À l’occasion des 54 ans de la réunification de Jérusalem, moment où le Rabbi de Loubavitch lança la campagne des Téfilines, cet article ressort des archives. Des bureaux du Mossad aux stands du Kotel, des marathons de Tel-Aviv aux bases de Tsahal, cette Mitsva est devenue un point de rencontre entre chaque Juif et son héritage. Retour sur une révolution spirituelle qui a transformé le paysage israélien depuis la guerre des Six Jours.

 

 

 

Rena Udkoff , Lubavitch.com

 

 

En tant que directeur du Mossad, l’agence nationale de renseignement d’Israël, Yossi Cohen mène une existence tout sauf routinière. Commençant sa journée aux premières lueurs de l’aube, le directeur récemment nommé est responsable de la lutte antiterroriste et de la sécurité de l’État juif. Il reçoit des appels d’agences parallèles du monde entier, informe ses principaux agents et reste en contact étroit avec le Premier ministre Netanyahou. Mais avant de se rendre à son bureau, Cohen s’accorde un moment de calme pour accomplir un rituel ancestral.

Chaque matin, le chef de la plus importante agence de renseignement d’Israël sort une pochette contenant des Téfilines (phylactères), deux boîtiers noirs munis de lanières de cuir, qu’il attache autour de sa tête et de son bras en récitant une bénédiction. Ces petits boîtiers renferment des parchemins sur lesquels sont inscrits des versets de la Torah, et sont portés par les hommes juifs pendant la prière depuis les temps bibliques. Ce rituel a le pouvoir de recentrer Cohen, de l’enraciner dans son passé alors qu’il s’efforce de garder une longueur d’avance sur les ennemis d’Israël, dans un monde d’intrigues et d’espionnage en perpétuel mouvement.

La philosophie ‘hassidique enseigne que les Téfilines servent de canal reliant le physique au spirituel dans le service divin de l’homme juif. Mais, comme tant de traditions juives tombées en désuétude au fil du temps, il en fut ainsi des Téfilines. Lorsque le Rabbi de Loubavitch lança une campagne mondiale de sensibilisation aux Téfilines dans les jours précédant la guerre des Six Jours de juin 1967, ces boîtiers noirs constituaient un objet rituel obscur pour une grande partie du public israélien, largement éloigné de la pratique religieuse.

Le Rabbi insista sur la puissance spirituelle profonde de cette Mitsva. « Lorsqu’un homme place les Téfilines sur sa tête », déclara-t-il en citant le Talmud, « il projette la crainte sur nos ennemis où qu’ils se trouvent. » Ainsi naquit une campagne révolutionnaire, la première des grandes initiatives de Mitsvot lancées par le Rabbi, qui embrasa Israël et bien au-delà. À travers le monde, hommes et garçons juifs de plus de treize ans répondirent à l’invitation de retrousser leurs manches et d’accomplir la Mitsva pour la sécurité d’Israël. La victoire miraculeuse qui mit fin à la guerre de manière aussi rapide que spectaculaire suscita un sentiment euphorique de fierté juive parmi les citoyens d’Israël et le judaïsme mondial.

 

Dans les jours qui suivirent la guerre des Six Jours, des Rabbanim et des bénévoles de Habad aidèrent des milliers de personnes à mettre les Téfilines devant le Mur occidental nouvellement libéré. Dans les rues du centre de Manhattan, au cœur de Paris, à Londres et dans mille autres endroits, les Juifs affluaient vers les étudiants et les Rabbanim de Habad qui leur offraient la possibilité de mettre les Téfilines pour le bien-être d’Israël. Avec la réunification de Jérusalem, les militants de Habad installèrent un stand de Téfilines permanent au Mur occidental.

Une inclusion spirituelle

Bien que le port quotidien des Téfilines en semaine figure parmi les commandements les plus fondamentaux observés par les hommes juifs, « Tu les attacheras comme un signe sur ta main et ils seront un fronteau entre tes yeux » (Deutéronome), de nombreux Israéliens ne les ont peut-être mis qu’à l’occasion de leur Bar Mitsva. Selon un sondage Ynet-Guecher, environ 90 pour cent des garçons israéliens célèbrent leur Bar Mitsva par une cérémonie traditionnelle au cours de laquelle le garçon lit la Torah et met les Téfilines. Une part bien plus réduite de la population s’engage dans un usage quotidien régulier des Téfilines après la Bar Mitsva.

Selon une étude israélienne de 1965, environ 79 pour cent des hommes juifs israéliens possédaient des Téfilines, mais seul un quart environ les mettait régulièrement. La moitié ne les utilisait pas du tout. Habad entreprit d’inverser ces tendances au déclin, et depuis l’appel à l’action du Rabbi en 1967, des millions de Juifs à travers le monde ont mis les Téfilines avec Habad.

Proposer de partager la Mitsva avec tout homme juif représentait un tournant philosophique radical. « La campagne des Téfilines fut révolutionnaire en ce sens qu’avant cette initiative, un Israélien était soit religieux, soit non religieux », explique le Rav Mena’hem Brod, porte-parole de Habad en Israël. « Habad est arrivé avec un message nouveau : quel que soit votre niveau de religiosité, vous pouvez et devez participer à une Mitsva, ne serait-ce qu’une seule fois. »

Ce message fut d’abord accueilli par des critiques ouvertes dans certains milieux. Des détracteurs orthodoxes s’indignaient à l’idée d’inviter un Juif non pratiquant à mettre les Téfilines, et dans les bastions laïcs israéliens comme Tel-Aviv, les jeunes hommes de Habad proposant les Téfilines étaient perçus comme une menace pour leur mode de vie séculier. Mais aujourd’hui, certains groupes orthodoxes imitent le modèle de Habad avec leurs propres stands de Téfilines. Et les Israéliens laïcs en sont venus à considérer l’action de Habad comme une expression d’inclusion et d’unité juive. Le public israélien, affirme le Rav Brod, s’est largement réchauffé à la pensée novatrice de Habad. « Présenter l’expérience religieuse comme un continuum était un message d’inclusion spirituelle qui a adouci le clivage abrupt entre religieux et non-religieux en Israël. »

Nitsan Dery, père de trois enfants âgé de 47 ans, raconte que bien qu’il ne soit « pas exactement religieux », une rencontre avec un étudiant de Habad qui l’invita à mettre les Téfilines l’amena à renouer avec son héritage. « Je n’avais pas mis les Téfilines depuis ma Bar Mitsva », admet Dery. « Chaque vendredi, je passais devant le stand de Habad et je déclinais leurs propositions de mettre les Téfilines, jusqu’au jour où, sans savoir pourquoi, j’ai dit oui. »

 

Ce geste simple fit vibrer une corde sensible en lui, et il se mit à rechercher les jeunes de Habad pour pouvoir accomplir la Mitsva. « Finalement, j’ai compris que même si je n’observe pas d’autres choses, les Téfilines étaient quelque chose que je voulais dans ma vie, un point de connexion juive auquel je peux m’engager quotidiennement. » Ce natif de Nahariya dépoussiéra une vieille paire héritée de son père, et la met chaque jour de semaine depuis lors.

Aller là où se trouvent les gens

La capacité de rencontrer chaque Juif à son propre niveau, là où il se trouve, explique peut-être le succès de la campagne des Téfilines de Habad. Depuis son lancement, la campagne a cherché à rendre les Téfilines simples et accessibles à tout Juif. Les « Mitsva mobiles » sont devenues un élément habituel du paysage urbain, et les stands de Téfilines éphémères font désormais partie du décor. En Israël, chaque vendredi, des vagues de bénévoles, des étudiants aux personnes âgées, encouragent les hommes à mettre les Téfilines avant l’entrée de Chabbat. De nombreux membres de Habad portent sur eux une paire de Téfilines « au cas où ».

Clin d’œil à la mentalité de « Start-up Nation » du pays, Israël étant l’une des communautés technologiques les plus dynamiques au monde en dehors de la Silicon Valley, Habad a même développé une application dédiée aux Téfilines qui a atteint la 27e position de l’app store israélien.

Cette campagne omniprésente a fait entrer la fierté et les préceptes juifs dans la conscience publique. L’idée de se faire « prendre sa tension juive », jeu de mots sur les lanières des Téfilines enroulées autour du bras, a trouvé un écho bien au-delà des cercles juifs traditionnels. Aujourd’hui, les Israéliens peuvent s’attendre à être abordés à un arrêt de bus de Tel-Aviv, sur un campus universitaire de Haïfa, ou même dans leur propre bureau, avec la proposition de mettre les Téfilines.

Le Rav Morde’haï Siev, un Rav de Habad d’origine américaine, commença à tenir un stand de Téfilines dès son arrivée en Israël au milieu des années 1980. La barrière de la langue ne posait aucun problème, car aucun mot n’était nécessaire.

« Souvent, lorsque les gens voient un stand de Téfilines en Israël, ils s’approchent simplement. Ils ne disent même rien et commencent à enrouler les lanières », raconte le Rav, estimant qu’un peu moins de la moitié des Israéliens sont capables d’accomplir le rituel seuls. « D’autres savent le faire, mais si Habad n’était pas là, ils ne s’en donneraient peut-être pas la peine. » Un bénévole explique que souvent, lorsqu’il demande aux passants s’ils mettent les Téfilines, ils répondent par l’affirmative. Mais lorsqu’il leur demande s’ils les ont mis ce jour-là, beaucoup répondent « je n’ai pas eu l’occasion » ou « j’ai oublié ». La commodité et l’accessibilité des stands de Téfilines de Habad leur garantissent la possibilité d’accomplir la Mitsva sur-le-champ.

Des bras pour Israël

À la fin du mois de février, l’ambassadeur des États-Unis en Israël, Dan Shapiro, participa au marathon de Tel-Aviv. Pendant la course, il s’arrêta pour mettre les Téfilines avec l’aide de représentants de Habad présents le long du parcours. À l’issue de la course, l’ambassadeur diffusa fièrement sa Mitsva auprès de ses abonnés sur Facebook et Twitter.

Les photos de personnalités politiques avec les Téfilines sont devenues une véritable tradition israélienne. Lors d’une rencontre largement médiatisée en Israël, le regretté Premier ministre israélien Ariel Sharon, accompagné d’autres hauts gradés de Tsahal, se rendit au Mur occidental peu après la guerre de 1967 et accepta de mettre les Téfilines avec un Rav de Habad. Sharon confia aux journalistes que c’était la première fois qu’il mettait les Téfilines depuis sa Bar Mitsva. En peu de temps, la nouvelle fit le tour des médias. Inspirés par son geste, de nombreux Israéliens suivirent son exemple, certains pour la première fois de leur vie.

L’armée israélienne, en particulier, est devenue un point de contact privilégié pour les Téfilines. Le service militaire étant obligatoire en Israël, Tsahal reflète assez fidèlement la diversité de la population israélienne. La présence de Habad dans les bases militaires et ses activités bénévoles auprès des soldats de Tsahal ont offert une expérience des Téfilines à des Juifs de tous horizons. « Les efforts de Habad en matière de Téfilines sont intrinsèquement liés à l’armée israélienne, puisque le danger menaçant ses soldats fut à l’origine même de la campagne », explique le Rav Brod. « Nous mettons un accent particulier sur les soldats de Tsahal. »

Et sur leurs enfants. Depuis la guerre des Six Jours, Habad organise chaque année une cérémonie de Bar Mitsva pour les enfants des soldats israéliens tombés au combat. Lors de chacune de ces célébrations émouvantes, les enfants reçoivent un cadeau des dirigeants d’Israël : leur propre paire de Téfilines. En avril dernier, 110 orphelins israéliens ont célébré leur Bar et Bat Mitsva avec Habad à Jérusalem.

Relier le physique et le spirituel

Avec des milliers de visiteurs qui y passent chaque jour, le stand permanent de Habad au Mur occidental (le Kotel) est devenu un point de repère du lieu le plus saint du judaïsme. Le représentant de Habad au Kotel, le Rav Chemouel Weiss, indique que le stand accueille en moyenne 500 hommes par jour en hiver, et plus de 1 000 hommes par jour pendant la haute saison touristique estivale. Le jour de Yom Yérouchalayim, lorsque quelque 20 000 jeunes visitèrent le Kotel, le chiffre atteignit environ 1 500.

Le stand ouvre au lever du soleil et fonctionne sans interruption jusqu’au coucher du soleil, dernier moment où la loi juive permet de mettre les Téfilines. Le Rav Weiss affirme que beaucoup en sont venus à compter sur les services de Habad. « Certains disent : « Je ne mettrai pas les Téfilines ce matin puisque je vais au Kotel et que je les mettrai là-bas avec Habad. » » À l’inverse, d’autres qui n’accomplissent pas habituellement cette Mitsva y voient une opportunité : « Je suis au Kotel, comment pourrais-je ne pas mettre les Téfilines ? »

Dans un récit personnel décrivant comment il mit les Téfilines avec Habad au Kotel, le journaliste Liel Leibovitz écrivit dans un article récent que cette rencontre marquante l’avait conduit à l’observance quotidienne des Téfilines. Sans « pleinement comprendre » pourquoi il le fait, il témoigne que quelle que soit la manière dont il choisit de manifester sa relation avec le Créateur, il commence chaque journée en reconnaissant que cette relation existe, qu’elle compte, et que tout ce qui suit dans la journée devrait être, en partie, le reflet de la manière dont ses pensées et ses actes se conforment à sa foi ou la défient.

Le Rav Weiss développe le phénomène : « En Terre d’Israël, nous croyons que tout ce qui est physique possède une dimension spirituelle. » C’est lorsque les lanières et les boîtiers de cuir brut contenant les plus sublimes prières juives sont placés sur la tête et sur le bras que les deux se rencontrent.

Des Téfilines pour tous

La campagne des Téfilines établie par le Rabbi de Loubavitch en 1967 pour sensibiliser à cette Mitsva cardinale a depuis été promue par les Chlou’him et les fidèles de Habad à travers le monde entier. Israël abritant la plus grande population juive du monde, Habad y a concentré des efforts intenses autour des Téfilines en Terre Sainte.

À l’approche du cinquantième anniversaire de la campagne, Habad intensifie ses activités liées aux Téfilines. Le Rav Meïr Leider, membre d’un comité dédié à l’amélioration et au renforcement de l’effort national des Téfilines, indique qu’aujourd’hui, Habad en Israël fait mettre les Téfilines à environ 13 000 hommes juifs par semaine. Étudiants de Yechiva, étudiants rabbiniques et membres laïcs de Habad consacrent chaque semaine du temps à participer à la campagne.

Avec pour objectif de porter le nombre hebdomadaire de mises de Téfilines à 20 000, le Rav Leider et d’autres ont créé de nouveaux outils pour intensifier l’action de proximité. De nouvelles pochettes de Téfilines haut de gamme et résistantes aux intempéries ont été conçues pour en faciliter l’usage, et d’ingénieuses tables pliantes et auvents pesant moins de deux kilos et demi permettent d’installer un stand de Téfilines n’importe où, rapidement et facilement. Ces changements se traduisent en chiffres : dans le temps qu’il fallait autrefois à un bénévole pour faire mettre les Téfilines à 20 hommes, il en compte désormais 40.

Habad ajoute également des stations de Téfilines permanentes. Aujourd’hui, cinq sont réparties à travers le pays, dont le stand du Kotel et un kiosque à l’aéroport Ben Gourion. Cinq nouveaux emplacements sont en préparation, portant à dix le nombre total de points de Téfilines permanents dans le pays. Certains d’entre eux ont placé la barre haut, visant 30 000 mises de Téfilines par mois.