Depuis les profondeurs d’un tunnel de Gaza, Elkanah Bohbot avait confié une mission sacrée à son compagnon de captivité Ohad Ben Ami avant que celui-ci soit libéré : se rendre au 770 et prier pour sa délivrance. Libéré après 738 jours d’enfer, le rescapé israélien a finalement foulé lui-même les cours du siège mondial de Habad-Loubavitch à Brooklyn, puis s’est recueilli au Ohel du Rabbi à New York. Un cercle spirituel, tracé dans l’obscurité d’une geôle souterraine, vient de se refermer à la lumière.

 

 

 

 

Il y a des serments que l’on fait dans l’obscurité, lorsque la vie ne tient plus qu’à un fil. Elkanah Bohbot, producteur de fêtes né en 1989 à Mevasseret Tsion, en avait formulé un dans les entrailles de la terre — à trente mètres de profondeur, dans un tunnel de Gaza creusé pour la mort. Avant que son camarade de captivité Ohad Ben Ami ne soit libéré, Bohbot lui avait adressé une demande unique : se rendre au 770 Eastern Parkway, siège mondial de Habad-Loubavitch à Brooklyn, et élever une prière en son nom pour qu’il soit sauvé. Ben Ami a tenu parole. Et aujourd’hui, 738 jours après son enlèvement lors du massacre du festival Nova, c’est Bohbot lui-même qui a traversé l’Atlantique pour accomplir ce qu’un ami avait commencé à sa place.

7 octobre 2023 : de la fête à l’enfer en quelques minutes

Ce matin-là, Elkanah Bohbot était à son poste habituel d’organisateur du festival Nova, l’un des événements de musique électronique les plus courus de la scène israélienne, installé dans les champs près du kibboutz Réim. Lorsque les roquettes ont commencé à tomber peu avant 6h30, il a aussitôt coordonné l’évacuation des milliers de fêtards le long de la route 232, protégeant les autres au péril de sa propre vie. Pris en étau par les commandos du Hamas qui avançaient sur la voie de dégagement, frappé par une roquette antichar, contraint de se cacher entre les arbres en bordure de route, il a finalement été capturé aux alentours de 8h30 et transféré dans la bande de Gaza. À son arrivée, une foule locale s’est ruée sur lui à coups de bâtons, le laissant à demi inconscient.

Bohbot était marié à Rivka, d’origine colombienne, et père de Raam David, alors âgé de quatre ans. Le président colombien Gustavo Petro lui avait accordé la nationalité colombienne en novembre 2023, élargissant le front diplomatique de la mobilisation pour sa libération. Dans les heures suivant son enlèvement, le Hamas avait diffusé une vidéo le montrant ligoté aux côtés d’autres otages : Guy Gilboa-Dalal, Evyatar David, Bar Kuperstein et Almog Meir Jan.

Dans les tunnels : la guerre psychologique comme arme de destruction

Après quelques semaines de détention dans un appartement au-dessus du sol, Bohbot a été transféré dans un tunnel creusé à trente mètres de profondeur — un espace conçu pour quatre personnes, trop étroit pour tenir debout, qui en accueillait finalement bien davantage. Les conditions de survie étaient extrêmes : malnutrition quasi permanente, asthme aggravé par l’air confiné des galeries, infections de peau liées à l’humidité, et une guerre psychologique menée avec une cruauté méthodique.

L’un des moments les plus sombres de sa captivité a été ce qu’il appelle le « festin sadique ». Un jour, les geôliers leur ont apporté un immense plateau d’agneau entier cuit selon la tradition — le mandi, met de fête dans la cuisine arabe — sur un lit de riz basmati. Un luxe inouï pour des hommes qui peinaient à obtenir de l’eau. Bohbot a mangé. Lorsqu’il a rapporté le plat, son gardien lui a annoncé la raison de cette générosité inattendue : « On fête ça parce que vos soldats sont morts aujourd’hui. Une section du génie vient de tomber dans un bâtiment visé. » Bohbot a failli vomir sur place.

« J’avais faim depuis des mois. J’ai mangé. Et puis il m’a dit : on célèbre la mort de tes soldats. Je voulais rendre tout ce que j’avais avalé. »

Ses geôliers lui faisaient également visionner des vidéos des combats — des images de soldats israéliens tués, de blindés détruits, de corps. Des séquences que Bohbot demandait à arrêter, et que les terroristes relançaient vidéo après vidéo, cherchant à briser sa résistance intérieure. « Ce sont mes frères, disait-il. Des garçons de 19, 20 ans. Des réservistes. Mon équipe. » Dans les tunnels, cela se nomme torture psychologique. Dans les textes de droit international, cela s’appelle un crime de guerre.

La menace de conversion forcée : résister ou mourir

Dans les derniers mois de sa détention, alors que les espoirs d’accord s’effondraient, ses gardiens ont haussé le ton d’une façon nouvelle et particulièrement grave. Ils lui ont signifié qu’il devait se convertir à l’islam — immédiatement et sans conditions — ou qu’ils le tueraient. « Pourquoi ? lui a-t-il demandé. Si je refuse tu me tues, et si j’accepte tu me gardes ? » Son gardien lui a expliqué leur logique : d’après leurs croyances, il est interdit de tuer un musulman. Un non-musulman, en revanche, peut être exécuté.

Face à cette menace mortelle, Bohbot a eu recours à un principe au cœur même de la tradition juive depuis des millénaires : en cas de danger de vie, la ruse est permise. Il a prononcé les mots qu’on lui demandait, sans jamais les ressentir, afin de survivre et de retrouver son fils. « Notre foi, dit-il, on ne peut pas nous la prendre. Mais nous ferons tout pour sortir et vous faire la nique. » La « nique » en question, explique-t-il, c’est de rentrer chez lui, d’étreindre sa femme et son fils — et d’être là, vivant, pour le raconter.

« Je suis le prisonnier numéro 22. Hier encore, j’avais un nom, une identité, un espoir. Aujourd’hui, je ne suis qu’un numéro de plus. »
— Elkanah Bohbot, dans une vidéo diffusée par le Hamas, mars 2025

La prière comme bouclier : Tehilim dans les souterrains

Si la foi d’Elkanah Bohbot n’a jamais vacillé, c’est en partie parce qu’elle s’est exprimée quotidiennement dans ces tunnels où la lumière naturelle n’entrait jamais. Il récitait le Psaume 100 — le Mizmor leTouda, psaume d’action de grâces — trois ou quatre fois par jour, comme une ancre jetée dans le vide. Et lorsque les gardiens les appelaient pour aller chercher la nourriture, lui et ses compagnons récitaient en chemin le Psaume 121 — Chir lamaâlot — « Je lève les yeux vers les montagnes, d’où me viendra le secours ? » — avec la conviction qu’un jour ils chanteraient ce même psaume sur le chemin du retour. Ce jour est arrivé.

L’une des pratiques les plus inattendues de leur vie souterraine était l’utilisation de parfum le vendredi, pour honorer l’approche du Chabbat. Bohbot avait fabriqué une petite pochette avec du fil et un bout de tissu cousu par son compagnon Maxim pour y conserver quelques effluves. « Après deux ans à ne rien sentir de bon, le simple fait d’inhaler un parfum le vendredi soir, c’était un monde entier », confie-t-il. Depuis sa libération, il prend des douches longues de trente minutes. Sa femme Rivka s’en étonne. Il lui répond simplement : « Tu sais ce qui s’est passé. »

Le signe divin au jour 695 : la photo de Raam David

Au 695ème jour de sa captivité, un événement a changé quelque chose dans son rapport au temps et à l’espérance. On lui a remis une photo de son fils Raam David — image précieuse entre toutes, puisqu’il n’avait vu le visage de l’enfant que dans ses hallucinations et ses rêves. « J’ai compris à ce moment-là que c’était un signe du Créateur, dit-il. S’il me permet de le voir maintenant, c’est que je rentre bientôt à la maison. Là, j’ai senti la présence de D.ieu : Voilà ton signe. Continue d’être fort. Il y a quelqu’un qui t’attend chez toi. » Quarante-trois jours plus tard, il était libéré.

Il raconte aussi un moment où, à bout, il a demandé à l’un de ses gardiens l’état des négociations — si Israël avait envoyé un document, si le Hamas avait répondu. Et son geôlier, épuisé lui aussi, lui a avoué : « Le Hamas n’a même pas encore répondu. » Bohbot s’est alors surpris à réconforter son propre kidnappeur : « Ne t’inquiète pas, il y aura un accord. » Avant de se reprendre lui-même : qui donc, ici, avait le plus besoin d’espoir ?

Au cimetière militaire : rendre grâce aux soldats tombés

Avant même de se rendre au 770 et au Ohel, Bohbot a tenu à visiter la section des tombes militaires pour remercier en personne ceux qui avaient rendu sa liberté possible. « Dans les tunnels, ils me montraient des vidéos de nos soldats tués. Je me disais toujours : je leur dois ma vie. Ce sont mes frères. Des garçons de 19, 20 ans. Je ne pouvais pas ne pas venir ici. » Devant la tombe d’un soldat du génie tué deux semaines avant sa libération — l’un de ceux dont la mort avait servi de « prétexte à festin » à ses geôliers — Bohbot a posé une cigarette, comme ses camarades le faisaient, et a récité le Psaume 100 sur la pierre tombale.

Il a également rendu hommage à la mémoire d’Arthur Satav, policier tombé en service ce jour-là en protégeant des fêtards de son propre corps, dont la fille était présente. Bohbot, qui était lui-même l’un des organisateurs du festival, a tenu à lui dire : « En tant que quelqu’un qui a amené des gens à cette fête, j’ai ressenti la même responsabilité de les faire sortir. Ton père a fait quelque chose que peu d’hommes font : il a choisi de rester. » La fille du policier a répondu, la voix brisée : « Quand nous l’avons supplié de rentrer, il nous a dit : Je fais sortir les enfants d’ici, et je rentre. »

« Des gens avec si peu d’armes, qui tiennent des familles, et qui choisissent de donner leur vie. J’ai vu ça de mes propres yeux. Si la police n’avait pas été là ce jour-là, je ne sais pas où en serait ce drame aujourd’hui. »

La mission confiée à Ohad Ben Ami : prier à sa place au 770

C’est au fond de ces tunnels que Bohbot a formulé sa demande à Ohad Ben Ami, libéré le 8 février 2025 après 491 jours de captivité. Avant que son compagnon ne remonte vers la lumière, il lui a confié une mission spirituelle : se rendre au 770, le siège mondial de Habad-Loubavitch, et y prier pour sa délivrance. Ben Ami a accompli ce vœu. Et lorsqu’il a rapporté la nouvelle à la famille de Bohbot — dont la femme Rivka avait reçu de lui la première preuve de vie — cela a renforcé la conviction que la prière avait été entendue.

Elkanah Bohbot a finalement été libéré dans le cadre de l’accord de cessez-le-feu d’octobre 2025, après 738 jours de détention. Sa libération a été coordonnée par les équipes du Premier ministre Benjamin Netanyahou et par la division gouvernementale chargée des otages et disparus, en lien avec les négociateurs américains et qataris.

Au Ohel du Rabbi : fermer le cercle

En se présentant lui-même devant la sépulture du Rabbi Mena’hem Mendel Schneerson — de mémoire bénie — dans le cimetière Montefiore de Queens, Elkanah Bohbot a accompli l’acte qu’il avait rêvé d’accomplir lorsque rien ne garantissait qu’il en serait un jour capable. Il a récité le Mizmor leTouda — ce même psaume qu’il psalmodiait trois fois par jour dans les tunnels — sur la pierre du Ohel, a allumé une bougie, déposé un billet personnel et donné à la tsédaka, comme l’exige la tradition en ce lieu saint.

Sa visite s’inscrit dans un mouvement plus large : avant lui, Segev Kalfon, Matan Angrest, Nimrod Cohen et Bar Kuperstein s’étaient rendus ensemble au Ohel avec leurs familles. « Ici, nous avons pleuré, nous avons prié, nous nous sommes donné mutuellement de la force », avait confié le Rav Mendy Naftalin, coordinateur de la visite. « Pouvoir y revenir avec vous est bouleversant : nous fermons le cercle. » D’autres anciens otages — Omer Shem Tov, Agam Berger, Sacha Troufanov, Noa Argaman et Edan Alexander — avaient également prié au Ohel dans les mois précédents. En novembre 2023, 170 proches d’otages avaient affrété un vol charter depuis Israël pour venir prier en ce lieu.

Les retrouvailles avec Raam David : la boîte aux trésors

Le moment que Bohbot avait le plus redouté dans ses nuits de tunnel était celui des retrouvailles avec son fils. Et si l’enfant ne courait pas vers lui ? Et s’il l’avait oublié ? Et s’il n’osait pas l’approcher ? À son retour, Raam David s’est élancé vers lui. Ses premiers mots : « Tu m’as manqué. » Ces trois syllabes ont, selon Bohbot, « tout terminé et tout commencé en même temps ».

Rivka avait préparé, avec Raam David, une boîte en carton remplie de tout ce que le petit garçon voulait montrer à son père dès qu’il rentrerait : des dessins où l’enfant avait représenté papa, maman et lui-même, avec, dans un coin, un bébé — frère ou sœur à venir, dessiné d’instinct. Une paire de jumelles fabriquée à la maternelle : quand la maîtresse avait demandé à l’enfant pourquoi il voulait des jumelles, il avait répondu : « Pour chercher papa. » Un drapeau israélien, un avion en papier, un personnage du dessin animé Yuval le Curieux. Et une lettre d’anniversaire qu’Elkanah avait écrite à son fils depuis la captivité, à l’occasion de ses cinq ans, qu’il lui a lue à voix haute à son retour : « Raam David, mon chéri, ma vie. Papa t’écrit du fond du cœur. Je veux te souhaiter d’abord la santé. Sois fort et prends soin de maman. Tu es mon soleil en hiver et ma lumière dans l’obscurité. Je t’aime plus que tout au monde. »

Quelques secondes après les retrouvailles, Raam David a sorti un robot et lui a dit : « Viens, je vais t’apprendre comment on joue. » Bohbot raconte : « J’étais là, je me disais — ce n’est pas réel. Je suis assis avec mon fils et il me dit viens, papa, je vais t’apprendre. J’ai fondu. Complètement fondu. »

Un peuple qui ne se rend pas

Lors de sa visite au cimetière militaire, Bohbot s’est arrêté devant un alignement de tombes fraîches et a murmuré une phrase qui résume peut-être ce que ces 738 jours lui ont appris : « Vous voulez savoir quel peuple nous sommes ? À chaque guerre, à chaque attentat, à chaque opération — à chaque coin de rue, il y a un héros. Quel peuple, vraiment. » Puis il a récité le Psaume 100, le même qu’au fond du tunnel, le même qu’au Ohel du Rabbi. Le même que le jour où il pensait ne jamais revoir la lumière du jour.

Son parcours illustre ce que des dizaines d’anciens otages traversent en silence : le retour à la vie, après deux ans dans l’obscurité, est lui-même une épreuve. Il confie ne plus dormir la nuit, envier parfois ceux qui n’ont pas connu cela. Mais en posant ses mains sur la pierre du Ohel, Elkanah Bohbot a accompli quelque chose que peu d’hommes peuvent dire : honorer en personne une promesse faite dans l’enfer, et la transformer en action de grâces.