Né à Paris dans une famille traditionaliste, Rav Michaël Taïeb a bouleversé sa vie à seize ans pour rejoindre le Rabbi et le monde de Loubavitch. Devenu l’un des Machpiim les plus recherchés de sa génération, il a animé des Farbrenguenim dans des centaines de Beth Habad, de Kfar Habad aux communautés les plus diverses d’Israël. Dans ce long entretien, il revient sans détour sur son cheminement, ses maîtres, l’épreuve de Guimel Tamouz, l’éducation de ses fils soldats et sa manière si particulière de rapprocher les cœurs.

 

 

 

 

De Paris jusqu’au Rabbi

« Je suis né à Paris il y a cinquante-trois ans », raconte Rav Michaël Taïeb, né le 21 Tichri 5734 (1973). Ses parents étaient ce qu’on appelle traditionalistes : on faisait le Kidouch le Chabbat, sans plus. « Comme tant de jeunes qui se rapprochaient de Habad à cette époque, tout a commencé par une rencontre. Un garçon qui venait lui aussi de se rapprocher, qui avait commencé à mettre les Téfilines et à fréquenter le Beth Habad, m’a entraîné avec lui. Et là, de prière en prière, de Farbrenguen en Farbrenguen dans la Soucca, je me suis retrouvé happé. »

Qu’est-ce qui a pu attirer un jeune Parisien vers un univers qui aurait dû lui être étranger ? « Ce n’était pas si étranger, corrige-t-il. Il y avait des photos de tsadikim à la maison, un ‘Habadnik dans notre immeuble qui nous rapprochait beaucoup, qui nous apportait chaque vendredi les bougies de Chabbat, chez qui nous montions à la Soucca chaque année. Ce n’était pas un monde tout à fait déraciné. C’est sans doute que cela parlait à l’âme. On peut dire que le Rabbi m’a attiré, d’en haut vers le bas. »

Après quelques rencontres, il s’envole pour le Rabbi. Les premiers jours à New York sont rudes : la cohue, la promiscuité, des conditions difficiles. « Les premiers jours, j’ai regretté d’être venu. Je me disais qu’à la fin de la fête, je téléphonerais à mon père pour qu’il avance mon billet, et que je rentrerais à la maison, sortant de toute cette histoire. » Mais à Sim’hat Torah, devant l’assemblée tout entière, le Rabbi se tourne vers lui pendant le Farbrenguen, lui dit « Le’haïm », et lui parle de longues minutes durant, main droite puis main gauche. « Une heure après la fête, je portais déjà le costume et la chemise. »

Un père réticent

Son père, d’abord, s’oppose. « Aujourd’hui, je le comprends. Il savait qu’un jeune qui part ainsi ne revient pas. Il savait qu’il y avait de fortes chances que je rentre avec une barbe, et que dans une famille cela crée toujours du remous : tu ne manges soudain plus à la maison, cela engendre des frictions, et ces frictions faisaient peur. » L’acceptation viendra. « Ce fut un peu dur au début. Je suis parti en Yechiva, il s’y est opposé aussi, mais nous avons tout traversé, baroukh Hachem. Et je crois qu’au fond, il a fini par s’en réjouir. »

Rav Moulé Azimov, le maître qui posait les fondations

À son retour du Rabbi, un homme prend sa mesure : le Chalia’h de Paris, Rav Moulé Azimov. « Il a commencé à s’intéresser à moi, à demander qui j’étais, car les rapprochements que je vivais n’étaient pas ordinaires. » Le temps passé auprès de lui fut bref, la maladie puis son propre départ pour la Terre sainte l’ayant écourté, mais décisif. « Le peu que j’ai passé avec cet homme, j’en ai reçu une éducation immense, des fondations très importantes, l’art d’être un ‘Habadnik. »

Rav Taïeb déplore que cette figure fasse aujourd’hui défaut à Paris. « Il pouvait prendre quelqu’un et le sortir littéralement de la rue, changer toutes ses fondations. Tu le rencontrais, et aussitôt tu adoptais toutes les rigueurs de Pessa’h, la matsa de Rabbénou Tam, le chapeau et le costume. De zéro à cent. Comme ces voitures qui, en deux secondes, passent de zéro à cent : chez Moulé, c’était cela. » Il rapporte le mot de Rav Adin Even Israël Steinsaltz, rencontré il y a une dizaine d’années : « Il m’a dit : je ne suis pas objectif, car c’est mon beau-frère. Il y a des Chlou’him devant lesquels je ne suis que poussière, qui ont accompli de grandes révolutions. Mais ce que Moulé a fait pour le Rabbi, personne ne l’a fait. »

D’autres visages qui l’ont façonné

Installé en Israël, il découvre une autre facette de Habad. « J’ai commencé à venir aux Farbrenguenim de Rav Zalman Gopin, et c’était quelque chose de très particulier. J’y ai découvert un visage que je ne connaissais pas : le travail intérieur, la avodat hatefila, le service de la prière. Des notions dont on parlait peu en France, où l’accent portait davantage sur les mivtsa’im, sur la rigueur du ‘Houmach et du Rambam. » Il évoque aussi Rav Ronen, dont il fréquentait assidûment les Farbrenguenim. « Je n’avais pas de lien personnel avec lui, mais il me disait toujours bonjour, parfois accompagné de quelques reproches bien sentis. Ce sont des hommes qui ont changé ma vie. »

Guimel Tamouz et l’épreuve du temps

Puis vient Guimel Tamouz 5754 (1994). « J’ai dansé, j’ai pleuré, dansé encore, pleuré encore, et je me suis envolé de Paris pour l’enterrement. Chez nous, il était évident que nous partions pour la Révélation, que le Rabbi allait sûrement se lever et nous délivrer. » Le retour à Paris fut celui d’une crise immense. « Les fidèles étaient en état de choc. Un très grand désarroi. Les gens se cherchaient, ne savaient plus où aller. »

Déjà marié, le 23 Adar 5754 (1994) à Paris, il décide quelques mois plus tard de monter en Terre sainte. Il se souvient qu’au Chelochim du Rabbi, Rav Azimov organisa un événement d’une ampleur immense. À ceux que le temps qui passe effraie, il oppose une conviction chevillée à l’âme, nourrie d’une Si’ha du Rabbi. « Dans la Paracha Choftim, le Rabbi a parlé de la prophétie : voici que le roi Machia’h vient. Et en note, il a précisé qu’il ne le disait pas seulement en tant que sage, ni seulement en tant que juge, mais en tant que prophète, avec certitude. » Il renvoie aux courts Maamarim de l’Admour Hazaken : « Le sage voit les choses telles qu’elles sont dans leur racine, et en descendant dans le monde elles peuvent s’inverser. Le prophète, lui, les voit déjà telles qu’elles se sont attirées ici-bas. Et il est écrit que rien des paroles du prophète ne tombe à terre, pas même l’ornement d’une lettre. Le Rabbi ne l’a pas écrit pour rien : il voulait nous dire, mes amis, ne désespérez pas, cela arrivera. »

La preuve, il l’a vue de ses yeux deux semaines avant Guimel Tamouz, lors d’un Chabbat de préparation pour les Tmimim, à Kfar Habad. « J’étais assis dans le réfectoire de la Yechiva avec trois ou quatre cents jeunes gens, et tu te dis : la chose est vivante. À sept heures du matin, la grande salle d’étude Rivkin était déjà pleine de bo’hourim en chapeau et costume, plongés dans la ‘Hassidout ; le Beth Mena’hem était plein. Alors tu dis : Maître du monde, l’affaire bouillonne, l’affaire est vivante. Nous n’avons pas le droit de désespérer. »

Garder le portrait du ‘hassid

De là son insistance sur ce qu’il nomme le portrait ‘Habad. « On allège parfois sur ce point : on s’habille moderne, on adopte toutes sortes de kippot colorées. Il faut savoir se souvenir de qui nous sommes. Nous sommes les soldats de la maison de David. De même qu’il ne viendrait à l’esprit d’aucun parachutiste de partir en chemise rose et jean bleu, mais qu’il porte l’uniforme avec ses galons, nous aussi, soldats de la maison de David, avons notre uniforme. En Égypte, ils n’ont changé ni leur langue, ni leurs noms, ni leurs habits. »

Il l’illustre par une parabole. « À un carrefour se dressait un panneau couvert de flèches. Un jour de grand vent, le panneau tomba, et un voyageur, arrivé là, ne sut plus où aller. Puis il se dit : quel sot je fais ! Je sais d’où je viens. Je vais redresser le panneau et orienter la flèche qui indique ma ville dans la direction d’où je suis venu ; ainsi, sachant d’où je viens, je saurai où aller. C’est la Michna : sache d’où tu viens. Si tu te souviens d’où tu viens, qui tu es, qui tu représentes, alors tu sauras aussi où aller, comment t’habiller et comment parler. »

Devenir le Machpia Rav Michaël

Comment le jeune homme rapproché de Habad est-il devenu ce Machpia recherché ? « Cela s’est fait tout seul, peu à peu. D.ieu m’a fait un cadeau : j’aime apprendre. Et quand tu es accordé à l’étude, tu ne t’arrêtes plus. » Avant même de commencer à animer des Farbrenguenim, il avait étudié tout le Toldot de nos Rabbis, l’ensemble des Likoutei Dibbourim, quantité de Si’hot. « Tu entres dans un monde enchanté que tu ne connaissais pas. Celui qui étudie tout le Likoutei Dibbourim, cela lui change la vie. Et lorsque, assis à un Farbrenguen, tu commences à redonner ces points, les gens se mettent à t’écouter, par la seule force de la réalité. »

Il n’a jamais visé ce rôle. « Absolument pas. » Il est pourtant, de son propre aveu, l’une des figures qui ont le plus farbrengué dans les Beth Habad, par centaines. « Dans la plupart, je vois une sincérité hors du commun : des gens qui viennent se renforcer, qui boivent avec soif les paroles du Rabbi, une histoire ‘hassidique. Chez un Chalia’h comme Rav Noam à Yokneam, une belle communauté, on écoute, on participe, on chante. C’est un vrai bonheur. Dans certaines communautés de fidèles, c’est parfois plus complexe : certains ont perdu la faculté d’écouter. Mais dans nombre d’entre elles, à Re’hovot chez Rav Gloukhovsky, à Tsfat, ailleurs encore, les gens s’assoient, écoutent et se rassemblent avec un vrai plaisir. »

Avez-vous joui, ou avez-vous changé ?

Un souvenir revient souvent dans ses Farbrenguenim. « J’étais un jour en voyage en Ukraine avec des jeunes filles du Beth Rivka de Kfar Habad. Lors de la dernière veillée, l’une d’elles, qui avait vécu à Beit Chéan, m’a rapporté que le Chalia’h de renom, Rav Yaakov Chmoulévitch, que son mérite nous protège, terminait chaque Farbrenguen par cette question aux participants : avez-vous été éblouies, ou avez-vous changé ? Cette phrase m’a marqué. Chaque fois que je la répète, l’assemblée se tait, tant il y a de vérité en elle. Un homme doit savoir pourquoi il vient à un Farbrenguen : suis-je venu pour changer, ou seulement pour dire un Le’haïm et chanter ? » Et de rappeler que Mitsva goreret Mitsva, une Mitsva en entraîne une autre : « Celui qui se lève le matin, participe à un cours de ‘Hassidout, s’efforce de prier, celui-là vient au Farbrenguen chercher un contenu. »

Le désir, secret de la transmission

Il en tire un enseignement sur l’art même de transmettre. « En ‘Hassidout, avant qu’il y ait un flux d’en haut, il faut d’abord une élévation d’en bas, une haalaat man. Si le récepteur n’a pas le désir de recevoir, celui qui donne n’a pas le désir de donner. Dès que tu as devant toi un public animé de ce désir d’entendre, cela te donne une énergie immense pour donner et donner encore ; cela révèle en toi des forces cachées. » Il cite un Chabbat récent à Beth Chémech, quartier Ramat Aleph. « Un public en majorité non ‘Habad, et pourtant un pur bonheur. Le temps a passé, une heure, deux, trois, quatre, et l’on ne voulait plus se lever. »

Respecter celui qui pense autrement

Sur la ligne de fracture qui traverse Habad, autour du Machia’h et des questions du « Ye’hi », il choisit ses mots. « Les élèves de Rabbi Akiva, il n’est pas écrit qu’ils ne s’aimaient pas ; il est écrit qu’ils ne s’honoraient pas l’un l’autre. On peut s’aimer profondément et se déchirer, faute de respect. Or le respect, en hébreu kavod, vient de la racine du poids : c’est accorder du poids à la parole de l’autre. Je peux tout à fait m’asseoir avec quelqu’un qui ne pense pas comme moi, écouter ses opinions sans être obligé d’y adhérer. »

Il en garde une scène vive. « À un Farbrenguen, un homme est sorti de ses gonds. Je lui ai dit : si tu as un cerveau petit comme celui d’un oiseau, incapable d’entendre autrui, je ne resterai pas avec toi. Le respect n’est pas à sens unique, il est réciproque. Si tu m’effaces, je ne pourrai pas me tourner vers toi. Parlons de ce sur quoi nous sommes d’accord. Jamais je ne dirai à quelqu’un qui ne se rend pas au Ohel qu’il est fou ; et si je le pense, ce n’est pas une raison pour le juger : tu n’es pas dans sa tête. Alors toi non plus, ne t’immisce pas dans mon lien au Rabbi. Vis le Rabbi comme tu l’entends, et laisse-moi le vivre comme je l’entends. »

Il en veut pour preuve un épisode récent. « Quelqu’un m’a demandé de me filmer pour parler du lien au Rabbi. Quelques jours après, je découvre qu’il m’avait annoncé à un événement auquel je ne souhaitais pas participer, imprimé dans la presse et dans des brochures, diffusé dans tout le pays. J’ai reçu un déluge d’appels. Je lui ai demandé de me retirer aussitôt. Comme vous avez choisi de vivre votre lien au Rabbi à votre manière, j’ai choisi de vivre le mien autrement. Je n’ai rien contre vous, je vous aime, et j’aime chacun de ceux qui figurent sur cette annonce. Mais cet événement n’est pas conforme à mes principes, et je n’y viendrai pas. Il l’a compris. »

Sa chronique dans Kfar Habad

Depuis plusieurs années, il tient une chronique hebdomadaire dans l’hebdomadaire Kfar Habad. « C’est Rav Cohen qui a beaucoup insisté ; au début, je ne pensais pas que cela me revenait. Il faut chaque fois se renouveler, dans quatre ou cinq cents mots. Souvent, je pars d’une lettre du Rabbi, ou d’un récit trouvé dans un livre. » Chaque semaine, il s’efforce d’y joindre un mareh makom, une source à étudier. « Je reçois des dizaines de réactions de gens qui ont étudié, et cela me réjouit : c’est le véritable effet. »

Il n’a pas craint les sujets délicats. « J’ai écrit des choses franches, mises sur la table. Les gens m’ont dit : il fallait bien que quelqu’un le dise. » Il évoque un lecteur qui s’est mis à veiller à ne plus parler pendant la prière, un autre qui a quitté tous les groupes d’actualités et de messagerie. « Non seulement cela encourage, cela oblige. Je me dis : Michaël, tu ne peux pas prêcher la morale si tu ne te tiens pas toi-même. Cela te remet toi aussi dans le droit chemin. » Sa règle : « Je m’efforce de ne jamais parler aux gens de haut. Je viens du bas vers le haut, avec amour et affection. Il y a un problème ? C’est notre problème à tous. Résolvons-le ensemble. »

Ses fils, l’armée, et une révolution intérieure

Vient un sujet plus intime : ses deux fils, Mendel et Zalman, tous deux à l’armée, chacun légèrement blessé au combat, et, baroukh Hachem, l’un et l’autre indemnes. Ce n’était pas la voie qu’il avait rêvée pour eux. « Je vais vous parler franchement. À la maison, l’épreuve de l’éducation n’a pas été simple. Au début, j’ai réagi comme tant de parents, de la manière la plus naturelle, et pourtant la plus fausse, la plus égoïste : tu commences à te battre avec tes enfants, tu en fais des guerres. Et la cause profonde de tout cela, c’est l’ego. Que diront les gens ? Quelle honte ! Les enfants le sentent, et cela les blesse davantage, cela les éloigne davantage encore. »

Un jour, il opère un basculement. « J’ai fait un déclic dans ma tête : mes enfants, je ne les ai pas achetés, ils ne sont pas ma propriété privée. Ils ont leur propre carte d’identité, leur propre esprit, leurs propres émotions. Et je ne suis pas non plus le représentant du Saint, béni soit-Il, sur terre. À partir de cet instant, j’ai cessé de leur faire la moindre remarque. Quand ils viennent à la maison, ils le savent : je les accueille avec un tel amour. Mes fils, à l’armée, rêvent de venir chez moi pour Chabbat. Ils savent qu’à la table de leur père, ce sera la joie : papa parlera avec nous, papa nous fera sourire, papa farbrenguera avec nous. »

L’un de ses fils a reçu une citation du chef d’état-major. « Il a combattu à Kfar Aza soixante heures durant, il a affronté des terroristes, il s’est battu comme un lion. Je le regarde d’en bas vers le haut : à vingt-deux ans, au cœur de Gaza, chaque jour au contact, évacuant des blessés, et il garde la tête haute. Devant lui, je tire mon chapeau. » Il en tire une leçon d’éducation valable pour tous. « Tu ne peux jamais imposer à un enfant, de haut en bas, ce qu’il doit faire, à plus forte raison à un jeune de vingt ou vingt et un ans. Tu veux entreprendre une démarche avec lui ? Ce sera dans la pleine coopération, dans la compréhension, dans l’harmonie. »

Une fille n’est pas un objet

Il illustre ce principe par une rencontre récente. « Un homme m’a demandé un rendez-vous discret pour me parler de sa fille. Il a commencé à parler, et je l’ai arrêté : il y a ici quelque chose qui ne va pas. Depuis une demi-heure, tu es assis en face de moi et tu n’as pas dit un mot sur ta fille : tu ne parles que de toi. Tu crois que ta fille, tu l’as achetée dans un supermarché, qu’elle fait partie de tes objets ? Elle n’en fait pas partie. C’est une réalité autonome, avec sa propre identité. »

Il y a de l’espoir pour notre avenir

Un ami commun, Rav ‘Haïm Baroukh Halberstam, aime lui répéter, en observant les Tmimim : « Regarde ces jeunes, il y a de l’espoir pour notre avenir. » Rav Taïeb acquiesce, et l’illustre. « Après une année d’interruption de mes Farbrenguen, pour raisons de santé, un Chabbat, au Beth Mena’hem de Kfar Habad, des bq’hourim de la Yechiva sont venus s’asseoir, à manger des salades et à bavarder. Je ne regardais pas cela d’un très bon œil. J’ai demandé à mon voisin : crois-tu que c’est là ce que voulait le Rabbi ? »

La réponse le retourne. « Il m’a dit une phrase qui m’a changé la tête. Il est treize heures trente, et ils sont assis à la synagogue, en chapeau, veste et chemise blanche. Sais-tu combien de parents rêvent aujourd’hui que leurs fils soient là, à cette heure, ainsi vêtus ? Dis-leur merci. Où sont-ils ? À la synagogue, à la maison d’étude. De quoi parlent-ils ? Un peu de ceci, un peu de cela. Va t’asseoir avec eux, rapproche-les. » Et de conclure : « Aujourd’hui, il est si facile de glisser au mauvais endroit, tout est à portée de main. Il ne faut même plus de courage pour mal faire, alors qu’autrefois il en fallait. Ces jeunes qui tiennent bon, qui vont en chapeau et costume et qui prient, ce sont des enfants diamants. »

Face à la rue qui brûle

Dernière question, sur un pays sous tension, manifestations et blocages, et sur ce qu’il ressent lorsqu’il sort aux mivtsa’im, notamment à Tel-Aviv. « Cela dépend de la manière. Quand on m’attaque avec brutalité, je m’efforce de garder la bride, mais il m’arrive de la perdre, car parfois l’autre te méprise avec une violence extrême. » Il rapporte un échange avec un Juif ‘harédi. « Je lui ai dit : dans votre secteur, vous n’êtes pas occupés à rapprocher des Juifs du Saint, béni soit-Il ; vos maîtres ne vous y ont pas éduqués. Nous, oui : le Rabbi de Loubavitch nous a demandé de sortir dans la rue, de mettre les Téfilines à un qutre Juif, de donner à une jeune fille juive ses bougies de Chabbat. Et lorsque vous prononcez, dans la presse, des mots très durs qui font ensuite le tour du monde, c’est nous qui, dans la rue, en payons le prix : un Juif de plus qui ne veut pas mettre les Téfilines. Alors, montrez vos responsabilités. »

Il termine sur deux mots de Torah. « Dans la Haggada du Rabbi, il est écrit que chez nous, on ne dérobe pas l’Afikoman. Et l’Admour Hazaken en donne la raison : pour ne pas accoutumer l’enfant au goût du vol. On trouve aussi, dans le Choul’han Aroukh, qu’il faut se garder, face à ceux qui provoquent, d’entrer en querelle, car sans même s’en apercevoir on peut devenir insolent, alors que l’audace n’a de valeur que lorsqu’elle est de sainteté. Un jeune de dix-sept, dix-huit ou vingt ans qui va de manifestation en manifestation s’habitue à en venir aux mains, à frapper. Où cela le mènera-t-il ? »

Il conclut par un enseignement puisé dans nos annales. « Lorsque les agents de la Yevsektsia sont venus arrêter le Rabbi précédent, ils sont entrés dans la chambre de sa fille la Rabbanit ‘Haya Mouchka. L’enquêteur lui a demandé de quel parti elle était. Elle q répondu : du parti de ,on père. Pourquoi ne pas en dire davantage ? Je ne suis pas tenue de vous répondre. Et l’homme de menacer : chez nous, en interrogatoire, chacun parle par la force, même celui qui ne veut pas parler. Alors la Rabanit lui a dit combien cette voie est mauvaise. Dès que tu veux obtenir quelque chose et que tu t’enfonces dans la violence pour l’atteindre, tu perds le tselem enoch, l’image de l’homme. Cela a un prix. Nous devons rester des êtres humains. »

Et Rav Michaël Taïeb de se lever, dans un dernier vœu partagé avec son interlocuteur : que le Rabbi vienne, et nous délivre, bientôt et de nos jours.