Alors que les États-Unis célèbrent en ce Chabbat 4 juillet, 19 Tamouz 5786 (2026), le 250e anniversaire de leur Déclaration d’indépendance, la ‘Hassidout Habad se souvient d’un lien qui remonte bien avant l’arrivée du mouvement sur le sol américain. Dès l’année 5562 (1802), l’Admour Hazaken consacrait un profond discours ‘hassidique à la place spirituelle de l’« hémisphère inférieur », affirmant que l’Amérique n’est pas plus éloignée de la sainteté que l’hémisphère supérieur ou la Terre d’Israël. Cent soixante-dix ans plus tard, le Rabbi de Loubavitch a transformé cette vision en un véritable plan d’action, faisant du continent américain la capitale mondiale de la diffusion des sources de la ‘Hassidout.
Une royauté de bonté dans l’hémisphère inférieur
En ce Chabbat 4 juillet, 19 Tamouz 5786 (2026), les États-Unis marquent un événement rare : il y a exactement 250 ans était signée la Déclaration d’indépendance américaine, le 4 juillet 1776. À cette occasion, les Juifs d’Amérique consacrent un Chabbat spécial à la célébration de la vie juive dans le pays. Or, la ‘Hassidout Habad entretient avec l’Amérique un intérêt particulier et constant, dont les racines précèdent d’environ deux siècles l’arrivée du mouvement lui-même sur ses rivages. Cette affinité a accompagné nos Rabbis, génération après génération, depuis la fondation de la ‘Hassidout jusqu’à nos jours.
Une pensée sur l’Amérique, deux siècles à l’avance
Tout commença au printemps de l’année 5562 (1802). Alors que l’Amérique passait aux yeux du monde pour un continent reculé et sans importance, l’Admour Hazaken, installé en Russie, s’y intéressait précisément. Dans un discours prononcé devant ses fils et rapporté dans les manuscrits, il souleva une question qui pouvait sembler relever de la pure curiosité scientifique : si le monde est rond comme une sphère, pourquoi les hommes qui habitent de l’autre côté, en Amérique, ne tombent-ils pas, puisque par rapport à nous leur tête pointe vers le bas et leurs pieds vers le haut ?
Mais les ‘Hassidim savent qu’aucun propos du Rabbi ne relève de la simple science. L’Admour Hazaken expliqua qu’il s’agissait d’une magnifique allégorie d’un travail spirituel profond, fondé sur l’enseignement du Arizal concernant les deux modes de flux divin : le flux du Yocher (la ligne droite) et celui des Igoulim (les cercles). Dans la dimension du Yocher, la conduite divine est ordonnée comme une échelle : il existe un haut et un bas, des degrés, une hiérarchie et un ordre de préséance. En revanche, dans la dimension des Igoulim, la lumière divine qui « entoure tous les mondes » enveloppe toute la Création de manière rigoureusement égale, sans haut ni bas qui puissent déterminer une quelconque prééminence.
De là, l’Admour Hazaken déploya une intuition ‘hassidique profonde : de même que dans le monde physique il n’existe pas de « bas » absolu sur le globe terrestre — les habitants de l’Amérique ne tombent pas, car leur « bas » est attiré vers le centre de la sphère —, de même dans le domaine spirituel : du point de vue des Igoulim, l’Amérique, l’« hémisphère inférieur », n’est pas éloignée de la Divinité, ne serait-ce que d’un cheveu, davantage que l’hémisphère supérieur ou que la Terre d’Israël ! Penser que l’Amérique serait un lieu inférieur, vide de Divinité, ne relève que d’un regard extérieur. L’Admour Hazaken conclut toutefois par cette précision : du point de vue de l’ordre du Yocher, notre hémisphère demeure supérieur, car c’est en lui que fut donnée la Torah, en lui que se dressa le Temple et en lui que se trouve la Terre sainte.
Quand l’histoire a rattrapé la vision
Avec le recul, on constate de manière tangible comment les paroles de nos Rabbis se réalisent progressivement. Entre les années 5640 et 5684 (1880-1924) se produisit la grande émigration : près de deux millions de Juifs quittèrent l’Europe de l’Est pour les États-Unis, et après la destruction de l’Europe pendant la Choah, l’Amérique devint le centre de la vie juive mondiale. Le lien inauguré par l’Admour Hazaken se transmit de génération en génération.
En 5653 (1893), le Rabbi Rachab étudia quatre manuscrits de ce célèbre discours et précisa que le Don de la Torah avait eu lieu précisément dans l’hémisphère supérieur. Son fils et successeur, le Rabbi Rayats, effectua quant à lui une visite historique de dix mois en Amérique, entre les années 5689 et 5690 (1929-1930), au cours de laquelle il éveilla les cœurs et fut même reçu par le président des États-Unis Herbert Hoover à la Maison Blanche. De retour en Europe, le Rabbi Rayats poussa la réflexion un pas plus loin et expliqua : certes, le Don de la Torah eut lieu dans l’hémisphère supérieur, et ce fut un dévoilement venu d’en haut ; mais c’est justement le dévoilement de la Torah dans l’hémisphère inférieur, accompli par le travail et l’abnégation des enfants d’Israël, qui porte une puissance et une élévation plus grandes encore !
Le Rabbi Rayats consigna cette merveilleuse idée dans une lettre sainte adressée à son gendre — le Rabbi, chef de notre génération — qui séjournait alors à Berlin. C’était en 5693 (1933), l’année de l’accession des nazis au pouvoir. Le Rabbi Rayats commençait déjà à préparer le terrain, ainsi que son futur successeur, en vue de l’œuvre singulière qui ferait de l’Amérique le plus grand centre de diffusion des sources de la ‘Hassidout au monde.
Quand le centre du mouvement a traversé l’océan
Le tournant majestueux et historique se produisit en ce jour lumineux du 9 Adar II 5700 (1940). En descendant la passerelle du navire à New York, après avoir été sauvé par des miracles manifestes de la vallée de l’ombre de la mort qu’était devenue l’Europe, le Rabbi Rayats proclama la phrase qui bouleversa le judaïsme américain et resta gravée en lettres d’or dans les annales de Habad : « America iz nit anderch ! » — l’Amérique n’est pas différente !
C’était un cri de refus catégorique face aux conventions du Nouveau Monde : le Rabbi Rayats annonçait qu’il n’y aurait aucun compromis, pas même sur la pointe d’un Youd, en matière de conduite ‘hassidique et de crainte du Ciel, exactement comme dans les bourgades de Russie et de Pologne. Le Rabbi Rayats établit le centre du mouvement, la « maison de notre vie », au 770, et reçut même en 5709 (1949) la citoyenneté américaine lors d’un acte officiel.
Dès son accession à la présidence du mouvement, le Rabbi vit dans l’Amérique la base arrière de sa mission historique. Dès 5711 (1951), il précisa dans un entretien qu’après la destruction des grands centres de Torah d’Europe, la responsabilité de la pérennité du peuple juif incombait désormais au judaïsme américain. Le Rabbi avait d’ailleurs consigné cette idée dans son journal personnel dès 5701 (1941), juste avant d’embarquer sur le navire qui le mènerait de Lisbonne à New York : c’est précisément le travail fait d’acceptation du joug divin et d’abnégation qui atteint les degrés les plus élevés.
Une Si’ha gravée dans les archives du Congrès
La plus grande déclaration publique sur la grandeur de l’Amérique survint dans la nuit du 10 Chevat 5735 (1975), à l’occasion des vingt-cinq ans de la Hilloula du Rabbi Rayats et de l’accession du Rabbi à la présidence du mouvement. Parmi les personnalités de haut rang présentes dans l’assistance figuraient le maire de New York Abe Beame, l’écrivain Herman Wouk et le chantre Jan Peerce. Le président des États-Unis Gerald Ford adressa un télégramme de félicitations spécial, et la sainte Si’ha du Rabbi — après avoir été relue et corrigée par lui — fut intégralement insérée dans le Congressional Record, le compte rendu officiel du Congrès américain.
Dans cette Si’ha, le Rabbi commença par exprimer une gratitude exceptionnelle envers cette « royauté de bonté » qui avait sauvé le Rabbi Rayats à deux reprises — des mains des communistes puis de celles des nazis — et avait permis à la ‘Hassidout de s’épanouir sans entrave. Le Rabbi exposa les fondements de l’Amérique, bâtis sur la foi dans le Créateur du monde, la Providence divine et les valeurs bibliques, tels qu’ils s’expriment dans la devise « In God We Trust » et dans la liberté de culte inscrite dans la Constitution. Le Rabbi exigea de l’Amérique qu’elle mette sa puissance de superpuissance mondiale au service de la libération des prisonniers de Sion retenus derrière le rideau de fer, et qu’elle protège la sécurité de la Terre sainte par une dissuasion militaire forte.
De l’idée à l’action sur le sol américain
Les Si’hot du Rabbi furent aussitôt traduites en actes à travers les « Mivtsaïm », les campagnes de Mitsvot. Le Rabbi souleva des montagnes en faveur de la loi instaurant un « moment de silence » dans les écoles publiques américaines. En 5736 (1976), à l’occasion du bicentenaire de l’indépendance des États-Unis, le Chalia’h Rav Avraham Shemtov dressa une Menora géante face à l’Independence Hall de Philadelphie — geste qui déclencha la révolution mondiale des Menorot de Hanouka publiques. Les « Tanks » des Mitsvot, les Souccot mobiles et les grands rassemblements : tous naquirent sur le sol américain, devenu le canal principal de la diffusion des sources vers l’extérieur.
Le 28 Sivan 5751 (1991), jour marquant exactement cinquante ans depuis le sauvetage du Rabbi et de la Rabbanit et leur arrivée en Amérique, le Rabbi prononça une Si’ha spéciale, reliant cet anniversaire au mois de Sivan — mois du Don de la Torah — et au nombre 28, valeur numérique du mot « Koa’h », la force. Le Rabbi expliqua que c’est précisément dans un lieu où le Don de la Torah ne s’est pas produit de manière révélée, lorsque les Juifs y œuvrent et y dévoilent la lumière par leurs propres forces, que la « force du Don de la Torah » resplendit dans toute sa plénitude et toute sa vigueur.
Ainsi, depuis un profond discours prononcé par l’Admour Hazaken dans une petite bourgade de Russie il y a plus de deux siècles, en passant par le « America iz nit anderch » du Rabbi Rayats, jusqu’au réseau mondial édifié par le Rabbi de Loubavitch, l’hémisphère inférieur est devenu la capitale mondiale de la ‘Hassidout. Voilà ce que l’on célèbre aujourd’hui, à l’heure où la « royauté de bonté » fête ses 250 ans.
Né à Paris dans une famille traditionaliste, Rav Michaël Taïeb a bouleversé sa vie à seize ans pour rejoindre le Rabbi et le monde de Loubavitch. Devenu l’un des Machpiim les plus recherchés de sa génération, il a animé des Farbrenguenim dans des centaines de Beth Habad, de Kfar Habad aux communautés les plus diverses d’Israël. Dans ce long entretien, il revient sans détour sur son cheminement, ses maîtres, l’épreuve de Guimel Tamouz, l’éducation de ses fils soldats et sa manière si particulière de rapprocher les cœurs.
De Paris jusqu’au Rabbi
« Je suis né à Paris il y a cinquante-trois ans », raconte Rav Michaël Taïeb, né le 21 Tichri 5734 (1973). Ses parents étaient ce qu’on appelle traditionalistes : on faisait le Kidouch le Chabbat, sans plus. « Comme tant de jeunes qui se rapprochaient de Habad à cette époque, tout a commencé par une rencontre. Un garçon qui venait lui aussi de se rapprocher, qui avait commencé à mettre les Téfilines et à fréquenter le Beth Habad, m’a entraîné avec lui. Et là, de prière en prière, de Farbrenguen en Farbrenguen dans la Soucca, je me suis retrouvé happé. »
Qu’est-ce qui a pu attirer un jeune Parisien vers un univers qui aurait dû lui être étranger ? « Ce n’était pas si étranger, corrige-t-il. Il y avait des photos de tsadikim à la maison, un ‘Habadnik dans notre immeuble qui nous rapprochait beaucoup, qui nous apportait chaque vendredi les bougies de Chabbat, chez qui nous montions à la Soucca chaque année. Ce n’était pas un monde tout à fait déraciné. C’est sans doute que cela parlait à l’âme. On peut dire que le Rabbi m’a attiré, d’en haut vers le bas. »
Après quelques rencontres, il s’envole pour le Rabbi. Les premiers jours à New York sont rudes : la cohue, la promiscuité, des conditions difficiles. « Les premiers jours, j’ai regretté d’être venu. Je me disais qu’à la fin de la fête, je téléphonerais à mon père pour qu’il avance mon billet, et que je rentrerais à la maison, sortant de toute cette histoire. » Mais à Sim’hat Torah, devant l’assemblée tout entière, le Rabbi se tourne vers lui pendant le Farbrenguen, lui dit « Le’haïm », et lui parle de longues minutes durant, main droite puis main gauche. « Une heure après la fête, je portais déjà le costume et la chemise. »
Un père réticent
Son père, d’abord, s’oppose. « Aujourd’hui, je le comprends. Il savait qu’un jeune qui part ainsi ne revient pas. Il savait qu’il y avait de fortes chances que je rentre avec une barbe, et que dans une famille cela crée toujours du remous : tu ne manges soudain plus à la maison, cela engendre des frictions, et ces frictions faisaient peur. » L’acceptation viendra. « Ce fut un peu dur au début. Je suis parti en Yechiva, il s’y est opposé aussi, mais nous avons tout traversé, baroukh Hachem. Et je crois qu’au fond, il a fini par s’en réjouir. »
Rav Moulé Azimov, le maître qui posait les fondations
À son retour du Rabbi, un homme prend sa mesure : le Chalia’h de Paris, Rav Moulé Azimov. « Il a commencé à s’intéresser à moi, à demander qui j’étais, car les rapprochements que je vivais n’étaient pas ordinaires. » Le temps passé auprès de lui fut bref, la maladie puis son propre départ pour la Terre sainte l’ayant écourté, mais décisif. « Le peu que j’ai passé avec cet homme, j’en ai reçu une éducation immense, des fondations très importantes, l’art d’être un ‘Habadnik. »
Rav Taïeb déplore que cette figure fasse aujourd’hui défaut à Paris. « Il pouvait prendre quelqu’un et le sortir littéralement de la rue, changer toutes ses fondations. Tu le rencontrais, et aussitôt tu adoptais toutes les rigueurs de Pessa’h, la matsa de Rabbénou Tam, le chapeau et le costume. De zéro à cent. Comme ces voitures qui, en deux secondes, passent de zéro à cent : chez Moulé, c’était cela. » Il rapporte le mot de Rav Adin Even Israël Steinsaltz, rencontré il y a une dizaine d’années : « Il m’a dit : je ne suis pas objectif, car c’est mon beau-frère. Il y a des Chlou’him devant lesquels je ne suis que poussière, qui ont accompli de grandes révolutions. Mais ce que Moulé a fait pour le Rabbi, personne ne l’a fait. »
D’autres visages qui l’ont façonné
Installé en Israël, il découvre une autre facette de Habad. « J’ai commencé à venir aux Farbrenguenim de Rav Zalman Gopin, et c’était quelque chose de très particulier. J’y ai découvert un visage que je ne connaissais pas : le travail intérieur, la avodat hatefila, le service de la prière. Des notions dont on parlait peu en France, où l’accent portait davantage sur les mivtsa’im, sur la rigueur du ‘Houmach et du Rambam. » Il évoque aussi Rav Ronen, dont il fréquentait assidûment les Farbrenguenim. « Je n’avais pas de lien personnel avec lui, mais il me disait toujours bonjour, parfois accompagné de quelques reproches bien sentis. Ce sont des hommes qui ont changé ma vie. »
Guimel Tamouz et l’épreuve du temps
Puis vient Guimel Tamouz 5754 (1994). « J’ai dansé, j’ai pleuré, dansé encore, pleuré encore, et je me suis envolé de Paris pour l’enterrement. Chez nous, il était évident que nous partions pour la Révélation, que le Rabbi allait sûrement se lever et nous délivrer. » Le retour à Paris fut celui d’une crise immense. « Les fidèles étaient en état de choc. Un très grand désarroi. Les gens se cherchaient, ne savaient plus où aller. »
Déjà marié, le 23 Adar 5754 (1994) à Paris, il décide quelques mois plus tard de monter en Terre sainte. Il se souvient qu’au Chelochim du Rabbi, Rav Azimov organisa un événement d’une ampleur immense. À ceux que le temps qui passe effraie, il oppose une conviction chevillée à l’âme, nourrie d’une Si’ha du Rabbi. « Dans la Paracha Choftim, le Rabbi a parlé de la prophétie : voici que le roi Machia’h vient. Et en note, il a précisé qu’il ne le disait pas seulement en tant que sage, ni seulement en tant que juge, mais en tant que prophète, avec certitude. » Il renvoie aux courts Maamarim de l’Admour Hazaken : « Le sage voit les choses telles qu’elles sont dans leur racine, et en descendant dans le monde elles peuvent s’inverser. Le prophète, lui, les voit déjà telles qu’elles se sont attirées ici-bas. Et il est écrit que rien des paroles du prophète ne tombe à terre, pas même l’ornement d’une lettre. Le Rabbi ne l’a pas écrit pour rien : il voulait nous dire, mes amis, ne désespérez pas, cela arrivera. »
La preuve, il l’a vue de ses yeux deux semaines avant Guimel Tamouz, lors d’un Chabbat de préparation pour les Tmimim, à Kfar Habad. « J’étais assis dans le réfectoire de la Yechiva avec trois ou quatre cents jeunes gens, et tu te dis : la chose est vivante. À sept heures du matin, la grande salle d’étude Rivkin était déjà pleine de bo’hourim en chapeau et costume, plongés dans la ‘Hassidout ; le Beth Mena’hem était plein. Alors tu dis : Maître du monde, l’affaire bouillonne, l’affaire est vivante. Nous n’avons pas le droit de désespérer. »
Garder le portrait du ‘hassid
De là son insistance sur ce qu’il nomme le portrait ‘Habad. « On allège parfois sur ce point : on s’habille moderne, on adopte toutes sortes de kippot colorées. Il faut savoir se souvenir de qui nous sommes. Nous sommes les soldats de la maison de David. De même qu’il ne viendrait à l’esprit d’aucun parachutiste de partir en chemise rose et jean bleu, mais qu’il porte l’uniforme avec ses galons, nous aussi, soldats de la maison de David, avons notre uniforme. En Égypte, ils n’ont changé ni leur langue, ni leurs noms, ni leurs habits. »
Il l’illustre par une parabole. « À un carrefour se dressait un panneau couvert de flèches. Un jour de grand vent, le panneau tomba, et un voyageur, arrivé là, ne sut plus où aller. Puis il se dit : quel sot je fais ! Je sais d’où je viens. Je vais redresser le panneau et orienter la flèche qui indique ma ville dans la direction d’où je suis venu ; ainsi, sachant d’où je viens, je saurai où aller. C’est la Michna : sache d’où tu viens. Si tu te souviens d’où tu viens, qui tu es, qui tu représentes, alors tu sauras aussi où aller, comment t’habiller et comment parler. »
Devenir le Machpia Rav Michaël
Comment le jeune homme rapproché de Habad est-il devenu ce Machpia recherché ? « Cela s’est fait tout seul, peu à peu. D.ieu m’a fait un cadeau : j’aime apprendre. Et quand tu es accordé à l’étude, tu ne t’arrêtes plus. » Avant même de commencer à animer des Farbrenguenim, il avait étudié tout le Toldot de nos Rabbis, l’ensemble des Likoutei Dibbourim, quantité de Si’hot. « Tu entres dans un monde enchanté que tu ne connaissais pas. Celui qui étudie tout le Likoutei Dibbourim, cela lui change la vie. Et lorsque, assis à un Farbrenguen, tu commences à redonner ces points, les gens se mettent à t’écouter, par la seule force de la réalité. »
Il n’a jamais visé ce rôle. « Absolument pas. » Il est pourtant, de son propre aveu, l’une des figures qui ont le plus farbrengué dans les Beth Habad, par centaines. « Dans la plupart, je vois une sincérité hors du commun : des gens qui viennent se renforcer, qui boivent avec soif les paroles du Rabbi, une histoire ‘hassidique. Chez un Chalia’h comme Rav Noam à Yokneam, une belle communauté, on écoute, on participe, on chante. C’est un vrai bonheur. Dans certaines communautés de fidèles, c’est parfois plus complexe : certains ont perdu la faculté d’écouter. Mais dans nombre d’entre elles, à Re’hovot chez Rav Gloukhovsky, à Tsfat, ailleurs encore, les gens s’assoient, écoutent et se rassemblent avec un vrai plaisir. »
Avez-vous joui, ou avez-vous changé ?
Un souvenir revient souvent dans ses Farbrenguenim. « J’étais un jour en voyage en Ukraine avec des jeunes filles du Beth Rivka de Kfar Habad. Lors de la dernière veillée, l’une d’elles, qui avait vécu à Beit Chéan, m’a rapporté que le Chalia’h de renom, Rav Yaakov Chmoulévitch, que son mérite nous protège, terminait chaque Farbrenguen par cette question aux participants : avez-vous été éblouies, ou avez-vous changé ? Cette phrase m’a marqué. Chaque fois que je la répète, l’assemblée se tait, tant il y a de vérité en elle. Un homme doit savoir pourquoi il vient à un Farbrenguen : suis-je venu pour changer, ou seulement pour dire un Le’haïm et chanter ? » Et de rappeler que Mitsva goreret Mitsva, une Mitsva en entraîne une autre : « Celui qui se lève le matin, participe à un cours de ‘Hassidout, s’efforce de prier, celui-là vient au Farbrenguen chercher un contenu. »
Le désir, secret de la transmission
Il en tire un enseignement sur l’art même de transmettre. « En ‘Hassidout, avant qu’il y ait un flux d’en haut, il faut d’abord une élévation d’en bas, une haalaat man. Si le récepteur n’a pas le désir de recevoir, celui qui donne n’a pas le désir de donner. Dès que tu as devant toi un public animé de ce désir d’entendre, cela te donne une énergie immense pour donner et donner encore ; cela révèle en toi des forces cachées. » Il cite un Chabbat récent à Beth Chémech, quartier Ramat Aleph. « Un public en majorité non ‘Habad, et pourtant un pur bonheur. Le temps a passé, une heure, deux, trois, quatre, et l’on ne voulait plus se lever. »
Respecter celui qui pense autrement
Sur la ligne de fracture qui traverse Habad, autour du Machia’h et des questions du « Ye’hi », il choisit ses mots. « Les élèves de Rabbi Akiva, il n’est pas écrit qu’ils ne s’aimaient pas ; il est écrit qu’ils ne s’honoraient pas l’un l’autre. On peut s’aimer profondément et se déchirer, faute de respect. Or le respect, en hébreu kavod, vient de la racine du poids : c’est accorder du poids à la parole de l’autre. Je peux tout à fait m’asseoir avec quelqu’un qui ne pense pas comme moi, écouter ses opinions sans être obligé d’y adhérer. »
Il en garde une scène vive. « À un Farbrenguen, un homme est sorti de ses gonds. Je lui ai dit : si tu as un cerveau petit comme celui d’un oiseau, incapable d’entendre autrui, je ne resterai pas avec toi. Le respect n’est pas à sens unique, il est réciproque. Si tu m’effaces, je ne pourrai pas me tourner vers toi. Parlons de ce sur quoi nous sommes d’accord. Jamais je ne dirai à quelqu’un qui ne se rend pas au Ohel qu’il est fou ; et si je le pense, ce n’est pas une raison pour le juger : tu n’es pas dans sa tête. Alors toi non plus, ne t’immisce pas dans mon lien au Rabbi. Vis le Rabbi comme tu l’entends, et laisse-moi le vivre comme je l’entends. »
Il en veut pour preuve un épisode récent. « Quelqu’un m’a demandé de me filmer pour parler du lien au Rabbi. Quelques jours après, je découvre qu’il m’avait annoncé à un événement auquel je ne souhaitais pas participer, imprimé dans la presse et dans des brochures, diffusé dans tout le pays. J’ai reçu un déluge d’appels. Je lui ai demandé de me retirer aussitôt. Comme vous avez choisi de vivre votre lien au Rabbi à votre manière, j’ai choisi de vivre le mien autrement. Je n’ai rien contre vous, je vous aime, et j’aime chacun de ceux qui figurent sur cette annonce. Mais cet événement n’est pas conforme à mes principes, et je n’y viendrai pas. Il l’a compris. »
Sa chronique dans Kfar Habad
Depuis plusieurs années, il tient une chronique hebdomadaire dans l’hebdomadaire Kfar Habad. « C’est Rav Cohen qui a beaucoup insisté ; au début, je ne pensais pas que cela me revenait. Il faut chaque fois se renouveler, dans quatre ou cinq cents mots. Souvent, je pars d’une lettre du Rabbi, ou d’un récit trouvé dans un livre. » Chaque semaine, il s’efforce d’y joindre un mareh makom, une source à étudier. « Je reçois des dizaines de réactions de gens qui ont étudié, et cela me réjouit : c’est le véritable effet. »
Il n’a pas craint les sujets délicats. « J’ai écrit des choses franches, mises sur la table. Les gens m’ont dit : il fallait bien que quelqu’un le dise. » Il évoque un lecteur qui s’est mis à veiller à ne plus parler pendant la prière, un autre qui a quitté tous les groupes d’actualités et de messagerie. « Non seulement cela encourage, cela oblige. Je me dis : Michaël, tu ne peux pas prêcher la morale si tu ne te tiens pas toi-même. Cela te remet toi aussi dans le droit chemin. » Sa règle : « Je m’efforce de ne jamais parler aux gens de haut. Je viens du bas vers le haut, avec amour et affection. Il y a un problème ? C’est notre problème à tous. Résolvons-le ensemble. »
Ses fils, l’armée, et une révolution intérieure
Vient un sujet plus intime : ses deux fils, Mendel et Zalman, tous deux à l’armée, chacun légèrement blessé au combat, et, baroukh Hachem, l’un et l’autre indemnes. Ce n’était pas la voie qu’il avait rêvée pour eux. « Je vais vous parler franchement. À la maison, l’épreuve de l’éducation n’a pas été simple. Au début, j’ai réagi comme tant de parents, de la manière la plus naturelle, et pourtant la plus fausse, la plus égoïste : tu commences à te battre avec tes enfants, tu en fais des guerres. Et la cause profonde de tout cela, c’est l’ego. Que diront les gens ? Quelle honte ! Les enfants le sentent, et cela les blesse davantage, cela les éloigne davantage encore. »
Un jour, il opère un basculement. « J’ai fait un déclic dans ma tête : mes enfants, je ne les ai pas achetés, ils ne sont pas ma propriété privée. Ils ont leur propre carte d’identité, leur propre esprit, leurs propres émotions. Et je ne suis pas non plus le représentant du Saint, béni soit-Il, sur terre. À partir de cet instant, j’ai cessé de leur faire la moindre remarque. Quand ils viennent à la maison, ils le savent : je les accueille avec un tel amour. Mes fils, à l’armée, rêvent de venir chez moi pour Chabbat. Ils savent qu’à la table de leur père, ce sera la joie : papa parlera avec nous, papa nous fera sourire, papa farbrenguera avec nous. »
L’un de ses fils a reçu une citation du chef d’état-major. « Il a combattu à Kfar Aza soixante heures durant, il a affronté des terroristes, il s’est battu comme un lion. Je le regarde d’en bas vers le haut : à vingt-deux ans, au cœur de Gaza, chaque jour au contact, évacuant des blessés, et il garde la tête haute. Devant lui, je tire mon chapeau. » Il en tire une leçon d’éducation valable pour tous. « Tu ne peux jamais imposer à un enfant, de haut en bas, ce qu’il doit faire, à plus forte raison à un jeune de vingt ou vingt et un ans. Tu veux entreprendre une démarche avec lui ? Ce sera dans la pleine coopération, dans la compréhension, dans l’harmonie. »
Une fille n’est pas un objet
Il illustre ce principe par une rencontre récente. « Un homme m’a demandé un rendez-vous discret pour me parler de sa fille. Il a commencé à parler, et je l’ai arrêté : il y a ici quelque chose qui ne va pas. Depuis une demi-heure, tu es assis en face de moi et tu n’as pas dit un mot sur ta fille : tu ne parles que de toi. Tu crois que ta fille, tu l’as achetée dans un supermarché, qu’elle fait partie de tes objets ? Elle n’en fait pas partie. C’est une réalité autonome, avec sa propre identité. »
Il y a de l’espoir pour notre avenir
Un ami commun, Rav ‘Haïm Baroukh Halberstam, aime lui répéter, en observant les Tmimim : « Regarde ces jeunes, il y a de l’espoir pour notre avenir. » Rav Taïeb acquiesce, et l’illustre. « Après une année d’interruption de mes Farbrenguen, pour raisons de santé, un Chabbat, au Beth Mena’hem de Kfar Habad, des bq’hourim de la Yechiva sont venus s’asseoir, à manger des salades et à bavarder. Je ne regardais pas cela d’un très bon œil. J’ai demandé à mon voisin : crois-tu que c’est là ce que voulait le Rabbi ? »
La réponse le retourne. « Il m’a dit une phrase qui m’a changé la tête. Il est treize heures trente, et ils sont assis à la synagogue, en chapeau, veste et chemise blanche. Sais-tu combien de parents rêvent aujourd’hui que leurs fils soient là, à cette heure, ainsi vêtus ? Dis-leur merci. Où sont-ils ? À la synagogue, à la maison d’étude. De quoi parlent-ils ? Un peu de ceci, un peu de cela. Va t’asseoir avec eux, rapproche-les. » Et de conclure : « Aujourd’hui, il est si facile de glisser au mauvais endroit, tout est à portée de main. Il ne faut même plus de courage pour mal faire, alors qu’autrefois il en fallait. Ces jeunes qui tiennent bon, qui vont en chapeau et costume et qui prient, ce sont des enfants diamants. »
Face à la rue qui brûle
Dernière question, sur un pays sous tension, manifestations et blocages, et sur ce qu’il ressent lorsqu’il sort aux mivtsa’im, notamment à Tel-Aviv. « Cela dépend de la manière. Quand on m’attaque avec brutalité, je m’efforce de garder la bride, mais il m’arrive de la perdre, car parfois l’autre te méprise avec une violence extrême. » Il rapporte un échange avec un Juif ‘harédi. « Je lui ai dit : dans votre secteur, vous n’êtes pas occupés à rapprocher des Juifs du Saint, béni soit-Il ; vos maîtres ne vous y ont pas éduqués. Nous, oui : le Rabbi de Loubavitch nous a demandé de sortir dans la rue, de mettre les Téfilines à un qutre Juif, de donner à une jeune fille juive ses bougies de Chabbat. Et lorsque vous prononcez, dans la presse, des mots très durs qui font ensuite le tour du monde, c’est nous qui, dans la rue, en payons le prix : un Juif de plus qui ne veut pas mettre les Téfilines. Alors, montrez vos responsabilités. »
Il termine sur deux mots de Torah. « Dans la Haggada du Rabbi, il est écrit que chez nous, on ne dérobe pas l’Afikoman. Et l’Admour Hazaken en donne la raison : pour ne pas accoutumer l’enfant au goût du vol. On trouve aussi, dans le Choul’han Aroukh, qu’il faut se garder, face à ceux qui provoquent, d’entrer en querelle, car sans même s’en apercevoir on peut devenir insolent, alors que l’audace n’a de valeur que lorsqu’elle est de sainteté. Un jeune de dix-sept, dix-huit ou vingt ans qui va de manifestation en manifestation s’habitue à en venir aux mains, à frapper. Où cela le mènera-t-il ? »
Il conclut par un enseignement puisé dans nos annales. « Lorsque les agents de la Yevsektsia sont venus arrêter le Rabbi précédent, ils sont entrés dans la chambre de sa fille la Rabbanit ‘Haya Mouchka. L’enquêteur lui a demandé de quel parti elle était. Elle q répondu : du parti de ,on père. Pourquoi ne pas en dire davantage ? Je ne suis pas tenue de vous répondre. Et l’homme de menacer : chez nous, en interrogatoire, chacun parle par la force, même celui qui ne veut pas parler. Alors la Rabanit lui a dit combien cette voie est mauvaise. Dès que tu veux obtenir quelque chose et que tu t’enfonces dans la violence pour l’atteindre, tu perds le tselem enoch, l’image de l’homme. Cela a un prix. Nous devons rester des êtres humains. »
Et Rav Michaël Taïeb de se lever, dans un dernier vœu partagé avec son interlocuteur : que le Rabbi vienne, et nous délivre, bientôt et de nos jours.
À l’occasion des 54 ans de la réunification de Jérusalem, moment où le Rabbi de Loubavitch lança la campagne des Téfilines, cet article ressort des archives. Des bureaux du Mossad aux stands du Kotel, des marathons de Tel-Aviv aux bases de Tsahal, cette Mitsva est devenue un point de rencontre entre chaque Juif et son héritage. Retour sur une révolution spirituelle qui a transformé le paysage israélien depuis la guerre des Six Jours.
Rena Udkoff , Lubavitch.com
En tant que directeur du Mossad, l’agence nationale de renseignement d’Israël, Yossi Cohen mène une existence tout sauf routinière. Commençant sa journée aux premières lueurs de l’aube, le directeur récemment nommé est responsable de la lutte antiterroriste et de la sécurité de l’État juif. Il reçoit des appels d’agences parallèles du monde entier, informe ses principaux agents et reste en contact étroit avec le Premier ministre Netanyahou. Mais avant de se rendre à son bureau, Cohen s’accorde un moment de calme pour accomplir un rituel ancestral.
Chaque matin, le chef de la plus importante agence de renseignement d’Israël sort une pochette contenant des Téfilines (phylactères), deux boîtiers noirs munis de lanières de cuir, qu’il attache autour de sa tête et de son bras en récitant une bénédiction. Ces petits boîtiers renferment des parchemins sur lesquels sont inscrits des versets de la Torah, et sont portés par les hommes juifs pendant la prière depuis les temps bibliques. Ce rituel a le pouvoir de recentrer Cohen, de l’enraciner dans son passé alors qu’il s’efforce de garder une longueur d’avance sur les ennemis d’Israël, dans un monde d’intrigues et d’espionnage en perpétuel mouvement.
La philosophie ‘hassidique enseigne que les Téfilines servent de canal reliant le physique au spirituel dans le service divin de l’homme juif. Mais, comme tant de traditions juives tombées en désuétude au fil du temps, il en fut ainsi des Téfilines. Lorsque le Rabbi de Loubavitch lança une campagne mondiale de sensibilisation aux Téfilines dans les jours précédant la guerre des Six Jours de juin 1967, ces boîtiers noirs constituaient un objet rituel obscur pour une grande partie du public israélien, largement éloigné de la pratique religieuse.
Le Rabbi insista sur la puissance spirituelle profonde de cette Mitsva. « Lorsqu’un homme place les Téfilines sur sa tête », déclara-t-il en citant le Talmud, « il projette la crainte sur nos ennemis où qu’ils se trouvent. » Ainsi naquit une campagne révolutionnaire, la première des grandes initiatives de Mitsvot lancées par le Rabbi, qui embrasa Israël et bien au-delà. À travers le monde, hommes et garçons juifs de plus de treize ans répondirent à l’invitation de retrousser leurs manches et d’accomplir la Mitsva pour la sécurité d’Israël. La victoire miraculeuse qui mit fin à la guerre de manière aussi rapide que spectaculaire suscita un sentiment euphorique de fierté juive parmi les citoyens d’Israël et le judaïsme mondial.
Dans les jours qui suivirent la guerre des Six Jours, des Rabbanim et des bénévoles de Habad aidèrent des milliers de personnes à mettre les Téfilines devant le Mur occidental nouvellement libéré. Dans les rues du centre de Manhattan, au cœur de Paris, à Londres et dans mille autres endroits, les Juifs affluaient vers les étudiants et les Rabbanim de Habad qui leur offraient la possibilité de mettre les Téfilines pour le bien-être d’Israël. Avec la réunification de Jérusalem, les militants de Habad installèrent un stand de Téfilines permanent au Mur occidental.
Une inclusion spirituelle
Bien que le port quotidien des Téfilines en semaine figure parmi les commandements les plus fondamentaux observés par les hommes juifs, « Tu les attacheras comme un signe sur ta main et ils seront un fronteau entre tes yeux » (Deutéronome), de nombreux Israéliens ne les ont peut-être mis qu’à l’occasion de leur Bar Mitsva. Selon un sondage Ynet-Guecher, environ 90 pour cent des garçons israéliens célèbrent leur Bar Mitsva par une cérémonie traditionnelle au cours de laquelle le garçon lit la Torah et met les Téfilines. Une part bien plus réduite de la population s’engage dans un usage quotidien régulier des Téfilines après la Bar Mitsva.
Selon une étude israélienne de 1965, environ 79 pour cent des hommes juifs israéliens possédaient des Téfilines, mais seul un quart environ les mettait régulièrement. La moitié ne les utilisait pas du tout. Habad entreprit d’inverser ces tendances au déclin, et depuis l’appel à l’action du Rabbi en 1967, des millions de Juifs à travers le monde ont mis les Téfilines avec Habad.
Proposer de partager la Mitsva avec tout homme juif représentait un tournant philosophique radical. « La campagne des Téfilines fut révolutionnaire en ce sens qu’avant cette initiative, un Israélien était soit religieux, soit non religieux », explique le Rav Mena’hem Brod, porte-parole de Habad en Israël. « Habad est arrivé avec un message nouveau : quel que soit votre niveau de religiosité, vous pouvez et devez participer à une Mitsva, ne serait-ce qu’une seule fois. »
Ce message fut d’abord accueilli par des critiques ouvertes dans certains milieux. Des détracteurs orthodoxes s’indignaient à l’idée d’inviter un Juif non pratiquant à mettre les Téfilines, et dans les bastions laïcs israéliens comme Tel-Aviv, les jeunes hommes de Habad proposant les Téfilines étaient perçus comme une menace pour leur mode de vie séculier. Mais aujourd’hui, certains groupes orthodoxes imitent le modèle de Habad avec leurs propres stands de Téfilines. Et les Israéliens laïcs en sont venus à considérer l’action de Habad comme une expression d’inclusion et d’unité juive. Le public israélien, affirme le Rav Brod, s’est largement réchauffé à la pensée novatrice de Habad. « Présenter l’expérience religieuse comme un continuum était un message d’inclusion spirituelle qui a adouci le clivage abrupt entre religieux et non-religieux en Israël. »
Nitsan Dery, père de trois enfants âgé de 47 ans, raconte que bien qu’il ne soit « pas exactement religieux », une rencontre avec un étudiant de Habad qui l’invita à mettre les Téfilines l’amena à renouer avec son héritage. « Je n’avais pas mis les Téfilines depuis ma Bar Mitsva », admet Dery. « Chaque vendredi, je passais devant le stand de Habad et je déclinais leurs propositions de mettre les Téfilines, jusqu’au jour où, sans savoir pourquoi, j’ai dit oui. »
Ce geste simple fit vibrer une corde sensible en lui, et il se mit à rechercher les jeunes de Habad pour pouvoir accomplir la Mitsva. « Finalement, j’ai compris que même si je n’observe pas d’autres choses, les Téfilines étaient quelque chose que je voulais dans ma vie, un point de connexion juive auquel je peux m’engager quotidiennement. » Ce natif de Nahariya dépoussiéra une vieille paire héritée de son père, et la met chaque jour de semaine depuis lors.
Aller là où se trouvent les gens
La capacité de rencontrer chaque Juif à son propre niveau, là où il se trouve, explique peut-être le succès de la campagne des Téfilines de Habad. Depuis son lancement, la campagne a cherché à rendre les Téfilines simples et accessibles à tout Juif. Les « Mitsva mobiles » sont devenues un élément habituel du paysage urbain, et les stands de Téfilines éphémères font désormais partie du décor. En Israël, chaque vendredi, des vagues de bénévoles, des étudiants aux personnes âgées, encouragent les hommes à mettre les Téfilines avant l’entrée de Chabbat. De nombreux membres de Habad portent sur eux une paire de Téfilines « au cas où ».
Clin d’œil à la mentalité de « Start-up Nation » du pays, Israël étant l’une des communautés technologiques les plus dynamiques au monde en dehors de la Silicon Valley, Habad a même développé une application dédiée aux Téfilines qui a atteint la 27e position de l’app store israélien.
Cette campagne omniprésente a fait entrer la fierté et les préceptes juifs dans la conscience publique. L’idée de se faire « prendre sa tension juive », jeu de mots sur les lanières des Téfilines enroulées autour du bras, a trouvé un écho bien au-delà des cercles juifs traditionnels. Aujourd’hui, les Israéliens peuvent s’attendre à être abordés à un arrêt de bus de Tel-Aviv, sur un campus universitaire de Haïfa, ou même dans leur propre bureau, avec la proposition de mettre les Téfilines.
Le Rav Morde’haï Siev, un Rav de Habad d’origine américaine, commença à tenir un stand de Téfilines dès son arrivée en Israël au milieu des années 1980. La barrière de la langue ne posait aucun problème, car aucun mot n’était nécessaire.
« Souvent, lorsque les gens voient un stand de Téfilines en Israël, ils s’approchent simplement. Ils ne disent même rien et commencent à enrouler les lanières », raconte le Rav, estimant qu’un peu moins de la moitié des Israéliens sont capables d’accomplir le rituel seuls. « D’autres savent le faire, mais si Habad n’était pas là, ils ne s’en donneraient peut-être pas la peine. » Un bénévole explique que souvent, lorsqu’il demande aux passants s’ils mettent les Téfilines, ils répondent par l’affirmative. Mais lorsqu’il leur demande s’ils les ont mis ce jour-là, beaucoup répondent « je n’ai pas eu l’occasion » ou « j’ai oublié ». La commodité et l’accessibilité des stands de Téfilines de Habad leur garantissent la possibilité d’accomplir la Mitsva sur-le-champ.
Des bras pour Israël
À la fin du mois de février, l’ambassadeur des États-Unis en Israël, Dan Shapiro, participa au marathon de Tel-Aviv. Pendant la course, il s’arrêta pour mettre les Téfilines avec l’aide de représentants de Habad présents le long du parcours. À l’issue de la course, l’ambassadeur diffusa fièrement sa Mitsva auprès de ses abonnés sur Facebook et Twitter.
Les photos de personnalités politiques avec les Téfilines sont devenues une véritable tradition israélienne. Lors d’une rencontre largement médiatisée en Israël, le regretté Premier ministre israélien Ariel Sharon, accompagné d’autres hauts gradés de Tsahal, se rendit au Mur occidental peu après la guerre de 1967 et accepta de mettre les Téfilines avec un Rav de Habad. Sharon confia aux journalistes que c’était la première fois qu’il mettait les Téfilines depuis sa Bar Mitsva. En peu de temps, la nouvelle fit le tour des médias. Inspirés par son geste, de nombreux Israéliens suivirent son exemple, certains pour la première fois de leur vie.
L’armée israélienne, en particulier, est devenue un point de contact privilégié pour les Téfilines. Le service militaire étant obligatoire en Israël, Tsahal reflète assez fidèlement la diversité de la population israélienne. La présence de Habad dans les bases militaires et ses activités bénévoles auprès des soldats de Tsahal ont offert une expérience des Téfilines à des Juifs de tous horizons. « Les efforts de Habad en matière de Téfilines sont intrinsèquement liés à l’armée israélienne, puisque le danger menaçant ses soldats fut à l’origine même de la campagne », explique le Rav Brod. « Nous mettons un accent particulier sur les soldats de Tsahal. »
Et sur leurs enfants. Depuis la guerre des Six Jours, Habad organise chaque année une cérémonie de Bar Mitsva pour les enfants des soldats israéliens tombés au combat. Lors de chacune de ces célébrations émouvantes, les enfants reçoivent un cadeau des dirigeants d’Israël : leur propre paire de Téfilines. En avril dernier, 110 orphelins israéliens ont célébré leur Bar et Bat Mitsva avec Habad à Jérusalem.
Relier le physique et le spirituel
Avec des milliers de visiteurs qui y passent chaque jour, le stand permanent de Habad au Mur occidental (le Kotel) est devenu un point de repère du lieu le plus saint du judaïsme. Le représentant de Habad au Kotel, le Rav Chemouel Weiss, indique que le stand accueille en moyenne 500 hommes par jour en hiver, et plus de 1 000 hommes par jour pendant la haute saison touristique estivale. Le jour de Yom Yérouchalayim, lorsque quelque 20 000 jeunes visitèrent le Kotel, le chiffre atteignit environ 1 500.
Le stand ouvre au lever du soleil et fonctionne sans interruption jusqu’au coucher du soleil, dernier moment où la loi juive permet de mettre les Téfilines. Le Rav Weiss affirme que beaucoup en sont venus à compter sur les services de Habad. « Certains disent : « Je ne mettrai pas les Téfilines ce matin puisque je vais au Kotel et que je les mettrai là-bas avec Habad. » » À l’inverse, d’autres qui n’accomplissent pas habituellement cette Mitsva y voient une opportunité : « Je suis au Kotel, comment pourrais-je ne pas mettre les Téfilines ? »
Dans un récit personnel décrivant comment il mit les Téfilines avec Habad au Kotel, le journaliste Liel Leibovitz écrivit dans un article récent que cette rencontre marquante l’avait conduit à l’observance quotidienne des Téfilines. Sans « pleinement comprendre » pourquoi il le fait, il témoigne que quelle que soit la manière dont il choisit de manifester sa relation avec le Créateur, il commence chaque journée en reconnaissant que cette relation existe, qu’elle compte, et que tout ce qui suit dans la journée devrait être, en partie, le reflet de la manière dont ses pensées et ses actes se conforment à sa foi ou la défient.
Le Rav Weiss développe le phénomène : « En Terre d’Israël, nous croyons que tout ce qui est physique possède une dimension spirituelle. » C’est lorsque les lanières et les boîtiers de cuir brut contenant les plus sublimes prières juives sont placés sur la tête et sur le bras que les deux se rencontrent.
Des Téfilines pour tous
La campagne des Téfilines établie par le Rabbi de Loubavitch en 1967 pour sensibiliser à cette Mitsva cardinale a depuis été promue par les Chlou’him et les fidèles de Habad à travers le monde entier. Israël abritant la plus grande population juive du monde, Habad y a concentré des efforts intenses autour des Téfilines en Terre Sainte.
À l’approche du cinquantième anniversaire de la campagne, Habad intensifie ses activités liées aux Téfilines. Le Rav Meïr Leider, membre d’un comité dédié à l’amélioration et au renforcement de l’effort national des Téfilines, indique qu’aujourd’hui, Habad en Israël fait mettre les Téfilines à environ 13 000 hommes juifs par semaine. Étudiants de Yechiva, étudiants rabbiniques et membres laïcs de Habad consacrent chaque semaine du temps à participer à la campagne.
Avec pour objectif de porter le nombre hebdomadaire de mises de Téfilines à 20 000, le Rav Leider et d’autres ont créé de nouveaux outils pour intensifier l’action de proximité. De nouvelles pochettes de Téfilines haut de gamme et résistantes aux intempéries ont été conçues pour en faciliter l’usage, et d’ingénieuses tables pliantes et auvents pesant moins de deux kilos et demi permettent d’installer un stand de Téfilines n’importe où, rapidement et facilement. Ces changements se traduisent en chiffres : dans le temps qu’il fallait autrefois à un bénévole pour faire mettre les Téfilines à 20 hommes, il en compte désormais 40.
Habad ajoute également des stations de Téfilines permanentes. Aujourd’hui, cinq sont réparties à travers le pays, dont le stand du Kotel et un kiosque à l’aéroport Ben Gourion. Cinq nouveaux emplacements sont en préparation, portant à dix le nombre total de points de Téfilines permanents dans le pays. Certains d’entre eux ont placé la barre haut, visant 30 000 mises de Téfilines par mois.
Se couper les ongles semble être l’un des gestes les plus anodins du quotidien, et pourtant la tradition juive lui consacre des règles précises transmises depuis des siècles. Un ordre déterminé pour chaque doigt, un jour privilégié dans la semaine et un soin particulier apporté aux rognures font de cet acte banal une véritable pratique empreinte de sens. Plongée dans une coutume ancrée dans le Choul’han Aroukh et enrichie par les enseignements de la Kabbale.
Dans la tradition juive, aucun geste n’est vraiment insignifiant. Même la coupe des ongles, acte d’hygiène élémentaire, est encadrée par des usages précis que le Rama, Rav Moché Isserlès, a consignés dans ses gloses sur le Choul’han Aroukh (Ora’h ‘Haïm, chapitre 260). La règle fondamentale en est simple à retenir : on ne coupe jamais les ongles de deux doigts voisins l’un à la suite de l’autre. Il convient au contraire de « sauter » d’un doigt à l’autre, selon un ordre fixe que des générations de Juifs ont appris par cœur.
L’ordre précis pour chaque main
Pour la main droite, la tradition fixe la séquence suivante : on commence par l’index, puis on passe à l’annulaire, ensuite au pouce, puis au majeur, et l’on termine par l’auriculaire. En numérotant les doigts à partir du pouce, cela donne l’ordre 2, 4, 1, 3, 5, que la tradition a résumé dans le sigle hébraïque Bedaga, formé des lettres correspondant à ces chiffres.
Pour la main gauche, l’ordre est différent : on débute par l’annulaire, puis l’index, ensuite l’auriculaire, puis le majeur, et l’on achève par le pouce, soit la séquence 4, 2, 5, 3, 1, mémorisée sous le sigle Devahga. On remarquera qu’ici encore, aucun doigt n’est jamais suivi de son voisin immédiat.
Quant à la question de savoir par quelle main commencer, les usages varient. Selon l’enseignement rapporté au nom du Ari zal et suivi par de nombreuses communautés, dont les ‘Hassidim Habad, on commence par la main gauche, en débutant par l’annulaire, avant de passer à la main droite en débutant par l’index. D’autres ont l’usage d’honorer d’abord la main droite, comme l’illustrent certains schémas pédagogiques diffusés dans les communautés.
Pourquoi ne pas couper les doigts dans l’ordre ?
Le Rama, citant le Aboudraham, rapporte que couper les ongles de doigts adjacents l’un après l’autre présenterait un danger d’ordre spirituel. Les décisionnaires ultérieurs, dont le Michna Beroura, évoquent diverses conséquences néfastes que la tradition associe à une coupe effectuée « dans l’ordre » : cela nuirait à la mémoire, pourrait conduire à la pauvreté, et certains textes y voient même un risque pour la descendance. Sans toujours en expliquer le mécanisme, la tradition a préféré la prudence et l’a érigée en usage constant.
Les maîtres de la Kabbale ont approfondi cette pratique en lui donnant une dimension mystique. Les ongles, situés à l’extrémité du corps, représentent la frontière entre la sainteté et les forces extérieures. Leur coupe, effectuée selon l’ordre prescrit, participe ainsi d’un travail spirituel de raffinement, où même le corps le plus matériel est mis au service du service de D.ieu.
Le vendredi, en l’honneur du Chabbat
Le moment privilégié pour se couper les ongles est le vendredi, veille du Chabbat. Se présenter devant la Reine Chabbat avec des ongles soignés fait partie des préparatifs d’honneur au même titre que la toilette et les vêtements de fête. Certains évitent en revanche de le faire le jeudi, car selon la tradition, les ongles commencent à repousser le troisième jour après leur coupe, ce qui surviendrait alors précisément le jour du Chabbat.
De même, l’usage veut que l’on ne coupe pas les ongles des mains et ceux des pieds le même jour. Le fiancé et la fiancée veilleront également à se couper les ongles avant leur immersion au Mikvé, tout comme les femmes avant leur immersion mensuelle, où cette coupe revêt un caractère d’obligation halakhique.
Que faire des rognures ?
Le Talmud, dans le traité Nidda (17a), enseigne un principe étonnant : « Celui qui brûle ses ongles est un homme pieux, celui qui les enterre est un juste, celui qui les jette est un impie. » La raison invoquée est qu’une femme enceinte qui marcherait sur des rognures d’ongles pourrait en subir un préjudice. C’est pourquoi l’usage répandu consiste à rassembler soigneusement les rognures et à les éliminer, en les brûlant, en les enterrant ou, à tout le moins, en les jetant dans un endroit où personne ne passe, comme les canalisations.
Cette attention portée aux moindres détails illustre une idée centrale du judaïsme, particulièrement développée dans la ‘Hassidout : la vie du Juif ne connaît pas de domaine neutre. Du geste le plus solennel au plus quotidien, tout peut et doit être élevé, sanctifié et accompli avec conscience. La coupe des ongles, avec son ordre précis hérité des générations, en est peut-être l’une des illustrations les plus parlantes : même au bout des doigts, la Torah accompagne l’homme.
La pensée hassidique enseigne que les situations les plus sombres de l’existence recèlent les potentialités spirituelles les plus élevées. De la brisure intérieure au silence face à l’incompréhensible, chaque état de l’âme devient un tremplin vers le dévoilement du divin. Voici cinq concepts fondamentaux qui éclairent le service de D.ieu au quotidien et préparent le monde à la Guéoula.
Rav Yaacov Abergel
« Catit Lamaor » : la brisure qui fait jaillir la lumière
Le concept de Catit Lamaor, littéralement « l’huile concassée pour le luminaire », symbolise l’état du Juif « brisé » en exil. Loin de constituer une faiblesse ou un échec, cette brisure représente un état spirituel supérieur. De même que l’olive ne livre son huile la plus pure que lorsqu’elle est pressée et concassée, l’âme dévoile son essence la plus profonde précisément lorsqu’elle ressent la douleur de l’éloignement.
Cet enseignement prend une dimension particulière à notre époque : même celui qui mène une vie matérielle confortable peut, et doit, cultiver la conscience du manque de la Guéoula. C’est cette aspiration ardente, ce sentiment que rien n’est complet tant que la Délivrance n’est pas venue, qui permet de faire jaillir la lumière intérieure la plus pure et d’illuminer le monde alentour.
La conquête de la terre, une conquête de soi
La conquête de la terre d’Israël, telle que la relate la Torah, constitue également une métaphore du travail intérieur de chaque Juif : la maîtrise de soi et la sanctification des facultés humaines. Les trois vêtements de l’âme, la pensée, la parole et l’action, sont les territoires que l’homme est appelé à conquérir et à consacrer au service divin.
La perfection spirituelle est atteinte lorsque ces trois dimensions ne fonctionnent plus de manière dispersée, mais se trouvent unifiées dans l’accomplissement des Mitsvot. Alors, l’être tout entier devient un instrument harmonieux de la volonté divine, et la « terre » de son existence personnelle est véritablement conquise pour la sainteté.
La valeur pleine et entière de chaque instant
Chaque moment de la vie possède une valeur intrinsèque et complète. Aucun instant n’est une simple étape préparatoire, un passage obligé vers un accomplissement futur : chaque minute constitue en elle-même un lieu de service divin à part entière.
Cette perspective bouleverse notre rapport au temps. L’effort fourni pour se préparer à une action, l’étude qui précède la pratique, le chemin parcouru vers une Mitsva, tout cela est aussi sacré que l’action elle-même. Le Juif est ainsi invité à vivre chaque instant dans sa plénitude, sans jamais considérer le présent comme un simple vestibule du lendemain.
Le silence comme forme suprême d’élévation
Face à l’incompréhensible, face aux épreuves qui dépassent l’entendement humain, la pensée hassidique propose une voie singulière : le silence. Ce silence n’est pas un renoncement ni une résignation, mais une forme haute de Bitoul, cette humilité profonde par laquelle l’homme s’efface devant son Créateur.
Un tel silence constitue un espace d’attente et d’espoir. Il permet une connexion avec le divin qui transcende les mots et les raisonnements, et il prépare l’esprit à recevoir, le moment venu, une compréhension nouvelle. Se taire devant le mystère, c’est affirmer sa confiance que le sens existe, même lorsqu’il demeure caché.
Faire de la matière une demeure pour D.ieu
La mission fondamentale du peuple juif consiste à transformer le monde physique en une « demeure pour D.ieu », selon l’expression des Sages reprise et développée par la Hassidout. Il ne s’agit pas de fuir la matérialité, mais de l’imprégner de divinité, jusque dans les détails les plus ordinaires de la vie quotidienne.
Chaque repas, chaque transaction, chaque geste peut devenir un réceptacle à la sainteté lorsqu’il est accompli avec l’intention de servir D.ieu. C’est cette affirmation révolutionnaire, selon laquelle aucun élément du monde n’est étranger au divin, qui donne à l’existence juive sa mission cosmique : préparer, geste après geste, la révélation de la Guéoula véritable et complète.
Un bras de fer sans précédent oppose le ministre israélien de l’Éducation, Yoav Kish, aux conseillers juridiques de son propre ministère autour d’une directive garantissant aux élèves le droit de mettre les Tefilines dans les écoles publiques. Les juristes conditionnent la mesure à la création simultanée, dans chaque établissement concerné, d’espaces de prière réservés aux cultes musulman et chrétien. Le ministre a rejeté cette exigence avec fermeté, et le dossier semble désormais promis à un affrontement devant la Cour suprême.
La polémique autour de la mise des Tefilines dans les écoles israéliennes atteint son point d’ébullition. Après une année scolaire marquée par plusieurs incidents retentissants — des directeurs et des enseignantes s’étant opposés à des élèves souhaitant accomplir cette Mitsva —, le ministre de l’Éducation Yoav Kish conduit une démarche spectaculaire : la modification de la circulaire du directeur général du ministère, afin de transformer la possibilité de mettre les Tefilines en une obligation clairement définie au sein du système éducatif.
L’affaire trouve son origine dans une série d’événements qui avaient choqué l’opinion publique. En février 2025, une vidéo tournée au lycée « Ohel Chem » de Ramat Gan avait montré le directeur de l’établissement confisquant une paire de Tefilines que des élèves avaient achetée de leurs propres deniers pour la mettre à tour de rôle pendant les récréations. Le scandale avait poussé le ministre Kish à réagir publiquement, affirmant que tant qu’il dirigerait le ministère de l’Éducation, le droit de mettre les Tefilines serait préservé dans chaque école d’Israël. En juin 2025, il annonçait officiellement l’élaboration d’une circulaire ministérielle dédiée à ce sujet.
L’exigence des juristes : un espace de prière pour chaque religion
Mais au moment même où la réglementation devait être signée, une opposition inattendue a surgi de l’intérieur : celle du conseil juridique du ministère de l’Éducation, qui pose une condition provoquant une véritable tempête. Selon les juristes, pour satisfaire au principe d’égalité dans un État démocratique, il serait impossible d’autoriser un espace dédié à la mise des Tefilines pour les seuls élèves juifs. Ils exigent en conséquence que dans chaque école où un tel espace serait aménagé, soient également créés un espace réservé à la prière musulmane — une sorte de « mini-mosquée » — ainsi qu’un espace consacré à la prière chrétienne, une « mini-église ».
Le ministre Yoav Kish a rejeté cette demande d’un revers de main, dans une déclaration sans ambiguïté :
« Dans l’État d’Israël, l’État juif et démocratique, un élève ne doit pas avoir peur de mettre les Tefilines. Il ne sera ni puni ni réprimandé pour avoir demandé à accomplir cette Mitsva. »
Cette position s’inscrit dans la droite ligne du programme « Chorachim » (« Racines »), le plan national pour l’identité juive et sioniste dans le système éducatif que le ministre a présenté devant la sous-commission parlementaire consacrée à la pensée juive, présidée par la députée Galit Distel-Atbaryan. Yoav Kish y avait déclaré que le système éducatif, sous sa direction, « replace l’identité juive et sioniste au centre », et que la mise des Tefilines en constitue une partie intégrante.
Ce que prévoit la nouvelle réglementation
Malgré l’opposition juridique, le ministre est déterminé à faire entrer la directive en vigueur dès la prochaine année scolaire. Selon le projet de circulaire en cours d’élaboration, les directions d’établissements seront tenues d’organiser un espace respectueux et des conditions appropriées pour les élèves souhaitant mettre les Tefilines. Afin de ne pas porter atteinte à la continuité pédagogique, la mise des Tefilines s’effectuera à des horaires définis à l’avance, comme les récréations, et non sur le temps des cours. Enfin, la démarche devra se dérouler dans le respect du fonctionnement normal de l’école, sans engendrer de contrainte ni de perturbation pour l’ensemble des élèves.
Cette clarification réglementaire répond à un vide juridique de longue date : la question de la pratique religieuse individuelle dans les écoles publiques israéliennes n’avait jamais été formellement encadrée, laissant chaque directeur d’établissement trancher au cas par cas — avec les frictions que l’on a connues cette année.
Le Mivtsa Tefilines : l’héritage du Rabbi depuis 1967
Pour comprendre la portée profonde de ce débat, il faut remonter près de soixante ans en arrière. À la veille de la guerre des Six Jours, en Iyar 5727 (mai-juin 1967), alors que le peuple juif retenait son souffle face aux armées arabes massées aux frontières d’Israël, le Rabbi de Loubavitch lançait depuis Brooklyn une campagne qui allait transformer le paysage juif mondial : le Mivtsa Tefilines. Le Rabbi s’appuyait sur l’enseignement du Talmud (traité Berakhot 6a) selon lequel les Tefilines de la tête inspirent la crainte aux ennemis d’Israël, comme il est écrit : « Tous les peuples de la terre verront que le Nom de D.ieu est proclamé sur toi, et ils te craindront. » Mettre les Tefilines, expliquait le Rabbi, constitue une protection spirituelle pour chaque Juif et pour la terre d’Israël tout entière.
Première des dix grandes campagnes de Mitsvot lancées par le Rabbi, le Mivtsa Tefilines connut un essor foudroyant. Au lendemain de la victoire miraculeuse et de la libération du Kotel, les ‘Hassidim de Habad-Loubavitch dressèrent près du Mur occidental des tables de Tefilines qui ne désemplissent pas depuis : des millions de Juifs — soldats de Tsahal, visiteurs, jeunes et moins jeunes — y ont accompli cette Mitsva, souvent pour la première fois de leur vie. De New York à Paris, de Tel-Aviv à Bangkok, les Chlou’him du Rabbi proposent quotidiennement, dans la rue, dans les aéroports et sur les campus, à chaque Juif de mettre les Tefilines, faisant de cette campagne l’une des entreprises spirituelles les plus vastes de l’histoire juive moderne.
Le Rabbi insistait particulièrement sur l’importance de cette Mitsva pour la jeunesse : chaque garçon dès sa Bar Mitsva est concerné, et c’est précisément dans le cadre scolaire que beaucoup de jeunes Israéliens découvrent aujourd’hui les Tefilines, souvent grâce à un camarade de classe. C’est dire combien la question soulevée par le ministre Kish touche au cœur même de l’œuvre du Rabbi : garantir que nul jeune Juif ne soit empêché — et encore moins réprimandé — pour avoir voulu attacher sur son bras et sur sa tête le signe de l’alliance entre D.ieu et Son peuple.
Vers un recours devant la Cour suprême ?
Dans les milieux politiques et éducatifs, on estime que le combat est loin d’être terminé. Le ministre Kish a déclaré qu’il était prêt à aller « jusqu’au bout » avec cette décision, quitte à provoquer une collision frontale avec le conseil juridique et à voir le dossier porté devant la Cour suprême de justice. La question centrale qui demeure ouverte est de savoir si les juges du Bagatz contraindront les écoles à ériger des espaces de prière pour les trois religions comme condition préalable pour permettre à des élèves juifs de mettre les Tefilines pendant la récréation.
Une chose est certaine : à quelques semaines de la rentrée scolaire, ce dossier cristallise l’un des débats les plus sensibles de la société israélienne — l’équilibre entre le caractère juif de l’État et ses principes démocratiques. Et pour des milliers d’élèves à travers le pays, la réponse déterminera très concrètement s’ils pourront, ou non, mettre les Tefilines entre deux cours, poursuivant ainsi l’appel lancé par le Rabbi il y a près de six décennies.
Puisse le Mivtsa Tefilines, lancé par le Rabbi en 1967, continuer à se répandre librement dans toutes les écoles d’Israël, et hâter la venue de Machia’h et la Rédemption véritable et complète.
Dans les Halakhot Beth HaBe’hira, le Rambam décrit avec une précision étonnante les degrés que gravissait celui qui montait au Beth HaMikdach, bâti sur la pente de la montagne. Le Rabbi s’interroge : pourquoi un code de lois s’attarde-t-il sur un détail qui semble purement topographique ? La réponse dévoile toute la différence entre le Michkan du désert et le Temple de Jérusalem, et la manière dont la sainteté a pénétré la matière elle-même.
Rav Chmouel Rabinovitch, Roch Kollel Tiferet Levi Its’hak de Ramat Chlomo
La description minutieuse du Rambam
Nous étudions les Halakhot Beth HaBe’hira, les lois de la Maison d’élection. Au chapitre 6, le Rambam enseigne que le Sanctuaire tout entier ne se trouvait pas sur un terrain plat, mais sur la pente de la montagne. Il détaille le parcours de celui qui y pénétrait : l’homme traversait d’abord le ‘Heil sur un sol égal, puis montait douze degrés vers la Ezrat Nachim, la cour des femmes. Il traversait ensuite toute la Ezrat Nachim sur un sol égal, puis gravissait quinze degrés pour accéder à la Ezrat Israël. De la Ezrat Israël à la Ezrat Cohanim, la cour des prêtres, se trouvait un degré unique, haut d’une Ama, une coudée. Après avoir traversé la Ezrat Cohanim sur un sol égal, il montait encore douze degrés jusqu’au Oulam, le vestibule, tandis que le Oulam, le Heikhal et le Saint des Saints se trouvaient, eux, au même niveau.
Le Rabbi pose alors une question : le Michné Torah du Rambam est un livre de lois. Pourquoi le Rambam nous rapporte-t-il un élément qui, en apparence, ne relève pas de la Halakha ? Et le Rabbi répond : du fait même que le Rambam prend soin de rapporter tout cela, en précisant exactement où l’on monte et comment l’on monte, à travers ces quatre passages successifs, du ‘Heil à la Ezrat Nachim, de la Ezrat Nachim à la Ezrat Israël, de la Ezrat Israël à la Ezrat Cohanim, puis douze degrés encore jusqu’au Heikhal, il faut nécessairement conclure que ces degrés ne s’expliquent pas seulement par la réalité du terrain. Certes, le Temple fut bâti sur la pente de la montagne, mais si la déclivité du sol n’avait été qu’une contrainte technique, le Rambam n’aurait pas déployé tant de précision dans sa formulation. Puisqu’il ne s’agissait pas d’un simple problème technique, il y a là un principe essentiel : toutes ces montées devaient exister en elles-mêmes.
Une formulation négative qui interpelle
Le Rabbi relève encore une précision dans le langage du Rambam. Celui-ci commence ainsi : « Le Sanctuaire tout entier n’était pas sur un terrain plat, mais sur la pente de la montagne. » En apparence, il aurait suffi d’écrire directement : « Le Sanctuaire tout entier était sur la pente de la montagne. » Pourquoi commencer par une négation, « il n’était pas sur un terrain plat » ?
L’explication est la suivante. Selon l’opinion du Rambam, l’accomplissement du commandement « Ils Me feront un Sanctuaire », à travers la construction du Beth HaMikdach, constitue le prolongement de ce que fit Moché Rabbénou dans le désert. Où ce commandement est-il en effet écrit ? « Ils Me feront un Sanctuaire et Je résiderai parmi eux », verset qui porte en réalité sur le Michkan, le Tabernacle. Le Temple n’est donc pas une institution entièrement nouvelle : le Beth HaMikdach est la continuation du Michkan.
Or le Michkan se dressait entièrement sur un sol plat. Il est écrit que les nuées aplanissaient tout le terrain devant les enfants d’Israël dans le désert ; on ne trouve nulle part qu’ils montaient et descendaient, tout était égal. Et nos Sages l’expliquent également : on ne trouve pas dans le Michkan la moindre mention de degrés, tout se tenait sur une surface plane.
Dès lors, puisque le Mikdach est la continuation du Michkan, on aurait pu penser qu’il devait lui aussi se dresser sur un terrain plat, et que la pente de la montagne n’était qu’une donnée du terrain que l’on aurait pu contourner. C’est précisément ce que le Rambam vient nous enseigner par sa formulation négative : le Temple, bien qu’il prolonge le Michkan, comportait un élément radicalement nouveau. Ce n’est pas par hasard qu’il ne se trouvait pas sur un terrain plat comme le Michkan, et qu’il fallut lui aménager ces montées particulières. Nous comprenons d’ici qu’il y a dans le Mikdach une dimension supplémentaire par rapport au Michkan.
Du Tabernacle de bois au Temple de pierre
L’Admour Hazakène enseigne que le Michkan était construit selon les trois règnes de la création : le sol était du Domem, du minéral ; les poutres de bois tout autour relevaient du Tsomea’h, du végétal ; et le toit, fait de peaux d’animaux, relevait du ‘Haï, du vivant. Le Michkan réunissait ainsi exactement le minéral, le végétal et l’animal.
Le Beth HaMikdach, lui, n’était plus construit ainsi. Il est écrit qu’il était tout entier de pierre, et même les quelques poutres de bois qui soutenaient le toit étaient recouvertes, de sorte qu’on ne les voyait pas. Le Mikdach relevait donc, en apparence, d’un tout autre statut. Et l’Admour Hazakène soulève ici une interrogation : le Beth HaMikdach, qui représente un niveau si élevé, n’aurait-il pas dû, en apparence, être fait d’autre chose que de Domem, le minéral étant le degré le plus bas de la création ? Il vient précisément expliquer que c’est dans le lieu le plus bas que resplendit le dévoilement le plus grand.
Avant le don de la Torah : une sainteté qui ne pénétrait pas le monde
Pour comprendre ce principe, il faut rappeler que le Michkan était construit de manière à être le cœur du campement. Ainsi qu’il est écrit, Yaakov Avinou avait déjà organisé les tribus : il connaissait le chef de chacune d’elles, il leur avait attribué leurs étendards et déterminé la place de chacune tout autour. Rien de cela n’était fortuit. Lorsqu’ils marchaient dans le désert, ils avançaient tous ensemble et campaient dans cet ordre, et le Michkan constituait le centre de tout : au milieu de tous se tenait le Michkan.
Pourquoi ? Parce que le Michkan fut, de fait, le premier dévoilement divin établi dans le monde. Avant le don de la Torah, les mondes supérieurs demeuraient en haut et les mondes inférieurs en bas : la puissance divine ne pénétrait pas dans le monde. À tel point que nos Sages l’expliquent ainsi : les Patriarches accomplirent toute la Torah, mais ils ne pouvaient même pas mettre les Téfilines, car il y est écrit « Je suis l’Éternel ton D.ieu qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte », et toutes ces sections de la Torah n’existaient pas encore. Comment les accomplirent-ils alors ? Il est écrit que Yaakov Avinou, avec les bâtons qu’il écorçait, atteignait les intentions profondes des Téfilines.
Qu’est-ce que cela signifie ? Les Patriarches étaient attachés au Saint béni soit-Il d’un attachement tel qu’ils étaient une Merkava, un char de la Divinité. Tout leur être, chacun de leurs actes était Divinité ; il était inconcevable qu’ils accomplissent quoi que ce soit qui ne fût pas Divinité. Mais cela ne se fixait pas dans le monde. On l’illustre ainsi : il est écrit qu’Avraham Avinou convertit tant d’âmes, que Sarah en convertit également, puis Its’hak à son tour. Et pourtant, lorsqu’ils descendirent en Égypte, ils n’étaient que soixante-dix âmes. Où étaient les dizaines et les centaines de milliers qui auraient dû se trouver là ? Cela n’avait pas pénétré le monde. Ils avaient agi, ils avaient révélé la parole de D.ieu, mais faire descendre concrètement la sainteté à l’intérieur du monde, cela n’advint qu’au don de la Torah.
Le don de la Torah : quand les voix ne produisaient pas d’écho
Il est écrit : « L’Éternel descendit sur le mont Sinaï », dans les voix et les éclairs. Or nos Sages enseignent que ces voix n’étaient pas comme les nôtres : lorsqu’un homme parle en un lieu donné, sa voix produit un écho ; là, il n’y eut pas d’écho. Pourquoi ? Parce que les voix pénétrèrent à l’intérieur des mondes.
Lorsque nous considérons le changement survenu entre l’avant et l’après du don de la Torah, nous voyons que le monde s’est affiné. Désormais, quand un Juif accomplit une Mitsva, qu’il met les Téfilines, qu’il fait un acte de bonté, qu’il prend une pièce et la donne à la Tsedaka, il ne se contente pas d’exécuter la parole de D.ieu : nos maîtres expliquent qu’il révèle les étincelles de sainteté enfouies dans le monde matériel. Il élève le monde.
Le Michkan voyageait, le Mikdach a sanctifié le lieu
Le Michkan était, en son temps, une structure provisoire. On ne le fit pas comme un édifice permanent ; bien plus, il voyageait avec les enfants d’Israël. Partout où ils allaient, le Michkan allait avec eux, et dès que la nuée s’élevait au-dessus du Michkan, ils savaient qu’ils devaient se remettre en route. Le Michkan fut ainsi le premier lieu où le Saint béni soit-Il établit la sainteté, faisant descendre d’en haut une sainteté considérable. Mais après le Michkan, après son passage à Guilgal puis dans les autres lieux, lorsque le roi David acquit l’emplacement du Temple et le prépara, et que le roi Chelomo le construisit, dès lors les Bamot, les autels particuliers, furent interdits à jamais : on ne pouvait plus offrir de sacrifices ailleurs qu’au Temple. C’est-à-dire que le lieu lui-même avait reçu la sainteté.
Le Rambam le rapporte également au sujet de l’emplacement du Mizbéa’h, l’autel : c’est le lieu le plus sacré qui soit. C’est là, écrit-il, que le Saint béni soit-Il créa Adam, le premier homme, de la poussière de cet endroit ; c’est là qu’Avraham Avinou se tint, et c’est là que Yaakov s’endormit. Il y avait une sainteté dans l’essence même du lieu du Mikdach.
Dans le Michkan, en revanche, le sol ne portait aucune sainteté. Pourquoi ? Parce qu’il se trouvait dans le désert : dès qu’ils quittaient l’endroit, rien n’y demeurait. Le mont Sinaï lui-même ne resta pas saint. Où la sainteté s’est-elle donc fixée ? Uniquement dans le Beth HaMikdach, où elle pénétra à l’intérieur du lieu. Quant à Guilgal, la sainteté n’y est apparemment pas demeurée. C’est seulement au Mikdach qu’il y a une sainteté dans le sol même. Et que signifie une sainteté dans le sol ? Que la Torah a pénétré à l’intérieur des mondes, à l’intérieur du monde.
Des fenêtres pour que la lumière sorte
À tel point que l’on fit dans le Mikdach des fenêtres « larges à l’extérieur et étroites à l’intérieur ». Pourquoi ? D’ordinaire, on perce une fenêtre pour que la lumière entre ; ici, c’était l’inverse : pour que la lumière sorte du Mikdach et se répande, influençant le monde entier.
Nos Sages expliquent en effet que dix miracles s’accomplissaient au Beth HaMikdach. Dans le premier Temple, tout venait d’en haut vers le bas, et l’on voyait les miracles de manière tangible. On voyait le feu descendre d’en haut. S’y trouvait le Saint Arche avec les Tables de la Loi ; s’y trouvait aussi le bâton d’Aharon, dont on voyait qu’il avait fleuri, ainsi que la fiole de manne. Sans parler de la fumée de l’encens qui montait toute droite, sans que le vent ne la fasse dévier ; de l’absence de toute odeur au Beth HaMikdach, alors qu’on y égorgeait des animaux sans discontinuer ; et du fait qu’on n’y vit jamais une mouche. Ainsi est-il écrit : le Beth HaMikdach était un lieu de sainteté, et il est dit à ce sujet que la sainteté ne se déplace pas de son lieu.
Tant que le Michkan se dressait au-dehors, sur un simple terrain, la sainteté ne pénétrait pas le sol. Les objets que le Saint béni soit-Il avait ordonné de fabriquer, le Saint Arche, la Menora, les poutres, étaient, eux, pénétrés de sainteté : il était interdit à quiconque de s’en approcher, et même parmi les fils de Lévi, celui qui portait les poutres ne portait pas le Saint Arche, chacun étant attaché à son propre degré de sainteté. Mais au Beth HaMikdach, la sainteté avait déjà pénétré la maison elle-même, la sainteté avait pénétré les mondes.
Des degrés dans la sainteté : le sens profond des marches
Or dans ces mondes, il existe désormais un ordre et une gradation. Lorsque la sainteté pénètre la terre, le sol, le minéral, lorsque le Domem devient saint et se trouve élevé, alors il faut des degrés. Ce n’est pas un hasard si, de la Ezrat Nachim, il fallait monter douze marches : là, la sainteté était déjà plus grande. Puis, de la cour d’Israël, un degré supplémentaire de sainteté menait jusqu’au domaine des Cohanim, et de là encore vers une sainteté plus haute. Toute cette sainteté découle de « Ils Me feront un Sanctuaire et Je résiderai parmi eux » : la sainteté avait désormais pénétré. Ce n’était plus comme au temps des Patriarches, où chaque action générait certes de la sainteté, mais sans se fixer dans le monde.
Le pèlerinage : venir voir et être vu
C’est dans cet esprit qu’il faut comprendre les Olé Réguel, ceux qui montaient en pèlerinage au Temple. Il est écrit qu’ils doivent venir « paraître devant la face de l’Éternel », et nos Sages enseignent : de même qu’ils viennent voir, ainsi viennent-ils être vus. Ce n’est donc pas un simple déplacement : chaque Juif qui monte au Temple reçoit la sainteté du lieu.
La Guemara, au traité ‘Haguiga, enseigne que cela concerne même un petit enfant. Il existe une controverse entre Beth Chammaï et Beth Hillel : faut-il faire monter au Beth HaMikdach un enfant dès qu’il peut chevaucher les épaules de son père, ou seulement lorsqu’il peut marcher sur ses propres jambes, puisque le pèlerinage des trois fêtes, les Chaloch Regalim, implique littéralement de monter « par ses pieds » ?
Lorsque nous avons étudié ce traité, la question s’est posée : que se passe-t-il pour un si petit enfant ? Dira-t-on qu’il s’agit ici de la Mitsva d’éducation ? Se souviendra-t-il de quelque chose ? Il ne se souviendra de rien. On pourrait certes prendre la chose simplement : pour un enfant, être porté sur les épaules de son père et monter au Beth HaMikdach est une expérience extraordinaire, et l’on pourrait s’en tenir à cette explication naturelle. Mais on peut l’expliquer tout autrement : puisqu’une telle sainteté réside en ce lieu, la sainteté agit sur l’enfant. Et où le voyons-nous ? La Guemara le rapporte au sujet de Rabbi Yehochoua, dont la mère apportait le berceau à la maison d’étude alors qu’il était tout petit. Pourquoi ? Pour que la sainteté pénètre en lui.
Le regard du Tsadik : le récit du Rav Yoel Kahan
Il existe un principe : lorsqu’on amène un enfant dans un lieu saint, la sainteté pénètre en lui. Un récit remarquable l’illustre, concernant le Rav Yoel Kahan. Peu après le départ de ce monde de l’Admour précédent, avant même que le Rabbi n’accepte officiellement la direction du mouvement, son père lui envoya une lettre lui annonçant qu’un membre de la famille s’était éloigné du chemin de la Torah. Le Rav Yoel raconta qu’il éprouvait une grande crainte à entrer chez le Rabbi, mais qu’il se ressaisit, entra et lui rapporta la chose. Le Rabbi lui demanda alors : lorsque le Rabbi précédent séjournait ici, en Terre Sainte, cette personne a-t-elle vu le Rabbi précédent, et le Rabbi précédent l’a-t-il vue ? Le Rav Yoel répondit qu’il était certain que son père l’avait emmenée, alors qu’elle était toute petite, et qu’elle avait donc assurément vu le Rabbi précédent, lequel l’avait vue également. Le Rabbi conclut : « S’il en est ainsi, tout ira bien. »
On voit d’ici que parfois, un seul regard, le fait de contempler un Tsadik ou d’être vu par lui, exerce déjà une influence. Il en va de même du Beth HaMikdach : il fut construit ainsi à dessein, pour que tu saches que tout au long de ta montée en pèlerinage, tu t’élèves de sainteté en sainteté.
Recevoir la sainteté exige de donner de soi
C’est pourquoi celui qui s’élève ainsi de sainteté en sainteté doit également apporter un sacrifice, le Korban Réiya, l’offrande de la vision, tel un présent. En quoi consiste ce présent ? Il existe le Korban ‘Haguiga, l’offrande de fête, dont une partie est consommée par l’homme tandis que l’autel en consume une autre. Mais le Korban Réiya, lui, est entièrement consacré à D.ieu. Pourquoi entièrement ? Parce que si tu viens là et que tu reçois la sainteté, tu dois toi aussi donner quelque chose de toi-même. Si tu n’as pas œuvré, si tu n’as accompli aucune action, la sainteté ne se fixe pas en toi. Tu as vu, certes, et c’est très important ; mais tu dois aussi accomplir un acte lié à cette vision : apporter l’offrande de la vision.
Qu’avec l’aide de D.ieu s’accomplisse bientôt la prière : « Que nos yeux contemplent Ton retour à Sion avec miséricorde. »
Une étrange affirmation de la Guemara enseigne que celui qui voit Pin’has en rêve mérite qu’un prodige soit accompli pour lui, alors que celui qui voit un éléphant mérite des prodiges multiples. À partir de cette énigme, une Si’ha profonde du Rabbi dévoile la différence essentielle entre le miracle ponctuel et le prodige qui transforme l’existence entière, et révèle en quoi Pin’has incarne le don de soi absolu. Cette analyse trouve son prolongement saisissant dans la libération du Rabbi précédent, Rabbi Yossef Its’hak, le 12-13 Tamouz 5687 (1927), survenue précisément durant la semaine de la paracha Pin’has.
Une énigme dans le traité Berakhot
La Guemara, dans le traité Berakhot, enseigne : « Celui qui voit Pin’has en rêve, un prodige est accompli pour lui. Celui qui voit un éléphant (pil) en rêve, des prodiges sont accomplis pour lui ; des éléphants, des prodiges extraordinaires sont accomplis pour lui. »
Une première question se pose : comment « voit-on » Pin’has en rêve ? Nul ne sait à quoi il ressemblait. On aurait pu penser que le rêveur voit simplement le mot « Pin’has » écrit devant lui. Nous verrons que Rachi comprend autrement.
Rachi explique sur place la raison de ce prodige : « Comme il fut fait pour Pin’has », renvoyant au traité Sanhédrin où sont énumérés les miracles accomplis pour Pin’has lorsqu’il s’avança contre Zimri.
Une gradation surprenante
Du langage même de la Guemara ressort une hiérarchie étonnante : Pin’has ne vaut qu’un seul prodige, au singulier, tandis que l’éléphant en vaut plusieurs et que des éléphants en valent d’extraordinaires. Pin’has serait-il donc inférieur à l’éléphant ?
La difficulté s’aggrave lorsqu’on consulte le traité Sanhédrin : il y est explicitement enseigné que six miracles furent accomplis pour Pin’has en ce même lieu, et non un seul. Le Sifri et le Targoum Yonathan ben Ouziel vont plus loin encore et dénombrent douze miracles selon une seconde opinion. Pourquoi donc celui qui voit Pin’has en rêve ne mérite-t-il qu’un unique prodige, alors même que Rachi renvoie précisément à ce passage où les miracles abondent ?
L’explication qui aurait pu être donnée
Sans le commentaire de Rachi, on aurait pu résoudre la difficulté d’une manière simple, à la façon de ce que la Guemara enseigne dans la suite immédiate de ce passage : « Celui qui voit Houna en rêve, un miracle (ness) est accompli pour lui ; ‘Hanina, ‘Hananya ou Yo’hanan, des miracles de miracles sont accomplis pour lui. » Rachi y explique que tout dépend des lettres : le nom Houna contient un seul noun, lettre initiale du mot ness, tandis que ‘Hanina et ses semblables contiennent plusieurs noun, d’où la multiplication des miracles.
Selon cette même logique, on aurait pu dire que le pé de Pin’has correspond à l’initiale de pélé, le prodige, tandis que le mot pil, l’éléphant, contient en outre le lamed du mot pélé, ce qui ajoute des prodiges, et pilim au pluriel en ajoute davantage encore. La différence tiendrait aux lettres, et la question serait résolue.
Mais Rachi ferme cette voie. Il n’écrit pas que le prodige de Pin’has tient à la lettre pé de son nom ; il écrit que c’est « comme il fut fait pour Pin’has ». La question revient donc à sa place : puisque six miracles, voire douze, furent accomplis pour Pin’has, pourquoi un seul prodige pour celui qui le voit en rêve ?
Pourquoi Rachi change de méthode
Il faut d’abord comprendre pourquoi Rachi modifie son approche. Pour Houna et ‘Hanina, il explique tout par les lettres ; pour l’éléphant également. Pourquoi, concernant Pin’has, abandonne-t-il ce principe et invoque-t-il l’événement historique ?
La réponse ressort de la suite du texte talmudique. Concernant Houna et ‘Hanina, la Guemara précise qu’il s’agit de voir le nom écrit. Rachi en déduit que pour Pin’has et l’éléphant, il ne s’agit pas de voir un mot mais de voir une silhouette : le rêveur voit la figure de Pin’has lui-même, celle d’un éléphant réel. La preuve en est que la Guemara distingue, pour l’éléphant, entre celui qui est sellé et celui qui ne l’est pas : une telle distinction n’aurait aucun sens s’il s’agissait du mot écrit. C’est donc bien l’animal en chair qui apparaît dans le rêve. De même pour Pin’has : bien que nul ne connaisse ses traits, dans le rêve, le dormeur sait avec certitude que cette figure est Pin’has.
Et puisque le rêveur voit Pin’has lui-même et non son nom, il est logique que le prodige ne dépende pas des lettres mais de la réalité même de Pin’has, de ce qui lui advint. D’où le renvoi de Rachi au traité Sanhédrin. Mais alors, la question rebondit avec plus de force : là-bas, ce sont des miracles nombreux qui sont énumérés.
Miracle ou prodige : deux termes, deux réalités
Une précision supplémentaire s’impose. Selon Rachi, le prodige du rêveur reproduit ce qui fut fait à Pin’has. Or dans le traité Sanhédrin, le terme employé est nissim, des miracles, et non pelaot, des prodiges. Pourquoi la Guemara de Berakhot change-t-elle de vocabulaire et parle-t-elle de pélé ?
On aurait pu tenter d’expliquer que la résolution du rêve fait appel à la fois à la figure de Pin’has et à son nom, dont la première lettre est le pé de pélé. Mais l’objection est immédiate : le nom Pin’has contient également les lettres noun et samekh, c’est-à-dire le mot ness tout entier ! Si l’on raisonne par les lettres, le lien avec le miracle est bien plus manifeste que le lien avec le prodige : une lettre unique d’un côté, un mot complet de l’autre.
Il existe par ailleurs une distinction classique entre les deux termes. Le ness, le miracle, désigne un événement qui brise les lois de la nature, comme un étendard dressé au-dessus du monde. Le pélé, le prodige, désigne tout ce qui suscite l’émerveillement chez l’homme, même sans bouleversement de l’ordre naturel : une chose simplement extraordinaire, qui sort de l’habituel tout en demeurant dans les limites du monde. Selon cette définition, le miracle serait supérieur au prodige.
Une première tentative de réponse, et son rejet
Sur cette base, on aurait pu justifier le choix du mot pélé : la plupart des miracles énumérés dans le traité Sanhédrin ne sortent pas véritablement des voies de la nature. Zimri aurait pu se dégager et ne le fit pas ; il aurait pu parler et se taire. Ce sont là des comportements étonnants, prodigieux au sens où un homme normal aurait réagi autrement, mais rien de surnaturel à proprement parler.
Cette réponse ne tient cependant pas. Les deux derniers miracles énumérés dans la Guemara, à savoir la venue d’un ange qui souleva le linteau et celle d’un ange qui frappa parmi le peuple, ne sont aucunement revêtus de nature : ce sont des miracles complets. Plus encore, selon les Midrachim qui dénombrent douze miracles, la majorité d’entre eux dépasse ouvertement la nature. Il n’est donc pas plausible que la Guemara ait voulu rabaisser l’événement en parlant de simple prodige plutôt que de miracle.
Le prodige qui dépasse le miracle
Il faut donc dire exactement l’inverse : le passage du terme miracle au terme prodige ne constitue pas un abaissement mais une élévation. Il existe un prodige inférieur au miracle, et il existe un prodige supérieur au miracle.
C’est ce qu’enseigne le verset annonçant la Délivrance : « Comme aux jours de ta sortie d’Égypte, Je lui ferai voir des merveilles (niflaot). » Lors de la Guéoula véritable et complète, les miracles seront si grands que, même comparés aux miracles de la sortie d’Égypte, lesquels n’étaient nullement revêtus de nature, les dix plaies, l’ouverture de la mer Rouge et tous leurs semblables, ils seront encore considérés comme des merveilles. Il s’agit donc d’un prodige qui émerveille même par rapport au miracle surnaturel : un pélé au-dessus du ness.
C’est de ce prodige-là que parle la Guemara au sujet de Pin’has.
Six miracles ou une seule conduite prodigieuse
Telle est aussi l’intention profonde de Rachi lorsqu’il renvoie au traité Sanhédrin. Car de ce passage même ressort que la nouveauté essentielle chez Pin’has n’est pas la quantité des miracles, qu’ils fussent trois, six ou douze, mais le fait qu’un prodige lui fut accompli : non pas des miracles nombreux en quantité, mais une qualité entièrement surnaturelle, une conduite divine sur le mode du prodige.
En effet, les six miracles énumérés se produisirent tous au sein d’un seul et même acte. À chaque détail de son geste, un miracle survenait. Cela démontre de façon éclatante que toute la conduite du Saint béni soit-Il envers Pin’has fut, d’emblée, entièrement hors du commun. Il ne s’agit pas d’un miracle ponctuel ici, puis d’un autre là : la conduite tout entière, dans cette situation, se déroulait au-delà de la nature.
La différence de fond entre le ness et le pélé
Pour le dire avec davantage de précision : le miracle est un bouleversement des systèmes de la nature. Cela même implique que la nature conserve sa place. Le Saint béni soit-Il a créé le monde et lui a fixé des lois ; lorsqu’Il veut agir au-dessus d’elles, Il les suspend. C’est pourquoi chaque miracle exige une intervention nouvelle : chaque miracle est un changement ponctuel, une décision renouvelée de briser la nature.
Le prodige, en revanche, dont la racine haflaa signifie séparation et mise à part, désigne une conduite entièrement détachée de la conduite naturelle, au point de ne plus relever du tout des catégories de la nature. Il n’y a plus alors, à chaque instant, un bouleversement de la nature : une conduite miraculeuse a été instaurée comme conduite habituelle. Pour Pin’has, durant cet épisode, la nature fut purement et simplement abolie à son égard. Il n’agissait plus dans ce monde-ci : il évoluait, pour ainsi dire, dans un autre univers, affranchi des limitations du monde, du moment où il entra jusqu’au moment où il sortit.
C’est le sens précis des mots de Rachi : « un prodige lui fut fait », au singulier. Les miracles nombreux accomplis pour Pin’has constituaient une seule conduite générale, une conduite de prodige. Et c’est parce qu’il fut placé dans un état de prodige que chacun de ses gestes engendra, par voie de conséquence, des résultats dépassant la nature. Les miracles de détail ne sont que les retombées d’un état global. Voilà pourquoi le texte n’emploie ni « prodiges » ni « miracles » au pluriel : il désigne un état de conduite unique et prodigieux.
On comprend dès lors que le prodige accompli pour celui qui voit Pin’has en rêve est supérieur aux prodiges, au pluriel, promis à celui qui voit des éléphants : le pluriel désigne une multiplication quantitative d’actes merveilleux, tandis que le singulier de Pin’has désigne non pas l’accomplissement d’un prodige mais un état de prodige.
Le prodige, essence même de Pin’has
De l’explication de Rachi découle encore une conséquence : le prodige constitue l’essence même de Pin’has. S’il ne s’agissait que d’un épisode secondaire et accessoire de sa vie, on ne comprendrait pas pourquoi quiconque voit Pin’has en rêve mérite un prodige. Car le rêveur voit la figure de Pin’has, et Pin’has vécut de longues années ; si Pin’has est Élie, il vit sans limite aucune. Cet épisode avec Zimri ne dura que quelques instants, un fragment infime au regard de toute une existence. Pourquoi donc la vision de Pin’has renverrait-elle précisément à ce moment-là ?
Il faut en conclure que cet événement n’exprime pas un mérite passager mais la nature profonde du personnage. L’acte le manifesta avec le plus d’éclat, mais lorsqu’on voit Pin’has, c’est cela que l’on voit : son essence est le prodige.
Mesure pour mesure : une âme de don de soi
La raison pour laquelle le Saint béni soit-Il se conduisit avec Pin’has sur le mode du prodige tient à ce que la conduite et le service de Pin’has lui-même n’étaient pas un service ordinaire, mais un service sur le mode du prodige, un service dépassant les forces normales de l’homme. Le Saint béni soit-Il agit mesure pour mesure.
Qu’est-ce qu’un service divin « sur le mode du miracle » chez l’homme ? C’est la mesirout néfech, le don de soi. De même que le miracle, au sens simple, manifeste la grandeur du Saint béni soit-Il, rien ne pouvant empêcher l’accomplissement de Sa volonté, au point que si la nature s’y oppose, Il change la nature, ainsi le service dans le don de soi manifeste la force du vouloir de l’homme d’accomplir la volonté divine, de sorte que rien au monde ne peut l’en empêcher. Il veut ce que D.ieu veut, il va droit devant, et rien ne l’arrête. La mer Rouge barrait le passage d’Israël ? Les eaux se fendirent, car telle était à cet instant la volonté divine. L’homme du don de soi avance de la même manière.
Deux formes de don de soi
Au sein même du don de soi, il existe deux modes, parallèles au miracle et au prodige.
Il y a l’homme dont le service principal consiste en l’étude de la Torah et l’accomplissement des Mitsvot, et qui, si survient une circonstance exceptionnelle exigeant le don de soi, se hisse avec un immense effort à ce sommet. Il prie, il étudie, il accomplit les commandements dans un cadre normal ; il n’y a aujourd’hui ni danger sur le chemin de la synagogue ni péril à ouvrir un livre. Si, à D.ieu ne plaise, l’heure du sacrifice sonnait, il ne céderait pas et donnerait jusqu’à sa vie. Mais ce n’est pas là sa conduite habituelle : chaque acte de don de soi constitue pour lui un travail nouveau, exigeant un éveil nouveau. C’est le don de soi sur le mode du miracle, une percée ponctuelle hors de l’ordinaire.
Et il y a l’homme qui est, dans son être même, un homme de don de soi : entièrement livré et remis à la volonté divine, sans aucune volonté propre. Son essence est le don de soi au Saint béni soit-Il, et dès lors, de lui-même, il se trouve dans le don de soi en toute chose. Extérieurement, cela ne se remarque pas toujours, car lorsque nul ne l’entrave, rien ne le manifeste ; mais dans l’intériorité de son âme, il demeure en permanence dans cet état illimité. C’est le don de soi sur le mode du prodige : une conduite miraculeuse devenue sa conduite naturelle et régulière.
Tel fut le niveau de Pin’has « lorsqu’il prit fait et cause pour Ma cause » : il risqua sa vie dans une affaire où nulle obligation n’existait. Bien au contraire, la halakha tranche que si le zélateur vient consulter, on ne lui enseigne pas d’agir ; c’est une simple permission accordée au zélateur, et selon le Talmud de Jérusalem, ce zèle est même contraire à la volonté des Sages. Qui plus est, dans le cas présent, Moché Rabbénou lui-même se tenait là sans rien faire, la loi lui ayant été momentanément voilée. Pin’has voyait le maître d’Israël immobile : quelle raison avait-il de se précipiter ? Mais Pin’has ne pouvait supporter une telle profanation du Nom divin ; du tréfonds de son âme, il lui était impossible de tolérer pareille chose, et il agit spontanément, au-delà de tout calcul et de toute mesure, parce qu’il était, en essence, un homme de don de soi.
Une mise en garde sur le zèle
Il convient au passage de rappeler l’avertissement du Tséma’h Tsédek dans son Dérekh Mitsvotékha : dans le domaine du zèle, la plus grande prudence s’impose. Il est des hommes dont les traits de caractère sont mauvais, et qui, se sachant craignant D.ieu et tenus de dominer leurs penchants, trouvent dans le zèle l’occasion rêvée d’assouvir leurs mauvaises tendances tout en se donnant bonne conscience, comme s’ils accomplissaient une Mitsva. Le vrai zèle exige que seule la cause du Saint béni soit-Il importe, et non l’exploitation pieuse de ses propres défauts.
C’est en ce sens qu’un enseignement éclaire la formule de la Guemara : le roi Yannaï dit à son épouse de ne pas craindre les Pharisiens mais les hypocrites « qui commettent l’acte de Zimri et réclament la récompense de Pin’has ». Pourquoi, de toute la Torah, avoir choisi précisément cet exemple de l’hypocrisie ? Parce que l’hypocrite ordinaire, qui s’enveloppe du talith et prie avec une ferveur ostensible, ou ouvre bruyamment une Guemara pour être admiré, accomplit malgré tout, dans les faits, un acte bon : sa prière fut belle, son étude réelle, même si son intention le disqualifie. Mais celui qui exerce le zèle par hypocrisie, qui tue non par jalousie pour D.ieu mais pour qu’on le dise zélateur, commet un acte qui, dans de telles conditions, est purement et simplement interdit : c’est le sommet de l’hypocrisie, car l’acte lui-même, privé de son âme, devient un crime.
La prêtrise en récompense : un salaire hors de tout ordre
Le don de soi de Pin’has, au-delà de tout compte et de toute mesure, parce qu’il était un homme de don de soi en essence, explique, mesure pour mesure, qu’un prodige lui fut fait. Sur cette base s’éclaire également la nature de sa récompense : « Il aura, ainsi que sa descendance après lui, l’alliance d’une prêtrise éternelle. »
Rachi explique que lorsque le Saint béni soit-Il consacra Aharon et ses fils à la prêtrise, seuls furent consacrés eux-mêmes et ceux qui naîtraient d’eux par la suite. Or Pin’has était déjà né : son père Elazar devint Cohen, mais lui-même, venu au monde avant la consécration, ne le devint pas et demeura un simple Lévi. C’est ici seulement, selon le sens simple du verset, « qu’alors Pin’has accéda à la prêtrise », en récompense de son acte : « parce qu’il a pris fait et cause pour son D.ieu ».
Or la prêtrise n’est pas une chose qui s’obtient : elle vient exclusivement par héritage. Il n’existe pas de prêtrise décernée en prix. L’homme le plus juste du monde, s’il n’est pas né d’un père Cohen, ne le deviendra jamais ; aucun mérite n’y peut rien. Le cas de Pin’has est l’unique cas de l’histoire où un homme reçut la prêtrise en récompense : un salaire entièrement dérogatoire à l’ordre établi.
C’est là encore mesure pour mesure. De même que Pin’has se dévoua pour son D.ieu dans une affaire dont il n’était pas tenu, et même contre la préférence des Sages selon le Talmud de Jérusalem, ainsi lui fut donné ce qui, selon la sagesse de la Torah, ne se donne pas : la prêtrise en récompense.
Et l’on comprend aussi pourquoi la récompense porta précisément sur la prêtrise, réalité d’héritage et de nature. Car dès l’instant où il devint Cohen, cette qualité devint partie de son être et se transmit naturellement à toute sa descendance, de génération en génération. Sa récompense fut donc elle-même un prodige au-dessus du miracle : non seulement il reçut ce que la sagesse de la Torah ne permet pas d’atteindre par le service, mais ce salaire suprarationnel devint chez lui nature, au point de passer en héritage à sa postérité. Le miracle devint sa nature, à l’image exacte du prodige défini plus haut.
La libération du 12-13 Tamouz et la paracha Pin’has
Cette Si’ha fut prononcée durant la semaine du 12-13 Tamouz, et le lien n’est pas fortuit. La libération du Rabbi précédent, Rabbi Yossef Its’hak, le 12 Tamouz 5687 (1927), de son emprisonnement en Russie soviétique, survint durant la semaine du Chabbat de la paracha Pin’has, et c’est en ce Chabbat Pin’has qu’il récita la bénédiction du Gomel.
Or, puisque tous les événements du monde relèvent de la Providence divine particulière, selon l’enseignement du Baal Chem Tov, à plus forte raison ce qui touche un Juif, et combien davantage ce qui touche un Nassi d’Israël, il faut en conclure que la libération du Rabbi précédent se rattache au contenu profond de la paracha Pin’has.
De fait, chez le maître de cette délivrance, le don de soi manifesté dans ce pays fut à l’image du don de soi de Pin’has « prenant fait et cause pour Ma cause » : non pas un don de soi obligatoire selon la Torah, plusieurs Sages d’Israël estimant même qu’un tel sacrifice n’était pas requis dans de telles circonstances, mais un don de soi allant très au-delà de toute obligation. Car chez le Rabbi précédent, le don de soi n’était pas un détail de son service sacré : toute son essence était don de soi, au point que chaque élément de son œuvre pouvait devenir don de soi.
Trois époques, trois formes de sacrifice
Les trente années du Nessiout du Rabbi précédent se divisent en trois grandes périodes, et chacune exigea un don de soi d’un genre entièrement différent.
La première période se déroula dans ce pays, sous le régime soviétique de Staline. Là, il fut persécuté au sens le plus concret, physiquement, sa vie même étant menacée. Son œuvre comportait un danger de mort réel, et pas seulement pour lui : ses émissaires et ses ‘Hassidim, qui sur ses instructions et souvent en mission directe de sa part diffusaient la Torah et renforçaient le judaïsme dans le pays, risquaient littéralement leur vie. Le Rabbi précédent exigeait aussi de ses ‘Hassidim ce don total : lui-même livrait son âme et demandait aux siens de se conduire de même, dans un péril mortel au sens simple.
La deuxième période s’ouvrit à sa sortie de Russie, en Lettonie puis en Pologne. Son œuvre s’exerça alors au sein de communautés juives fidèles à la Torah et aux Mitsvot. Il faut ici mesurer que le Rabbi précédent reconstruisit Habad, pour ainsi dire, deux fois à partir de rien. En Russie, la ‘Hassidout organisée s’était effondrée sous les coups du régime ; il ne subsistait que des noyaux clandestins, disséminés et héroïques. Arrivé en Pologne, il trouva un immense public ‘hassidique, Gour, Alexander et tant d’autres cours grandes et belles, mais Habad n’y avait pratiquement aucune existence. Il y fonda des Yechivot, à Varsovie, à Otwock, ainsi qu’à Riga en Lettonie, et relança la diffusion de la Torah en général et de la ‘Hassidout en particulier, dans tous les cercles. Il existe aujourd’hui dans le monde Habad des familles entières dont l’attachement remonte à ces Yechivot de Pologne. Puis les Allemands arrivèrent, et de nouveau tout s’effondra.
La troisième période commença avec son arrivée aux États-Unis. Là, le défi était encore d’une autre nature : il fallait briser la mentalité du pays. Les ‘Hassidim qui s’y trouvaient étaient des anciens ; le judaïsme visible s’y étiolait. On rapporte qu’un Chalia’h vit de ses yeux, quelque part en Amérique, une synagogue ancienne de cette époque, devenue conservative, qui portait encore le nom « Anché Loubavitch ». À cette époque, porter la barbe noire dans la rue faisait de vous un phénomène : lorsque deux jeunes gens barbus montaient dans un wagon de métro, le silence se faisait et tous écarquillaient les yeux, comme devant des êtres tombés d’un autre siècle. Et qui s’en irritait le plus ? Des Juifs eux-mêmes : vous provoquez l’antisémitisme, vous vous faites trop remarquer. Le Rabbi précédent lui-même écrivit qu’à son arrivée, deux Rabbanim bien intentionnés vinrent lui expliquer : Monsieur, vous vivez d’illusions, l’Amérique n’est pas l’Europe, ici c’est un autre monde, renoncez à vos chimères. C’est alors qu’il proclama sa réponse restée célèbre : l’Amérique n’est pas différente. Il fallait, pour œuvrer ainsi, tenir tête à tous les courants avec une fermeté inébranlable.
Ainsi, chaque lieu exigea un don de soi d’un type radicalement différent. Et dans chacune de ces facettes du sacrifice, le Rabbi précédent s’élança le premier, tel Na’hchon, avec une vitalité et un don de soi sans aucune limite. Car celui qui possède le don de soi en essence trouve en toute chose la matière de ce don : il avait un but, il devait l’atteindre, et peu importait l’obstacle sur la route, il fallait le franchir. C’est pourquoi chacune de ses entreprises releva, elle aussi, de la catégorie du prodige.
L’enseignement pour chacun
On pourrait objecter : tout cela concerne Pin’has, tout cela concerne le Rabbi précédent, des géants ; mais nous, gens simples, en quoi cela nous touche-t-il ?
La réponse est l’enseignement pratique de toute cette Si’ha : en marchant dans la voie qu’il nous a tracée et en suivant ses chemins, en œuvrant au renforcement de la religion et à la diffusion de la Torah avec don de soi, et cela d’autant plus que nous n’agissons pas, D.ieu préserve, dans la détresse matérielle mais dans l’aisance, en nous donnant à ce travail sans mesure ni limite, sans tenir compte de ce qui empêche et retarde, alors « un prodige est accompli pour lui » : on réussit dans son travail de façon prodigieuse.
Et tout cela hâte et rapproche l’accomplissement de la promesse « comme aux jours de ta sortie d’Égypte, Je lui ferai voir des merveilles », avec la Guéoula véritable et complète, très prochainement.
La Knesset a adopté en première lecture, par 63 voix contre 53, la Loi fondamentale sur l’étude de la Torah, un texte qui érige l’étude en valeur cardinale du peuple juif et de l’État d’Israël. La disposition centrale confère à ceux qui s’y consacrent durablement un statut équivalent à celui des soldats de Tsahal et vise, dans les faits, à remplacer la loi sur la conscription. Le Premier ministre Binyamin Netanyahou s’est déplacé en personne pour garantir le seuil de 61 voix nécessaire à la pleine valeur juridique du texte.
La plénière de la Knesset a approuvé mercredi soir, en première lecture, la proposition de Loi fondamentale : l’étude de la Torah, par une majorité de soixante-trois députés contre cinquante-trois. Portée par les députés Moshé Gafni et Yaakov Asher du parti Yahadout HaTorah, et vigoureusement promue par le président du Shass Aryeh Deri, la proposition ancre l’étude de la Torah comme valeur de fondement dans l’héritage du peuple juif et dans l’État d’Israël.
Le vote s’est tenu dans une atmosphère politique particulièrement tendue, à huit jours ouvrés seulement de la dissolution du Parlement en vue des prochaines élections. Conscients que le calendrier législatif entre dans sa phase la plus critique, la coalition et les partis religieux savent que, sans un vote final en troisième lecture, l’acquis demeurera partiel. C’est dans ce contexte que le Premier ministre est venu s’entretenir en séance avec Aryeh Deri et avec le président de la commission des Affaires étrangères et de la Défense, Boaz Bismuth, afin de rassembler la majorité requise.
Une reconnaissance constitutionnelle inédite
L’innovation centrale du texte réside dans une affirmation lourde de conséquences : quiconque se consacre à l’étude de la Torah pour une période prolongée sera considéré comme accomplissant un « service significatif » envers l’État et le peuple, à un rang identique à celui des combattants de Tsahal. Cette reconnaissance est appelée à peser sur les droits et les devoirs des étudiants — les Ba’hourim des Yechivot —, notamment en matière de conscription et de prestations sociales, et à se substituer de fait à la loi sur la conscription en vigueur.
Pour saisir la portée de cette démarche, il faut comprendre la mécanique juridique israélienne. En l’absence de Constitution écrite, ce sont les Lois fondamentales qui font office de socle quasi constitutionnel et qui servent de référence à la Cour suprême lorsqu’elle contrôle la validité des lois ordinaires. Depuis des années, la Haute Cour de Justice s’appuie sur la Loi fondamentale : la dignité de l’homme et sa liberté — dont découle le principe d’égalité — pour invalider les dispositifs successifs d’exemption des étudiants en Yechiva. En hissant l’étude de la Torah au rang de Loi fondamentale, ses promoteurs entendent créer, selon leurs propres termes, une « balance de justice » face à ces autres valeurs de fondement, et fournir aux tribunaux un contrepoids constitutionnel de même niveau.
« Ces dernières années, on a assisté à un avilissement de l’honneur de la Torah », a déclaré Moshé Gafni à la tribune, avant d’ajouter : « Cette loi aurait dû être promulguée dès la création de l’État. »
Le chef du Shass, Aryeh Deri, a salué après le vote « le début d’une réparation historique et la reconnaissance, par l’État d’Israël, de la valeur suprême de la Torah et du statut de ceux qui l’étudient, portant sur leurs épaules l’existence spirituelle du peuple juif ». Un enthousiasme que ne partage pas le conseil juridique du gouvernement : la conseillère juridique Gali Baharav-Miara a fait valoir qu’il n’était pas possible, sur le plan légal, de cautionner une situation dans laquelle le gouvernement alourdirait d’une main la charge pesant sur ceux qui servent, tout en autorisant de l’autre une dérogation de masse au service.
Un accord politique aux ramifications profondes
Le texte n’a pas émergé isolément. Il s’inscrit dans un accord politique noué entre le Likoud et les partis religieux : en contrepartie de l’avancement de la Loi fondamentale sur l’étude de la Torah, de l’arrêt des arrestations de « déserteurs » et de l’abrogation de la réforme de la cacherout, les formations religieuses se sont engagées à soutenir de nouveau plusieurs projets chers à la coalition, dont la scission de la fonction de conseiller juridique du gouvernement et la loi sur les médias.
La présence personnelle de Binyamin Netanyahou lors du scrutin — contrairement à son abstention au vote préliminaire — répondait à une exigence précise des partis religieux : que la loi franchisse le cap d’au moins soixante et un députés, afin de lui conférer une pleine validité juridique même en cas de recours devant la Haute Cour. L’adoption du texte devrait entraîner le gel du boycott que les partis religieux imposaient jusqu’ici aux votes de la coalition, boycott qui s’était notamment traduit par la chute d’un projet de loi gouvernemental quelques jours plus tôt.
Quatre députés de la coalition ont voté contre : Dan Illouz et Yuli Edelstein du Likoud, Sharren Haskel de la Droite nationale et Moshé Solomon du Sionisme religieux. Plusieurs voix de l’opposition ont dénoncé le texte avec virulence, l’accusant de servir de paravent à une exemption généralisée du service militaire sous couvert d’étude, dans un contexte où la charge du service demeure lourde pour les réservistes.
Une controverse aussi ancienne que l’État
Le dossier plonge ses racines dans les toutes premières heures de l’État. Dès 1948, un arrangement fut conclu pour exempter environ quatre cents étudiants de Yechiva, en reconnaissance du coup terrible porté au monde des Yechivot par la Choah et par souci de ménager la direction religieuse. Ce chiffre allait croître de façon considérable au fil des décennies, jusqu’à devenir l’un des sujets les plus explosifs de la vie politique israélienne.
En 1998, la Haute Cour de Justice jugea que le ministre de la Défense n’avait pas le pouvoir d’accorder une exemption globale à l’ensemble des étudiants et qu’une législation primaire était nécessaire. Cette décision conduisit à la création de la commission Tal, puis, en 2002, à l’adoption de la « loi Tal », encadrant le report du service pour ceux dont « la Torah est le métier ». La Cour suprême invalida ce dispositif en 2012, estimant qu’il portait une atteinte disproportionnée au principe d’égalité, puis frappa d’inconstitutionnalité en 2017 les amendements censés lui succéder. En juin 2024, elle statua qu’aucun cadre légal ne permettait de distinguer les étudiants de Yechiva des autres citoyens soumis à la conscription, imposant à l’État d’œuvrer à leur enrôlement. En novembre 2025, une formation élargie de cinq juges ordonna à l’État de prendre des mesures d’application individuelles contre ceux qui, convoqués, ne se présentaient pas. Au printemps 2026, la Cour ordonna la suppression d’une série d’avantages économiques pour les réfractaires.
C’est cet enchaînement de décisions judiciaires, et l’impossibilité répétée de la Knesset à légiférer durablement sur la question, que la nouvelle Loi fondamentale ambitionne de désamorcer par le haut, en modifiant le socle même sur lequel s’appuient les juges.
Une course contre la montre législative
Le texte va désormais retourner en commission de la Knesset pour y être préparé en vue des deuxième et troisième lectures. Or il ne reste au Parlement qu’environ huit jours de travail avant sa dissolution en vue des élections. L’achèvement de la procédure législative dépend donc entièrement du rythme des débats en commission : sans un vote final, l’adoption de mercredi restera une déclaration de principe dépourvue de force normative pleine et entière.
Au-delà de la mécanique parlementaire, ce vote cristallise une tension de fond qui traverse la société israélienne depuis la fondation de l’État : la place de l’étude de la Torah et celle du service militaire, deux piliers que chaque camp brandit comme essentiel à la survie du peuple. La suite du processus, suspendue à un calendrier des plus serrés, dira si cette « réparation historique » revendiquée par ses initiateurs prendra corps dans la loi ou restera, une fois de plus, en suspens.
Le sort de ce texte se jouera dans les tout derniers jours de la présente Knesset.
Un drame a été évité mercredi 1er juillet à Crown Heights, où un individu armé d’un couteau et d’une batte de baseball s’est introduit dans le bâtiment du « 770 », centre mondial du mouvement Habad-Loubavitch. Grâce à la réaction immédiate des fidèles présents sur place, l’homme a été repoussé hors de la synagogue avant de pouvoir blesser quiconque, puis arrêté par la police de New York. Selon le porte-parole de Habad, l’individu était déjà connu des services de police et faisait l’objet d’une interdiction formelle d’accès aux lieux.
L’incident, qui aurait pu tourner au drame, s’est déroulé en plein cœur de la communauté juive de Crown Heights, à Brooklyn. Un individu armé d’une batte de baseball et d’un couteau a réussi à pénétrer à l’intérieur du bâtiment du 770 Eastern Parkway, lieu de prière et d’étude fréquenté en permanence par des centaines de fidèles et de Ba’hourim venus du monde entier.
Face à la menace, la réaction des personnes présentes a été immédiate. N’écoutant que leur courage, plusieurs fidèles et passants se sont interposés, ont affronté l’individu et sont parvenus à le repousser avec détermination vers l’extérieur du bâtiment, neutralisant ainsi sa capacité à nuire avant même l’arrivée des forces de l’ordre.
Un individu déjà connu de la police et de la sécurité du 770
L’alerte a été donnée instantanément aux services de sécurité communautaires et à la police de New York (NYPD). Arrivées rapidement sur les lieux, les forces de l’ordre ont pris le contrôle de la situation et ont procédé à l’arrestation formelle du suspect. Aucun blessé n’est à déplorer.
Yaacov Behrman, responsable des relations publiques du quartier général de Habad-Loubavitch, a confirmé les faits : « Je peux confirmer qu’un individu a été expulsé aujourd’hui de la synagogue du quartier général de Habad. Il est bien connu de la police et de la sécurité du 770, et il ne semble pas être stable. » Selon lui, l’homme, qui portait une kippa, s’était déjà rendu à plusieurs reprises sur les lieux par le passé. La direction du 770 avait d’ailleurs déposé auprès du NYPD une déclaration officielle stipulant qu’il n’était pas autorisé à pénétrer dans l’enceinte du bâtiment.
« Il a été arrêté aujourd’hui, et à ce stade, cet incident ne semble lié à aucune menace plus large ni à un problème de sécurité d’envergure », a précisé Yaacov Behrman. L’identité du suspect et les circonstances exactes de son interpellation n’ont pas été communiquées dans l’immédiat. Les enquêteurs examinent les images de vidéosurveillance et recueillent les témoignages afin de déterminer les motivations précises de l’individu.
Un contexte de vigilance accrue depuis l’attaque à la voiture-bélier de janvier
Cette intrusion survient dans un climat de vigilance renforcée autour des institutions juives de New York. Le 28 janvier dernier, un homme de 36 ans avait projeté à plusieurs reprises sa voiture contre les portes du 770 Eastern Parkway, arrachant une porte de ses gonds sous les yeux des fidèles, sans faire de blessés. Le suspect avait été inculpé de mise en danger d’autrui et de tentative d’agression, qualifiées de crimes de haine. Cette attaque s’était produite, de manière troublante, le jour même où le monde Habad marquait le 75ème anniversaire de la prise de fonction du Rabbi de Loubavitch à la tête du mouvement.
Quelques semaines auparavant, l’attentat meurtrier perpétré contre une célébration publique de Hanouccah organisée par le Beth Habad de Sydney, en Australie, avait coûté la vie à quinze personnes et rappelé de façon tragique la vulnérabilité des institutions juives à travers le monde. Depuis, les dispositifs de sécurité ont été considérablement renforcés autour des synagogues et des centres communautaires, à New York comme ailleurs.
Le 770, cœur battant du monde Habad
Le bâtiment du 770 Eastern Parkway, mondialement connu sous le simple nom de « 770 », abrite depuis 1940 le quartier général du mouvement Habad-Loubavitch. C’est dans cette bâtisse de briques rouges au style néogothique que le Rabbi a dirigé pendant plus de quatre décennies un mouvement devenu la plus vaste organisation juive au monde, présente dans plus de cent pays grâce à ses milliers de Chlou’him. Synagogue, maison d’étude et centre névralgique du judaïsme mondial, le 770 accueille chaque jour un flot ininterrompu de fidèles, d’étudiants de Yechiva et de visiteurs venus des quatre coins du globe.
La réactivité exemplaire des fidèles présents ce mercredi, conjuguée à l’intervention rapide du NYPD, a permis d’écarter tout danger. La communauté de Crown Heights, éprouvée mais résiliente, poursuit sa vie de Torah et de Mitsvot avec une détermination intacte.
Grâce à D.ieu, aucune victime n’est à déplorer, et la vigilance de chacun aura une fois de plus protégé la maison du Rabbi.