction fut totale.
Inutile de préciser qu’à partir de ce moment, je commençai à traiter les « suggestions » du Rav ‘Hadakov avec un tout autre respect.
Zalman Shazar et la nuit sans sommeil
Quand nous étions bo’hourim, nous nous relayions pour accompagner le Rabbi chez lui le soir, marchant derrière lui à une distance respectueuse.
Un soir, alors que mon ami et moi attendions que le Rabbi sorte après la Ye’hidout, nous vîmes M. Zalman Shazar quitter son bureau. Il y était resté des heures — il était déjà quatre heures du matin.
En sortant, il aperçut le Rav ‘Hadakov, assis patiemment dans le bureau de Merkaz.
« Meïleh, je comprends », dit M. Shazar au Rav ‘Hadakov, « der Rebbe iz a Rebbe, darf er leiden — le Rabbi est le Rabbi, alors il doit « souffrir » — uber ir, nit shlofen a gantze nacht — mais vous, pourquoi perdre une nuit entière de sommeil ? »
« Que pensez-vous », répondit le Rav ‘Hadakov, « qu’il serait convenable de laisser le Rabbi assis ici seul pendant que je rentre dormir tranquillement chez moi ? »
M. Shazar comprit immédiatement et dit : « Vous avez raison, je retire mes mots. »
Le Rabbi qui ne voulait pas parler en son propre nom
Le Rav ‘Hadakov me fit un jour une suggestion pour le Tzach qui ne me convenait pas. Je lui dis respectueusement : « Si cette suggestion vient du Rabbi, je l’accepterai sans la moindre question, mais… »
Le Rav ‘Hadakov m’interrompit et dit : « À votre avis, si le Rabbi souhaite formuler une suggestion mais ne désire pas qu’elle soit transmise en son nom, que doit-il faire exactement ? »
Inutile de dire que j’acceptai la proposition sans plus tarder.
Portrait : le Rav Leibel Alevsky, bâtisseur d’un empire Habad en Ohio
Le Rav Leibel Alevsky naquit en 5699 (1939) à Tchernigov, en Ukraine, de Reb Chaim Borou’h et Sima Chaya. Son enfance fut marquée par l’épreuve : à l’âge de deux ans, son père fut mobilisé dans l’armée soviétique pour combattre les nazis et ne revint jamais. Il fut alors élevé par sa mère dévouée et son grand-père maternel, Reb Gavriel Kagan, un tamim de Loubavitch, qui exerça une influence décisive sur sa formation.
Après la guerre, la famille quitta l’Union soviétique grâce à de faux passeports polonais, atteignit un camp de personnes déplacées à Wegscheid, en Allemagne, vers 5707 (1947), puis s’installa en France. Conformément à la directive du Rabbi précédent, la famille se fixa ensuite en Eretz Israël, où le jeune Alevsky commença ses études à la Yéchiva Tomkhé Tmimim de Lod. À quinze ans, il entra dans le zal où il étudia sous la direction du célèbre machpia Reb Chlomo Chaïm Kesselman, avant de poursuivre à Brunoy, en France, auprès de Reb Nissan Nemenov.
Le 1er Sivan 5718 (1958), jour de ses dix-neuf ans, il débarqua à New York et rejoignit la Yéchiva centrale de Loubavitch au 770 Eastern Parkway. Durant les années 5720 (1960), il joua un rôle central au sein du Tzach, l’Organisation de la jeunesse Loubavitch, dont il assuma la direction à New York : organisation des tahalou’hot vers les communautés périphériques, coordination de cours publics de Torah, participation à la diffusion et à l’impression des Likoouté Si’hot. Il servit également de liaison auprès des élus et personnalités de la ville de New York, œuvrant au renforcement de la communauté de Crown Heights. Durant ces années, il eut aussi le privilège d’entretenir des liens personnels étroits avec la Rebbetzin Chana Schneerson, mère du Rabbi, qu’il assista de diverses manières.
Au début des années 1970, le Rabbi l’envoya en mission de Chalia’h dans le nord-est de l’Ohio. Il arriva à Cleveland en 1972 avec son épouse Devorah pour y fonder le premier Beth Habad de la ville et de toute la région. Les débuts furent modestes — des rencontres à la Hillel House de la Case Western Reserve University, où ses sessions « Interrogez le Rav » rassemblèrent rapidement des dizaines d’étudiants jusque tard dans la nuit. Grâce au soutien du philanthrope Irving Stone, le premier Beth Habad officiel fut inauguré cette même année à South Euclid.
De cette fondation, le Rav Alevsky bâtit méthodiquement un réseau régional : dès 1975, de nouvelles antennes ouvrirent à Columbus et Cincinnati, accompagnées du lancement du Camp Habad. En 1980 fut créé le Torah Nursery, suivi de nombreuses autres institutions éducatives et sociales. Sous sa direction, Habad de Cleveland devint un pôle régional rayonnant sur Cleveland Heights, Solon, le centre-ville, et les campus universitaires de Case Western Reserve et d’Oberlin College. En 2003, il fonda le Friendship Circle de Cleveland, dédié aux enfants aux besoins particuliers et à leurs familles.
Sa conception du Chalia’h reposait sur un principe constant : un seul centre ne peut suffire à servir un vaste territoire. Il encouragea donc la création de Beth Habad autonomes, chacun animé par des émissaires dédiés, chaque antenne cultivant sa propre base de donateurs. Aux côtés de son épouse Devorah, fille du Rav Zalman et de la Rebbetzin Chula Kazen — pionniers de Habad à Cleveland —, il construisit non seulement des institutions, mais un héritage multigénérationnel : leurs dix enfants s’engagèrent dans le mouvement, beaucoup servant comme Chlou’him à Cleveland et au-delà, tandis que leurs petits-enfants poursuivent cette œuvre aux États-Unis, en Israël, en Europe et en Amérique du Sud.
En plus de quatre décennies, le Rav Leibel Alevsky transforma Cleveland en un centre majeur d’activité Habad, laissant une empreinte durable sur la vie juive de toute la région. Sa vision, enracinée dans la directive du Rabbi de hafatsas hama’ayonot, alliait audace stratégique et dévouement personnel — les marques de ceux qui ont véritablement intériorisé le message de leur maître.