5 Av : Une Si’ha du Rabbi sur le Arizal

5 Av : Une Si’ha du Rabbi sur le Arizal

Lors des obsèques du Ramak (Rabbi Moché Kordovero), le Arizal lui rendit un hommage qui fut retranscrit par différents maîtres et notamment Rabbi Yehonatan Aybéchitz, le ‘Hida et le Chlah Hakadoch.

En 1981 Chabbat Paracha Matot le Rabbi prononça un discours durant lequel il commenta cet hommage rendu par le Arizal. Ce discours fut corrigé par le Rabbi en 1983 (Likoutei Si’hot Vol 24 page 132) ; en voici quelques extraits :

 

L’hommage rendu par le Arizal est partie intégrante de la Torah orale, laquelle est un enseignement pour chacun d’entre nous. Même celui qui n’a pas atteint le niveau spirituel du Arizal et du Ramak peut en tirer une leçon dans le service Divin.

Voici les paroles que prononça le Arizal (relaté dans le Yéarot Hadevach de Rabbi Yehonatan Aybéchitz) : «Quand un homme fautif sera coupable de la peine capitale». Ce verset peut se traduire différemment : quand on ne peut pas condamner un homme (‘Hèt qui signifie la faute a également pour sens le manque) à la mort, car il n’a point de fautes, «et que tu l’auras attaché au gibet» – c’est-à dire qu’il mourra à cause du pêché de l’arbre de la connaissance avec Adam et Eve. La mort fut alors décrétée par D.ieu de Son initiative et selon la raison pour laquelle Il créa le monde.

Selon le Rabbi, l’enseignement du Arizal reprend celui de nos Sages (traité Chabbat 52b, Baba Batra 17a) : «quatre personnes sont décédées à cause du serpent ». Ces quatre personnes n’ont pas commis de pêchés et ne sont mortes qu’à cause du serpent et la faute de l’arbre de la connaissance (qui se déroula par le conseil du serpent) : alors «la mort fut décrété sur tous les descendants d’Adam Harichone ». Il en est de même pour Rabbi Moché Kordovero dont la mort fut rendue possible uniquement à cause de l’arbre de la connaissance.

Il faut distinguer les deux expressions :

  1. «le conseil du serpent»
  2.  «l’arbre de la connaissance».

«Le conseil du serpent» est une incitation à commettre la faute.

«L’arbre de la connaissance » est un arbre dans lequel il n’y point de manquement. Bien au contraire, selon le sens littéral du verset – comme l’explique Rachi, il s’agit du figuier qui est une des espèces par lesquelles la terre d’Israël est louée ; quant à l’arbre lui-même, il permet d’atteindre la sagesse (sauf si on le consomme avant l’heure).

Cela signifie que « le conseil du serpent » tel que la Guémara (la partie révélé de la Torah) le relate, traite de la mort concrète.

Par contre la mort qui survient par « l’arbre de la connaissance », tel que le Arizal l’enseigna à propos du Ramak, est différente. Ces deux sommités eurent tous deux un rôle majeur dans le développement des secrets de la Torah.

En effet, selon les explications profondes de la Torah, il s’agit ici de l’épreuve de l’arbre de la connaissance devant laquelle D.ieu place l’homme, de Son initiative et pour qu’il accomplisse sa mission, c’est-à-dire le but pour lequel D.ieu créa le monde.

Bien que nous puissions nous demander : « Qui sommes-nous pour prétendre être en mesure d’évaluer les niveaux sublimes de Rabbi Moché Kordovero et du Arizal ? », malgré tout, chacun est capable d’en comprendre et d’en saisir ne serait-ce qu’« un petit bout ».

Le pêché originel n’a pas entaché l’essence de l’âme !

Le Rabbi tire de cela un enseignement extraordinaire : « Par le conseil du serpent » : lorsqu’un homme ne possède pas de défaut hormis le fait qu’il ne s’est pas encore entièrement défait de la « souillure du serpent ». Cette poussière ne peut en réalité salir que le niveau inférieur de l’âme, relatif à l’homme et à ses capacités externes, dans lesquelles la perfection n’est possible que chez certains individus particuliers.

Par contre : « La faute qui porte préjudice pour la peine capitale… (en réalité) il est impossible de rendre l’homme coupable », puisque la faute ne peut atteindre les profondeurs de l’âme du Juif. En chacun – peu importe son niveau et sa situation – l’âme ne saurait être atteinte par aucune souillure. Ce phénomène se traduit même dans le domaine de la Halakha en ce qui concerne la volonté de l’homme.

De plus, le Rabbi ajoute : « Le conseil du serpent » a pu entraîner chez le Juste un certain manque, qui cause par la suite la mort. Celle-ci n’est en aucun cas la conséquence des actes du Tsadik mais uniquement le résultat de la faute du serpent.

Certes, cette tache atteint la partie inférieure du Juif mais certainement pas son intégrité. C’est la raison pour laquelle, lorsque l’âme rayonne en lui et l’éclaire totalement, il ne connaît pas le conseil du serpent.

C’est en cela que consiste l’enseignement du Arizal : « Tu le feras dépendre de l’arbre » signifie que la mort survient seulement par la volonté du Tout-Puissant (par l’arbre de la connaissance).

À présent, la notion de la mort prend une toute autre dimension chez le Tsadik. Lorsqu’elle est causée par le serpent, elle n’est pas positive. Par contre, lorsqu’elle survient uniquement par la volonté Divine, elle apporte au Tsadik une élévation incomparable par rapport à son propre niveau.

Tout ceci est en lien avec Rabbi Moché Kordovero et le Arizal qui ont révélé les profondeurs de la Torah, lesquelles sont étroitement liées aux tréfonds de l’âme, nettement supérieurs au conseil du serpent, puisqu’il est bien connu que la partie ésotérique de la Torah représente l’arbre de vie, supérieur à l’arbre de la connaissance. Le Arizal a ainsi tranché pour lui-même.

Edition : Meïr lubecki – Beth Habad Paris 3eme
Traduction : Feiga Lubecki Adaptation : Levi Benech

5 Av : Hilloula du Arizal, Rabbi Its’hak Ashkenazi Louria  (1534-1572)

5 Av : Hilloula du Arizal, Rabbi Its’hak Ashkenazi Louria (1534-1572)

Il n’a presque rien écrit de sa main, et pourtant nul n’a marqué la pensée juive avec autant de force. En moins de trois années passées à Safed, Rabbi Its’hak Louria, le saint Ari, a donné à la Kabbale un langage nouveau qui irrigue jusqu’à aujourd’hui l’étude de la ‘Hassidout. Retour sur la vie brève et fulgurante d’un maître que ses contemporains vénéraient comme un saint.

 

 

 

On le connaît sous le nom de Ari, acrostiche de « Elohi (le divin) Rabbi Its’hak » ou « Achkenazi Rabbi Its’hak ». Mais Ari signifie aussi « lion » en hébreu, d’où les appellations Ari zal (Ari, que sa mémoire soit une bénédiction) et Ari haKadoch (le saint Ari). Considéré comme le penseur le plus profond du mysticisme juif et le fondateur de l’école kabbalistique de Safed, il fut même identifié par certains Sages au Machia’h ben Yossef.

De Jérusalem à l’Égypte, l’enfance d’un prodige

Rabbi Its’hak Louria naît à Jérusalem en 5294 (1534), d’un père achkénaze venu d’Europe centrale, Rabbi Chlomo, et d’une mère séfarade. Son père s’éteint alors qu’il n’a que huit ans, et sa mère l’emmène en Égypte, auprès de son oncle Mordekhaï Frances, riche négociant du Caire, qui prend en charge son éducation. Le jeune Its’hak étudie d’abord sous la direction du Grand Rabbin d’Égypte, Rabbi David ben Zimra, connu sous l’acronyme de Radbaz, puis de Rabbi Betsalel Achkenazi, auteur de la Chita Mekoubetset. Il s’y révèle un élève exceptionnel, maîtrisant le Talmud très jeune, et subvient à ses besoins par le commerce. À quinze ans, il épouse la fille de son oncle et, à l’abri du besoin, peut se consacrer pleinement à l’étude.

Sept années de solitude au bord du Nil

L’âme profonde et introspective du jeune homme ne se satisfait pas de la seule Halakha. Vers l’âge de vingt-deux ans, il se plonge dans le Zohar, l’ouvrage central de la Kabbale que l’imprimerie vient tout juste de diffuser, et choisit la voie de la retraite. Durant près de sept années, il se retire dans une demeure isolée au bord du Nil, se vouant tout entier à la méditation, au jeûne et à la prière, ne rejoignant sa famille que pour le Chabbat. Même alors, il ne prononçait que le strict nécessaire, et uniquement en hébreu. La tradition rapporte qu’au cours de cette solitude, il reçut la révélation du prophète Eliyahou et pénétra les secrets les plus cachés de la Torah.

L’ascension à Safed et la rencontre avec le Ramak

En 5330 (1570), répondant à un appel intérieur, il monte en Terre sainte. Après un bref séjour à Jérusalem, où sa nouvelle approche rencontre peu d’écho, il s’établit à Safed, devenue le grand foyer de la Kabbale sous l’impulsion de Rabbi Moché Cordovero, le Ramak. Le Ari étudie quelque temps auprès de lui, mais lorsque le Ramak s’éteint, le 23 Tamouz 5330 (1570), la communauté des mystiques de Safed, privée de son maître, se tourne vers le jeune arrivant, qui prend bientôt sa place. Non loin de là repose Rabbi Chimon bar Yo’haï, l’auteur du Zohar, auquel le Ari se sentait lié d’une proximité toute particulière.

Deux cercles de disciples

Autour du Ari se forment rapidement deux cercles. Aux novices, il enseigne les rudiments de la Kabbale ; à un cercle plus restreint d’initiés, il confie ses doctrines secrètes et les intentions profondes de la prière. Le plus illustre de ces initiés est Rabbi ‘Haïm Vital, dont le maître disait que son âme n’avait pas été souillée par la faute d’Adam. Ensemble, guidés selon la tradition par le prophète Eliyahou, ils se recueillaient sur les tombes oubliées des Sages d’autrefois.

La vie sainte à Safed

Le Ari organisa la vie de ses disciples, qui s’établirent dans un quartier retiré de la ville. Le vendredi soir, à l’entrée du Chabbat, il conduisait des processions dans les champs voisins pour y accueillir la reine du Chabbat, puis exposait à ses disciples les développements de sa doctrine. Vêtu de blanc, il revêtait un habit à quatre pans évoquant les quatre lettres du Nom divin. Ses disciples lui prêtaient de nombreux miracles et le vénéraient comme un saint : l’épithète elohi, « divin », qui entre dans son surnom, n’est en réalité attribuée qu’à lui seul dans toute la tradition juive.

Une doctrine née de l’exil et de la souffrance

La pensée du Ari est profondément marquée par les épreuves de son temps. La communauté juive, traumatisée par l’expulsion d’Espagne et les persécutions de l’Inquisition, cherche un sens à ses souffrances. À cette attente, le Ari répond par une vision cohérente et bouleversante : la mort physique n’est qu’une étape, et l’existence de chacun poursuit un but précis. Les fautes des hommes, enseigne-t-il, retardent la venue du Machia’h, tandis qu’un travail de purification peut la hâter, de sorte que le destin du peuple d’Israël se joue dans une œuvre de réparation. Sa doctrine entrevoit ainsi la fin des souffrances d’Israël, ce qui explique le succès foudroyant de ses thèses et la vitesse à laquelle elles se répandirent.

Les trois piliers de la pensée lourianique

Trois concepts majeurs structurent sa doctrine. Le Tsimtsoum, ou contraction : D.ieu se retire d’une part du monde pour laisser place à un vide, où un rayon de lumière viendra alimenter dix réceptacles, les Sefirot, sources de toute vie et de toute création. La Chevirat haKelim, ou brisure des vases : à cette création parfaite fut ajouté un rayon appelé « homme primordial », que les réceptacles de la lumière divine, trop intense, ne purent contenir ; ils se brisèrent alors, libérant des étincelles dispersées à travers le monde. Enfin le Tikoun, la réparation : il revient à l’homme de faire le tri en lui-même, de rassembler ces étincelles et de restaurer l’harmonie brisée. Chaque commandement de la Torah devient ainsi un acte de réparation cosmique, conférant à la moindre Mitsva une portée insoupçonnée.

Une œuvre transmise par ses disciples

Le Ari lui-même n’a pratiquement rien écrit, hormis quelques poèmes en araméen. Toute sa doctrine nous est parvenue par la plume de ses disciples, au premier rang desquels Rabbi ‘Haïm Vital, qui consigna et ordonna l’enseignement de son maître, ainsi que Rabbi Yossef Ibn Taboul. De ces notes naquirent les grands recueils de la Kabbale lourianique, au premier chef l’Etz ‘Haïm (l’Arbre de Vie) et les Chemonah Chéarim (les Huit Portes), parmi lesquelles le Cha’ar haGilgoulim, consacré à la transmigration des âmes. Longtemps, ces manuscrits circulèrent sous le sceau du secret, chaque disciple s’engageant à n’en laisser sortir aucune copie, avant que l’œuvre ne se répande dans toute la diaspora, du Moyen-Orient à l’Europe.

Les chants du Chabbat

Parmi les rares textes issus directement du Ari figurent les hymnes qu’il composa pour la table du Chabbat, et où son nom se devine en acrostiche. Azamer Bichva’hin accompagne le repas du vendredi soir, Asader Lisouata celui du jour, et Bnei Heikhala la troisième réunion, la Seouda Chlichit. Chantés jusque dans les foyers Loubavitch, ces piyoutim perpétuent, semaine après semaine, la présence du maître de Safed.

Du Ari au Baal Chem Tov, les racines de la ‘Hassidout

L’influence du Ari déborde largement le cercle des kabbalistes. Deux siècles plus tard, le Baal Chem Tov fonde le mouvement ‘hassidique en s’appuyant précisément sur la Kabbale lourianique, dont il rend les trésors accessibles au Juif le plus simple, à travers l’amour de D.ieu, l’amour du prochain et la ferveur de la prière. La ‘Hassidout enseigne d’ailleurs que la voie du Ari, celle du monde du Tikoun, représente le degré ultime de la vérité kabbalistique, là où les maîtres qui l’ont précédé, tel le Ramak, s’en tenaient encore aux mondes antérieurs. À Safed, la proximité des tombes du Ari et de Rabbi Yossef Karo, auteur du Choul’han Aroukh, symbolise cette union parfaite entre la Torah révélée et sa dimension cachée.

Le Ari s’éteignit à Safed le 5 du mois de Mena’hem Av 5332 (1572), à trente-huit ans à peine, emporté par une épidémie, et fut inhumé dans l’ancien cimetière de la ville, où sa tombe demeure aujourd’hui encore un lieu de pèlerinage. Ainsi, quatre siècles et demi après sa disparition, la lumière du lion de Safed continue d’éclairer l’étude et la prière du peuple juif.

5 Av : Yortsaït du Rav Binyamin Gorodetsky

5 Av : Yortsaït du Rav Binyamin Gorodetsky

 

À l’occasion du Yortsaït de Rav Binyamin Gorodetsky, fondé de pouvoir du Rabbi pour l’Europe, Israël et l’Afrique du Nord, le Bureau Loubavitch Européen présente un article inédit. Publié dans The Jewish Forum en décembre 1953, ce reportage rappelle son action désintéressée au service du judaïsme d’après-guerre. Il salue le dévouement et l’efficacité d’un homme qui, loin des projecteurs, replanta les graines de l’éducation juive de Paris jusqu’au Maroc.

 

 

 

Par Charles Raddock

 

Un projet social sans équivalent

C’est une initiative pratiquement unique dans l’histoire juive. Un groupe étrange d’âmes humbles et dévouées, celles que j’ai découvertes à l’étranger, un groupe calme et discret de missionnaires juifs, est engagé sans fanfare dans un projet social singulier et de portée mondiale, avec Paris pour centre d’activités. Ce projet s’étend en longueur et en largeur, de la France à l’Espagne, de l’Afrique du Nord à l’Australie.

C’est absolument sans précédent, à l’exception peut-être de ces premières missions que menaient, en dehors de leurs heures d’étude si l’on peut dire, les disciples de Rabbi Israël Baal Chem Tov il y a près de trois siècles, et en particulier le courageux Rabbi Chnéour Zalman de Liadi, fondateur du mouvement Habad-Loubavitch.

L’écho d’une épopée vieille de trois siècles

À cette époque, nous raconte l’histoire juive, l’infatigable apôtre de Liadi interrompit ses travaux d’érudition, quitta soudain sa tour d’ivoire pour sillonner les steppes de Russie et rejoindre des centaines de réfugiés venus de la terrible Pologne. Il leur donna vêtements et logement, éduqua leurs enfants et alluma la flamme brillante du ‘Hassidisme dans leurs cœurs troublés. Cette scène, telle que j’en ai été témoin à l’étranger, se rejoue aujourd’hui à Paris, Madrid, Barcelone, Casablanca et Melbourne, cette fois par les partisans du successeur du Rabbi de Liadi, sept générations plus tard. Leurs succès sont si extraordinaires qu’à mon retour en Amérique, j’ai été stupéfait de n’en trouver aucune mention dans la presse juive.

Une œuvre méconnue à l’œuvre depuis 1946

Presque inconnus du public juif américain, ces missionnaires volontaires accomplissent leur travail social sacré depuis 1946, comme je devais le découvrir plus tard. Lorsque j’ai visité leur petit bureau qui ne paie pas de mine à Paris, que j’ai grimpé les escaliers mal éclairés du quartier juif, quand je les ai entendus évoquer calmement leurs futures conquêtes géographiques, mon imagination s’est éveillée. Ils accomplissent tant avec si peu de moyens. Je me suis demandé : imaginez ce que ces travailleurs sociaux si dévoués pourraient réaliser s’ils disposaient de toutes les facilités dont regorgent les agences américaines.

Des entreprises humanitaires de cette nature ne sont pas nouvelles dans la vie juive, surtout depuis le début de la catastrophe européenne qui a submergé notre peuple. Ce qui rend pourtant leur dévouement unique, c’est le but éducatif qui guide leur mission sociale.

Une mission tournée vers les siens

Comme on le sait, les Juifs n’ont jamais cherché à faire du prosélytisme parmi les non-Juifs. De fait, nous avons toujours découragé les candidats non juifs désireux d’entrer dans l’Alliance d’Abraham. Contrairement aux Chrétiens ou aux Mahométans du Moyen Âge, nous n’avons jamais imposé nos convictions religieuses aux masses, et nous n’avons certainement jamais tenté, même aux époques où nous jouissions de l’autorité ou de la liberté de mouvement, de convaincre des incroyants d’adopter le judaïsme, de gré ou par le truchement de missionnaires. Cette interdiction, bien sûr, ne s’est jamais appliquée à notre propre peuple lorsqu’il se dispersait au fil des siècles cruels. Nous avons toujours tenu pour une responsabilité individuelle et collective le fait de ramener au bercail les brebis égarées. Aucune loi de notre religion n’interdit les activités missionnaires parmi les nôtres.

Un zèle à la mesure de notre époque

Nul ne peut nier que s’il a jamais existé une période de notre histoire ayant eu besoin d’un zèle missionnaire à l’échelle mondiale, c’est bien la nôtre. Notre peuple s’est éloigné du droit chemin comme jamais auparavant, car le judaïsme est devenu le pantin inarticulé, victime de la mauvaise interprétation, de la distorsion et du commercialisme. Le judaïsme de bon sens est pratiquement absent, sinon éteint, parmi des Juifs de bonne foi, mal guidés et innocents. L’enseignement que nous avons tenté de transmettre de loin en loin est demeuré, semble-t-il, infructueux. Nous avons apparemment élevé aux États-Unis une génération d’intellectuels qui tiennent un roman de Cholom Alé’hem, de Péretz ou de Mendele Mo’her Sforim pour l’œuvre par excellence du judaïsme ; ou bien des « Histoires de la Bible » rédigées par un non-Juif pour la quintessence de la « culture juive » ; ou encore les considérations pseudo-christiques de Martin Buber pour « la philosophie juive ». Telles étaient mes réflexions en observant à l’œuvre ces volontaires alertes et bénévoles, de l’Europe jusqu’au Maroc.

De Brunoy à Marrakech, une moisson de réussites

Leur esprit spontané de dévouement est contagieux. Leurs succès sont indéniables à l’échelle mondiale, et leurs initiatives vont d’un programme européen à un projet nord-africain, d’une académie talmudique à Brunoy à une école agricole en Catalogne, d’un centre éducatif pour les enfants de tisseurs de tapis juifs à Marrakech à une école juive élémentaire pour filles sur la Rive gauche de Paris. Plus remarquables encore sont les réalisations des partisans du mouvement Habad-Loubavitch auprès des jeunes universitaires de la Sorbonne, de l’Université de Madrid, de celle de Barcelone, de l’Université de Kairouan de Fès et d’ailleurs.

Sous la direction de Rav Gorodetsky

Sous la direction de Rav Binyamin Gorodetsky, directeur Habad de ce programme européen et africain, le judaïsme a repris un nouveau pari sur l’avenir dans ces régions du monde jusque-là négligées. S’il existe aujourd’hui la moindre trace de judaïsme créatif en France, on peut l’attribuer à l’activité, loin des projecteurs, du Rav à la barbe rousse, Rav Gorodetsky, guidé par Rabbi Mena’hem M. Schneersohn, le Rabbi de Loubavitch. Comme me l’a précisé le Dr Nissan Mindel, éditeur des publications anglaises du mouvement Loubavitch, ce programme international fut lancé à la fin de la Seconde Guerre mondiale par le regretté Rabbi Yossef-Its’hak, prédécesseur de l’actuel chef spirituel du mouvement Habad, déjà devenu une légende de son vivant.

La question des moyens

Lorsque j’ai posé des questions à propos de l’argent, Rav Gorodetsky et le Dr Mindel m’ont appris que le travail spirituel et humanitaire des travailleurs sociaux de Habad aurait été pratiquement impossible sans l’aide accordée à Loubavitch par l’American Joint Distribution Committee. Des amis en poste au siège européen de l’AJDC à Paris me l’ont confirmé. L’aide de ce comité va des abris pour les indigents jusqu’à des subsides qui, sans couvrir apparemment l’ensemble du budget de Habad, permettent néanmoins aux volontaires de poursuivre leur œuvre sociale. Voilà pour le côté pratique. Qu’en est-il de la méthode et de la philosophie qui la sous-tend ?

La méthode d’un pionnier

J’étais naturellement curieux de savoir comment Rav Gorodetsky et ses partisans s’y prennent pour établir une tête de pont dans des terrains jusque-là impénétrables, en particulier chez les Juifs sefarad, qui ont toujours regardé les Israélites achkénaz avec méfiance. « Très simple », m’a-t-il répondu avec l’humilité propre aux Loubavitch. Il jette son dévolu sur une ville, sans publicité préalable bien entendu, loue une chambre dans un hôtel de deuxième ou de troisième classe, son budget lui interdisant le premier rang, et ses bagages suivent. Ces bagages consistent en un chargement généreux de médicaments, de livres de prières, de Téfilines, d’Arba Kanfot (Talétim) et d’autres objets de culte ou de soins. Il les distribue gratuitement aux nécessiteux.

De là commence une série de visites exploratoires dans les foyers juifs, avec la coopération du Rav local ou du représentant de l’Alliance israélite, l’équivalent français du Joint. Sceptique au début, l’Alliance comprend vite que ce « missionnaire » ne représente aucun groupe politique et se rallie peu à peu à l’initiative de ce ‘Hassid courageux et entreprenant. Ainsi s’établit progressivement un ‘héder, puis une cuisine cachère gratuite et une clinique en kit. Les parents, souvent d’humbles artisans juifs, apprennent à accorder leur confiance à cet étrange visiteur du monde Habad-Loubavitch, qui ne leur demande rien sinon d’accepter le peu de biens matériels qu’il a à offrir. C’est ainsi qu’il agit presque partout, de la baie de Biscaye jusqu’à l’Afrique du Nord. C’est ainsi qu’il a agi en Espagne il y a deux ans, quand le Généralissime Franco décida pour la première fois d’autoriser l’exercice public du culte juif. D’autres ont depuis prétendu que la situation avait évolué grâce à leurs propres efforts ; j’ai pourtant de bonnes raisons de savoir que c’est Habad-Loubavitch, par l’entremise de Rav Gorodetsky, qui a rouvert l’Espagne au judaïsme traditionnel après tant de siècles. J’en veux pour preuve ce que j’ai moi-même constaté il y a deux ans, lors d’une escale à Barcelone sur la route d’Israël.

Les safaris spirituels d’un homme seul

Si de tels safaris spirituels vous semblent romantiques, essayez de vous imaginer à quatre mille kilomètres de chez vous, à Madrid ou à Alger, marchant dans les rues assommées par le soleil d’un après-midi subtropical, tandis que des tisseurs de laine musulmans vous observent d’un côté de la rue en se demandant si vous êtes un « sioniste », et que des tanneurs juifs sefarad vous jaugent d’un air soupçonneux de l’autre. Notez que Rav Gorodetsky revient de loin, ayant déjà accompli des tâches bien plus rudes, année après année, depuis 1946, lorsque le précédent Rabbi de Loubavitch, de mémoire bénie, le désigna comme pionnier de cette grande mission de renaissance spirituelle en des lieux reculés, si loin de toute civilisation juive. J’ajouterai que Rav Gorodetsky, tel le « Juif errant » proverbial, ne voit sa famille qu’une fois l’an, sa femme et ses enfants vivant à New York dans des conditions modestes.

Je pourrais rapporter encore quelques épisodes dramatiques qu’il m’a décrits ; ce sera peut-être pour plus tard. Sans jamais se mettre en avant, ce pionnier voyageur attribue tout le mérite à son maître, l’actuel Rabbi de Loubavitch, qui valide chaque activité future et fixe les itinéraires et les stratégies de tous les projets, sur les territoires européens comme sefarad.

La philosophie du Rabbi

Le Rabbi de Loubavitch mériterait, bien sûr, un article à lui seul. Pour l’heure, je me contente de rapporter ce qu’il m’a confié quant à la philosophie qui inspire les programmes sociaux de Habad. C’est un homme remarquable, extraordinairement organisé au sens le plus moderne du terme : diplômé de la Sorbonne, polyglotte, profondément versé dans les sciences physiques et la philosophie profane. Voici ce qu’il m’a dit, en anglais, et je le cite mot pour mot.

« L’essentiel de l’attitude et de la manière d’agir de Loubavitch n’est pas de se contenter d’une tactique de défense. Il ne faut pas attendre qu’une position juive soit attaquée pour voler à son secours. Telle a été l’attitude erronée du judaïsme orthodoxe américain, comme de certains Juifs européens. L’attitude juste consiste à employer des méthodes offensives et préventives, en diffusant le plus largement possible les idéaux de l’orthodoxie classique. La conséquence logique en est que nous ne pouvons nous contenter de nous occuper des nôtres et de notre cercle immédiat : la promotion d’un judaïsme véritablement orthodoxe doit toucher toutes les strates du peuple juif.

« De plus, poursuivit le Rabbi, il est empiriquement établi qu’en matière de Torah et de Mitsvot, tous les Juifs, si éloignés soient-ils, réagissent en général de façon positive. Tel sera davantage attiré par telle Mitsva ou telle idée, tel autre par une autre. Tout tient à la façon de présenter ou d’expliquer. Mais lorsque l’approche est juste, aucun Juif ne reste sans réaction, car aucun Juif n’est totalement vidé de toute trace de judaïsme. »

Après avoir développé sa théorie selon les lignes idéologiques de la philosophie Habad, le Rabbi reprit sur un ton plus léger : « Même quand un Juif ne réagit pas vraiment à ce traitement et que le succès n’est que partiel, chaque effort est amplement justifié. Cette doctrine a été formulée par le Baal Chem Tov, et souvent répétée par mon beau-père de mémoire bénie : une Nechama, une âme, descend ici-bas pour soixante-dix ou quatre-vingts ans, parfois dans le seul but de rendre un unique service à un Juif, dans le domaine matériel ou spirituel. »

Bâtir une nouvelle génération

En résumé, bien que Habad soit essentiellement un mouvement ‘hassidique, son programme social met l’accent sur le judaïsme dans son ensemble. Loubavitch ne s’aventure pas seulement pour faire du prosélytisme en sa propre faveur. Son intention est de présenter le judaïsme élémentaire à chacun, en particulier à ceux qui n’y ont jamais été initiés et qui ont été privés des formes les plus simples de la connaissance. Nul ne saurait contester le bien-fondé d’une telle approche, et il n’est pas besoin d’être ‘Hassid pour l’approuver sans réserve. Voilà pourquoi Loubavitch a conquis le cœur des illettrés comme celui des intellectuels, de Paris jusqu’au Maroc. Le mouvement n’a pas confiné sa mission historique à une élite. Là où d’autres dynasties ‘hassidiques hibernent dans un milieu hermétiquement clos, à l’abri de tout, comme le Rabbi de Satmar, Habad n’a jamais repoussé de nouveaux venus marqués par les idées et les mœurs modernes. Aucun Juif n’est étranger à Habad, si loin qu’il ait pu s’égarer. Même les Juifs sefarad de Meknès, de Barcelone ou de Zaviat-Sidi-Rahal, qui regardent les Juifs achkénaz avec suspicion, se trouvent en lien avec Loubavitch. Cela explique le succès de ses missionnaires, où qu’ils s’aventurent en territoire vierge, envoyés par le Rabbi de Loubavitch.

Il n’y a là aucun doute : Habad est en train de bâtir une nouvelle génération de Juifs, hommes et femmes, dynamiques, riches de savoir, inspirés par la Torah. Ils combleront le fossé entre l’Est et l’Ouest et, comme jamais peut-être, uniront sur le plan spirituel les restes dispersés d’Israël. Aussi, quand vous vous trouverez à l’étranger, quelque part entre la rivière Yerres dans la banlieue parisienne, les abords du Sahara ou la mélancolique Catalogne, et que vous apercevrez un Juif barbu se hâtant vers quelque mission mystérieuse, vous pourrez être certain qu’il s’agit d’un émissaire du Rabbi de Loubavitch, apportant du réconfort aux enfants éloignés d’Israël.

Une Ye’hidout filmée, document rare

Une vidéo très rare montre comment se déroulait une Ye’hidout avec Rav Binyamin Gorodetsky. Alors que ces entrevues se tenaient d’ordinaire dans le bureau du Rabbi, la caméra a saisi cet instant particulier dans la grande synagogue du 770. Après avoir reçu de nombreux visiteurs en Ye’hidout Klalit, l’entrevue générale, le Rabbi s’entretint avec Rav Gorodetsky durant quarante-cinq minutes. La conversation portait sur les très nombreuses tâches dont Rav Gorodetsky s’acquittait au nom du Rabbi. On y remarque des gestes des mains singuliers, rares, que l’on n’avait pas coutume de voir chez le Rabbi lorsqu’il s’exprimait en public.

La cicatrice qui cachait un trésor : le secret du Chabbat où l’on voit le Temple – Rav Mendel Raskin

La cicatrice qui cachait un trésor : le secret du Chabbat où l’on voit le Temple – Rav Mendel Raskin

 

À l’approche de Ticha BeAv, le Chabbat ‘Hazon nous invite à fermer les yeux du corps pour ouvrir ceux de l’âme. Selon l’enseignement de Rabbi Lévi Its’hak de Berditchev, chaque Juif contemple en ce Chabbat une vision du troisième Beth Hamikdach. Une histoire bouleversante, celle d’un jeune homme au visage défiguré que personne ne voulait épouser, illustre ce regard profond qui transforme une blessure en beauté.

 

 

 

Rav Mendel Raskin

 

 

Pourquoi couvre-t-on les yeux à l’allumage des bougies ?

Pourquoi, à la veille du Chabbat, lorsque les femmes et les jeunes filles allument les bougies, se couvrent-elles les yeux de leurs mains ? Elles récitent la Bra’ha les yeux voilés, puis, lorsqu’elles les rouvrent, elles découvrent la sainteté du Chabbat. Ce geste recèle une profondeur singulière : nous avons l’habitude de percevoir le monde avec nos yeux de chair, mais nos Sages nous enseignent inlassablement qu’il faut regarder plus profond. Il s’agit de lever les yeux vers le Ciel et de contempler la réalité au-delà des apparences.

Le Chabbat le plus élevé de l’année

Nous traversons actuellement la période de deuil sur la destruction du Beth Hamikdach, et nous entrons dans le Chabbat qui précède Ticha BeAv. En apparence, ce Chabbat devrait baigner dans une atmosphère de tristesse. Mais la ‘Hassidout nous enseigne exactement le contraire : les trois Chabbatot de la période de Bein Hametsarim comptent parmi les Chabbatot les plus élevés de toute l’année, et tout particulièrement celui qui précède le jour du jeûne.

C’est à propos de ce Chabbat que Rabbi Lévi Its’hak de Berditchev a livré sa célèbre parabole : en ce jour, D.ieu montre à chaque Juif le troisième Beth Hamikdach. Que signifie « voir » le troisième Temple ? Chacun de nous possède une Néchama, une âme qui est une parcelle de D.ieu Lui-même, et cette âme, elle, est capable de le contempler. Ce Chabbat ne porte d’ailleurs pas seulement le nom de la Haftara qu’on y lit : ‘Hazon signifie « vision ». C’est donc un Chabbat qu’il convient d’approfondir en étudiant les sujets du troisième Beth Hamikdach, avec le souhait ardent que le jour de Ticha BeAv ne soit plus un jour de jeûne, mais un jour de fête.

Le jeune homme que personne ne voulait épouser

Pour mieux saisir ce sujet, voici une histoire. Un Ba’hour de Yéchiva, connu comme un Ilouï, un esprit brillant qui réussissait remarquablement dans son étude, fréquentait une Yéchiva réputée de Jérusalem. Mais il portait sur son visage une blessure profonde : tout son visage était déformé, conséquence d’une grave blessure survenue dans sa jeunesse.

Lorsqu’il parvint à l’âge des Chidou’him, son visage devint un obstacle majeur. Il rencontra plusieurs jeunes filles, mais dès qu’elles remarquaient son apparence, le projet de mariage ne se concrétisait pas. De rencontre en rencontre, le cœur de ce Ba’hour se brisait davantage, jusqu’au jour où il décida d’abandonner : à quoi bon se rencontrer pour essuyer, encore une fois, une déception ?

On lui présenta alors une proposition exceptionnelle : une jeune fille au caractère remarquable, dotée de grandes qualités. Il répondit : « C’est dommage de perdre du temps et de se donner de la peine. Elle verra mon visage et, une fois de plus, elle dira non. » Mais sa famille insista tant qu’il finit par accepter une rencontre.

Une question très personnelle

Les deux jeunes gens se rencontrèrent, et l’entrevue se déroula à merveille. Vers la fin, le Ba’hour se préparait moralement à entendre, une fois encore, un refus. C’est alors que la jeune fille se tourna vers lui et demanda à voix basse : « Puis-je te poser une question très personnelle ? » Il l’y invita. « D’où te vient cette blessure au visage ? »

Il raconta : « C’est arrivé il y a quelques années. Je rentrais de la Yéchiva à la maison et je suis passé par un chemin bordé d’arbres, une sorte de forêt. J’ai entendu les cris d’une jeune fille : elle était attaquée par un individu qui voulait lui faire du mal. Je n’ai pas beaucoup réfléchi. Je me suis approché de lui et je lui ai dit de partir immédiatement. L’homme a sorti un couteau et m’a lancé : « Va-t’en d’ici. » J’ai compris que si je partais, la vie de cette jeune fille serait en danger. J’ai décidé de me battre de toutes mes forces pour la sauver. Au cours de cette lutte, il m’a entaillé le visage avec son couteau. Mais grâce à cela, la jeune fille a été sauvée. Voilà la blessure que je porte sur mon visage. »

« Cette jeune fille, c’était moi »

Le Ba’hour acheva son récit et remarqua que la jeune fille avait éclaté en sanglots. Inquiet, il tenta de la rassurer : « Ne pleure pas, tout est rentré dans l’ordre à présent. » La jeune fille essuya ses larmes, le regarda et, tremblante, murmura : « Tu ne comprends donc pas ? Cette jeune fille que tu as sauvée cette nuit-là, c’était moi. »

Elle poursuivit : « Jusqu’à présent, toutes les jeunes filles qui t’ont rencontré ont vu en toi une tache, quelque chose de déformé qui les dérangeait. Mais moi, quand je vois cette blessure sur ton visage, je vois la plus belle des choses. Je vois la grandeur d’une âme. Je vois le Messirout Néfech, le sacrifice d’une personne qui était prête à donner sa vie pour me sauver. »

Il va sans dire que ces deux jeunes gens se marièrent et bâtirent ensemble un foyer fidèle au sein du peuple d’Israël.

Fermer les yeux pour voir plus loin

Tel est le secret de la fermeture des yeux : voir plus profond. D.ieu nous donne la force et la puissance de fermer nos yeux physiques pour porter sur nous-mêmes et sur le monde le regard de notre âme, et percevoir ainsi le regard profond de notre Père qui est aux Cieux. Grâce à cette Emouna, nous pouvons, en ce Chabbat ‘Hazon, voir plus profond : le troisième Beth Hamikdach que D.ieu est prêt à nous donner. Il nous supplie et nous dit : « Mes enfants, Je suis prêt. Et vous, êtes-vous prêts ? »

 

La Vision du Troisième Temple : L’Illumination spirituelle du Chabbat Hazon – Rav Chmouel Rabinovitch

La Vision du Troisième Temple : L’Illumination spirituelle du Chabbat Hazon – Rav Chmouel Rabinovitch

 

Au cœur de la semaine la plus endeuillée de l’année juive surgit un paradoxe lumineux : le Chabbat Hazon dévoile à chaque âme la vision éblouissante du Beth Hamikdach éternel. Cette révélation transforme l’obscurité de l’exil en aurore de la rédemption, selon un principe divin immuable : chaque chute spirituelle porte en elle les germes d’une élévation supérieure. La sagesse hassidique révèle ainsi comment les ténèbres les plus profondes annoncent la lumière la plus éclatante.

 

 

Rav Chmouel Rabinovitch, Roch Kollel Tiferet Levi Itshak de Ramat Shlomo – Jérusalem
Adapté d’un Siha du Rabbi de Chabbat Hazon

 

L’Énigme du Rabbi de Berditchev

Le nom « Chabbat Hazon » évoque immédiatement la prophétie d’Isaïe, cette vision de désolation qui résonne en ces jours de deuil. Pourtant, le Rabbi de Berditchev dévoile une dimension cachée : derrière l’apparente simplicité de cette appellation se dissimule une vérité spirituelle saisissante. En ce Chabbat particulier, enseigne-t-il, le Créateur soulève le voile du temps et révèle à chaque Juif la splendeur du Troisième Beth Hamikdach.

Cette révélation défie l’entendement. Comment concevoir qu’au paroxysme des lamentations, à l’approche de Tichea BeAv, jaillisse la vision consolatrice par excellence ? La prophétie d’Isaïe elle-même ne dépeint-elle pas destructions et châtiments plutôt que renaissance et gloire ? Ce paradoxe apparent recèle en réalité la clé d’une compréhension révolutionnaire de l’histoire spirituelle.

L’Alchimie Divine de la Descente et de la Montée

L’énigme se résout par la révélation d’une loi fondamentale : « Il faut qu’il y ait une descente pour qu’il y ait une montée » (ירידה צורך עלייה). Cette vérité transcendante émane de l’essence même du Divin, bonté absolue qui ne peut concevoir d’imperfection gratuite.

Dans l’univers spirituel gouverné par D.ieu, toute chute apparente dissimule un dessein constructeur. Quand le Tout-Puissant permet une éclipse de lumière, c’est exclusivement pour préparer un rayonnement d’intensité supérieure. Plus encore : la descente ne constitue pas un simple préalable à l’élévation, elle en forme la substance même, la matière première transfigurée en apothéose spirituelle.

Cette dynamique trouve son illustration la plus quotidienne dans le secret du sommeil. Chaque nuit, l’âme remonte vers sa source céleste, s’abreuvant aux eaux vives de l’éternité pour renaître au matin, créature renouvelée. Au réveil, l’homme récite la bénédiction sur la Torah en employant le présent – « נותן התורה » (qui donne la Torah) – car chaque aurore constitue un nouveau Sinaï, un don inédit de la sagesse divine.

L’Énigme du Sommeil : Interruption Créatrice

Pourquoi l’Architecte suprême a-t-il conçu l’homme de sorte qu’il doive s’abandonner chaque nuit au sommeil ? D.ieu aurait pu créer un être perpétuellement éveillé, puisant sans relâche aux sources de la vitalité divine. Cette apparente limitation révèle en réalité une sagesse insondable.

L’homme fut créé pour transfigurer l’univers entier, élever la matière vers l’esprit, révéler la divinité cachée au cœur de la Création. Cette mission titanesque exige un renouvellement constant, une fraîcheur spirituelle qui ne peut naître que de l’interruption suivie de la renaissance. Sans cette pause nocturne régénératrice, le service divin se muerait en routine, perdant cette dimension de nouveauté qui constitue son essence même.

La Tanya enseigne que la différence entre celui qui sert D.ieu authentiquement et celui qui demeure dans la tiédeur réside précisément dans cet effort qui transcende l’habitude. Ce dépassement, fût-il infime, constitue déjà un prodige, car il brise les chaînes de la nature pour s’élancer vers l’infini divin.

La Torah Éternellement Nouvelle

Cette alchimie du renouvellement imprègne également l’étude quotidienne de la Torah. L’injonction « que ces paroles soient nouvelles à tes yeux » transcende la simple exhortation pour révéler une vérité métaphysique : la Torah ne vieillit jamais, car elle renaît perpétuellement dans l’âme de celui qui l’étudie.

Paradoxe sublime : la Torah fut donnée spécifiquement aux « Tahtonim », aux êtres d’en-bas, car c’est précisément par leurs questionnements et leurs efforts que surgit la véritable illumination. Le Talmud de Babylone, avec ses joutes dialectiques incessantes – « il affirme, il conteste » – illustre cette dynamique créatrice. C’est dans le creuset du doute et de sa résolution que se forge la compréhension authentique, plus éclatante que toute révélation imposée d’en-haut.

Chaque question sincère, chaque perplexité assumée devient ainsi un acte de création spirituelle, participant à l’œuvre divine de dévoilement perpétuel de la sagesse éternelle.

La Destruction : Genèse de la résurrection

Appliquée au secret du Chabbat Hazon, cette loi transfigure notre compréhension de l’histoire. La destruction du Beth Hamikdach ne constitue nullement la négation de sa reconstruction future – elle en forme l’acte inaugural, la première pierre de l’édifice éternel. L’interruption causée par la ruine permet l’émergence d’un renouveau dont la splendeur surpassera infiniment les gloires passées.

Le verset prophétique « Plus grande sera cette Maison dernière que la première » trouvait déjà son accomplissement dans le Second Temple. Nos Sages enseignent qu’il surpassa le Premier par sa durée et ses dimensions. Combien plus le Troisième Temple, après un exil d’une profondeur inouïe, révélera-t-il une grandeur proportionnelle à l’abîme de l’attente !

Cette vérité transforme radicalement notre perception des événements : ce que l’œil humain perçoit comme catastrophe se révèle, sous le regard de l’éternité, comme l’amorce nécessaire d’une résurrection sans précédent.

L’Abîme messianique : Deux millénaires de préparation

L’exil séparant le Premier Temple du Second s’étendit sur soixante-dix années. Celui qui nous sépare aujourd’hui du Troisième approche les deux millénaires – durée vertigineuse qui révèle, par son ampleur même, l’extraordinaire grandeur de la rédemption imminente. Car plus l’obscurité s’approfondit, plus éblouissante sera la lumière qui en jaillira.

Le verset énigmatique « Katit LaMaor » (broyé pour l’illumination) recèle une allusion saisissante. « Kat » évoque les 420 années du Second Temple, « Yod-Tet » les 410 années du Premier. Ensemble, ils forment « Katit », révélant que le broyement même des sanctuaires vise l’illumination ultime, celle du Temple éternel.

Cette perspective transfigure la souffrance historique : chaque larme versée au cours de ces siècles, chaque prière montée des ghettos et des camps, chaque étude clandestine de Torah contribue à l’édification invisible du sanctuaire futur. L’exil n’est plus errance, mais pèlerinage vers l’absolu.

La trilogie sacrée : Évolution spirituelle des Sanctuaires

Chaque Temple incarne une modalité unique de la relation divine. Le Premier rayonnait d’un éclat descendant – « מלמעלה למטה » – où la Présence divine se déversait d’en-haut dans une révélation éclatante. Le Second fonctionnait selon une dynamique ascendante – « מלמטה למעלה » – reposant davantage sur l’effort humain, l’élévation conquise par le service et l’étude.

Le Troisième Temple accomplira la synthèse ultime, mariant harmonieusement ces deux courants spirituels. L’inspiration divine et l’aspiration humaine s’y uniront dans une symphonie parfaite, créant un lien indissoluble entre le Ciel et la Terre. Cette fusion exige une préparation à la mesure de sa grandeur : d’où la nécessité d’un exil si profond, permettant l’accumulation des forces spirituelles nécessaires à cette révolution .

Ainsi se dévoile la sagesse cachée de l’histoire : chaque époque prépare la suivante, et l’apparente régression masque en réalité un bond qualitatif vers l’absolu divin.

La Métamorphose du regard : Vision prophétique du présent

En révélant la splendeur du Troisième Temple précisément lors du Chabbat Hazon, la Providence transforme radicalement notre perception de l’exil. Celui qui saisit cette dynamique ne contemple plus les épreuves présentes comme une simple chute, mais comme les degrés nécessaires de l’ascension vers la délivrance finale.

Semblable à celui qui s’endort sereinement, sachant qu’il s’éveillera régénéré, l’âme qui perçoit l’exil dans sa véritable perspective y discerne déjà les prémices de la résurrection spirituelle. Cette vision prophétique ne minimise nullement les souffrances actuelles, mais les transfigure en révélant leur signification ultime : chaque épreuve devient pierre d’angle du Temple éternel.

Le Chabbat Hazon opère ainsi une véritable alchimie spirituelle, transmutant le plomb de l’affliction en or de l’espérance messianique. L’âme juive y puise la force de transformer chaque instant d’exil en acte de construction du sanctuaire futur.

L’Étude rédemptrice : Bâtir par la pensée

Cette compréhension illumine l’importance cruciale de l’étude des lois du Beth Hamikdach à notre époque. En approfondissant les Hala’hot Beit HaBehira, nous ne nous livrons pas à un exercice académique, mais nous nous inscrivons déjà dans la dynamique créatrice de l’édification future. Chaque loi étudiée, chaque détail architectural médité devient pierre spirituelle du Temple éternel.

Les difficultés de notre temps cessent alors d’être de simples obstacles pour se révéler comme les matériaux mêmes de la construction messianique. L’âme qui étudie ces lois avec ferveur participe dès maintenant à l’œuvre divine, érigeant par la pensée et l’amour ce que les mains accompliront demain dans la matière transfigurée.

Ainsi le Chabbat Hazon nous enseigne-t-il l’art suprême du regard prophétique : contempler l’histoire juive non comme une succession tragique de malheurs et de consolations, mais comme un processus unifié d’élévation spirituelle, culminant dans la révélation définitive de la Présence divine au cœur d’un monde transfiguré.figuré.

 

 

Au cœur du 770 : une semaine d’étude avec les Temimim de la « Kevoutsa »

Au cœur du 770 : une semaine d’étude avec les Temimim de la « Kevoutsa »

 

La galerie hebdomadaire consacrée aux Temimim de la Yechiva Tom’hei Temimim centrale, la fameuse « Kevoutsa » du 770, vient d’être publiée. Les images ont été prises pendant les sessions d’étude du Talmud et de la ‘Hassidout, dans la maison d’étude du Rabbi, au 770 Eastern Parkway, à Brooklyn. Des invités et des membres de la communauté se joignent régulièrement aux élèves pour étudier à leurs côtés.

 

 

La maison d’étude du Rabbi, cœur battant du monde Habad

Chaque semaine, cette galerie immortalise des scènes d’une intensité rare : celles des Temimim plongés dans leur étude au 770 Eastern Parkway, le quartier général mondial du mouvement Habad-Loubavitch, situé dans le quartier de Crown Heights à Brooklyn, New York. C’est dans cette maison d’étude, celle-là même où le Rabbi de Loubavitch a prié, enseigné et dirigé des Farbrenguen pendant des décennies, que résonnent aujourd’hui encore, du matin au soir, les voix des étudiants penchés sur leurs livres.

Les photographies de cette galerie hebdomadaire montrent les élèves durant les Sedarim, les sessions d’étude fixes qui rythment la journée de la Yechiva : l’étude du Nigleh, la partie révélée de la Torah comprenant le Talmud et ses commentaires, et l’étude de la ‘Hassidout, la dimension profonde et intérieure de la Torah telle qu’elle a été transmise par les Rabbeim de Habad de génération en génération.

La « Kevoutsa », une année auprès du Rabbi

Le terme « Kevoutsa » désigne une institution unique dans le monde des Yechivot Habad. Chaque année, des centaines de jeunes gens venus principalement d’Israël, après avoir achevé leur cursus complet de six années d’études dans les Yechivot Tom’hei Temimim, traversent l’océan pour passer une année entière d’étude dans la Yechiva centrale, au 770. Cette année, appelée « année de la Kevoutsa », constitue le couronnement de leur parcours : une année de maturation spirituelle vécue « chez le Rabbi », dans les murs mêmes de sa maison d’étude.

Pour ces jeunes, l’année de la Kevoutsa n’est pas une simple étape académique. C’est une période fondatrice durant laquelle ils forgent leur attachement intérieur, la Hitkachrout, au Rabbi et à son enseignement, et posent les fondements profonds de leur vie de ‘Hassidim. Les influences reçues durant cette année, ont coutume de dire les Machpiim, les guides spirituels de la Yechiva, accompagnent l’élève tout au long de son existence, qu’il devienne par la suite Chalia’h aux quatre coins du monde, Rav, enseignant ou père de famille.

Une Yechiva fondée à l’arrivée du Rabbi précédent en Amérique

La Yechiva Tom’hei Temimim centrale fut fondée le jour même de l’arrivée aux États-Unis du Rabbi précédent, Rabbi Yossef Its’hak Schneersohn, le 9 Adar II 5700 (mars 1940). Fidèle à sa déclaration célèbre selon laquelle « l’Amérique n’est pas différente », le Rabbi précédent entreprit immédiatement d’implanter sur le sol américain le modèle de la Yechiva fondée par son père, le Rabbi Rachab, à Loubavitch en 5657 (1897). Après quelques mois d’étude dans une synagogue Habad de Brooklyn, la Yechiva s’installa dès l’automne 5701 (1940) dans le bâtiment du 770 Eastern Parkway, où elle demeure jusqu’à ce jour.

Devenue la maison-mère du réseau mondial des Yechivot Tom’hei Temimim, la Yechiva centrale accueille les Ba’hourim les plus avancés, ceux qui ont achevé leur cursus et viennent approfondir leur étude dans la cour du Rabbi. Le programme d’étude y est identique à celui de l’ensemble du réseau, avec en outre un cursus spécifique de préparation à la Semi’ha, l’ordination rabbinique.

Quand la communauté se joint aux étudiants

L’une des particularités touchantes que révèlent les clichés de cette galerie est la présence, aux côtés des Temimim, d’invités de passage et de membres de la communauté, les Anash, qui viennent se joindre aux sessions d’étude. Au 770, la maison d’étude n’est jamais un lieu fermé : le visiteur venu prier au quartier général mondial de Habad, le ‘Hassid du quartier ou l’invité venu de l’étranger peuvent à tout moment s’asseoir auprès des élèves et ouvrir avec eux un traité du Talmud ou un Maamar de ‘Hassidout.

Cette porosité entre la Yechiva et la communauté illustre l’esprit que le Rabbi a insufflé à ce lieu : le 770 n’est pas seulement une Yechiva ni seulement une synagogue, mais un centre vivant où l’étude de la Torah, la prière et la ‘Hassidout se mêlent en permanence, et où chaque Juif, quel que soit son parcours, trouve sa place autour de la table d’étude.

Ces images, publiées chaque semaine, offrent ainsi au public du monde entier une fenêtre ouverte sur la vie quotidienne de « la maison de notre vie », le Beth ‘Hayenou, comme les ‘Hassidim aiment à nommer le 770.

 

Vendredi 17 juillet 2026 à 10h30 : Likouté Si’hot volume 34 – Devarim Si’ha 1 – Rav Levi Azimov

Vendredi 17 juillet 2026 à 10h30 : Likouté Si’hot volume 34 – Devarim Si’ha 1 – Rav Levi Azimov


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 Devarim : « Vous le voyez de vos propres yeux ! »

Dans la Paracha de Devarim, Moché rappelle au peuple d’Israël la parole divine prononcée au mont ‘Horev : « Voyez, J’ai placé ce pays devant vous ! Venez et prenez possession ». Le Rabbi, dans le Likouté Si’hot (volume 34, première Si’ha sur Devarim), dévoile la profondeur de ces mots : la Terre d’Israël était déjà donnée aux enfants d’Israël, de manière visible et concrète, sans qu’aucune contestation ni aucune guerre ne soit nécessaire. Un enseignement d’une brûlante actualité : la confiance en D.ieu et la proclamation claire que la Terre d’Israël est l’héritage éternel du peuple juif ouvrent la voie à une victoire sans combat, jusqu’à la Délivrance complète.

 

 

Le rappel de Moché : une promesse prononcée au ‘Horev

Au début du livre de Devarim, en l’an 2488 (1273 avant l’ère commune), Moché rappelle aux enfants d’Israël un épisode relatif à la conquête de la Terre d’Israël. Il évoque le discours que D.ieu leur avait adressé au mont ‘Horev, en l’an 2449 (1312 avant l’ère commune), soit trente-neuf ans auparavant : « L’Éternel notre D.ieu nous avait parlé au ‘Horev en ces termes : Assez longtemps vous avez demeuré dans cette montagne. Tournez-vous, voyagez et venez vers les monts amorréens et toutes les contrées voisines, vers la plaine, la montagne, la vallée, la région méridionale, les côtes de la mer, le pays des Cananéens et le Liban, jusqu’au grand fleuve, le fleuve d’Euphrate. Voyez, J’ai placé ce pays devant vous ! Venez et prenez possession du pays que l’Éternel a juré à vos pères, Avraham, Its’hak et Ya’akov, de donner à eux et à leur postérité après eux » (Devarim 1, 6-8).

Sur ces mots, Rachi apporte un commentaire saisissant : « Voyez, J’ai placé : vous le voyez de vos propres yeux. Je ne vous le dis pas par conjecture ou par ouï-dire. Venez et prenez possession : nul ne vous opposera de contestation et vous n’aurez pas à livrer bataille. S’ils n’avaient pas envoyé d’Explorateurs, ils n’auraient pas eu besoin d’armes ». Le Sifri s’exprime dans le même sens : « Venez et prenez possession du pays – Il leur dit : lorsque vous entrez dans le pays, vous n’aurez pas besoin d’armes ».

« Voyez » : une vue physique ou une observation mentale ?

Une première question se pose : le mont Sinaï étant éloigné de la Terre d’Israël, le terme « voyez » peut-il désigner une vue physique ? Le verbe « voir » dans la Torah se prête en effet à deux lectures. Rachi, à propos d’Avraham dans la Paracha de Vayéra (Beréchit 18, 2), s’interroge : pourquoi est-il écrit deux fois « il vit » ? Et il répond : le premier terme est à comprendre selon son sens simple, une vue physique, tandis que le second exprime la compréhension. De même, dans la Paracha de Ki-Tissa (Chemot 33, 12), lorsque Moché dit à D.ieu « Vois, Tu me dis : fais monter ce peuple », Rachi explique qu’il s’agit de porter « les yeux et le cœur » sur les paroles prononcées. Le mot « voir » peut donc désigner aussi bien la vision concrète que la perception intérieure.

« Venez et prenez possession » : la Terre est-elle déjà acquise ?

Une seconde difficulté surgit du commentaire des Sifté ‘Ha’hamim sur Rachi : comment D.ieu a-t-Il pu leur dire « venez », alors que la Terre d’Israël n’était pas encore conquise devant eux ? De plus, l’expression « prendre possession » est encore mentionnée après l’épisode des Explorateurs, comme il est écrit dans la Paracha de Vaet’hanane (Devarim 6, 18) : « Tu feras ce qui est droit et bon aux yeux de l’Éternel, afin qu’Il te fasse du bien, et tu viendras prendre possession du bon pays ». La promesse semblait donc déjà connue : qu’apporte alors ce verset ?

La réponse de Rachi : un fait entièrement nouveau

Le Rabbi explique dans le Likouté Si’hot que ce verset fait suite à ce qui est écrit auparavant : « Voyagez et venez… au pays du Cananéen et au Liban, jusqu’au grand fleuve, le fleuve Euphrate ». Dès lors, on peut s’interroger : qu’ajoute le verset suivant, « Voyez, J’ai placé le pays devant vous ; venez et prenez possession » ? Rachi précise donc que le verset n’a pas simplement pour intention d’annoncer une nouvelle fois la promesse du don du pays, puisqu’elle était déjà connue et publiée depuis longtemps auprès de tout le peuple d’Israël. Il comporte un élément nouveau qu’ils ignoraient jusque-là : premièrement, « Voyez, J’ai placé » signifie que les enfants d’Israël voient concrètement que la Terre d’Israël leur est déjà donnée. Et c’est pourquoi, deuxièmement, « venez et prenez possession » : leur entrée dans le pays se fera sans retard, car « nul ne le contestera ».

Le lien avec le mont ‘Horev : une rapidité miraculeuse

Quel est le rapport entre cette promesse et le mont ‘Horev ? Rachi, au début de la Paracha (Devarim 1, 2), relève que Moché dit au peuple : « Voyez ce que vous avez causé. Il n’existe pas pour vous de chemin plus court du ‘Horev à Kadech-Barnéa que celui du mont Séïr, et pourtant il représente un trajet de onze jours ; or, vous l’avez parcouru en trois jours. À ce point, la Présence divine s’empressait pour vous, afin de hâter votre arrivée dans le pays ; mais parce que vous avez fauté, D.ieu vous a fait tourner pendant quarante ans ».

Le Rabbi éclaire ce passage : après que Moché eut exprimé ses paroles brièvement et par allusion, il revint raconter ce voyage plus en détail avec les mots « Voyez, J’ai placé devant vous ». En constatant la rapidité miraculeuse avec laquelle D.ieu hâtait leur arrivée dans le pays, les enfants d’Israël avaient une vision claire et tangible que, du point de vue de D.ieu, le pays leur était déjà effectivement donné, sans aucun retard ni obstacle. Il ne leur restait plus qu’à y entrer concrètement. La vue dont parle le verset est donc bien une vision réelle : celle de l’empressement divin lui-même.

Une double bénédiction : propriété de droit et don effectif

Le Rabbi précise encore que l’expression « J’ai placé le pays devant vous » comprend deux éléments. Le premier est l’octroi d’un droit de propriété selon la loi, comme l’enseigne Rachi au tout début de la Torah (Beréchit 1, 1). Le second est le don effectif du pays, lorsque D.ieu chasse les nations devant les enfants d’Israël, qui en héritent et s’y établissent concrètement. Ce sont précisément les deux éléments mentionnés par Rachi dans notre Paracha : d’une part, « nul ne conteste la chose », c’est-à-dire aucune contestation juridique de la part des nations, y compris des descendants d’Édom ; d’autre part, « vous n’avez pas besoin de faire la guerre » contre ceux qui ne voudraient pas quitter leur territoire, car les nations s’écarteront d’elles-mêmes devant les enfants d’Israël.

La conséquence de l’envoi des Explorateurs

Que signifie alors la précision de Rachi : « s’ils n’avaient pas envoyé d’Explorateurs, ils n’auraient pas eu besoin d’armes » ? Le Rabbi explique qu’aucune action de la part d’Israël ne devait être nécessaire pour inspirer terreur et crainte à l’ennemi, pas même le fait de se montrer armés. Mais cette conduite fut retirée aux enfants d’Israël dès l’envoi des Explorateurs, car cet envoi montrait qu’ils pensaient que la conquête du pays se ferait selon les voies de la nature. Puisqu’ils ne s’en remirent pas à D.ieu pour les conduire en Terre d’Israël d’une manière surnaturelle, cela eut pour conséquence que, même lorsque D.ieu accomplit pour eux des miracles en chassant les nations du pays, ils durent aussi recourir à une action naturelle, au moins à des armes, afin d’inspirer terreur et crainte à l’ennemi.

L’enseignement : la confiance en D.ieu produit une victoire sans guerre

Le Rabbi conclut par un enseignement lumineux, directement lié à notre époque. La promesse de la délivrance de toute la Terre d’Israël, dans ses frontières complètes, lors de la Délivrance finale, est semblable « aux jours de ta sortie du pays d’Égypte » (Mikha 7, 15). Toutefois, cela dépend des enfants d’Israël. Lorsqu’ils placent correctement leur confiance en D.ieu, et à plus forte raison lorsqu’ils ne s’abstiennent pas de déclarer, même devant les nations, que la Terre d’Israël est l’héritage éternel du peuple d’Israël, car « D.ieu, à Qui toute la terre appartient, la leur a prise et nous l’a donnée » (Rachi Beréchit 1, 1), il est alors certain que « nul ne conteste la chose ». Bien plus : « vous n’avez pas besoin de faire la guerre », à D.ieu ne plaise, au point de ne même pas avoir besoin d’armes. Et l’on mérite alors rapidement les « merveilles » de la Guéoula, très bientôt, de nos jours.

 

La visite historique du Rabbi précédent en Terre Sainte : un tournant dans l’histoire de Habad

La visite historique du Rabbi précédent en Terre Sainte : un tournant dans l’histoire de Habad

 

Au matin du 2 Menahem Av 5689 (7 août 1929), le Rabbi précédent, Rabbi Yossef Its’hak Schneersohn, posa le pied sur la terre d’Israël, pour la seule visite jamais effectuée en Terre Sainte par l’un des dirigeants de la dynastie Habad. Durant quinze jours, de Jérusalem à Hébron, de Tibériade à Safed, cette visite suscita un réveil spirituel sans précédent dans l’ensemble du Yichouv juif. Près d’un siècle plus tard, elle demeure gravée dans la mémoire collective hassidique comme un symbole d’attachement, de consolation et d’annonce de la Délivrance.

 

 

 

 

Le mois de Menahem Av 5689 (1929) marqua un moment exceptionnel dans l’histoire du hassidisme Habad : la visite du Rabbi précédent en Terre d’Israël, la seule de ce type jamais entreprise par l’un des dirigeants de la dynastie. Cette visite de quatorze jours laissa une empreinte profonde sur l’ensemble du Yichouv juif et demeure gravée dans la mémoire collective hassidique. Le témoignage poignant du chercheur Rav Aviv Keller, qui était alors un enfant de dix ans, reconstitue les détails de cet événement historique.

L’annonce qui changea tout

C’était une chaude journée d’été à Jérusalem — le jour de jeûne du 17 Tamouz — lorsqu’une lettre bouleversa l’atmosphère de la Yechiva Torat Emet. La missive provenait du Rabbi précédent, alors établi à Riga, et était adressée à la Yechiva et à ses directeurs. « Dans ma patrie », écrivait-il, « j’avais l’habitude de visiter — de temps à autre — les tombes de mes ancêtres, les Rabbis, pour prier en notre nom, au nom des étudiants, d’Anach et du peuple juif. » Deux ans plus tôt, après son emprisonnement par les autorités soviétiques et sa libération miraculeuse le 12-13 Tamouz 5687 (1927), il avait été contraint de quitter l’Union soviétique pour ne jamais y retourner. Ne pouvant plus se rendre sur les tombes de ses ancêtres en Russie, le Rabbi précédent annonçait sa venue aux lieux saints d’Erets Israël : « Puisque je ne peux me rendre sur les tombes de mes ancêtres en Russie, je suis venu me rendre sur les tombes des Patriarches en Terre Sainte. »

La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre. Le célèbre Rabbi de Loubavitch, héros de la lutte contre le communisme, allait visiter la Terre Sainte. L’annonce reçut une couverture médiatique exceptionnelle : des affiches de bienvenue furent installées par le Grand Rabbinat, l’Agoudat Israël et la Edah Haharedit. Même le journal de gauche Haaretz et le quotidien de droite de Ze’ev Jabotinsky appelèrent les résidents de Jérusalem à accueillir « le cœur battant des deux millions de Juifs de Russie soviétique ».

Un voyage périlleux vers la Terre promise

Le parcours fut long et ardu. L’Erets Israël de 5689 (1929) était difficile d’accès, sans liaisons directes par bateau ou par train, et dix jours s’écoulèrent entre le départ de Riga et l’arrivée en Terre Sainte. Le mardi matin 22 Tamouz, une foule nombreuse de Hassidim se rassembla à la gare de Riga pour faire ses adieux au Rabbi précédent : bien qu’il ne dût passer que deux semaines en Terre d’Israël, il devait ensuite continuer vers l’Amérique et ne rentrer chez lui qu’une année complète plus tard. Quatre-vingts Hassidim l’accompagnèrent dans le train sur une courte distance, tandis que ses proches poursuivirent jusqu’à Meitene, à la frontière lettone.

Après avoir traversé la Lituanie, Königsberg et l’Allemagne, le convoi arriva à Berlin le mercredi matin 23 Tamouz. Le Rabbi précédent y passa la journée en compagnie de son gendre, le futur Rabbi de Loubavitch, et de la Rabbanit ‘Haya Mouchka, qui vivaient alors dans la capitale allemande, avant de monter le soir même dans un train pour Vienne, accompagné du Rabbi et de plusieurs Hassidim de Berlin. Le jeudi 24 Tamouz, la prière de Cha’harit fut récitée lors d’un arrêt à Prague, et le groupe atteignit Vienne dans l’après-midi. Le vendredi 25 Tamouz, ils gagnèrent Trieste, en Italie, et le Chabbat 26 Tamouz fut passé sur un navire traversant la mer Adriatique. Le dimanche 27 Tamouz, à l’escale de Brindisi, le futur Rabbi et les Hassidim de Berlin prirent congé du Rabbi précédent, qui embarqua avec le Rachag sur un navire nommé « The Hollywood » pour un voyage de deux jours vers Alexandrie.

Du 29 Tamouz au 1er Menahem Av, le Rabbi précédent passa vingt-quatre heures comme invité d’honneur de la communauté juive d’Alexandrie, visitant la synagogue locale et les institutions juives. Suivit un voyage en train de sept heures jusqu’à El Qantara, ville frontière sur le canal de Suez, où le cortège traversa le canal et monta dans un train avec pour destination finale Lod.

Une arrivée triomphale à la gare de Lod

Le correspondant S. Petrushkin du journal Der Tag décrivait l’atmosphère extraordinaire de ce jeudi matin : « Les rues de Tel Aviv sont encore vides, mais en arrivant à la gare, je vois des bus remplis de Hassidim portant leurs habits de Yom Tov en route vers Lod. Près du Chtible de la rue Yavneh, quelques autres bus sont prêts, et les Hassidim — qui ont déjà fini de prier — se passent une bouteille de machke de main en main, disant Le’haïm et chantant des nigounim joyeux. »

À cinq heures trente du matin, le 2 Menahem Av 5689 (7 août 1929), quand le train du Rabbi précédent traversa Re’hovot, la gare était déjà bondée. La véritable apothéose eut lieu à Lod, où des centaines de Juifs venus de Jérusalem, Hébron, Safed et Jaffa attendaient. Le Rabbi décrivit plus tard cette scène émouvante à sa fille, la Rabbanit Cheina : « Il fallut dix minutes avant que je puisse sortir du wagon. Debout sur le seuil, ils criaient avec émotion ‘chalom aleikhem’, et le ‘barou’h haba’ s’accompagnait de larmes saintes et chaleureuses. » Beaucoup de ces anciens avaient été les Hassidim de son père, le Rabbi Rachab, et de ses aïeux : ils voyaient en lui la continuité vivante des Rabbis de Loubavitch dont ils étaient depuis longtemps éloignés.

Jérusalem accueille son visiteur royal

Des centaines de personnes accompagnèrent le train vers Jérusalem, qui arriva en gare à neuf heures trente. Des foules sans précédent attendaient le Rabbi précédent, et des applaudissements tonitruants éclatèrent à son apparition. Des dizaines de policiers britanniques formèrent un cordon autour du Rabbi et de son entourage, les aidant à rejoindre la voiture qui les mènerait à l’hôtel Amdursky, où ils séjourneraient durant tout le séjour hiérosolymitain.

La visite suscita néanmoins quelques tensions. Des extrémistes publièrent un pamphlet critiquant la rencontre prévue avec le Rav Kook, provoquant une rixe jusqu’à ce que la police sépare les protagonistes. Le Rabbi précédent exprima son mécontentement face à ces polémiques, clarifiant que sa visite était strictement personnelle, dans le simple but de se rendre aux lieux saints, sans prendre parti dans la politique locale. Le fait que le Grand Rabbin Rav Avraham Its’hak HaCohen Kook — qui avait personnellement œuvré pour la libération du Rabbi deux ans plus tôt — et le Rav Yossef ‘Haïm Sonnenfeld, vénérable Rav de Jérusalem âgé de quatre-vingts ans et figure du camp opposé, l’aient tous deux honoré avec la même ferveur, illustre à quel point cette visite dépassa tous les clivages du Yichouv.

Des moments d’élévation spirituelle au Kotel

L’après-midi du premier jour, la nouvelle se répandit que le Rabbi visiterait le Kotel pour la prière de Min’ha. Des centaines de personnes convergèrent vers l’étroite esplanade du Mur occidental, sous forte protection policière. Dans son journal, le Rabbi précédent écrivit que Min’ha fut priée avec une ferveur digne de la veille de Yom Kippour. Après la prière et la récitation des Téhilim, il baisa les pierres sacrées : « Pendant ces moments », écrivit-il plus tard, « j’étais vivant ; j’oubliais tout, j’étais un téfa’h plus haut, au-dessus du monde matériel, je goûtais un moment de vie. »

Le Rav Yossef ‘Haïm Sonnenfeld s’était rendu à l’hôtel quelques minutes seulement après l’arrivée du Rabbi précédent, qui lui rendit sa visite le soir même dans la Vieille Ville. Le vendredi 3 Menahem Av, le Rabbi précédent visita les demeures du Rav Kook et du Richon LeTsiyon, le Rav Yaakov Meir — et comme certaines valises n’étaient pas arrivées, il dut acheter un nouveau chtreimel en l’honneur du Chabbat.

Chabbat Hazon : un Maamar de deux heures

Le Chabbat Hazon 4 Menahem Av, les membres d’Anach de toute la Terre d’Israël convergèrent vers l’hôtel Amdursky. Dans les dernières heures du Chabbat, le Rabbi précédent prononça un Maamar de ‘Hassidout de deux heures sur le verset « Tsiyon BeMichpat Tipadé » — « Sion sera rachetée par la justice » —, paroles chargées de sens à quelques jours de Ticha BeAv. À l’issue du Chabbat, le Rav Kook vint rendre visite au Rabbi précédent.

Le dimanche 5 Menahem Av, le Rav Yaakov Meir rendit à son tour sa visite, et le Rabbi précédent alla saluer Reb Israël Acher Liba, l’un des dirigeants du Kolel Habad, ainsi que le Rabbi âgé Reb Nohum’tche de Rachmastrivka. En sortant, le Rabbi précédent refusa de lui tourner le dos, et confia plus tard à Reb Alter Simhovitch : « Il y a un Juif à Jérusalem comme Reb Nohum’tche, et les gens ne vont pas le voir ? C’est une injustice ! »

Safed, Miron, Tibériade : sur les tombes des Justes de Galilée

À midi, le Rabbi précédent entreprit le voyage vers Safed, s’arrêtant à Afula pour rencontrer le Grand Rabbin de Tel Aviv, le Rav Chlomo Aharonson. Malgré une demi-heure de préavis seulement, les Rabbanim de Safed se rassemblèrent pour une réception, suivie d’un pèlerinage aux tombeaux du Arizal — dont c’était précisément le jour de la Hilloula —, du Ramak, de Rabbi Chlomo Alkabets, du Beth Yossef et du Alchikh. Une seconde réception eut lieu dans la soirée avec les Juifs de la ville, dans le bâtiment qui abrite aujourd’hui le Mechon Alte.

Le lundi 6 Menahem Av, à quatre heures quinze du matin, tout le groupe se dirigea vers Miron, au tombeau de Rabbi Chimon bar Yo’haï et de Rabbi Its’hak Nafha. Dans ce dernier, où le Rabbi précédent entra seul, un Hassid trouva ensuite un billet de sa main : « Tous les Talmidim en Russie. Klal Israël souffre de manque matériel et spirituel. » Après Cha’harit, ils visitèrent la Yechiva Bar Yo’haï et le foyer de vieillards local. À sept heures trente, le convoi atteignit Tibériade, où furent visités les tombeaux de Rabbi Meir Baal Haness, de Reb Mendel de Vitebsk, de Reb Avraham de Kalisk, du Rambam, de Rabbi Akiva, de Rabbi Yo’hanan ben Zakaï et du Chela. Alors que la voiture roulait de Rabbi Meir Baal Haness vers le tombeau de Reb Mendel de Vitebsk, les résidents de Tibériade, qui venaient d’apprendre la visite, coururent vers le véhicule, et le Rabbi précédent donna chalom à chacun depuis la fenêtre. De retour à Jérusalem l’après-midi, il commença à recevoir en Yé’hidout le soir même, de six heures à onze heures.

Le tombeau de Rachel et l’entrée historique au Caveau des Patriarches

Le mardi 7 Menahem Av, après avoir reçu plusieurs visiteurs le matin, le Rabbi précédent rendit une visite historique aux bureaux du Kolel Habad, enlisé depuis des années dans des disputes internes ; il accepterait par la suite d’en assumer la direction. À midi, il partit pour le tombeau de Rachel. Tant de gens s’étaient joints au cortège que le Rabbi nomma cinq Hassidim pour recueillir tous les panim, les billets de demandes de bénédiction. Il passa deux heures et demie à prier et à lire les panim sur place. Après une courte halte à Migdal Eder, le voyage continua vers Hébron, où toute la communauté et la Yechiva de Hébron sortirent pour accueillir le Rabbi et l’accompagner au Caveau de Makhpela.

Une prière de Min’ha bouleversante fut récitée sur la septième marche — le point le plus proche du sanctuaire auquel les Juifs étaient alors autorisés à accéder. Les Hassidim entendirent le Rabbi précédent sangloter tout au long de la prière, qu’il récita sur les airs des Jours redoutables ; elle dura une heure et quarante minutes. Puis, dans un geste historique des autorités du lieu, le Rabbi précédent et un petit groupe furent autorisés à pénétrer à l’intérieur de l’édifice pour une courte visite — privilège refusé aux Juifs depuis des siècles. Du Caveau de Makhpela, le Rabbi se rendit à la synagogue Avraham Avinou et à Beth Romano, sa propriété personnelle en Terre d’Israël et ancienne demeure de la Yechiva Torat Emet. Après un court repos, il prononça un Maamar dans la synagogue centrale, rendit une visite à la Yechiva de Hébron, et rentra tard dans la nuit à Jérusalem.

Ticha BeAv sur le mont des Oliviers

Le mercredi 8 Menahem Av fut entièrement consacré aux Yé’hidout, et la nuit venue, un minyan fut constitué pour la lecture d’Eikha près de la chambre du Rabbi précédent. Le jeudi, jour de Ticha BeAv, il passa l’après-midi sur le mont des Oliviers, se recueillant sur les sépultures de Zé’haria le prophète, du Or Ha’haïm, du Pri ‘Hadach, de Chimon HaTsadik et d’autres Justes. Après la clôture du jeûne, le Rabbi précédent se rendit à la Yechiva Torat Emet, où il tint un Farbrenguen avec les Ba’hourim et prononça un Maamar.

Le vendredi 10 Menahem Av, après avoir transcrit le Maamar de la veille, il visita l’orphelinat Diskin, le foyer pour personnes âgées et les hôpitaux Chaaré Tsédek et Bikour ‘Holim, avant de recevoir à nouveau en Yé’hidout et d’accueillir la visite du Rabbi de Rachmastrivka. Le Chabbat Na’hamou, les foules affluèrent une fois encore vers l’hôtel : une bimah spéciale fut construite pour le Maamar du Chabbat après-midi, auquel assistèrent des milliers de personnes.

Les derniers jours à Jérusalem

Le dimanche 12 Menahem Av fut le dernier jour à Jérusalem. Dès les premières heures du matin, le Rabbi précédent pria et transcrivit le Maamar de la veille, puis entama à neuf heures une longue série de visites aux institutions et aux dignitaires : les demeures de Reb Chlomo Yehouda Leib Eliezrov, l’un des Hassidim les plus distingués de Terre d’Israël, du Rav Yaakov Meir et du philanthrope Reb Yehochoua Yehoudayov — dont la maison abrite aujourd’hui le Beth ‘Hanna de Jérusalem. Une réception fut donnée par la communauté boukhare, et le Rabbi visita le Talmud Torah Bné Tsiyon pour enfants séfarades, la Yechiva Ets ‘Haïm, l’hôpital Misgav Ladakh, la bibliothèque du Sdé ‘Hemed, la Yechiva Porat Yossef et la Yechiva Chaar HaChamayim. Dans l’après-midi, il se recueillit à la synagogue Tséma’h Tsédek de la Vieille Ville et tint une ultime entrevue avec le Rav Kook et le Rabbi de Rachmastrivka. De retour à l’hôtel, des centaines de personnes attendaient pour la Yé’hidout ; le Rabbi précédent donna une bénédiction d’adieu publique dans le hall, et les audiences se poursuivirent jusqu’à une heure trente du matin.

Tel Aviv, Petah Tikva, Bnei Brak : la ferveur jusqu’au dernier jour

Le lundi 13 Menahem Av, après une visite finale au Kotel, le Rabbi précédent partit pour Tel Aviv, accompagné de dix bus de Hassidim. Plus d’un millier de personnes sortirent pour l’accueillir. Pendant la majeure partie de l’après-midi et de la soirée, il reçut des centaines de visiteurs — chacun n’ayant que le temps de dire chalom aleikhem et de mentionner son nom. Lors d’une courte pause, il se rendit à Re’hovot. À son retour à Tel Aviv, les foules avaient tellement grossi que le Rabbi sortit sur le balcon et donna une bénédiction générale à tous.

Le mardi 14 Menahem Av, des centaines d’autres visiteurs défilèrent dans les heures matinales, puis le Rabbi rendit visite au Rav Avraham Avihazir, Grand Rabbin retraité d’Alexandrie, et à Reb Chnéour Zalman Slonim, Rav des Hassidim de Jaffa. Dans l’après-midi, il se rendit à Petah Tikva, où une réception l’attendait à la grande synagogue, ainsi qu’à la Yechiva de Lomzhe, puis à Bnei Brak pour une nouvelle réception. Plus tard dans la soirée, il prononça un Maamar depuis son balcon de Tel Aviv devant des milliers de personnes. Le tumulte des visiteurs devint si accablant qu’il passa les deux nuits suivantes dans un autre hôtel, ne revenant que la journée pour recevoir le public.

Le mercredi 15 Menahem Av fut le dernier jour en Terre d’Israël. Après avoir transcrit le Maamar de la veille, le Rabbi précédent rendit visite au Rav Aharon Eliyahou Mileikovsky, puis reçut en Yé’hidout. À partir de neuf heures du soir, les visiteurs furent admis par groupes de quarante ou cinquante pour recevoir une bénédiction d’adieu : quelque deux mille personnes défilèrent ainsi devant le Rabbi.

« Nous nous sommes séparés dans une grande joie »

Le jeudi 16 Menahem Av 5689 (22 août 1929), après quelques dernières Yé’hidout, le Rabbi précédent partit pour la gare de Lod, suivi de quinze bus et de trois cents Hassidim, tandis que d’autres arrivaient par le train de Jérusalem. D’énormes foules remplirent la gare — ce même bâtiment qui deviendrait plus tard la maison des Tom’hei Temimim de Lod. Avant de partir, le Rabbi précédent se tint sur la marche la plus haute du train et donna une bénédiction d’adieu aux Hassidim. « Je les ai bénis », écrivit-il dans son journal, « et ils m’ont béni, et nous nous sommes séparés dans une grande joie. » Bien qu’il n’y eût pas le temps pour de longs discours, le Rabbi remit un texte de Maamar à étudier après son départ.

Le train l’emmena vers El Qantara, puis un autre vers Le Caire, où, à minuit, le Rabbi précédent visita les pyramides. Le vendredi 17 Menahem Av, il embarqua sur le navire pour Trieste et continua vers l’Allemagne, d’où il entreprit le grand voyage vers les États-Unis d’Amérique.

Un départ providentiel, à la veille de la tragédie

L’histoire retiendra également la dimension providentielle du calendrier de cette visite. Le Rabbi précédent quitta la Terre Sainte deux jours seulement avant le déclenchement des émeutes arabes de 5689 (1929), au cours desquelles des dizaines de Juifs furent massacrés à Hébron — cette même Hébron où il venait de prier dix jours auparavant — ainsi qu’à Jérusalem et à Safed. Parmi les victimes figuraient plusieurs membres de sa famille et de ses disciples. Dans une lettre adressée au Grand Rabbin Rav Kook, le Rabbi précédent écrivit que lorsque la terrible nouvelle des pogroms perpétrés en Terre Sainte lui parvint sur le bateau qui le ramenait vers Trieste, il tomba malade de douleur et de détresse.

De là, il poursuivit sa route vers les États-Unis, où il arriva le 12 Elloul 5689 (17 septembre 1929), accueilli à New York par une foule considérable, avant d’être reçu à la Maison Blanche par le président Herbert Hoover. Ce périple de plusieurs mois, de la Terre Sainte au Nouveau Monde, dessina les contours de l’avenir du mouvement Habad, appelé à rayonner depuis l’Amérique sur le monde entier.

Le témoignage précieux du Rav Aviv Keller

La visite laissa une marque profonde — non seulement parmi ceux qui rencontrèrent le Rabbi, mais aussi dans la mémoire historique générale du Yichouv juif en Terre d’Israël. Un témoignage vivant de cette impression peut être observé dans le récit particulier du chercheur et conférencier défunt, le Rav Aviv Keller, qui était alors un enfant de dix ans et qui documenta avec passion et profondeur les détails de ce voyage émouvant. Son récit, transmis des décennies durant à travers ses conférences et ses recherches, restitue l’atmosphère électrique de ces journées où tout le Yichouv, des ruelles de Méa Chéarim aux implantations agricoles, vibrait au rythme des déplacements du Rabbi.

Reb Chimon Glitzenstein, secrétaire de la Yechiva Torat Emet, qui consigna la visite dans son journal, en résuma l’impact : « Durant la visite du Rabbi en Erets Israël, un authentique sentiment de sainteté envahit le cœur de chacun. Quand le Rabbi repartit, le vide était indéniable, mais l’impression laissée dans nos cœurs par cette visite ne s’effacera jamais. »

Un héritage spirituel durable

Aujourd’hui, près de cent ans après ce moment sublime, les Hassidim de Habad continuent de considérer cette visite comme un événement précurseur et fondateur, reflet du lien profond de nos maîtres et dirigeants à la Terre Sainte. Cette visite royale créa des liens durables entre la Terre Sainte et le mouvement Habad-Loubavitch, et elle est devenue un symbole de délivrance, de révélation d’attachement et de consolation à une époque de pogroms, de persécutions et de bouleversements historiques, avec la connaissance claire de la prophétie du dirigeant de notre génération, le Rabbi, que la Délivrance se trouve vraiment à nos portes.

Un seul corps, une seule âme : le secret de l’amour du prochain

Un seul corps, une seule âme : le secret de l’amour du prochain

 

« Aime ton prochain comme toi-même » n’est pas une simple règle de bonne conduite entre les hommes, mais le principe qui commande la Torah tout entière. Le Tsema’h Tsédek dévoile ici comment toutes les âmes d’Israël ne forment qu’un unique organisme, si bien que haïr son prochain revient à s’amputer soi-même. De cette union dépend, en haut comme en bas, le regard que D.ieu porte sur Son peuple.

 

 

Tsema’h Tsedek, Dere’h Mitsvote’ha

 

Le Sefer Ha’Hinoukh (Parachat Kedochim, Mitsva 238) enseigne qu’il ne faut pas haïr son prochain, ainsi qu’il est écrit (Vayikra 19, 17) : « Ne hais point ton frère en ton cœur. » Et il enseigne (Mitsva 243) qu’il faut aimer chaque Juif, ainsi qu’il est écrit (Vayikra 19, 18) : « Aime ton prochain comme toi-même. » L’importance de cette Mitsva se reflète dans la parole célèbre de Hillel l’Ancien au candidat à la conversion (Chabbat 31a) : « Ce qui t’est odieux, ne le fais pas à ton prochain ; voilà toute la Torah, le reste n’est que commentaire. » En vérité, cette parole appelle un éclaircissement.

Une question sur la parole de Hillel

Que l’amour du prochain occupe une place prééminente se comprend aisément s’agissant des Mitsvot qui régissent les rapports entre les hommes. Mais qu’en est-il des Mitsvot qui relient l’homme à D.ieu ? Quel rapport y a-t-il entre l’amour du prochain et l’obligation de mettre les Téfilines, d’observer le Chabbat, ou d’accomplir l’un quelconque de nos devoirs envers D.ieu ? La question se pose avec d’autant plus d’acuité qu’il est écrit à Son sujet (Iyov 35, 7) : « Si tu agis avec droiture, que Lui as-tu donné ? »

Les Mitsvot entre l’homme et son prochain consistent à dispenser un bien et un bénéfice tangibles ; leur valeur positive se laisse donc saisir sans peine. Les Mitsvot entre l’homme et D.ieu, en revanche, mettent l’accent sur le kabbalat ol, l’acceptation du joug divin, car en définitive, tout acte accompli sur ce plan matériel est insignifiant à Ses yeux. Ainsi, en apparence du moins, les Mitsvot entre l’homme et son prochain seraient d’une nature autre que celles qui unissent l’homme à D.ieu. De plus, il est bien connu qu’il convient de dire avant la prière du matin : « J’accepte sur moi d’accomplir le commandement positif : Aime ton prochain comme toi-même », car il s’agit là d’un principe fondamental et d’une importance capitale dans notre service divin. Il nous faut comprendre le sens de tout ce qui précède.

Toutes les âmes d’Israël ne forment qu’un seul être

Dans les Taamei HaMitsvot de l’Ari Zal, Parachat Kedochim, il est écrit au nom de l’Ari Zal (Sefer HaGuilgoulim 1, 2) : « Selon le sens mystique, tout Israël constitue une entité unique et complète, l’âme d’Adam, comme nous l’avons exposé ailleurs. Chaque Juif en particulier constitue un membre déterminé de l’âme d’Adam. Tel est le fondement de la responsabilité mutuelle de notre peuple, et la raison pour laquelle un Juif répond de son prochain lorsque celui-ci faute. C’est pourquoi mon maître, l’Ari Zal, avait coutume de mentionner les transgressions énumérées dans la prière de confession, bien qu’il ne les eût point commises, à D.ieu ne plaise ; car tout Israël est une seule entité. »

Expliquons : l’âme d’Adam incarne l’âme générale et englobante de toutes les âmes d’Israël, à l’exception de celles qui descendront après la Résurrection des morts, ainsi qu’il est indiqué au chapitre 7 du même ouvrage. La structure du corps humain reflète la structure de la collectivité du peuple juif : Adam, le premier homme, contenait dans son âme toutes les âmes de la collectivité entière, certaines étant tirées de la partie de l’âme correspondant à sa tête, d’autres de celle correspondant à ses bras, et ainsi de suite. C’est pour cette raison qu’il fut appelé Adam, ce nom se rattachant à l’expression Edamé l’Elyon, « Je ressemblerai à Celui d’en haut ». Car Adam était englobant, et il dérivait de l’Homme Suprême, lequel est composé des Dix Sefirot dans la configuration appelée partsouf — mot araméen signifiant « visage », qui désigne l’agencement des Sefirot dans le monde du Tikoun, composé de plusieurs éléments de même qu’un visage est un composé de plusieurs organes.

Il est écrit (Chemot 4, 22) : « Mon fils premier-né, Israël » ; c’est-à-dire que, de même qu’un fils ressemble à son père, ainsi Adam — et, plus largement, le peuple juif dans son ensemble — ressemble à l’Homme Suprême. Il est expliqué ailleurs que l’Homme Suprême s’identifie au Nom divin מ »ה, dont la valeur numérique est quarante-cinq. Cette notion repose sur un procédé de la numérologie de la Torah appelé miloui, où le nom de chaque lettre d’un mot est épelé en toutes lettres et où l’on additionne les valeurs numériques de toutes les lettres de ces épellations. Le Nom Havaya est formé de quatre lettres, Youd-Hé-Vav-Hé, qui peuvent être épelées de différentes manières, chaque épellation produisant une valeur numérique différente ; la valeur numérique de Havaya épelé יוד הא ואו הא égale 45, soit מ »ה, le Nom Ma, et la valeur numérique d’Adam, l’homme (אדם), est elle aussi de 45. Il s’agit là du Nom tel qu’il opère dans le monde du Tikoun.

Dans le cadre spirituel que ce Nom instaure, les Dix Sefirot sont mutuellement incluses : ainsi, ‘Hessed contient Guevoura, et Guevoura contient ‘Hessed, et ainsi de suite. Dans le monde du Tohou, en revanche, les Sefirot se trouvaient à l’état de séparation, chacune étant placée sous l’autre, tandis que dans le monde du Tikoun elles sont disposées en trois colonnes, ce qui rend possible leur intégration réciproque. Cette intégration des Sefirot dans le Tikoun s’opère par l’attraction d’une influence issue du Nom divin מ »ה, depuis le front de l’Homme Suprême. Cette émanation du Nom divin מ »ה est Ein Sof, infinie, et elle englobe toute la progression en chaîne des mondes et des sphères ainsi que tous les êtres particuliers, ainsi qu’il est écrit (I Divré HaYamim 29, 14) : « Tout vient de Toi. » Elle produit donc leur inclusion mutuelle, même après que chacun a émergé dans son aspect révélé propre.

L’idée d’une unité entre des qualités distinctes est souvent tenue pour acquise, sans que l’on s’arrête à la difficulté conceptuelle qu’elle recèle : si les entités sont de natures différentes, voire opposées, comment peuvent-elles être jointes ? Cela vaut tout particulièrement une fois que ces qualités ont émergé de l’état de puissance et ont pris leur identité propre. Le maamar explique que cette unité résulte de l’influence de la dimension infinie du Nom divin dont le miloui est Ma. Tel est le sens de ce qui est écrit dans le Tikouné Zohar : « Le Nom מ »ה est le sentier d’Atsilout. » De même qu’un sentier relie deux lieux séparés, ainsi le Nom divin Ma joint les attributs distincts d’Atsilout ; l’explication détaillée figure à cette source, et l’on consultera également l’exposé développé sur la parole du Zohar, Parachat Yitro : « Tous les jours reçoivent leur bénédiction… »

L’interdépendance des membres du corps

De la même manière, on peut comprendre comment toutes les âmes d’Israël forment collectivement une seule entité complète, l’âme d’Adam, qui est leur identité générale et englobante. Bien que cette âme contienne 248 « membres » distincts, ces parties sont néanmoins reliées entre elles, chacune contenant toutes les autres. Nos Sages parlent en effet d’un corps composé de 248 evarim et de 365 guidim, que nous rendons par « membres » et « organes » ; ces termes n’ont pas d’équivalents exacts dans la terminologie médicale contemporaine, et ce maamar porte principalement sur les 248 evarim, qui renvoient aux 248 commandements positifs et à l’énergie spirituelle qu’ils engendrent.

Par analogie, le corps humain se compose de membres et d’organes distincts — la tête, les pieds, les mains, les ongles — et chacune de ces parties intègre pourtant toutes les autres. Il coule dans la main, par les veines qui les relient, quelque chose de la vitalité du pied, et il en va de même pour tous les autres membres et organes. C’est pourquoi, comme on le sait, il est possible de guérir un membre du corps en prélevant du sang à un autre, en raison du mélange du sang dans le système circulatoire. Cette interdépendance des organes du corps et de l’énergie vitale de l’âme qu’ils contiennent découle de la force vitale générale qui les englobe tous. Cette force vitale générale rayonne dans le cerveau, et c’est de là que toutes les qualités particulières se diffusent et s’individualisent ; elle les contient pourtant toutes, de même, par exemple, que la matière hylique informe contient toutes les entités particulières qui en procèdent, comme on le sait.

C’est pour cette raison que le cerveau ressent la douleur de chacun des 248 membres, et que, d’une manière générale, sa perception de la douleur du bras et celle de la jambe sont identiques. En soulignant l’égalité des membres, le Tsema’h Tsédek met en évidence que le cerveau ne se rapporte pas à chaque membre en raison d’une supériorité qualitative de l’un sur les autres, mais parce que l’énergie vitale de ce membre — et de tous les membres — provient de l’âme ; or, l’âme résidant dans le cerveau, celui-ci éprouve un lien égal avec tous les membres. Il arrive même que le cerveau ressente plus vivement la douleur d’une blessure à l’ongle que celle d’une blessure à la main, comme on peut l’observer.

La source des âmes est la Ho’hma suprême

Une notion semblable s’applique à l’interdépendance des 248 dimensions de l’âme d’Adam entre elles. Cette interdépendance résulte de la source de la vitalité de son âme, qui est la Ho’hma suprême de l’Homme Suprême, l’Ein Sof qui réside en Sa Ho’hma et Lui est uni, car « Lui et Sa Ho’hma sont entièrement un ». C’est pourquoi Adam et le peuple juif dans son ensemble sont appelés « Mon fils premier-né » : de même qu’un fils est conçu à partir d’une goutte séminale issue du cerveau de son père, ainsi l’âme d’Adam, et donc de tout Israël, dérive de la Ho’hma de D.ieu.

Cependant, après que l’âme d’Adam eut été divisée en de nombreuses âmes-racines, lesquelles se subdivisèrent à leur tour en d’innombrables ramifications et étincelles logées dans des corps individuels, l’état de l’âme devint comparable à celui d’organes du corps qui auraient été séparés les uns des autres. Dans un tel état, la douleur du pied n’est plus ressentie par la main. La séparation entre un Juif et un autre n’existe toutefois qu’à l’égard du corps ; leurs âmes, elles, ne sont jamais véritablement séparées, car elles sont toutes imbriquées : de même que la main possède des veines qui la relient aux jambes et aux yeux, ainsi le pied entretient un lien avec la main, et il en va de même de tous les autres membres. Aussi la main, par exemple, ressent-elle une vive douleur, au sens spirituel, de la souffrance de l’œil, comme il a été dit dans l’analogie ci-dessus.

C’est pour cette raison que l’Ari Zal récitait les prières de confession pour toutes les transgressions qu’un Juif quelconque aurait pu commettre, bien qu’il ne les eût lui-même pas commises. Car les fautes d’une personne causaient une douleur dans le « membre » particulier de l’âme générale où son âme était enracinée, et cette douleur se transmettait au « membre » supérieur de l’âme où l’âme de l’Ari Zal était enracinée. À plus forte raison en est-il ainsi à l’égard de la Source de nos âmes, à savoir « le cerveau du Père et Sa Sagesse bénie », qui englobe l’ensemble des 248 éléments et ressent leur douleur. Il nous est donc ordonné d’aimer chaque Juif, puisque chaque Juif inclut toutes les âmes d’Israël, à l’image de l’analogie des organes du corps. Ainsi, puisqu’une personne intègre également son prochain, elle doit aimer son prochain comme elle s’aime elle-même ; et de même est-elle elle-même incluse en son prochain, comme il a été dit à propos de l’interconnexion des organes du corps.

Pourquoi l’on accepte cette Mitsva avant la prière

Telle est aussi la raison pour laquelle il faut accepter sur soi cette Mitsva avant la prière, afin de pouvoir offrir son âme et la faire monter vers D.ieu, par un éveil d’en bas, lors de la récitation du mot E’had, « Un », dans le Chema. Nos prières tiennent lieu de sacrifices, ce dont il découle que le service spirituel de la prière consiste à s’offrir soi-même en sacrifice ; aussi, comme le Tsema’h Tsédek va l’expliquer, doit-on être sans défaut, comme cela était exigé du sacrifice, car un manque d’unité crée, pour ainsi dire, des tares disqualifiantes.

Cette ascension n’est possible que si l’âme est entière et « saine ». De même que la santé physique du corps dépend de l’intégrité de tous ses membres, ainsi la santé spirituelle d’une personne résulte de l’intégrité de toutes les dimensions de son âme, y compris celles qui sont liées à autrui. Or, cet état s’obtient lorsque l’âme intègre toutes les autres âmes, de même qu’un organe du corps est sain lorsque les veines qui le relient à tous les autres organes sont saines. Alors son âme peut s’élever en faveur devant D.ieu, au niveau de Sa Ho’hma, qui contient toutes les âmes véritablement comme une seule ; puisque son âme est elle aussi unie à toutes les autres, elle peut s’élever dans la lumière générale et englobante qui est sa source et sa racine. Cette unité s’accomplit lorsqu’un homme témoigne, de sa personne et de son corps, qu’il aime son prochain, à la manière dont les organes du corps sont inclus les uns dans les autres, avec le sentiment que « ce qui est à moi est à toi », car son prochain est son propre « os et sa propre chair ».

La haine ampute l’âme d’elle-même

Si, en revanche, il nourrit de la haine dans son cœur envers un Juif, il retranche de son âme la part de son prochain qu’elle contient, la rejetant par cette haine et en détournant sa propre volonté. Cela provoque une tare et un manque dans sa propre âme, car cette part lui fait désormais défaut. Il devient ainsi défectueux, puisque chaque part individuelle est composée de l’ensemble des 613 âmes-racines et que l’autre personne est donc incluse en lui ; par sa haine, il retranche de lui-même cette part particulière. Il lui devient alors impossible de s’élever en faveur devant D.ieu, ainsi qu’il est écrit : « Tout Cohen qui porte une tare ne s’approchera pas pour offrir… » Car la Or Ein Sof, qui les englobe tous, ne le tolérera pas en raison du défaut qui est en lui, c’est-à-dire de l’absence de cet élément particulier, car la Or Ein Sof englobe également cet individu manquant. Que cela suffise à l’homme intelligent.

Cette exigence d’unité explique pourquoi plusieurs interdits nous ont été prescrits concernant les offrandes apportées par des Cohanim porteurs d’une tare, ainsi que les animaux sacrificiels eux-mêmes présentant un défaut, comme il est décrit dans Parachat Emor. De même nous a-t-il été enjoint, par un précepte positif, d’offrir tout sacrifice sans tare, ainsi qu’il est écrit : « Pour être agréé, il devra être parfait… »

L’homme ne voit pas ses propres défauts

Bien que la raison de cette Mitsva ait été amplement exposée ci-dessus, il existe encore une explication admirable, qui met en lumière le bien redoutable qu’une personne suscite pour elle-même et pour le monde entier en observant ce commandement positif. Elle éclaire également l’inverse, à D.ieu ne plaise, c’est-à-dire ce qui advient lorsqu’on néglige cette Mitsva et que l’on transgresse l’interdit scripturaire : « Ne hais point… »

Cette explication repose sur une lecture de la parole de Hillel citée plus haut : « Ce qui t’est odieux, ne le fais pas à ton prochain… » Cela demande explication : pourquoi Hillel a-t-il formulé cette Mitsva sous une forme négative, plutôt que d’employer une formulation positive ? La question se pose d’autant plus que le sens littéral du verset et la traduction d’Onkelos usent tous deux d’une terminologie positive. Force est de conclure, comme nous allons l’expliquer, que la version de Hillel interprète la Mitsva d’« Aime ton prochain comme toi-même » à un niveau plus profond.

L’enseignement de nos Sages selon lequel « une personne ne voit aucun défaut en elle-même » ne signifie pas qu’elle ignore totalement ses manquements, car autrui ne perçoit que ce qui est visible à l’œil, tandis qu’elle discerne, elle, ce qui gît au fond de son propre cœur. L’intention de cet adage talmudique est plutôt que son défaut n’a pas d’importance à ses yeux et ne le trouble pas : c’est comme s’il ne le voyait pas du tout, en raison de son immense amour de soi. Cet amour recouvre tous ses manquements, bien qu’il en soit conscient, en les protégeant d’une manière englobante. L’amour de soi enveloppe la personne au point qu’elle ne parvient pas à considérer sa situation avec objectivité : quoique intellectuellement consciente de ses insuffisances, cette connaissance n’éveillera en elle aucune réaction émotionnelle, et ses manquements ne lui donnent donc aucun motif d’inquiétude. Elle ne voit en elle aucun défaut, parce que ceux-ci sont submergés — et annulés — par son intense amour de soi, qui les protège d’une manière englobante.

Mais lorsqu’un autre lui signale son défaut et le comprend, elle se met dans une grande colère, alors même qu’elle sait parfaitement que ce que l’autre dit est vrai. Au fond, sa colère n’est pas éveillée par le défaut lui-même : elle ne pense pas que l’autre se trompe dans son jugement et la soupçonne d’une tare inexistante, car elle sait que ce qu’il dit est vrai. C’est bien plutôt le fait que l’autre perçoive son défaut qui enflamme son ego et provoque son agitation. En revanche, lorsqu’elle-même connaît ce défaut, son amour de soi le dissimule. Elle s’emporte contre son prochain parce qu’il l’a exposé au grand jour, c’est-à-dire parce qu’il a tiré sa tare de l’état de dissimulation et d’imperceptibilité auquel son amour de soi l’avait reléguée ; car désormais, après que l’autre y a attiré l’attention, ce défaut est devenu un manquement tangible et substantiel.

Ce qui t’est odieux, ne le fais pas à ton prochain

Sur cette base, nous pouvons saisir la parole de Hillel : « Ce qui t’est odieux » — à savoir que l’un de tes défauts soit révélé — « ne le fais pas à ton prochain », c’est-à-dire n’expose pas ses fautes et ses imperfections, que ce soit dans les affaires de ce monde, dans ses relations avec autrui ou dans sa conduite spirituelle, et ne les rends ni perceptibles ni concrètes. Que ton amour pour lui soit au contraire si grand qu’il recouvre ses défauts et qu’il empêche ta conscience intellectuelle de ceux-ci d’éveiller la moindre réaction émotionnelle. C’est là aimer l’autre « comme toi-même », c’est-à-dire le traiter avec ce même amour aveugle dont on se traite soi-même. Lorsqu’une personne éprouve un élan et un désir extrêmement puissants envers une autre, en raison d’une attirance grande et intense émanant de l’essence même de son âme, tout tort que l’autre pourrait lui infliger, en contradiction avec cet amour, n’aura pour elle aucune importance et sera annulé dans l’intensité prodigieuse de son amour, ainsi qu’il est dit : « Des eaux abondantes ne sauraient éteindre l’amour… » (Chir HaChirim 8, 7).

L’union d’en haut

C’est pourquoi Hillel a déclaré : « Voilà toute la Torah. » Car l’interconnexion des âmes d’Israël entre elles, au point de devenir véritablement une, comme si elles ne formaient qu’un seul être, suscite en haut un effet des plus merveilleux, qui est l’essence et la finalité de toute la Torah : à savoir l’union du Saint béni soit-Il — ce qui, dans la terminologie kabbalistique, renvoie aux Sefirot de Zeir Anpin — avec Sa Che’hina. La Che’hina de D.ieu est identifiée à la fois comme Ima Tataa, « la Mère inférieure », et comme Matronita, « la Matrone », deux termes qui sont des analogies désignant la Sefira de Mal’hout, source des âmes juives.

Le terme « le Saint béni soit-Il », qui renvoie à Zeir Anpin, est également identifié aux âmes du peuple juif. Expliquons : nos Sages enseignent (Bava Metsia 84a) que « la beauté de Yaakov était semblable à celle d’Adam », ce qui signifie que toutes les âmes du peuple juif étaient incluses en Yaakov et qu’il ressemblait ainsi à la beauté de l’Homme Suprême sur Son trône, « l’apparence de la ressemblance de la gloire de D.ieu » (Ye’hezkel 1, 26 et 28). La citation de Ye’hezkel renvoie à l’Homme Suprême, lequel désigne ici Zeir Anpin ; comme il a été expliqué, cette qualité spirituelle est identifiée à Yaakov, l’âme collective du peuple juif. Car « Son peuple est une part de D.ieu » (Devarim 32, 9), et les qualités spirituelles de D.ieu se reflètent donc en eux.

Lorsque les âmes d’Israël se joignent et s’unissent, cela unit à son tour le D.ieu Un — en termes kabbalistiques, Ses Attributs émotionnels, le niveau de Zeir Anpin — avec l’un, c’est-à-dire le niveau de Mal’hout, source du peuple juif. D.ieu devient uni à Israël, et ils deviennent véritablement un. En conséquence, l’Homme Suprême ne voit aucune déficience en Lui-même : les fautes du peuple juif créent, pour ainsi dire, des tares en haut, mais en raison de l’unité établie, D.ieu les recouvre du regard. Et Il efface toute transgression d’Israël, tel « celui qui purifie dans l’océan puissant », ainsi qu’il est écrit (Bamidbar 23, 21) : « Il n’aperçoit point d’iniquité en Yaakov et ne voit point de mal en Israël », car « l’Éternel son D.ieu est avec lui ». De même que, sur le plan terrestre, une personne ne voit pas ses propres défauts, ainsi l’Homme Suprême ne voit pas, métaphoriquement parlant, Son propre défaut : le peuple juif étant uni à Lui, leur défaut devient pour ainsi dire le Sien, et passe donc inaperçu. Que cela suffise à l’homme intelligent.

Le sens de la formule « Il n’aperçoit point d’iniquité… et ne voit point de mal… » n’est pas que les fautes Lui seraient dissimulées, à D.ieu ne plaise, car tout Lui est révélé et connu, jusqu’aux conversations les plus futiles. L’intention est plutôt, pour emprunter la formulation du verset (Iyov 11, 11) : « Il voit l’iniquité, mais n’y prête pas attention. » Bien que, par Sa connaissance infinie et sans limite, Il connaisse leurs manquements, aucune influence n’est tirée de cette connaissance pour éveiller l’attribut divin de rigueur, identifié à la sévérité et au jugement, car Son amour le recouvre, ainsi qu’il est écrit (ibid., 3, 23) : « Et devant qui D.ieu (א-לוה) a dressé une barrière. » Le Nom divin א-לוה est composé des lettres א-ל et ו-ה, qui renvoient à la bonté suprême : le Nom divin א-ל est en effet identifié à l’attribut de bonté, tandis que les lettres ו-ה du Nom Havaya renvoient aux Sefirot de Zeir Anpin et de Mal’hout, l’intention étant que la bonté de D.ieu enveloppe ces niveaux inférieurs. Cette bonté enveloppe et englobe le peuple juif, empêchant que ses défauts soient perçus, comme il est expliqué dans le Ets ‘Haïm, et elle sert de vêtement à l’âme et de sceau qui la protège.

Il n’en va pas de même, en revanche, lorsque règne, à D.ieu ne plaise, la division au sein du peuple juif. Car, comme il a été dit, « tout Cohen qui porte une tare ne s’approchera pas ». L’existence d’une tare provoque aussi une séparation en haut entre le Saint béni soit-Il et la Che’hina, source du peuple juif. Alors l’Homme Suprême remarque les défauts, et en particulier le défaut de cette personne, car c’est elle qui a provoqué cette désunion, à D.ieu ne plaise.

Tu seras intègre avec l’Éternel ton D.ieu

Les bénédictions de D.ieu au peuple juif dépendent de l’unité d’Israël, comme le laisse entendre la formule de nos prières : « Bénis-nous, notre Père, tous ensemble comme un seul. » Car lorsque règne l’unité, « Tu es tout entière belle, ma bien-aimée, et il n’est point de tare en toi » (Chir HaChirim 4, 7). Cela produit l’union du Saint béni soit-Il avec Sa Che’hina, c’est-à-dire la révélation de la Or Ein Sof dans la source des âmes d’Israël, réalisant l’union de « l’Un avec l’un ».

Tel est le secret mystique impliqué par le verset (Devarim 18, 13) : « Tu seras tamim — entier, parfait — avec Havaya Elokékha, l’Éternel ton D.ieu. » La relation de D.ieu avec la totalité des âmes d’Israël est tam, c’est-à-dire dans un état de complétude et de perfection, l’intention étant que le rayonnement de la Ho’hma suprême illumine toutes les dimensions — littéralement les « membres » — de la Che’hina dans leur totalité, comme le laisse entendre l’injonction « Aime ton prochain comme toi-même », sans que soient perçues les tares au sein de la Che’hina, tare qui résulte toujours des fautes du peuple juif. De façon semblable, tu dois être tamim avec tes frères juifs, afin que Havaya soit Elokékha. Havaya renvoie à la Divinité transcendante, et Elokékha à l’énergie divine qui constitue la force vitale de chaque individu : par nos efforts dans l’Ahavat Israël, il devient manifeste que la dimension infinie de Havaya est notre force vitale, et nous prenons conscience que la Divinité transcendante associée au Nom Havaya est l’énergie qui fait office d’Elokim, notre force vitale. Et cela s’accomplit en offrant son âme à D.ieu avec un dévouement total lors de la récitation du mot E’had dans le Chema, comme il a été exposé plus haut.

Le reste n’est que commentaire

Tel est le sens de la parole de Hillel : « Le reste n’est que commentaire. » Expliquons : comme on le sait, la finalité de toutes les Mitsvot est de réaliser l’union du Saint béni soit-Il avec Sa Che’hina. Cela s’accomplit par la mesirout nefech, le don de soi, et ce même élan spirituel s’accomplit par l’Ahavat Israël, l’amour du prochain juif. Car l’union essentielle de l’Homme Suprême, la forme d’homme projetée par Zeir Anpin, avec Sa Che’hina, qui est appelée « la beauté de Yaakov », dépend de la révélation d’un amour authentique pour autrui, jusqu’à ce qu’il ressemble effectivement à l’amour de soi ; car, comme il a été dit, « Son peuple est une part de D.ieu », c’est-à-dire que chaque Juif est un reflet de la Divinité, si bien qu’aimer un autre Juif est comparable à l’amour de soi, les deux partageant la même essence divine. Cela s’accomplit par l’observance de la Mitsva « Aime ton prochain comme toi-même », comme il a été expliqué, et toutes les autres Mitsvot sont comme un commentaire qui explicite cette union. Ainsi l’Ahavat Israël représente-t-elle la finalité ultime de la Torah, chacune des autres Mitsvot exprimant cette finalité d’une manière particulière, comme le Tsema’h Tsédek va maintenant l’expliquer.

Elles établissent en effet la forme par laquelle cette union s’exprimera. Par exemple, par l’étude de la Torah, la sagesse de l’homme est unie à la sagesse de D.ieu ; de même, notre amour est uni à Son amour, et de même encore relions-nous tous nos autres attributs émotionnels aux attributs correspondants de D.ieu par l’accomplissement des autres Mitsvot. Pour illustrer par une analogie : lorsqu’une personne s’attache à une autre et se lie puissamment à elle, la cause de cet attachement est un amour authentique, et l’unité entre elles s’exprime alors sous des formes diverses, parfois dans la parole, en conversant de propos de sagesse, parfois dans l’émotion, en manifestant de l’amour l’une pour l’autre, parfois dans l’acte, en se rendant des services par des moyens matériels. Dans l’analogue, les 248 Mitsvot positives sont les « 248 membres du Roi », et chaque Mitsva réalise une dimension d’union associée à l’organe particulier auquel elle correspond, tous les autres attributs y étant contenus. Autrement dit, l’union établie entre un aspect particulier de l’homme et son pendant en D.ieu, lorsqu’il accomplit chaque Mitsva particulière, reflète en microcosme l’union complète et englobante établie entre les Juifs et D.ieu ; et des notions semblables s’appliquent à toutes les autres Mitsvot.

Le Talith, la crainte et la Ho’hma

Par exemple, la Mitsva de s’envelopper d’un Talith s’identifie à l’injonction (Devarim 17, 15) : « Accepte sur toi un Roi », attirant sur soi la lumière englobante qui permet à celui qui la reçoit d’offrir son âme à D.ieu lors de la récitation du mot e’had dans le Chema. Car « s’il n’y a pas de crainte de D.ieu, il n’y a pas de Ho’hma » (Avot 3, 17) — la lumière englobante attirée par le Talith étant précisément ce qui éveille la crainte. Dans ce contexte, le terme Ho’hma ne désigne pas la sagesse au sens intellectuel, mais plutôt l’annulation de soi qui permet de devenir un réceptacle.

Ensuite vient un niveau de crainte plus élevé, qui suit la Ho’hma, comme la Michna poursuit : « S’il n’y a pas de Ho’hma, il n’y a pas de crainte. » Cela renvoie au bitoul absolu, qui procède de la proximité avec D.ieu. Car le propre de la crainte est que plus on s’approche, plus on est saisi d’un sentiment de révérence, tandis que le propre de l’amour est que plus on s’éloigne de l’objet aimé, plus l’amour s’intensifie. Aussi, après l’expression du bitoul issu de la Ho’hma lors de la récitation du mot e’had, l’homme sera-t-il pénétré de la révérence qui découle du bitoul absolu. Le vestige de cette révérence englobante se revêt dans la lumière englobante du Talith, l’inspirant de la crainte extérieure qui précède la Ho’hma ; ainsi le Talith dont on s’enveloppe transmet-il les vestiges des sommets spirituels atteints lors des récitations antérieures du Chema.

Tout cela n’est qu’une explication, un commentaire, de l’union engendrée par la faculté de Ho’hma de l’âme lorsque l’homme offre son âme à D.ieu en récitant le mot E’had, qui représente le secret mystique de l’unité. La dimension fondamentale de cette union est produite par la Mitsva positive « Aime ton prochain… », car alors « Tu es tout entière belle, ma bien-aimée, et il n’est point de tare en toi », et « Tu seras tamim avec l’Éternel ton D.ieu », comme il a été expliqué.

La kelipa de Midyan

Par ailleurs, cette Mitsva positive d’« Aime ton prochain comme toi-même », et plus encore l’interdit « Ne hais point… », peuvent être fort bien expliqués sous un autre angle, à la lumière de l’exposé développé ailleurs sur le verset : « Choisissez parmi vous… pour exercer la vengeance de D.ieu sur Midyan » (Bamidbar 31, 3). Il y est expliqué que la kelipa de Midyan est la haine gratuite, et que c’est sur Midyan que la vengeance de D.ieu doit être exécutée. Que l’on consulte cette source.

Vilna contre Slavita : la querelle d’imprimeurs qui aboutit au Sefer Torah du Rabbi

Vilna contre Slavita : la querelle d’imprimeurs qui aboutit au Sefer Torah du Rabbi

 

Des milliers de trésors inestimables reposent sur les étagères et dans les coffres de la Bibliothèque centrale de Habad, située juste à côté du 770. Dans le cadre d’une nouvelle série lancée en partenariat avec la bibliothèque du Rabbi, le bibliothécaire en chef, le Rav Berel Levin, dévoile l’un des épisodes les plus dramatiques de l’histoire de l’imprimerie juive : la querelle qui opposa, au milieu des années 5590 (années 1830), l’imprimerie de Slavita à la maison Romm de Vilna. Cette dispute, qui bouleversa le monde juif tout entier et connut une issue tragique, est mystérieusement liée au petit rouleau connu sous le nom de « Sefer Torah du Rabbi ».

 

 

 

La Bibliothèque centrale de Habad, voisine immédiate du 770 Eastern Parkway, abrite des dizaines de milliers d’ouvrages, de manuscrits et d’objets historiques que le ‘hassid ordinaire n’a jamais eu l’occasion de contempler. Une nouvelle série documentaire, réalisée en collaboration avec la bibliothèque du Rabbi, se propose de présenter au public les pièces les plus rares et les plus chargées d’histoire de cette collection unique au monde. Pour cet épisode, le Rav Berel Levin, bibliothécaire en chef, nous transporte vers l’un des moments les plus éprouvants de l’histoire du livre juif.

Une imprimerie fondée sur l’ordre d’un Tsadik

L’imprimerie de Slavita fut fondée en 5551 (1791) par le Rav Moché Shapiro, Rav de la ville et fils du célèbre Tsadik Rabbi Pin’has de Koritz, disciple du Baal Chem Tov. Sur l’instruction de son père, le Rav Moché renonça à exercer une fonction rabbinique de premier plan pour se consacrer à l’impression de livres saints, une entreprise que tous les Tsadikim de l’époque considéraient comme une nécessité absolue pour le peuple juif. L’imprimerie de Slavita acquit rapidement une renommée exceptionnelle : ses éditions du Talmud, imprimées avec un soin extraordinaire, étaient réputées dans le monde juif entier, au point que des autorités en la matière affirmèrent qu’aucune autre édition ne pouvait rivaliser avec leur beauté. En 5567 (1807), lors de l’impression de la première édition, de nombreux Rabbanim, parmi lesquels l’Admour Hazaken, auteur du Tanya, accordèrent leur approbation et interdirent à quiconque de réimprimer le Talmud pendant vingt-cinq ans, afin de protéger l’énorme investissement des imprimeurs.

Deux éditions concurrentes du Talmud

Au milieu des années 5590 (années 1830), l’imprimerie de Slavita, alors dirigée par les fils du Rav Moché, le Rav Chemouel Abba et le Rav Pin’has Shapiro, entreprit l’impression de la quatrième édition du célèbre Talmud de Slavita. Au même moment, la maison d’édition Romm de Vilna commença à imprimer sa propre édition du Talmud, munie des approbations d’éminents Rabbanim de Lituanie. Une querelle éclata alors entre les deux maisons : les frères Shapiro soutenaient que les imprimeurs de Vilna empiétaient sur leurs droits, puisque leur propre édition n’était pas encore entièrement écoulée, tandis que les imprimeurs de Vilna affirmaient que le monopole accordé à Slavita avait expiré. La dispute embrasa le monde juif tout entier et prit l’allure d’un affrontement entre ‘Hassidim, qui défendaient les frères Shapiro, et Mitnagdim, qui soutenaient l’édition de Vilna. Plus d’une centaine de Rabbanim des deux camps, parmi les plus grands de la génération, furent impliqués dans cette controverse qui résista à toutes les tentatives d’arbitrage.

Une accusation calomnieuse et un châtiment inhumain

Le dénouement fut tragique. En 5595 (1835), un ancien employé de l’imprimerie de Slavita, un relieur, fut retrouvé mort, apparemment suicidé. Des délateurs et des prêtres locaux accusèrent alors calomnieusement les frères Shapiro d’avoir assassiné cet homme pour l’empêcher de dénoncer aux autorités l’impression de livres non approuvés par la censure. Bien que le gouvernement lui-même ait reconnu par écrit qu’il n’existait aucune preuve d’un quelconque lien entre les frères et la mort de leur ancien employé, les deux Tsadikim furent déclarés coupables d’avoir « propagé des idées jugées dangereuses ». Le véritable objectif du Tsar Nicolas Ier et de ses conseillers était clair : éteindre la lumière de la Torah en Russie. Les frères Shapiro furent condamnés à un châtiment d’une cruauté inouïe : ils durent passer entre deux rangées de soldats qui les frappèrent jusqu’au seuil de la mort, avant d’être condamnés à l’exil perpétuel en Sibérie, peine ensuite commuée en incarcération à Moscou. Dans la foulée de ce procès inique, le Tsar ordonna en 5596 (1836) la fermeture de toutes les imprimeries juives de l’empire, à l’exception de deux seulement, l’une à Vilna et l’autre à Jitomir, privant ainsi le « peuple du Livre » de l’accès à ses livres saints.

Un Sefer Torah écrit feuille par feuille

C’est ici que commence l’histoire du petit rouleau qui deviendra le « Sefer Torah du Rabbi ». Toutes les communautés juives de Russie, bouleversées par le sort des Tsadikim de Slavita, cherchèrent à adoucir leur détention. Lorsqu’on apprit que les frères aspiraient à posséder un Sefer Torah dans leur cellule, un plan audacieux fut élaboré. Puisque les prisonniers étaient autorisés à recevoir du courrier de leur famille, on décida de faire écrire un Sefer Torah d’un format minuscule et de l’introduire dans la prison sous l’apparence de longues lettres. Chaque feuille de parchemin ne mesurait que vingt centimètres de hauteur, contre quarante-neuf centimètres ou davantage pour un Sefer Torah ordinaire. Un scribe d’exception, remarquable tant par sa piété que par la finesse de son écriture, fut chargé de cette œuvre rédigée dans la graphie du Arizal, tandis que les descendants du Tsadik Rabbi Chemouel Chmelke de Nikolsbourg firent préparer une encre spéciale d’une durabilité extraordinaire, encore parfaitement lisible aujourd’hui. Durant de longs mois, les feuilles de parchemin furent introduites une à une dans la prison. Le fait que les sections ne fussent pas cousues ensemble présentait en outre un avantage halakhique : les feuilles séparées ne possédaient pas la sainteté d’un Sefer Torah complet et pouvaient donc demeurer dans une cellule impure.

Les Atsei ‘Haïm d’une prophétie ancienne

Pendant plus de vingt et un ans d’incarcération, les frères de Slavita étudièrent dans ces feuilles de parchemin, y puisant aussi bien le sens simple des versets que leurs dimensions les plus profondes. Ce n’est qu’après leur libération, en 5617 (1857), que les feuilles furent assemblées conformément à la Halakha pour former un Sefer Torah complet. Il ne manquait alors que les Atsei ‘Haïm, les deux montants de bois autour desquels s’enroule le rouleau. Quelques jours après le retour des frères, on leur présenta des Atsei ‘Haïm porteurs d’une histoire prodigieuse. Des années auparavant, le Tsadik Rabbi Ye’hiel Mikhel de Zlotchov avait fait écrire un Sefer Torah, et le Maguid de Koznitz lui avait offert pour l’occasion deux montants de bois. Les ‘Hassidim de Rabbi Ye’hiel Mikhel, désireux d’embellir le rouleau de leur maître, avaient toutefois commandé des montants d’argent, que le Tsadik choisit d’utiliser en vertu du principe d’embellissement des Mitsvot. Posant alors ses mains sur les montants de bois, il déclara : « Les efforts du Maguid de Koznitz ne seront pas vains. Un jour viendra où d’immenses Tsadikim utiliseront ses Atsei ‘Haïm pour un Sefer Torah exceptionnel. » Cette prophétie s’accomplit des décennies plus tard, lorsque ces montants furent remis aux Tsadikim de Slavita pour leur rouleau unique, désormais vénéré dans tout le monde juif sous le nom de « Sefer Torah de la Messirout Nefech ».

Des griffes des Soviétiques jusqu’à la bibliothèque du Rabbi

Le précieux rouleau fut transmis de génération en génération dans la famille Shapiro, du Rav Chemouel Abba à son fils aîné le Rav Pin’has, et ainsi de suite. En 5677 (1917), après la révolution russe, les communistes confisquèrent le Sefer Torah avec d’innombrables biens de valeur. Un arrière-petit-fils du Rav Chemouel Abba parvint néanmoins à le récupérer grâce à l’intervention d’un haut fonctionnaire polonais, qui exigea des autorités russes la restitution de ce bien au titre des accords de rapatriement entre la Pologne et la Russie. Une génération plus tard, un descendant portant lui aussi le nom de Chemouel Abba réussit, au prix de l’abandon d’une partie de ses biens et, selon certains témoignages, en enroulant le rouleau autour de son corps sous ses vêtements, à faire sortir clandestinement le Sefer Torah de Russie pour le conduire en Terre Sainte vers 5707 (1947). C’est ce rouleau chargé de plus d’un siècle d’abnégation qui parvint finalement au Rabbi et qui est connu depuis comme « le Sefer Torah du Rabbi », l’un des trésors les plus émouvants conservés aujourd’hui à la Bibliothèque centrale de Habad, témoin silencieux de la victoire éternelle du Livre sur tous ses persécuteurs.