Le 9 Tamouz 5786 (24 juin 2026), une cérémonie solennelle s’est tenue à la Résidence du Président à Jérusalem pour marquer l’achèvement de la traduction intégrale du Talmud de Babylone en français — une première absolue dans l’histoire. En présence du Président Its’hak Herzog et de son épouse Mikhal Herzog, cet événement a refermé un cercle ouvert 784 ans plus tôt, lorsque vingt-quatre charrettes de manuscrits talmudiques furent livrées aux flammes à Paris. Du bûcher de 1242 à la lumière de 2026, c’est toute la résilience de la pensée juive qui s’est exprimée ce jour-là.
Une date choisie avec soin, chargée de mémoire
Le choix du 9 Tamouz pour cette cérémonie n’a rien d’anodin. En ce même jour de l’année 1242, en plein cœur de Paris, le roi Louis IX ordonna ce que l’histoire retiendra comme le « Jugement de Paris » : des milliers de volumes du Talmud et de précieux manuscrits furent livrés aux flammes sur la place publique — l’un des autodafés les plus dévastateurs de l’histoire juive médiévale. 782 ans plus tard, en ce même jour du calendrier hébraïque, le Talmud a retrouvé la langue française. Non plus pour y être consumé, mais pour y résonner dans toute sa profondeur.
Cette coïncidence — ou plutôt cette volonté délibérée — confère à l’événement une dimension symbolique saisissante : la mémoire d’une destruction s’est muée en acte de reconstruction. La publication de cette édition en français, précisément ce jour-là, témoigne de la vitalité indestructible de la culture juive face à des siècles de censure et de persécution.
L’œuvre d’une vie, prolongée au-delà de la mort
Cette édition historique est le fruit du travail du Centre Steinsaltz, qui en a assuré la rédaction, l’élaboration et la traduction jusqu’à son terme. Elle a été publiée par les éditions Biblieurope, grâce au soutien généreux de la Patrick & Lina Drahi Foundation, sous la direction d’Amalia Zerka.
Elle s’inscrit dans le prolongement de la vision du Rav Adin Even-Israël (Steinsaltz) zatsal, lauréat du Prix Israël, qui consacra quarante-cinq années de sa vie à ce projet phare, animé par une conviction inébranlable : « La Torah est l’héritage de tout Juif. » Décédé en 2020, il avait fait de l’accessibilité du Talmud sa mission de vie, synthétisée dans son célèbre appel : « Donnez à mon peuple de savoir. »
Sa méthode fut véritablement révolutionnaire : il brisa la barrière de l’araméen en ajoutant ponctuation et vocalisation au texte, restructura la page traditionnelle et l’enrichit d’explications scientifiques, historiques et biographiques, rendant ainsi les discussions des Amoraïm accessibles à tout lecteur moderne. Si cette démarche suscita d’abord une vive opposition dans certains milieux haredim en raison de la modification de la mise en page traditionnelle, le commentaire Steinsaltz s’est depuis imposé comme une référence mondiale, présente dans toutes les maisons d’étude. La traduction française de cette œuvre monumentale ouvre désormais ses portes à des millions de francophones à travers le monde — de France et de Belgique au Maghreb et au Canada, jusqu’aux dizaines de milliers d’olim installés en Israël.
Les voix de la cérémonie
Le Président Its’hak Herzog a souligné la portée internationale de l’initiative : « La publication du Talmud en français est une porte ouverte pour le transmettre à tant de personnes, dans le monde juif et au-delà. »
Patrick Drahi, homme d’affaires et philanthrope dont la fondation a financé le projet, a évoqué la culture du débat propre à la tradition talmudique : « La controverse fait partie intégrante du Talmud — et dans le Talmud, elle conduit à la fécondation mutuelle des idées. Je souhaite que la parution de cette édition contribue également à notre capacité d’écouter la voix de l’autre. »
Le Rav Méni Even-Israël, directeur général du Centre Steinsaltz et fils du Rav, a conclu la rencontre par une perspective historique : « La publication du Talmud en français et la cérémonie d’aujourd’hui marquent la continuité et l’éternité de la Torah d’Israël et du peuple d’Israël. »
Une élégie ancienne trouve enfin sa réponse
Au lendemain de l’autodafé parisien de 1242, le Maha’ram de Rotenbourg composa la Kina — lamentation funèbre — intitulée Cha’ali Sroufah Ba’ech, « Interroge, toi qui fus brûlée par le feu ». Ce poème d’une déchirante beauté pleurait les rouleaux consumés, les lettres réduites en cendres, la parole juive arrachée au monde.
En ce 9 Tamouz 5786 (2026), il semble que l’histoire elle-même ait formulé sa réponse à cette lamentation :
Interroge, toi qui es revenue du feu, sur le bien-être de ceux qui t’aiment,
De ceux qui aspirent à demeurer dans les parvis de ta demeure. Jadis, tes parchemins furent livrés à la flamme et aux braises,
Et maintenant, tes rouleaux sont revenus dans les maisons d’étude. Jadis, leur fumée s’élevait des bûchers qui te consumaient,
Et maintenant, c’est leur voix qui s’élève, du sein de tes pages retrouvées. Le feu n’a pu éteindre la voix de tes paroles,
Car de tes cendres, tes lettres sont revenues parler.
De Paris à Jérusalem : la boucle est bouclée
Ce fut une journée de mémoire et de réparation, de douleur historique et de triomphe de l’esprit. Un jour où s’est refermé un cercle ouvert à Paris en 1242 et qui s’est poursuivi jusqu’à Jérusalem en 2026.
Du Paris des flammes à la Jérusalem de l’étude.
Des cendres des parchemins à la voix renouvelée des feuillets du Talmud.
De Cha’ali Sroufah Ba’ech à Cha’ali Chechava Me’ech — « Interroge, toi qui es revenue du feu ».
782 ans après l’autodafé de Paris, la voix du Talmud s’est fait entendre à nouveau en langue française. Au-delà de sa dimension spirituelle et mémorielle, ce projet constitue une étape majeure dans la diplomatie culturelle d’Israël, consolidant le rôle de Jérusalem comme centre spirituel et intellectuel mondial du peuple juif. Et cela, en tout sens du terme, est de l’ordre de l’Histoire.stoire.
En cette année centenaire des événements qui ébranlèrent le monde juif, le Rav Chneur Zalman Ruderman livre une fresque captivante fondée sur des journaux et documents authentiques. Elle retrace le contexte qui précéda l’arrestation du Rabbi Yossef Its’hak Schneersohn de Loubavitch — pilier du sacrifice de soi en son génération —, puis sa délivrance miraculeuse les 12 et 13 Tamouz 5687 (1927). Un récit écrit à la lumière de la formule du Psalmiste : Baroul’h haGomel le’hayavim tovot — « Béni soit Celui qui accorde Sa bonté à ceux qui sont redevables ».
Une rencontre providentielle dans le train
En Adar Rishon 5687 (1927), après une nuit entière de voyage en train de Leningrad — aujourd’hui Saint-Pétersbourg — vers Moscou, le secrétaire du Rabbi Yossef Its’hak entra dans son compartiment pour lui annoncer qu’un voyageur de la cabine voisine souhaitait lui rendre visite. Le Rabbi y consentit, et l’homme apparut quelques instants plus tard.
Il s’inclina avec courtoisie et s’assit. « Je m’appelle Mark Sminonovitch Bachkov », se présenta-t-il. « Je suis président du conseil du gouvernement de Tcheliabinsk et membre de la GPU — la police politique secrète —, ajouta-t-il. Et vous ? Quel est votre nom et votre titre ? »
« Je m’appelle Yossef Its’hak Schneersohn, et mon titre est : « Juif » », répondit le Rabbi. Après un bref silence, il ajouta : « Un homme peut porter toutes sortes de titres, mais ils sont tous éphémères. En revanche, le titre de « Juif » est éternel, car Israël, même s’il a péché, reste Israël. »
Un muscle fin tressaillit sur le front de l’homme. Il baissa les yeux un instant, puis reprit son regard direct. « Je suis né à Orcha, dans la région de Mohilev, dit-il. Mes parents et grands-parents étaient des ‘hassidim de Loubavitch. Mes deux grands-pères, du côté paternel et maternel, allaient encore à pied rendre visite à leurs rabbins à Loubavitch — Rav Mena’hem Mendel, le Tsema’h Tsedek, et Rav Chemouel, le Maharach. »
Il parut que l’évocation de son passé familial lui pesait. Il s’interrompit et demanda dans quel hôtel de Moscou le Rabbi logerait. « À l’hôtel Stara Vorovskaïa », répondit celui-ci. « Portez-vous bien et réussissez dans votre chemin », souhaita Bachkov, avant de prendre congé.
Revolvers au poing
Deux jours plus tard, alors que le Rabbi séjournait à l’hôtel, Bachkov réapparut sur le seuil de sa chambre. Le Rabbi l’accueillit chaleureusement, et l’homme reprit son récit là où il l’avait interrompu. Il raconta qu’il avait étudié en Yéchiva jusqu’à l’âge de dix-sept ans, avant d’abandonner la voie du judaïsme pour rejoindre les révolutionnaires communistes.
Soudain, la porte s’ouvrit avec violence. Quatre hommes firent irruption, revolvers au poing. L’un d’eux était Kratov, un agent de la Yevsektsia — la section juive du Parti communiste —, qui officiait dans les bureaux de l’hôtel et surveillait les allées et venues des clients. Il avait reconnu le Rabbi. « Citoyen Schneersohn, vous êtes en état d’arrestation ! » cria-t-il, l’écume aux lèvres. « Ne bougez pas ; si vous bougez, je tire ! » Le Rabbi ne réagit pas, et Kratov continua de vociférer. « Où sont vos affaires ? Je veux les inspecter. Grichka, ferme la porte ! » ordonna-t-il à l’un de ses hommes.
Bachkov observait la scène et avait, pour l’instant, choisi de se contenir.
Kratov ordonna à ses comparses de fouiller la chambre méthodiquement. Tandis que les trois hommes retournaient les affaires du Rabbi et les éparpillaient sur le sol, Kratov s’assit grossièrement sur une chaise et se mit à raconter comment, à Ametchilov, il avait attelé deux rabbins à une charrette chargée d’ordures et les avait fait courir dans les rues jusqu’à l’épuisement. « Nous, les jeunes éclairés du Komsomol, nous ferons de vous un exemple et nous extirperons de la racine ces rabbins fanatiques… Vous avez le choix : mourir par balle ou pourrir aux îles Solovki. »
C’est alors que Kratov remarqua Bachkov comme pour la première fois et l’apostropha à son tour. « Levez-vous, camarade, que je vérifie vos poches. Vous êtes peut-être l’un des émissaires du citoyen Schneersohn pour construire des mikvot et des Talmudei Torah, ou pour soutenir des contre-révolutionnaires ! »
Ce fut le moment où la patience de Bachkov céda. Il se leva, ôta son chapeau d’un geste sec et lança un mot à Kratov et à ses acolytes, en sortant de sa poche une carte officielle. Le visage de Kratov blêmit comme de la craie. Lui et ses trois hommes reculèrent de terreur vers le mur.
« Approchez et présentez votre carte », ordonna Bachkov à Kratov d’une voix froide comme la glace. L’autre était totalement décontenancé. « Ma carte… je l’ai laissée dans mon bureau », balbutia-t-il. Bachkov lui ordonna d’aller la chercher sur-le-champ. Il exigea également les cartes des autres, mais ceux-ci avouèrent n’en avoir aucune. « Vous devrez vous présenter demain aux bureaux de la GPU, auprès de l’enquêteur Iarmelov », leur dit-il.
Lorsque Kratov revint, carte en main, Bachkov lui ordonna de se présenter lui aussi le lendemain à l’enquêteur Iarmelov afin que celui-ci « lui rafraîchisse la mémoire sur les règles régissant les visites et les perquisitions chez les citoyens ».
Kratov commença à présenter des excuses et à implorer, mais Bachkov le congédia, lui et ses hommes, avec mépris. Après leur départ, il s’excusa auprès du Rabbi en qualifiant ces individus de « jeunes écervelés ». Le Rabbi lui fit ses adieux, et lorsque la porte se referma, il se leva pour réciter la prière du soir. Il savait que sans la rencontre providentielle que la Divine Providence lui avait ménagée deux jours auparavant dans ce train, cette soirée se serait terminée tout autrement. Par la grâce de D.ieu, le haut fonctionnaire communiste avait choisi, au moment décisif, d’ignorer sa fonction officielle et de se tenir du côté de ses aïeux — les ‘hassidim de nos saints maîtres — empêchant ainsi, du moins provisoirement, les persécuteurs de porter la main sur le Rabbi et son œuvre.
L’incident de l’hôtel survint le 12 Adar I 5687 (1927), deux jours seulement avant le Pourim Katan de cette même année — une date gravée en lettres de feu dans les annales de l’histoire d’Habad.
Sous étroite surveillance
En ce Pourim Katan 5687, le Rabbi se livra lui-même au bûcher des serviteurs de D.ieu, fixant d’un regard intense et résolu les yeux embrasés de ses persécuteurs — ennemis du judaïsme.
Après sept années de harcèlements et de menaces incessantes, sachant pertinemment qu’à tout instant les autorités et leurs auxiliaires de la Yevsektsia pouvaient s’emparer de lui afin d’étrangler son vaste réseau d’activités juives — et peut-être même, à D.ieu ne plaise, sa vie —, le Rabbi choisit de les affronter de front. D’un courage inouï, il se dressa devant eux en ce soir de Pourim Katan pour mener une guerre totale et sans merci.
Pour comprendre la portée de cet événement, il faut remonter en arrière.
Au mois d’Iyar 5684 (1924), quatre ans après le décès de son père — le Rabbi Chalom Dov Ber, le Rachab — et le début de son mandat en tant que sixième Rabbi de la lignée d’Habad, les autorités soviétiques contraignirent le Rabbi Yossef Its’hak à quitter Rostov-sur-le-Don — où il s’était réfugié avec son père et sa famille quelques années plus tôt, après avoir quitté la bourgade de Loubavitch, berceau des Rabbi d’Habad depuis un siècle, en raison de la Première Guerre mondiale — pour s’installer à Leningrad.
Ce déménagement forcé n’avait rien d’une faveur. Il procédait d’une intention clairement hostile : surveiller ses moindres faits et gestes. Il s’agissait en réalité d’un ultimatum sans équivoque : viens t’installer sous notre regard ou nous t’emprisonnons.
Trois ans plus tard, au début du mois d’Adar I 5687, le Rabbi se rendit secrètement de Leningrad à Moscou pour traiter plusieurs affaires urgentes concernant l’ensemble des Juifs de Russie. Il changea d’hôtel à plusieurs reprises, sachant que chacun de ses pas était soumis à une étroite surveillance des services de renseignement. C’est ainsi qu’il quitta l’hôtel Stara Vorovskaïa pour l’hôtel Sibirski.
L’une des personnalités avec lesquelles le Rabbi entretenait de bons rapports à cette époque était A. Fouks, président de la communauté juive de Moscou et homme d’influence dans les milieux du pouvoir. Pendant le séjour du Rabbi à Moscou, Fouks fut convoqué dans les bureaux de la police politique de la ville.
« Au début du mois d’Adar I 5687, le Rabbi de Loubavitch se trouvait à Moscou », rapporta Fouks par la suite dans le recueil HaTamim. « J’ai alors été convoqué à la GPU, qui m’a interrogé pour savoir s’il était exact que le Rabbi Schneersohn se trouvait actuellement à Moscou, qu’il avait collecté une importante somme pour l’entretien d’institutions religieuses et qu’il organisait des centaines de jeunes pour le maintien des institutions religieuses juives à travers tout le pays — des centaines de milliers de Juifs, ‘hassidim et mitnagdim confondus, lui obéissant et lui vouant respect. »
Fouks comprit à la nature des questions et au ton de l’entretien que la GPU délibérait sur le cas du Rabbi et que la situation était des plus graves. Il répondit : « Le Rabbi Schneersohn, je le connais depuis de nombreuses années comme un homme engagé dans l’amélioration de la condition des Juifs. J’ai connu son père, le célèbre Rabbi — le Rachab —, qui était à la tête de toute l’action publique juive et se rendait fréquemment à cet effet dans la capitale. Lorsque j’étais étudiant à l’université de Leningrad, j’ai même rencontré son grand-père — le Rabbi Maharach —, qui risqua alors sa vie en rendant visite aux ministres les plus redoutables à propos des pogroms de Kiev et de Nijine, et parvint par son intelligence et son courage à calmer les esprits. Le Rabbi Schneersohn actuel, poursuivis-je, est un homme d’envergure au sens plein du terme. J’ignore s’il soutient des institutions religieuses, mais si c’est le cas, vous n’y trouverez assurément aucune infraction à la loi. Je sais qu’il est actuellement à Moscou, mais j’ignore le but de sa venue. »
De retour chez lui, Fouks convoqua l’un des proches du Rabbi et lui transmit un message pressant : quitter Moscou le plus vite possible et rentrer à Leningrad. « Le lendemain, ajoute Fouks, je rencontrai à nouveau ce proche et lui demandai si le Rabbi était parti. Sa réponse fut vague. Je compris que mon conseil n’avait pas été suivi — et j’en fus peiné. »
Le Rabbi prit certes la mise en garde de Fouks au sérieux, mais il ne la laissa pas dicter ses prochains pas. Il fit savoir à ses proches que le Farbrenguen prévu pour le lendemain soir, Pourim Katan, se tiendrait comme prévu.
Entre la vie et la mort
Le Farbrenguen devait se tenir dans la « deuxième salle » de la grande synagogue Arkhipova, au cœur de Moscou. Officiellement destiné aux étudiants de la section locale de Tiferet Ba’hourim — un réseau éducatif juif clandestin animé par des ‘hassidim du Rabbi avec son soutien et son encouragement —, il réunissait des centaines de jeunes Juifs de toute la Russie qui ne pouvaient ou ne souhaitaient pas relever le défi de la clandestinité totale qu’impliquait l’enseignement en Yéchiva souterraine.
La plupart du temps, ces jeunes gens étudiaient dans des écoles publiques ou des universités, et se retrouvaient en fin d’après-midi ou en soirée pour étudier ensemble la Torah, l’ésotérique et le ‘hassidisme.
À la tête de la section moscovite de Tiferet Ba’hourim se trouvait alors le Gaon Rav Yaakov Landa, qui deviendrait plus tard le premier Grand Rabbin de Bneï Brak.
C’est donc avec ces étudiants que le Rabbi avait l’intention de se réunir. Mais en pratique, l’accès au Farbrenguen serait libre et ouvert à tous.
À l’heure prévue, la salle était bondée de dizaines d’étudiants de Tiferet Ba’hourim de Moscou, auxquels s’étaient joints de nombreux ‘hassidim et proches. Mais parmi ces derniers se trouvaient aussi quelques figures obscures dont le seul but était d’espionner, de documenter et de nuire.
Fouks lui-même, en dépit de sa pleine conscience du grave danger pesant sur le Rabbi — danger dont il avait lui-même alerté —, se retrouva à ce Farbrenguen à la synagogue Arkhipova.
Voici son témoignage : « En ce jeudi soir, alors que je marchais avec des connaissances, nous vîmes la synagogue loubavitchienne illuminée de nombreuses bougies, remplie de monde jusqu’à déborder, et une foule nombreuse qui, ne pouvant entrer, se tenait dans le vestibule et sur les marches. On nous dit que le Rabbi de Loubavitch prenait la parole depuis la bimah, et que puisque c’était la nuit de Pourim Katan, il y aurait un repas festif après le discours.
« En entendant cela, un frisson parcourut tout mon corps. Au même moment, je me dis que ce Rabbi avait hérité de la force de caractère de son arrière-grand-père — le Rabbi Maharach —, qui avait risqué sa vie pour se dresser devant les pires tyrans de l’ancien régime, au bénéfice du peuple d’Israël.
« M. Vondel et moi entrâmes pour écouter le discours. Je vis le Rabbi assis à la bimah, prenant la parole d’une voix puissante. Il expliquait que le miracle de Pourim était advenu grâce à la vigueur des enfants d’Israël en cette génération-là, qui refusèrent d’obéir au roi — sur conseil de ses ministres — et de s’assimiler au peuple d’Assuérus.
« Ce qui avait permis au peuple de tenir ferme dans l’épreuve, c’étaient les vingt-deux mille jeunes enfants d’Israël, disciples de Mardochée, qui, lorsque le décret d’interdiction d’étudier la Torah fut promulgué, avaient dit à Mardochée : « Nous sommes avec toi, que ce soit pour vivre ou pour mourir » — et ce furent les enfants et les jeunes qui vainquirent Haman le méchant, chef des chefs. Cette guerre spirituelle est une guerre éternelle qui se déroule en chaque génération et en chaque lieu ; seul le maintien de l’étude de la Torah par les enfants nous permettra de tenir, comme il est écrit : « De la bouche des nourrissons et des enfants Tu as établi Ta force… pour faire taire l’ennemi et le rebelle ».
« Le contenu du discours, l’ardeur de l’orateur qui ne tenait aucun compte du danger que représentait un tel propos, et l’attention soutenue des auditeurs — tout cela produisit sur moi une impression profonde. Je voulais entendre la suite, mais j’aperçus des hommes que je soupçonnais d’être des espions — et je quittai les lieux. »
Contrairement à Fouks, les ‘hassidim présents ne se contentaient pas de soupçonner. Ils savaient parfaitement qui parmi les assistants ne leur appartenait pas — indicateurs ou agents secrets. Ils en avaient informé le Rabbi dès le début du Farbrenguen, pour qu’il soupèse bien ses paroles.
Mais cette fois, ces avertissements ne trouvèrent pas d’écho chez le Rabbi. Il choisit — en dépit du danger évident et tangible — de clamer à pleine voix la vérité juive, avec toute la ferveur et la puissance dont il était capable.
Il faut noter que ce que Fouks percevait comme un « discours » passionné et impressionnant n’était en réalité qu’un ma’amar ‘hassidique — une parole du D.ieu vivant — portant sur le verset du Rouleau d’Esther : « Et les Juifs confirmèrent et prirent sur eux ce qu’ils avaient commencé à faire. »
Ils veulent anéantir les Juifs
Le danger colossal que le Rabbi prenait sur lui lors de ce Farbrenguen public au cœur de Moscou ne l’incita nullement à freiner ni à s’atténuer, ne serait-ce que quelque temps.
C’est l’inverse qui se produisit. Un mois plus tard, lors du Farbrenguen de Pourim — qui se tint chez lui à Leningrad —, le Rabbi revint à la charge contre les persécuteurs du judaïsme, en tête desquels la Yevsektsia, qu’il désignait comme le principal agent de la persécution des Juifs et du judaïsme. Voici comment il ouvrit ses propos avec émotion devant l’assemblée :
« Frères juifs en général, et nos proches et Temimim en particulier. Nous tous, les Juifs qui nous trouvons en Russie, nous sommes dans la même situation que nos ancêtres à leur sortie d’Égypte. Le désert de tous côtés, la mer devant, et Pharaon avec son armée derrière. Chaque Juif doit savoir — et chacun le rapportera en mon nom à ses proches — que selon les lois du gouvernement, chaque Juif est autorisé à observer toutes les Mitsvot sans aucune entrave. Chacun peut confier son fils à un mélamed pour apprendre la Torah.
« Frères juifs. Le désert désolé est de tous côtés, et les Égyptiens — la Yevsektsia — poussent par derrière. Notre situation est très amère et nous n’avons aucune voie ni aucun choix, sinon de nous jeter dans l’océan du sacrifice de soi, dans l’océan de la confiance en D.ieu.
« Chaque Juif qui se trouve en Russie — sans distinction de communauté, d’âge ou de statut, propriétaires et intellectuels — doit se souvenir de la période de l’Inquisition, où des Juifs furent brûlés et massacrés pour la Torah et les Mitsvot. Chaque Juif doit simplement dire qu’il est juif, et le montrer par un acte concret — la fondation d’un heder. Que chaque Juif grave ce moment dans sa mémoire.
« Juifs ! Venez et jetons-nous dans le feu du sacrifice de soi. Que chacun se souvienne que lorsqu’on enlèvera ses enfants, c’est qu’on voudra nous rendre tous stériles, à D.ieu ne plaise. On nous oblige tous, sans distinction — Rabbanim, bouchers rituels, instituteurs, propriétaires, commerçants, colporteurs, juristes, médecins, hommes et femmes. Tous ensemble doivent savoir que nous sommes juifs et que nous allons sacrifier nos vies véritablement — quitte à être brûlés, à D.ieu ne plaise, pour la Torah et les Mitsvot, pour mériter des enfants et des petits-enfants.
« Juifs ! Expliquez-vous les uns aux autres la situation terrifiante — jusqu’où ces scélérats, la Yevsektsia, que leur nom soit effacé, nous ont menés. Rappelez-vous qui est votre ennemi. Que chacun éveille en lui le sentiment divin qui réside en lui et combatte l’ennemi amer — la Yevsektsia, que son nom soit effacé.
« Les Juifs ont beaucoup souffert, et en chaque génération on se lève pour nous anéantir, mais le Saint Béni soit-Il nous sauve de leurs mains. Et assurément D.ieu béni soit-Il nous aidera à présent aussi — mais que chacun connaisse sa situation. On veut, à D.ieu ne plaise, anéantir les Juifs. Souvenez-vous et sauvez-vous pendant qu’il est encore temps de se sauver. Établissez des heder, allez dans les synagogues et étudiez-y chaque jour, tenez-vous à la voie d’Israël notre père et D.ieu vous accordera des enfants et des petits-enfants. »
Quand tu verras le corps en flammes
Les paroles du Rabbi plongèrent les participants dans une stupeur totale. Le Rav Eliahou ‘Haïm Althouz — ‘hassid dévoué au Rabbi, l’un des dirigeants de l’activité juive clandestine en Russie, qui périt aux mains des nazis à Riga le 10 Kislev 5702 (1941), que D.ieu venge son sang — présent à ce Farbrenguen, écrivit par la suite à ses proches sa propre description des événements, publiée dans Likkouteï Dibbourim :
« Ce que nous entendîmes et vîmes lors de ce repas de Pourim — nous ne l’avions jamais entendu ni vu, ni nous de toute notre vie, ni nos pères, ni les pères de nos pères. Des paroles terribles, semant la terreur dans le cœur de ceux qui les voyaient et les entendaient…
« À minuit, il se leva au milieu du repas, porta ses mains à sa chemise pour la dégager de sa poitrine, et frappa son poing contre son cœur mis à nu, avec une grande et puissante vigueur. Il m’appela par mon prénom pour que je m’approche, et je m’avançai promptement pour l’entendre, et il me dit ces mots : « Eliahou-‘Haïm, Eliahou-‘Haïm, l’année passée je vous avais dit d’écrire, et vous n’avez pas écouté ma voix, et c’est pourquoi vous avez eu des épreuves toute l’année. Maintenant je vous dis d’écrire dans toutes les villes et bourgades, en ces termes : ‘Nous avions un Rabbi — il désignait son père, le Rachab —, et il nous a laissé après lui un fils… et il a ordonné d’écrire en son nom : que celui qui a un fils et le confie pour l’étudier dans les écoles de la Yevsektsia — ne verra pas la fin de l’année…’. L’écrirez-vous ? Rappelez-vous ce que je vous dis ! » »
Il répéta ces paroles plusieurs fois, et plusieurs fois il frappa fortement son poing contre son cœur, son âme sortant littéralement de lui en parlant. Il m’appela de nouveau et dit, avec un visage jaune et souriant : « Quand vous verrez le corps en flammes, n’ayez pas de pitié… Préservez la tête. »
Le Rav Althouz poursuit dans son bouleversant récit : « La peur et la crainte s’abattirent sur nous tous, car tout esprit ne peut supporter cela, et la force de résistance s’épuisa, et nous ne pouvions nous retenir d’entendre des paroles aussi acérées et brûlantes. La peur que nous ressentions était double. Premièrement, parce qu’il nous prophétisait des avenirs terrifiants et effrayants pour le cœur de l’auditeur, et chaque parole qu’il prononçait nous faisait littéralement rendre l’âme, de sorte que nous étions contraints — contre toute bienséance — de l’interrompre au milieu de son propos. Et deuxièmement, parce que nous savions et voyions de nos yeux les agents envoyés par la Yevsektsia pour écouter ce qu’il nous dirait en ce Pourim ; ils se tenaient tout au bout de la table, face à lui, et entendaient chaque parole sortant de sa bouche sainte. Et le grand danger qui pesait sur lui — que D.ieu nous en préserve — de la part de ces malfaisants ne nous était pas caché, car lui-même savait qu’à Leningrad, pas un seul jour de la semaine ne s’écoulait sans que ces scélérats envoient des espions dans sa maison ouverte et accueillante, pour connaître ce qui s’y passait et ce qu’il nous disait, à nous ses ‘hassidim.
« Mais en cette nuit, quelque chose changea en lui, et sans tenir compte le moins du monde de ceux qui se tenaient face à lui, il les maudit en face, à maintes reprises, et chaque fois qu’il citait leur nom, il ajoutait en yiddish : di Yevsektsia yme’h chemam — ikh veiss az zeï zenen do, ikh hob far zeï keïn moire nit — « La Yevsektsia que son nom soit effacé — je sais qu’ils sont là, je n’ai aucune crainte d’eux. » »
Dans les griffes des bourreaux
En effet, quatre mois seulement après le ma’amar retentissant de Moscou et trois mois après le Farbrenguen tumultueux de Leningrad, toutes les craintes et les angoisses se matérialisèrent.
Dans la nuit du 15 Sivan 5687 (1927), une délégation de mauvais anges fit irruption au domicile du Rabbi, sema la terreur parmi les habitants de la maison, puis conduisit le Rabbi à la tristement célèbre prison Chpoulrki de Leningrad.
Dix-huit jours durant, le Rabbi demeura en détention. Il y endura des souffrances physiques et morales incessantes — interrogatoires, menaces, brutalités physiques, humiliations — tandis que ses droits les plus fondamentaux lui étaient niés et qu’en toile de fond résonnaient sans cesse des coups de feu annonçant l’exécution de prisonniers. Et lui, le saint, oscillait comme dans une fronde terrible entre la réalité menaçante, humiliante et désespérante, et son monde intérieur élevé, combatif, fort en esprit.
L’une des précieuses héritages que nous a laissés la saga de l’arrestation et de la délivrance est le récit en première personne que le Rabbi Yossef Its’hak écrivit lui-même environ un an après sa sortie des ténèbres vers la lumière. Dans sa Reshimat haMa’asar — le journal de sa détention —, il décrit la nuit de son arrestation et ses deux premiers jours de captivité, nous offrant un aperçu de son état d’âme sublimé et du monde limpide de ses pensées et de ses sentiments.
Niet ! Non !
Le jeudi, 1er Roch ‘Hodech Tamouz, le Rabbi fut appelé dans la salle d’interrogatoire. Cette fois, l’agent de la Yevsektsia qui l’avait conduit à sa détention lui présenta un document officiel portant les lignes suivantes.
Sur la ligne supérieure étaient inscrites les deux mots terribles : « Mort par fusillade ». Mais une ligne de rature les traversait, avec en regard le mot : « Niet ». Non.
Sur la ligne du milieu était écrit : « Dix ans d’exil à Solovki ». Là encore, une ligne de rature — et le mot « Niet ». Non.
Sur la ligne inférieure était écrit : « Trois ans d’exil à Kostroma ». Ces mots-là n’étaient pas biffés : c’était la peine allégée désormais prononcée contre le Rabbi, dont le but était de l’éloigner le plus possible de ses cercles d’influence.
La ville de Kostroma est située sur les rives de la Volga, à quelque trois cent cinquante kilomètres au nord-est de Moscou. C’était alors une grande ville, mais seule une centaine de familles juives, pour la plupart très modestes, y résidaient.
Le dimanche 3 Tamouz, vers vingt heures, une foule juive nombreuse se pressa sur le quai de la gare de Leningrad. Les pas du Rabbi étaient escortés par un groupe imposant et menaçant de gardes comprenant des policiers, des soldats et des agents de la GPU.
Et, distinction infinie mise à part, trois de ses proches l’accompagnèrent pour le suivre en exil : sa fille cadette, Mme ‘Haya Mouchka — future Rabbanit de Loubavitch, que son âme soit liée au faisceau de la Vie —, son gendre le Rav Chemariyahou Gourarya, et le fidèle ‘hassid Rav Eliahou ‘Haïm Althouz.
Seuls nos corps ont été livrés à l’exil
Dans ces instants si délicats, après la longue série d’épreuves endurées, on aurait pu s’attendre à ce que le Rabbi adopte la plus grande retenue, calcule chacun de ses gestes et pèse soigneusement chaque parole. Mais ce qui se passa fut exactement l’inverse.
Un instant avant de monter dans le wagon, le Rabbi se tourna vers la foule immense — qui l’entourait d’un amour infini, mais aussi d’une immense peine — et prononça à voix haute un discours aux accents de feu, d’une audace inégalée :
« Nous adressons une prière à D.ieu Tout-Puissant — « Que l’Éternel notre D.ieu soit avec nous comme Il fut avec nos pères ; qu’Il ne nous abandonne pas et ne nous délaisse pas » —, en quoi résident à la fois une supplication et une promesse : que D.ieu béni soit-Il soit avec nous comme Il fut avec nos pères, même si nous ne pouvons nous comparer à nos pères, qui ont sacrifié leur vie véritablement pour la Torah et les Mitsvot. Et comme le dit la formule célèbre prononcée par l’un de nos saints ancêtres — il désignait son père, le Rachab — à l’époque où le gouvernement exigeait des Rabbanim d’introduire des changements dans l’éducation : « Ce n’est pas de notre plein gré que nous sommes sortis d’Eretz Israël, et ce n’est pas par nos propres forces que nous y retournerons. Notre Père et notre Roi béni soit-Il nous a exilés de notre terre et nous a envoyés en exil, et c’est Lui béni soit-Il qui nous délivrera et rassemblera nos dispersés des quatre coins de la terre, pour nous conduire la tête haute, par le biais de notre juste Machia’h et de mes prophètes, ne faites pas de mal… »
« Mais que tous les peuples sur la face de la terre sachent que seuls nos corps ont été livrés à l’exil et à l’asservissement des nations, et que nos âmes, elles, n’ont pas été livrées à l’exil et à l’asservissement des nations. Nous avons l’obligation de proclamer ouvertement, aux yeux de tous, qu’en tout ce qui touche à notre religion, à la Torah d’Israël, à ses Mitsvot et à ses coutumes, nul ne peut nous imposer sa volonté, et nul pouvoir coercitif n’a le droit de nous asservir. Nous devons proclamer avec toute la force de l’entêtement juif, et avec toute la force du sacrifice de soi juif, à travers les millénaires — « Ne touchez pas à mes oints et ne faites pas de mal à mes prophètes ! » »
La bonne nouvelle de la libération
Les ‘hassidim, et à leur tête les membres du comité de sauvetage, ne se reposèrent pas un instant. Ils étaient déterminés à poursuivre leur combat jusqu’à obtenir la libération complète du Rabbi. Une vaste campagne fut menée auprès des plus hautes instances de Russie, et avec le concours du Rav Mordékhaï Doubine — député au Parlement letton, ‘hassid d’Habad et l’une des figures religieuses les plus actives de l’époque — ainsi que des autres instances internationales impliquées dans l’affaire, ils obtinrent par la volonté de D.ieu ce qu’ils demandaient.
La grande nouvelle parvint le mardi 12 Tamouz, alors que le Rabbi se présentait aux bureaux de la GPU de Kostroma pour sa comparution hebdomadaire habituelle, en compagnie du Rav Althouz. Ce jour-là était un « jour férié » en Russie, et les bureaux étaient presque entièrement déserts. Néanmoins, par une Providence particulière, un fonctionnaire de la GPU était présent, et c’est lui qui annonça au Rabbi Yossef Its’hak et à son accompagnateur l’ordre de libération qui venait d’être reçu par télégramme de Moscou.
Le 12 Tamouz est également le jour de naissance du Rabbi Yossef Its’hak (en l’année 5640 — 1880), un jour où selon nos Sages « la chance du maître du jour est au zénith ». Comme il est admirable et symbolique que ce soit précisément en ce jour de grâce personnel et universel que le Rabbi — et avec lui le monde juif tout entier — eut la joie d’apprendre sa délivrance !
Comme ce jour-là était un « jour férié » en Russie, le Rabbi dut attendre jusqu’au lendemain pour recevoir en main propre son document de libération. Depuis lors, la Fête de la Délivrance est célébrée pendant deux jours consécutifs — 12 et 13 Tamouz — : le jour de la bonne nouvelle et le jour de la libération effective.
Le jeudi 14 Tamouz, le Rabbi quitta Kostroma en homme libre, et le vendredi 16 Tamouz il rentra chez lui à Leningrad.
Je ne vendrai pas mes souffrances
Ce chapitre sombre et d’une majestueuse grandeur ne s’acheva entièrement que quelque trois mois plus tard — après les fêtes de Tichri 5688 (1927) —, lorsque le Rabbi quitta définitivement la zone de danger et franchit la frontière de la Russie en direction de Riga, en Lettonie, et des autres étapes de sa vie qui furent toutes une longue et ininterrompue saga de sacrifice de soi. Avec sa délivrance, le monde juif retrouva sa sainte direction — dévouée et pionnière —, qui allait se prolonger encore une vingtaine d’années.
Le Rabbi continua depuis hors de ses frontières l’œuvre sacrée du renforcement du judaïsme de Russie, par diverses voies. Après son départ de ce monde en l’année 5710 (1950), son gendre et successeur — le Rabbi de Loubavitch de sainte mémoire — la continua par le biais d’un réseau clandestin de ‘hassidim et de fidèles qui firent tout ce qui était en leur pouvoir pour que la braise d’Israël ne s’éteigne pas — jusqu’à la chute du Rideau de Fer communiste il y a quelque trente-cinq ans, après laquelle la braise se ralluma et devint un brasier qui diffuse la lumière du judaïsme à travers toute l’étendue de la Russie, grâce à des centaines d’émissaires qui ont érigé un empire de Torah et de crainte du Ciel, faisant revenir des milliers de baalei techouva.
Et pour refermer ce long et bouleversant chapitre, rien n’est plus juste que de le faire avec la formule emblématique du Rabbi Yossef Its’hak lui-même — prononcée depuis son nouveau domicile à Riga, lorsqu’il évoqua la période de son incarcération : « Si quelqu’un m’offrait un milliard pour acheter à l’avance une seule seconde de souffrance — je n’achèterais pas. Et si quelqu’un voulait m’acheter pour un milliard une seule seconde de mes souffrances passées — je ne vendrais pas. »
Le 12 Tamouz 5759 (1999) marquait le départ de Rav Dr. Nissan Mindel, secrétaire personnel du Rabbi et l’un des grands artisans de la diffusion de la ‘hassidout Habad en langue anglaise. Né le 2 Nissan 5672 (1912) à Riga, en Lettonie, il traversa les tempêtes du XXe siècle guidé, selon ses propres mots, par une Providence divine qui le conduisit pas à pas jusqu’au service des Rabbis de Loubavitch. Son œuvre littéraire, ses traductions et son dévouement indéfectible demeurent un héritage vivant pour les générations qui lui succèdent.
Les premières années et la rencontre avec Habad
Rav Dr. Nissan Mindel naquit le 2 Nissan 5672 (1912) à Riga, en Lettonie, de Rav Yaakov Its’hak et Mme Bunya Mindel. Dès l’âge de quinze ans, il étudiait à la Yéchiva Torah Im Derech Eretz, un établissement qui conjuguait l’étude de la Torah et les disciplines profanes, sous la direction de Rav ‘Haïm Morde’haï Hodakov. Le programme, fondé sur l’enseignement de Rav Chimchon Raphaël Hirsch, encourageait les élèves avancés à poursuivre leurs études universitaires tout en demeurant attachés à la Torah, aux Mitsvot et à la crainte du Ciel.
C’est après la libération du Rabbi précédent de prison, en 1927, le 13 Tamouz, que le Rabbi quitta la Russie pour s’installer à Riga. Reb Nissan commença alors à fréquenter les Farbrenguen du Rabbi. Lors de sa première présence, la foule était si nombreuse qu’il dut s’accrocher à une porte pour apercevoir le Rabbi — et le visage de ce dernier s’imprima en lui pour toujours.
Cette même année, le frère de Reb Nissan devait partir de Riga pour l’Argentine. Son oncle, le ‘hassid Reb Avroham Nemtsov — qui deviendrait plus tard son beau-père —, lui conseilla d’entrer en Ye’hidout auprès du Rabbi précédent, et Reb Nissan l’accompagna. Il confia plus tard : « Cette Ye’hidout fut la raison principale qui me rapprocha du Rabbi. »
Études universitaires et vie en Angleterre
En 1930, Reb Nissan s’établit en Angleterre où il obtint un Bachelor et une maîtrise de l’Université de Manchester. Il reçut ensuite son doctorat en langues sémitiques de l’Université Columbia, à New York. En 1937, il épousa Mme Ne’ha Nemtsov et s’associa aux affaires de son beau-père en Angleterre.
Secrétaire du Rabbi précédent
C’est Rav Hodakov qui recommanda chaleureusement le Dr. Mindel au Rabbi précédent. Après s’être renseigné sur son parcours, le Rabbi précédent lui confia d’abord l’enseignement dans les classes supérieures de la Yéchiva Torah Im Derech Eretz à Riga, poste qu’il occupa plusieurs mois.
Rav Hodakov lui proposa ensuite de traduire des récits ‘hassidiques en anglais — une tâche pour laquelle le Dr. Mindel était singulièrement qualifié, car si nombre de professionnels pouvaient traduire du yiddish ou de l’hébreu vers le russe, très peu maîtrisaient suffisamment l’anglais. Le premier récit qu’il traduisit portait sur Reb Gavriel Nossé ‘Hein, le célèbre ‘hassid du Rabbi Alter.
La proposition de devenir secrétaire du Rabbi précédent lui parvint lors d’un appel téléphonique de Rav Hodakov, alors qu’il rendait visite à ses parents en Lettonie. Sa première réaction fut le refus : le Rabbi se trouvait à Otwock, en Pologne, et cette destination lui semblait hasardeuse. Une deuxième sollicitation ne fit pas fléchir sa résistance — il invoqua l’opposition de son épouse, qui considérait la Pologne comme un piège mortel, et formula des exigences excessives pour décourager Rav Hodakov.
Lors d’un troisième appel, le poste lui fut offert à titre d’essai, pour un ou deux mois, avec une rémunération convenable. Son épouse lui suggéra finalement d’accepter pour une courte période. Il se rendit à Otwock avant Roch Hachana. Ce séjour provisoire se prolongea jusqu’après Pessa’h, puis d’encore six mois à la demande du Rachag, gendre du Rabbi précédent. Le Dr. Mindel demeura à Otwock jusqu’au Roch ‘Hodech Elloul 1939.
Durant cette période, il étudia le Tanya avec le mazkirde la cour, le ‘hassid Reb Ye’hezkel (Chatché) Féiguine, que D.ieu venge son sang. Il vécut également à la Yéchiva Tom’hei Tmimim, dont il géra les affaires et dont il publia le bulletin intérieur, « Yéchiva Chel Matoh ». L’empreinte de cette Yéchiva fut si profonde qu’après la Seconde Guerre mondiale, il éprouva une douleur intense à l’évocation de sa disparition.
La fuite de Riga vers la Suède
À la fin de l’été 5699 (1939), les frères Hecht — Rav Chelomo Zalman et Rav Avroham Hecht, de mémoire bénie — reçurent l’ordre du consulat américain de quitter Otwock pour les États-Unis. Le Dr. Mindel, dont le visa expirait dans deux semaines, entra en Ye’hidout auprès du Rabbi précédent pour obtenir sa permission de partir. Le Rabbi la lui accorda avec sa bénédiction. Traversant Varsovie dévastée, il put encore alerter son cousin et l’enjoindre de quitter immédiatement Otwock.
Lors de ‘Hanouka 1940, le Dr. Mindel retrouva Rav Hodakov, qui lui révéla que le Rabbi précédent se trouvait à Riga, réfugié dans un sanatorium, et lui demanda son aide pour obtenir les documents nécessaires auprès de Washington afin de permettre au Rabbi de s’embarquer vers les États-Unis.
Le Dr. Mindel se souvint : « Quand la guerre éclata, le Rabbi traversait Varsovie et des bombes tombaient tout autour de lui. Les nazis le recherchaient. Il se cachait et devait changer de refuge chaque soir. À un moment, des officiers nazis se présentèrent avec des documents autorisant le transfert du Rabbi — mais les membres de la famille refusèrent d’y croire. Lorsqu’il devint évident que ces papiers émanaient réellement du gouvernement américain, la famille les laissa les escorter jusqu’au train. » La raison de cette étrange bienveillance nazie était simple : à ce stade, l’Allemagne ne souhaitait pas que les États-Unis entrent en guerre et accédait donc à leurs requêtes concernant le Rabbi précédent.
Le groupe qui quitta Riga pour les États-Unis via la Suède comprenait onze personnes : le Rabbi et la Rabbanit ; la mère du Rabbi, la Rabbanit Chterna Sara ; l’accompagnatrice du Rabbi, Mme Mania Rosan ; le Rachag, son épouse et leur fils ; Rav Hodakov et son épouse ; le secrétaire Reb ‘Haïm Lieberman ; et le Dr. Mindel. Le voyage se fit en avion — aucun bateau ne reliait alors Riga à la Suède. Le petit appareil ne comptait que dix-huit sièges. Les passagers n’emportaient presque rien, hormis des bagages à main et les manuscrits que le Rabbi portait lui-même. Des places étant disponibles, le Rabbi ordonna qu’elles fussent attribuées à sept autres Juifs, leur sauvant ainsi la vie.
À leur arrivée à Stockholm, ils rejoignirent le port de Göteborg, où ils embarquèrent sur le Drottningholm à destination de New York.
L’arrivée aux États-Unis
Le 9 Adar II 5700 (1940), le Dr. Mindel arriva à New York aux côtés du Rabbi précédent et de sa suite. Dès le lendemain, le Rabbi le fit appeler pour s’enquérir de son confort — la chambre du Dr. Mindel au Greystone Hotel servait de bureau le jour et de chambre à coucher la nuit. Le Rabbi lui dit : « Un jeune homme doit prendre au moins un repas chaud par jour. »
Le Rabbi précédent chargea le Dr. Mindel de traduire le Tanya en anglais. Le RaMaCH — le gendre du Rabbi précédent, qui deviendrait le septième Rabbi de Loubavitch — arriva aux États-Unis en 1941, le 28 Sivan, et l’encouragea lui aussi vivement dans cette entreprise.
En 1942, le Rabbi précédent demanda au Dr. Mindel de tenter de retrouver les manuscrits et affaires laissés en Pologne. Un délégué letton les avait placés en lieu sûr avant la fuite : si l’argenterie et les objets précieux avaient péri dans les bombardements, les manuscrits, eux, avaient été sauvés. Le Rabbi précédent les remit au Dr. Mindel pour une nuit entière afin qu’il les fasse microfilmer.
Le Dr. Mindel évoqua cette nuit avec émotion : « Quand je reçus ces manuscrits et vis ce trésor inestimable, je ne pus fermer l’œil de la nuit. Parmi eux se trouvaient des écrits du RaMaCH, contenant des index thématiques de nombreux ouvrages de ‘hassidout, publiés dans les années suivantes. Ces index m’ouvrirent un monde nouveau. Chaque nuit, je m’y plongeais et cela transforma ma compréhension de la ‘hassidout Habad. »
La traduction du Tanya
« À cette époque, je reçus une leçon puissante sur la valeur du temps. Je travaillais dix-huit heures par jour jusqu’à avoir des migraines causées par l’intense concentration et le manque de sommeil. Après avoir étudié ces index suffisamment longtemps, je me sentis prêt à entreprendre la traduction du Tanya. Je demandai au gendre du Rabbi précédent, le RaMaCH, s’il acceptait de m’aider, et il acquiesça. La traduction du Tanya fut achevée en 5720-5721 (1960-1961). »
En 1958, lorsque le Dr. Mindel apporta au Rabbi le premier exemplaire imprimé du Tanya en anglais, le Rabbi fut visiblement ému. Puis il dit, en substance : « Le monde s’emballe aujourd’hui à cause du lancement du Spoutnik soviétique. Ce dont le monde devrait véritablement se réjouir, c’est la publication de cet ouvrage qui était un livre fermé pour l’Occident et qui est désormais ouvert à l’humanité entière, en accord avec la diffusion des sources de la sagesse au-dehors. »
De 1940 à 1944, le Dr. Mindel travailla au sein de deux ensembles d’institutions distincts : la Yéchiva Tom’hei Tmimim, sous la direction du Rachag, et les institutions du Merkos L’Inyanei ‘Hinnoukh, Mach’neh Israël et Agoudas ‘Hassidei Habad. Après un certain temps, il quitta son poste à la Yéchiva pour se consacrer entièrement aux autres institutions.
Rédacteur et auteur prolifique
Dès ‘Hanouka 1942, le Dr. Mindel fut nommé rédacteur de la publication yiddish « Talks and Tales » — appelée les « Chmuessen ». Il finit par en assurer seul l’intégralité du travail éditorial. Parmi les articles qu’il rédigea, celui qui l’impressionna le plus fut « Les merveilles de la nature », tant il exprimait de manière singulière la foi en la Providence divine. L’édition anglaise de « Talks and Tales » fut lancée peu après ; le Rabbi en révisait chaque numéro et y apportait corrections et commentaires, tandis que Rav Hodakov relisait l’édition yiddish des « Chmuessen ».
À son arrivée à New York en mars 1940, le Dr. Mindel s’établit à Long Beach, où il fut l’un des fondateurs du Young Israël de Long Beach. En 1962, il obtint un doctorat en philosophie de l’Université Columbia à New York, couronnant un parcours académique entamé à Manchester. Toutes ses œuvres furent publiées par la Kehot Publication Society, la maison d’édition officielle du mouvement Habad.
Sa production littéraire, d’une ampleur considérable, couvre des domaines aussi variés que la philosophie, la biographie, la liturgie et la littérature pour la jeunesse. Elle comprend notamment : le Tanya, première traduction officielle en anglais de l’œuvre fondatrice de Rav Chnéour Zalman de Liady ; « Rabbi Schneur Zalman de Liadi », biographie du fondateur du mouvement Habad ; « The Philosophy of Chabad », exploration des thèmes centraux de la pensée habadinique ; « Les Mémoires du Rabbi de Loubavitch », en trois volumes, retraçant les racines du mouvement Habad ; « The Letter & The Spirit », compilation de la correspondance en anglais du Rabbi Mena’hem Mendel Schneerson sur un large éventail de sujets juifs ; « My Prayer », en deux volumes, consacré à la prière juive ; « Our People », histoire du peuple juif en plusieurs volumes ; « The Storyteller », recueil d’histoires pour enfants ; « L’appel du Chofar », autre recueil pour la jeunesse ; « The Complete Story of Tishrei », consacré au mois de Tichri ; « The Complete Festival Series », sur les fêtes juives en plusieurs volumes ; et « The Commandments », synthèse des Dix Commandements.
Le Youd Chevat 5711 (1951), le Rabbi Mena’hem Mendel Schneerson assuma la direction de Habad, devenant le septième Rabbi de Loubavitch. Le Dr. Mindel poursuivit son travail au service du Rabbi, accomplissant auprès de lui les mêmes fonctions multiples qu’il avait exercées auprès de son prédécesseur.
Les sept lois noachides
En 1986, le Dr. Mindel travailla à la rédaction d’un ouvrage consacré aux sept lois noachides, intitulé « Kitzour Choul’han Aroukh pour les non-Juifs ». Cette publication était destinée aux non-Juifs afin qu’ils puissent l’étudier par eux-mêmes et en diffuser le contenu auprès de leurs proches.
Secrétaire du Rabbi : une fonction sans équivalent
À la suite du départ du Dr. Mindel, un article de Kfar Habad décrivit ainsi sa charge : « Le titre de « secrétaire du Rabbi » ne rend absolument pas compte de la tâche de Rav Mindel. Il ne s’agissait nullement d’un poste administratif au sens courant du terme. Il entrait régulièrement dans la pièce du Rabbi et méritait d’y recevoir Torah et guidance du grand dirigeant. Sa mission officielle consistait à rédiger les réponses du Rabbi aux milliers de personnes qui lui écrivaient en attente de son orientation personnelle. Deux fois par semaine, il entrait auprès du Rabbi pour recevoir la dictée d’une cinquantaine de lettres en moyenne — des lettres d’une richesse exceptionnelle sur des sujets de Torah et de service divin. »
Le Dr. Mindel nota un jour : « Chaque lettre est un livre en soi. » Des personnes de tous horizons — géants de la Torah, scientifiques, Juifs ordinaires — écrivaient au Rabbi dans leurs langues respectives. Les réponses étaient rédigées en hébreu, en yiddish, en anglais ou en russe. « Chaque lettre, chaque signe de ponctuation était relu par le Rabbi, et chaque mot était un monde entier. »
Un jour, le Dr. Mindel proposa au Rabbi d’utiliser un tampon pour signer certaines lettres standards — vœux de Roch Hachana, bénédictions pour des Bar-Mitsva ou des mariages — afin de lui faire gagner du temps. Le Rabbi rejeta l’idée avec bienveillance : « Comment puis-je envoyer des vœux sincères d’une manière aussi artificielle ? Et comment quelqu’un se sentirait-il en recevant de son Rabbi un courrier signé d’un tampon ? » Ce fut la fin de la discussion.
« Lettres et Esprit » : un monument épistolaire
Dans les années 5740 (1980), le Rabbi chargea le Dr. Mindel de classer l’ensemble des lettres en anglais. Il organisa des milliers de courriers et les prépara pour l’impression. En 1998, le premier volume de « Letters & Spirit », comptant 560 pages, fut publié. L’ouvrage rassemble les lettres du Rabbi sur des thèmes tels que les âmes en quête, la Terre Sainte, la vie de famille et la voie de Loubavitch. Dans son introduction, le Dr. Mindel analysa en profondeur les accomplissements du Rabbi, décrivit son rayonnement sur les Juifs comme sur les non-Juifs, et partagea ses propres expériences au service du Rabbi.
Mission à Moscou
En 1988, la bibliothèque du Rabbi Rachab fut retrouvée intacte à Moscou. Le Rabbi envoya une délégation en Russie pour en obtenir la restitution, composée du Dr. Mindel, de Rav Chelomo Cunin, principal Chalia’h de Californie, et de Rav Chalom Ber Levine, bibliothécaire en chef de la bibliothèque du Rabbi. Parlant couramment le russe, le Dr. Mindel était chargé des négociations avec les autorités soviétiques.
Avant leur départ, le Rabbi remit au Dr. Mindel une somme d’argent au nom du groupe entier pour la distribuer en Tsedaka en Russie, lui disant : « Puisque vous êtes le plus âgé, du moins en années, c’est à vous que l’on confie cette mission. » Le groupe quitta New York le 20 Tevet et rentra le 5 Chevat.
La Providence divine : un regard rétrospectif
Le Dr. Mindel conclut son récit de vie avec ces mots empreints de profondeur : « Aujourd’hui, après cinquante ans — lorsque je regarde en arrière vers les débuts de ma relation avec Habad — je réalise que, tout au long des années d’avant-guerre et des années d’errance pendant la guerre, la Providence divine me guidait pas à pas, jusqu’à ce que je me consacre au service de nos saints Rabbis pendant un demi-siècle. « Rabbot ma’hachavot belev ich ve’atzat Hachem hi takoum » — Nombreuses sont les pensées dans le cœur de l’homme, mais c’est le dessein de D.ieu qui prévaut. »
Né le 2 Nissan — hilloula du Rabbi Rachab —, le Dr. Nissan Mindel s’éteignit le 12 Tamouz, jour de naissance et de libération du Rabbi précédent, à qui il avait consacré toute sa vie et dont il avait été le secrétaire dévoué et le collaborateur polyvalent. Il laisse derrière lui sa fille, Mme Freida Chapiro de Crown Heights, épouse de Reb Chalom Ber Chapiro, ainsi que des petits-enfants qui œuvrent comme Chlou’him et éducateurs dans la voie de la Torah et de la ‘hassidout.
À l’occasion du 12-13 Tamouz, anniversaire de la libération du Rabbi précédent des prisons soviétiques, nous vous proposons une sélection d’anecdotes et d’enseignements tirés du Farbrenguen n° 12, traduits par le Rav Haïm Mellul. Ces récits, transmis de génération en génération par des ‘Hassidim et des disciples, éclairent la grandeur spirituelle du Rabbi Yossef Its’hak Schneerson et la profondeur de son lien avec chacun de ses fidèles. Ils offrent une fenêtre intime sur sa personnalité hors du commun, sa capacité à percevoir l’invisible et son souci constant de l’élévation de l’âme juive.
Le grand principe de l’éducation
Dans l’une de ses causeries, le Rabbi Rayats — Rabbi Yossef Its’hak Schneerson — raconte : « Lorsque j’étais enfant, mon père, le Rabbi Rachab, m’a enseigné, à plusieurs reprises, la Haggadah de Pessa’h. Il me l’enseignait, à chaque fois, un peu au-dessus de mes capacités, au-delà de ce que je pouvais intégrer. C’est là un grand principe de l’éducation et de l’enseignement. Il ne suffit pas de donner à l’élève ce qu’il peut assimiler. Il faut aussi développer ses capacités afin de lui permettre une intégration plus profonde. »
La Yéchiva et les cosaques
La Yéchiva Tom’heï Temimim fut fondée durant la semaine du mariage du Rabbi Rayats. Ce dernier en expliqua ainsi l’esprit, à propos de ses élèves : « En quoi un élève de la Yéchiva Tom’heï Temimim se distingue-t-il d’un simple ‘Hassid ? Le récit suivant permettra de le comprendre. L’épouse du tsar Nicolas de Russie était une proche parente du roi Guillaume de Prusse, qui invitait souvent le tsar et l’interrogeait sur la puissance militaire de la Russie. Dans son esprit, le roi Guillaume préparait déjà ce qui allait devenir la Première Guerre mondiale. Et le tsar Nicolas, qui ne se distinguait guère par la profondeur de son intelligence, lui révélait tous les secrets sécuritaires de son empire.
Le roi de Prusse se posait également une autre question, en vue de la guerre qu’il préparait contre la Russie : il voulait comprendre la grande puissance des cosaques. Il demanda donc à Nicolas : « Comment forme-t-on les cosaques ? » Le tsar lui donna alors cette réponse, dont découle un profond enseignement : « On ne forme pas un cosaque. On naît cosaque. » Vous devez comprendre ce que je veux dire. »
Je vous connais bien
Mendel Kafka, du Maryland, rapporte ce récit familial : « Mon arrière-grand-père, le Rav Moché Binyamin Kaplan, était étudiant à la Yéchiva Tom’heï Temimim Loubavitch de Berditchev, en Russie. Le Rabbi Rayats avait demandé au recteur de la Yéchiva de lui transmettre une photographie de chaque élève.
Beaucoup hésitèrent, craignant que les autorités soviétiques ne les découvrent et ne punissent ainsi leurs familles pour leur attachement à l’étude de la Torah. Mon arrière-grand-père, venu d’une autre ville et certain que l’on ne pourrait pas retrouver les siens, remit immédiatement sa photographie au recteur pour qu’il l’envoie au Rabbi Rayats.
Quelques années plus tard, il parvint à quitter l’Union soviétique — cette « vallée des larmes » — et s’installa en Eretz Israël. Il écrivit alors une lettre au Rabbi Rayats, qu’il n’avait jamais rencontré, lui demandant notamment : « Comment puis-je m’attacher à vous alors que je n’ai jamais vu votre visage ? » La réponse du Rabbi fut lapidaire : « Pour ma part, je vous connais bien. »
Mon arrière-grand-père ne parvint pas à saisir le sens de cette phrase — comment le Rabbi aurait-il pu le connaître, et même « bien » le connaître ? L’énigme ne se résolut que bien des années plus tard, après la disparition du Rabbi Rayats. Son secrétaire lui restitua alors sa photographie et lui révéla ceci : « De temps à autre, le Rabbi prenait toutes les photographies des élèves de la Yéchiva en sa possession. Il les regardait une à une et, pour chacune, prononçait quelques mots, comme s’il se parlait à lui-même. »
Il y a là un enseignement pour tous ceux qui n’ont jamais vu le Rabbi physiquement. Il est certain que le Rabbi connaît chacun de ses ‘Hassidim — et même mieux que « bien ». Puisse D.ieu faire que nous voyions son visage, avec la venue de notre juste Machia’h. »
Plus de doute
Le Rav Chlomo Sternberg, de Crown Heights, raconte : « Mon grand-père, le Rav Zalman Gourary, fut le secrétaire du Rabbi Rayats pendant une courte période. Un jour, le Rabbi lui fit savoir qu’il ne souhaitait pas accorder d’audience. Peu après, un ‘Hassid arriva et déclara qu’il devait absolument voir le Rabbi — c’était pour lui une question de vie ou de mort. Mon grand-père l’interrogea, et l’homme lui confia que sa foi était chancelante et qu’il avait besoin du Rabbi pour la raffermir.
Mon grand-père transmit la demande au Rabbi Rayats. En entendant le nom de ce ‘Hassid, le Rabbi sourit et demanda de le faire entrer. Le ‘Hassid s’approcha de la porte, observa le Rabbi pendant un quart de seconde, puis fit demi-tour et s’éloigna. Mon grand-père, stupéfait, s’exclama : « Sot ! Tu dis que ta foi est chancelante ! » L’homme répondit simplement : « C’est vrai, je n’ai pas eu la réponse à mes questions. En revanche, je n’ai plus de doute. Quand on voit le Rabbi, la vérité s’illumine et transforme toute la situation. » »
Les larmes du Rabbi
Le fils du Rav Yaakov Edelstein, Rav de Ramat HaCharon, rapporte : « Mon père nous a raconté, à de multiples reprises, un récit qui l’a profondément marqué, et qu’il tenait du Rav ‘Haïm Karp de Tel Aviv. Mon père et le Rav ‘Haïm étudiaient en binôme à la Yéchiva de Poniewecz. Dans sa jeunesse, le Rav ‘Haïm Karp avait été élève à la Yéchiva Tom’heï Temimim Loubavitch d’Otwock, dans la banlieue de Varsovie, auprès du Rabbi Rayats.
Cela se passa un soir de Roch Hachana, dans les années trente. Le Rabbi Rayats avait prolongé sa prière pendant un très long moment. Les élèves, parmi lesquels le Rav ‘Haïm, avaient achevé la leur et étaient allés prendre le repas de fête au réfectoire. À leur retour dans la salle d’étude, ils peinèrent à croire ce qu’ils voyaient : la nappe posée sur le pupitre du Rabbi était trempée de ses larmes, et sur le sol, celles-ci formaient une véritable flaque.
Le Rav ‘Haïm Karp confia à mon père que ce Roch Hachana ne quittait jamais son esprit. Chaque année, quand revenait cette fête, il revoyait littéralement les larmes du Rabbi devant ses yeux. Et mon père relatait toujours ce récit à ses disciples et à ses proches, pour expliquer ce qu’est véritablement la prière de Roch Hachana. De nombreuses années s’étaient écoulées — mais les larmes n’avaient pas séché. »
La santé du Rabbi
Le Rav Moché Leïb Rothstein, l’un des ‘Hassidim du Rabbi Rayats, lui rendit compte d’une rencontre émouvante : en ‘Hechvan 5702 (1941), il avait retrouvé à Chicago un groupe de neuf élèves de la Yéchiva Tom’heï Temimim de Varsovie, qui avaient réussi à fuir l’enfer nazi en gagnant Shanghai, en Extrême-Orient, où ils avaient obtenu des visas d’immigration pour le Canada. Arrivés en bateau au port de San Francisco, ils avaient pris le train pour Montréal. Lors d’un arrêt à Chicago, sans pouvoir descendre du train, ils avaient néanmoins pu recevoir la visite de ‘Hassidim locaux à bord. Le Rav Rothstein en était, et il écrivit ensuite au Rabbi Rayats :
« Ce matin, nous avons rencontré les élèves à la gare. Je les ai accompagnés pendant quelques arrêts. Ils n’ont pas pu sortir du train, mais les visiteurs ont pu les rencontrer et s’entretenir librement avec eux. Les Rabbanim et des chefs de famille les ont rejoints. À l’évidence, nos élèves avaient la bénédiction de D.ieu et ils ont fait forte impression sur les Rabbanim. Leur apparence était satisfaisante : bien habillés, ils portaient la barbe et un habit long, leur Talith Katan était visible, et ils sanctifiaient le Nom de D.ieu par leur seul comportement. »
La réponse du Rabbi Rayats fut bouleversante : « Vous m’avez fait revivre, à proprement parler, par vos propos réconfortants, qui sont un baume pour ma santé précaire — au-delà de tous les traitements du monde. »
Deux catégories
Le Rabbi Rayats avait parmi ses ‘Hassidim un grand commerçant, établi à Pétersbourg et prospère dans ses affaires, mais demeurant néanmoins un Juif ‘hassidique sincère. Lorsque sa fille unique fut en âge de se marier, il chercha pour elle un jeune homme profondément ‘hassidique, persuadé que sa fortune faciliterait la recherche. Mais chaque proposition se heurtait au désintérêt de la jeune femme. Lorsqu’il perdit patience, elle lui dit enfin : « En fait, je ne veux pas épouser quelqu’un d’aussi ‘hassidique que ceux-là. Je cherche quelqu’un qui sera aussi un homme d’affaires, qui connaîtra le monde et qui aura une ouverture d’esprit. »
Ces mots furent un coup terrible pour le père. Dans sa peine, il se rendit chez le Rabbi Rayats, qui lui accorda aussitôt une audience. Le Rabbi l’écouta et lui répondit : « Qu’a vu votre fille, à la maison ? Comment receviez-vous les ‘Hassidim qui venaient vous rendre visite ? Et quelle était votre attitude lorsque vous accueilliez un homme d’affaires ? Elle a constaté que vous honoriez le second bien davantage que le premier. Avec qui veut-elle se marier ? Avec quelqu’un qui appartient à la catégorie que vous honorez le plus ! Or, vous lui proposez maintenant ceux que vous honorez le moins. De manière toute naturelle, elle refuse. Ce n’est pas ce qu’elle veut. »
Faire le bien soi-même
À l’issue d’un repas de fête, le Rabbi Rayats versa du vin de sa coupe de bénédiction à chacun des présents. L’un des ‘Hassidim lui proposa de confier son verre à quelqu’un, afin qu’il distribue le vin à sa place. Le Rabbi Rayats répondit : « Il ne suffit pas de vouloir qu’une personne fasse du bien à une autre. Il faut aussi désirer faire ce bien soi-même. »
Le télégramme sans signature
Le Rav Yehouda ‘Hitrik raconte : « En 5687 (1927), nous habitions à Kharkov, chez les parents de mon épouse Keïla, fille du Rav Aharon Tumarkin, Rav de la ville. C’était un mois après le 12 Tamouz, date à laquelle le Rabbi Rayats avait été libéré des prisons soviétiques. Il s’était installé provisoirement à Malakhovka, un bourg de villégiature proche de Moscou, loin des agents du K.G.B. de Leningrad, qui n’avaient pas accepté de le voir leur échapper.
Le 12 Mena’hem Av, mon épouse donna naissance à notre fils aîné dans des conditions particulièrement difficiles. La vie de la mère et de l’enfant était en danger. Je me rendis à la poste et envoyai un télégramme à mon ami, le Rav Leïb Cohen, qui habitait à Moscou, lui demandant de se rendre au plus vite à Malakhovka pour solliciter la bénédiction du Rabbi Rayats.
Je craignais cependant d’établir par écrit un lien clair entre le Rabbi et moi, ce qui m’aurait exposé à des poursuites immédiates. Je n’ai donc pas signé le télégramme. J’ai simplement écrit : « Keïla fille de Ra’hel a un accouchement difficile. Bénédiction de miséricorde. »
Le Rav Leïb Cohen confia le télégramme à quelqu’un qui se rendait à Malakhovka, et celui-ci le remit au Rabbi. Le Rabbi Rayats en prit connaissance, passa la main sur son front et dit : « C’est un télégramme de Yehouda ‘Hitrik. » À cet instant précis naquit mon fils Tsvi Hirsch. »
(À noter : le Rav Leïb Cohen épousa par la suite la jeune sœur de mon épouse, la seconde fille du Rav Aharon Tumarkin, devenant ainsi mon beau-frère.)
Naissance miraculeuse
Le Rav Chlomo Yehouda Segal, de Jérusalem, descendant en droite ligne de Rabbi Moché, fils de l’Admour Hazaken, et son épouse la Rabbanit Yo’heved eurent quelques fils dans les années qui suivirent leur mariage. Puis, pendant une très longue période, la Rabbanit perdit tous les enfants qu’elle portait. Le couple en conçut une douleur profonde.
En 5697 (1937), la Rabbanit attendait de nouveau un enfant, mais les médecins diagnostiquèrent un problème et lui annoncèrent qu’elle devait se préparer à le perdre, comme les précédents. Elle adressa alors une lettre au Rabbi Rayats, qu’elle avait rencontré lors de sa visite à Jérusalem en 5689 (1929), pour solliciter sa bénédiction.
En réponse, le Rabbi Rayats écrivit au Rav Chlomo Yehouda Segal, son époux, une lettre dans laquelle il accordait sa bénédiction à leur fils aîné, le Rav ‘Haïm Chalom, à l’occasion de sa Bar Mitsva, ajoutant : « D.ieu, béni soit-Il, fera que la grossesse de votre épouse se passe bien. La naissance se fera en son temps et sera aisée, de la manière qui convient. L’enfant sera en bonne santé. »
C’est ainsi que naquit le Rav Moché Chmouel Shmelké Segal, de Bneï Brak. Devenu adulte, il se rendit chez le Rabbi, chef de notre génération, qui l’accueillit en audience. Il lui indiqua qu’il était né grâce à une bénédiction de son beau-père, et le Rabbi lui répondit : « À vous s’appliquent les termes du verset : « Avant de te créer dans la matrice, Je te connaissais. » »
Le nom céleste
Un jour, le Rabbi Rayats lança : « Chabbat, viens ici ! » Personne ne comprit à qui il s’adressait, jusqu’à ce qu’il désigne du doigt un jeune homme dans l’assistance. Celui-ci s’approcha et le Rabbi lui transmit ce qu’il avait à lui dire, avant d’ajouter : « Je t’ai appelé Chabbat parce que tu étudies actuellement par cœur le traité talmudique Chabbat. Dans les sphères célestes, tu es appelé Chabbat pour cette raison, et j’en fais donc de même. »
Le Rabbi Rayats ajouta ensuite : « Pour ma part, j’étudie le traité Mena’hot et, dans les sphères célestes, on m’appelle actuellement Mena’hot. »
Silence pendant la lecture de la Torah
En 5705 ou 5706 (1945 ou 1946), le Rabbi, chef de notre génération, entra dans la synagogue, se plaça près de la table de lecture de la Torah et déclara : « Je reviens de chez mon beau-père, le Rabbi, et il m’a demandé de vous transmettre qu’il a eu la visite de son père, le Rabbi Rachab. Celui-ci lui a posé la question suivante : « Comment est-il possible que, dans ta synagogue, on parle pendant la lecture de la Torah ? » »
Chalom Dovber Kovesh, 24 ans, fils du Chalia’h du Rabbi en Hongrie, a transformé une curiosité linguistique née pendant le confinement en une mission de rayonnement inédite. Ses courtes vidéos en arabe, qui expliquent le judaïsme avec simplicité et authenticité, totalisent des millions de vues dans le monde arabe. Portrait d’un jeune homme qui a grandi dans une maison de Chalia’h et porte cette mission dans chaque aspect de sa vie.
Une identité forgée entre deux mondes
Chalom-Dovber Kovesh est né et a grandi dans une maison marquée par la Chlih’hout — la mission d’émissariat. Son père, le Rav Chelomo Kovesh, est Chalia’h de Habad en Hongrie. Dès l’âge de 14 ans, Chalom Dovber a quitté le foyer familial pour étudier dans les Yéchivot Habad d’Anvers en Belgique, puis à Kiryat Gat en Israël. Il a ensuite obtenu sa semicha rabbinique à Hébron, la ville des Patriarches, avant de se lancer dans une aventure singulière : expliquer le judaïsme en langue arabe.
Le déclic du confinement
Dès son jeune âge, Chalom Dovber a cultivé une véritable passion pour les langues. Il attribue cet intérêt aux nombreux touristes qui fréquentaient le Beth Habad de ses parents, et aux étudiants en Chelih’hout qui s’y exprimaient dans une multitude de langues. Lorsque la pandémie de Covid-19 l’a contraint à rentrer en Hongrie, il a décidé de mettre à profit ce temps libre pour apprendre une nouvelle langue. Déjà à l’aise en hongrois, en anglais et en hébreu, il s’est tourné vers l’arabe. « Quand j’en ai parlé à mon père, il a souri et m’a dit que c’était une excellente idée. »
Hébron, la porte d’un autre monde
De retour en Israël pour ses études rabbiniques au sein de l’institution dirigée par le Beth Habad de Hébron, Chalom Dovber s’est retrouvé immergé dans un contact quotidien avec les Arabes de la région. Ce côtoiement a ravivé en lui le désir d’apprendre leur langue. Après ses heures de cours, il s’est consacré à l’étude de l’arabe avec un professeur professionnel. « Cet apprentissage m’a ouvert un monde entier, riche en nuances et en perspectives nouvelles sur la réalité qui nous entoure. »
Comprendre la pensée de l’autre
L’étude de l’arabe a permis à Chalom Dovber de pénétrer les modes de pensée arabes et la façon dont ses interlocuteurs perçoivent le monde et les Juifs. « Nous vivons dans un environnement entouré de locuteurs arabes. Surtout après le terrible massacre du 7 octobre, j’ai compris à quel point il est important d’entrer dans la tête de l’autre, de comprendre comment il pense et ce qui le motive vraiment. »
Deux antisémitismes, deux visages
Né en Hongrie et ayant vécu aussi en Israël, Chalom Dovber a observé de près les différences entre les formes d’antisémitisme. L’antisémitisme occidental, dit-il, est profondément enraciné dans la culture chrétienne et fait partie de l’ADN de la société. L’antisémitisme arabe, en revanche, est plus violent, mais relativement récent et entretenu par une propagande systématique et mensongère. « Je l’ai constaté à travers des milliers de commentaires que j’ai reçus. »
Sur l’Europe, il porte un regard sombre : le continent accueille désormais des masses de migrants musulmans, et la situation a atteint un point de non-retour. « Les Européens ont perdu la volonté de se battre pour leur avenir. En Hongrie, en revanche, la situation est bien meilleure. La communauté juive y est grande et fait partie naturellement du paysage. Le peuple hongrois est moins violent et ne cherche pas les problèmes. La politique d’immigration stricte du Premier ministre Orbán, et notamment la construction de la barrière frontalière il y a dix ans, préserve le pays de ce qui se passe en Europe de l’Ouest. »
Combler un vide, une vidéo à la fois
Une fois capable de s’exprimer en arabe, Chalom Dovber a découvert une curiosité réelle et sincère pour le judaïsme dans le monde arabophone. Il a alors décidé d’occuper ce créneau inoccupé : non pas faire de la politique, mais expliquer avec simplicité, honnêteté et hauteur d’âme, dans la langue de ses interlocuteurs. « La première vidéo, je l’ai tournée après avoir rencontré un Arabe en Hongrie dans la salle d’attente d’un coiffeur. Quand j’ai commencé à lui parler en arabe, il ne croyait pas qu’un Juif vivant en Israël puisse parler sa langue. Mon père m’a confirmé que mon niveau était effectivement élevé, et nous avons lancé le projet. »
Des millions de vues, des questions sincères
Chaque semaine, Chalom Dovber publie une courte vidéo sur instaram d’une minute sur des thèmes simples du judaïsme : la kippa, les Téfilines, le talith, le Chabbat, la Guémara, la coiffure de la femme juive, le Sefer Torah, la famille juive, le mikvé, la tsniout… Les résultats dépassent toutes ses espérances. Certaines vidéos frôlent le million de vues et suscitent un flot de commentaires. « La majorité des réactions sont empreintes de curiosité, et les gens posent de vraies questions. Il y a aussi de la haine, mais bien moins que ce à quoi je m’attendais. »
La Chelih’hout dans le sang
Pour Chalom Dovber, cette démarche n’est pas séparable de son éducation. « Quand on grandit dans une maison de Chelih’hout, ça entre dans le sang. Partout où je vais, je me demande — dans l’esprit du Rabbi — comment je peux avoir une influence positive, rapprocher les cœurs et agir dans un esprit de mission. C’est l’éducation que j’ai reçue de mes parents, et elle m’accompagne à chaque pas. Aujourd’hui encore, lorsque je crée du contenu, je me demande toujours comment apporter de la lumière et exercer une influence positive sur le monde. »
Pour le trente-deuxième anniversaire de la Hiloula du Rabbi de Loubavitch, des dizaines de milliers de Juifs se sont succédé jour et nuit à le Ohel. Le Chabbat qui a suivi, autour d’une table de Farbrenguen, le Rav Levi Azimov et son oncle, le Rav Yossef Its’hak Matusof, ont livré deux histoires de photographies. Et, à travers elles, un même secret : ses ‘hassidim, le Rabbi les portait contre son cœur.
Il est des Chabbatot qui ne ressemblent à aucun autre.
Cette année, Guimel Tamouz a rassemblé, plusieurs jours durant, des dizaines de milliers de personnes venues des quatre coins du monde jusqu’à l’Ohel, dans ce quartier paisible de Queens où reposent côte à côte le Rabbi et son beau-père, le Rabbi précédent. Et ce qui saisit d’abord, c’est la foule elle-même. Des chefs d’État qui envoient leurs messages, des rabbanim, des ‘hassidim de toutes les cours, et tant d’autres dont rien, à première vue, ne trahit l’appartenance à Loubavitch. Tous les courants du judaïsme, réunis en un même lieu, autour d’un même homme.
Le Chabbat qui a prolongé ces journées en a gardé toute la ferveur. Près de trois mille personnes l’ont passé sur place, au plus près de l’Ohel : dans les tentes, dans les maisons du voisinage. On n’y venait pas se reposer. Plusieurs nuits durant, puis tout au long du Chabbat, on a prié, on a étudié la ‘hassidout, on s’est plongé dans les si’hot du Rabbi, en toutes les langues. Les farbrenguen se succédaient sans relâche, conduits par des rabbanim, des machpi’im, des chlou’him. Un Chabbat où l’on dort à peine, tout entier donné à l’étude et à la prière.
C’est dans cette atmosphère que deux hommes portant en eux la mémoire vivante du Rabbi ont conduit un farbrengen, du Chabbat après-midi jusqu’au soir : le Rav Levi Azimov et le Rav Yossef Its’hak Matusof. Ce qu’ils ont raconté ne parlait pas seulement d’hier. Cela parlait d’un lien qui ne s’éteint pas.
Cinq photos, et un endroit qui change tout
Le Rav Levi Azimov ouvre par une histoire précise.
Adar Richon 5722, 1962. Ces six jeunes gens étaient venus de la yeshiva de Brunoy et, après des années de préparation, avaient enfin mérité d’étudier auprès du Rabbi à 770. Puis le Rabbi les renvoya là d’où ils étaient venus, cette fois en tant que talmidim-chlou’him, pour renforcer la yeshiva Tomekhei Temimim de Brunoy, en France. Un détail dit déjà l’essentiel : le Rabbi sort en personne les accompagner tandis qu’ils gagnent le port. Et, presque chaque mois, il leur écrit.
Parmi ces six, deux noms que ce farbrengen allait réunir par-delà les années : le Rav Chmouel Azimov, « Moulé », futur bâtisseur de Loubavitch en France, et son futur beau-frère, le Rav Yossef Its’hak Matusof. Leur mission : accueillir et accompagner les élèves venus du Maroc et de Tunisie, ces jeunes que les chlou’him du Rabbi envoyaient étudier à Brunoy, et les soutenir dans leurs tout premiers pas.
Les consignes étaient précises. Un Chabbat sur deux, deux d’entre eux partaient rayonner dans les villes voisines. Le Rabbi réclamait des comptes rendus réguliers et détaillés. Et le dimanche, ils montaient à Paris étudier avec les premiers membres du « groupe » que le Rabbi tenait tant à rapprocher.
Il y a peu, on a remis au Rav Levi Azimov cinq photographies de ces cours du dimanche, celles-là mêmes qui avaient été envoyées au Rabbi à l’époque. On y voit les chlou’him penchés sur les textes aux côtés de ces premiers élèves, tout entiers donnés à apprendre pour pouvoir, ensuite, transmettre.
Et puis cette phrase, que celui qui les lui remit a ajoutée, et que le Rav Levi Azimov n’oubliera pas : « Ne me demande pas de te dire où le Rabbi les conservait exactement. La seule chose que je peux te révéler, c’est que c’était chez lui, dans sa maison. »
Pas à la bibliothèque, où l’on archivait les innombrables photos qu’on adressait au Rabbi. Chez lui. Tout près de lui. Comme on garde, non pas un document, mais ce qui nous est cher entre tout.
Si le Rav Levi Azimov a tenu à commencer par là, c’est que parmi les six se trouvait son oncle, le Rav Yossef Its’hak Matusof. C’était sa façon de le présenter, avant de lui céder la parole.
« Le Rabbi a demandé plusieurs fois s’il était arrivé »
Le Rav Yossef Its’hak Matusof, chalia’h à Toulouse et fils aîné du Rav Chlomo Matusof, évoque alors la chli’hout de son père au Maroc. Non pas une chli’hout parmi d’autres : la toute première que le Rabbi envoya de sa propre initiative. Dépêché au Maroc dès l’automne 5711, 1950, à peine fiancé, il y bâtira durant près de cinquante ans un réseau d’institutions dans quelque soixante-dix villes et villages.
Et pourtant, voici ce qui bouleverse : ce Hassid que le Rabbi avait choisi comme son tout premier émissaire n’avait jamais vu de ses yeux ni le Rabbi précédent, ni le Rabbi lui-même. Ce n’est qu’en 5715, 1955, après quatre années de chli’hout, qu’il fit le voyage vers celui qui l’avait envoyé.
Avant de partir, il avait demandé au Rabbi la permission de venir ; le Rabbi avait répondu qu’il le pouvait, à condition d’avoir l’accord de son épouse. À cette époque, les voyages en avion n’étaient pas courants : il traverse l’océan en bateau, pour Pessa’h. À son arrivée à 770, on lui rapporte que le Rabbi avait demandé, à plusieurs reprises, s’il était enfin là.
Dès son arrivée, le Rabbi reçoit le Rav Chlomo Matusof en ye’hidout, deux heures durant. Le Rabbi veut tout savoir : le Maroc, les écoles, le détail de la chli’hout, alors même que le père avait coutume de tout consigner par écrit. Puis le Rabbi demande : as-tu une photo de tes enfants ? Il en avait justement une, apportée pour sa belle-sœur de New York. À cette époque, une photographie n’avait rien d’anodin : il fallait faire venir un photographe professionnel, créer un décor, attendre que le cliché soit développé… Il tend l’image. « Puis-je la garder ? », demande le Rabbi. Il répond oui.
Mais l’histoire ne s’arrête pas là.
Le lendemain, comme il était d’usage, il contacte la Rabbanit ‘Hanna, la mère du Rabbi, pour convenir d’une visite, qui eut lieu le surlendemain. Et là, elle lui apprend une chose qui le bouleverse. Le Rabbi avait pour habitude de rendre visite chaque jour à sa mère ; lors de l’une de ces visites, il lui avait raconté la rencontre, et la joie qu’elle lui avait donnée. Plus encore, il avait apporté jusque chez elle la petite photo des trois enfants, pour la lui montrer. La Rabbanit ‘Hanna, qui avait ainsi vu le cliché venu du Maroc, dit alors simplement : « Ce sont de beaux enfants. »
Arrêtons-nous un instant sur ce geste. Le Rabbi n’avait pas seulement voulu garder cette photo. Il l’avait prise sur lui, portée jusque chez sa mère, et montrée, comme un fils montre à sa maman le visage de ceux qu’il aime.
Deux photos, à des années et des continents de distance. Celle des enfants Matusof, que le Rabbi porta jusque chez sa mère. Celles des cours du dimanche, qu’il garda dans l’intimité de son foyer. Et, dans les deux, le même message, silencieux et immense : ses ‘hassidim, où qu’ils fussent, le Rabbi les tenait tout contre lui.
Repartir avec une décision, précise et chiffrée
Le Rav Levi Azimov tient enfin à clarifier un point.
Venir annoncer au Rabbi « je vais étudier le ‘Hitat et le Rambam », comme on annonce une belle résolution. Le ‘Hitat et le Rambam ne font pas partie des bonnes décisions que l’on prend avant de repartir : ce ne sont pas un supplément que l’on choisirait d’ajouter, mais un devoir, pour chaque ‘hassid, ni plus ni moins. On ne va pas se coucher en se disant qu’on rattrapera demain.
La vraie décision à annoncer au Rabbi est ailleurs. Le Rav Levi Azimov rappelle une parole forte, prononcée au farbrengen de Chabbat ‘Houkat-Balak, le 12 Tamouz 5729. Le Rabbi y relevait que, depuis dix-neuf ans déjà, depuis le début de sa nessiout, on ne lui rapportait jamais quels ba’hourim connaissaient par cœur des pages entières de Guemara et des maamarim. Non qu’il en soupçonnât l’absence. Mais il ajoutait ces mots, qui disent tout de la responsabilité qu’il portait : ce qui s’était passé avant son temps ne relevait pas de lui ; désormais, cela, c’était sa responsabilité.
De là, une exigence très concrète : avant de rentrer chez soi, entrer à l’Ohel pour s’engager, combien de pages de Guemara, combien de maamarim on se promet d’apprendre par cœur. Non pas repartir avec de vagues rêves, mais avec une décision quantifiée et précise, que l’on puisse vraiment concrétiser. Chacun selon ses capacités.
Et nous, qu’emportons-nous ?
C’est peut-être là le cœur de ce Guimel Tamouz. On ne quitte pas l’Ohel les mains vides, on vient y annoncer ce qu’on s’engage à acquérir, ce qu’on emportera vraiment avec soi.
En repartant cette année encore, la question demeure, douce et exigeante à la fois : et nous, qu’emportons-nous ?
Le Rabbi inscrit personnellement au dos d’une des photos : « Les classes de Azimov, Paris. Hiver 5731, »
Les classes du Rav Azimov à Paris : aux origines de la jeunesse Loubavitch en France
Une mission envoyée par le Rabbi
Le 2 Iyar 5728 (1968), le Rav C. Azimov et son épouse arrivèrent à Paris en qualité de Chlou’him du Rabbi, avec pour objectif de structurer et d’animer les activités de la jeunesse Loubavitch dans la capitale française. Dès le début de sa mission, le Rav Azimov s’attacha à encourager de nombreux jeunes à rejoindre la Yéchiva de Brunoy, notamment durant les mois de juillet et août, ainsi que chaque dimanche tout au long de l’année.
Des cours qui s’enracinent dans Paris
L’enseignement se déroula dans un premier temps au 44 rue Vieille-du-Temple, avant de trouver un cadre plus permanent à partir de 1973 au Beth Loubavitch du 8 rue Lamartine. Le premier Heshvan 5730 (1969), le Rabbi dépêcha cinq élèves supplémentaires afin d’appuyer le Rav Azimov dans sa tâche et d’élargir l’offre d’enseignement proposée aux jeunes. Ces élèves se rendaient à Paris chaque dimanche pour dispenser des cours au responsable du groupe.
Des photos transmises au Rabbi
En 1971, le Rav Azimov fit parvenir au Rabbi six photographies illustrant les différents cours organisés. On y aperçoit des jeunes gens réunis chaque dimanche pour l’étude de la Torah, dans une atmosphère studieuse et fraternelle. Les enseignants identifiés sur ces clichés sont le Rav M. N. Azimov, le Rav Y. Y. Matusov, le Rav Y. Y. Labkowski, le Rav Y. Goldberg et le Rav C. Gourevitch.
Au verso de ces photographies, le Rabbi avait lui-même noté la date et le contenu des cours, en hébreu et en français, sous la mention : « Hiver 5731 (1970-1971), les classes d’Azimov à Paris ».
Ce cours explore les fondements de la foi (Emounah) juive et de la compréhension de l’unité divine selon les enseignements hassidiques du Tanya. Il examine la relation complexe entre la connaissance (Da’at) rationnelle et la foi (Emounah), révélant comment ces deux dimensions se complètent dans la quête spirituelle.
Cette étude est basée sur l’enseignement du Rav Yossef Itshak Ofen portant sur la page 152 du Tanya, qui marque le début de la section « Shaar HaYihoud VeHaEmounah » (La Porte de l’Unité et de la Foi). Cette section fait suite à l’introduction du Tanya, qui se terminait par ces mots fondamentaux : « Le commencement des choses qui éveillent l’amour et la crainte, et leur fondement, c’est la foi pure en Son unité et Son unicité. »
L’enseignement révèle un paradoxe apparent que nous devons résoudre : comment comprendre que tout notre apprentissage précédent nous a enseigné que l’amour et la crainte viennent par la méditation intellectuelle (hitbonenut), alors que le fondement de cette méditation est la foi (Emounah) en l’unité du Nom divin ?
La Relation Fondamentale entre Connaissance et Foi
Il convient d’éclaircir cette question concernant la connaissance (Da’at) et la foi (Emounah). À première vue, la connaissance (Da’at) désigne quelque chose dont je suis convaincu par la raison, que l’intellect oblige à accepter comme vrai. Lorsque l’intellect oblige quelque chose, je n’ai pas besoin de foi (Emounah).
D’un côté, nous avons la Mitsva de la connaissance (Da’at) divine, comme le commence le verset : « Tu sauras aujourd’hui » (ve-yadata ha-yom). « Tu sauras » signifie qu’il faut comprendre cela, le comprendre par l’intellect.
Si nous comprenons la divinité par l’intellect, si l’intellect l’oblige ainsi, alors où intervient la foi (Emounah) ? De même qu’il n’y a pas lieu de croire que deux et deux font quatre, car l’intellect voit que c’est ainsi. Ce n’est pas qu’il ait besoin de compter sur ses doigts pour faire le calcul – par l’intellect il comprend et peut faire de grands calculs également, l’intellect l’oblige.
Quand faut-il la foi (Emounah) ? Pour quelque chose dont je n’ai pas de connaissance (Da’at) directe. Quelqu’un vient me raconter une histoire qu’il a vue dans un autre pays, quelque chose que je crois parce que cette personne est digne de confiance pour moi, alors je la crois. Mais je n’ai pas de preuve de cette chose car je ne l’ai pas vue comme lui.
Donc s’il y a des choses que l’intellect n’atteint pas, alors il faut la foi (Emounah). Mais si la divinité est quelque chose que la Torah oblige de comprendre par l’intellect, alors pourquoi croirais-je en cette chose ? Si je la connais déjà par l’intellect, si l’intellect l’oblige, alors quelle sera la foi (Emounah) ?
D’un côté nous avons la Mitsva de foi (Emounah). C’est aussi une Mitsva. Concernant la Mitsva de foi (Emounah), il y a vraiment une discussion complète : la foi (Emounah) est-elle une Mitsva ou non ?
La majorité des décisionnaires considèrent que la foi (Emounah) est une Mitsva, mais le Baal Halakhot Gedolot s’appuie sur le Midrash qui dit : « Acceptez Ma royauté et ensuite acceptez Mes décrets. » Les décrets sont les Mitsvot, la royauté vient avant. L’argument est : qui nous commande les Mitsvot de foi (Emounah) ?
Si nous croyons qu’il y a un Créateur qui commande, alors nous n’avons plus quoi accomplir – nous avons déjà accompli la Mitsva de foi (Emounah). Et si nous n’avons pas encore la foi (Emounah), cela signifie que nous ne savons pas encore sur l’existence du Créateur et nous devons accomplir la Mitsva de foi (Emounah) pour croire. Alors qui commande ?
Toute Mitsva a un commanditaire. S’il y a une Mitsva, alors il y a déjà foi (Emounah). Alors qui commande sur la Mitsva de foi (Emounah) ? C’est apparemment une difficulté.
Le Rav, le Rav Hasdaï pose cette question. Il dit que si nous supposons que la foi (Emounah) en Tout est une Mitsva, déjà la Mitsva de foi (Emounah) en Tout précède la Mitsva de foi (Emounah) en Tout. Et tout cela est complètement annulé.
La Résolution selon l’Abravanel
En vérité, l’Abravanel résout cette difficulté. Ce n’est pas la Mitsva de croire qu’il y a un Créateur – cela nous le savons vraiment. Nous devons croire que le Créateur est au-dessus de la mesure de la sagesse. C’est ce que nous devons croire.
C’est-à-dire qu’il y a ce que nous comprenons. Nous avons des preuves sur le Créateur à partir de la création. Comme la table prouve qu’il y a un menuisier qui l’a faite. Le bâtiment prouve qu’il y a un architecte qui l’a construit. Le vêtement prouve qu’il y a un tailleur qui l’a cousu. Ainsi, à partir des œuvres de la création, nous comprenons par l’intellect qu’il y a un Créateur.
Plus nous approfondissons les merveilles de la création, plus nous voyons la grandeur de la force du Créateur. Sur cela vraiment, il ne faut pas de foi. Mais nous pourrions penser que ce que nous voyons représente vraiment Sa grandeur. Alors il faut savoir que c’est néant et rien par rapport à Lui, et Sa grandeur dépasse toute pensée et compréhension. Ici commence la foi. Là où l’intellect se termine, ici commence la foi.
L’Analogie de l’Architecte et Ses Différentes Expertises
Par exemple, je donnerai un exemple : quand quelqu’un a construit un bâtiment, selon la grandeur, la beauté du bâtiment et sa solidité, je peux reconnaître l’artisan qui a fait le bâtiment, comment il connaît le métier de la construction.
Quelqu’un viendra me dire : « Écoute, cet architecte est aussi expert en Talmud. » Cela, je ne le vois pas, j’ai besoin d’y croire. Ce que je vois – qu’il a construit un beau et grand bâtiment – pour cela je n’ai pas besoin de foi. Mais quelqu’un viendra me dire qu’il est aussi expert en Talmud, pour cela j’ai besoin de foi.
Et si je regarde plus profondément et que je vois que le bâtiment est construit selon les règles de la Halakha, alors je saurai qu’il est aussi expert en Halakha. Quelqu’un viendra me dire que l’architecte est aussi un grand kabbaliste. Sur cela, je ne vois pas, j’ai besoin de croire.
Mais si j’examine encore plus profondément et que je vois qu’il a aussi construit le bâtiment selon la Kabbale, alors même cela, je n’ai pas besoin de croire qu’il est kabbaliste.
L’Application au Saint Béni Soit-Il
Il en est de même pour le Saint Béni Soit-Il. Nous pouvons, car notre intellect est limité – non seulement notre intellect, mais aussi la sagesse qui existe dans les mondes supérieurs. Le fait même que ce soit de la sagesse, c’est quelque chose de limité, et le Créateur n’est pas limité.
Donc, par la connaissance (Da’at), nous agrandissons la foi (Emounah). C’est-à-dire que ce que je comprends par l’intellect, je n’ai pas besoin d’y croire car j’en ai la preuve. Mais là où l’intellect se termine, ici commence la foi (Emounah).
Ainsi, hier j’ai compris telle et telle chose. Ce qui était au-dessus de ma compréhension était foi (Emounah). Le lendemain, je comprends davantage. Alors ce qui était hier chez moi foi (Emounah), aujourd’hui c’est déjà compréhension et saisie. Alors la foi (Emounah) est à un niveau encore plus élevé.
Et ainsi une personne gravit l’échelle de la connaissance (Da’at). Elle réussit à gravir dans la foi (Emounah) qui sera encore plus et encore plus. C’est l’explication de ce que dit le verset : « La foi (Emounah) avec la connaissance (Da’at) » – qu’il faut nourrir et sustenter la foi (Emounah). Comment ? Par la connaissance (Da’at).
Plus une personne sait, plus la foi (Emounah) est à un niveau plus élevé. Et c’est ce que nous avons appris précédemment : foi (Emounah) pure. Là où l’intellect se termine, ici commence la foi (Emounah).
L’Harmonie entre Connaissance (Da’at) et Foi (Emounah)
Il ressort que non seulement la connaissance (Da’at) ne contredit pas la foi (Emounah), mais au contraire, la connaissance (Da’at) amène la foi (Emounah) à un niveau plus élevé qu’auparavant. Ainsi, il y a foi (Emounah) avant la connaissance (Da’at).
C’est ainsi que commence le Juif l’ordre du jour : « Modé Ani devant Toi. » Il n’a pas encore médité, ne sait encore rien. On lui a seulement rendu son âme et il remercie le Créateur, c’est tout. C’est appelé foi (Emounah). Il ne sait encore rien.
Après cela, il commence à méditer, et c’est tout le service de la prière – les Pessouké de-Zimra – pour voir la grandeur du Créateur dans Sa création.
Après cela, dans l’Amida, il dit à nouveau « Modim anaḥnu lakh » (Nous Te remercions), mais c’est déjà la foi (Emounah) qui vient après la connaissance (Da’at).
La Structure Circulaire de la Spiritualité
Ainsi, il ressort que la foi (Emounah) est comme quelque chose de circulaire. Le cercle est en bas et en haut, au milieu c’est l’intellect.
Il y a donc une différence entre la foi (Emounah) qui précède la connaissance (Da’at) et la foi (Emounah) qui suit la connaissance (Da’at). Un Juif doit avoir les deux choses. Premièrement, le fondement, c’est la foi (Emounah), encore avant qu’il ait la connaissance (Da’at). Mais ensuite, cela ne suffit pas. Il doit avoir la connaissance (Da’at). C’est pourquoi le verset dit « Tu sauras aujourd’hui. »
Le Rambam apprend les deux choses ensemble – foi (Emounah) et connaissance (Da’at) – du même verset « Anokhi Hachem Elokékha » (Je suis l’Éternel ton D.ieu). Il dit qu’il faut Le connaître et croire, et il apprend d’Anokhi Hachem Elokékha.
Le Ramban apprend que la foi (Emounah) vient du verset Anokhi Hachem Elokékha, mais la connaissance (Da’at), il l’apprend de ce qui est écrit : « Garde-toi d’oublier l’Éternel. » Car s’il n’y a pas de méditation, on oublie la divinité.
Rabbénou Yona en a fait deux Mitsvot : la Mitsva de foi (Emounah), c’est Anokhi Hachem Elokékha, la Mitsva de connaissance (Da’at), c’est ce qui est écrit « Tu sauras aujourd’hui »
Le serpent enroulé autour d’un bâton orne les emblèmes des plus grandes organisations médicales du monde — une image née d’un épisode biblique aussi déroutant que profound. Dans la Paracha « ‘Houkat », D.ieu ordonne à Moché de dresser un serpent de cuivre sur une hampe, et quiconque le regarde est guéri de la morsure. Comment l’animal qui apporta la mort au monde est-il devenu le signe du salut ? La réponse touche au cœur même de la condition humaine et de la lutte contre le mal.
Rav Schneor Ashkenazi
Un symbole universel aux racines bibliques
Le symbole médical universel — un serpent suspendu à un bâton — orne aujourd’hui les emblèmes des institutions sanitaires les plus prestigieuses du monde : l’Organisation mondiale de la santé, l’Association médicale israélienne ou encore l’organisation caritative « Yad Sara ». Tous ont fait du serpent leur emblème de guérison.
L’inspiration est venue de la religion grecque antique, qui avait adopté le serpent comme attribut d’Asclépios, dieu de la médecine. Mais les Grecs eux-mêmes avaient puisé cette image dans notre paracha.
La révolte dans le désert et le châtiment des serpents
La paracha Houkat nous transporte vers la fin des années d’errance au désert. La traversée s’allonge, et le peuple recommence à se plaindre de la nourriture : « Il n’y a pas de pain, pas d’eau, et notre âme est dégoûtée de cette nourriture misérable. » En réponse à cette ingratitude, D.ieu envoie des serpents venimeux qui surgissent des sables et mordent le peuple.
Le peuple crie de douleur et D.ieu instruit Moché : « Fabrique-toi un saraf et place-le sur un étendard — quiconque aura été mordu le regardera et vivra. » Moché façonne alors un serpent de cuivre qu’il dresse sur une hampe, et la contemplation du serpent apporte la guérison. C’est là que naît ce lien troublant entre le serpent suspendu et le pouvoir de guérir.
Le paradoxe du serpent guérisseur
La chose est surprenante. Le serpent est l’ennemi de l’homme par excellence : il porte la connotation la plus négative qui soit, celle de l’être qui a introduit la mort dans le monde. C’est le serpent primordial qui séduisit ‘Hava pour qu’elle mange du fruit défendu ; ‘Hava entraîna Adam à sa suite, et la vie fut écourtée en punition, selon le décret : « Tu es poussière et tu retourneras à la poussière. » Comment cet être maudit est-il devenu un ange de guérison ?
Le Ramban soulève une difficulté supplémentaire : une ancienne méthode thérapeutique enseigne qu’il ne faut jamais mentionner devant une personne blessée par un animal le nom de cet animal, car cela lui porterait malheur — comme l’exprime le proverbe rapporté dans le Talmud (Baba Metsia 59b) : « On ne parle pas de corde dans la maison du pendu. » Comment se fait-il, alors, que celui qui a été mordu par un serpent doive fixer du regard son propre agresseur ?
La leçon des Sages : regarder vers le haut
Les Sages répondent à cette question dans la Michna (Roch Hachana, chapitre 3) : « Est-ce que le serpent tue ou le serpent guérit ? En réalité, lorsque les Bné Israël levaient les yeux vers le ciel, ils étaient guéris ; sinon, ils dépérissaient. » Le serpent n’était qu’un prétexte, un moyen de tourner les regards vers les hauteurs — et c’est dans ce regard vers le ciel que résidait la guérison véritable.
Reste néanmoins une question : pourquoi avoir suspendu un serpent plutôt qu’un rouleau de Sefer Torah, un livre de Psaumes ou une image de Moché Rabénou ?
La vision du Baal HaTanya : le clin d’œil divin derrière le mal
L’Admour Hazaken, auteur du Tanya et du Choul’han Aroukh HaRav, développe dans ses écrits une conception d’une grande profondeur : dresser le serpent vers les hauteurs avait pour but d’ouvrir les yeux sur l’intention divine cachée derrière cet animal venimeux. D.ieu soulève le voile derrière la bête malfaisante et nous invite à percevoir le « clin d’œil » divin dissimulé derrière elle.
Ce qui paraît être un ennemi redoutable n’est en réalité qu’un tremplin pour nous élever plus haut. La tentation qui nous entraîne vers la faute n’est que le plongeoir qui nous propulse vers la grandeur. Si nous pouvions entendre la voix profonde du serpent, nous l’entendrions proclamer : « Laissez-vous séduire par moi » — puis murmurer aussitôt : « Mais non, ne vous laissez pas séduire — je suis là pour vous élever plus haut que vous n’êtes. »
La parabole du roi et du séducteur
Voici une parabole : un roi vieillissant prépare son fils à régner. Il lui offre les meilleurs maîtres et une éducation de qualité, mais une inquiétude ronge son cœur : son jeune fils saura-t-il trouver en lui-même la force de résister à l’ivresse du pouvoir qu’implique une si haute charge ? Le roi décide d’envoyer un homme chargé de séduire le prince, de lui ouvrir une porte vers la faute morale, pour observer sa réaction.
Entrons dans la tête de ce séducteur : il cherche à déstabiliser le prince, mais au fond de lui, il sait que son succès serait un échec. Le roi serait profondément peiné d’apprendre la chute de son fils — et infiniment plus réjoui d’apprendre que le séducteur a échoué et que le prince a triomphé.
La science confirme : le venin devient antidote
De nos jours, la chose est même vérifiable scientifiquement : le remède à la morsure de serpent, c’est le serpent lui-même. On injecte au mordu un « sérum » — un liquide sanguin prélevé sur un animal ayant reçu du venin de serpent et ayant développé des anticorps contre cette morsure. Ces anticorps confèrent à l’organisme du mordu la capacité de développer sa propre immunité. Le serpent n’est donc que le déclencheur, l’aiguillon qui éveille de puissantes forces de résistance et permet de franchir une marche supplémentaire.
Ainsi, lorsque nous faisons face à la tentation du péché, regardons-la en face et sourions-lui : « Nous te connaissons. Nous sommes, au fond, du même côté. Laisse-nous tranquilles, et nous continuerons d’accomplir la volonté du Créateur dans la joie. »
Récit pour Chabbat :
Natan Charansky et son livre de Psaumes
Natan Charansky — ancien ministre au sein de gouvernements israéliens et ancien président de l’Agence juive — ne quitte jamais son domicile sans un petit livre de Psaumes noir glissé dans la poche de sa chemise. Derrière ce livre se cache une histoire de courage juif.
Natan avait épousé sa femme Avital en Union soviétique. Avital obtint une autorisation de aliya vers Israël, persuadée que Natan recevrait son visa dans la foulée. Elle partit pour Israël, mais Natan fut officiellement inscrit sur la liste des refuzniks. Les fonctionnaires de l’immigration déclarèrent que de l’herbe pousserait dans leurs mains avant qu’il ne quitte le pays.
Charansky engagea un combat mondial pour obtenir son autorisation d’émigrer, et les autorités soviétiques le classèrent comme ennemi d’État.
Un jour, un touriste américain entra chez lui et lui remit un colis de sa femme. Il contenait un petit livre de Psaumes, noir et discret. Le lendemain, les agents du KGB firent irruption dans son appartement et l’arrêtèrent. Natan rassembla ses affaires à la hâte et aperçut le livre de Psaumes — il le glissa dans son sac.
Le livre lui fut confisqué à son entrée en prison, et pendant trois ans, il ne cessa de réclamer qu’on le lui rende. Un jour, un gardien eut pitié de lui et le lui rapporta. Le lendemain, Natan reçut un télégramme lui annonçant le décès de son père. Il fut frappé de stupeur en constatant, une fois de plus, que le livre arrivait comme un signe du ciel, précisément au moment où il en avait besoin. Son cœur s’ouvrit aux chapitres des Psaumes et il tenta de les lire.
La petite écriture et la grandeur de la poésie hébraïque rendaient la compréhension difficile, et il décida de recopier les chapitres sur de grandes feuilles, lettre après lettre, mot après mot.
Natan avançait progressivement, jusqu’au jour où il parvint à comprendre une phrase entière du psaume 23 : « Même si je marche dans la vallée de l’ombre de la mort, je ne crains aucun mal, car Tu es avec moi. »
Ces mots le bouleversèrent : « Je ne suis pas seul dans cette vallée de l’ombre. Je ne suis pas un grain de poussière sous les bottes des assassins, car Tu es avec moi. Toi, Maître de l’univers, Tu m’as envoyé ici pour être un témoignage mondial dans la lutte contre le mal. » Cette révélation le souleva vers les hauteurs, et les gardiens perdirent à ses yeux toute importance — ils lui apparurent comme de petits acteurs dérisoires dans une pièce écrite par D.ieu.
Natan passa des milliers d’heures dans les salles d’interrogatoire, fut enfermé plus de 400 jours dans un cachot, mais son esprit ne se brisa jamais. La découverte du livre de Psaumes fut plus puissante que le mal qu’on lui infligeait.
Trois personnes ont perdu la vie lundi dans le quartier Côte-des-Neiges à Montréal, dont un policier du SPVM et Michael Moshe Mizrahi, membre fidèle du Beth Habad local, tué par erreur dans la confusion des échanges de tirs. Le tireur, abattu par les forces de l’ordre, avait diffusé un manifeste de 104 pages nourri de l’idéologie misogyne des « incels », appelant à une révolution violente contre les femmes et les forces de police. Montréal n’avait pas connu la mort d’un policier en service depuis vingt-quatre ans.
Lundi 22 juin 2026, vers 11 h 35, le boulevard Décarie à Montréal a brutalement basculé dans l’horreur. Un citoyen a appelé le 911 après avoir aperçu le canon d’une arme pointé depuis la fenêtre d’un hôtel situé à l’intersection de l’avenue de Courtrai et de l’avenue Trans-Island. Quand les premiers agents du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) sont arrivés sur les lieux, le tireur s’était déjà positionné au rez-de-chaussée. Les policiers ont immédiatement essuyé des tirs.
Une scène de guerre en plein Montréal
Selon les éléments communiqués en point de presse par le directeur du SPVM, Fady Dagher, l’assaillant s’était au préalable installé à la fenêtre de sa chambre d’hôtel, muni d’une carabine à lunette de visée — vraisemblablement une Simonov SKS, arme semi-automatique d’origine soviétique particulièrement répandue au Canada depuis la fin de la guerre froide. Face aux bureaux de la société propriétaire du site Pornhub, situés de l’autre côté de la rue, il avait ouvert le feu. Plusieurs vitres de l’immeuble avaient volé en éclats avant même l’arrivée des forces de l’ordre. Des dizaines de coups de feu ont été tirés au total. Un témoin, Brandon El Kaïm, a raconté avoir été confiné dans un hôtel voisin avec une vingtaine de personnes, entendant une première salve d’une dizaine de détonations, puis une seconde rafale à l’arrivée des policiers.
L’échange de tirs au niveau de la rue a tourné au drame. L’agent Mohamed Lamine Benredouane, 34 ans, policier au SPVM depuis 2021, a été abattu. Sa partenaire a, dans la confusion, atteint Michael Moshe Mizrahi, 68 ans, passant israélien qu’elle aurait confondu avec le tireur alors qu’il courait dans sa direction. La policière a elle-même été grièvement blessée ; son état est désormais stable. Un troisième agent, arrivé en renfort, a finalement neutralisé l’assaillant alors que celui-ci rechargeait son arme. L’intervention s’est achevée à 15 h 14, près de trois heures après les premiers coups de feu.
« Ce qui est survenu aujourd’hui est plus que terrible, c’est un drame et un cauchemar. » — Fady Dagher, directeur du SPVM
Michael Moshe Mizrahi : une vie d’errance et de foi, une mort absurde
La victime civile était bien connue de la communauté juive de Montréal. Michael Moshe Mizrahi, 68 ans, était membre assidu du Beth Habad local. Originaire du Liban, il avait vécu en Israël avant de s’installer au Canada, laissant derrière lui un fils et deux filles résidant en Terre sainte. Ce lundi-là, il devait simplement retrouver son fils pour déjeuner. Avant le rendez-vous, il s’était rendu à pied sur le boulevard Décarie pour acheter un jus. Un geste du quotidien, anodin, fatal.
Le Centre consultatif des relations juives et israéliennes (CIJA) l’a décrit comme « un membre bien-aimé de la communauté juive de Montréal ». Le consul général d’Israël à Montréal a rendu hommage à cet homme dont la famille, selon ses mots, « connaît déjà les horreurs du terrorisme et de la violence ». L’organisation ZAKA est en contact avec les autorités canadiennes pour permettre son inhumation en Israël, conformément à la halakha.
Un manifeste de 104 pages : l’idéologie incel à l’origine du massacre
Le tireur, identifié par les médias canadiens comme Seth Hatfield, originaire de la province de l’Alberta, aurait parcouru plusieurs centaines de kilomètres avant de passer à l’acte. Peu avant la fusillade, il avait transmis au SPVM un manifeste de 104 pages, document glaçant dans lequel il déplorait la solitude des hommes ordinaires, accusait l’émancipation sexuelle des femmes et appelait à une révolution armée contre les forces de l’ordre — qu’il qualifiait de corrompues — et contre la société dans son ensemble.
Selon la professeure de sociologie Mélissa Blais, de l’Université du Québec en Outaouais, spécialiste du masculinisme violent, le document « est fidèle à la philosophie incel dans son vocabulaire et sa structure argumentative ». Le tireur y développe notamment le concept d’« hypergamie » — théorie selon laquelle les femmes ne rechercheraient que des hommes dominants — pour justifier sa haine. « Les incels vont se reconnaître dans ce manifeste. Il est l’un d’eux », a estimé la chercheuse, ajoutant qu’il avait de fortes chances d’intégrer le « panthéon » des figures vénérées au sein de cette mouvance.
La mouvance « incel » (de l’anglais involuntary celibate, célibataire involontaire) est classée comme idéologie haineuse par plusieurs agences de renseignement. Elle tient les femmes pour responsables des échecs amoureux et sexuels de ses adeptes et a inspiré plusieurs attaques meurtrières dans le monde, dont celle de Toronto en 2018 — dix morts, seize blessés — commise à bord d’un camion-bélier par un homme se revendiquant de ce mouvement. Radio-Canada a choisi de ne diffuser aucun extrait du document. L’enquête a néanmoins révélé que le tireur, tout en s’inspirant fortement du courant incel, avait élaboré une synthèse hétérodoxe mêlant critique marxiste du capitalisme et misogynie radicale.
L’agent Benredouane : la mort d’un serviteur de l’ordre
Le SPVM a officiellement confirmé lundi soir l’identité de son policier tombé en service. Mohamed Lamine Benredouane, 34 ans, avait rejoint les rangs du service en 2021. Fady Dagher, qui confie avoir travaillé deux fois sur le terrain avec lui, était visiblement ébranlé lors de sa prise de parole. « Son sens du devoir, son dévouement et son professionnalisme resteront pour toujours dans nos mémoires », a déclaré le SPVM dans un communiqué publié sur les réseaux sociaux. Sa mort porte à neuf le nombre de policiers montréalais décédés en service au cours des quarante dernières années, dont six par arme à feu.
La première ministre du Québec, Christine Fréchette, et le ministre de la Sécurité publique, Ian Lafrenière, ont tous deux rendu hommage à l’agent sur les réseaux sociaux et exprimé leur solidarité avec les forces de l’ordre. « Je suis extrêmement fier d’eux ; c’est préoccupant de voir ces gestes-là en 2026 », a conclu Dagher, saluant le courage exceptionnel de ses agents face à un assaillant armé et déterminé à mourir au combat.
Un quartier juif sous le choc, une ville meurtrie
La fusillade a eu lieu à quelques centaines de mètres seulement de plusieurs institutions de la communauté juive de Côte-des-Neiges : restaurants casher, écoles, synagogues et le Beth Habad dont Michael Moshe Mizrahi était familier. Une alerte d’urgence a été diffusée sur les ondes cellulaires de tout le Québec peu après 12 h 30, demandant aux résidents de s’abriter, de verrouiller leurs portes et de s’éloigner des fenêtres. La station de métro Namur a été fermée pendant plusieurs heures ; l’autoroute Décarie, coupée à la circulation. Par mesure préventive, l’Oratoire Saint-Joseph a été évacué et fermé au public. L’alerte n’a été levée qu’en milieu d’après-midi, une fois le périmètre entièrement sécurisé.
Le Bureau des enquêtes indépendantes du Québec (BEI) a été saisi de l’affaire, comme le prévoit la procédure systématique chaque fois qu’un civil est tué lors d’une intervention policière. La question centrale — l’agente a-t-elle abattu M. Mizrahi avant d’être elle-même blessée, ou après ? — reste à élucider. Les images de vidéosurveillance et les témoignages, diffusés sur les réseaux sociaux en quasi-direct, alimenteront l’enquête. « Je ne peux pas vous confirmer ou vous infirmer si c’était un guet-apens », a sobrement déclaré le directeur Dagher.
Depuis les profondeurs d’un tunnel de Gaza, Elkanah Bohbot avait confié une mission sacrée à son compagnon de captivité Ohad Ben Ami avant que celui-ci soit libéré : se rendre au 770 et prier pour sa délivrance. Libéré après 738 jours d’enfer, le rescapé israélien a finalement foulé lui-même les cours du siège mondial de Habad-Loubavitch à Brooklyn, puis s’est recueilli au Ohel du Rabbi à New York. Un cercle spirituel, tracé dans l’obscurité d’une geôle souterraine, vient de se refermer à la lumière.
Il y a des serments que l’on fait dans l’obscurité, lorsque la vie ne tient plus qu’à un fil. Elkanah Bohbot, producteur de fêtes né en 1989 à Mevasseret Tsion, en avait formulé un dans les entrailles de la terre — à trente mètres de profondeur, dans un tunnel de Gaza creusé pour la mort. Avant que son camarade de captivité Ohad Ben Ami ne soit libéré, Bohbot lui avait adressé une demande unique : se rendre au 770 Eastern Parkway, siège mondial de Habad-Loubavitch à Brooklyn, et élever une prière en son nom pour qu’il soit sauvé. Ben Ami a tenu parole. Et aujourd’hui, 738 jours après son enlèvement lors du massacre du festival Nova, c’est Bohbot lui-même qui a traversé l’Atlantique pour accomplir ce qu’un ami avait commencé à sa place.
7 octobre 2023 : de la fête à l’enfer en quelques minutes
Ce matin-là, Elkanah Bohbot était à son poste habituel d’organisateur du festival Nova, l’un des événements de musique électronique les plus courus de la scène israélienne, installé dans les champs près du kibboutz Réim. Lorsque les roquettes ont commencé à tomber peu avant 6h30, il a aussitôt coordonné l’évacuation des milliers de fêtards le long de la route 232, protégeant les autres au péril de sa propre vie. Pris en étau par les commandos du Hamas qui avançaient sur la voie de dégagement, frappé par une roquette antichar, contraint de se cacher entre les arbres en bordure de route, il a finalement été capturé aux alentours de 8h30 et transféré dans la bande de Gaza. À son arrivée, une foule locale s’est ruée sur lui à coups de bâtons, le laissant à demi inconscient.
Bohbot était marié à Rivka, d’origine colombienne, et père de Raam David, alors âgé de quatre ans. Le président colombien Gustavo Petro lui avait accordé la nationalité colombienne en novembre 2023, élargissant le front diplomatique de la mobilisation pour sa libération. Dans les heures suivant son enlèvement, le Hamas avait diffusé une vidéo le montrant ligoté aux côtés d’autres otages : Guy Gilboa-Dalal, Evyatar David, Bar Kuperstein et Almog Meir Jan.
Dans les tunnels : la guerre psychologique comme arme de destruction
Après quelques semaines de détention dans un appartement au-dessus du sol, Bohbot a été transféré dans un tunnel creusé à trente mètres de profondeur — un espace conçu pour quatre personnes, trop étroit pour tenir debout, qui en accueillait finalement bien davantage. Les conditions de survie étaient extrêmes : malnutrition quasi permanente, asthme aggravé par l’air confiné des galeries, infections de peau liées à l’humidité, et une guerre psychologique menée avec une cruauté méthodique.
L’un des moments les plus sombres de sa captivité a été ce qu’il appelle le « festin sadique ». Un jour, les geôliers leur ont apporté un immense plateau d’agneau entier cuit selon la tradition — le mandi, met de fête dans la cuisine arabe — sur un lit de riz basmati. Un luxe inouï pour des hommes qui peinaient à obtenir de l’eau. Bohbot a mangé. Lorsqu’il a rapporté le plat, son gardien lui a annoncé la raison de cette générosité inattendue : « On fête ça parce que vos soldats sont morts aujourd’hui. Une section du génie vient de tomber dans un bâtiment visé. » Bohbot a failli vomir sur place.
« J’avais faim depuis des mois. J’ai mangé. Et puis il m’a dit : on célèbre la mort de tes soldats. Je voulais rendre tout ce que j’avais avalé. »
Ses geôliers lui faisaient également visionner des vidéos des combats — des images de soldats israéliens tués, de blindés détruits, de corps. Des séquences que Bohbot demandait à arrêter, et que les terroristes relançaient vidéo après vidéo, cherchant à briser sa résistance intérieure. « Ce sont mes frères, disait-il. Des garçons de 19, 20 ans. Des réservistes. Mon équipe. » Dans les tunnels, cela se nomme torture psychologique. Dans les textes de droit international, cela s’appelle un crime de guerre.
La menace de conversion forcée : résister ou mourir
Dans les derniers mois de sa détention, alors que les espoirs d’accord s’effondraient, ses gardiens ont haussé le ton d’une façon nouvelle et particulièrement grave. Ils lui ont signifié qu’il devait se convertir à l’islam — immédiatement et sans conditions — ou qu’ils le tueraient. « Pourquoi ? lui a-t-il demandé. Si je refuse tu me tues, et si j’accepte tu me gardes ? » Son gardien lui a expliqué leur logique : d’après leurs croyances, il est interdit de tuer un musulman. Un non-musulman, en revanche, peut être exécuté.
Face à cette menace mortelle, Bohbot a eu recours à un principe au cœur même de la tradition juive depuis des millénaires : en cas de danger de vie, la ruse est permise. Il a prononcé les mots qu’on lui demandait, sans jamais les ressentir, afin de survivre et de retrouver son fils. « Notre foi, dit-il, on ne peut pas nous la prendre. Mais nous ferons tout pour sortir et vous faire la nique. » La « nique » en question, explique-t-il, c’est de rentrer chez lui, d’étreindre sa femme et son fils — et d’être là, vivant, pour le raconter.
« Je suis le prisonnier numéro 22. Hier encore, j’avais un nom, une identité, un espoir. Aujourd’hui, je ne suis qu’un numéro de plus. » — Elkanah Bohbot, dans une vidéo diffusée par le Hamas, mars 2025
La prière comme bouclier : Tehilim dans les souterrains
Si la foi d’Elkanah Bohbot n’a jamais vacillé, c’est en partie parce qu’elle s’est exprimée quotidiennement dans ces tunnels où la lumière naturelle n’entrait jamais. Il récitait le Psaume 100 — le Mizmor leTouda, psaume d’action de grâces — trois ou quatre fois par jour, comme une ancre jetée dans le vide. Et lorsque les gardiens les appelaient pour aller chercher la nourriture, lui et ses compagnons récitaient en chemin le Psaume 121 — Chir lamaâlot — « Je lève les yeux vers les montagnes, d’où me viendra le secours ? » — avec la conviction qu’un jour ils chanteraient ce même psaume sur le chemin du retour. Ce jour est arrivé.
L’une des pratiques les plus inattendues de leur vie souterraine était l’utilisation de parfum le vendredi, pour honorer l’approche du Chabbat. Bohbot avait fabriqué une petite pochette avec du fil et un bout de tissu cousu par son compagnon Maxim pour y conserver quelques effluves. « Après deux ans à ne rien sentir de bon, le simple fait d’inhaler un parfum le vendredi soir, c’était un monde entier », confie-t-il. Depuis sa libération, il prend des douches longues de trente minutes. Sa femme Rivka s’en étonne. Il lui répond simplement : « Tu sais ce qui s’est passé. »
Le signe divin au jour 695 : la photo de Raam David
Au 695ème jour de sa captivité, un événement a changé quelque chose dans son rapport au temps et à l’espérance. On lui a remis une photo de son fils Raam David — image précieuse entre toutes, puisqu’il n’avait vu le visage de l’enfant que dans ses hallucinations et ses rêves. « J’ai compris à ce moment-là que c’était un signe du Créateur, dit-il. S’il me permet de le voir maintenant, c’est que je rentre bientôt à la maison. Là, j’ai senti la présence de D.ieu : Voilà ton signe. Continue d’être fort. Il y a quelqu’un qui t’attend chez toi. » Quarante-trois jours plus tard, il était libéré.
Il raconte aussi un moment où, à bout, il a demandé à l’un de ses gardiens l’état des négociations — si Israël avait envoyé un document, si le Hamas avait répondu. Et son geôlier, épuisé lui aussi, lui a avoué : « Le Hamas n’a même pas encore répondu. » Bohbot s’est alors surpris à réconforter son propre kidnappeur : « Ne t’inquiète pas, il y aura un accord. » Avant de se reprendre lui-même : qui donc, ici, avait le plus besoin d’espoir ?
Au cimetière militaire : rendre grâce aux soldats tombés
Avant même de se rendre au 770 et au Ohel, Bohbot a tenu à visiter la section des tombes militaires pour remercier en personne ceux qui avaient rendu sa liberté possible. « Dans les tunnels, ils me montraient des vidéos de nos soldats tués. Je me disais toujours : je leur dois ma vie. Ce sont mes frères. Des garçons de 19, 20 ans. Je ne pouvais pas ne pas venir ici. » Devant la tombe d’un soldat du génie tué deux semaines avant sa libération — l’un de ceux dont la mort avait servi de « prétexte à festin » à ses geôliers — Bohbot a posé une cigarette, comme ses camarades le faisaient, et a récité le Psaume 100 sur la pierre tombale.
Il a également rendu hommage à la mémoire d’Arthur Satav, policier tombé en service ce jour-là en protégeant des fêtards de son propre corps, dont la fille était présente. Bohbot, qui était lui-même l’un des organisateurs du festival, a tenu à lui dire : « En tant que quelqu’un qui a amené des gens à cette fête, j’ai ressenti la même responsabilité de les faire sortir. Ton père a fait quelque chose que peu d’hommes font : il a choisi de rester. » La fille du policier a répondu, la voix brisée : « Quand nous l’avons supplié de rentrer, il nous a dit : Je fais sortir les enfants d’ici, et je rentre. »
« Des gens avec si peu d’armes, qui tiennent des familles, et qui choisissent de donner leur vie. J’ai vu ça de mes propres yeux. Si la police n’avait pas été là ce jour-là, je ne sais pas où en serait ce drame aujourd’hui. »
La mission confiée à Ohad Ben Ami : prier à sa place au 770
C’est au fond de ces tunnels que Bohbot a formulé sa demande à Ohad Ben Ami, libéré le 8 février 2025 après 491 jours de captivité. Avant que son compagnon ne remonte vers la lumière, il lui a confié une mission spirituelle : se rendre au 770, le siège mondial de Habad-Loubavitch, et y prier pour sa délivrance. Ben Ami a accompli ce vœu. Et lorsqu’il a rapporté la nouvelle à la famille de Bohbot — dont la femme Rivka avait reçu de lui la première preuve de vie — cela a renforcé la conviction que la prière avait été entendue.
Elkanah Bohbot a finalement été libéré dans le cadre de l’accord de cessez-le-feu d’octobre 2025, après 738 jours de détention. Sa libération a été coordonnée par les équipes du Premier ministre Benjamin Netanyahou et par la division gouvernementale chargée des otages et disparus, en lien avec les négociateurs américains et qataris.
Au Ohel du Rabbi : fermer le cercle
En se présentant lui-même devant la sépulture du Rabbi Mena’hem Mendel Schneerson — de mémoire bénie — dans le cimetière Montefiore de Queens, Elkanah Bohbot a accompli l’acte qu’il avait rêvé d’accomplir lorsque rien ne garantissait qu’il en serait un jour capable. Il a récité le Mizmor leTouda — ce même psaume qu’il psalmodiait trois fois par jour dans les tunnels — sur la pierre du Ohel, a allumé une bougie, déposé un billet personnel et donné à la tsédaka, comme l’exige la tradition en ce lieu saint.
Sa visite s’inscrit dans un mouvement plus large : avant lui, Segev Kalfon, Matan Angrest, Nimrod Cohen et Bar Kuperstein s’étaient rendus ensemble au Ohel avec leurs familles. « Ici, nous avons pleuré, nous avons prié, nous nous sommes donné mutuellement de la force », avait confié le Rav Mendy Naftalin, coordinateur de la visite. « Pouvoir y revenir avec vous est bouleversant : nous fermons le cercle. » D’autres anciens otages — Omer Shem Tov, Agam Berger, Sacha Troufanov, Noa Argaman et Edan Alexander — avaient également prié au Ohel dans les mois précédents. En novembre 2023, 170 proches d’otages avaient affrété un vol charter depuis Israël pour venir prier en ce lieu.
Les retrouvailles avec Raam David : la boîte aux trésors
Le moment que Bohbot avait le plus redouté dans ses nuits de tunnel était celui des retrouvailles avec son fils. Et si l’enfant ne courait pas vers lui ? Et s’il l’avait oublié ? Et s’il n’osait pas l’approcher ? À son retour, Raam David s’est élancé vers lui. Ses premiers mots : « Tu m’as manqué. » Ces trois syllabes ont, selon Bohbot, « tout terminé et tout commencé en même temps ».
Rivka avait préparé, avec Raam David, une boîte en carton remplie de tout ce que le petit garçon voulait montrer à son père dès qu’il rentrerait : des dessins où l’enfant avait représenté papa, maman et lui-même, avec, dans un coin, un bébé — frère ou sœur à venir, dessiné d’instinct. Une paire de jumelles fabriquée à la maternelle : quand la maîtresse avait demandé à l’enfant pourquoi il voulait des jumelles, il avait répondu : « Pour chercher papa. » Un drapeau israélien, un avion en papier, un personnage du dessin animé Yuval le Curieux. Et une lettre d’anniversaire qu’Elkanah avait écrite à son fils depuis la captivité, à l’occasion de ses cinq ans, qu’il lui a lue à voix haute à son retour : « Raam David, mon chéri, ma vie. Papa t’écrit du fond du cœur. Je veux te souhaiter d’abord la santé. Sois fort et prends soin de maman. Tu es mon soleil en hiver et ma lumière dans l’obscurité. Je t’aime plus que tout au monde. »
Quelques secondes après les retrouvailles, Raam David a sorti un robot et lui a dit : « Viens, je vais t’apprendre comment on joue. » Bohbot raconte : « J’étais là, je me disais — ce n’est pas réel. Je suis assis avec mon fils et il me dit viens, papa, je vais t’apprendre. J’ai fondu. Complètement fondu. »
Un peuple qui ne se rend pas
Lors de sa visite au cimetière militaire, Bohbot s’est arrêté devant un alignement de tombes fraîches et a murmuré une phrase qui résume peut-être ce que ces 738 jours lui ont appris : « Vous voulez savoir quel peuple nous sommes ? À chaque guerre, à chaque attentat, à chaque opération — à chaque coin de rue, il y a un héros. Quel peuple, vraiment. » Puis il a récité le Psaume 100, le même qu’au fond du tunnel, le même qu’au Ohel du Rabbi. Le même que le jour où il pensait ne jamais revoir la lumière du jour.
Son parcours illustre ce que des dizaines d’anciens otages traversent en silence : le retour à la vie, après deux ans dans l’obscurité, est lui-même une épreuve. Il confie ne plus dormir la nuit, envier parfois ceux qui n’ont pas connu cela. Mais en posant ses mains sur la pierre du Ohel, Elkanah Bohbot a accompli quelque chose que peu d’hommes peuvent dire : honorer en personne une promesse faite dans l’enfer, et la transformer en action de grâces.