Pendant plus de quarante ans, le Rav Yoel Kahn se tint devant le Rabbi pour graver dans sa mémoire prodigieuse chacune de ses paroles, avant de les restituer au monde entier. Né dans la clandestinité soviétique et façonné par l’exil, il devint le ‘hozer en chef du Rabbi. Il s’est éteint le jeudi 6 Av 5781 (2021), à l’âge de quatre-vingt-onze ans, laissant derrière lui une bibliothèque entière née de sa seule fidélité.

 

 

Une enfance forgée dans la clandestinité soviétique

Le Rav Yoel Kahn, que tous appelaient simplement Reb Yoel, naquit à Moscou, en Union soviétique, le 16 Chevat 5690 (1930), benjamin des quatre enfants de Raphaël Na’hman, surnommé « Folleh », et de Rivka Kahn. Ses parents appartenaient au réseau clandestin des ‘Hassidim de Habad qui, au péril de leur vie, s’efforçaient de maintenir la flamme de la vie juive derrière le rideau de fer. Durant les trois premières années de son existence, le petit Yoel ne vit jamais son père, emprisonné par le régime pour « activités contre-révolutionnaires » et pour le crime d’avoir conservé un lien avec le Rabbi précédent. Écrivain fécond, Raphaël Na’hman consignerait plus tard son expérience des geôles soviétiques et composerait plusieurs ouvrages qui font aujourd’hui encore autorité, parmi lesquels Loubavitch VéHayaléha, qui rassemble les récits des anciens élèves de la Yechiva Tom’hei Temimim de la bourgade de Loubavitch, et Chmouot VéSippourim, une compilation de traditions ‘hassidiques transmises de génération en génération.

En 1935, la famille parvint à quitter la Russie pour la Pologne, empruntant un itinéraire qui la fit passer par l’Autriche. C’est au sanatorium de Purkersdorf, près de Vienne, que le jeune Yoel rencontra pour la première fois le Rabbi précédent, Rabbi Yossef Its’hak, ainsi que son gendre, le futur Rabbi. Sur le quai de la gare de Vienne, alors que la famille attendait son train, elle eut la surprise de voir arriver ce même gendre, venu tout exprès la saluer et distribuer du chocolat aux enfants. De l’Europe, les Kahn gagnèrent la Terre d’Israël, où Yoel fut inscrit à la toute jeune Yechiva Habad de Tel-Aviv, alors dirigée par le célèbre Machpia, le Rav ‘Haïm Chaoul Brook. Doué d’une intelligence hors du commun, il compta parmi ses compagnons d’étude le Rav Chlomo Berman, qui deviendrait plus tard l’un des dirigeants de la Yechiva de Ponievège à Bné-Brak. Durant son adolescence, il étudia aussi en privé avec le Rav Moché Gourarié et fut profondément marqué par la personnalité du Rav Na’houm Goldschmidt, ainsi que, dans une moindre mesure, par celle du Rav Chlomo ‘Haïm Kesselman.

Un bateau vers New York et la rencontre décisive

Le 11 Chevat 5710 (1950), Rav Yoel se trouvait à bord d’un navire faisant route vers New York, où il comptait poursuivre ses études à la Yechiva centrale du 770, ignorant encore que le Rabbi précédent venait de quitter ce monde. Il avait embarqué au port de Haïfa dans l’espoir de se former à la lumière de ce maître dont il étudiait les enseignements depuis l’enfance ; lorsque son bateau accosta enfin, douze jours plus tard, la nouvelle l’attendait : Rabbi Yossef Its’hak s’était éteint. Demeuré à New York, le jeune homme s’attacha sans tarder au gendre du disparu, Rabbi Mena’hem Mendel Schneerson, et rejoignit le cercle de ‘Hassidim qui œuvrèrent à convaincre celui-ci d’accepter la direction du mouvement Loubavitch. Ses lettres à ses parents, durant cette période, témoignent de l’admiration et de l’espérance immenses que la personnalité du nouveau Rabbi suscitait en lui.

Dès son arrivée en 770, les dons singuliers de Rav Yoel furent reconnus, et il se mit aussitôt à retranscrire les hana’hot, les Maamarim et les Si’hot du Rabbi. Les anciens ‘Hassidim, qui avaient eux-mêmes été les ‘Hozrim du Rabbi Rachab, s’émerveillaient de sa faculté de compréhension et de sa mémoire proprement exceptionnelles.

La mission d’une vie : porter la parole du Rabbi

Le jour du premier anniversaire de la disparition du Rabbi précédent, le Rabbi consentit enfin à assumer la charge de son beau-père et prononça, ce soir-là, son premier discours ‘hassidique. Là où, jusqu’alors, les ‘Hassidim recevaient dans les jours suivant un farbrenguen une version écrite du discours, rien de tel ne vint désormais. Lors d’une yé’hidout privée, une semaine plus tard, Rav Yoel comprit que, absorbé par un emploi du temps déjà saturé, le Rabbi ne rédigerait pas lui-même ses discours oraux : il attendait du ‘hozer et de son équipe qu’ils lui remettent des notes qu’il corrigerait ensuite. Telle serait la vocation de toute une vie.

Pendant plus de quatre décennies, Rav Yoel se tint devant le Rabbi et mémorisa des milliers d’heures d’enseignements d’une complexité vertigineuse. Doté d’une mémoire phénoménale, il conduisait aussi les chants lors des farbrenguen, puis dirigeait la ‘hazara, cette répétition qui suivait le rassemblement et au cours de laquelle les paroles du Rabbi étaient redites puis transcrites, car nombre de ces discours étaient prononcés le Chabbat ou un Yom Tov, jours où aucun enregistrement n’est permis. Il n’y eut qu’une poignée d’occasions où Rav Yoel ne fut pas présent pour recueillir ces paroles. Une année, à Chavouot, le Rabbi arriva à l’aube pour délivrer un discours inattendu et attendit que Rav Yoel fût là pour commencer ; l’année suivante, échaudé, le ‘hozer se tenait déjà prêt à sa place habituelle lorsque le Rabbi parut. Le chapeau incliné en arrière au-dessus de son large front, la barbe fournie en perpétuel désordre, une cigarette entre les doigts qu’il troquerait dans ses vieux jours contre un éternel verre de thé, il demeura jusqu’à la fin un maître au verbe mesuré, relevé d’éclairs d’esprit et d’humour.

Le Machpia qui forma des générations d’étudiants

Le 15 Elloul 5714 (1954), Rav Yoel épousa Léa, fille du Rav Chnéour Zalman Butman, le Rabbi lui-même officiant à la cérémonie des Kidouchin. Le couple s’établit dans le quartier de Crown Heights, où Rav Yoel fut nommé Machpia, guide et mentor spirituel, dans l’une des branches de la Yechiva Habad, avant de devenir le Machpia en chef de la Yechiva centrale Tom’hei Temimim du 770. Pédagogue exceptionnel, il possédait l’art rare de rendre limpides les concepts les plus abstraits de la ‘Hassidout, traduisant en raisonnements clairs et enchaînés ce qui, d’ordinaire, demeure du seul domaine de la foi. Pour les étudiants venus d’autres horizons du monde juif, il était souvent le premier interlocuteur, un guide savant et bienveillant vers l’univers spirituel de Habad. Des années 1950 jusqu’aux ultimes années de sa vie, des milliers d’élèves se formèrent à ses côtés, tandis qu’il parcourait le monde pour donner des cours approfondis de ‘Hassidout et animer des farbrenguen.

Une œuvre monumentale au service des enseignements

Sous la direction attentive de Rav Yoel, des équipes de ‘Hozrim couchèrent par écrit les enseignements du Rabbi en plusieurs langues et sous des formes diverses. Le Rabbi, qui rédigeait rarement lui-même, consacrait pourtant des heures innombrables au travail de correction, allant parfois jusqu’à retoucher un texte si abondamment qu’il lui eût été plus simple de l’écrire d’emblée ; c’est ainsi qu’il enseignait à son ‘hozer et à son équipe l’art d’ordonner la parole vive en une prose limpide et rigoureuse. De ce labeur patient, mené des jours et des nuits durant, naquirent le Likoutei Si’hot, l’ensemble en trente-neuf volumes des discours corrigés du Rabbi, les six volumes des Maamarim Melouktim, ainsi que la vaste série du Torat Mena’hem, qui restitue en hébreu l’intégralité des farbrenguen du Rabbi dans leur forme complète.

Son entreprise la plus imposante demeure toutefois le Sefer Ha’Erkin Habad, une encyclopédie et une analyse méthodique des concepts de la ‘Hassidout, dont le Rabbi lui-même avait confié la conception à Rav Yoel. Le premier volume parut en 1970, accompagné en appendice d’un traité rédigé par le Rabbi sur l’essence même de la ‘Hassidout ; le neuvième volume vit le jour en 2019, et Rav Yoel y travaillait encore dans ses derniers jours. L’ampleur du projet est telle que ces neuf tomes ne couvrent qu’une fraction des entrées commençant par la seule première lettre de l’alphabet hébraïque. Ce chantier n’aurait été possible pour personne, pas même pour lui, si le Rabbi n’en avait posé les fondations par la compilation méticuleuse, dès les années 1940, des index de l’immense corpus ‘hassidique de Habad.

Un patriarche et un héritage vivant

Après la disparition du Rabbi, en 1994, Rav Yoel demeura, jusqu’à son dernier souffle, un pilier de la sagesse ‘hassidique authentique et une figure vénérée, à jamais enraciné dans les enseignements du maître dont il ne s’était jamais séparé. Sa science et son discernement, fruits d’une vie entière passée auprès du Rabbi, étaient recherchés par des Rabbanim et des dirigeants de tout le monde juif ; lorsqu’il se rendait en Terre sainte, dans ses dernières années, il y était accueilli avec chaleur par de grands maîtres ‘hassidiques et par des directeurs de Yechivot réputés. Ses enregistrements et ses livres continuent d’irriguer l’étude de dizaines de milliers de personnes à travers le monde. Le Rav Yoel Kahn s’est éteint le 6 Av 5781 (2021), à l’âge de quatre-vingt-onze ans, laissant son épouse, Léa Kahn, et une multitude de disciples dont la vie fut transformée par les trésors qu’il leur transmit.

 

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