par hassidout | 21 Juin, 2024 – 15 Sivan 5784 | MAGAZINE |
Rav Chmouel Betsalel Sheftel, le Rashbatz, est né dans la ville de Szventzian, dans le comté de Vilna. Son père, Reb Chalom Shabsi Sheftel, passait tout son temps dans le Beth Hamidrach, sans s’engager dans le commerce, tandis que sa mère dirigeait le foyer et subvenait à leurs besoins. Son père était une personne très pieuse, descendant d’une famille distinguée. Bien qu’il fût un Mitnaged, il respectait l’interdiction de diffamation et ne parlait jamais mal du « culte » Hassidique. Il est décédé avant l’âge de cinquante ans, laissant le Rashbatz orphelin.
Lorsque sa mère s’est remariée, son nouveau mari a insisté pour inclure une condition préalable au mariage concernant le Rashbatz : il ne serait autorisé à rentrer à la maison que pour les repas et devrait passer le reste de la journée au Beth Hamidrach, où il dormirait également.
Après un certain temps, le beau-père a réalisé que le Rashbatz était un garçon doux, peu susceptible de causer des problèmes, en plus d’étudier avec grande diligence. Il a donc commencé à le traiter avec plus de cordialité et a levé la condition, permettant au jeune homme de dormir à la maison. Il lui a également fourni un compagnon avec qui étudier. Ainsi, près de quatre ans se sont écoulés.
À l’âge de quinze ans, le Rashbatz comprenait déjà très bien la Guemara et les commentaires de Tosafot. Il étudiait avec diligence, passant presque tout son temps au Beth Hamidrach. Les principaux Mitnagdim, en particulier Reb Hershelle (le Rav de Szventzian), sont devenus ses proches compagnons d’étude. Le Rav de Szventzian réservait chaque jour du temps pour étudier la Guemara et les Tosafot en profondeur avec lui. Il a continué à étudier de cette manière pendant plus d’un an et demi ; pendant cette période, il a réussi à étudier les trois Bavot et le traité Chabbat avec le Rav de Szventzian.
Près de trente Hassidim du Alter Rebbe vivaient dans la ville de Szventzian. Un jour d’été, entre Minha et Ma’ariv, le Rashbatz a eu l’occasion de passer devant le Beth Hamidrach des Hassidim. En entrant, il a découvert un groupe de personnes assises et étudiant à partir d’un petit livre, chacun lisant sa propre copie du texte. Il a ressenti le désir de rester un court moment et d’écouter leur discussion.
Il s’est approché d’un des hommes assis là, a regardé dans son livre et a écouté l’étude. Alors qu’il le faisait, l’un des participants a remarqué qu’un étranger, l’un de leurs ennemis mortels, était présent. Il a commencé à lui crier : « Qu’est-ce que tu fais ici ? Si tu suces le lait des Mitnagdim, tu ne deviendras jamais un Hassid. Sors d’ici ! » Ainsi, il l’a expulsé de leur milieu.
Être expulsé l’a profondément bouleversé et en marchant, il réfléchissait à ce que cela signifiait. Bien qu’il fût lui-même un Mitnaged, il respectait ces Hassidim dans son cœur. Après tout, il savait que certains d’entre eux étaient des érudits en Torah et des individus craignant D.ieu, qui souffraient énormément des persécutions des Mitnagdim. Ils dépensaient également beaucoup d’argent pour maintenir un shochet Hassidique qui abattait les animaux avec un couteau bien affûté. Les Mitnagdim, comme vous le savez, avaient un shochet qui abattait avec un couteau relativement émoussé.
Pourtant, ils ne se laissaient pas intimider par les persécutions et la charge financière excessive ; au contraire, ils semblaient devenir de plus en plus forts. Cela lui suggérait qu’ils étaient des personnes honorables et vertueuses qui méritaient son respect. Mais maintenant qu’ils l’avaient expulsé et l’avaient accusé de « suivre les enseignements des Mitnagdim », il commençait à remettre en question leur intégrité. Néanmoins, il était conscient que les paroles du Hassid qui l’avait chassé n’avaient pas été simplement prononcées dans la colère ; ses paroles avaient été prononcées délibérément et exprimaient les véritables sentiments du Hassid.
Le Rashbatz était particulièrement attiré par deux caractéristiques admirables qu’il discernait chez les Hassidim. Premièrement, leur grande humilité : ils se traitaient tous comme des égaux. Personne ne cherchait à prendre la direction sur les autres et ils étaient toujours en accord et en harmonie. Deuxièmement, leur attachement au Créateur : ils lui étaient totalement dévoués, ainsi qu’à Sa Torah, même lorsqu’ils faisaient des affaires. Par exemple, Reb Its’hak, le tailleur, répétait constamment des paroles de Torah pendant qu’il travaillait. Même leurs commerçants discutaient constamment de Torah pendant qu’ils faisaient du commerce sur le marché, et cela l’impressionnait beaucoup.
D’un autre côté, il était conscient des divers défauts des Mitnagdim. Le principal d’entre eux était le fait que chacun cherchait à se montrer supérieur aux autres. Ils semblaient toujours traiter les autres Mitnagdim avec déférence, mais dans leur cœur, chacun se sentait supérieur à son compagnon Mitnaged.
Alors que le Rashbatz marchait, il se souvint de plusieurs occasions où le Rav, Reb Hershelle, avait révélé sa nature arrogante. Une fois, Reb Hershelle avait rejeté le commentaire de Rachi sur un passage de Bava Kamma, affirmant que sa propre compréhension du sujet était supérieure à celle de Rachi. Il faisait souvent des commentaires du genre : « Rachi n’a pas compris cette Guemara » ou « Tosafot a manqué le point ! »
Le Rashbatz décida d’enquêter sur les Hassidim et de découvrir tous leurs bons et mauvais côtés ; il ferait de même avec les Mitnagdim. En son for intérieur, il était déjà plus attiré par les Hassidim, mais il avait une peur immense que leurs voies ne soient pas le vrai chemin. Il prévoyait de commencer son enquête en écoutant la manière dont les Hassidim priaient, car il avait entendu dire que la prière était l’élément central de leur Avodah (service divin).
Quelques jours plus tard, il visita le Minyan Hassidique pendant leur prière. Il ne put pas prier avec eux, car les Hassidim enroulaient les lanières des Téfilines (autour du bras gauche) de droite à gauche, tandis que les Mitnagdim les enroulaient de gauche à droite. Il se positionna derrière la porte, confiant qu’il pourrait entendre la prière, car une fenêtre était ouverte.
Il resta là pendant plus d’une heure, ému par les sons fervents de leurs prières, récitées à voix haute et accompagnées de pleurs. Incapable de se contrôler, il entra et trouva le Hazan debout au Amoud, récitant : « À Toi, ô Seigneur, la grandeur… ». Cela était accompagné d’une grande excitation et de nombreux pleurs, tandis que le Hazan se frappait le front avec ses poings.
Ils priaient tous ensemble, avec une grande dévotion et une grande attachement. Au fond de lui, le Rashbatz réalisa qu’ils suivaient le bon chemin et que leur forme de prière était acceptée devant le Saint béni soit-Il. Il observa que plusieurs Hassidim étaient totalement indifférents à toute réalité physique pendant qu’ils priaient, oubliant même où ils se trouvaient.
Leur engagement émotionnel atteignit son apogée pendant les bénédictions de Kiriat Chéma. Cependant, cette fois-ci, il ne put pas rester jusqu’à la fin de la prière, car il craignait que son Rebbe et son oncle n’apprennent sa visite au Beth Hamidrach des Hassidim.
À partir de ce jour-là, un changement s’opéra en lui. Il commença à se concentrer davantage sur ses prières et à traduire les mots de la prière pour lui-même pendant qu’il priait. Cela le dérangeait maintenant de constater que plusieurs des citoyens éminents de la ville, considérés comme des hommes érudits et craignant D.ieu, arrivaient au Beth Hamidrach après que la prière ait déjà commencé. Ils commençaient alors leur prière à l’endroit où en était la congrégation.
C’était exactement le contraire de la concentration qu’il avait remarquée chez les Hassidim pendant leur prière. De plus, les Mitnagdim ne prononçaient pas les mots à voix haute. Il entreprit donc de faire une enquête sérieuse sur les Mitnagdim, afin de découvrir exactement ce dont ils étaient faits.
Le sujet principal de son enquête était le Rav, Reb Hershelle, qui ne manquait jamais une occasion de louer ses propres vertus et de se vanter de sa compétence en étude de la Torah. Selon lui, il était comme l’un des Rishonim, qui n’avait aucune utilité pour les commentaires des Acharonim. Il pouvait trouver tout dans le texte talmudique original ;8 il pouvait traverser le « Fleuve du Rambam » d’un seul coup, tandis que les Piskei HaRosh et les Tosafot étaient comme ses propres deux yeux.
Il disait souvent de lui-même : « Moi, Reb Hirsh, j’utilise le Talmud et les Tosafot comme oreiller sous ma tête, et le Yerushalmi, le Sifra et le Rambam comme coussins sur mes côtés. Est-ce pour rien que pendant trente ans (grâce à D.ieu), j’ai étudié avec grande diligence, plus de dix-huit heures par jour ? »
Reb Hirsh s’efforçait de terminer la prière aussi rapidement que possible. Ses prières ne duraient jamais plus d’une demi-heure, même pendant les jours de fête. Lorsque la prière était terminée, son visage s’illuminait, comme s’il s’était débarrassé d’un lourd fardeau. Néanmoins, le Rashbatz étudiait de plus en plus assidûment avec Reb Hirsh, car il avait une grande soif d’étudier ; l’étude diligente de la Torah était son seul et unique désir.
De son côté, le Rav trouvait que le Rashbatz était un élève apte. Il devint donc encore plus amical envers lui, lui consacrant de nombreuses heures par jour. Il prenait grand plaisir à étudier avec le jeune homme en profondeur, toute la journée et une partie de la nuit.
La visite du Rashbatz au Minyan Hassidique avait eu un résultat permanent : il était désormais plus préoccupé par sa prière. Bien qu’il ne puisse pas faire grand-chose ouvertement, au fond de son cœur, il avait un grand désir de prier avec plus de concentration. Au fil du temps, il était de plus en plus répugné par les Mitnagdim en raison de la rapidité de leur prière et de leur façon de se vanter toujours d’eux-mêmes.
Un jour, alors qu’il étudiait une certaine Aggadah avec Reb Hirsh, la conversation tourna autour du sujet de la prière. le Rashbatz demanda alors : « Qu’est-ce que cela signifie de prier avec concentration ? »
« Ce n’est pas pour nous ! » répondit le Rav. « Seuls les plus grands d’Israël en sont capables. »
À cela, le Rashbatz fit remarquer : « Mais vous, mon Rebbe, vous êtes un géant et un prince parmi les Juifs. Alors, pourquoi ne consacrez-vous pas plus de temps à la prière ? Pourquoi vous dépêchez-vous tant ? »
« En ce qui concerne l’étude de la Torah », dit Reb Hirsh, « je suis (grâce à D.ieu) l’un des plus grands d’Israël, unique en cette génération. Mais je n’ai rien à voir avec les choses que tu as mentionnées. Seuls les membres de ‘la secte’ [prient longuement. Mais ils] sont tous des menteurs et des charlatans, s’adonnant à leurs pratiques étranges. Que D.ieu nous en préserve ! »
En entendant cette réponse, le Rashbatz fut très bouleversé. Il demanda ensuite au Rav s’il avait déjà parlé ou débattu avec des membres de la secte. Avait-il déjà fait des recherches à leur sujet pour savoir si ce que les gens disaient à leur sujet était vrai ? Ou avait-il simplement pris une décision à leur sujet sans examiner les faits ? Ses opinions étaient-elles basées sur la haine transmise d’une personne à l’autre ? Entretenait-il également cette haine sans se donner la peine de découvrir qui étaient vraiment les Hassidim ? S’il menait une enquête rationnelle, peut-être découvrirait-il que les rumeurs qu’il avait entendues étaient fausses. Ou même si elles étaient vraies, peut-être que les Hassidim avaient depuis changé leurs façons de faire.
Lorsqu’il entendit ces arguments, le Rav n’avait aucune idée qu’ils étaient le résultat d’une recherche soigneusement planifiée sur le sujet. Il les attribua au fait que le jeune homme, bien qu’ayant de grandes capacités mentales, était jeune et inexpérimenté, et ne connaissait pas les méfaits des Hassidim. Personne ne lui avait jamais expliqué exactement ce que étaient les Hassidim, ni quels étaient leurs objectifs, ses questions découlaient donc d’une simple innocence.
Néanmoins, le Rav fut ravi de découvrir que le Rashbatz possédait de telles capacités mentales aiguës. Il décida de se charger de l’enseignement auquel il se consacra de l’éducation du garçon aux secrets des Hassidim, à leur philosophie et à leur histoire ancienne. Il commença à lui raconter petit à petit des histoires dépréciatives sur les Hassidim et leur grand Rebbe (l’Alter Rebbe), qu’il avait entendues « de personnes éminentes ».
Ces histoires se poursuivirent pendant de nombreux jours. À une occasion, le Rav se vanta d’avoir déjeuné avec un informateur qui avait trahi l’Alter Rebbe [au gouvernement]. le Rashbatz le supplia de lui raconter toute l’histoire de cette dénonciation. Reb Hirsh lui raconta tout ce qu’il savait sur l’affaire. Chaque fois qu’il mentionnait l’un des informateurs par son nom, il ajoutait un titre honorifique comme « gaon », « Tsadik », et ainsi de suite. le Rashbatz demanda alors : « N’est-il pas interdit de livrer un Juif aux autorités païennes ? Et si c’est le cas, pourquoi honorez-vous de tels individus en les appelant Tsadik et gaon ? »
Reb Hirsh répondit qu’un des disciples les plus éminents du Gaon Rabbi Eliyahou de Vilna avait jugé que c’était permis selon la loi. Il commença alors à louer le Gaon de Vilna et ses disciples avec des superlatifs, tous orientés vers des avantages matériels plutôt que spirituels. La leçon à tirer de tout cela, dit-il au Rashbatz, était qu’il ne devait même pas regarder les Hassidim. Encore moins, il ne devait jamais visiter leur congrégation (que D.ieu nous en préserve), car leurs voies frôlaient l’apostasie et l’hérésie. Il le mit en garde contre cela de la manière la plus forte.
Cette conversation fut une révélation pour le Rashbatz. La plupart de ce que les Mitnagdim disaient contre les Hassidim découlait d’une haine secrète et de la jalousie, transmise de personne en personne, sans aucune preuve réelle. Au contraire, il lui semblait que les Hassidim pouvaient facilement prouver leur innocence. Ils n’avaient commis aucun péché, car ils suivaient la voie de la sainteté. Il décida de les visiter pendant leurs études entre Min’ha et Ma’ariv. Il voulait découvrir ce qu’ils étudiaient et de quoi il s’agissait. Après avoir vu tout cela, il pourrait décider par lui-même quelle voie suivre.
Le jour arriva où il décida de mettre son plan à exécution et de visiter le Minyan Hassidique pour voir de quel sujet il s’agissait. Il prit des précautions pour éviter d’être expulsé comme lors de la précédente occasion. La meilleure façon de faire cela, pensa-t-il, était de se confier à l’un des Hassidim et de tout lui raconter : maintenant qu’il en savait un peu plus sur les Hassidim et leurs façons de faire, il désirait visiter leur congrégation, car son cœur était attiré par eux.
Juste avant le coucher du soleil, il s’approcha d’un des Hassidim et lui raconta toute l’histoire. Il le supplia de lui donner sa protection afin de ne pas être expulsé. Ce Hassid fut très amical envers lui et lui conseilla de ne pas venir pendant l’étude. Au lieu de cela, il se donnerait du temps pour lui enseigner de quoi il s’agissait, sur quoi la Hassidout était basé et quelles étaient les origines des Hassidim. Ensuite, il pourrait décider de ce qu’il voulait faire. le Rashbatz accepta ce plan.
Ce Hassid, qui était employé chez Reb Its’hak le tailleur, rencontra le Rashbatz chaque soir à un endroit désigné. Il lui expliqua qu’il y avait autrefois vécu une personne grande et exaltée appelée le Baal Chem Tov. Il décrivit plusieurs des merveilles et des miracles du Baal Chem Tov, ajoutant qu’au départ, tout avait été fait dans le plus grand secret. Ensuite, il lui raconta comment le Baal Chem Tov s’était progressivement révélé. Il lui parla des disciples du Baal Chem Tov et qu’après sa mort, il fut succédé par notre grand Rebbe, le Maggid de Mezritch, suivi de son éminent disciple Reb Menahem Mendel de Vitebsk. Plus tard, Reb Mendel partit pour la Terre Sainte et il fut remplacé par l’Alter Rebbe.
Il lui raconta la dispute et la dénonciation de l’Alter Rebbe, ainsi que les miracles qui avaient permis qu’il soit sauvé. Pendant plusieurs jours, il éclaira le Rashbatz et lui donna toute l’histoire. À travers ces histoires, il lui montra la grandeur et la sainteté de la personnalité de l’Alter Rebbe, les aspects essentiels des enseignements de la Hassidout et l’Avodah du cœur qui constitue le mode de vie Hassidique.
Parmi les Mitnagdim d’origine, expliqua le Hassid, il y avait de nombreuses personnalités importantes ; hélas, elles étaient tombées dans le piège de « suspecter les innocents ». Les Mitnagdim des générations suivantes n’avaient fait que suivre les traces de leurs prédécesseurs, et aucun d’entre eux ne savait réellement qui étaient les Hassidim et ce qu’ils représentaient.
Le Rashbatz était très attiré par les histoires qu’il entendait du Hassid, et son désir de rejoindre les Hassidim et de suivre leurs voies ne cessait de grandir. Il dit au Hassid qu’il souhaitait approfondir l’étude de la Hassidout. Le Hassid accepta et l’emmena aux prochaines sessions d’étude. Il lui permit de s’asseoir à côté de lui et lui expliqua chaque sujet qui était étudié.
Parmi les Mitnagdim, personne n’était au courant de ces visites. Une fois, alors qu’ils étudiaient le Tanya, le Rashbatz trouva le sujet assez difficile, car il était encore jeune. Le Hassid lui conseilla d’emporter une copie du texte avec lui et de revoir la leçon à loisir. Cette suggestion lui semblait judicieuse, et c’est ce qu’il fit. Il se rendit dans sa propre Beth midrash et s’assit pour revoir la leçon une ou deux fois ; cela devint une habitude régulière pour lui.
Une nuit, alors qu’il était seul dans la Beth midrash et qu’il révisait ses études, un Mitnageded entra. Il fut très satisfait de voir un jeune homme étudier avec autant de diligence et d’intensité. S’approchant du jeune homme, il remarqua le petit volume dans lequel il était absorbé ; il s’assit à proximité pour écouter et fut ravi de ce qu’il entendit. le Rashbatz était totalement inconscient de la présence de quelqu’un et continua à étudier.
Finalement, il leva les yeux. Découvrant l’homme assis en face de lui, il devint très effrayé. Confus et terrifié, il s’écria : « Oy ! Oy ! » (car maintenant son secret était découvert et un avenir désagréable l’attendait). Il saisit le texte et le fourra rapidement dans sa poche.
Sa confusion éveilla les soupçons de l’homme et l’incita à s’enquérir du sujet qu’il étudiait, en disant que cela semblait être un sujet très intéressant. le Rashbatz, cependant, soupçonna que l’homme cherchait à le flatter pour qu’il ne nie pas ce qu’il avait réellement étudié.
Plus l’homme continuait à faire l’éloge de ce qu’il avait entendu, plus le Rashbatz était réticent à en parler. Comme il refusait de répondre, l’homme le domina soudainement et confisqua le texte. Il l’examina, mais il n’avait aucune idée de ce que c’était jusqu’à ce qu’il tombe sur les mots « Tsadik, Racha, Beinoni ». Maintenant, il savait que c’était le manuel de « la secte » Hassidique. C’est pourquoi le Rashbatz était devenu très inquiet et confus. Il était conscient que son secret avait été découvert et il redoutait les conséquences. Le Mitnaged lui avait pris le texte et l’examinait attentivement. le Rashbatz ne savait pas comment réagir et il avait peur que ses véritables intentions soient découvertes.
Finalement, le Mitnaged demanda au Rashbatz de s’expliquer sur le sujet qu’il étudiait, lui faisant comprendre que cela semblait être un sujet d’intérêt. Cependant, le Rashbatz, toujours troublé, refusa de répondre et tenta de cacher sa peur. Il se méfiait des intentions du Mitnaged et ne voulait pas révéler qu’il étudiait la Hassidout.
Le Mitnaged, voyant la réticence du Rashbatz à parler, devint de plus en plus curieux. Il se demandait pourquoi le jeune homme réagissait de manière si étrange. Il décida alors de lui demander directement ce qu’il étudiait et pourquoi cela le troublait autant.
le Rashbatz, se sentant pris au piège, finit par avouer qu’il étudiait le Tanya, un texte de la secte Hassidique. Il expliqua qu’il était curieux d’en apprendre davantage sur les Hassidim et qu’il avait commencé à étudier leurs enseignements en secret. Il demanda au Mitnaged de ne pas le dénoncer et de comprendre sa quête de vérité.
Le Mitnaged, après avoir entendu la confession du Rashbatz, resta silencieux un instant. Il semblait réfléchir à la situation et peser le pour et le contre. Finalement, il exprima sa déception et son désaccord face aux actions du Rashbatz, affirmant que la Hassidout était une secte dangereuse et trompeuse.
Il prévint le Rashbatz des conséquences potentiellement néfastes de s’engager dans la Hassidout et souligna les différences fondamentales entre les Mitnagdim et les Hassidim. Il lui conseilla de renoncer à ses études et de revenir vers le chemin du Mitnageddisme, qui, selon lui, était le véritable chemin de la Torah.
Le Rashbatz, quant à lui, était déchiré entre sa curiosité et son attrait pour les enseignements Hassidiques et les avertissements du Mitnaged. Il ne savait pas quelle voie suivre et cela le plongeait dans une profonde confusion. Il avait besoin de temps pour réfléchir et prendre une décision importante qui façonnerait sa vie spirituelle.
La confrontation avec le Mitnaged avait jeté une lumière crue sur la dualité qui existait entre les Mitnagdim et les Hassidim. le Rashbatz se retrouvait face à un choix difficile, celui de suivre le chemin des Hassidim malgré les avertissements et les critiques ou de revenir à ses racines Mitnageddiques et rejeter les enseignements Hassidiques qui l’attiraient tant.
Dans les jours qui suivirent, le Rashbatz resta profondément plongé dans ses réflexions, cherchant des réponses et une clarté intérieure. Il savait que sa décision serait déterminante.
Plus l’homme continuait à faire l’éloge de ce qu’il avait entendu, plus le Rashbatz devenait réticent à en discuter. Puisqu’il refusait de répondre, l’homme le subjugua soudainement et confisqua le texte. Il l’examina, mais n’eut aucune idée de ce que c’était jusqu’à ce qu’il tombe sur les mots « Tsadik, Racha, Beinoni ». Maintenant, il savait que c’était le manuel de la Hassidout. C’est pourquoi le Rashbatz était devenu si effrayé et confus, refusant de lui montrer le texte.
L’homme alla voir Reb Hershelle et lui rapporta qu’au petit matin, vers trois ou quatre heures (c’était l’été), il avait découvert le garçon dans le Beth Hamidrach étudiant avec grande diligence un livre du culte.
« Je suis arrivé au Beth Hamidrach avant le lever du soleil et j’ai découvert ce jeune homme en train d’étudier avec une grande diligence et en profondeur. Je n’ai capté que quelques phrases isolées :
Même en ce qui concerne les relations interpersonnelles, il devrait réprimer toutes sortes de préjugés, de colère et de rancune ; non seulement il accepte la souffrance infligée par son compatriote juif, mais il le récompense même pour cela.10
« J’étais ravi d’entendre ce jeune homme étudier si tôt le matin et avec tant de diligence. Mais quand il m’a remarqué, il est devenu très agité et a commencé à crier. Il a ensuite attrapé le sefer et l’a caché dans sa poche. C’est alors que j’ai réalisé qu’il avait dû être subverti par l’hérésie et qu’il étudiait un sefer du culte. En invoquant le Nom du Saint (bénit soit-Il), j’ai rassemblé toutes mes forces et j’ai lutté avec lui jusqu’à ce que je parvienne à lui prendre le sefer. Le voici ! »
« Le Créateur t’a fait un grand privilège », dit Reb Hirsh. « Tu as réussi à sauver une âme juive. Quant au sefer, nous devons le montrer à son oncle. Qu’il voie lui-même quelle éducation le garçon a reçue dans sa maison. Puisque tu as commencé la Mitsva, tu as le privilège de la terminer. Va tout de suite dire à son oncle de venir me voir ! »
Lorsque l’oncle fut amené devant Reb Hirsh, l’homme lui raconta tout ce qu’il avait vu de ses propres yeux et lui montra le livre du culte qu’il avait trouvé en sa possession. Reb Hirsh mit en garde l’oncle en lui disant que l’étude d’un tel sujet peut facilement mener à l’hérésie (que D.ieu nous en préserve).
Pendant ce temps, le Rashbatz avait peur de rester dans le Beth Hamidrach ; au début, il avait prévu de participer au Minyan Hassidique, mais il avait peur de le faire aussi. Finalement, il se cacha sur le toit du Beth Hamidrach, où il y avait une lucarne par laquelle il pouvait tout entendre ce qui se passait en bas. Lorsqu’il vit que le Minyan du lever du soleil était terminé et parti, il descendit et entra dans le Beth Hamidrach pour prier. Il fut grandement soulagé de constater que personne n’avait parlé de l’affaire, et il décida qu’il valait mieux que les choses restent ainsi.
Après la prière, il se rendit chez sa mère pour prendre son petit-déjeuner, comme il le faisait tous les matins. Mais dès qu’il franchit le seuil de la maison, son oncle lui asséna un violent coup à la tête avec une planche en bois. Sans dire un mot, il se mit à le frapper de ses poings jusqu’à ce que le garçon perde connaissance à cause de la douleur. En voyant qu’il avait perdu connaissance, sa mère se mit à crier amèrement ; ses cris ramenèrent le Rashbatz à lui.
L’oncle se mit à crier contre elle : « Devrais-je garder un apikores dans ma maison ? Tu serais mieux si jamais il était mort ! Je l’aurais laissé inconscient jusqu’à ce qu’il meure. Tu n’es qu’une femme, alors tu as pitié de lui. Mais souviens-toi : s’il survit et devient un apikores, tu souhaiteras qu’il soit mort maintenant, alors qu’il est encore un Juif religieux. »
Quelques jours plus tard, lorsque le Rashbatz fut remis de ses blessures, il se rendit au Beth Hamidrach comme il le faisait toujours. Mais au lieu d’étudier avec lui, le Rav se mit à le réprimander pour son terrible péché. Il lui dit qu’il était tombé dans un piège et avait été endoctriné par « eux ». Il continua ainsi, mais le Rashbatz resta silencieux, ne répondant pas. Puis le Rav commença à le harceler au sujet de la teshouva :
« Vas-tu commettre une telle folie à nouveau, ou auras-tu pitié de ton âme et promettras-tu de ne plus jamais fréquenter leur congrégation ? »
À cela aussi, le Rashbatz ne répondit pas. Au lieu de cela, il commença à réfuter les arguments du Rav, affirmant que la voie Hassidique était la vraie voie et que ce étaient les Mitnagdim qui avaient tort. « Quand ils se rendront compte de leur erreur, ils changeront aussi leur façon de faire. »
Le Rav vit que le Rashbatz en savait plus sur l’histoire et les événements de la controverse que lui, et il désespéra donc de l’inciter à faire teshouva. Il informa l’oncle que c’était une cause perdue et que le garçon était tombé dans un piège dont il ne pouvait plus s’échapper. Lorsque l’oncle entendit cela, il jura qu’il expulserait le Rashbatz de sa maison ; il ne le laisserait pas rester une minute de plus.
Le Rav mit en garde tous ses fidèles contre le garçon qui avait été subverti par le culte, et ils devaient se méfier de lui. Après cela, ils le maltraitèrent tous, espérant que cela le pousserait à se repentir.
Puisque son oncle l’avait chassé de la maison, le Rashbatz se rendit au Beth Hamidrach. Bien que les fidèles ne l’expulsent pas, chacun le réprimanda, l’appelant « apikores » et d’autres noms. Il fut contraint de jeûner le premier jour. Ensuite, au cours des trois ou quatre jours suivants, il resta mal nourri, car sa mère ne lui apportait que du pain sec pour calmer sa faim. Cette situation continua pendant Chabbat.
Après la prière du Chabbat, il sortit de la ville pour se promener au-delà de ses limites. Là, il se mit à pleurer. « Maître de l’Univers ! Je veux simplement suivre le véritable chemin de la sainteté. Si la voie des Mitnagdim est la vraie, je la suivrai sans détour ; si la voie des Hassidim est la vraie, je rejoindrai leur congrégation et suivrai leurs voies. » Il versa alors des larmes amères.
Lorsqu’il revint en ville, il se fixa un signe : si la première personne qu’il rencontrait était un Hassid, il rejoindrait les Hassidim ; s’il s’agissait d’un Mitnagdim, il se joindrait aux Mitnagdim. Il décida de suivre ce signe et implora D.ieu, le Père des orphelins, de lui montrer le bon chemin. Alors qu’il entrait dans la ville et marchait dans la première rue, il ne rencontra personne. La plupart des gens du commun dormaient, tandis que les érudits de la Torah étaient occupés à étudier, soit chez eux, soit dans les batei midrash.
Continuant un peu plus loin, il vit Reb Hershelle marchant avec deux autres personnes. Cette vue le rendit triste, car au fond de son cœur, il était certain qu’il rejoindrait les Hassidim. Maintenant, cependant, il aperçut Reb Hershelle marchant au loin. Mais attendez une minute, il y avait encore de l’espoir ! Il était encore à une certaine distance et il pourrait encore rencontrer un Hassid en premier. En continuant à marcher, il se réjouit de voir plusieurs Hassidim sortir de leur Beth midrash ; malheureusement, ils tournèrent dans une autre direction et disparurent sans qu’il les rencontre.
Un instant plus tard, à son grand soulagement, deux hommes sortirent du Beth midrash Hassidique ; l’un d’eux était le Hassid à qui il s’était initialement approché. Il fut très heureux de les voir, surtout parce qu’ils se dirigeaient vers lui et que leurs gestes indiquaient qu’ils parlaient de lui. L’un des Hassidim le lui désigna.
Toute la ville était déjà au courant de l’histoire du garçon sur lequel le Rav avait tant investi d’énergie et qui avait étudié avec tant de diligence et d’aptitude, mais qui était ensuite tombé entre les mains du culte. Il avait été surpris en train d’étudier l’un de leurs manuels, et son oncle l’avait frappé et chassé de chez lui. En quelques minutes, les Hassidim l’atteignirent et il leur souhaita un « Chabbat Chalom ! »
« Que devons-nous faire de toi ? » demanda le premier Hassid. « Tu es une cause perdue. Si tu nies ce qui t’est arrivé, tu resteras un Mitnagdim. Il semble que tu ne mérites pas de devenir un Hassid. Malheur à toi dans ce cas ! Même si toute la sagesse du monde pénètre ton esprit, tu ne seras jamais meilleur que tu ne l’es maintenant. »
En réponse, le Rashbatz raconta tout ce qui lui était arrivé depuis le jour où l’homme l’avait découvert en train d’étudier. Il décrivit toutes ses souffrances et parla du signe qu’il s’était donné. Maintenant, il était prêt à devenir membre de leur société et à faire tout ce qu’ils attendaient de lui. Le Hassid l’emmena chez lui et lui donna de la nourriture et à boire, bien qu’il fût lui-même assez pauvre.
Le lundi suivant, le Rav et l’oncle découvrirent que le Rashbatz était resté avec les Hassidim. L’oncle commença à tourmenter la mère du garçon, lui causant beaucoup de douleur et de souffrance. Étant une femme intelligente, elle fit venir son fils pour entendre son point de vue. Il lui expliqua tout et elle dut admettre qu’il avait choisi le bon chemin et devait continuer à le suivre.
Le Hassid étudia la Hassidout avec lui chaque jour ; au début, ils étudiaient le Tanya, en révisant chaque chapitre quatre ou cinq fois. Ils étudiaient également Shaarei Orah du Mittler Rebbe, que le Rashbatz étudiait avec diligence et grand plaisir. Chaque sujet qu’il étudiait était révisé plusieurs fois ; il lui arrivait de réviser le même passage vingt ou trente fois.
Lors d’un de ses Farbrenguens [après être devenu un mashpia], le Rashbatz admonesta les étudiants de Tomchei Temimim : « Quand j’étais jeune, si nous entendions un enseignement des anciens Hassidim, nous embrassions la plante de leurs pieds. D’un autre côté, vous, les jeunes, êtes nourris comme des veaux engraissés, mais vous n’y prêtez pas attention. Je restais assis pendant cinq ou six heures à réviser un seul passage que le Hassid Reb Moché m’avait enseigné.
« Ce Reb Moché m’a conseillé qu’après avoir révisé soigneusement la leçon à voix haute, je devais la réviser trois ou quatre fois dans mon esprit. Ainsi, je me suis habitué à me concentrer sur une seule pensée pendant plus de trois heures.
« [La manière dont les Hassidim étudiaient la Nigleh, les enseignements révélés de la loi de la Torah, était également unique.] Si je ne l’avais pas vu de mes propres yeux et entendu de mes propres oreilles, je n’aurais jamais cru que les Hassidim pouvaient étudier la Guemara avec une telle profondeur, ou qu’ils étaient capables de développer des idées logiques et novatrices. Trois fois par semaine, les Hassidim organisaient des sessions d’étude approfondie du Talmud. J’ai été très surpris lors de ma première participation à l’une de ces sessions.
J’ai alors appris que l’Alter Rebbe avait instruit chaque congrégation et communauté de Hassidim d’étudier l’intégralité du Talmud chaque année. À cette fin, chaque individu choisissait un traité à étudier par lui-même. De cette manière, ils pouvaient achever collectivement l’ensemble du Talmud. De plus, ils choisissaient un traité que tous étudiaient ensemble en profondeur ; cette session d’étude avait lieu seulement trois fois par semaine. Chaque fois que j’assistais à cette leçon, j’apprenais quelque chose de nouveau. Mon étude du chapitre 5 du Tanya a suscité en moi un grand désir d’étudier la Torah encore plus intensément qu’auparavant. »
Un jour, le Rashbatz eut l’occasion de rencontrer Reb Hirsh, et il salua son ancien professeur en lui disant « Chalom Ale’hem ! » Au début, Reb Hirsh se détourna sans répondre, mais un instant plus tard, il appela le Rashbatz par son nom et lui demanda s’il s’était repentit de ses mauvaises voies. le Rashbatz changea de sujet et posa une question sérieuse concernant le sujet talmudique qu’il étudiait alors et qui le troublait.
Reb Hirsh réfléchit profondément à la question, puis se mit à expliquer tout le sujet avec un pilpoul profond et complexe, réfutant même le commentaire de Rachi. le Rashbatz répondit en exposant sa propre compréhension du sujet. Reb Hirsh fut étonné et déclara que c’était une excellente approche du sujet, et que le jeune homme avait visiblement beaucoup progressé dans l’étude du Talmud depuis leur dernière rencontre.
le Rashbatz commença alors à expliquer à Reb Hirsh et aux autres dignitaires du Beth Hamidrach les caractéristiques essentielles des enseignements de la Hassidout : les mitsvot de croire en D.ieu, d’affirmer Sa unicité, de L’aimer et de Le craindre. Sans une connaissance des enseignements de la Hassidout, il est impossible de remplir correctement ces mitsvot. Même l’étude ordinaire de la Torah et les mitsvot régissant les relations interpersonnelles prennent une dimension beaucoup plus élevée lorsqu’elles sont comprises à la lumière de la Hassidout.
Soudain, en plein milieu de son discours, l’un des jeunes Mitnagdim lui asséna un coup puissant sur la joue, faisant voler son chapeau. Sa tête se balança de gauche à droite et inversement, et tout son corps résonna. Avant qu’il ne puisse le ramasser, le sang commença à couler de sa bouche et de son nez, et il perdit connaissance. Quand il revint à lui, il découvrit qu’il était allongé sur le sol de la synagogue où les Hassidim priaient. Ils lui expliquèrent alors ce qui s’était passé.
Après avoir perdu connaissance, les Mitnagdim avaient continué à le frapper impitoyablement. Certains suggérèrent même de le battre à mort, mais Reb Hirsh et quelques autres érudits éminents s’y opposèrent. Ne pouvant rivaliser avec ses agresseurs, ils firent venir les Hassidim, qui accoururent immédiatement. Avec l’aide de Reb Hirsh et des érudits éminents, ils parvinrent à le sauver et à le transporter jusqu’à la synagogue Hassidique.
Ils firent tout leur possible pour le sortir de son coma, mais il resta allongé là, inerte comme une pierre, brûlant de fièvre, les yeux fermés et la bouche ouverte. Le médecin déclara qu’il souffrait à la fois d’un gonflement du cerveau et d’une pneumonie. Il administra différents médicaments et tenta différentes procédures, mais il fallut trois semaines avant que le patient n’ouvre enfin les yeux et ne commence progressivement à reconnaître les gens.
Pendant longtemps, il n’avait aucune idée de comment il était tombé malade. Il n’avait aucun souvenir de sa rencontre avec Reb Hirsh, de leur discussion érudite, de son discours sur la Hassidout ou des coups qu’il avait reçus. Après s’être complètement rétabli, les Hassidim ne le laissèrent pas sortir seul, de peur que les Mitnagdim ne le frappent à nouveau. Il passait donc ses journées à étudier chez le Hassid Reb Moché et ne se rendait au Beth Hamidrach qu’en sa compagnie. Ainsi, il continuait d’étudier les aspects révélés de la Torah ainsi que la Hassidout jusqu’au milieu du mois de Chevat.
Le temps qu’il passa parmi les Hassidim, de la mi-été jusqu’au mois de Chevat, passa très rapidement, car c’était une période de joie et de délice pour son âme. Chaque Hassid faisait de gros efforts pour se lier d’amitié avec lui et lui montrer que les voies des Hassidim représentaient le véritable chemin. Il absorbait tout ce qu’on lui enseignait, car pour lui, les paroles des Hassidim étaient une huile parfumée et une rosée vivifiante. Il était particulièrement impressionné par leur dévouement total et leur dévotion à l’instruction dans la véritable voie des enseignements de la Hassidout.
Pendant cette période, les Hassidim commencèrent à apprécier ses capacités intellectuelles supérieures et ses facultés de concentration exceptionnelles. Les plus perspicaces d’entre eux prédisaient que le jeune homme aurait un avenir glorieux dans l’étude de la Hassidout. Il était également remarquablement persévérant, ne reculant jamais devant aucun objectif qu’il se fixait, même face à de grands obstacles et entraves. Il suivait le chemin qu’il choisissait avec une assurance totale, agissant comme s’il n’y avait aucune objection et comme si tous étaient d’accord avec son choix.
Les Hassidim lui conseillèrent qu’il pourrait aller encore plus loin dans la réalisation de son objectif s’il se rendait chez l’un des éminents Hassidim et devenait son apprenti. Après avoir passé un certain temps là-bas, il serait qualifié pour se rendre à Loubavitch, où vivait le Rebbe, le Tsema’h Tsedek.
Un jour, les Hassidim tinrent une convention à Szventzian pour explorer les moyens d’améliorer la situation des Hassidim et de la Hassidout dans leur région. L’un des sujets à l’ordre du jour était de trouver un endroit approprié pour que leur étudiant en développement, le Rashbatz, puisse étudier.
Après avoir soigneusement examiné plusieurs suggestions, ils décidèrent de l’envoyer chez Reb Mi’hel Opotzker, qui avait été l’un des principaux Hassidim de l’Alter Rebbe et qui était connu pour posséder le don de prophétie. Sous sa direction, le jeune homme atteindrait son objectif d’étudier la Hassidout et s’habituerait à la prière, qui constitue le « service du cœur ». Ce Hassid, Reb Mi’hel Opotzker, lui enseignerait et le préparerait pour son futur voyage à Loubavitch.
Un jour, le Hassid Reb Moché dit au Rashbatz que lors de leur récente convention, les Hassidim avaient discuté de sa situation actuelle et de ce qu’ils pensaient qu’il était capable d’accomplir à long terme. Ils avaient conclu qu’il serait préférable pour lui de se rendre à Loubavitch, où il fréquenterait la Yéchivah supérieure. À Loubavitch, il pourrait continuer à étudier la Hassidout et écouter les discours Hassidiques du Rebbe.
Cependant, pour être admis à la Yéchivah de Loubavitch, il lui fallait une préparation préalable à la fois dans l’étude et la prière, sous la tutelle d’un Hassid reconnu pour son érudition et son service divin. Ils avaient donc décidé de l’envoyer chez Reb Mi’hel Opotzker. S’il acceptait, ils entreprendraient les démarches nécessaires pour mettre ce plan en action.
Bien sûr, le Rashbatz consentit au plan. Bien qu’il ne comprenne pas totalement la suggestion, il était sûr que les Hassidim avaient ses meilleurs intérêts à cœur.
Quelque temps pendant le mois d’Adar, l’un des Hassidim eut l’occasion de se rendre à Loubavitch. Il offrit d’emmener le Rashbatz avec lui, car l’itinéraire qu’ils empruntaient à cette époque passait près de la ville où vivait Reb Mi’hel. Il le déposerait chez Reb Mi’hel comme convenu et lui demanderait d’accepter le jeune homme et de lui enseigner tout ce qu’il devait savoir sur les enseignements de la Hassidout. Il demanderait également à Reb Mi’hel de le surveiller pendant sa formation, afin qu’il suive le bon chemin et devienne éventuellement un Hassid à part entière, un « vase » approprié pour absorber les enseignements de la Hassidout.
Cela constituerait une compensation pour les souffrances et les persécutions que les Hassidim avaient endurées à cause de lui. Les Hassidim acceptèrent volontiers cette proposition, car il était évidemment préférable de l’envoyer avec l’un de leurs frères plutôt que de le laisser partir seul.
le Rashbatz se prépara à ce voyage avec anticipation. Il savait que cette étape était cruciale pour son cheminement dans l’étude de la Hassidout et son engagement envers la voie Hassidique. Il remercia chaleureusement les Hassidim pour leur soutien et leur confiance, et se prépara à partir pour Loubavitch.
Le jour venu, le Rashbatz se rendit avec le Hassid qui l’accompagnait à la ville où vivait Reb Mi’hel Opotzker. Là, il fut accueilli chaleureusement par Reb Mi’hel et par d’autres Hassidim qui avaient entendu parler de lui. Ils étaient curieux de rencontrer ce jeune homme qui avait parcouru un si long chemin pour étudier la Hassidout.
le Rashbatz s’installa chez Reb Mi’hel et commença son apprentissage. Reb Mi’hel était un enseignant attentionné et patient, et il guida le Rashbatz dans l’étude des enseignements de la Hassidout. Ils étudiaient ensemble le Tanya, le Shaarei Orah et d’autres textes de la Hassidout. le Rashbatz absorbait les enseignements avec une grande soif de connaissance, et sa passion pour la Hassidout grandissait chaque jour.
Sous la direction de Reb Mi’hel, le Rashbatz se familiarisa également avec la prière Hassidique. Il apprit les mélodies et les chants spécifiques à la prière Hassidique, et il découvrit comment intégrer l’émotion et la dévotion dans ses propres prières.
Pendant son séjour chez Reb Mi’hel, le Rashbatz fit la connaissance d’autres Hassidim et se lia d’amitié avec eux. Il participait aux réunions et aux repas Hassidiques, où il échangeait des idées et des expériences avec d’autres étudiants de la Hassidout. Ces rencontres renforçaient son engagement envers la voie Hassidique et lui apportaient un soutien mutuel.
Au fil des mois, le Rashbatz fit des progrès remarquables dans son étude de la Hassidout. Ses connaissances s’approfondirent, sa compréhension s’affina et sa passion pour la Hassidout grandit encore plus. Il était prêt à franchir la prochaine étape de son voyage spirituel : se rendre à Loubavitch pour étudier avec le Rebbe, le Tsema’h Tsedek.
Les Hassidim organisèrent donc son départ pour Loubavitch. Ils lui donnèrent des recommandations chaleureuses, des bénédictions et des encouragements. le Rashbatz était rempli d’émotion et de gratitude envers les Hassidim qui l’avaient soutenu et guidé jusqu’à ce stade de son parcours.
Avec une grande détermination et un cœur empli d’espoir, le Rashbatz se mit en route vers Loubavitch, prêt à embrasser la prochaine phase de sa quête spirituelle et à rencontrer le Rebbe, dont la sagesse et la guidance allaient illuminer son chemin vers une vie de Hassidout et de dévotion profonde.
Pendant le mois d’Adar, l’un des Hassidim eut l’occasion de se rendre à Loubavitch. Il proposa d’emmener le Rashbatz avec lui, car le trajet qu’ils empruntaient à l’époque passait par la ville où vivait Reb Mi’hel. Il amènerait le jeune homme à Reb Mi’hel comme convenu et demanderait à Reb Mi’hel de l’accepter et de lui enseigner tout ce qu’il devait savoir sur les enseignements de la Hassidout. Il demanderait également à Reb Mi’hel de veiller sur lui pendant sa formation, afin qu’il suive le bon chemin et devienne éventuellement un Hassid à part entière et un véritable « récipient » pour absorber les enseignements de la Hassidout.
Cela constituerait une compensation pour les souffrances et les persécutions que les Hassidim avaient subies aux mains des Mitnagdim à cause de lui. Les Hassidim acceptèrent volontiers cette proposition, car il était évidemment préférable de l’envoyer avec l’un de leurs frères plutôt que de le laisser partir seul.
Ces jours-là furent une période de tourmente intérieure pour le Rashbatz. Au début, il prévoyait de partir immédiatement avec le Hassid, sans dire au revoir aux Mitnagdim qui étaient ses anciens amis et connaissances. Bien qu’il fût très chaleureux et qu’il aimât la vérité et l’étiquette stricte, il était réticent à rendre visite aux Mitnagdim. Lorsqu’il les comparait aux Hassidim et se remémorait les souffrances et les persécutions auxquelles ils les avaient soumis, il ne pouvait supporter d’avoir quoi que ce soit à faire avec eux.
« C’est la nature patiente des Hassidim qui a permis tout cela », pensait le Rashbatz. Peut-être même ne pourraient-ils pas le supporter en silence, s’ils n’avaient pas l’avertissement souvent répété de l’Alter Rebbe aux communautés Hassidiques (imprimé dans Iggeres HaKodesh, Épître 2, commençant par les mots « Je suis devenu petit… »). À cause de cet avertissement, les Hassidim craignaient même d’engager la conversation avec les Mitnagdim, et ils résolurent à l’unanimité d’accepter tout ce qui leur arriverait, sans protester.
Après réflexion, cependant, il décida qu’il ferait le contraire et prendrait congé de ses anciens compagnons. Après tout, il était sur le point de partir pour une durée indéterminée ; qui savait quand il les reverrait ? Il leur devait des remerciements pour toute la gentillesse dont ils avaient fait preuve à son égard avant qu’il ne rejoigne les Hassidim. Quand aurait-il une autre chance de l’exprimer ? Il ne dit même pas à son professeur Reb Moché sa décision de dire au revoir aux Mitnagdim, car il craignait qu’ils ne le laissent pas partir.
En réalité, il avait aussi un peu peur que les Mitnagdim ne le battent comme ils l’avaient déjà fait auparavant. Mais son sincère désir de les revoir a alimenté sa décision d’aller leur dire au revoir, en particulier à Reb Hirsh. Lui et quelques-uns des érudits de la Torah s’étaient opposés aux violences et avaient même envoyé chercher les Hassidim pour venir rapidement le secourir ; en fait, ils avaient eux-mêmes contribué à le sauver. Par conséquent, il rendrait d’abord visite à Reb Hirsh.
À un moment opportun, le Rashbatz se rendit chez Reb Hirsh et le trouva assis avec deux autres personnes, discutant d’un pilpoul sur un certain sujet de la Torah. Par chance, le Rashbatz avait récemment étudié en profondeur ce même sujet, ce qui lui donnait une excuse toute trouvée pour se joindre à leur conversation. Au début, le Rav réagit envers lui comme s’il s’agissait d’un ancien étudiant de la Torah qui s’était égaré, mais il était néanmoins évident qu’il l’aimait toujours dans son cœur.
En quelques instants, le Rashbatz s’était joint au cercle de discussion et ses arguments logiques satisfaisaient le Rav qui se tourna maintenant vers lui et s’enquit de son bien-être spirituel. Après une brève conversation, il se convainquit que les craintes qu’il avait eues lorsque le Rashbatz avait rejoint les Hassidim étaient infondées.
Lorsque les autres érudits partirent et que Reb Hirsh et le Rashbatz restèrent seuls, ils commencèrent à débattre du sujet des Mitnagdim contre les Hassidim. le Rashbatz énuméra une longue liste d’actes et de qualités dans lesquels les Hassidim étaient supérieurs, ainsi qu’une liste des lacunes des Mitnagdim. Il démontra à Reb Hirsh que dans la plupart des cas, les Hassidim avaient raison et que les Mitnagdim avaient pris le dessus uniquement en raison du grand dévouement des Hassidim envers l’Alter Rebbe. Sinon, les Hassidim auraient depuis longtemps prouvé qu’ils étaient les véritables Tsadikim et qu’ils méritaient des éloges pour leur grande patience et leur humilité.
Reb Hirsh fut contraint d’admettre que le Rashbatz avait raison sur plusieurs de ses points principaux. De plus, il n’avait aucune réponse ni excuse à de nombreuses questions que le Rashbatz posait sur le comportement et les coutumes des Mitnagdim.
Cette conversation éleva considérablement le Rashbatz dans l’estime de Reb Hirsh, et il commença à s’interroger davantage sur son statut spirituel. le Rashbatz lui raconta alors la décision de ses mentors Hassidiques de l’envoyer chez l’un des éminents Hassidim, avec qui il étudierait un certain temps jusqu’à ce qu’il devienne digne de faire le voyage à Loubavitch. La raison pour laquelle il était venu ici maintenant était de lui dire au revoir pour une durée indéterminée.
Lorsque Reb Hirsh entendit cela, il fut très contrarié et déclara que malgré le fait qu’il avait entendu dire que le Rebbe de Loubavitch était un grand gaon, à son avis le Rashbatz serait mieux loti s’il restait à la maison et étudiait avec lui. Il essaya de le convaincre de rester à Szventzian et de continuer à étudier les aspects révélés de la Torah pendant au moins deux ou trois ans, puis il pourrait partir où il le souhaitait.
le Rashbatz répondit que ses enseignants Hassidiques craignaient que sans étudier l’approche Hassidique de la Torah, il pourrait oublier qui est le Donateur de la Torah, et c’est pourquoi ils avaient décidé qu’il devait partir. Le Hassid vers lequel ils l’envoyaient le mettrait sur le bon chemin. Lorsqu’il eut fini de parler, ils se dirent au revoir. Les yeux du Rav débordèrent presque de larmes lorsqu’il implora le jeune homme de rester au moins un Juif observant la Torah.
Ces dernières remarques touchèrent profondément le Rashbatz. Elles prouvaient que les Hassidim avaient raison lorsqu’ils disaient que les Mitnagdim s’accrochaient encore à l’idée absurde que l’étude de la Hassidout nuit à l’étude des aspects révélés de la Torah. Toute personne sensée pouvait voir que c’était tout le contraire : la Hassidout n’enrichit que la Torah, comme en témoignent de nombreux exemples où les Hassidim étaient plus scrupuleux dans l’observance religieuse que les Mitnagdim. Comme l’explique l’Alter Rebbe, c’était la mesure de chumtin [sol sableux, contenant certaines substances minérales qui conserve beaucoup plus de mesures de grain]. Avec ces émotions, il prit congé.
Quelques jours plus tard, il était temps pour lui de partir avec le Hassid. Les Hassidim s’assemblèrent pour lui souhaiter un bon voyage. Il partit en compagnie du Hassid, avec à la fois de la joie et de la tristesse dans le cœur. Une fois en route, le Rashbatz commença à supplier le Hassid de l’emmener à Loubavitch, car il désirait ardemment voir le saint Rebbe. Cependant, le Hassid refusa, affirmant qu’il n’avait pas le pouvoir d’entreprendre une telle chose sans la permission de toute la congrégation Hassidique. De plus, lui-même estimait également qu’il devait d’abord l’amener chez Reb Mi’hel ; ce n’est qu’après avoir passé un certain temps là-bas qu’il serait digne de se rendre à Loubavitch.
Le Rashbatz supplia alors d’être autorisé à faire au moins une courte visite à Loubavitch, uniquement pendant que le Hassid y resterait, puis il partirait avec lui [chez Reb Mi’hel] lors du voyage de retour. Le Hassid expliqua qu’il serait beaucoup mieux pour lui d’y aller directement. Finalement, le Rashbatz accepta, et trois jours avant Pourim, ils arrivèrent chez Reb Mi’hel.
À leur arrivée, Reb Mi’hel les salua tous deux en disant « Chalom Ale’hem ! » et s’exclama : « Est-ce là l’une des « âmes que vous avez acquises » à Szventzian ? Très bien ! Très bien ! » Il accueillit chaleureusement le Rashbatz et commença à lui expliquer en quoi consistait la Hassidout. Il lui dit que c’était un système d’Avodah (service divin) extrêmement difficile et qu’il avait besoin de l’aide du Ciel pour le suivre avec succès.
L’élément central de cette Avodah était que tout devait être fait avec vérité, sans se tromper soi-même. Il enseigna au Rashbatz la nouvelle approche des enseignements du Baal Chem Tov initiée par l’Alter Rebbe. En général, il lui parlait comme on s’adresse à un converti potentiel au judaïsme.
Les coutumes de Reb Mi’hel étaient uniques ; il passait tout son temps à étudier et à prier dans le grenier, n’admettant personne d’autre que son nouvel apprenti. Il priait avec une ferveur intense et passait toute la journée et la nuit à étudier sans relâche. Il ne se rendait jamais à Loubavitch, mais il avait déjà visité une fois l’Alter Rebbe, l’auteur du Tanya, à Liozna. Il y avait passé quatre ans et n’avait jamais rendu visite à un autre Rebbe depuis.
Une de ses expressions préférées était : « Je suis incapable d’atteindre leur niveau, et ils sont incapables de limiter leur rayonnement [à mon niveau]. L’Alter Rebbe, en revanche, savait comment révéler sa splendeur, mais en même temps, il pouvait également en limiter l’intensité. »
Chaque fois qu’un Hassid passait par la ville de Reb Mi’hel en se rendant à Loubavitch, Reb Mi’hel lui portait ses bagages et l’accompagnait sur deux ou trois milles. À part cela, il ne quittait jamais sa ville natale. Bien qu’il fût un grand érudit de la Torah, il refusait d’occuper un poste de Rav, car il méprisait cette idée. Il évitait autant que possible de parler aux autres personnes, préférant rester dans la solitude.
le Rashbatz resta un an et demi avec lui, étudiant constamment la Torah et la Hassidout sous la direction de Reb Mi’hel. « Sous Reb Mi’hel, j’ai acquis les principes fondamentaux de la Hassidout et la capacité de concevoir des concepts abstraits enseignés par la Hassidout », raconta le Rashbatz. « Là-bas, j’ai clairement perçu la lumière divine. Reb Mi’hel disait souvent : ‘C’est ce que j’ai entendu de notre Grand Rebbe.’ J’étais constamment ravi de ma chance d’être l’élève de Reb Mi’hel. »
Un jour, Reb Mi’hel Opotzker informa le Rashbatz qu’il ne souhaitait plus l’avoir comme élève et lui conseilla de se rendre à Loubavitch. Il expliqua que le Rashbatz avait déjà atteint le but pour lequel il était venu et qu’il n’y avait plus rien à gagner en restant avec lui.
En entendant cela, les yeux du Rashbatz se remplirent de larmes de joie. Il accepta immédiatement de suivre ce conseil, à condition que Reb Mi’hel lui accorde une demande : lui enseigner ce qu’il devrait demander au Rebbe. Le Hassid Reb Mi’hel répondit à toutes ses questions et lui enseigna également ce qu’il devrait demander au Rebbe (le Rashbatz ne révéla jamais ce que Reb Mi’hel lui avait dit à ce sujet).
le Rashbatz resta avec Reb Mi’hel pendant les grandes Fêtes, et après Souccot, il commença à se préparer pour son voyage. Il était venu de Szventzian à Opotzk à pied, et il repartit d’Opotzk vers Loubavitch à pied. Il arriva à Loubavitch le vendredi de la Paracha Michpatim, le premier jour de Roch Hodech Adar I, 5608, 4 février 1848, réalisant ainsi son désir le plus cher pour lequel il avait tant attendu.
À son départ, Reb Mi’hel lui remit une lettre de recommandation adressée au Rebbe, le Tsema’h Tsedek, en le mettant en garde de ne pas la lire. Il va de soi qu’au début, par respect (et même par peur), il n’osa pas lire la note. Finalement, cependant, sa curiosité eut raison de lui ; il déplia la feuille de papier, mais à sa grande stupéfaction, elle était complètement blanche ; pas un seul mot n’y était écrit !
Le jeudi, veille de Roch Hodech Adar I, il quitta la ville de Dobramisl, et le même jour, il parvint à l’auberge de Berezovne, à environ sept milles de Loubavitch. L’aubergiste lui servit le souper, et à six heures du soir, il s’allongea pour se reposer. L’aubergiste le réveilla vers une heure du matin, car l’un des bouchers se rendait à Loubavitch, et le Rashbatz devait l’accompagner.
Lorsqu’il arriva à Loubavitch, il était encore plusieurs heures avant l’aube ; il entra dans la synagogue du Rebbe et se positionna près du poêle. En entrant dans la synagogue, il trouva quelques jeunes hommes assis et étudiant. Ils le saluèrent en disant « Chalom Ale’hem ! » et lui demandèrent d’où il venait, mais il ne répondit pas. Assis près du poêle, il s’endormit rapidement.
Il se réveilla soudainement au son de quelqu’un appelant haut et fort le nom de Reb Mi’hel Opotzker. L’un des Hassidim plus âgés criait : « Où est le jeune homme qui est venu ici avec une note du Hassid Reb Mi’hel Opotzker ? »
S’approchant de l’homme plus âgé, le Rashbatz dit : « C’est moi qui ai apporté la note de Reb Mi’hel Opotzker. »
« Pourquoi n’as-tu pas répondu la première fois ? », le réprimanda le Hassid âgé, « J’ai dû t’appeler trois fois sans réponse. Suis-moi ! Le Rebbe te demande dans sa chambre. »
Avec crainte et appréhension, il entra dans la chambre du Rebbe, tous ses membres tremblant. Le Rebbe le réprimanda sévèrement pour avoir désobéi aux instructions de Reb Mi’hel et avoir lu la note qu’il lui avait donnée.
Chaque fois que le Rashbatz se remémorait les paroles prononcées par le Tsema’h Tsedek à cette occasion, il éclatait en larmes amères et disait : « Quelqu’un qui est né Mitnagdim doit subir un type spécial de purification pour devenir un Hassid. »
Il avait environ dix-neuf ans lorsqu’il arriva à Loubavitch, et c’est à ce moment-là qu’il commença à ressentir un désir irrésistible d’étudier les aspects révélés de la Torah. Il décrivait souvent ce désir intense d’étudier la Torah qu’il ressentait le premier jour de son arrivée à Loubavitch comme un « feu ardent ». Bien qu’il fût complètement épuisé par son long voyage et qu’il sentît tout son corps s’effondrer, il ne pouvait se retenir : il prit un Talmud et s’assit pour étudier toute la journée.
Quel plaisir et quelle béatitude il ressentit en ce premier jour ! Il se rappela toutes ses aspirations passées, qui étaient maintenant accomplies. Il avait maintenant atteint le but pour lequel il avait abandonné son lieu de naissance et sa famille, y compris sa propre mère qui lui était plus chère que tout au monde. Réfléchissant à cela, ses yeux se remplirent de larmes. Mais il prit alors l’engagement ferme de consacrer sa vie et sa fortune au Rabbi, le Tsema’h Tsedek. Il oublierait sa famille et même sa propre mère, car le Rebbe serait désormais son père. Il considérerait ce jour comme celui de sa naissance, et Loubavitch serait sa nouvelle famille.
La journée passa et le soir vint. Après Kabbalat Chabbat, de nombreux Hassidim commencèrent à se rassembler dans la salle de prière. Il y avait beaucoup de bousculades et de cohue, et le Rashbatz se retrouva lui-même écrasé contre le mur. Lorsqu’il demanda ce qui se passait, on lui dit que c’était le moment prévu pour le discours sur la Torah et que le Rebbe arriverait bientôt pour prononcer son discours public.
Après environ une demi-heure, plusieurs hommes imposants entrèrent et prirent place près de la plateforme qui se trouvait au centre de la salle d’étude. Ils étaient les fils du Rebbe et étaient vêtus de soie, portant des chapeaux en fourrure de zibeline sur leur tête. Ils étaient accompagnés de quelques dignitaires, qui montèrent sur la plateforme. Tout l’auditoire commença alors à se presser autour de la plateforme, car la salle d’étude était remplie de personnes.
Au milieu du tumulte, le silence s’installa soudainement et la foule s’écarta, laissant un large chemin au milieu. Le Rabbi entra, vêtu de vêtements de soie blanche et d’un Shtreimel blanc sur la tête. Montant sur la plateforme et prenant place, il commença à parler du verset : « Si tu prêtes de l’argent à Mon peuple… » [Le Tsema’h Tsedek expliqua] : « L’argent » fait référence à l’âme, qui désire et aspire constamment à s’élever vers le haut, comme il est écrit : « L’esprit de l’homme s’élève constamment ». « Adam » fait référence aux âmes du peuple juif, comme il est écrit : « Vous êtes Adam ». Nos Sages expliquent que « vous » [c’est-à-dire les Juifs exclusivement] êtes appelés Adam. L’âme est prêtée à l’homme, comme il est écrit : « Les jours sont partagés », c’est-à-dire [chaque personne se voit accorder] un nombre fini [de jours]. Si quelqu’un gaspille un jour, il perd l’une de ses [tenues spirituelles].
Cet enseignement fit une impression puissante sur le Rashbatz et attisa son esprit, car il était déjà très versé dans la Hassidout. Lorsque le Rebbe eut terminé son Maamar, il partit et ses fils rentrèrent également chez eux. le Rashbatz chercha un endroit où loger, et l’un des habitants de la ville, Reb David Czerkes, l’invita à manger chez lui ce Chabbat et lui offrit un endroit pour dormir.
Après Chabbat, il désira entrer dans la chambre du Rebbe pour un entretien privé. Il présenta cette demande à l’intendant, Reb Chayim Dov, qui la refusa catégoriquement. Quelques jours plus tard, cependant, Reb [Yehoudah] Leib, l’un des fils du Rabbi, fit sa connaissance et promit de tout faire pour qu’il soit admis la semaine suivante, ce qu’il fit.
Le Rashbatz ne révéla jamais ce que le Rebbe lui dit en privé (contrairement à de nombreux autres célèbres Hassidim qui divulguèrent des détails de leurs Ye’hidout). Tout ce qu’il dira, c’est que le Rabbi lui avait dit : « Tu sais comment étudier, tu peux donc étudier dans ma Yéchiva avec les jeunes locaux. »
À cela, il répondit : « Mais Rebbe, je suis venu ici pour apprendre à prier ! »
Le lendemain, le gardien lui annonça qu’on lui avait attribué une allocation de quarante pennies par semaine, qu’il lui livrerait. Après cela, il resta là pour étudier la Torah et prier. Il devint un proche ami de tous les fils du Rebbe.
Pendant deux ans, le Rashbatz étudia la Torah et la Hassidout sans être dérangé. Le fils du Rabbi, Reb Yehudah Leib, lui suggéra un mariage avec la fille d’un des habitants de Loubavitch, ce à quoi il accepta. Le mariage eut lieu en 5610 [1850], et son beau-père s’engagea à le soutenir pendant plusieurs années.
Le Rashbatz a souvent dit : « J’ai passé sept années riches à Loubavitch, les sept années de 5608 à 5615 [1848-1855], étudiant constamment la Torah révélée et la Hassidout. Je rends grâce à D.ieu, j’ai gagné les bonnes grâces du plus jeune fils du Rebbe, Reb Shmuel, le Rebbe Maharach. Il révisait avec moi les discours que j’avais entendus du Rebbe, et il me répétait également les remarques explicatives qu’il avait lui-même entendues en privé. »
Une biographie complète du Rashbatz décrivant tout ce qui lui est arrivé au cours des cinquante années suivantes, de 5615 à 5665 [1855-1905], représenterait un très long chapitre de l’histoire de la Hassidout et des Hassidim. Une telle biographie complète dépasse le cadre de cette publication périodique, et un bref aperçu devra suffire. Nous espérons pouvoir imprimer de temps en temps des articles supplémentaires avec de courts récits de sa vie et des critiques de ses discours.
En 5615 [1855], il se lança dans les affaires en tant que marchand de livres de Torah. Cette activité était très rentable et lui procurait un revenu suffisant pour couvrir ses dépenses domestiques.
La même année, un fils lui naquit. Lorsque l’enfant eut un an, il tomba gravement malade. Le Rashbatz alla voir le Rabbi [le Tsema’h Tsedek] et lui présenta un Pidyon. En entrant, il se mit à pleurer, mais le Rabbi lui dit : « Pose ton Pidyon ici. »
Il était bien connu que lorsque le Rabbi refusait de prendre un pidyon des mains d’un requérant, mais lui demandait plutôt de le poser sur la table, ce n’était pas un bon présage. Toutes les supplications du Rashbatz ne lui servirent à rien, et il n’eut d’autre choix que de le poser sur la table. Le Tsema’h Tsedek lui répondit alors : « C’est trop tard ! » le Rashbatz rentra chez lui en larmes pour découvrir que l’enfant était mort.
En 5625 [1865], le Tsema’h Tsedek lui confia la tâche d’imprimer le Torah Or avec les remarques supplémentaires, et en 5626, il lui confia l’impression de Likkutei Torah. Avant son départ, le Tsema’h Tsedek lui remit un Pidyon à emmener à Mezhibuzh, sur la tombe du Baal Chem Tov.
Plusieurs choses étonnantes lui arrivèrent pendant ce voyage. Il raconta qu’à son arrivée à Mezhibuzh, il eut comme une prise de conscience qu’une grande miséricorde était nécessaire, et il se mit à pleurer du fond de son cœur. Il révéla plus tard le contenu de ce Pidyon : [le Rabbi suppliait que] D.ieu lui accorde une longue et paisible vie, qu’il trouve une joie spirituelle auprès de ses fils et de sa famille, et que D.ieu élève les trésors de la Torah et du Judaïsme…
Alors qu’il était à Zitomir, occupé à l’impression de Likoutei Torah, il apprit le décès du saint Rabbi le Tsema’h Tsedek. Il resta là-bas jusqu’à peu avant la fête de Chavouot 5626. Pendant le mois d’Eloul, il voyageait près de Loubavitch ; en chemin, il découvrit que le saint Rabbi Reb Yehoudah Leib se trouvait alors à Kapoust, et décida donc de passer le Chabbat Seli’hot avec lui. Il arriva à Loubavitch pour Roch Hachana 5627.
En 5629, le Rabbi Maharach le nomma Shadar, et à ce titre, il voyagea dans les comtés de Minsk, Vitebsk, Chernigov et Poltava jusqu’en 5631. Partout où il allait, il enseignait généreusement les enseignements de la Hassidout.
Pendant toute l’année 5631, il resta à Loubavitch. À cette époque, il étudiait la Hassidout avec le futur saint Rabbi Rachab, deux fois par semaine avant la prière du matin, de quatre à six heures. À plusieurs reprises, le Rabbi Rachab parla longuement en louant le grand plaisir qu’il avait pris à étudier avec lui et les nombreuses interprétations justes qu’il avait données.
Ce programme d’étude dura trois mois. Cependant, comme le [futur] Rabbi priait également longuement et était très diligent dans ses autres études, [son père] le Rabbi Maharach craignait que sa santé ne soit affectée. Il lui ordonna donc de cesser d’étudier avec le Rashbatz.
Après cela, le Rashbatz résida à Kremenchug et venait à Loubavitch une fois par an, voire une fois tous les deux ans, pour rendre visite à sa famille. En 5642 [1882], il vint pour Roch Hachana. Le 13 Tichri [26 septembre 1882], le Rabbi Maharach décéda, et le Rashbatz resta à Loubavitch jusqu’à Hanoucca. Il réconforta et consola la famille du Rebbe, car ils étaient tous brisés de chagrin et en deuil profond pour la grande tragédie et le désastre qui s’étaient produits lorsque la couronne de leur tête (et le joyau de l’œil de tout le peuple juif) leur avait été enlevée.
En 5644 [1884], il déménagea dans le village de Bulhakov avec sa famille. Là-bas, il avait douze étudiants avec lesquels il étudiait la Guemara et les Poskim. Le Chabbat, il révisait les enseignements Hassidiques pour les résidents locaux.
En 5651 [1891], il déménagea de Bulhakov à la ville de Nikolayev. Là aussi, il étudiait avec les jeunes locaux et avec certains jeunes venus spécialement pour être avec lui. [Pendant la semaine], il leur enseignait la Hassidout à partir du texte imprimé, et le Chabbat, il le révisait de mémoire.
En 5653 [1893], le Rabbi Rachab lui demanda de venir à Loubavitch pour être le précepteur de son fils.
Il arriva avant Roch Hachana de 5654 et resta comme précepteur jusqu’à environ 5660 [1900]. Leur étude était approfondie.
En 5660, il prit en charge les fonctions de Machpia en chef du programme de Hassidisme pour la classe des étudiants à la Yechiva Tomhei Temimim de Loubavitch. Il occupa ce poste jusqu’à la fin de sa vie.
Le Rashbatz décéda à 23h45, le Motsaei Chabbat, la veille du dimanche, le 15 Sivan 5665 [18 juin 1905], et, selon sa demande, fut enterré à Loubavitch près des tombes du Tsema’h Tsedek et de son fils, le Rabbi Maharach (que leurs âmes soient liées dans le lien de la vie éternelle).
Hatamim
par hassidout | 21 Juin, 2024 – 15 Sivan 5784 | MAGAZINE |
Mardi soir, le 14 Sivan 5687 (14 juin 1927). Il était déjà minuit passé, peu de temps après que j’eus fini de recevoir des personnes en audience privée. J’avais l’habitude de recevoir des gens pour ces audiences trois fois par semaine, le dimanche, le mardi et le jeudi. Les rencontres étaient prévues de 19 heures à 22 heures, mais elles se prolongeaient généralement d’une ou deux heures de plus, notamment pendant les mois d’été, en raison du grand nombre de visiteurs. Ce soir-là, ces séances s’étaient prolongées jusqu’à onze heures et demie.
Les prières étaient prévues à trois moments fixes dans la journée. Après la prière du matin, nous récitions un passage des Psaumes divisé selon les jours du mois. J’avais établi cette récitation pour une raison personnelle non révélée et j’avais demandé à tous les membres du mouvement Habad dans le monde d’adopter cette pratique dans leurs synagogues respectives. Ainsi, en suivant cette récitation chaque jour, ils terminaient le livre des Psaumes une fois par mois. Après la récitation quotidienne, ils devaient réciter le Kaddish des endeuillés. Loué soit D.ieu, cette pratique a été largement adoptée et leur sort est à la fois matériellement et spirituellement béni. Pour ceux qui suivent cette pratique, ma demande persiste jusqu’à aujourd’hui ; le matin, il devrait y avoir une séance d’étude régulière des Michnayot, entre Min’ha (la prière de l’après-midi) et Ma’ariv (la prière du soir), une séance d’étude d’Aggada, et la nuit, un cours de Talmud. À cette occasion, de nombreuses personnes étaient venues. J’ai commencé les audiences avec les Hassidim à l’heure habituelle et j’ai terminé à 23h30.
Je priai ensuite la prière du soir avec un groupe de fidèles qui se réunissait chez moi trois fois par jour pour la prière publique. J’étais fatigué et épuisé par mes tâches et aussi profondément troublé par ma récente communication avec le rabbin David Tevel Katzenelenbogen [le Grand Rabbin de Léningrad], dans laquelle je m’opposais à l’Assemblée générale prévue par les dirigeants de la communauté de Léningrad.
Divers Juifs anticléricaux, complotant pour saper le judaïsme traditionnel, avaient programmé cette réunion et avaient trompé le Grand Rabbin de Léningrad en le poussant à se ranger de leur côté en créant de fausses querelles personnelles.
Ainsi fatigué, je me suis lavé les mains de manière traditionnelle pour le repas du soir avec les membres de ma famille quelques instants après minuit. Environ vingt minutes s’étaient écoulées lorsque la sonnette de la porte a retenti avec force. La porte s’est ouverte et deux hommes ont fait irruption dans la salle à manger en criant : « Nous sommes des représentants de la police d’Etat Qui est Schneersohn ? Et où est-il ? » Alors qu’ils parlaient, un contingent d’hommes armés entra à leur suite et se plaça en ligne, attendant leurs ordres.
Je répondis calmement et clairement : « Je ne sais pas quel Schneersohn vous recherchez. Si vous entrez chez quelqu’un, vous devez sûrement connaître à l’avance qui y habite, et ce spectacle est donc inutile. Livrez votre message et exprimez clairement vos souhaits. Le concierge de l’immeuble, qui connaît l’identité de toutes les personnes dans cette maison, est ici avec vous. Il n’y a donc pas besoin de tout ce bruit et de cette perturbation. »
« Je ne crie pas », dit le porte-parole, « c’est ma manière normale de parler. Il semble que vous ne soyez pas familière avec les méthodes des représentants de la police d’Etat. Montrez-nous votre appartement pour que nous puissions y placer une surveillance légale appropriée, et en tant que maître de maison, venez avec nous pour observer la perquisition. »
« C’est vrai », répondis-je. « Je ne suis pas pleinement conscient de vos méthodes et je n’ai pas envie de les connaître. Soit vous vous trompez complètement, soit quelqu’un a fabriqué une diffamation contre nous. Dans tous les cas, cela n’a pas d’importance pour moi. Quant aux émissaires de votre organisation, je ne les ai pas craints, je ne les crains pas et je ne les craindrai pas. Le concierge de l’immeuble peut vous guider dans mes quartiers et vous pouvez fouiller comme bon vous semble, en apparence conformément à la loi que vous invoquez. » J’ajoutai alors calmement : « Je suis sûr que vous ne me dérangerez pas pendant mon repas du soir. »
Mes paroles, prononcées avec calme et sans trahir aucune émotion, eurent un fort impact sur les officiers insensibles, et leurs ailes s’affaissèrent brièvement. Ils me regardèrent avec surprise, tandis que le silence régnait dans la maison.
Parmi les intrus se trouvait un jeune officier juif de la police d’Etat nommé Nahmanson. Il avait reçu une éducation juive dans son enfance, dans son village natal de Nevel, et son père s’était rendu à Loubavitch en tant que Hassid. Sa voix autoritaire rompit le silence alors qu’il donnait des instructions aux hommes armés pour qu’ils prennent des positions de garde aux différentes portes de la maison. Toute personne souhaitant entrer dans la maison devait être admise, mais ils devaient interdire tout déplacement d’une pièce à l’autre ou toute communication orale. Il insista pour que ses instructions soient strictement suivies.
Il se tourna ensuite vers son compagnon, un homme juif de petite taille aux cheveux noirs du nom de Lulav, de la famille du même nom à Riga, et déclara qu’ils devraient commencer leur travail. Il conclut en s’adressant à moi et en disant que si je pouvais manger, j’étais libre de le faire. Ils ne me dérangeraient pas, mais il avait donné l’ordre à un garde de rester dans la pièce avec nous.
Ils se dirigèrent d’abord vers la chambre de mes filles, Haya Moussia et Shaina, et leur demandèrent : « À quel parti appartenez-vous ? »
Elles répondirent qu’elles étaient « membres du parti de notre père, des femmes juives apolitiques qui chérissent les traditions juives et méprisent les nouvelles tendances ».
« Pourquoi ? » demanda Nahmanson, étonné.
« Pourquoi ? » répliqua Shaina, « nous ne sommes pas tenues de vous répondre à cela. Vous avez demandé quelles étaient nos croyances et j’ai répondu. Quant à la question du pourquoi, nous ne sommes pas tenues de l’expliquer, car vous n’êtes pas ici pour examiner mes lettres et documents à des fins de discussion. Ce que nous étions, nous le sommes toujours, et nous le déclarons ouvertement, que vous le trouviez acceptable ou offensant. »
Nahmanson répondit : « Vous devez prendre en considération l’autorité et le pouvoir de la police d’Etat, que nous représentons. la police d’État peut contraindre même une langue silencieuse à parler et à révéler ce qui est caché dans le cœur. Nos interrogateurs sont des artisans remarquables. Tout leur est révélé, volontairement ou non. Rien ne peut rester caché. Là-bas, tout se révèle, même la pierre parle et divulgue ses secrets. »
« Toute la tragédie », répondit ma fille, « est que vous souhaitez tout accomplir par la force et la contrainte. C’est contraire à l’éthique et répugnant, chercher à intimider des personnes intelligentes et informées avec le pouvoir du poing et les menaces d’une arme. »
Je ne peux nier que ces paroles prononcées avec logique et calme, bien que feintes, et d’une voix ferme, m’ont réconforté. Néanmoins, j’étais très inquiet pour son sort, de peur que Nahmanson, qui se vantait de son pouvoir, ne pense également à l’arrêter.
Les hommes restèrent dans la maison pendant une heure et demie, passant de pièce en pièce et fouillant méticuleusement, mais il était clair que ce n’était pas leur véritable intention. Ils rédigèrent ensuite un formulaire officiel et me le remirent pour que je le signe. J’ai examiné le document, qui déclarait que la perquisition s’était déroulée conformément à toutes les réglementations pertinentes et que j’avais été informé de mon statut de prisonnier.
Après avoir lu le document, j’ai répondu que je ne pouvais pas signer un formulaire dans lequel il était déclaré que tout avait été exécuté légalement. « Pour moi, toute cette visite et cette perquisition sont suspectes », dis-je, « tout le monde sait qui est le rabbin Schneersohn et quelles sont ses activités. Il y a certainement deux possibilités : soit une erreur, soit une diffamation, et je ne peux pas signer pour l’une ou l’autre de ces raisons.
Quant à mon arrestation, ai-je continué, il semble que les supplications de ma famille ne servent à rien ; cependant, je tiens également à répondre en mon nom quant à la raison pour laquelle vous voulez me mettre en prison.
« Pour moi, il est clair que toute cette affaire est soit une erreur, soit une fabrication, et l’une ou l’autre sera clarifiée d’ici un jour ou deux. Tout le monde est parfaitement conscient de mon identité et de mes actions : je n’ai pas agi secrètement. Je vis dans l’une des plus grandes villes de ce pays, et ma maison se trouve en son centre. J’ai une synagogue où je prononce des discours Hassidiques pendant le chabbat et les fêtes juives. Cela signifie que je n’ai pas agi de manière clandestine.
« Je crois que cette arrestation entraînera une publicité très négative, et vous devriez agir avec prudence jusqu’à ce que la vérité soit éclaircie, si vous êtes réellement en quête de vérité. Cependant, si vous cherchez à dissimuler cette erreur ou cette diffamation par des mensonges et des faussetés, je suis sûr que vous le regretterez. Faites comme bon vous semble, mais Schneersohn ne sera pas arrêté avec un réseau de tromperie. »
Nahmanson m’interrompit brusquement : « la police d’État est responsable de ses actions et n’a nullement peur des critiques. Si l’ordre a été donné de vous arrêter, je suis certain qu’il y a toute autorité pour le suivre. Je suis étonné de vos paroles. Sachez parfaitement que vous êtes maintenant un prisonnier. »
« Je ne comprends pas », ai-je répondu, « pourquoi m’avez-vous interrompu et ne m’avez pas permis de finir ma demande. »
Furieux, Nahmanson s’exclama : « Quoi ! Vous souhaitez faire une demande ? Ce droit vous appartient, tout comme il ne serait refusé à aucun autre prisonnier. Mais pourquoi cette insolence ? Ne comprenez-vous pas votre situation ? Nous ne sommes pas venus ici pour discuter, ni pour entendre les demandes de votre famille. » Il se tourna vers mes filles et déclara : « Quittez cette pièce. Si vous prononcez un mot de plus, vous serez également arrêtées. » Il leva son revolver et dit : « Je parlerai avec ça et je réduirai au silence vos paroles élégantes, votre éloquence. »
« Nous », répondit ma fille, Hanna, « parlons la langue utilisée par des personnes qui conservent leur humanité en toutes circonstances, et non celle de ceux qui viennent de sortir de la boue, incapables de parler franchement et ne sachant que brandir un revolver et menacer d’emprisonnement.
« Permettez à notre père de rester avec nous, ne prenez pas la prunelle de nos yeux ! Mes sœurs et moi irons volontiers à la place de notre père. Notre père est faible ; le médecin a recommandé qu’il ne sorte pas. Faites venir un médecin, qu’il soit examiné, qu’il reste sous surveillance jusqu’à ce que le médecin détermine s’il peut sortir. Après tout, vous aussi êtes un être humain, vous devez également avoir des sentiments et des émotions. Vous devez sûrement avoir ce que le monde appelle l’éthique et la décence. » Elle éclata en sanglots.
« A’h ! » m’exclamai-je, « seul un vœu pieux pourrait imaginer que les supplications et les larmes pourraient aider. »
« Ma fille », je me tournai vers ma fille Hanna et vers ma femme et mes deux autres filles, qui se tenaient blanches comme neige, les yeux baignés de larmes, et déclarai : « Un barbare et des supplications pour la décence sont deux choses contradictoires. »
« Pourquoi », continuai-je, en m’adressant à Nahmanson, « ne me permettez-vous pas de conclure ? Nous pouvons discuter de toutes vos méthodes de terreur et de votre leçon sur l’éthique et la manière de parler en prison. Mais ici, dans ma propre maison, vous devez écouter mes paroles. Je suis toujours dans les murs de ma propre maison, et je désire parler en présence de ma famille, en présence de témoins fiables dont le témoignage vous ne pouvez contredire. »
Nahmanson répliqua : « Vos paroles sont empreintes de venin. Vous n’approuvez pas les lois du régime actuel, nous discuterons encore de cela. Parlez maintenant comme vous le souhaitez en présence de témoins irréfutables », et avec un sourire il fit un clin d’œil à son complice Lulav et aux autres hommes armés de la police d’Etat présents dans la pièce.
« J’exige la permission de mettre des Téfilines et de prier, et également que de la nourriture casher soit mise à ma disposition depuis ma propre maison », déclarai-je.
« Vous pouvez prendre vos Téfilines, vos livres religieux, du papier et un stylo, et je vous assure sincèrement que personne ne vous dérangera pendant vos prières, votre lecture et votre écriture. Aujourd’hui même, vous rentrerez chez vous. Vous serez simplement interrogé par le directeur de la prison, puis autorisé à rentrer chez vous », répondit Nahmanson.
L’échange prolongé prit fin, et alors qu’ils attendaient le véhicule qui devait me conduire à la tristement célèbre prison de Spalerno, ma mère, la Rabbitzin [Shterna Sarah], qui était restée dans sa propre chambre et ignorait tout ce qui s’était passé, entra brusquement. Nahmanson, le chef de l’équipe de perquisition, avait lui-même donné l’ordre qu’elle ne soit pas réveillée. Elle s’était réveillée malgré tout ; je ne sais pas pourquoi.
En voyant les visiteurs indésirables, elle s’écria d’une voix effrayée : « Qu’est-ce que c’est ? Pourquoi sont-ils venus ? Vont-ils tendre leurs mains contre des innocents, contre mon fils qui s’efforce d’aider les autres ? Non ! » s’écria-t-elle avec force, « Je ne les laisserai pas emmener mon chéri. Je partirai à ta place. Emporte-moi », supplia-t-elle au chef, « emmène-moi. Ne dérange pas mon fils, mon unique fils, qui répond aux autres dans leur heure de détresse. Vas-tu même soumettre une personne d’une telle intégrité à une épreuve aussi sévère ? Malheur ! Emprisonnement ! Malheur à nous, cher mari disparu… Ils emmènent notre fils Yossef Its’hak – ton unique fils qui se sacrifie pour les autres – ton fils unique, celui qui obéit à tes instructions avec un véritable sacrifice de soi – des bandits sont venus – des assassins d’innocents. Et dans quel but ? Saints ancêtres, ils veulent éteindre ta flamme d’âme. Quoi qu’il arrive, je ne leur permettrai pas de te prendre. »
Nahmanson se tourna vers moi et dit : « S’il te plaît, calme-la. Emmène-la dans sa chambre et rassure-la. Je ne suis pas responsable de son explosion émotionnelle. Nous étions calmes et ne voulions lui causer aucun trouble. Apaise-la, je t’en prie. »
À cet instant, il m’est apparu que même au plus profond du mal, il y a une étincelle de bien. Ces mots ne semblaient pas émaner d’une personne cruelle et ensanglantée. Était-il possible que cet homme, aussi dur que la pierre, possède également un cœur et soit capable de moralité ? Avait-il lui aussi une conscience qui éveillait en lui un sentiment de compassion ? Ou peut-être avait-il réalisé que la femme qui se tenait devant lui en pleurs n’était autre que la célèbre Rabbitzin de Loubavitch. Peut-être avait-il, à ce moment-là, Peut-être avait-il, à ce moment-là,regretté d’être un agent de la police d’Etat
Je suis allé avec ma mère dans sa chambre et nous avons discuté de certaines choses que je ne pouvais pas mentionner en présence de mes « invités », bien qu’ils ne me dérangeaient en rien. En effet, ils étaient sortis se promener, laissant dans ma maison un groupe de gardes armés, attendant l’arrivée du véhicule.
Il était difficile pour moi de déterminer la cause de cet événement ou les responsables. Je pouvais spéculer, mais il semblait très probable qu’ils me prenaient en otage. Je ne pouvais pas préciser la raison exacte, mais c’était mon impression.
J’ai partagé ma spéculation avec les membres de ma famille. « Mais pour quoi ? », demanda mon gendre, le rabbin Shmaryahu Gourary.
J’ai répondu : « Je ne sais pas pour quoi, mais c’est clairement le cas. »
Ma mère s’exclama : « Un informateur avec de fausses accusations », et ma femme et ma fille répétèrent les mots, « Une fausse accusation. »
« Non », ai-je répondu, « je ne crois pas qu’ils m’accuseront faussement, et je n’ai rien fait qui puisse servir de base à une telle accusation. Je suis certain qu’ils me prennent en otage. »
« Que devons-nous faire ? », demanda mon gendre.
« Que devons-nous faire ? », ai-je répondu, « D’abord, que des émissaires se rendent sur les tombes de mon père et de mes ancêtres, les anciens dirigeants de ‘Habad, à Rostov, Loubavitch, Nyezin et Haditz [= lieux de repos des ancêtres du Rabbi], pour les informer de ma situation. Demandez également à tous les ‘Hassidim de réciter les Psaumes pendant les premiers jours. »
Ma famille répéta mes mots « les premiers jours avec étonnement », me demandant ce que j’anticipais. J’ai répondu que cela serait éventuellement révélé avec l’aide de D.ieu. Je leur ai dit de ne pas faire de bruit, car la nouvelle se répandrait très rapidement partout.
J’ai donné pour instruction que les ‘Hassidim ici et à l’étranger ne soient pas empêchés dans leurs efforts. Les membres de ma famille devaient toutefois chercher des contacts confidentiels pour intervenir en ma faveur, mais avant tout, j’ai souligné que l’ensemble des activités éducatives devait être maintenu. Désormais, la collecte de fonds serait certainement difficile, car tous ceux qui étaient impliqués, volontairement ou contraints par les circonstances, seraient profondément choqués et effrayés par mon arrestation.
« Par conséquent, vous devez connaître mes instructions fermes, malgré ma dette actuelle, vous devez essayer d’obtenir plus d’argent par des prêts et le faire parvenir immédiatement à chaque groupe éducatif. Et vous tous devez assumer la responsabilité de gérer cette entreprise correctement jusqu’à ce que D.ieu me ramène vers vous tous.
Selon ce que j’avais entendu de l’une de mes filles, j’étais certain que mon secrétaire, M. Chaim Lieberman, était déjà au courant de ce qui se passait dans mon appartement. J’étais certain qu’il avait déjà détruit tous les documents qui auraient pu l’incriminer en tant que mon secrétaire. Il serait également préférable qu’il quitte son appartement jusqu’à ce que les choses se calment. Pourquoi devrait-il souffrir également ? De plus, il était le seul à avoir les connaissances nécessaires pour poursuivre le travail, car il était parfaitement au courant de ce qui devait être fait. J’étais certain qu’ils ne trouveraient rien d’incriminant en sa possession. Pour cela, je remerciais D.ieu.
Le visage pâle comme de la chaux et les yeux remplis de larmes, ma mère, ma femme, mes filles et mon gendre se tenaient choqués. À cet instant, aucun mot ne pouvait être trouvé. Ils me regardaient avec émerveillement, espoir et désir, implorant la miséricorde, sans prononcer un mot.
C’était incroyable, je pensais : dans quelques précieux moments, je serais emmené à la prison de Spalerno !
« Spalerno » est connue de tous. Tout le monde sait que c’est redoutable, et son nom seul inspire la peur et la terreur à tous, quelle que soit leur religion, leur nationalité ou leur parti. Cette prison de la rue Spalerno, ou comme on l’appelle, « Spalerka », est bien connue même des enfants, et il est de notoriété publique que s’y retrouver n’est pas une affaire à prendre à la légère, et que l’on n’y reste jamais seulement un jour ou deux. Lorsque l’on est condamné à être emmené à Spalerno, c’est pour l’une des deux raisons suivantes : soit le jugement a déjà été rendu, soit pour être interrogé, et en particulier pour une enquête.
Le lecteur peut se demander quelle est la différence entre « interrogatoire » et « enquête » ? Il m’est cependant difficile de m’attarder sur cela. En bref, l’interrogatoire est oral : questions, réponses. L’enquête est tout autre chose. C’est la contrainte à parler. Comme l’a déclaré Nahmanson : « Là-bas, on parle ; là-bas, la bouche s’ouvre – tu parles et tu parles ! » Les simples interrogatoires se font dans n’importe quel établissement, mais Spalerno est différente. J’attendais donc le véhicule militaire qui allait me conduire, dans quelques précieux moments, à cette prison de Spalerno.
À un moment aussi critique, il y a beaucoup à dire, beaucoup à demander, beaucoup à ordonner et à régler. Pourtant, la bouche ne parle pas et l’esprit ne contrôle pas le cœur. Les émotions débordent, limitant les capacités de réflexion et de parole. D.ieu merci, je ne perdis pas le contrôle. Je parlai, brièvement, mais chargé d’instructions pour la poursuite réussie de notre travail. Je dis à ma famille :
« Ils ont certainement tissé une toile complexe d’accusations pour me piéger. Ils chercheront à me forcer à avouer des actes dont je suis totalement innocent et qui sont totalement sans rapport avec mes efforts pour renforcer la Torah et le judaïsme.
« Mais je leur dirai seulement : ‘Je suis impliqué dans la diffusion de la Torah et de ses mitzvot.’ Je prendrai toute la responsabilité et je n’impliquerai personne d’autre ; et D.ieu nous en préserve, si quelqu’un d’autre est arrêté et informé que cela a été fait sur ma parole, je vous préviens dès maintenant que c’est absolument faux. Aucune force au monde ne me fera céder.
« Il est également clair pour moi que cette arrestation a été minutieusement planifiée, car ils n’auraient jamais franchi une étape aussi importante sans une préparation adéquate. Le visage de Nahmanson révèle ses intentions. Ils prévoient certainement de causer un grand préjudice à l’ensemble du peuple juif en m’emprisonnant. Mais j’ai une foi profonde que le D.ieu de nos ancêtres sacrés me libérera de leurs mains, et je reviendrai pour poursuivre mon travail. S’il vous plaît, obéissez attentivement à mes paroles et ne désespérez pas, et D.ieu nous aidera. »
J’ai ensuite averti de prendre toute la correspondance dans la maison et de distribuer les documents dans différents endroits sécurisés.
J’avais à peine terminé quand Lulav entra en déclarant que le véhicule m’attendait et qu’il fallait se dépêcher.
J’ai répondu : « Les conditions dans ce pays actuellement font qu’il est certain que personne ne sera en retard. Même ceux qui se préoccupent aujourd’hui de l’emprisonnement des autres peuvent être sûrs que leur tour viendra aussi. Il n’y a pas de raison de se dépêcher, rien ne sera perdu. »
J’ai mis mon pardessus et j’ai reçu une bénédiction de départ de ma mère et de mes filles Hanna, Haya Moussia et Shaina. Je suis également allé donner ma bénédiction de départ à mon petit-fils, qui dormait dans son berceau…
J’ai ensuite béni mes aides domestiques, qui, en entendant et en voyant que j’allais être emmené à la redoutable Spalerka, ont baissé la tête, le regard vers le bas, incapable de regarder mon visage, car ils étaient effrayés et troublés par tout ce spectacle. Au début, ils n’avaient aucune connaissance de ce qui se passait, car les gardes nous avaient séparés et ils étaient confinés à la cuisine. Ils étaient émotionnellement impuissants à exprimer une quelconque réaction à ma bénédiction de départ.
J’ai embrassé la mezouzah sur la porte et je me suis assis sur l’un des bancs. L’officiel Lulav et ses subordonnés, des soldats armés, m’entouraient comme des gardiens de prison, conformément au règlement pénitentiaire.
Mes affaires, mes Téfilines (Rachi, Rabbeinu Tam, Shimusha Rabbah), un talit, une ceinture de prière, mes livres (Siddour, Psaumes, Tanya) et mes autres effets personnels (vêtements de rechange, mouchoir, nourriture, valériane, un petit oreiller) furent tous placés dans un seul paquet, dans un sac de voyage. La couverture du sac était inscrite en lettres romaines « S.S. » ; mon père, de mémoire bénie, l’avait achetée et utilisée au cours de ses voyages à partir de l’année 5673 (1913). Une couverture à carreaux m’a également été donnée.
Je ne voulais pas porter mes affaires moi-même, alors je les ai données à l’un des gardes armés. Lulav a bondi en avant, a pris le sac au soldat et a dit en yiddish : « Donnez-moi le sac, je le porterai. Les Hassidim restent des Hassidim ; mon grand-père portait les sacs de votre grand-père et moi aussi, je porterai vos affaires. »
J’ai repris le sac des mains de Lulav et j’ai répondu : « Ton grand-père était un Hassid de mon grand-père, donc il avait le privilège de porter ces sacs à l’endroit choisi par mon grand-père, alors que tu veux porter mon sac, D.ieu nous en préserve, vers une destination de ton choix. Non, cela ne peut pas être. Je ne suivrai pas ta voie. Les Hassidim restent certainement Hassidim. »
J’ai repris mes affaires et les ai rendues au garde qui les tenait initialement. J’ai embrassé la mezouzah et suis parti avec les gardes armés devant moi, à ma droite, à ma gauche et derrière moi.
En descendant les escaliers, j’ai pu entendre les voix de ma famille qui suppliait de m’accompagner jusqu’au véhicule. Je me suis retourné et j’ai vu un garde armé qui leur barrait physiquement le chemin. J’ai interpellé Lulav en lui demandant pourquoi ils étaient empêchés et s’il avait l’autorité pour une telle action.
Mon ton confiant et mes paroles claires ont eu l’effet souhaité sur Lulav. Il a ordonné au garde de s’écarter et a permis à ma famille de m’accompagner en groupe. J’ai ainsi pu échanger quelques mots avec mon gendre.
Dans la cour, tout était calme, personne n’était là, à part les membres de ma famille, le contingent de gardes et leurs officiers, Nahmanson et Lulav.
Nahmanson déclara avec un sourire : « Vous pouvez vous embrasser et prendre congé ici conformément à toutes les règles de l’aristocratie, car je ne vous laisserai pas sortir dans la rue. »
Je me suis tourné vers Nahmanson et j’ai dit : « Il n’est pas digne pour un haut fonctionnaire, si soucieux de bienséance, qui demande un document signé corroborant que sa visite et sa fouille sont conformes à la loi, d’empêcher les membres d’une famille d’accompagner un être cher. »
« Allez ! » répondit Nahmanson, furieux, « il semble que vous soyez encore incapable de vous adapter à la situation actuelle. Vous êtes un prisonnier et obligé d’obéir aux ordres d’un fonctionnaire autorisé. »
« Qui est l’officiel ? », ai-je demandé, « et quel est l’ordre ? Vous pouvez clairement voir que malgré tous vos efforts, vous ne me ferez pas peur. » J’ai continué : « S’il vous plaît, accordez la demande de ma famille ! »
Nahmanson se détourna, et tous les membres de ma famille et moi sommes sortis dans la rue. Le véhicule était entouré de soldats armés. À l’intérieur se trouvait un prisonnier, visiblement un étranger de prestige, d’environ quarante ans. Il était habillé en voyageur, le visage blanc comme la neige ; ses yeux reflétaient une profonde perplexité, son visage une expression d’anxiété et de peur profondes. Face à lui, en garde, se trouvait un soldat armé.
En sortant dans la rue, mon regard se posa sur la grande horloge accrochée à la vitrine de la boutique d’horlogerie en face de ma maison. Le cadran de l’horloge était blanc comme les visages des membres de ma famille, qu’ils vivent longtemps, et les aiguilles – indiquant qu’il était vingt minutes après deux heures – étaient noires comme des corbeaux.
Pendant cette période de deux heures et dix minutes, combien de douleur, de souffrance, de peur et d’anxiété les membres de ma famille ont-ils enduré ! Et pour quelle raison ? À cause de fausses accusations, à cause de délateurs malveillants, à cause de mes efforts pour renforcer le judaïsme, pour renforcer la Torah.
Nous sommes restés ensemble pendant quelques instants, puis, avec l’aide d’un des soldats, je suis monté dans le véhicule et je me suis assis à l’endroit qui m’était indiqué. En face de moi, en tant que garde, Lulav était assis, tenant seulement un revolver, car Nahmanson était assis avec le chauffeur, certainement conformément aux règles de la prison.
« Portez-vous bien et soyez forts », ai-je crié à ma famille, « et que D.ieu nous aide à nous retrouver bientôt en bonne santé. »
À ce moment-là, le véhicule a démarré et a commencé son trajet vers la tristement célèbre prison de Spalerno.
J’ai regardé dehors et j’ai vu à l’angle notre bon ami, le rabbin Eliyahu Chaim Althaus, le visage tordu par la peur. Je lui ai fait un signe de tête silencieux en guise de bénédiction et de prise de congé, mais j’ai perçu qu’il restait perplexe. Il semblait sur le point d’éclater en pleurs intenses ou en angoisse. Un instant s’est écoulé, nous avons tourné à gauche vers la rue Litaina et Pinchas, le fils du rabbin Althaus, est soudainement apparu. J’ai été secoué par la vue de son visage blanc, de ses yeux noirs proéminents et de sa silhouette qui se courbait. Il regardait intensément, essayant de voir qui était dans le véhicule, mais il ne semblait pas pouvoir percevoir clairement.
Nous avons ensuite rapidement tourné dans la rue à droite, la rue Spalerno. Au numéro 24 se dressait l’imposant édifice, la tristement célèbre prison : Spalerka.
Les portes de la prison étaient scellées. Nahmanson et Lulav ont donné des instructions aux gardes de maintenir une sécurité stricte avec les « distingués invités » dans le véhicule, moi-même et l’autre prisonnier. Ils se sont ensuite précipités vers le gardien de la porte, mais à leur grande surprise, ils n’ont pas obtenu l’autorisation d’entrer. Le garde extérieur ne répondait pas à ces nouveaux venus ; le garde à l’intérieur a ouvert la petite porte d’interrogatoire. Je n’ai pas pu entendre sa question, mais j’ai vu que Lulav et Nahmanson se parlaient avec angoisse.
Lulav s’est approché de notre garde tandis que Nahmanson faisait tout son possible pour obtenir l’accès à la prison, mais le garde a refermé l’ouverture. Nahmanson, humilié et agité, se tenait là, une main sur le verrou de la porte et l’autre essuyant la sueur sur son visage enflammé avec un mouchoir.
Il y a différentes sortes de sueur humaine : la sueur purificatrice qui élimine les péchés, la sueur causée par l’accomplissement d’une mitzvah, la sueur de l’effort intense dans l’étude de la Torah, la sueur générée par un travail sincère et honnête, la sueur d’un labeur physique intense. En contraste frappant avec celles-ci se trouve la sueur de la colère et du meurtre, la sueur du bourreau, la sueur du bandit et du meurtrier.
Lulav s’écria à son camarade Nahmanson : « Nous sommes en retard. Que la tristesse emporte A ! Il nous dit cela pendant qu’il dort paisiblement. Il faut en informer l’officiel B. Il prendra la situation en main : alors A ne dormira plus, ou bien il dormira éternellement. »
Soudain, le son du verrou de la porte qui s’ouvre se fit entendre, mais Lulav nous dit d’attendre et de ne pas avancer sans ordres.
Le prisonnier à côté de moi était en train de perdre pied mentalement. Le soldat qui lui était assigné le fixait intensément, une baïonnette dans sa main gauche et un fusil dans sa main droite. Ses yeux étaient rivés sur le prisonnier, sans être distraits ne serait-ce qu’un instant. Le visage du prisonnier était blanc comme la neige, empli de peur, et son corps tremblait. Ses vêtements étaient taillés à l’européenne ; il semblait être une personne aisée et portait même des gants en soie. Cependant, il avait l’air terrifié, comme s’il allait succomber à une mort subite.
« Restez debout et descendez du véhicule, « citoyens distingués » était l’ordre. Les gardes formèrent brusquement un chemin depuis le véhicule jusqu’à la porte. Mon voisin descendit le premier, car il était assis à ma droite et était plus proche de la porte. J’ai remarqué que j’avais été sage de ne pas me dépêcher, car lorsqu’il descendit, ils prirent ses effets personnels, qui étaient dans une grande malle sur laquelle un garde s’était perché pendant le voyage. C’était une belle malle, avec des détails finement sculptés et de fabrication étrangère, car de tels objets élégants ne se voient plus de nos jours.
J’ai alors réalisé qu’il était effectivement étranger et incapable de parler russe. Les gardes lui firent signe de se diriger vers la porte. Deux hommes sortirent de la porte et emportèrent la malle, et ensuite, Nahmanson fit signe à son camarade Lulav depuis l’intérieur de la porte. Lulav se tourna vers moi et, avec une joie contenue, dit : « Maintenant, voudriez-vous vous donner la peine de procéder. Je prendrai votre sac si vous le souhaitez ou si vous ne le souhaitez pas. Vous êtes maintenant notre invité et vous êtes tenu de vous soumettre à nos ordres. »
« Oui, c’est une grande victoire, mais j’espère que ce ne sera qu’une victoire passagère », répondis-je avec patience et confiance.
« Parler est interdit ! » cria un garde armé. Il semblait qu’il ne pouvait plus contenir sa cruauté et sa haine envers les Juifs, en particulier envers un Juif respecté par ses frères religieux.
Nahmanson marcha devant moi. Il y avait maintenant deux nouveaux gardes armés qui m’accompagnaient, car les premiers étaient restés à l’extérieur. L’un était à ma droite et l’autre à ma gauche, et Lulav marchait derrière moi.
Nous avons traversé une grande cour à l’intérieur d’un bâtiment, haut de six étages et s’étendant sur les quatre côtés de la cour. De chaque côté, il y avait deux ou trois entrées. Personne d’autre ne se trouvait dans la cour, à part les gardes à l’entrée. Nahmanson marchait rapidement, mais il était contraint d’attendre que je le rejoigne car je marchais avec une délibération inhabituelle. C’était parce que mes jambes me faisaient mal et, en fait, je n’étais pas pressé particulièrement. Même avant d’entrer dans la porte, j’ai commencé à demander à Nahmanson de tenir sa parole concernant le retour de mes Téfilines et de me laisser prier.
Je marchais pas à pas avec de courts intervalles de repos occasionnels alors que je passais d’un niveau à l’autre. Avec difficulté, je grimpai sur les échelons menant au quartier général administratif, tandis que Nahmanson marchait devant moi. Il se tourna vers moi, le visage rouge de rage, et dit : « Même avant d’entrer dans le quartier général administratif pour être informé de vos obligations, vous me harcelez déjà avec de telles demandes. C’est étonnant. Êtes-vous inconscient de votre situation ? Êtes-vous ignorant de la discipline rigoureuse de la prison ? D’abord, vous serez amené au quartier général administratif. Là, vous remplirez le questionnaire requis. Seulement ensuite, lorsque vous serez conduit dans votre cellule, vous pourrez prier. Je pense qu’après un court laps de temps, vous oublierez vos préoccupations actuelles et vous rendrez compte de la gravité de votre situation. Vous ne vous préoccuperez plus de ces choses folles. Oubliez que vous êtes Schneersohn, le distingué Bogamolnik (celui qui prie D.ieu). Vous êtes maintenant une personne ordinaire qui est punie par l’emprisonnement ou une autre peine pour vos actes flagrants contre le prolétariat. Maintenant, vous paierez pour tout. »
Je n’ai pas répondu, mais je l’ai regardé intensément, et j’ai perçu que cela avait un effet bien plus perçant que n’importe quelles paroles.
Nahmanson s’est tourné vers Lulav : « Que penses-tu qu’il arrivera à ce citoyen distingué, qui a prospéré pendant de nombreuses années dans l’opulence et le luxe de la vie bourgeoise, quand il arrivera dans son nouvel appartement – le salon de Spalerka ? La nourriture simple de pain noir et de kasha ne lui conviendra pas. Là, il laissera derrière lui sa fierté. Là, à la table d’interrogatoire, il parlera, déclarera, répondra à toutes les questions qui lui seront posées. N’est-ce pas, citoyen distingué ? »
Comme si Nahmanson était insensible à la conversation avec Lulav, je poursuivais mes anciennes demandes : « Où sont vos assurances en tant que représentant de la police d’Etat que je serais autorisé à mettre mes Téfilines et à prier ? Pourquoi ne me l’avez-vous pas révélé alors que j’étais encore chez moi que vous ne me laisseriez pas prier ? Qu’est-ce qui vous empêche d’être honnête ? De qui aviez-vous peur ? Pourquoi m’avez-vous donné de telles assurances fermes ? Est-ce là la conduite normale d’un représentant de la police d’Etat ? »
Nahmanson rit sardoniquement, avec un mélange de plaisir et de vengeance. Je vis alors que j’avais affaire à une personne totalement différente. Ce n’était pas le Nahmanson qui était dans mon appartement, ni l’homme dans la cour. C’était un responsable de la police d’Etat, dont la tâche principale était d’effrayer les prisonniers, de les confondre et de les rendre soumis – finalement d’obtenir des aveux et des admissions sur des événements imaginaires.
À ce moment-là, je me suis rappelé du texte dans Reishit ‘Ho’hma au début du traité Geihinom : « Il est écrit : ‘Qui peut se tenir devant Sa colère ? Et qui peut être debout devant l’intensité de Sa fureur ?’ Rav Zeira commenta, citant le verset des Proverbes : ‘La sangsue a deux filles qui crient : Donne, donne.’ Rabbi Elazar ajouta également : ‘Deux groupes d’anges se tiennent aux portes de Geihinom et crient : Donne, donne, apporte, apporte.' »
Nous avançâmes encore quelques pas. Nahmanson ouvrit la porte du couloir de la division administrative. Il siffla, signalant à l’un des gardes : « Emmenez ce citoyen », ordonna-t-il, lui remettant un papier, et dit : « Voici ses documents. Escortez-le jusqu’au bureau administratif et remettez ceci à l’officiel X. »
Il se tourna vers moi en riant : « Maintenant, vous allez commencer à comprendre où vous vous trouvez. » Avant même d’avoir fini sa phrase, il se hâta de descendre et de courir après Lulav, qui était déjà parti. Ils étaient évidemment pressés d’accomplir des tâches importantes. Apparemment, leur travail de nuit n’était pas encore terminé.
Le garde me conduisit et me montra du doigt que je devais marcher le long du couloir jusqu’à la porte grande ouverte. Il me dit que l’on me remettrait ensuite un questionnaire par l’un des secrétaires et que je devrais répondre à toutes les questions par écrit.
Ce couloir était une longue pièce, de plus de 45 mètres de long et 5 mètres de large. De chaque côté, il y avait de nombreuses portes de bureaux fermées, et tous les 30 pieds environ, une petite bougie brûlait suspendue au plafond. Le long de la pièce se trouvaient dix ou douze gardes armés, chacun portant une pique cosaque dans son dos, une épée polie dans sa main gauche et un fusil dans sa main droite. Ils se tenaient comme des piliers de marbre, immobiles, mais leurs yeux surveillaient attentivement toute la zone.
La scène épouvantable et bizarre effrayait inévitablement toute personne normale, qui ne pouvait commencer à comprendre la raison de cette démonstration élaborée d’armes et les cibles visées par ces instruments de destruction. En effet, où pouvait-on trouver des personnes assez insensibles et corrompues pour être capables de manier de telles armes ? Est-ce qu’une personne pouvait être un animal sauvage au point que de telles choses devaient être utilisées pour le dompter ?
Le silence ambiant, l’obscurité, la noirceur des murs, les petites bougies, les soldats figés et malveillants avec leurs imposantes figures puissantes, leur taille, la largeur de leurs épaules, le contour dur de leurs traits, leurs uniformes d’un rouge et noir cru, l’exhibition excessive des armes – piques, épées, fusils – tout se fondait en une seule image composite qui terrifiait l’œil de celui qui regardait et faisait frissonner le cœur.
À travers les deux rangées de soldats dans l’obscurité effrayante et dans un silence semblable à la mort, je marchai jusqu’au bout du couloir. Dans mon esprit, la question surgit : « Où vais-je et dans quel but ? Que l’on attend de moi et comment tout cela va-t-il se terminer ? » Comme en dialogue interne avec mon âme, je répondis clairement, excluant tout doute : « Je vais bientôt arriver à la porte ouverte, exactement comme le garde me l’a dit. Ne m’a-t-il pas donné des instructions claires selon lesquelles je devais répondre par écrit au questionnaire ?
« Et ensuite ? Plus tard, sans aucun doute, la promesse de Nahmanson sera tenue, selon laquelle je serai conduit à l’endroit où l’on parle volontairement ou non. » J’avançai lentement et pensai :
Traité Geihinom – Première section.
Que ce soit involontairement ou délibérément, je ne le sais pas, mais apparemment en raison de ma réflexion intérieure intense ou de la confusion agitée de mes pensées, je me suis tourné vers la droite. En approchant de la porte ouverte, je remarquai un autre couloir s’étendant vers la droite. Il semble que sans y réfléchir, j’avais tourné dans cette direction.
Le couloir était exactement aussi long que celui que je venais de traverser. Mais mis à part cela, il y avait un contraste frappant : ici, les murs étaient recouverts de plâtre et il y avait de nombreuses fenêtres. Il n’y avait pas de gardes armés, et de longs bancs s’étendaient le long de toute la longueur de la pièce. Dans cette zone, il y avait aussi de nombreuses portes, mais elles étaient blanches, avec des numéros écrits dessus et des panneaux imprimés avec des mots fins et acérés. Je n’y prêtais cependant pas attention, car j’étais très secoué par le contraste incroyable entre le premier couloir, grossier et sombre, avec sa sécurité intense, et l’environnement actuel, si normal et civilisé. D’une manière ou d’une autre, sous l’influence de ces nouveaux environnements, je marchais avec des pas plus longs et plus confiants, et personne ne me défiait ou ne me dirigeait. En avançant, je réalisai que je m’étais trompé dans mes mouvements, car on m’avait demandé d’aller jusqu’à la porte ouverte à tous les prisonniers. Comment avais-je pu me retrouver là ? Est-ce que cela aggraverait ma prétendue violation de la loi ? Peut-être maintenant m’accuseraient-ils d’avoir pénétré dans une zone interdite aux prisonniers, leur permettant ainsi de porter des accusations plus graves et plus dangereuses : que je cherchais à découvrir les détails du fonctionnement de la prison de Spalerno.
Pourtant, je ne me précipitai pas pour retourner en arrière. Si j’en avais été conscient à l’origine, je ne me serais pas aventuré dans cette direction. Mais puisque j’étais déjà là, j’avais déjà franchi la ligne, même sans intention consciente. Et en effet, c’est ainsi que se manifeste la Providence divine. Mes actions étaient-elles moins significatives que celles d’une paille balayée par le vent ou d’une feuille tourbillonnante emportée ? Le Rabbi Israël Baal Shem Tov avait enseigné que même ces incidents en apparence mineurs étaient tous dus à l’exaltée Providence de D.ieu.
Je remarquai un banc à quelques pas de là, m’en approchai et m’assis pour me reposer un instant. Je me souvins soudain que je n’avais pas mon sac. Je fus surpris de mon oubli – où l’aurais-je perdu ? Je me concentrai et me rappelai l’avoir égaré lorsque j’ai été séparé du deuxième groupe d’escorte, des « anges de Geihinom », à savoir Nahmanson et Lulav, et transféré au garde qui m’avait conduit dans le sombre couloir. Apparemment, j’étais tellement préoccupé et absorbé que j’en avais oublié mon sac.
Comme moi, pensai-je, mon sac est également ici, dans cette section. Quelles que soient les circonstances, personne ne le volerait. Si Lulav l’avait emmené au quartier général administratif, il y serait certainement. S’il l’avait confié à un garde du sombre couloir, il y serait. En tout cas, il était certainement en sécurité. À ce moment-là, je devais profiter de ces précieux instants pour me préparer à la « salle ouverte à tous les prisonniers ».
« Que se passe-t-il en ce moment même dans ma maison ? »
Cette pensée me possédait : Conscient des différentes personnalités de ma famille, je pouvais imaginer leurs réactions et leur comportement, ainsi que la scène globale. Je visualisais les sanglots de ma mère, le visage blanc et anxieux et l’angoisse profonde de ma femme et son mutisme choqué, les cœurs brisés et la confusion de mes filles impuissantes, l’appréhension et l’inquiétude de mon gendre. Je pensais aussi à mon futur gendre, le Rav Menachem Schneerson, qui était allé chez mon secrétaire, M. Lieberman. J’espérais de tout mon cœur qu’il n’était pas également pris dans ce filet d’intrigue. Et que faisaient tous mes chers amis et disciples Hassidiques en ce moment même ?
Mes yeux se remplissaient de larmes brûlantes. J’étais profondément agité et tout mon corps tremblait. D.ieu nous en préserve, était-il possible que les manuscrits et les écrits Hassidiques sacrés soient également pris ? Je réalisai alors qu’ils cherchaient à se venger de moi. Les paroles en colère de Nahmanson, sa conversation avec Lulav, indiquaient clairement que j’avais affaire à des personnes animées par la vengeance, qui tissaient des mensonges, improvisaient des accusations dangereuses contre moi. Qui sait s’ils n’avaient pas touché à l’essence même de mon œil, les manuscrits et les écrits Hassidiques sacrés. Et si, D.ieu nous en préserve, cela s’était réellement produit, quelle situation terrible ce serait. Quelle catastrophe incroyable si ces manuscrits sacrés étaient également emportés et emprisonnés !
Je ressentis le besoin de calmer cette montée de pensées. Comme un éclair de lumière, il brilla dans mon esprit : « Et qu’en est-il de D.ieu ? Qui a fait tout cela ? Qui a engendré toute cette séquence d’événements ? Tout a sa source en D.ieu. Certes, je suis un fils, un mari, un père, un beau-père, quelqu’un qui aime et est aimé. Ils dépendent tous de moi, mais moi et eux dépendons à notre tour de D.ieu, qui a parlé et créé le monde. J’ai fait tout ce dont je suis capable, et D.ieu agira selon Sa volonté, qu’Il soit béni. » À ce moment-là, je me suis élevé au-dessus de la boue et des contraintes de ma situation, et je suis monté à des hauteurs spirituelles transcendantales, avec des pensées au-delà des limites de l’existence physique finie. J’étais soutenu par une foi pure et une confiance absolue en le D.ieu vivant, sûr du mérite de mes saints ancêtres…