Le quartier de Rehavia endeuillé : au cœur des décombres, le Beth Habad se mobilise

Le quartier de Rehavia endeuillé : au cœur des décombres, le Beth Habad se mobilise

 

Un terrible drame a frappé, lundi,  le quartier de Rehavia à Jérusalem, où l’effondrement d’un balcon rue du KKL a coûté la vie à Binyamin Levit et blessé son épouse ainsi que plusieurs personnes. Bouleversé, le Rav Israël Goldberg, Chalia’h du Rabbi dans le quartier, a appelé à s’unir dans une prière pour le rétablissement des blessés. Dès le lendemain matin, il a dressé sur les lieux du drame un stand de Mitsvot et de réconfort.

 

 

Le drame de la rue du KKL

Binyamin Levit, quatre-vingts ans, a été extrait des décombres sans signe de vie après l’effondrement d’un balcon sur une boulangerie de la rue du KKL, dans le quartier de Rehavia à Jérusalem. Les forces de secours, pompiers, police, Magen David Adom et organisations de sauvetage, ont été dépêchées en urgence sur les lieux afin de dégager les personnes prises au piège et de prendre en charge les blessés.

Il s’agit d’un immeuble d’habitation de trois étages, dont le balcon du deuxième niveau s’est effondré sur une boulangerie situé au rez-de-chaussée. La chute a causé d’importants dégâts, tant au bâtiment lui-même qu’au commerce.

Les premières conclusions de l’enquête

Les circonstances du drame font l’objet d’une enquête menée par la police. Selon les informations rapportées par Liran Tamari, les premiers éléments de l’investigation révèlent qu’un ingénieur avait précisément été appelé sur place ce jour-là, à la suite de défauts constatés sur le balcon.

D’après ces premières conclusions, l’ingénieur avait ordonné l’installation d’échafaudages ainsi que le lancement immédiat de travaux destinés à remédier au danger.

L’appel à la prière du Chalia’h

Le Rav Israël Goldberg, Chalia’h du Rabbi dans le quartier, a réagi avec une profonde émotion : « Nous sommes sous le choc, bouleversés par cette lourde catastrophe qui a frappé Rehavia, tout entière plongée dans la douleur et le deuil à la suite de l’effondrement du balcon de la rue du KKL. J’appelle chaque homme et chaque femme, les habitants du quartier comme l’ensemble de la maison d’Israël, à s’unir dans une prière déchirante pour le rétablissement complet des blessés. »

 

Une lumière dans la brisure

Les habitants de Rehavia tentaient encore d’assimiler le drame survenu la veille, au cours duquel Binyamin Levit, de regrettée mémoire, a trouvé la mort dans l’effondrement du balcon, tandis que son épouse et d’autres personnes étaient blessées. Le désarroi régnait parmi les proches et les voisins, saisis par un profond sentiment de sidération.

C’est au matin, du sein même de cette brisure et de cette douleur, que le Chalia’h du Rabbi dans le quartier, le Rav Israël Goldberg, s’est rendu sur place pour y dresser un stand particulier de Mitsvot et de renforcement spirituel, à l’endroit précis où le drame s’était produit.

Téfilines, bougies et étude au pied des décombres

Ce stand fut érigé pour l’élévation de l’âme du défunt ainsi que pour la guérison rapide de son épouse et des autres blessés. Passants, voisins et connaissances s’arrêtaient auprès du stand, les yeux emplis de larmes, posaient les Téfilines et recevaient des coffrets de bougies de Chabbat.

Des feuillets de Michnayot furent également distribués sur place, en vue d’une étude commune dédiée à l’élévation de l’âme du défunt, Binyamin ben Tsvi HaLévi, aux côtés de feuillets de Tehilim destinés à une prière en faveur du rétablissement complet de son épouse et de tous les autres blessés.

L’union d’Israël dans l’épreuve

Cette initiative bouleversante a touché les cœurs en profondeur et a rencontré un large écho auprès des passants et des voisins, qui se sont arrêtés au stand pour prendre part à l’étude et à la prière. La scène qui se déroulait sur les lieux a démontré que c’est précisément dans les instants les plus éprouvants, du sein même de la grande brisure, que le peuple d’Israël sait s’unir, se soutenir mutuellement et multiplier la lumière et les bonnes actions, pour l’élévation de l’âme du défunt et la guérison des blessés.

« Nous adressons nos condoléances sincères, du plus profond du cœur, à la famille Levit endeuillée, et nous prions pour le rétablissement complet et rapide de l’épouse et de tous les autres blessés », a déclaré le Rav Goldberg. « Avec foi et confiance dans le Saint béni soit-Il, nous espérons que ces jours de Bein Hametsarim se transformeront bientôt en allégresse et en joie, et que nous mériterons la Guéoula complète avec la venue de Machia’h Tsidkénou, très prochainement et de nos jours. »

 

À Tsfat, un nouveau Mikvé, à la mémoire de Raphi et Yehoudit Atias et leurs six enfants, transforme un deuil en source de vie

À Tsfat, un nouveau Mikvé, à la mémoire de Raphi et Yehoudit Atias et leurs six enfants, transforme un deuil en source de vie

 

Le jour de la hilloula du saint Ari, la ville de Tsfat a inauguré un nouveau Mikvé baptisé « Or Atias », dédié à l’élévation de l’âme de Raphi et Yehoudit Atias ainsi que de leurs six enfants, disparus voici quatorze ans dans un tragique accident de la route. Longtemps demeuré inachevé, l’édifice se dresse désormais comme un lieu de pureté d’un raffinement remarquable, au service de toute une région. Fruit de l’engagement de leur fille survivante, Ra’hel Atias, de Rabbanim Habad et du Chalia’h Chnéor Lipsker, adjoint au maire de la ville, ce Mikvé incarne le passage bouleversant de la douleur à la sainteté.

 

 

 

Un cercle qui se referme après vingt-cinq ans

Inauguré dans le quartier de Kna’an, ce nouveau Mikvé symbolise une émouvante fermeture de boucle. Durant près de vingt-cinq années, le bâtiment n’avait été qu’une structure abandonnée, un squelette de béton laissé inachevé. Aujourd’hui, sa construction est enfin menée à son terme : il s’élève comme un Mikvé somptueux, conçu selon des standards modernes dignes d’un espace de bien-être, destiné à servir les habitants de la ville et de toute la région environnante. Au-delà de sa vocation rituelle, il perpétue, dans une voie de sainteté et de continuité, la mémoire de la famille Atias.

Une tragédie qui bouleversa tout le pays

Le drame remonte à la nuit du 22 mai 2012 (5772). Cette nuit-là, la famille Atias regagnait son domicile du village de Bar Yo’haï, en Haute-Galilée, après avoir pris part à une cérémonie d’inauguration d’un Sefer Torah à Migdal HaEmek. Sur la route en descente menant vers Tibériade, la voiture perdit ses freins et échappa à tout contrôle : avant un virage abrupt, elle franchit la glissière de sécurité, bascula dans un ravin et s’embrasa. Le père, Raphi Atias, âgé de quarante-deux ans et directeur de l’école « Miftan » de Tsfat, son épouse Yehoudit, du même âge, ainsi que six de leurs enfants trouvèrent la mort sur les lieux : Aviya, dix-sept ans, élève d’Oulpana à Méron, les jumelles Neria et Elichiv, seize ans, Chira, Taïr et la petite Noa, benjamine de la fratrie.

Près de deux mille personnes accompagnèrent les défunts lors de leurs obsèques à Tsfat, dans une émotion qui étreignit le pays tout entier.

 


Raphi et Yehoudit Atias ainsi que de leurs six enfants, disparus dans un tragique accident de la route

 

Ra’hel, l’unique rescapée

De cette famille de huit âmes, seule Ra’hel Atias, alors âgée de sept ans, survécut à l’accident. N’étant pas attachée, elle parvint à ouvrir une portière et à s’extraire du véhicule en flammes, avant d’être évacuée vers le centre hospitalier Rambam de ‘Haïfa. C’est à son réveil, entourée de ses proches et de son éducatrice, qu’elle apprit l’ampleur de la catastrophe qui venait de la priver de ses parents, de ses frères et de ses sœurs. Devenue le dernier maillon vivant des siens, c’est elle qui, des années plus tard, fit un don considérable pour engager la construction du Mikvé aujourd’hui érigé à leur mémoire.

Une œuvre collective portée par le Chalia’h Chnéour Lipsker

L’achèvement du projet a été rendu possible grâce à l’action considérable de l’adjoint au maire et représentant de Habad au sein de la municipalité, le Chalia’h Chnéour Lipsker, qui s’est dévoué sans relâche pour faire aboutir ce chantier prestigieux. Ce succès est également le fruit d’une étroite collaboration avec le ministère des Services religieux, le Conseil religieux de Tsfat, la municipalité de la ville et plusieurs autres partenaires.

Une cérémonie en présence des grandes figures du judaïsme

L’inauguration s’est déroulée en présence de nombreuses personnalités du monde rabbinique. Y prenaient part le Grand Rabbin d’Israël, le Gaon Rav Kalman Meïr Bar, ainsi que l’Admour Sidna, Rav Baroukh Abou’hatséra. Étaient également présents le Rav de la ville de Tsfat, le Gaon Rav Chemouel Eliyahou, le maire Yossi Kakon, le président du Conseil religieux Rav Nehorai La’hiani, le directeur du centre de pureté Rav Moti Krimlovsky, le Mara Déatra de la communauté Habad Rav Mordekhaï Bistritsky, ainsi que le Mara Déatra de la communauté Habad de Rehovot et secrétaire adjoint du tribunal rabbinique de Habad, Rav Mena’hem Mendel Gloukhovsky, et le Rav Dov Kaplan. À leurs côtés se pressaient de nombreux Rabbanim, personnalités publiques, membres de la famille Atias et fidèles venus en grand nombre.

 

La plus belle des perpétuations

Dans les allocutions de bénédiction, il fut souligné que la plus digne des perpétuations réside dans l’édification d’un lieu où l’on pourra accomplir la Mitsva de la pureté familiale, ajoutant ainsi vie, sainteté et bénédiction au sein du peuple d’Israël. La cérémonie s’est achevée par la pose des Mezouzot, la coupure du ruban et une visite du nouveau Mikvé.

 

 

 

L’autisme, un lien secret avec D.ieu : le regard du Rabbi sur les enfants « spéciaux »

L’autisme, un lien secret avec D.ieu : le regard du Rabbi sur les enfants « spéciaux »

 

Dans un podcast de Kol ‘Haï Music, le Rav Levi Brook a choisi d’aborder de front un sujet que l’on préfère trop souvent taire : le monde intérieur des enfants « spéciaux », et tout particulièrement des enfants autistes. Son Invité, le Rav Eli Wolf, auteur du recueil « Mes généraux » consacré aux lettres et aux enseignements du Rabbi de Loubavitch sur ces âmes hors du commun, y déploie un regard qui bouleverse les évidences. Là où le monde voit un handicap, le Rabbi voit des « généraux », des soldats d’élite dotés d’un lien avec D.ieu plus élevé que tout ce que l’œil peut percevoir.

 

 

Rav Eli Wolf, est l’auteur d’un ouvrage singulier intitulé « Mes généraux », un leikut, un recueil de lettres et d’enseignements du Rabbi consacrés aux enfants aux besoins particuliers. Le titre lui-même est une invitation à voir le bien enfoui au-dedans. Rav Wolf dirige par ailleurs, en Terre sainte, l’antenne d’une belle organisation, « Les enfants des Chlou’him du Rabbi », qui accompagne les familles d’émissaires de Habad portant une double Chli’hout : celle de leur poste, et celle, plus intime encore, d’un foyer où grandit un enfant différent.

Du raisin au vin : ne pas s’arrêter à l’écorce

Pour introduire ce regard renouvelé, Rav Wolf remonte à la source du deuil de Ticha BeAv. Ce jour ne fut pas d’abord marqué par la destruction des deux Temples, mais bien avant, au désert, lorsque Moché Rabbénou envoya les explorateurs en Terre promise et qu’ils en revinrent précisément le neuf du mois. Devant leurs larmes injustifiées, D.ieu déclara que ce serait là une ahavat ‘hinam inversée, une pleurée sans cause qui entraînerait la ruine du premier et du second Sanctuaire.

Le symbole de ces explorateurs, ce sont les grappes de raisin qu’ils rapportèrent sur leurs épaules. Et le raisin, souligne Rav Wolf, peut se regarder de deux façons. On peut n’y voir qu’un fruit, son enveloppe extérieure, tel que le rapportèrent les explorateurs. Ou l’on peut chercher ce qu’il renferme au-dedans. La première sortie d’exil de toute la Torah, celle de Yossef en prison, éclaire ce point : lorsque le maître échanson raconte son rêve, il se voit pressant des grappes dans la coupe de Pharaon, et Yossef y lit aussitôt l’annonce de sa libération. Ce que Yossef discerne, c’est l’homme qui presse le raisin pour en extraire le vin. On peut s’arrêter à la forme extérieure du raisin, ou l’on peut regarder ce qu’il y a à l’intérieur et le presser jusqu’à en faire du vin.

Ce n’est pas un hasard, ajoute-t-il, si la Torah, louant la Terre d’Israël, la nomme « terre de froment, d’orge et de vigne », sans dire « et de raisins » : le regard ne doit pas se poser sur le raisin, mais sur la vigne qui l’habite. Le raisin, tant qu’il reste raisin, se bénit comme un fruit ordinaire ; devenu vin, il change de nature. Les explorateurs, eux, n’ont vu que l’écorce de la Terre, « un pays qui dévore ses habitants », sans percevoir le vin caché à l’intérieur, sans deviner ce que D.ieu préparait pour les y conduire. Voilà toute l’histoire de Ticha BeAv, et voilà le vin, c’est-à-dire la Guéoula qui délivre de l’exil.

Appliqué au sujet de l’émission, le message est limpide. On peut regarder ces enfants de l’extérieur, à travers leurs difficultés et leurs épreuves, comme on regarde un raisin. Ou l’on peut, à la manière du recueil de Rav Wolf, entièrement tissé des paroles du Rabbi, contempler le vin qui les habite, la profondeur intérieure de cette écorce, et le chemin de délivrance auquel il ouvre.

 

« Ils sont reliés à D.ieu » : ce que le Rabbi dit de l’autisme

Le premier témoignage touche directement à l’autisme. Un célèbre ‘hazane, Yossef Malovani, se présenta un dimanche devant le Rabbi lors de la distribution des dollars pour la Tsedaka, quand le Rabbi fait de chacun un émissaire pour donner à la charité. Il confia au Rabbi qu’il avait un fils autiste, hospitalisé en Angleterre. Le Rabbi lui répondit alors que les personnes autistes ne sont nullement dépourvues de lien : elles entretiennent un lien avec le Saint béni soit-Il, et c’est précisément parce qu’elles sont absorbées dans cette relation avec D.ieu qu’elles paraissent moins reliées aux hommes.

Saisi par cette formule, Malovani raconta au Rabbi que le jour où l’on apporta à son fils des Tsitsit, ces quatre coins de vêtement, alors même qu’il ne parlait ni ne communiquait d’ordinaire, l’enfant les avait saisis avec enthousiasme et avait récité la bénédiction. La preuve, en somme, que leur connexion spirituelle demeure bien plus haute que ce que laisse paraître le dehors.

 

 

« Tu atteindras la profondeur de ta sœur »

Autre récit, autre lien à l’autisme. L’un des Chlou’him de Rochester, Rav Na’houm, grandit en Angleterre et entrait toujours en ye’hidout, en entrevue privée, accompagné de ses parents. À seize ans, pour la première fois seul à New York durant le mois de Tichri, il écrivit enfin au Rabbi ce qu’il portait au cœur : il avait une sœur autiste et demandait ce qu’il pouvait faire pour elle, persuadé, lui l’aîné qui réussissait, de devoir tirer vers le haut celle qu’il croyait « en dessous ».

Il s’attendait à recevoir quelques chapitres de Tehilim à réciter, des pages de Guemara à étudier, une ségoula à accomplir en sa faveur. Le Rabbi lui répondit tout autrement. Mieux encore : au sortir de l’entrevue, le jeune homme rédigea la teneur de l’échange et la transmit au Rabbi par l’intermédiaire du secrétariat, et le Rabbi corrigea le texte de sa main, si bien que ces paroles ne relèvent pas seulement de la tradition orale mais aussi de l’écrit. Parmi ses mots, le Rabbi lui dit en substance : tu es élève à la Yechiva, accomplis ce qui t’incombe, étudie avec assiduité et profondeur, et lorsque tu approfondiras véritablement la Torah, tu atteindras la profondeur de ta sœur. D’un coup, le tableau se renversait : le Rabbi la plaçait plus haut que lui.

« Ce sont mes généraux »

Vint un matin, à 770, un Juif des États-Unis nommé David Meïr, dont le premier enfant était né trisomique. Son épouse se tenait au premier rang, l’enfant dans les bras, lorsque le Rabbi passa et glissa dans la petite main une pièce pour la Tsedaka. Le tonus musculaire de l’enfant étant faible, la pièce lui échappa et roula à terre. Avant que quiconque n’ait esquissé un geste, le Rabbi se pencha, ramassa la pièce, la replaça dans la main de l’enfant et referma lui-même ses doigts pour qu’il la tienne comme il faut. La mère, désemparée, vit le Rabbi lui tendre une seconde pièce et lui dire, dans un sourire, en anglais : « Ce sont mes généraux. »

Un enfant incapable même de refermer la main, et le Rabbi le nomme « général ». Ce ne sont pas des mots jetés pour apaiser une mère, insiste Rav Wolf : il y a là un sens d’une grande profondeur. Au ‘hazane Malovani, il dit qu’ils sont plus reliés à D.ieu que les autres ; à Na’houm, que sa sœur le dépasse ; à cette mère, que son fils est un général. Autant de manières de dire une perception radicalement autre que celle du regard commun.

Le renversement du regard face à l’habitude

Car le réflexe ordinaire, même dans un public pratiquant et scrupuleux des Mitsvot, consiste à accorder d’emblée à l’enfant différent une sorte de « rabais » : il ne serait pas concerné, il ne s’y prêterait pas, à quoi bon investir, à quoi bon se fatiguer. Le Rabbi voit exactement l’inverse. Il perçoit en eux un tout autre lieu. Avant même de trancher ce que cela implique concrètement, sur le plan de la Halakha et de la pratique, il s’agit d’abord de comprendre où ils se tiennent : ne pas regarder le raisin, mais voir le vin qui y repose.

Une épreuve devenue source de bien

Comment Rav Wolf en est-il venu à ce thème ? Comme pour toutes les belles choses, répond-il, D.ieu confie l’épreuve, et c’est à l’homme d’en faire quelque chose. Il évoque Rabbi Akiva et son épouse Ra’hel, fille de Kalba Savoua, chassée de la maison de son père, l’un des hommes fortunés de Jérusalem. Réduits à la plus grande pauvreté, couchant sur la paille, ils reçoivent la visite d’Eliyahou HaNavi déguisé en pauvre venu quémander un peu de paille pour son nouveau-né. De ce dénuement même, symbolisé par la paille, ils tirent de quoi secourir un autre. D.ieu t’a donné une épreuve, enseigne ce récit : ne t’y effondre pas, saisis-la et, avec elle, relève autrui.

C’est très exactement son histoire, confie Rav Wolf. Voilà vingt-cinq ans, son épouse et lui reçurent en cadeau un enfant aux besoins particuliers, aujourd’hui âgé de vingt-cinq ans. Cette épreuve a engendré un bien considérable pour de nombreuses familles. Le recueil en est un exemple ; l’organisation « Les enfants des Chlou’him du Rabbi » en est un autre. Sans cet enfant né chez lui, ces dizaines de familles d’émissaires portant le même fardeau n’auraient jamais trouvé ce soutien. Toujours, dit-il, la difficulté est ce qui doit donner la force d’avancer, et plus encore d’en faire une couronne, d’en tirer un bienfait.

L’ombre aussi sert la gloire du Créateur

Rav Wolf rapporte à ce propos une lettre remarquable du Rabbi à l’artiste Yaakov Agam. Pour l’anniversaire du Rabbi, l’artiste lui avait envoyé un album de ses œuvres, accompagné d’une bénédiction qu’il n’avait pas écrite en toutes lettres, mais en jeux d’ombres : il ne traçait pas la lettre elle-même, mais son ombre, d’où naissait la lettre. Le Rabbi lui répondit que tout ce que D.ieu a créé en ce monde a une finalité, car rien ne fut créé sinon pour Sa gloire. L’ombre elle-même, faite en apparence pour dissimuler, a été créée pour la gloire du Créateur, et l’artiste, par son écriture, montre précisément comment l’on peut se servir de l’ombre, autrement que de la lumière, pour dire un sens.

Chaque être humain, poursuit le Rabbi, traverse dans sa vie des périodes d’ombre, des temps gris et difficiles, tout comme le peuple d’Israël en tant que nation. Ces ombres aussi existent pour la gloire de D.ieu. Les épreuves et les difficultés ne sont pas faites pour qu’on s’y enlise, mais pour qu’on les retourne en gloire du Ciel. C’est de là, dit Rav Wolf, que lui est venu tout ce cheminement.

Mettre les Téfilines : un combat mené jour après jour

Le Rabbi voit la hauteur de ces enfants et les appelle « généraux » ; il affirme leur lien privilégié avec D.ieu. Rav Wolf en donne l’illustration à travers son propre fils. Plusieurs défis se conjuguaient chez lui, qu’il détaille avec pédagogie. Le franchissement de la ligne médiane, d’abord : là où un enfant traverse spontanément la ligne imaginaire du corps pour saisir de la main droite un objet posé à gauche, certains enfants ne peuvent la franchir. La conscience du schéma corporel, ensuite : savoir où commence et finit son corps sans le voir, se glisser sous une table, s’asseoir sans hésiter. La planification du mouvement, encore : disposer cinq assiettes avec ordre plutôt que dans le désordre. Et le dénombrement réel, enfin : compter ce qui est effectivement là, et non réciter des chiffres sans lien avec la réalité.

Que l’on réunisse ces quatre difficultés, et que l’on tente alors de poser les Téfilines : amener la main droite au-delà de la ligne médiane, enrouler avec justesse les lanières sur le bras, savoir qu’on en a bien compté sept, poser ensuite les Téfilines de la tête en repérant où celle-ci commence et s’achève. La chose devient tout bonnement impossible. Or, six mois avant sa Bar Mitsva, son fils décida qu’il devait, malgré tout, essayer de poser les Téfilines. Chaque jour, il tentait, transpirait, s’épuisait, s’exaspérait. C’était éprouvant à voir. Mois après mois, il revenait de son institution, essayait, échouait, échouait encore, jusqu’à ce qu’il brise l’obstacle et y parvienne. Aujourd’hui, il accomplit ce geste comme chacun. Un autre, même adulte, aurait depuis longtemps renoncé devant l’impossible. Là où l’on ne voyait qu’un raisin, il y avait un vin profond : une connexion bien plus haute que ce que révèle le dehors.

Des « invalides de Tsahal » aux « excellents de Tsahal »

D’où le Rabbi tire-t-il ces définitions ? Il l’a lui-même dévoilé. Durant l’été 5736 (1976), une délégation de soldats invalides de Tsahal, en tournée aux États-Unis, fut reçue au 770. On retira tous les bancs de la synagogue pour laisser entrer les fauteuils roulants. Fait rarissime, le Rabbi leur adressa une Si’ha en hébreu, puis descendit de son estrade pour serrer la main de chacun et lui remettre un billet d’un dollar. L’accueil fut d’une émotion rare.

Le cœur de son propos tenait en ceci : pour le peuple d’Israël, l’accent porte sur le spirituel plus que sur le matériel, sur la qualité plus que sur la quantité. Qu’est-ce qui unit des Juifs venus d’Israël et d’ailleurs, sinon leur essence intérieure ? Nous ne regardons pas la forme extérieure, mais l’âme divine qui nous fait tous un. Et cette qualité se transmet de génération en génération depuis le don de la Torah. Dès lors, poursuivit le Rabbi, quand bien même un homme siège dans un fauteuil roulant et se trouve défini comme « invalide », son corps affaibli n’est pas ce que l’on regarde : c’est sa qualité. Il est clair qu’un homme à qui D.ieu a confié une telle épreuve a reçu aussi une capacité spirituelle plus grande, une force plus haute pour la surmonter, et cela parfois dans la joie.

Le Rabbi ajouta qu’il n’aimait pas l’expression « invalide de Tsahal », qui définit l’homme par le manque, comme s’il était en deçà des autres. Puisque le regard authentique est intérieur, et que leur qualité est plus élevée, il proposa de les nommer non pas « invalides de Tsahal » mais « excellents de Tsahal ». Ce n’était pas un simple habillage de courtoisie, mais l’énoncé d’une vérité : « excellent » au double sens de distingué et de marqué, celui qui porte un signe le rendant différent, et surtout celui qui se situe au-delà. Affronter la difficulté signifie que D.ieu a octroyé des forces bien plus grandes.

L’enseignement du Tsema’h Tsedek : les soldats d’élite du Roi

Le Chabbat suivant, un Chabbat Mevarekhim du mois d’Elloul, un Farbrenguen se tint au 770. Le Rabbi y revint sur ses paroles de la semaine et en dévoila le fondement. Il s’appuya sur un maamar, un discours ‘hassidique de l’Admour Tsema’h Tsedek, petit-fils du Baal HaTanya, tiré de son ouvrage « Dere’h Mitsvotékha », qui expose le sens intérieur des Mitsvot au-delà de leur seul aspect pratique et halakhique.

Le Tsema’h Tsedek y interroge une loi : un Cohen atteint d’un défaut corporel ne peut servir au Beth Hamikdach, qui exige la perfection, et pourtant la Torah l’autorise à consommer des offrandes sacrées, dont la consommation par les Cohanim procure l’expiation au propriétaire du sacrifice, à l’instar de l’autel. Comment celui qui ne peut servir peut-il, par sa consommation, expier ? Le Tsema’h Tsedek répond en puisant dans le Zohar de Rachbi. Il existe des âmes créées au temps où la lune est diminuée. La lune symbolise Israël : D.ieu est le soleil qui rayonne, et nous sommes la lune qui reçoit sa lumière, tantôt pleine, tantôt amoindrie. Les âmes créées au temps de la diminution de la lune se retrouvent dans un corps affaibli et traversent la souffrance tout au long du chemin. Mais lorsque viendra la plénitude de la lune, à l’heure de la Guéoula complète que nous attendons en ces jours, quand sa lumière égalera celle du soleil au septuple, tout reviendra à sa perfection première. Et de ces âmes-là, D.ieu se réjouira bien davantage que des autres.

Pour rendre l’idée accessible, le Tsema’h Tsedek recourt à une parabole, celle qui donne au recueil son titre. Un roi envoie ses soldats affronter l’ennemi. Face à un adversaire visible, chaque soldat connaît sa mission. Mais il est des ennemis, hélas familiers ces dernières années, qui se terrent dans des tunnels et des recoins qu’un soldat ordinaire ne peut atteindre. Le roi mande alors une unité spéciale, des soldats d’élite qui pénètrent ces lieux pour en déloger l’ennemi. Ceux-là paient un lourd tribut : ils sont blessés, certains tombent au combat, car le terrain n’a rien d’ordinaire. Mais ils accomplissent pour le roi ce que nul autre ne pourrait, et quand vient la victoire parfaite, c’est d’eux que le roi se réjouit le plus.

Ainsi, explique le Tsema’h Tsedek, tout Israël descend en ce monde pour livrer bataille. L’ennemi déclaré, c’est le côté de la kelipa ; la mission ordinaire, ce sont les six cent treize Mitsvot, claires et connues : prendre une peau et en faire des Téfilines, saisir un Etrog et bénir sur le Loulav, travailler, gagner sa vie et en prélever la Tsedaka. Mais il est des étincelles de sainteté enfouies là où la kelipa ne les libère pas, car elles sont sa source de vie. Le Roi n’a d’autre choix que d’y envoyer des soldats singuliers, qui descendent dans ces lieux au prix fort, dont le corps et l’apparence portent la marque du combat, et qui, par une voie que nous ne saisissons pas, parviennent à en extraire ces étincelles. Voilà pourquoi le Roi se réjouira d’eux plus que de tous. Tel est, conclut le Rabbi, le fondement de ce qu’il avait dit aux « excellents de Tsahal ». Et lorsqu’il déclare à une mère, de son nourrisson, « ce sont mes généraux », le mot prend soudain toute sa densité : un général se tient plus haut que le simple soldat. Ces enfants ne portent pas la Chli’hout de tous ; la leur est autre, plus élevée. Chaque parent interrogera son Rav sur ce qui est permis et requis, mais notre regard, lui, doit changer.

Quand les parents aussi sont des généraux

Les parents de ces généraux portent eux-mêmes une mission, souligne Rav Wolf, car ils font partie des âmes ayant reçu l’épreuve. Il en donne pour preuve une histoire saisissante. Un Chalia’h de Habad, autrefois émissaire en Russie, avait un fils autiste au fonctionnement très difficile, qu’il ne pouvait garder à la maison et avait placé dans un cadre adapté, seul disponible, mais où l’on ne posait pas les Téfilines chaque jour. Installé désormais en Israël, cet homme vint le trouver : dans un mois ou deux se tiendrait la Bar Mitsva de ce premier enfant, et le rêve de tout père est de lui acheter ses Téfilines. Mais à quoi bon, s’interrogeait-il, puisque l’enfant, vivant loin du foyer, ne les poserait pas quotidiennement, et qu’il n’était même pas certain qu’il en soit capable ?

Rav Wolf lui répondit par un autre récit. Un de ses fils, le soir de sa propre Bar Mitsva, participait à une pyramide humaine formée par ses camarades. Au sommet, quand l’un des enfants bougea, la pyramide s’effondra ; il chuta et se brisa le bras, et la fête s’acheva aux urgences. Opéré des deux os de l’avant-bras, plâtré de l’épaule à la main, ce garçon devait poser les Téfilines pour la première fois le lendemain, sans le pouvoir. Rav Wolf parcourut alors le service en proposant aux patients de poser les Téfilines au mérite de l’enfant, et aucun ne se déroba. De là son conseil au père : puisque tu as réuni une somme pour les Téfilines de ton fils, va vers une famille dont l’enfant souhaite les poser mais n’en a pas les moyens, et qu’un autre les mette à son mérite.

L’homme suivit ce conseil et se rendit chez le Rav de l’endroit, qui manqua de défaillir. Trois ou quatre heures plus tôt, une mère de famille en grande difficulté financière était venue le supplier de l’aider à offrir des Téfilines à son troisième fils, bientôt Bar Mitsva ; le Rav avait consigné la demande sans savoir comment y répondre. Voici qu’arrivait l’enveloppe. Il put appeler cette mère et lui annoncer que son enfant aurait ses Téfilines. Ce ne sont pas des soldats ordinaires, redit Rav Wolf : leur mission est d’un autre ordre, plus haute. Et lorsque viendra la Guéoula, quand brillera « la lumière de la lune comme celle du soleil » et que nous pourrons enfin dire « le’haïm » sur le yayin hameshoumar, ce vin préservé réservé aux justes avec le Chor HaBar et le Léviathan à la venue de Machia’h, alors nous comprendrons pourquoi eux, et pourquoi nous, leurs parents.

Une rencontre qui ramène à D.ieu

Rav Wolf refuse de s’attarder sur le vaste chapitre des enfants autistes qui s’expriment par la frappe au clavier, dont on rapporte des paroles bouleversantes : cela n’est pour lui qu’une petite lucarne ouverte sur une réalité plus haute qu’il n’y paraît. Il préfère un récit vécu. Un Juif de sa communauté, issu d’un foyer religieux, s’était perdu à Tel-Aviv, sans kippa, désorienté. Un vendredi, il y a une trentaine d’années, un chant ‘hassidique se répétait sans fin depuis une maison voisine. Excédé, il vint frapper à la porte pour faire cesser ce vacarme. On l’invita à entrer, et il découvrit là un enfant autiste, un enfant spécial. De cette rencontre, de ces mots échangés et écrits qu’il ne s’explique toujours pas, naquit son retour. Aujourd’hui, cet homme observe la Torah et les Mitsvot, garde le Chabbat et pose les Téfilines. Une rencontre directe avec un général juif, capable de relever ce qu’aucun autre soldat n’aurait pu soulever.

Ce sont des âmes particulières, conclut Rav Wolf, dont on ne sait pas toujours rendre compte, mais qui reposent sur un principe : tout Juif possède une âme divine, quand bien même toutes les apparences sembleraient prouver le contraire. Venir à ces enfants avec cette conscience, voir dans l’enfant croisé dans la rue non pas un « enfant handicapé » mais un être d’un niveau bien plus élevé qu’il n’y paraît, ouvre une autre direction et permet de voir le bien.

Le nom dit l’essence : « spéciaux », et non « handicapés »

Le Baal Chem Tov enseigne que le nom exprime l’essence de la chose. La sagesse d’Adam HaRichon, supérieure à celle des anges, fut de savoir nommer chaque créature, car dans la lachon hakodech, la langue sainte, un nom n’est pas une convention arbitraire mais la source de vie et la racine de ce qu’il désigne. Rav Wolf en tire une comparaison éclairante, nourrie de son expérience russe. En Israël comme dans le monde anglophone, on parle d’enfants « spéciaux », « à besoins particuliers », une appellation qui dit leur singularité, et le Rabbi lui-même préférait « excellents » à « handicapés ».

Mais l’inverse est tout aussi parlant. En Israël, où vivent près de dix millions d’habitants, il est impossible de sortir deux jours sans croiser un tel enfant : ils sont partie intégrante de la vie et de la cité. En Russie, pourtant, dans un Moscou de douze à quinze millions d’âmes, Rav Wolf n’en aperçut peut-être qu’une seule fois en plusieurs années. La raison tient au nom : là-bas, tout ce champ se nomme « défectologie ». Quand le titre est celui du défaut, tel est aussi le regard, et ces enfants disparaissent de l’espace public. Lors d’un Farbrenguen auquel il assista, le Rabbi releva précisément que plus l’on approche de la Guéoula, plus la lumière véritable de chaque chose se révèle, jusque dans la langue des nations : l’anglais dit « special children », et c’est là l’expression juste, car ils sont réellement spéciaux, différents, plus élevés.

Le Rabbi employa même l’expression que nos Sages réservent à l’aveugle, sagui nahor, « celui qui a beaucoup de lumière ». L’aveugle n’est pas privé de lumière : au contraire, il en aurait tant que le vase de l’œil ne peut la contenir, de même qu’un projecteur trop intense empêche l’œil ordinaire de voir. Il en va ainsi de ces enfants : leur corps ne parvient pas à contenir l’intensité de leur âme, et c’est pourquoi ils apparaissent tels qu’ils sont. La forme visible est matérielle, mais la profondeur, elle, est bien plus haute. Rav Wolf y ajoute une observation née du confinement : ce qui ressemble à une absence de communication en est parfois l’exact contraire, une communication renversée, infiniment plus élevée.

Chaque âme, sa mission

Le chapitre central du recueil rassemble des correspondances du Rabbi avec des particuliers et des institutions. Rav Wolf s’arrête sur l’une d’elles. Dans les années 5739 (1979), un travailleur social juif des États-Unis se trouvait tiraillé par une question alors brûlante : le logement communautaire, qui consiste à intégrer des enfants dans des appartements au sein de la cité. Les craintes étaient vives, sur le voisinage, la valeur des logements, l’adaptation des uns et des autres. Ayant sollicité plusieurs grandes autorités, il ne reçut qu’une réponse, celle du Rabbi, qui ouvrit une correspondance de deux ans et demi, de 5739 (1979) à 5742 (1982). Le Rabbi paraissait attendre qu’on lui ouvre ce sujet pour y verser tout ce qu’il avait à en dire, s’adressant non pas à un ‘hassid mais à un travailleur social américain, dans sa langue. Dès la première lettre, il posa les principes, ce qu’il faut faire et éviter, l’attitude de l’accompagnant, le regard à porter sur l’enfant, l’espérance à lui offrir sans excès pour ne pas nourrir la déception, et la conviction que sa situation n’a rien de figé et qu’il pourra toujours progresser.

À une mère qui lui demandait pourquoi, si notre mission en ce monde est d’accomplir la Torah et les Mitsvot, l’âme d’un enfant incapable de les accomplir était descendue ici-bas, le Rabbi répondit par une image accessible. Chacun doit apporter sa part à l’harmonie du monde. Qui contribue davantage à l’humanité, demandait-il, le paysan qui plante ses pommes de terre du matin au soir, ou le savant qui, à l’université, conçoit les machines capables de les récolter ? Nul ne saurait le dire : chacun donne sa part, et c’est ensemble que le monde devient habitable, comme le Cohen, le Lévi et le Israël ont chacun leur rôle. Il en va de même pour ces enfants : ce dont tu es capable, tu le feras ; ce dont tu n’es pas capable, nul ne l’attend de toi. Les généraux ont un rôle différent de celui des simples soldats.

N’oubliez pas la mère

Pour conclure, Rav Wolf insiste sur ceux qui entourent l’enfant. L’épouse d’un Admour d’Israël, mère d’enfants à besoins particuliers, s’était rendue à New York pour recevoir une bénédiction lors de la distribution des dollars. Le Rabbi ne prêta guère d’attention particulière à l’enfant, lui remit un dollar comme à tous, puis en tendit un second à la mère en lui souhaitant « une année de réussite ». Décontenancée, elle confia sa déception à ses hôtes, jusqu’à ce que l’un d’eux, découvrant sur son passeport que c’était le jour de son anniversaire, comprenne : le Rabbi, par roua’h hakodech, avait prononcé la formule d’usage pour un anniversaire. Mais Rav Wolf y lit plus profond encore. L’état de l’enfant, trisomique, ne se transformera pas soudain ; il ne deviendra pas Chimchon HaGibor. Celle qui, ici, avait besoin de force, c’était la mère, la source où l’enfant puise la sienne. C’est sur elle que le Rabbi avait porté le regard.

La même vérité affleure dans le lien qu’une autre mère entretint avec la Rabbanit ‘Haya Mouchka. Alors que tout l’entourage, famille et médecins, s’enquérait de l’enfant trisomique et de son développement, la Rabbanit ne l’interrogeait jamais sur la fillette, mais toujours sur elle : « Comment tiens-tu ? As-tu des forces ? » Naturellement, on se concentre sur celui qui a besoin d’aide, l’enfant. Mais celle qui se vide et perd ses forces, c’est la mère, et la Rabbanit avait placé sur elle toute son attention.

Rav Wolf achève par un dernier récit. Une mère avait mené sa fille autiste vers une certaine autonomie, à une époque où l’on comprenait encore mal ce dont il s’agissait. Reçue un jour par un grand professeur, elle s’entendit dire, d’un ton méprisant, d’oublier cette enfant qui ne serait jamais indépendante et de renoncer à tout espoir. Anéantie, elle n’eut qu’une pensée en sortant : rencontrer le Rabbi pour puiser de la force. Entrée en ye’hidout, elle pleura sans pouvoir prononcer un mot. Puis le Rabbi lui demanda des nouvelles de ses autres enfants, de leur école, de leurs progrès. « D’un coup, raconte-t-elle, il a renversé mon regard. Je ne suis pas seulement la mère d’un seul enfant. J’ai, grâce à D.ieu, d’autres enfants ; les autres ne doivent pas souffrir de cela. » Elle ressortit femme et mère différente : oui, il y a l’épreuve et l’on s’y investit, mais il y a aussi, en parallèle, les parts belles et ordinaires de la famille, qui réclament une mère ordinaire, et l’on ne doit négliger ni l’une ni les autres.

Puisse D.ieu, conclut Rav Wolf, nous conduire à la Guéoula complète, au temps de la pleine lune où ces âmes seront dans leur plénitude, où le Saint béni soit-Il se réjouira de tout Israël, et singulièrement de ces âmes et des familles qui les ont élevées. Rav Levi Brook referme l’émission d’un « Amen » reconnaissant, adressé à Rav Eli Wolf et à tous ceux qui portent, dans le foyer, cette mission d’exception, jusqu’à la délivrance véritable et prochaine.

Le ‘Hessed Habad s’étend : « Kolel Market » arrive à Tibériade

Le ‘Hessed Habad s’étend : « Kolel Market » arrive à Tibériade

 

Le réseau de supermarchés sociaux « Kolel Market », qui opère sous l’égide de l’empire de bienfaisance du Kolel Habad, s’apprête à ouvrir une succursale phare dans la ville sainte de Tibériade. Après le succès phénoménal du magasin de Tsfat, qui a permis à chaque foyer d’économiser des milliers de shekels, le modèle ‘hassidique qui triomphe de la cherté de la vie vient offrir une bouffée d’oxygène aux habitants de la ville voisine. Les produits de base y seront vendus à prix coûtant, sans aucune marge bénéficiaire.

 

 

 

Une grande nouvelle pour les habitants de Tibériade

C’est une annonce majeure pour les habitants de la ville de Tibériade et de ses environs : le réseau de supermarchés sociaux à succès « Kolel Market », qui opère sous l’égide de l’empire de bienfaisance du Kolel Habad, se trouve actuellement en phase avancée de préparation et de construction en vue de l’ouverture d’une nouvelle et magnifique succursale phare dans la ville sainte de Tibériade.

Cette initiative fait suite au succès phénoménal de la succursale mère de Tsfat, qui a véritablement révolutionné le panier de consommation familial et prouvé qu’il est possible de lutter contre la cherté de la vie de manière directe, efficace et digne.

L’ouverture de la succursale de Tibériade constitue une étape supplémentaire dans la réalisation de la vision du Kolel : étendre le filet de sécurité alimentaire et économique à d’autres communautés ‘hassidiques à travers le pays.

Un modèle révolutionnaire : des produits à prix coûtant

La singularité du réseau « Kolel Market » réside dans son modèle de fonctionnement révolutionnaire, dans lequel les produits sont vendus véritablement à prix coûtant, sans aucun objectif de profit.

La nouvelle succursale de Tibériade proposera un immense choix de produits de base, de produits secs, de produits d’entretien, de viandes, de volailles et de produits surgelés, le tout sous une Cacherout des plus rigoureuses, et à des prix sans précédent, bien inférieurs aux prix habituels du marché.

Au-delà de l’énorme économie financière, le réseau « Kolel Market » a inscrit sur son étendard la valeur du respect de la dignité humaine : l’expérience d’achat sur place est conçue comme celle d’un supermarché moderne, spacieux, propre et accueillant, permettant aux familles d’effectuer leurs courses de la manière la plus digne qui soit.

« Le Rabbi a toujours exigé de nous de veiller aux besoins matériels de chaque Juif »

Dans un entretien spécial à l’occasion des préparatifs de l’ouverture, le directeur du Kolel Habad, le Rav Chalom Dou’hman, a expliqué la conception qui sous-tend cette initiative : « Le Rabbi a toujours exigé de nous de veiller aux besoins matériels de chaque Juif avec un visage rayonnant et de la manière la plus respectueuse. Notre objectif au « Kolel Market » n’est pas seulement d’apporter une aide, mais de donner aux familles la capacité de subvenir aux besoins de leur foyer dans la dignité et l’aisance.

« Notre expérience réussie à Tsfat a démontré qu’une telle succursale transforme complètement l’équilibre économique du foyer. Nous considérons comme un mérite et un devoir sacré d’apporter cette bonne nouvelle également à Tibériade, afin qu’aucune famille ne soit contrainte de se restreindre sur les produits de première nécessité ou de faire des compromis sur la qualité de l’alimentation de ses enfants. »

Tsfat, le modèle qui a fait ses preuves

Le « Kolel Market » de Tsfat, rattaché au Kolel Habad de la ville pour la Tsedaka de Rabbi Méïr Baal Haness, opère depuis une dizaine d’années dans la zone industrielle de la cité des Kabbalistes. Devant l’affluence croissante, le magasin historique a récemment déménagé dans un vaste hangar de plusieurs centaines de mètres carrés, acquis grâce à la générosité du Rav Yossi Popack et entièrement rénové, permettant d’élargir considérablement le stock de produits et les services offerts aux familles.

Le principe y est simple et redoutablement efficace : réduire au strict minimum les écarts d’intermédiaires entre le producteur et le consommateur. Les habitués le résument d’une formule devenue célèbre : « Ici, il n’y a pas de promotions, car tout le magasin est une promotion ! » On y trouve un large assortiment de produits surgelés, de viandes, de produits laitiers et de fruits et légumes, sous les meilleures certifications de Cacherout. L’expérience de Tsfat a démontré qu’une famille qui y fait régulièrement ses courses économise plusieurs centaines de shekels à chaque passage en caisse, dans un cadre respectueux, sans aucune pression commerciale, où chacun n’achète que ce dont il a réellement besoin.

Le Kolel Habad, la plus ancienne œuvre de bienfaisance de Terre Sainte

Le « Kolel Market » n’est qu’une facette d’une institution hors du commun. Fondé en 5548 (1788) par l’Admour Hazaken, Rabbi Chnéour Zalman de Lyadi, fondateur du mouvement Habad-Loubavitch, le Kolel Habad est la plus ancienne organisation caritative en activité continue en Terre d’Israël. Dès ses débuts, l’œuvre soutenait les Juifs démunis établis dans les quatre villes saintes : Jérusalem, Tibériade, Tsfat et Hébron, ce qui confère à l’ouverture du nouveau magasin de Tibériade une résonance historique toute particulière.

Dirigée sous la présidence des Rabbis de Loubavitch de génération en génération, et guidée dans son développement moderne par le Rabbi, l’organisation déploie aujourd’hui des dizaines de programmes à travers tout le pays : un réseau de plus de vingt restaurants gratuits ouverts toute l’année, des livraisons mensuelles de colis alimentaires à plus de dix mille foyers, des distributions de fêtes à plus de vingt mille familles, des soins dentaires pour les plus démunis, des prêts sans intérêt, des crèches pour les enfants de mères qui travaillent, un accompagnement global des veuves et des orphelins, ainsi que des célébrations collectives de Bar et Bat Mitsva pour les enfants orphelins.

Depuis 5777 (2017), le Kolel Habad a été choisi par le ministère israélien des Affaires sociales pour piloter le programme national de sécurité alimentaire, une reconnaissance officielle de son expertise et de son intégrité. Fidèle à sa mission d’origine, l’organisation vient en aide à tous, sans distinction d’âge, d’origine ou de niveau de pratique religieuse, avec un principe inébranlable : aider sans jamais porter atteinte à la dignité de celui qui reçoit.

Une équipe dévouée à la tête du projet

Celui qui a été choisi pour mener cette opération complexe, diriger le chantier d’installation et coordonner l’ensemble des détails sur le terrain est l’homme d’action énergique, le Rav Yoram Meoda, directeur du Kolel à Tsfat, aux côtés du président et Chalia’h, le Rav Yossef Its’hak ‘Hitrik. Ces dernières semaines, le Rav Meoda œuvre jour et nuit pour garantir les conditions optimales à l’ouverture du lieu, dont la réalisation a été rendue possible grâce aux dons de la famille Renner de Floride et de la famille Feldman du New Hampshire.

Parmi les habitants de Tibériade, on ressent une effervescence considérable et une immense émotion à l’approche de l’ouverture des portes, qui offrira une bouffée d’oxygène à des milliers de foyers, tout particulièrement durant les périodes de veilles de fêtes et les jours de forte affluence.luence.

La Paracha de Vaét’hanan intégrale : la prière refusée qui a tout donné à Israël

La Paracha de Vaét’hanan intégrale : la prière refusée qui a tout donné à Israël

 

Cinq cent quinze fois, Moché supplia D.ieu de le laisser fouler la Terre promise, jusqu’à ce que le Ciel lui réponde : « Assez ! Ne continue plus à Me parler de cela. » Et pourtant, de ce refus déchirant jaillissent les trésors les plus lumineux de la Torah : la répétition des Dix Commandements et la proclamation éternelle du Chema Israël. Lue le Chabbat Na’hamou, la Paracha de Vaét’hanan s’achève sur la promesse d’Yechayahou, « Consolez, consolez Mon peuple », qui ouvre les sept semaines de consolation menant de Ticha BeAv à Roch Hachana.

 

 

L’homme qui ne demandait qu’un cadeau

Il y a, au seuil de cette Paracha, un mot qui contient tout un monde : Vaét’hanan, « j’implorai ». Rachi s’y arrête longuement, car ce verbe n’est pas anodin. Il ne désigne, en tout endroit de l’Écriture, qu’une demande de don gratuit. Moché, l’homme le plus grand de l’histoire, celui qui avait fait sortir Israël d’Égypte et reçu la Torah face à face, aurait pu se prévaloir de ses mérites. Il ne le fit pas. Car telle est la voie des justes : bien qu’ils puissent invoquer leurs bonnes actions, ils ne demandent à D.ieu qu’un cadeau gracieux. Le Sifri ajoute que ce mot est l’une des dix expressions par lesquelles la prière est désignée, comme si la langue sainte elle-même voulait enseigner que prier, c’est d’abord se présenter les mains vides.

Le moment choisi par Moché n’était pas fortuit. Il venait de conquérir les royaumes de Si’hon et de Og, ces deux géants qui verrouillaient l’accès à la Terre promise. Peut-être, se dit-il, le décret était-il levé ; peut-être la porte entrouverte par ces victoires annonçait-elle un pardon. Et il osa. Il osa dire à D.ieu, selon le Sifri, ce qu’il ne dit qu’en trois occasions de sa vie : « Je ne Te laisserai pas avant que Tu me fasses savoir si Tu accèdes à ma demande ou non. »

Sa supplique est un chef-d’œuvre d’audace et d’humilité mêlées. « Seigneur, Éternel, Toi qui as commencé à montrer à Ton serviteur Ta grandeur et Ta main puissante… » Rachi y entend un argument d’une finesse bouleversante : c’est Toi, dit Moché, qui m’as ouvert la porte de la prière. Lors de la faute du Veau d’or, Tu m’as dit « laisse-Moi » — et est-ce que je Te retenais ? Tu voulais simplement me faire comprendre que tout dépendait de ma prière. J’ai appris de Toi qu’aucun décret n’est définitif tant qu’un homme se tient debout et supplie. C’est cette leçon que je viens Te retourner aujourd’hui. Et Moché d’ajouter cet argument que seul un familier du Roi pouvait se permettre : Tu ne ressembles pas à un souverain de chair et de sang, entouré de conseillers qui protestent lorsqu’il veut faire grâce ; Toi, nul ne T’empêchera de me pardonner.

Ce qu’il demandait tient en un souffle : « Que je passe, de grâce, et que je voie le bon pays au-delà du Jourdain, cette bonne montagne et le Levanon. » Rachi lève le voile sur ces mots : la bonne montagne, c’est Jérusalem ; le Levanon, c’est le Beth Hamikdach. Moché ne rêvait ni de repos ni de conquête. Il voulait voir le lieu où la Présence divine résiderait parmi les hommes.

Le refus qui cachait une promesse

La réponse tomba, abrupte : « Assez ! Ne continue plus à Me parler de cela. » L’Éternel s’était irrité — « à cause de vous », précise Moché en se tournant vers le peuple, car c’est l’épisode des eaux de Meriva qui avait scellé son sort. Mais Rachi refuse de laisser ce « Assez ! » résonner comme une simple rebuffade. Il y découvre une double tendresse. D.ieu ne voulait pas que l’on dise : « Combien le Maître est sévère, et combien le disciple insiste en vain. » Et surtout, dans ce rav lakh, « c’est assez pour toi », les Sages entendent : bien davantage que cela t’est réservé — un bien immense demeure caché pour toi dans le monde futur. Le refus n’était pas une fermeture, mais l’annonce d’une récompense que nul œil n’a vue.

D.ieu accorda cependant à Son serviteur une consolation à la mesure de sa demande. « Monte au sommet du Pisga, lève les yeux vers l’ouest, le nord, le sud et l’est. » Tu M’as demandé de voir le bon pays, lui dit-Il en substance : Je te le montrerai tout entier, d’un seul regard, comme aucun conquérant ne le verra jamais. Et puisque Moché ne franchirait pas le fleuve, il lui restait une dernière mission : transmettre. « Donne des ordres à Yehochoua, fortifie-le et encourage-le. » Rachi décrit avec un réalisme saisissant ce que signifie diriger Israël : le préparer aux peines, aux fardeaux et aux querelles. Et il fallait surtout rassurer le disciple, afin que son cœur ne défaille pas à l’idée que son maître lui-même avait trébuché à cause de ce peuple. Je le lui promets, dit D.ieu : c’est lui qui passera, et c’est lui qui fera hériter. À condition, souligne Rachi, qu’il marche à leur tête et non derrière eux — leçon que Yehochoua paiera cher devant Aï, le jour où il enverra ses hommes au combat en demeurant au camp.

Puis Moché accomplit un geste qui dit tout de lui. Sachant qu’il n’entrerait pas en Terre Sainte, il sépara néanmoins trois villes de refuge sur la rive orientale du Jourdain, destinées à accueillir le meurtrier involontaire. Elles ne fonctionneraient pas avant que les trois villes de Canaan ne fussent désignées, bien après sa mort. Qu’importe. « Une Mitsva qu’il m’est possible d’accomplir, dit-il, je l’accomplirai. » L’homme à qui l’on venait de refuser son rêve le plus cher trouvait encore la force de saisir la moindre parcelle de bien à sa portée.

Face à face, une seconde fois

Alors Moché convoqua tout Israël, et le Sinaï revécut dans les plaines de Moav. « Ce n’est pas avec nos pères seulement que l’Éternel a conclu cette alliance, mais avec nous, nous qui sommes ici aujourd’hui, tous vivants. » Chaque génération, enseigne ce verset, se tient au pied de la montagne embrasée. « Face à face, l’Éternel vous a parlé. » Rabbi Berekhia prête à Moché cette image d’une audace admirable : ne croyez pas que je vous vante une marchandise comme le courtier qui s’interpose entre le vendeur et l’acheteur — le Vendeur Lui-même vous a parlé.

Et les Dix Commandements retentirent une seconde fois. « Je suis l’Éternel ton D.ieu… Tu n’auras pas d’autres dieux devant Ma face » — en tout lieu où Je suis, commente Rachi, c’est-à-dire dans le monde entier, et aussi longtemps que J’existe, c’est-à-dire toujours. Une variante, pourtant, distingue cette seconde version de la première : au Sinaï, D.ieu avait dit « souviens-toi » du jour du Chabbat ; ici, Moché dit « observe ». Rachi tranche par l’un des enseignements les plus célèbres de la tradition : zakhor et chamor, le souvenir et l’observance, la dimension positive et l’interdit, furent prononcés en une seule parole, en un seul mot, et entendus en une seule audition — prodige dont aucune bouche humaine n’est capable, et qui dit l’unité profonde de la Torah.

La voix qui porta ces paroles ne ressemblait à aucune autre. « Une voix puissante qui ne cessa point » : l’homme de chair, explique Rachi, ne peut prononcer toutes ses paroles d’un seul souffle ; le Saint béni soit-Il, Lui, ne S’interrompait pas, car Sa voix est puissante et subsiste à jamais. Le peuple, terrassé, supplia Moché de servir désormais d’intermédiaire : « Approche-toi, toi, et écoute… et toi, tu nous parleras. » Et Moché de confier, des années plus tard, la blessure que lui laissa cette requête : vous avez affaibli ma force, car j’ai vu que vous n’étiez pas empressés de vous approcher de Lui par amour. N’aurait-il pas été plus beau d’apprendre de la bouche du Tout-Puissant que d’apprendre de moi ? D.ieu, pourtant, approuva le peuple — « tout ce qu’ils ont dit est bien » — et laissa échapper ce soupir divin qui traverse les siècles : « Puissent-ils garder ce même cœur pour Me craindre tous les jours ! »

Chema Israël : six mots pour l’éternité

Puis viennent les six mots que tout Juif emporte du berceau jusqu’à son dernier souffle : « Écoute, Israël, l’Éternel est notre D.ieu, l’Éternel est Un. » Rachi y lit bien plus qu’une profession de foi : une prophétie. L’Éternel, qui est notre D.ieu maintenant et non encore celui des nations, sera dans l’avenir « l’Éternel Un », lorsque, selon la parole de Tsephania, tous les peuples invoqueront Son Nom d’un langage pur, et que s’accomplira la vision de Zekharia : « En ce jour, l’Éternel sera Un et Son Nom sera Un. » Dire le Chema, c’est déjà hâter ce jour.

Et aussitôt : « Tu aimeras l’Éternel ton D.ieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton pouvoir. » Rachi déploie chaque mot comme on ouvre un écrin. De tout ton cœur : avec tes deux penchants, le bon comme le mauvais, car même la part obscure de l’homme peut être enrôlée au service du Créateur. De toute ton âme : même s’Il prend ta vie. De tout ton pouvoir : de tous tes biens — car il est des hommes dont la fortune leur est plus chère que leur propre corps — mais aussi, dans un jeu de mots des Sages, quelle que soit la mesure qu’Il te mesure, dans le bien comme dans l’épreuve, remercie-Le, à l’image de David qui bénissait D.ieu aussi bien sur la coupe des délivrances que dans la détresse et l’affliction.

Comment naît un tel amour ? Par « ces paroles qui seront sur ton cœur », répond Rachi : c’est par l’étude de la Torah que l’homme reconnaît le Saint béni soit-Il et s’attache à Ses voies. Encore faut-il qu’elles restent neuves : qu’elles ne soient pas à tes yeux comme un vieil édit royal dont nul ne fait plus cas, mais comme un décret publié ce matin, vers lequel tous accourent. Puis la Torah trace le programme de la transmission juive : « Tu les inculqueras à tes fils » — un verbe d’aiguisement, précise Rachi, car les paroles de la Torah doivent être si affûtées dans la bouche du maître que, si on l’interroge, il réponde sans balbutier ; et les « fils » dont parle le verset, ce sont aussi les disciples, car en tout endroit les élèves sont appelés fils et le maître est appelé père. Enfin viennent les signes tangibles de cette alliance : les Téfilines du bras et de la tête, et la Mezouza sur les portes de la maison — jusqu’aux portes des cours, des provinces et des villes.

La suite de la lecture prémunit Israël contre le danger le plus insidieux : l’abondance. Des villes que tu n’as pas bâties, des maisons remplies de tout bien, des vignes que tu n’as pas plantées — « garde-toi d’oublier l’Éternel qui t’a fait sortir du pays d’Égypte ». Et lorsque, un jour lointain, ton fils t’interrogera sur le sens de toutes ces lois, tu ne lui répondras pas par un traité de philosophie, mais par un récit : « Nous étions esclaves de Pharaon en Égypte, et l’Éternel nous a fait sortir à main forte. » La foi juive se transmet comme une mémoire vivante, de bouche de père à oreille d’enfant.

Le plus petit des peuples, le plus aimé

La dernière lecture dévoile le secret de l’élection d’Israël, et ce secret confond toutes les logiques humaines. « Ce n’est pas parce que vous êtes plus nombreux que tous les peuples que l’Éternel s’est épris de vous, car vous êtes le plus petit de tous les peuples. » Le Midrach, cité par Rachi, retourne le verset comme un gant : vous êtes ceux qui se font petits. Lorsque Je vous comble de bien, vous ne vous enorgueillissez pas. Avraham disait : « Je ne suis que poussière et cendre » ; Moché et Aharon murmuraient : « Que sommes-nous ? » Face à eux se dressent les géants de l’arrogance — Nabuchodonosor qui voulait « ressembler au Très-Haut », San’hériv qui défiait tous les dieux des nations, ‘Hiram qui se proclamait divin. C’est l’humilité, et elle seule, qui a séduit le Créateur : « C’est parce que l’Éternel vous aime et parce qu’Il garde le serment juré à vos pères. » L’amour ne s’explique pas ; il se souvient.

De cet amour découle une exigence : la fidélité. « Tu sauras que l’Éternel ton D.ieu est le D.ieu fidèle, qui garde l’alliance et la bonté à ceux qui L’aiment et gardent Ses Mitsvot, jusqu’à la millième génération. » Rachi y relève une nuance d’orfèvre : pour ceux qui servent par crainte, la bonté s’étend à mille générations ; pour ceux qui servent par amour, à des milliers. L’amour démultiplie tout, jusqu’à la récompense. Quant aux impies, D.ieu leur paie leur salaire en ce monde même, afin de les faire disparaître du monde futur — tandis que le juste accomplit les Mitsvot « aujourd’hui », sachant que « demain », dans le monde à venir, l’attend leur véritable récompense. Le Maftir reprend ces trois derniers versets, comme pour graver une ultime fois cette équation dans le cœur des fidèles.

Na’hamou : la consolation au double visage

Ce Chabbat porte le nom de sa Haftara, et sa Haftara porte le poids de deux mille ans d’espérance. « Consolez, consolez Mon peuple, dira votre D.ieu » : à partir de ce chapitre 40 d’Yechayahou et jusqu’à la fin du livre, note Rachi, il n’y a plus que des paroles de consolation. Le prophète s’adresse à ses pairs — consolez, vous Mes prophètes, consolez Mon peuple — comme si une seule voix ne suffisait pas à panser une telle blessure. Le redoublement du mot répond au redoublement de la peine : « elle a reçu de la main de l’Éternel le double pour toutes ses fautes », et c’est pourquoi la consolation, elle aussi, sera double.

Alors le prophète déroule la plus grandiose des visions. Une voix proclame de frayer dans le désert le chemin de l’Éternel — le chemin de Jérusalem, précise Rachi, pour que ses exilés y retournent. Les vallées se relèveront, les montagnes s’abaisseront, les sentiers tortueux deviendront plaine : rien n’entravera plus le retour. Et lorsqu’une voix demande « que proclamerai-je ? », la réponse tombe comme une sentence sur toutes les puissances de l’histoire : « Toute chair est herbe. » L’homme meurt et ses promesses meurent avec lui, commente Rachi ; il est comme la fleur des champs qui se fane au premier souffle. « Mais la parole de notre D.ieu subsiste à jamais » — car Lui est vivant et éternel, et il est en Son pouvoir d’accomplir. C’est pourquoi la messagère de Sion peut monter sur la haute montagne et crier sans crainte aux villes de Yehouda : « Voici votre D.ieu ! » La promesse vient de la bouche du Vivant à jamais.

La fin de la Haftara est un vertige. Qui a mesuré les océans dans le creux de Sa main, toisé les cieux à l’empan, pesé les montagnes à la balance ? Celui qui a pu créer tout cela, enseigne Rachi, peut à plus forte raison tenir Ses promesses. Devant Lui, les nations sont une goutte au fond d’un seau, les princes un néant qu’un souffle dessèche et qu’un ouragan emporte comme le chaume. « Levez les yeux vers les hauteurs et voyez : qui a créé cela ? » Celui qui fait sortir chaque soir l’armée des étoiles et les appelle toutes par leur nom — et pas une seule ne manque à l’appel. Ainsi en va-t-il, conclut la tradition, du peuple d’Israël, ces étoiles innombrables promises à Avraham : dans le grand rassemblement des exilés que le Machia’h conduira vers Jérusalem, pas un seul ne fera défaut.

Le 20 juillet 1969,  Neil Armstrong posait le pied sur la lune : l’enseignement du Rabbi de Loubavitch

Le 20 juillet 1969, Neil Armstrong posait le pied sur la lune : l’enseignement du Rabbi de Loubavitch

 

Le Chabbat Vayigach 7 Tevet 5729 (28 décembre 1968), un Farbrenguen historique se tint au 770 Eastern Parkway, au lendemain du retour sur Terre de la mission Apollo 8. Le Rabbi saisit l’occasion pour délivrer un enseignement d’une portée universelle sur la responsabilité de chaque individu envers la Création tout entière. S’appuyant sur les détails mêmes de l’exploit spatial, il répondit à une question fondamentale qui traversait les esprits de toute une génération : la Torah a-t-elle le droit de s’immiscer dans la vie privée de chacun ?

 

 

Un événement sans précédent dans les annales de l’humanité

La veille de ce Farbrenguen, le monde entier avait les yeux rivés sur les écrans de télévision. La mission spatiale Apollo 8 venait de s’achever après une semaine en orbite lunaire — la première fois dans l’histoire que des êtres humains voyaient de leurs propres yeux la face cachée de la Lune. Après s’être placé en orbite terrestre, le vaisseau avait effectué le transfert vers l’orbite lunaire, photographiant la face éclairée et la face obscure de l’astre, avant de ramener ses trois astronautes sains et saufs sur Terre, au moment et à l’endroit précis qui avaient été programmés. Sept mois plus tard, le 20 juillet 1969, la mission Apollo 11 franchit une nouvelle étape : Neil Armstrong fut le premier homme à poser le pied sur la Lune, prononçant cette phrase aussitôt entrée dans la légende : « Un petit pas pour l’homme, un pas de géant pour l’humanité. »

Ce soir-là, le Rabbi prit la parole en ces termes : « Hier a eu lieu un événement unique dans les annales de l’Histoire. Un vaisseau spatial avec trois hommes à bord s’est approché de la Lune, tournant autour d’elle à plusieurs reprises, photographiant sa partie éclairée et sa partie cachée, puis ils sont revenus sains et saufs sur Terre, au moment et à l’endroit précis qui avait été programmé. »

La question qui troublait une génération

Vingt-quatre heures avant la fin de ce voyage spatial, une conférence organisée par le mouvement Habad avait été le cadre d’un échange qui allait trouver une réponse inattendue. Un participant avait posé cette question, d’une franchise désarmante : « Je ne comprends pas pourquoi, d’après la Loi de la Torah, un homme qui mange un aliment non cacher devrait être puni de 39 coups de bâton. À mon sens, s’il ne veut pas manger cacher, c’est son affaire personnelle, cela n’engage que lui. La Loi juive ne devrait interdire que les actes qui portent préjudice à autrui ou à la société. Elle ne devrait pas intervenir lorsque le préjudice est strictement personnel. »

Le Rav qui présidait le débat se trouva dans une position délicate. Comment expliquer, à une salle remplie de jeunes Américains nourris aux valeurs de la liberté individuelle, qu’une loi religieuse puisse ordonner de punir quelqu’un de 39 coups de bâton pour avoir accompli un acte en apparence aussi anodin que de manger un aliment non cacher ? Il s’en tira par une réponse technique : l’exécution d’un tel châtiment exigeait la présence de deux témoins, un avertissement préalable, et la transgression devait être commise dans les instants qui suivaient cet avertissement. Autant de conditions qui rendaient la sanction pratiquement inapplicable. Cette peine était avant tout un marqueur de la gravité morale de la transgression, non une sentence systématique.

La réponse était exacte, mais elle ne répondait pas au fond de la question. Même si ce châtiment n’était appliqué qu’une fois par siècle, la question demeurait entière : pourquoi la Loi juive s’immisce-t-elle dans la vie privée de chacun ?

Chaque homme, un monde entier

Nos Sages nous ont enseigné que chaque être humain doit se considérer comme si le monde avait été créé pour lui seul. Le Rambam précise cette pensée : « L’homme doit se considérer comme étant à moitié méritant et à moitié coupable. Il en va de même pour le monde entier. Une seule transgression peut faire pencher la balance et entraîner l’homme — et le monde entier — du mauvais côté. Une seule Mitsva, en revanche, peut faire pencher la balance du côté du mérite et conduire ainsi le monde vers la délivrance. »

C’est à la lumière de cet enseignement que la réponse se dévoile. Manger un aliment non cacher n’est pas un acte anodin, et n’est pas davantage un acte strictement privé. Toute la Création est tributaire de chacune de nos pensées, de nos paroles et de nos actes — pour le meilleur ou, que D.ieu nous en préserve, pour le pire. Quel crime serait plus grand que celui d’un homme qui, sciemment, nuit à son entourage, à sa famille, à la société tout entière, pour la simple raison qu’il préfère manger un morceau de viande non cacher ?

L’enseignement que la Providence nous offre

Le Baal Chem Tov nous enseigne que « l’homme doit tirer un enseignement dans le service de D.ieu de chaque événement dont il est témoin ». Et voici que la Providence Divine nous a offert, précisément en ces jours, un exemple vivant et saisissant.

Trois hommes adultes ont reçu pour mission de mettre de côté toute considération personnelle — même les plus intimes — et de suivre ensemble, dans les moindres détails, les directives qui leur étaient dictées. On leur a dit exactement quoi manger et en quelle quantité, combien de temps dormir, dans quelles positions se maintenir, et jusqu’aux chaussures qu’ils devaient porter.

Si l’un d’entre eux avait été tenté de s’y soustraire, on lui aurait rappelé que cette mission avait coûté plus d’un milliard de dollars — une somme qui inspire un respect immédiat. Et il ne s’agissait pas de leur argent, mais de celui du gouvernement américain. Lorsqu’on dit à quelqu’un que son comportement engage une telle somme, il obéit sans discuter, acceptant sans résistance cette « intrusion » dans sa vie privée, même s’il ignore tout des raisons profondes qui motivent les instructions des scientifiques.

Et que dire si l’enjeu n’était pas un milliard de dollars, mais la Création tout entière ?

Un petit pas, un pas de géant

Ainsi se conclut l’extraordinaire enseignement que le Rabbi tira de cet événement. Accomplir une Mitsva, c’est un petit pas pour l’homme — mais un pas de géant pour l’humanité. Chaque geste, chaque acte, chaque pensée porte en lui le poids du monde. Telle est la grandeur vertigineuse de la responsabilité humaine selon la Torah : non pas l’oppression de la liberté individuelle, mais la conscience que chaque individu est, en lui-même, un univers dont les actes résonnent jusqu’aux confins de la Création.manité!

 

6 Av : Yortzaït  du Rav Yoel Kahn a’h, le ‘Hozer du Rabbi  (1930-2021)

6 Av : Yortzaït du Rav Yoel Kahn a’h, le ‘Hozer du Rabbi (1930-2021)

 

Pendant plus de quarante ans, le Rav Yoel Kahn se tint devant le Rabbi pour graver dans sa mémoire prodigieuse chacune de ses paroles, avant de les restituer au monde entier. Né dans la clandestinité soviétique et façonné par l’exil, il devint le ‘hozer en chef du Rabbi. Il s’est éteint le jeudi 6 Av 5781 (2021), à l’âge de quatre-vingt-onze ans, laissant derrière lui une bibliothèque entière née de sa seule fidélité.

 

 

Une enfance forgée dans la clandestinité soviétique

Le Rav Yoel Kahn, que tous appelaient simplement Reb Yoel, naquit à Moscou, en Union soviétique, le 16 Chevat 5690 (1930), benjamin des quatre enfants de Raphaël Na’hman, surnommé « Folleh », et de Rivka Kahn. Ses parents appartenaient au réseau clandestin des ‘Hassidim de Habad qui, au péril de leur vie, s’efforçaient de maintenir la flamme de la vie juive derrière le rideau de fer. Durant les trois premières années de son existence, le petit Yoel ne vit jamais son père, emprisonné par le régime pour « activités contre-révolutionnaires » et pour le crime d’avoir conservé un lien avec le Rabbi précédent. Écrivain fécond, Raphaël Na’hman consignerait plus tard son expérience des geôles soviétiques et composerait plusieurs ouvrages qui font aujourd’hui encore autorité, parmi lesquels Loubavitch VéHayaléha, qui rassemble les récits des anciens élèves de la Yechiva Tom’hei Temimim de la bourgade de Loubavitch, et Chmouot VéSippourim, une compilation de traditions ‘hassidiques transmises de génération en génération.

En 1935, la famille parvint à quitter la Russie pour la Pologne, empruntant un itinéraire qui la fit passer par l’Autriche. C’est au sanatorium de Purkersdorf, près de Vienne, que le jeune Yoel rencontra pour la première fois le Rabbi précédent, Rabbi Yossef Its’hak, ainsi que son gendre, le futur Rabbi. Sur le quai de la gare de Vienne, alors que la famille attendait son train, elle eut la surprise de voir arriver ce même gendre, venu tout exprès la saluer et distribuer du chocolat aux enfants. De l’Europe, les Kahn gagnèrent la Terre d’Israël, où Yoel fut inscrit à la toute jeune Yechiva Habad de Tel-Aviv, alors dirigée par le célèbre Machpia, le Rav ‘Haïm Chaoul Brook. Doué d’une intelligence hors du commun, il compta parmi ses compagnons d’étude le Rav Chlomo Berman, qui deviendrait plus tard l’un des dirigeants de la Yechiva de Ponievège à Bné-Brak. Durant son adolescence, il étudia aussi en privé avec le Rav Moché Gourarié et fut profondément marqué par la personnalité du Rav Na’houm Goldschmidt, ainsi que, dans une moindre mesure, par celle du Rav Chlomo ‘Haïm Kesselman.

Un bateau vers New York et la rencontre décisive

Le 11 Chevat 5710 (1950), Rav Yoel se trouvait à bord d’un navire faisant route vers New York, où il comptait poursuivre ses études à la Yechiva centrale du 770, ignorant encore que le Rabbi précédent venait de quitter ce monde. Il avait embarqué au port de Haïfa dans l’espoir de se former à la lumière de ce maître dont il étudiait les enseignements depuis l’enfance ; lorsque son bateau accosta enfin, douze jours plus tard, la nouvelle l’attendait : Rabbi Yossef Its’hak s’était éteint. Demeuré à New York, le jeune homme s’attacha sans tarder au gendre du disparu, Rabbi Mena’hem Mendel Schneerson, et rejoignit le cercle de ‘Hassidim qui œuvrèrent à convaincre celui-ci d’accepter la direction du mouvement Loubavitch. Ses lettres à ses parents, durant cette période, témoignent de l’admiration et de l’espérance immenses que la personnalité du nouveau Rabbi suscitait en lui.

Dès son arrivée en 770, les dons singuliers de Rav Yoel furent reconnus, et il se mit aussitôt à retranscrire les hana’hot, les Maamarim et les Si’hot du Rabbi. Les anciens ‘Hassidim, qui avaient eux-mêmes été les ‘Hozrim du Rabbi Rachab, s’émerveillaient de sa faculté de compréhension et de sa mémoire proprement exceptionnelles.

La mission d’une vie : porter la parole du Rabbi

Le jour du premier anniversaire de la disparition du Rabbi précédent, le Rabbi consentit enfin à assumer la charge de son beau-père et prononça, ce soir-là, son premier discours ‘hassidique. Là où, jusqu’alors, les ‘Hassidim recevaient dans les jours suivant un farbrenguen une version écrite du discours, rien de tel ne vint désormais. Lors d’une yé’hidout privée, une semaine plus tard, Rav Yoel comprit que, absorbé par un emploi du temps déjà saturé, le Rabbi ne rédigerait pas lui-même ses discours oraux : il attendait du ‘hozer et de son équipe qu’ils lui remettent des notes qu’il corrigerait ensuite. Telle serait la vocation de toute une vie.

Pendant plus de quatre décennies, Rav Yoel se tint devant le Rabbi et mémorisa des milliers d’heures d’enseignements d’une complexité vertigineuse. Doté d’une mémoire phénoménale, il conduisait aussi les chants lors des farbrenguen, puis dirigeait la ‘hazara, cette répétition qui suivait le rassemblement et au cours de laquelle les paroles du Rabbi étaient redites puis transcrites, car nombre de ces discours étaient prononcés le Chabbat ou un Yom Tov, jours où aucun enregistrement n’est permis. Il n’y eut qu’une poignée d’occasions où Rav Yoel ne fut pas présent pour recueillir ces paroles. Une année, à Chavouot, le Rabbi arriva à l’aube pour délivrer un discours inattendu et attendit que Rav Yoel fût là pour commencer ; l’année suivante, échaudé, le ‘hozer se tenait déjà prêt à sa place habituelle lorsque le Rabbi parut. Le chapeau incliné en arrière au-dessus de son large front, la barbe fournie en perpétuel désordre, une cigarette entre les doigts qu’il troquerait dans ses vieux jours contre un éternel verre de thé, il demeura jusqu’à la fin un maître au verbe mesuré, relevé d’éclairs d’esprit et d’humour.

Le Machpia qui forma des générations d’étudiants

Le 15 Elloul 5714 (1954), Rav Yoel épousa Léa, fille du Rav Chnéour Zalman Butman, le Rabbi lui-même officiant à la cérémonie des Kidouchin. Le couple s’établit dans le quartier de Crown Heights, où Rav Yoel fut nommé Machpia, guide et mentor spirituel, dans l’une des branches de la Yechiva Habad, avant de devenir le Machpia en chef de la Yechiva centrale Tom’hei Temimim du 770. Pédagogue exceptionnel, il possédait l’art rare de rendre limpides les concepts les plus abstraits de la ‘Hassidout, traduisant en raisonnements clairs et enchaînés ce qui, d’ordinaire, demeure du seul domaine de la foi. Pour les étudiants venus d’autres horizons du monde juif, il était souvent le premier interlocuteur, un guide savant et bienveillant vers l’univers spirituel de Habad. Des années 1950 jusqu’aux ultimes années de sa vie, des milliers d’élèves se formèrent à ses côtés, tandis qu’il parcourait le monde pour donner des cours approfondis de ‘Hassidout et animer des farbrenguen.

Une œuvre monumentale au service des enseignements

Sous la direction attentive de Rav Yoel, des équipes de ‘Hozrim couchèrent par écrit les enseignements du Rabbi en plusieurs langues et sous des formes diverses. Le Rabbi, qui rédigeait rarement lui-même, consacrait pourtant des heures innombrables au travail de correction, allant parfois jusqu’à retoucher un texte si abondamment qu’il lui eût été plus simple de l’écrire d’emblée ; c’est ainsi qu’il enseignait à son ‘hozer et à son équipe l’art d’ordonner la parole vive en une prose limpide et rigoureuse. De ce labeur patient, mené des jours et des nuits durant, naquirent le Likoutei Si’hot, l’ensemble en trente-neuf volumes des discours corrigés du Rabbi, les six volumes des Maamarim Melouktim, ainsi que la vaste série du Torat Mena’hem, qui restitue en hébreu l’intégralité des farbrenguen du Rabbi dans leur forme complète.

Son entreprise la plus imposante demeure toutefois le Sefer Ha’Erkin Habad, une encyclopédie et une analyse méthodique des concepts de la ‘Hassidout, dont le Rabbi lui-même avait confié la conception à Rav Yoel. Le premier volume parut en 1970, accompagné en appendice d’un traité rédigé par le Rabbi sur l’essence même de la ‘Hassidout ; le neuvième volume vit le jour en 2019, et Rav Yoel y travaillait encore dans ses derniers jours. L’ampleur du projet est telle que ces neuf tomes ne couvrent qu’une fraction des entrées commençant par la seule première lettre de l’alphabet hébraïque. Ce chantier n’aurait été possible pour personne, pas même pour lui, si le Rabbi n’en avait posé les fondations par la compilation méticuleuse, dès les années 1940, des index de l’immense corpus ‘hassidique de Habad.

Un patriarche et un héritage vivant

Après la disparition du Rabbi, en 1994, Rav Yoel demeura, jusqu’à son dernier souffle, un pilier de la sagesse ‘hassidique authentique et une figure vénérée, à jamais enraciné dans les enseignements du maître dont il ne s’était jamais séparé. Sa science et son discernement, fruits d’une vie entière passée auprès du Rabbi, étaient recherchés par des Rabbanim et des dirigeants de tout le monde juif ; lorsqu’il se rendait en Terre sainte, dans ses dernières années, il y était accueilli avec chaleur par de grands maîtres ‘hassidiques et par des directeurs de Yechivot réputés. Ses enregistrements et ses livres continuent d’irriguer l’étude de dizaines de milliers de personnes à travers le monde. Le Rav Yoel Kahn s’est éteint le 6 Av 5781 (2021), à l’âge de quatre-vingt-onze ans, laissant son épouse, Léa Kahn, et une multitude de disciples dont la vie fut transformée par les trésors qu’il leur transmit.

 

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De Moscou à New York : les Bahourim qui ont stupéfait le Rav Reouven Feinstein et l’Admour de Bobov

De Moscou à New York : les Bahourim qui ont stupéfait le Rav Reouven Feinstein et l’Admour de Bobov

 

D’éminents Rabbanim et Roché Yéchiva américains, parmi lesquels le Rav Reouven Feinstein et l’Admour de Bobov-45, ont été émerveillés par le niveau d’étude des élèves de la Yéchiva Ketana centrale de Moscou. Venus à New York après une année d’étude intensive couronnée d’examens rigoureux, ces jeunes Temimim ont démontré l’ampleur de la renaissance de la Torah dans la Russie d’aujourd’hui. Un périple historique qui fait écho, cinquante-cinq ans plus tard, à la visite des Bahourim envoyés par le Rabbi auprès du Rav Moché Feinstein.

 

 

 

Avec la clôture de l’année académique dans les Yéchivot Tom’hei Temimim, alors que les journées d’été offrent une pause dans la routine quotidienne des bancs d’étude, les élèves de la Yéchiva Ketana centrale de Moscou ont récolté les fruits de leur labeur. Après de longs mois d’une campagne d’étude intensive et de préparation spirituelle, et après avoir passé avec succès des examens particulièrement exigeants, les élèves les plus brillants ont mérité de réaliser leur aspiration ultime : un voyage exaltant auprès du Rabbi.

Une Yéchiva d’été aux abords du Ohel

Dès leur arrivée à New York, les élèves ont intégré un programme unique de Yéchivat Kaïts, une Yéchiva d’été établie à proximité du saint Ohel, dans le quartier du Queens. Les sessions d’étude se sont ouvertes par un cours approfondi et captivant du Roch Yéchiva, le Rav Moché Lerman, qui a accompagné le voyage avec un dévouement exemplaire. S’en est suivie une prière de Cha’harit pleine d’élévation, au cours de laquelle le Grand Rabbin de Migdal HaEmek, le Rav Its’hak David Grossman, a officié en tant que Chalia’h Tsibour, avant de prodiguer aux Temimim des paroles d’encouragement enflammées. Tout au long des dix jours de leur séjour aux États-Unis, les élèves ont maintenu leur assiduité et leur dévouement, participant chaque jour à des cours de Torah dispensés par d’éminents Rabbanim et Machpiim.

L’initiative du Grand Rabbin de Russie

En amont du voyage, le fondateur de la Yéchiva, le Grand Rabbin de Russie, le Rav Berel Lazar, avait suggéré d’y intégrer des visites exceptionnelles aux demeures d’Admourim et de Rabbanim à travers les États-Unis. L’objectif était double : encourager les Temimim à poursuivre leurs études assidues et à récolter les fruits de leurs efforts, mais aussi montrer aux grands Maîtres de la Torah l’ampleur extraordinaire de la révolution juive qui s’opère actuellement en Russie.

La boucle bouclée, cinquante-cinq ans plus tard

Cette initiative a constitué un moment historique où la boucle s’est bouclée, faisant écho à la célèbre visite d’il y a cinquante-cinq ans, lorsque le Rabbi avait envoyé un groupe de Bahourim ayant quitté la Russie se faire examiner par le Rav Moché Feinstein, de mémoire bénie. Et voici que des décennies plus tard, ce lundi, les élèves de la Yéchiva de Moscou ont été accueillis au domicile de son petit-fils, le Roch Yéchiva de Tifereth Jérusalem, le Rav Reouven Feinstein. Le Roch Yéchiva fut profondément ému de voir ces jeunes érudits répondre avec précision sur les traités Chabbat et Baba Batra, et impressionné de constater qu’ils perpétuent fièrement l’héritage de Messirout Néfech pour la Torah légué par leurs aînés.

Qui est le Rav Reouven Feinstein ?

Le Rav Chalom Reouven Feinstein est né le 1er août 1937 aux États-Unis, benjamin des quatre enfants du Rav Moché Feinstein, le plus grand décisionnaire halakhique de l’Amérique d’après-guerre, et le seul à être né sur le sol américain. Sa famille avait fui quelques mois plus tôt la ville de Liouban, en Russie soviétique, où son père officiait comme Rav, sous la pression croissante du régime stalinien qui persécutait les Rabbanim — un parcours qui fait singulièrement écho à celui des élèves de Moscou venus se présenter devant lui. Après avoir étudié à la Yéchiva Tifereth Jérusalem du Lower East Side, dirigée par son père, il poursuivit sa formation à la Yéchiva de Telshe, dans l’Ohio, puis à Lakewood auprès du Rav Aharon Kotler. En 5726 (1966), il fonda aux côtés de son père la Yéchiva de Staten Island, branche de Tifereth Jérusalem, qu’il dirige depuis lors en qualité de Roch Yéchiva, s’efforçant d’y allier, selon ses propres termes, la rigueur de Telshe et la flamme d’étude de Lakewood. Son frère aîné, le Rav David Feinstein, dirigea quant à lui la Yéchiva mère de Manhattan jusqu’à son décès en 5781 (2020).

Chez l’Admour de Bobov-45 et le Rav Gavriel Zinner

Le mardi, ce prestigieux périple de Torah s’est poursuivi dans le quartier de Boro Park, où l’Admour de Bobov-45 a chaleureusement reçu les élèves dans son bureau privé, au sein de son grand Beth Midrach. L’Admour a interrogé les Temimim, exprimé sa grande admiration pour la finesse de leur caractère et leur assiduité manifeste, et accordé avec chaleur une bénédiction personnelle à chacun d’entre eux.

 

Qui est l’Admour de Bobov-45 ?

L’Admour de Bobov-45, le Rav Morde’haï David Unger, est né en 1954 à New York, fils du Rav Yaakov Its’hak Unger, Admour de Dombrov en Amérique, descendant d’une illustre dynastie ‘hassidique polonaise fondée au début du XIXe siècle. Il est le gendre du Rav Naftali Tsvi Halberstam, quatrième Admour de Bobov, lui-même fils du Rav Chlomo Halberstam qui reconstruisit la ‘hassidout de Bobov en Amérique après la Choah. Au décès de son beau-père, le 12 Adar 5765 (23 mars 2005), qui ne laissait pas de fils, une partie importante des ‘hassidim de Bobov le choisit comme Admour, tandis qu’une autre partie suivit le demi-frère du défunt, le Rav Ben Tsion Aryeh Leibich Halberstam. Sa communauté prit alors le nom de « Bobov-45 », en référence à la 45e rue de Boro Park, à Brooklyn, où se trouve le centre de sa communauté, et son beau-frère, le Rav Yehochoua Rubin, y exerce la fonction de Rav et Dayan. L’Admour de Bobov-45 dirige aujourd’hui une communauté florissante comptant plusieurs milliers de familles, avec ses institutions d’éducation, ses Yéchivot et son Beth Midrach, et il est l’auteur de l’ouvrage Cheira D’bei Rav.

Le lendemain, les élèves, accompagnés de leur dévouée équipe éducative, ont été reçus à la résidence du Rav Gavriel Zinner, auteur de la célèbre série halakhique Nitei Gavriel. Durant deux heures entières, les élèves furent interrogés sur leurs études talmudiques, suscitant une profonde considération pour l’étendue de leurs connaissances et leur labeur dans la Torah au sein de la Yéchiva de Moscou.

Les élèves, qui sont les fils de Rabbanim et de Chlou’him de Russie et des pays voisins, ont été présentés aux grands Maîtres de la Torah par les membres de l’équipe éducative accompagnant ces visites, conduite par le Machpia de la Yéchiva, le Rav Mena’hem Mendel Wilansky, et son directeur, le Rav ‘Haïm Moché Weber.

Un ressourcement spirituel avant le retour à Moscou

Ce voyage historique vers les parvis de sainteté et ces rencontres exceptionnelles avec les grands Maîtres de la Torah d’Amérique, rendus possibles grâce au soutien de la fondation 770 Russia dirigée par le Rav Yehouda Davidov, ont couronné une année académique dense et enrichissante. Les expériences spirituelles, les Farbrenguen prolongés jusque tard dans la nuit, ainsi que les longues heures d’étude et de prière auprès du Ohel, ont procuré aux élèves un formidable renforcement spirituel. Nul doute qu’avec l’aide de D.ieu, ils reviendront à Moscou pour la prochaine année académique fortifiés et animés d’un sens de la mission et d’une fierté ‘hassidique, afin de poursuivre leurs études assidues qui mènent à l’action.

Photographies : Itzik Roitman

 

Le président de Biélorussie, Alexandre Loukachenko, confie à Habad une mission nationale inédite

Le président de Biélorussie, Alexandre Loukachenko, confie à Habad une mission nationale inédite

 

Dans une décision sans précédent, le président de Biélorussie, Alexandre Loukachenko, a choisi le centre juif de la ville de Bobruisk, dirigé par le Chalia’h du Rabbi et Rav de la ville, le Rav Chaoul Hababou, pour mener un programme national destiné à faire connaître le judaïsme, son héritage et ses valeurs à l’ensemble des citoyens du pays. Cette reconnaissance exceptionnelle de l’activité juive à Bobruisk s’accompagne de l’ouverture d’une exposition muséale retraçant six siècles de présence juive en Biélorussie. Elle marque un nouveau chapitre dans la renaissance de la vie juive dans ce pays où elle semblait avoir presque disparu.

 

 

 

Une reconnaissance officielle de l’activité juive à Bobruisk

À l’initiative particulière du président de Biélorussie, Alexandre Loukachenko, , le centre juif de la ville de Bobruisk, placé sous la direction du Chalia’h Habad et Rav de la ville, le Rav Chaoul Hababou, a été choisi pour conduire un programme novateur. Ce projet d’envergure nationale a pour objectif de rendre accessible le monde du judaïsme, son héritage et ses valeurs à l’ensemble des citoyens du pays, à travers l’étude, la découverte et l’approfondissement.

Une exposition retraçant six cents ans d’histoire juive

Dans le cadre de ce projet, une impressionnante exposition muséale intitulée « Le centre spirituel juif de Biélorussie » a été inaugurée dans la synagogue historique de la ville. Elle présente la glorieuse histoire du judaïsme biélorusse sur une période d’environ six cents ans. Les visiteurs y découvrent la riche histoire de la communauté juive, sa tradition, sa culture, ainsi que la contribution des Juifs de la région au fil des générations.

Parallèlement à cette nouvelle exposition, un espace baptisé « La cour juive » a également été aménagé. Il s’intègre harmonieusement à la synagogue historique et forme avec elle un complexe judéo-culturel unique en son genre. Le lieu constitue désormais un pôle d’activités éducatives, touristiques et spirituelles, et accueille de nombreux visiteurs désireux de découvrir de près l’héritage juif et l’action de Habad dans la ville.

 

Un témoignage de confiance envers le Rav Chaoul Hababou et sa communauté

Le choix du centre juif de Bobruisk pour piloter cette initiative d’État représente une marque de confiance significative envers l’activité foisonnante du Rav Chaoul Hababou et des membres de sa communauté. Ceux-ci œuvrent depuis des années avec dévouement au renforcement de la vie juive dans la ville et à la diffusion de la lumière du judaïsme auprès de chaque Juif, où qu’il se trouve.

Un nouveau chapitre dans la renaissance de la vie juive en Biélorussie

Cette nouvelle initiative symbolise une étape supplémentaire dans la renaissance de la vie juive en Biélorussie. Le centre juif de Bobruisk devient ainsi un pont de découverte, d’étude et de dialogue, et illustre de manière éclatante comment la Chli’hout de Habad continue de rayonner, y compris dans les lieux où la vie juive semblait avoir presque entièrement disparu.

 

L’aube du Temple : quand le service recommençait avant le jour

L’aube du Temple : quand le service recommençait avant le jour

 

Bien avant que ne pointe l’aube sur Jérusalem, le préposé aux tirages au sort frappait déjà à la porte de l’enceinte, et tout un peuple de Cohanim s’apprêtait à faire renaître le service. Des cendres de l’autel au chant des Lévites, de l’agneau du sacrifice quotidien aux deux pains de Chavouot, chaque geste obéissait à un ordre transmis depuis le Sinaï. Voici, restitué dans son déroulement, le grand rituel des offrandes permanentes et supplémentaires tel que le codifie le Rambam.

 

 

Basé sur les Lois relatives aux sacrifices quotidiens et supplémentaires du Rambam
Chapitres 6, 7 et 8

 

Avant le lever de l’aube

Peu avant que ne pointe l’aube, le préposé chargé des tirages au sort se présentait devant l’enceinte du Temple et frappait à la porte. On lui ouvrait, et l’on parcourait l’ensemble du parvis afin de vérifier que chaque ustensile sacré se trouvait bien à sa place. Déjà, ceux qui devaient préparer les ‘havitine du grand prêtre étaient installés à leur poste. Tous les Cohanim présents s’étaient immergés au bain rituel avant l’arrivée du préposé et avaient revêtu les habits de la prêtrise ; ils venaient alors se tenir dans la Loge de pierre de taille, où l’on procédait au premier puis au second tirage au sort, chacun recevant ainsi la charge du service qui lui revenait de droit.

Le feu, les cendres et les tirages au sort

Celui qui avait obtenu le déblaiement des cendres ouvrait le service en les retirant de l’autel. Il disposait ensuite le grand bûcher, puis le second, avant de monter deux bûches qu’il posait sur le grand bûcher pour aviver le feu. Les Cohanim pénétraient alors dans la Loge des ustensiles et en sortaient tout ce qui serait nécessaire à la journée entière. On donnait à boire à l’agneau destiné au sacrifice quotidien, afin de faciliter son dépeçage, puis celui à qui revenait l’abattage le conduisait vers l’abattoir, suivi de ceux qui avaient mérité de monter les membres sur l’autel.

L’agneau du sacrifice quotidien

Tous attendaient l’instant où s’ouvrirait le grand portail du Heikhal : au moment même où la porte pivotait sur ses gonds, on abattait le sacrifice quotidien. Deux Cohanim entraient alors dans le sanctuaire, l’un pour retirer les cendres de l’autel intérieur, l’autre pour nettoyer le candélabre. Le sang recueilli était aspergé sur l’autel, après quoi l’on dépeçait l’animal et l’on montait chaque membre par la rampe, en le déposant sur sa moitié inférieure, du côté de l’ouest pour le sacrifice quotidien et du côté de l’est pour l’offrande supplémentaire. Le sel ne manquait jamais : on en versait sur la rampe, même le Chabbat, pour que les Cohanim ne glissent pas en apportant le bois du bûcher, et parce que cette montée, n’étant pas à proprement parler un service, ne souffrait pas de la séparation ainsi créée entre leurs pieds et la pierre.

L’encens, le candélabre et la bénédiction des Cohanim

Une fois les membres disposés sur l’autel, tous se rassemblaient de nouveau dans la Loge de pierre de taille, où le préposé les invitait à réciter la bénédiction. Ils enchaînaient alors la bénédiction d’un amour éternel, les Dix Commandements, le Chéma et ses paragraphes, puis les formules d’agrément et de paix ; le Chabbat, les membres du corps de garde qui quittaient leur service adressaient à ceux qui entraient une parole d’amour, de fraternité, de paix et d’amitié. Venaient ensuite le troisième et le quatrième tirage au sort : l’un pénétrait dans le Heikhal pour y brûler l’encens, tandis qu’un autre achevait d’arranger les deux dernières lampes du candélabre. Lorsque le Cohen s’avançait entre le Oulam et l’autel, on lançait la broche dont le fracas retentissait dans tout le Temple : ce signal appelait les Cohanim à se prosterner, avertissait les Lévites que l’heure de leur chant approchait, et rappelait au chef du corps de garde de rassembler à la porte de l’Est ceux qui n’avaient pas encore apporté leur expiation, afin que nul ne les soupçonnât de tarder par mépris. Alors seulement les Cohanim, debout sur les marches du Oulam, récitaient la bénédiction sacerdotale avec le Nom explicite, tel qu’il se lisait.

Le chant des Lévites et les libations

On montait ensuite la fine fleur de farine des libations, on brûlait les ‘havitine, puis l’on offrait le vin. À cet instant, les Lévites entamaient leur chant et les musiciens du Temple faisaient résonner lyres, flûtes, cithares, trompettes et cymbales, ponctuant le chant de neuf sonneries réparties selon ses différentes sections. Deux Cohanim se tenaient sur la table des graisses, trompettes en main, tandis que le suppléant du grand prêtre, dressé sur la corne de l’autel, agitait ses drapeaux. À son signal, l’un frappait les cymbales, les autres sonnaient une tékia, une teroua et une tékia, et, chaque fois que le chant atteignait l’une de ses sections, toute l’assemblée réunie dans l’enceinte se prosternait. Ce chant n’accompagnait toutefois que les holocaustes communautaires et les sacrifices de paix mentionnés dans la Torah, et non les offrandes volontaires ni les libations offertes séparément.

Le chant propre à chaque jour

À chaque jour de la semaine correspondait son psaume. Le dimanche, les Lévites proclamaient que la terre et tout ce qu’elle renferme appartiennent à l’Éternel ; le lundi, ils célébraient la grandeur du Tout-Puissant dans la ville de notre D.ieu ; le mardi, ils rappelaient qu’Il se tient dans l’assemblée divine pour y rendre la justice ; le mercredi, ils invoquaient le D.ieu des vindictes ; le jeudi, ils appelaient à acclamer le D.ieu de Jacob ; le vendredi, ils chantaient la royauté de l’Éternel revêtu de majesté ; et le Chabbat, ils entonnaient le cantique consacré à ce jour. Pour les offrandes supplémentaires, ils récitaient le cantique de Haazinou, partagé en six sections lues l’une après l’autre au fil de six Chabbat successifs, avant de reprendre depuis le début. À la Min’ha du Chabbat retentissait le cantique de Moïse ; et à Roch Hachana, un psaume propre à la solennité du jour. Lorsque le premier du mois tombait un Chabbat, le chant du nouveau mois l’emportait sur celui du Chabbat, afin que nul n’ignore que ce jour-là inaugurait un mois nouveau.

Le sacrifice supplémentaire du nouveau mois

Au jour de Roch Hodech, après le sacrifice quotidien du matin, on offrait le sacrifice supplémentaire du nouveau mois : deux taureaux, un bélier et sept agneaux, tous en holocaustes, ainsi qu’un bouc en sacrifice expiatoire. La cérémonie des holocaustes reprenait celle du sacrifice quotidien, et celle des expiatoires du nouveau mois et des fêtes suivait le rite des sacrifices consommés. Pour distinguer ce jour entre tous, on posait le sacrifice du premier du mois tout en haut de l’autel, entre les cornes, à l’endroit même où marchaient les Cohanim, comme pour annoncer à la vue de chacun l’entrée dans un mois nouveau.

Pessa’h et l’offrande du Omer

Durant les sept jours de Pessa’h, on offrait chaque jour un sacrifice supplémentaire semblable à celui du nouveau mois. Mais le second jour, le seize Nissan, on ajoutait au sacrifice supplémentaire un agneau en holocauste accompagnant le omer du balancement, oblation communautaire dont le temps est fixé et qui, à ce titre, repousse aussi bien le Chabbat que l’impureté. Cette offrande ne pouvait provenir que de la terre d’Israël, ainsi qu’il est prescrit d’apporter les prémices de la moisson au Cohen ; la mitsva voulait qu’elle fût tirée d’un champ proche de Jérusalem, à défaut de tout autre lieu du pays. Il était de règle de la moissonner de nuit, dans de la récolte encore sur pied et de préférence humide, et l’usage la faisait provenir des champs du Sud, cultivés une année sur deux en alternance.

La moisson nocturne et la réplique aux sceptiques

La veille de la fête, les délégués du tribunal rabbinique sortaient enrouler et attacher les épis d’orge afin d’en faciliter la coupe, et les habitants des villes voisines accouraient pour que la moisson se déroulât en grand apparat. Trois hommes moissonnaient trois dixièmes de eifa, avec trois faucilles et dans trois paniers. À la tombée de la nuit, chaque moissonneur interrogeait solennellement l’assistance : le soleil s’est-il couché, cette faucille, ce panier, est-ce Chabbat, dois-je moissonner ? Et par trois fois on lui répondait. Toute cette mise en scène répondait à ceux qui s’étaient égarés, les Boéthusiens et les Sadducéens, séparés du peuple juif à l’époque du second Temple, qui prétendaient que « le lendemain du Chabbat » désignait le Chabbat lui-même. Or, par tradition orale, les sages avaient reçu qu’il s’agissait du lendemain du jour de fête, et c’est ainsi que les prophètes et le Sanhédrine balançaient le omer le seize Nissan, quel que fût le jour de la semaine. On battait alors l’orge, on la vannait, on la triait, on grillait les grains au feu dans un tube percé, puis on les moulait et on les tamisait treize fois pour en tirer un issarone de fine fleur de farine, que l’on mélangeait à un log d’huile avec une poignée d’oliban. Après l’avoir balancé aux quatre directions, vers le haut et vers le bas, on en brûlait une poignée, le reste revenant aux Cohanim, et tant que ce omer n’avait pas été offert, il demeurait interdit de moissonner en terre d’Israël l’une des cinq espèces de céréales.

Le compte des sept semaines

De l’offrande du omer partait un commandement positif : compter sept semaines entières, en énonçant à la fois les jours et les semaines, ainsi qu’il est dit de compter cinquante jours. Le compte s’ouvrait la nuit, dès le soir du seize Nissan, car le jour commence à la tombée de la nuit ; celui qui l’avait oublié le soir pouvait encore compter dans la journée. On le récitait debout, précédé chaque nuit d’une bénédiction remerciant l’Éternel de nous avoir prescrit le compte du omer, et celui qui avait compté sans bénir s’acquittait néanmoins de son devoir. Ce commandement incombe à chaque homme juif, en tout lieu et en tout temps, les femmes et les esclaves en étant dispensés.

Chavouot, les deux pains et les deux agneaux

Le cinquantième jour du compte est la fête de Chavouot, que l’on nomme aussi Atséret. On y offrait un sacrifice supplémentaire semblable à celui du nouveau mois, auquel s’ajoutait, avec les deux pains, une offrande nouvelle : un taureau, deux béliers et sept agneaux en holocaustes, un bouc en expiation et deux agneaux en sacrifice de paix. En ce jour montaient ainsi à l’autel vingt animaux en holocaustes, tandis que les deux boucs et les deux agneaux de paix étaient consommés. Les deux pains ne pouvaient être faits que du blé nouveau de la terre d’Israël ; explicitement levés selon la Torah, rectangulaires, longs de sept téfa’him, larges de quatre et hauts de quatre doigts, ils se pétrissaient et se cuisaient séparément. On balançait les deux agneaux alors qu’ils étaient encore vivants, puis, après les avoir égorgés et dépecés, on posait leur poitrine et leur jambe auprès des pains pour balancer le tout ensemble, à l’orient, à l’endroit consacré à tous les balancements. Les pains étaient consommés le jour même et jusqu’à la moitié de la nuit, comme la chair des offrandes de sainteté éminente. Pains et agneaux se répondaient l’un l’autre : si l’on ne trouvait pas d’agneaux, on balançait les deux pains seuls, puis on les laissait devenir notar avant de les brûler, de crainte que l’année suivante on n’offre encore les pains sans les agneaux. Car telle est la règle de toute offrande communautaire : lorsque son temps est passé, elle s’annule ; et si l’on ne trouve qu’un petit nombre d’agneaux, on offre ce que l’on a, sans reporter le reste au lendemain.