Une étrange affirmation de la Guemara enseigne que celui qui voit Pin’has en rêve mérite qu’un prodige soit accompli pour lui, alors que celui qui voit un éléphant mérite des prodiges multiples. À partir de cette énigme, une Si’ha profonde du Rabbi dévoile la différence essentielle entre le miracle ponctuel et le prodige qui transforme l’existence entière, et révèle en quoi Pin’has incarne le don de soi absolu. Cette analyse trouve son prolongement saisissant dans la libération du Rabbi précédent, Rabbi Yossef Its’hak, le 12-13 Tamouz 5687 (1927), survenue précisément durant la semaine de la paracha Pin’has.
Une énigme dans le traité Berakhot
La Guemara, dans le traité Berakhot, enseigne : « Celui qui voit Pin’has en rêve, un prodige est accompli pour lui. Celui qui voit un éléphant (pil) en rêve, des prodiges sont accomplis pour lui ; des éléphants, des prodiges extraordinaires sont accomplis pour lui. »
Une première question se pose : comment « voit-on » Pin’has en rêve ? Nul ne sait à quoi il ressemblait. On aurait pu penser que le rêveur voit simplement le mot « Pin’has » écrit devant lui. Nous verrons que Rachi comprend autrement.
Rachi explique sur place la raison de ce prodige : « Comme il fut fait pour Pin’has », renvoyant au traité Sanhédrin où sont énumérés les miracles accomplis pour Pin’has lorsqu’il s’avança contre Zimri.
Une gradation surprenante
Du langage même de la Guemara ressort une hiérarchie étonnante : Pin’has ne vaut qu’un seul prodige, au singulier, tandis que l’éléphant en vaut plusieurs et que des éléphants en valent d’extraordinaires. Pin’has serait-il donc inférieur à l’éléphant ?
La difficulté s’aggrave lorsqu’on consulte le traité Sanhédrin : il y est explicitement enseigné que six miracles furent accomplis pour Pin’has en ce même lieu, et non un seul. Le Sifri et le Targoum Yonathan ben Ouziel vont plus loin encore et dénombrent douze miracles selon une seconde opinion. Pourquoi donc celui qui voit Pin’has en rêve ne mérite-t-il qu’un unique prodige, alors même que Rachi renvoie précisément à ce passage où les miracles abondent ?
L’explication qui aurait pu être donnée
Sans le commentaire de Rachi, on aurait pu résoudre la difficulté d’une manière simple, à la façon de ce que la Guemara enseigne dans la suite immédiate de ce passage : « Celui qui voit Houna en rêve, un miracle (ness) est accompli pour lui ; ‘Hanina, ‘Hananya ou Yo’hanan, des miracles de miracles sont accomplis pour lui. » Rachi y explique que tout dépend des lettres : le nom Houna contient un seul noun, lettre initiale du mot ness, tandis que ‘Hanina et ses semblables contiennent plusieurs noun, d’où la multiplication des miracles.
Selon cette même logique, on aurait pu dire que le pé de Pin’has correspond à l’initiale de pélé, le prodige, tandis que le mot pil, l’éléphant, contient en outre le lamed du mot pélé, ce qui ajoute des prodiges, et pilim au pluriel en ajoute davantage encore. La différence tiendrait aux lettres, et la question serait résolue.
Mais Rachi ferme cette voie. Il n’écrit pas que le prodige de Pin’has tient à la lettre pé de son nom ; il écrit que c’est « comme il fut fait pour Pin’has ». La question revient donc à sa place : puisque six miracles, voire douze, furent accomplis pour Pin’has, pourquoi un seul prodige pour celui qui le voit en rêve ?
Pourquoi Rachi change de méthode
Il faut d’abord comprendre pourquoi Rachi modifie son approche. Pour Houna et ‘Hanina, il explique tout par les lettres ; pour l’éléphant également. Pourquoi, concernant Pin’has, abandonne-t-il ce principe et invoque-t-il l’événement historique ?
La réponse ressort de la suite du texte talmudique. Concernant Houna et ‘Hanina, la Guemara précise qu’il s’agit de voir le nom écrit. Rachi en déduit que pour Pin’has et l’éléphant, il ne s’agit pas de voir un mot mais de voir une silhouette : le rêveur voit la figure de Pin’has lui-même, celle d’un éléphant réel. La preuve en est que la Guemara distingue, pour l’éléphant, entre celui qui est sellé et celui qui ne l’est pas : une telle distinction n’aurait aucun sens s’il s’agissait du mot écrit. C’est donc bien l’animal en chair qui apparaît dans le rêve. De même pour Pin’has : bien que nul ne connaisse ses traits, dans le rêve, le dormeur sait avec certitude que cette figure est Pin’has.
Et puisque le rêveur voit Pin’has lui-même et non son nom, il est logique que le prodige ne dépende pas des lettres mais de la réalité même de Pin’has, de ce qui lui advint. D’où le renvoi de Rachi au traité Sanhédrin. Mais alors, la question rebondit avec plus de force : là-bas, ce sont des miracles nombreux qui sont énumérés.
Miracle ou prodige : deux termes, deux réalités
Une précision supplémentaire s’impose. Selon Rachi, le prodige du rêveur reproduit ce qui fut fait à Pin’has. Or dans le traité Sanhédrin, le terme employé est nissim, des miracles, et non pelaot, des prodiges. Pourquoi la Guemara de Berakhot change-t-elle de vocabulaire et parle-t-elle de pélé ?
On aurait pu tenter d’expliquer que la résolution du rêve fait appel à la fois à la figure de Pin’has et à son nom, dont la première lettre est le pé de pélé. Mais l’objection est immédiate : le nom Pin’has contient également les lettres noun et samekh, c’est-à-dire le mot ness tout entier ! Si l’on raisonne par les lettres, le lien avec le miracle est bien plus manifeste que le lien avec le prodige : une lettre unique d’un côté, un mot complet de l’autre.
Il existe par ailleurs une distinction classique entre les deux termes. Le ness, le miracle, désigne un événement qui brise les lois de la nature, comme un étendard dressé au-dessus du monde. Le pélé, le prodige, désigne tout ce qui suscite l’émerveillement chez l’homme, même sans bouleversement de l’ordre naturel : une chose simplement extraordinaire, qui sort de l’habituel tout en demeurant dans les limites du monde. Selon cette définition, le miracle serait supérieur au prodige.
Une première tentative de réponse, et son rejet
Sur cette base, on aurait pu justifier le choix du mot pélé : la plupart des miracles énumérés dans le traité Sanhédrin ne sortent pas véritablement des voies de la nature. Zimri aurait pu se dégager et ne le fit pas ; il aurait pu parler et se taire. Ce sont là des comportements étonnants, prodigieux au sens où un homme normal aurait réagi autrement, mais rien de surnaturel à proprement parler.
Cette réponse ne tient cependant pas. Les deux derniers miracles énumérés dans la Guemara, à savoir la venue d’un ange qui souleva le linteau et celle d’un ange qui frappa parmi le peuple, ne sont aucunement revêtus de nature : ce sont des miracles complets. Plus encore, selon les Midrachim qui dénombrent douze miracles, la majorité d’entre eux dépasse ouvertement la nature. Il n’est donc pas plausible que la Guemara ait voulu rabaisser l’événement en parlant de simple prodige plutôt que de miracle.
Le prodige qui dépasse le miracle
Il faut donc dire exactement l’inverse : le passage du terme miracle au terme prodige ne constitue pas un abaissement mais une élévation. Il existe un prodige inférieur au miracle, et il existe un prodige supérieur au miracle.
C’est ce qu’enseigne le verset annonçant la Délivrance : « Comme aux jours de ta sortie d’Égypte, Je lui ferai voir des merveilles (niflaot). » Lors de la Guéoula véritable et complète, les miracles seront si grands que, même comparés aux miracles de la sortie d’Égypte, lesquels n’étaient nullement revêtus de nature, les dix plaies, l’ouverture de la mer Rouge et tous leurs semblables, ils seront encore considérés comme des merveilles. Il s’agit donc d’un prodige qui émerveille même par rapport au miracle surnaturel : un pélé au-dessus du ness.
C’est de ce prodige-là que parle la Guemara au sujet de Pin’has.
Six miracles ou une seule conduite prodigieuse
Telle est aussi l’intention profonde de Rachi lorsqu’il renvoie au traité Sanhédrin. Car de ce passage même ressort que la nouveauté essentielle chez Pin’has n’est pas la quantité des miracles, qu’ils fussent trois, six ou douze, mais le fait qu’un prodige lui fut accompli : non pas des miracles nombreux en quantité, mais une qualité entièrement surnaturelle, une conduite divine sur le mode du prodige.
En effet, les six miracles énumérés se produisirent tous au sein d’un seul et même acte. À chaque détail de son geste, un miracle survenait. Cela démontre de façon éclatante que toute la conduite du Saint béni soit-Il envers Pin’has fut, d’emblée, entièrement hors du commun. Il ne s’agit pas d’un miracle ponctuel ici, puis d’un autre là : la conduite tout entière, dans cette situation, se déroulait au-delà de la nature.
La différence de fond entre le ness et le pélé
Pour le dire avec davantage de précision : le miracle est un bouleversement des systèmes de la nature. Cela même implique que la nature conserve sa place. Le Saint béni soit-Il a créé le monde et lui a fixé des lois ; lorsqu’Il veut agir au-dessus d’elles, Il les suspend. C’est pourquoi chaque miracle exige une intervention nouvelle : chaque miracle est un changement ponctuel, une décision renouvelée de briser la nature.
Le prodige, en revanche, dont la racine haflaa signifie séparation et mise à part, désigne une conduite entièrement détachée de la conduite naturelle, au point de ne plus relever du tout des catégories de la nature. Il n’y a plus alors, à chaque instant, un bouleversement de la nature : une conduite miraculeuse a été instaurée comme conduite habituelle. Pour Pin’has, durant cet épisode, la nature fut purement et simplement abolie à son égard. Il n’agissait plus dans ce monde-ci : il évoluait, pour ainsi dire, dans un autre univers, affranchi des limitations du monde, du moment où il entra jusqu’au moment où il sortit.
C’est le sens précis des mots de Rachi : « un prodige lui fut fait », au singulier. Les miracles nombreux accomplis pour Pin’has constituaient une seule conduite générale, une conduite de prodige. Et c’est parce qu’il fut placé dans un état de prodige que chacun de ses gestes engendra, par voie de conséquence, des résultats dépassant la nature. Les miracles de détail ne sont que les retombées d’un état global. Voilà pourquoi le texte n’emploie ni « prodiges » ni « miracles » au pluriel : il désigne un état de conduite unique et prodigieux.
On comprend dès lors que le prodige accompli pour celui qui voit Pin’has en rêve est supérieur aux prodiges, au pluriel, promis à celui qui voit des éléphants : le pluriel désigne une multiplication quantitative d’actes merveilleux, tandis que le singulier de Pin’has désigne non pas l’accomplissement d’un prodige mais un état de prodige.
Le prodige, essence même de Pin’has
De l’explication de Rachi découle encore une conséquence : le prodige constitue l’essence même de Pin’has. S’il ne s’agissait que d’un épisode secondaire et accessoire de sa vie, on ne comprendrait pas pourquoi quiconque voit Pin’has en rêve mérite un prodige. Car le rêveur voit la figure de Pin’has, et Pin’has vécut de longues années ; si Pin’has est Élie, il vit sans limite aucune. Cet épisode avec Zimri ne dura que quelques instants, un fragment infime au regard de toute une existence. Pourquoi donc la vision de Pin’has renverrait-elle précisément à ce moment-là ?
Il faut en conclure que cet événement n’exprime pas un mérite passager mais la nature profonde du personnage. L’acte le manifesta avec le plus d’éclat, mais lorsqu’on voit Pin’has, c’est cela que l’on voit : son essence est le prodige.
Mesure pour mesure : une âme de don de soi
La raison pour laquelle le Saint béni soit-Il se conduisit avec Pin’has sur le mode du prodige tient à ce que la conduite et le service de Pin’has lui-même n’étaient pas un service ordinaire, mais un service sur le mode du prodige, un service dépassant les forces normales de l’homme. Le Saint béni soit-Il agit mesure pour mesure.
Qu’est-ce qu’un service divin « sur le mode du miracle » chez l’homme ? C’est la mesirout néfech, le don de soi. De même que le miracle, au sens simple, manifeste la grandeur du Saint béni soit-Il, rien ne pouvant empêcher l’accomplissement de Sa volonté, au point que si la nature s’y oppose, Il change la nature, ainsi le service dans le don de soi manifeste la force du vouloir de l’homme d’accomplir la volonté divine, de sorte que rien au monde ne peut l’en empêcher. Il veut ce que D.ieu veut, il va droit devant, et rien ne l’arrête. La mer Rouge barrait le passage d’Israël ? Les eaux se fendirent, car telle était à cet instant la volonté divine. L’homme du don de soi avance de la même manière.
Deux formes de don de soi
Au sein même du don de soi, il existe deux modes, parallèles au miracle et au prodige.
Il y a l’homme dont le service principal consiste en l’étude de la Torah et l’accomplissement des Mitsvot, et qui, si survient une circonstance exceptionnelle exigeant le don de soi, se hisse avec un immense effort à ce sommet. Il prie, il étudie, il accomplit les commandements dans un cadre normal ; il n’y a aujourd’hui ni danger sur le chemin de la synagogue ni péril à ouvrir un livre. Si, à D.ieu ne plaise, l’heure du sacrifice sonnait, il ne céderait pas et donnerait jusqu’à sa vie. Mais ce n’est pas là sa conduite habituelle : chaque acte de don de soi constitue pour lui un travail nouveau, exigeant un éveil nouveau. C’est le don de soi sur le mode du miracle, une percée ponctuelle hors de l’ordinaire.
Et il y a l’homme qui est, dans son être même, un homme de don de soi : entièrement livré et remis à la volonté divine, sans aucune volonté propre. Son essence est le don de soi au Saint béni soit-Il, et dès lors, de lui-même, il se trouve dans le don de soi en toute chose. Extérieurement, cela ne se remarque pas toujours, car lorsque nul ne l’entrave, rien ne le manifeste ; mais dans l’intériorité de son âme, il demeure en permanence dans cet état illimité. C’est le don de soi sur le mode du prodige : une conduite miraculeuse devenue sa conduite naturelle et régulière.
Tel fut le niveau de Pin’has « lorsqu’il prit fait et cause pour Ma cause » : il risqua sa vie dans une affaire où nulle obligation n’existait. Bien au contraire, la halakha tranche que si le zélateur vient consulter, on ne lui enseigne pas d’agir ; c’est une simple permission accordée au zélateur, et selon le Talmud de Jérusalem, ce zèle est même contraire à la volonté des Sages. Qui plus est, dans le cas présent, Moché Rabbénou lui-même se tenait là sans rien faire, la loi lui ayant été momentanément voilée. Pin’has voyait le maître d’Israël immobile : quelle raison avait-il de se précipiter ? Mais Pin’has ne pouvait supporter une telle profanation du Nom divin ; du tréfonds de son âme, il lui était impossible de tolérer pareille chose, et il agit spontanément, au-delà de tout calcul et de toute mesure, parce qu’il était, en essence, un homme de don de soi.
Une mise en garde sur le zèle
Il convient au passage de rappeler l’avertissement du Tséma’h Tsédek dans son Dérekh Mitsvotékha : dans le domaine du zèle, la plus grande prudence s’impose. Il est des hommes dont les traits de caractère sont mauvais, et qui, se sachant craignant D.ieu et tenus de dominer leurs penchants, trouvent dans le zèle l’occasion rêvée d’assouvir leurs mauvaises tendances tout en se donnant bonne conscience, comme s’ils accomplissaient une Mitsva. Le vrai zèle exige que seule la cause du Saint béni soit-Il importe, et non l’exploitation pieuse de ses propres défauts.
C’est en ce sens qu’un enseignement éclaire la formule de la Guemara : le roi Yannaï dit à son épouse de ne pas craindre les Pharisiens mais les hypocrites « qui commettent l’acte de Zimri et réclament la récompense de Pin’has ». Pourquoi, de toute la Torah, avoir choisi précisément cet exemple de l’hypocrisie ? Parce que l’hypocrite ordinaire, qui s’enveloppe du talith et prie avec une ferveur ostensible, ou ouvre bruyamment une Guemara pour être admiré, accomplit malgré tout, dans les faits, un acte bon : sa prière fut belle, son étude réelle, même si son intention le disqualifie. Mais celui qui exerce le zèle par hypocrisie, qui tue non par jalousie pour D.ieu mais pour qu’on le dise zélateur, commet un acte qui, dans de telles conditions, est purement et simplement interdit : c’est le sommet de l’hypocrisie, car l’acte lui-même, privé de son âme, devient un crime.
La prêtrise en récompense : un salaire hors de tout ordre
Le don de soi de Pin’has, au-delà de tout compte et de toute mesure, parce qu’il était un homme de don de soi en essence, explique, mesure pour mesure, qu’un prodige lui fut fait. Sur cette base s’éclaire également la nature de sa récompense : « Il aura, ainsi que sa descendance après lui, l’alliance d’une prêtrise éternelle. »
Rachi explique que lorsque le Saint béni soit-Il consacra Aharon et ses fils à la prêtrise, seuls furent consacrés eux-mêmes et ceux qui naîtraient d’eux par la suite. Or Pin’has était déjà né : son père Elazar devint Cohen, mais lui-même, venu au monde avant la consécration, ne le devint pas et demeura un simple Lévi. C’est ici seulement, selon le sens simple du verset, « qu’alors Pin’has accéda à la prêtrise », en récompense de son acte : « parce qu’il a pris fait et cause pour son D.ieu ».
Or la prêtrise n’est pas une chose qui s’obtient : elle vient exclusivement par héritage. Il n’existe pas de prêtrise décernée en prix. L’homme le plus juste du monde, s’il n’est pas né d’un père Cohen, ne le deviendra jamais ; aucun mérite n’y peut rien. Le cas de Pin’has est l’unique cas de l’histoire où un homme reçut la prêtrise en récompense : un salaire entièrement dérogatoire à l’ordre établi.
C’est là encore mesure pour mesure. De même que Pin’has se dévoua pour son D.ieu dans une affaire dont il n’était pas tenu, et même contre la préférence des Sages selon le Talmud de Jérusalem, ainsi lui fut donné ce qui, selon la sagesse de la Torah, ne se donne pas : la prêtrise en récompense.
Et l’on comprend aussi pourquoi la récompense porta précisément sur la prêtrise, réalité d’héritage et de nature. Car dès l’instant où il devint Cohen, cette qualité devint partie de son être et se transmit naturellement à toute sa descendance, de génération en génération. Sa récompense fut donc elle-même un prodige au-dessus du miracle : non seulement il reçut ce que la sagesse de la Torah ne permet pas d’atteindre par le service, mais ce salaire suprarationnel devint chez lui nature, au point de passer en héritage à sa postérité. Le miracle devint sa nature, à l’image exacte du prodige défini plus haut.
La libération du 12-13 Tamouz et la paracha Pin’has
Cette Si’ha fut prononcée durant la semaine du 12-13 Tamouz, et le lien n’est pas fortuit. La libération du Rabbi précédent, Rabbi Yossef Its’hak, le 12 Tamouz 5687 (1927), de son emprisonnement en Russie soviétique, survint durant la semaine du Chabbat de la paracha Pin’has, et c’est en ce Chabbat Pin’has qu’il récita la bénédiction du Gomel.
Or, puisque tous les événements du monde relèvent de la Providence divine particulière, selon l’enseignement du Baal Chem Tov, à plus forte raison ce qui touche un Juif, et combien davantage ce qui touche un Nassi d’Israël, il faut en conclure que la libération du Rabbi précédent se rattache au contenu profond de la paracha Pin’has.
De fait, chez le maître de cette délivrance, le don de soi manifesté dans ce pays fut à l’image du don de soi de Pin’has « prenant fait et cause pour Ma cause » : non pas un don de soi obligatoire selon la Torah, plusieurs Sages d’Israël estimant même qu’un tel sacrifice n’était pas requis dans de telles circonstances, mais un don de soi allant très au-delà de toute obligation. Car chez le Rabbi précédent, le don de soi n’était pas un détail de son service sacré : toute son essence était don de soi, au point que chaque élément de son œuvre pouvait devenir don de soi.
Trois époques, trois formes de sacrifice
Les trente années du Nessiout du Rabbi précédent se divisent en trois grandes périodes, et chacune exigea un don de soi d’un genre entièrement différent.
La première période se déroula dans ce pays, sous le régime soviétique de Staline. Là, il fut persécuté au sens le plus concret, physiquement, sa vie même étant menacée. Son œuvre comportait un danger de mort réel, et pas seulement pour lui : ses émissaires et ses ‘Hassidim, qui sur ses instructions et souvent en mission directe de sa part diffusaient la Torah et renforçaient le judaïsme dans le pays, risquaient littéralement leur vie. Le Rabbi précédent exigeait aussi de ses ‘Hassidim ce don total : lui-même livrait son âme et demandait aux siens de se conduire de même, dans un péril mortel au sens simple.
La deuxième période s’ouvrit à sa sortie de Russie, en Lettonie puis en Pologne. Son œuvre s’exerça alors au sein de communautés juives fidèles à la Torah et aux Mitsvot. Il faut ici mesurer que le Rabbi précédent reconstruisit Habad, pour ainsi dire, deux fois à partir de rien. En Russie, la ‘Hassidout organisée s’était effondrée sous les coups du régime ; il ne subsistait que des noyaux clandestins, disséminés et héroïques. Arrivé en Pologne, il trouva un immense public ‘hassidique, Gour, Alexander et tant d’autres cours grandes et belles, mais Habad n’y avait pratiquement aucune existence. Il y fonda des Yechivot, à Varsovie, à Otwock, ainsi qu’à Riga en Lettonie, et relança la diffusion de la Torah en général et de la ‘Hassidout en particulier, dans tous les cercles. Il existe aujourd’hui dans le monde Habad des familles entières dont l’attachement remonte à ces Yechivot de Pologne. Puis les Allemands arrivèrent, et de nouveau tout s’effondra.
La troisième période commença avec son arrivée aux États-Unis. Là, le défi était encore d’une autre nature : il fallait briser la mentalité du pays. Les ‘Hassidim qui s’y trouvaient étaient des anciens ; le judaïsme visible s’y étiolait. On rapporte qu’un Chalia’h vit de ses yeux, quelque part en Amérique, une synagogue ancienne de cette époque, devenue conservative, qui portait encore le nom « Anché Loubavitch ». À cette époque, porter la barbe noire dans la rue faisait de vous un phénomène : lorsque deux jeunes gens barbus montaient dans un wagon de métro, le silence se faisait et tous écarquillaient les yeux, comme devant des êtres tombés d’un autre siècle. Et qui s’en irritait le plus ? Des Juifs eux-mêmes : vous provoquez l’antisémitisme, vous vous faites trop remarquer. Le Rabbi précédent lui-même écrivit qu’à son arrivée, deux Rabbanim bien intentionnés vinrent lui expliquer : Monsieur, vous vivez d’illusions, l’Amérique n’est pas l’Europe, ici c’est un autre monde, renoncez à vos chimères. C’est alors qu’il proclama sa réponse restée célèbre : l’Amérique n’est pas différente. Il fallait, pour œuvrer ainsi, tenir tête à tous les courants avec une fermeté inébranlable.
Ainsi, chaque lieu exigea un don de soi d’un type radicalement différent. Et dans chacune de ces facettes du sacrifice, le Rabbi précédent s’élança le premier, tel Na’hchon, avec une vitalité et un don de soi sans aucune limite. Car celui qui possède le don de soi en essence trouve en toute chose la matière de ce don : il avait un but, il devait l’atteindre, et peu importait l’obstacle sur la route, il fallait le franchir. C’est pourquoi chacune de ses entreprises releva, elle aussi, de la catégorie du prodige.
L’enseignement pour chacun
On pourrait objecter : tout cela concerne Pin’has, tout cela concerne le Rabbi précédent, des géants ; mais nous, gens simples, en quoi cela nous touche-t-il ?
La réponse est l’enseignement pratique de toute cette Si’ha : en marchant dans la voie qu’il nous a tracée et en suivant ses chemins, en œuvrant au renforcement de la religion et à la diffusion de la Torah avec don de soi, et cela d’autant plus que nous n’agissons pas, D.ieu préserve, dans la détresse matérielle mais dans l’aisance, en nous donnant à ce travail sans mesure ni limite, sans tenir compte de ce qui empêche et retarde, alors « un prodige est accompli pour lui » : on réussit dans son travail de façon prodigieuse.
Et tout cela hâte et rapproche l’accomplissement de la promesse « comme aux jours de ta sortie d’Égypte, Je lui ferai voir des merveilles », avec la Guéoula véritable et complète, très prochainement.
















