Le mois de Nissan révèle une vision du monde où la Divinité est l’évidence fondamentale, transcendant les limitations matérielles. Cette conception, enracinée dans l’âme juive, offre une voie vers une existence où même les défis naturels se plient à la volonté divine.
‘La Divinité est une évidence’ dans le mois de Nissan
En préparation de la fête de Pessah (Pâque), on lit dans la Torah, le dernier Chabbat du mois d’Adar, ou le Chabbat de Roch Hodesh Nissan, la paracha « Ce mois-ci sera pour vous le premier des mois », qui se réfère au mois de Nissan qui est le premier mois de l’année pour les mois, et dans laquelle les enfants d’Israël ont reçu le commandement de l’offrande pascale. Ce Chabbat est appelé « Chabbat HaHodech » (le Chabbat du mois).
Sur ce verset, il est dit dans le Midrach : « Lorsque le Saint, béni soit-Il, a choisi Son monde, Il y a fixé des mois et des années, et lorsqu’Il a choisi Jacob et ses fils, Il y a fixé un nouveau mois de rédemption. »
Voici les deux Roch Hachana :
a. Le mois de Tichri est le nouvel an concernant le monde matériel, ‘Quand le Saint, béni soit-Il, a choisi Son monde’, et de là découle la conduite naturelle du monde durant l’année.
b. Le mois de Nissan est le premier mois pour les mois, lié à Jacob et ses fils, et il est la racine de la conduite miraculeuse qui transcende le monde matériel. C’est pourquoi l’Exode d’Égypte – la sortie d’Égypte et des limitations du monde matériel – y a eu lieu.
Deux perspectives dans la Torah
Les deux conceptions de Roch Hachana découlent effectivement de deux perspectives existantes dans la Torah, comme l’illustre le premier commentaire de Rachi sur le verset « Au commencement, D.ieu créa ».
Dans ce commentaire, Rachi cite Rabbi Yitshak qui affirme: « La Torah n’aurait dû commencer qu’à partir de ‘Ce mois-ci’, qui est le premier commandement que les Israélites ont reçu. » Puis il explique que si la Torah commence néanmoins par la Création, c’est pour répondre aux nations qui pourraient accuser Israël d’avoir volé la terre des sept peuples.
Le langage de Rachi montre clairement qu’il s’agit d’une affirmation logique et non d’une simple question: la Torah aurait dû commencer par la Parachat Ha’hodech, mais commence par Bereshit pour une raison précise.
On peut donc identifier deux commencements dans la Torah:
1 – « Au commencement, D.ieu créa » – Ce commencement correspond à une perspective de la Torah destinée à agir dans le monde. Elle tient compte de l’existence des nations et de la nécessité de leur répondre. Cette perspective vient après les mondes, car elle vise à corriger et résoudre les problèmes du monde. Elle est la racine de la conduite des lois de la nature associée au mois de Tichri.
2 – « Ce mois-ci sera pour vous » – Ce commencement reflète une perspective qui transcende les mondes. Elle représente la Volonté et la Sagesse divine qui ne sont pas limitées par les contraintes du monde. Cette perspective est associée au mois de Nissan et à la sortie d’Égypte, symbolisant le dépassement des limitations naturelles.
Ces deux commencements correspondent précisément aux deux conceptions de Roch Hachana évoquées précédemment: l’une où la Divinité est l’évidence fondamentale, et l’autre où l’existence physique est le point de départ.
Les deux conceptions de l’existence: Elokout Bepchitout vs Metsiout Bepchitout
Les deux perspectives dans la Torah correspondent en effet à deux conceptions fondamentales:
1 – « Elokout Bepchitout, la Divinité est une évidence » – Selon cette conception, D.ieu est l’existence simple et fondamentale, tandis que le monde est une innovation, une création secondaire.
2 – « Metsiout Bepchitout, l’Existence (matérielle) est une évidence » – Dans cette perspective, la conduite naturelle détermine qu’il y a un monde et une existence physique. L’homme existe et a besoin de ses besoins matériels pour servir D.ieu, et l’existence divine doit être renouvelée et renforcée.
Le Rabbi précédent souligne alors la différence fondamentale entre leurs deux approches. Un jour, qu’il discutait de questions d’étude chez un éminent rabbin, une femme est entrée dans la maison du rabbin avec un poulet à la main et une question concernant la cacherout du poulet. Le rabbin a réfléchi, puis après un moment a répondu à la femme : « Selon le Taz, le Psak est ainsi, et selon le Chakh, le Psak est ainsi. » Le rabbin a continué à réfléchir faisant signe à la femme d’attendre, et après un moment, il s’est à nouveau tourné vers la femme et lui a dit : « Mais selon une troisième opinion, le Psak est différent des deux autres. »
La femme, qui avait attendu longtemps, a perdu patience et a demandé : « Rav, comment trancher la loi ? Puis-je mettre le poulet dans ma marmite ou non ? »
Pour cett femme, le poulet est l’existence principale (Metsiout Bepchitout), et le Choulhan Aroukh est un outil pour résoudre son problème pratique (Elokout Behit’hadchout).
Pour le rabbin, les paroles de la Torah sont l’existence véritable (Elokout Bepchitout), et le poulet devient simplement une occasion d’approfondir sa compréhension des lois de cacherout (Metsiout Behithadchout).
Cette dualité se retrouve dans les deux commencements de la Torah:
1 – « Au commencement, D.ieu créa » (Berechit) – Cette perspective voit la Torah comme venant agir dans un monde déjà existant, à l’image de la femme qui voit l’existence physique comme évidente et la Torah comme un moyen de naviguer dans cette réalité. Cette conception est liée au mois de Tichri et à la conduite naturelle.
2 – « Ce mois-ci sera pour vous » (HaHodech) – Cette perspective représente la Torah qui transcende les mondes, qui est la Volonté et la Sagesse divine indépendantes des limitations mondaines. Elle correspond au mois de Nissan et à la sortie d’Égypte, symbolisant le dépassement des contraintes naturelles.
Ces deux conceptions fondamentales révèlent la richesse et la profondeur de la Torah, qui intègre à la fois une dimension immanente, s’adressant aux réalités du monde, et une dimension transcendante, élevant l’homme au-delà des limitations de l’existence physique.
L’âme d’Israël et la perspective de « Elokout Bepchitout »
Tout comme il existe une double perspective dans la Torah et dans les mondes, il existe également cette dualité au niveau des âmes d’Israël. Contrairement aux autres créatures qui ont été formées par la parole divine (relevant de l’extériorité des mondes – « Metsiout Bepchitout »), « Les Israélites sont montés dans la pensée » divine, correspondant à l’intériorité des mondes – « Elokout Bepchitout ».
Comme l’explique le Rabbi, l’âme avant sa descente sur terre est intrinsèquement liée à la conception « Elokout Bepchitout ». Dans cet état:
Elle perçoit la divinité comme la seule réalité véritable et bonne
Elle est remplie d’un sentiment d’attachement et d’adhésion à D.ieu
Elle est incapable de comprendre les préoccupations mondaines
Elle n’a aucune notion de l’argent, de l’honneur ou des autres affaires matérielles
Avant la descente de l’âme dans ce monde, D.ieu lui enseigne l’existence d’un monde matériel qui se perçoit comme séparé de Lui. Bien que l’âme entende et comprenne intellectuellement ces paroles, elle ne peut véritablement en saisir le sens profond. Pour elle, l’existence du monde est une « innovation » (Metsiout Behit’hadchout) – quelque chose de nouveau et d’incompréhensible.
C’est seulement en descendant dans ce monde et en se vêtant dans un corps physique que l’âme commence à percevoir l’existence du monde comme naturelle et compréhensible – « Metsiout Bepchitout ». Ainsi:
Le nouveau-né ne connaît rien de l’existence divine
Ses désirs se limitent à manger et dormir
C’est seulement en grandissant, grâce à l’éducation parentale, qu’il s’initie à la foi
Il découvre progressivement l’existence et la grandeur de D.ieu, qui sont pour l’âme incarnée une nouveauté (Elokout Behit’hadchout) et non une évidence
La vérité fondamentale de l’âme elle-même reste donc « Elokout Bepchitout ». Ce n’est que lorsqu’elle est recouverte par le corps et l’âme animale qu’elle adopte temporairement la perspective de « Metsiout Bepchitout ». C’est pourquoi, lorsque l’âme se dépouille des vêtements corporels dans le Gan Éden, sa vérité essentielle – « Elokout Bepchitout » – brille à nouveau pleinement.
Ainsi, on observe cette triple correspondance:
Dans la Torah : « Elokout Bepchitout » (la Paracha de « HaHodesh »)
Dans le monde : « Elokout Bepchitout » (le 25 Adar, l’intériorité des mondes)
Dans les âmes d’Israël: « Elokout Bepchitout » (leur essence véritable)
« La Divinité est une évidence » dans le service de D.ieu
Et voici l’explication de la déclaration des Sages : « Lorsque le Saint, béni soit-Il, a choisi Son monde, Il y a fixé des nouveaux mois et des années, et lorsque le Saint, béni soit-Il, a choisi Jacob et ses fils, Il a fixé pour eux un nouveau mois de rédemption ».
« Lorsque le Saint, béni soit-Il, a choisi Son monde » – un monde qui cache la divinité, où « l’Existence est une évidence », cela correspond à la création du monde par l’action au mois de Tichri. C’est alors le nouvel an pour la conduite naturelle qui donne place à l’existence des mondes et qui cache la divinité.
Mais en « choisissant Jacob et ses fils », qui sont les âmes d’Israël émanant de la perspective où « la Divinité est une évidence », Il a fixé le nouvel an au mois de Nissan, mois de la rédemption, où a eu lieu la sortie d’Égypte – sortie des limitations du monde et de la conduite où « l’Existence est une évidence » pour reconnaître que « la Divinité est une évidence ».
Ainsi, chaque année, la période du 25 Adar, la paracha de « HaHodesh », le mois de la rédemption et la sortie d’Égypte, donne à un Juif la force de sortir de l’esclavage égyptien, de transcender le corps et l’âme animale qui cachent son âme divine, de sortir de la limitation où « l’Existence est une évidence », qui établit que la Torah et les commandements sont soumis et servent à maintenir le monde, et d’atteindre la racine de l’âme qui reconnaît que « la Divinité est une évidence », ce qui détermine que le monde est subordonné à la Torah et aux commandements.
Et quand un Juif vivra avec la reconnaissance que « la Divinité est une évidence », le monde et la nature se plieront également à la volonté de D.ieu, et tous les problèmes dans les domaines des « enfants, vie et subsistance » qui n’ont pas de solution naturelle seront soumis à la volonté de D.ieu, et leur conduite sera miraculeuse comme au mois de Nissan.
Ceci explique également la célèbre déclaration que le Tsema’h Tsedek a adressée au hassid Reb Michael de Blinitzer, lorsque celui-ci est venu demander sa bénédiction pour la guérison de son fils qui était très malade et en danger de mort : « Tracht gut vet zein gut » – « Pense bien – ce sera bien ».
On pourrait se demander comment la simple bonne pensée peut être bénéfique. C’est parce que la racine et l’unité du Juif résident dans la pensée, car c’est là que se trouve « la Divinité est une évidence ». Donc quand il s’élève au-dessus de la conduite naturelle qui découle de « l’Existence est une évidence », et ne fait que « penser bien » – d’une manière qui transcende la nature, il éveille sa véritable racine où « la Divinité est une évidence », et alors il mérite que la conduite surnaturelle lui apporte le bien et la miséricorde véritables.
La conduite surnaturelle et l’intégrité du monde
Quelqu’un pourrait légitimement s’interroger : la conduite surnaturelle découlant de la perspective « Divinité est une évidence » ne risque-t-elle pas de briser l’ordre du monde ? Et pourtant, la Hassidout ne tolère pas de rupture. Cette question trouve son illustration dans une histoire significative.
On raconte qu’un hassid a offert au vieux Rabbi une boîte en pur argent. Le vieux Rabbi fit alors cette remarque : « Il y a un sens chez l’homme qui, par sa nature, n’est pas avide et n’attire pas l’homme – faut-il aussi le purifier ? »
Son intention était de faire observer que tous les sens humains – la vue, l’ouïe, le goût – sont naturellement entraînés par leurs désirs : les yeux cherchent à voir de belles choses, le goût aspire aux aliments savoureux, etc. Seul l’odorat échappe à cette règle, car personne n’a un désir naturel de sentir de bonnes odeurs, ce qui rend superflu le raffinement et la purification de ce désir.
Aussitôt après cette réflexion, le vieux Rabbi ouvrit la boîte à tabac à priser et l’utilisa comme miroir pour ajuster ses phylactères qui se trouvaient entre ses yeux.
Le Tsema’h Tsedek souligna que l’histoire ne mentionne pas que le vieux Rabbi ait « brisé » la boîte, car pour lui, la notion de rupture suivie de correction n’existait pas. Il l’a simplement « ouverte », car ouvrir un objet en ses parties constitue l’accomplissement parfait de sa fonction et de son objectif dans le monde.
On pourrait alors se demander : comment est-il possible de se comporter dans le monde selon la perspective « Divinité est une évidence », qui soumet et semble briser la nature du monde, sans contredire la doctrine hassidique ?
En vérité, il n’y a pas de rupture. Comme mentionné précédemment, c’est l’intériorité et la vérité profonde du monde qui a été créé par la pensée divine, unifiée avec le Créateur et annulée en Lui. Ainsi, lorsqu’un Juif agit selon la perspective « Divinité est une évidence », il ne brise pas le monde, mais révèle plutôt son intériorité qui est absolument unifiée avec D.ieu.
L’anniversaire de la Rabbanit et sa signification
Il convient de noter que le 25 Adar marque l’anniversaire de la Rabbanit Haya Mouchka, épouse du Rabbi, que sa mémoire soit une bénédiction. Il est évident que cet anniversaire personnel est lié à l’anniversaire général du monde. Ce jour doit certainement être utilisé pour approfondir le service de D.ieu dans la Torah et les commandements, avec un authentique sentiment que « la Divinité est une évidence ».
En ce jour de l’année 5748 (un mois après le décès de la Rabbanit), le Rabbi a institué une « campagne d’anniversaire ». Il a déclaré publiquement qu’il est approprié et juste d’encourager chacun, au jour de son anniversaire, à intensifier sa pratique de la Torah, de la prière et de la charité. Le Rabbi a souligné qu’en plus des coutumes habituelles, la personne dont c’est l’anniversaire devrait organiser une réunion joyeuse avec sa famille, ses amis ou ses connaissances. Durant cette réunion, elle devrait prendre une bonne résolution pour renforcer son observance des commandements et souhaiter à tous les participants du succès dans toutes leurs entreprises.
Le Rav Chnéor Zalman Menahem Avraham Goopin, connu sous le nom de Rav Zalman Gopin (né en 5705 – 1945), est le Machpia principal de la Yéchiva Tom’hei Temimim de Kfar Habad. Il est également Machpia de la synagogue Beit Na’houm Its’hak à Kfar Habad, président du comité spirituel du réseau de camps d’été Gan Israël en Israël et de l’organisation Pnassaïm, ainsi que Machpia principal de Maayané Israël. Il est membre de la direction de « Torat Habad Lebné HaYéchivot », conférencier et Farbrengueniste très recherché dans le monde orthodoxe.
Né à Samarcande en 1945 après la Seconde Guerre mondiale, il immigre en Israël en 1949 avec sa famille et s’installe à Kfar Habad. Il étudie dans les Yéchivot Tom’hei Temimim de Lod et de Kfar Habad sous la direction du Rav Chlomo ‘Haïm Kesselman, puis part étudier à New York auprès du Rabbi en 5726 (1966). Il y contribue aux « Hano’hot Hatémimim » en retranscrivant les discours du Rabbi.
Après son retour en Israël, il épouse Rivka Bergman, effectue un service militaire écourté et poursuit quatre années d’études dans un Kollel. En 5736 (1976), il est nommé Machpia à la Yéchiva Tom’hei Temimim de Kfar Habad, aux côtés du Rav Menahem Mendel Futerfas. Il entretient une correspondance régulière avec le Rabbi et reçoit des directives pour son travail d’enseignement.
Le Rav Gopin est reconnu pour sa connaissance approfondie et ses talents pédagogiques dans l’étude de la Hassidout, et il a rapproché de nombreuses personnes à la Hassidout Habad.
Aujourd’hui, 25 Adar, marque le Yortzeit du Rav André Messod Touboul a’h, directeur de l’établissement Haya Mouchka (Paris 19e) et, auparavant, directeur de l’école Beth Hanna (rue de Flandre/Riquet), où j’ai eu l’honneur de faire ma scolarité depuis son ouverture, du CE2 jusqu’à la 3ᵉ. Nous n’étions alors que 25 élèves… une véritable aventure pionnière !
Monsieur Touboul n’était pas seulement un directeur ; il était le cœur battant de notre école, un repère essentiel pour chacun d’entre nous. Son bureau n’était pas un simple lieu administratif, mais un espace de réconfort, où l’on savait que l’on serait toujours écouté, compris et soutenu. Sa stature imposait un certain respect, mais derrière cette apparence se cachait une bienveillance infinie. Il savait nous encourager à dépasser nos peurs et à donner le meilleur de nous-mêmes.
Bien plus qu’un éducateur, il était un mentor, un homme de principes profondément ancré dans la Torah et les Mitsvot. Il ne se contentait pas de les enseigner ; il les incarnait au quotidien. Il nous a transmis un amour inébranlable pour Hachem et un attachement indéfectible aux valeurs de la Yiddishkeit.
Le Rav Touboul prônait l’unité (Ah’dout) et l’amour du prochain. Il nous rappelait sans cesse que, face aux réussites comme aux épreuves, nous devions nous soutenir les uns les autres. Il nous a appris le respect – envers nos enseignants, mais aussi entre élèves – dans un esprit d’harmonie et de fraternité.
Je me souviens encore de ces Mivtsaïm auxquels j’ai participé, toute jeune, accompagnée de nos Morot. Nous arpentions les quartiers des Eiders, frappant aux portes pour encourager les femmes juives à allumer les bougies de Chabbat. Une expérience marquante, qui m’accompagne encore aujourd’hui, plus de 40 ans après…
Et puis, il y a cette anecdote inoubliable… À la fin de ma 3ᵉ, je revois le Rav Touboul implorer ma mère : « Madame Sarfati, confiez-moi encore votre fille… Acceptez de l’envoyer au séminaire de Beth Rivka, et je vous promets que nous nous occuperons bien d’elle. » Mais rien n’y fit. Ma mère lui répondit, inébranlable : « Non… Chez nous, une fille de bonne famille ne quitte la maison qu’avec une bague au doigt ! »
Aujourd’hui, je réalise combien ces enseignements ont façonné la personne que je suis devenue. J’ai appris à voir la beauté en chaque juif, à apprécier chaque opinion et à comprendre que l’amour du prochain est la clé de notre épanouissement collectif.
Le départ du Rav Touboul a laissé un vide immense. Mais son héritage, lui, continue de briller à travers chacun de nous. Son impact est indélébile.
Merci, Rav Touboul, pour votre dévouement, votre chaleur humaine et vos précieuses leçons de vie. Vous resterez à jamais un modèle pour moi et pour tous ceux qui ont eu la chance de vous connaître.
Simha Sarfati Ancienne élève (et fière pionnière 😉) de l’école Beth Hanna
La Rabbanit ‘Haya Mouchka (1901-1988) fut l’épouse du septième Rabbi de Loubavitch. Ce texte retrace les premières années de sa vie et met en lumière sa relation privilégiée avec son grand-père, le Rabbi Rachab, et son père, Rabbi Yossef Yits’hak. À travers des anecdotes familiales et des correspondances intimes, se dessine le portrait d’une femme dotée d’une mémoire exceptionnelle et d’une grande finesse d’esprit, élevée dans la tradition des valeurs ‘hassidiques qu’elle portera tout au long de sa vie.
Le Chabbat Vayakhel Pekoudé, le 25 Adar 1901, naquit la fille de Rabbi Yossef Yits’hak Schneersohn, fils unique du Rabbi Chalom Dov Ber, dans la ville de Babinovitch, proche du village de Loubavitch. Elle fut appelée ‘Haya Mouchka.
Dès son plus jeune âge, il était évident que son grand-père ne considérait pas sa naissance comme un événement banal. À cette époque, le Rabbi Chalom Dov Ber résidait à Varissafane. Il envoya une lettre précisant entre autres : « Du plus profond de mon cœur, je remercie le Tout-Puissant pour tout le bien qu’Il nous a prodigué et qui, dans Sa grande bonté, nous a fait vivre, nous a fait subsister et nous a fait parvenir à cette époque ! Qu’Il nous fasse également parvenir à d’autres nombreuses joies et de bonnes occasions ! »
Ce fut lui qui préconisa de lui donner le prénom ‘Haya Mouchka dans un télégramme spécial qu’il envoya à son fils : « Si on ne lui a pas encore donné de prénom, qu’elle soit appelée ‘Haya Mouchka, ce qui est correct à mes yeux. Certainement tu me feras savoir comment elle a été nommée pour le Mazal Tov ». Le prénom fut donné d’après la Rabbanit ‘Haya Mouchka, l’épouse du Rabbi Tséma’h Tsédek.
Dans d’autres lettres envoyées après qu’elle eut été nommée, on peut trouver d’autres allusions sur l’avenir de l’enfant : « Que Dieu fasse qu’elle vive longtemps et en bonne santé, matériellement et spirituellement, qu’elle soit une femme vertueuse, avec une véritable crainte de Dieu, que nous puissions tous avoir beaucoup de satisfactions d’elle spirituellement et matériellement ». « Qu’elle ait une véritable crainte de Dieu et qu’elle soit en tous points comparable à son arrière-grand-mère, la Rabbanit dont elle porte le prénom ».
Une éducation vers le dévouement total
Lorsque le professeur particulier engagé pour enseigner la Torah à la Rabbanit refusa de raconter des histoires de dévouement total qui brisent le cœur, Rabbi Yossef Yits’hak, son père, lui ordonna de le faire. Selon lui, cela lui inculquerait le dévouement dès son plus jeune âge.
Souvenirs d’enfance
La Rabbanit se souvenait avec précision de son enfance passée dans la maison de son grand-père et racontait plusieurs épisodes, notamment les prières émouvantes et profondes de son grand-père qui résonnaient en elle. Elle mentionna également qu’elle était capable de répéter avec précision tout ce qui avait été dit dans la maison de son grand-père.
Des remarques pertinentes
Grâce à sa mémoire phénoménale, la Rabbanit se rappelait l’aspect de son grand-père et affirma que le portrait du Rabbi Rachab n’était pas conforme, car l’aspect majestueux du Rabbi en était absent. Même lorsque Rav Na’houm Yits’hak Kaplan dessina un portrait du Rabbi Rachab et lui demanda son avis, elle répondit que les yeux étaient bien plus pénétrants en réalité et que la couleur de la barbe était bien plus claire. Une fois les retouches apportées, la Rabbanit exprima sa satisfaction et garda le portrait toute une nuit dans sa maison.
La Rabbanit et la Fête de Pessa’h
La Rabbanit passa ses premières années dans la maison de son père et de son grand-père, où elle reçut une véritable éducation ‘hassidique. Son grand-père, le Rabbi Rachab, lui témoignait une affection particulière. Une fois, alors qu’elle courait et se blessa, le Rabbi Rachab la ramassa et l’embrassa sur le front. Une autre fois, alors qu’elle avait seulement cinq ans, le Rabbi Rachab fut particulièrement attentif à ce qu’elle disait. C’était le dernier jour de Pessa’h en 1906 et elle jouait avec sa sœur dans la salle à manger. Préoccupée par une grave question, elle demanda ce que représentait le dernier jour de Pessa’h. Sa sœur essaya de lui expliquer que c’était une fête comme les autres, mais elle n’accepta pas cette réponse, car elle avait remarqué que la bénédiction de Chéhé’héyanou n’était pas prononcée lorsque l’on allume les bougies de la fête. Le Rabbi Rachab écoutait leur conversation.
Cette question avait déjà été posée quarante ans plus tôt par le Rabbi Rachab lui-même. Quand il l’entendit, il décida de révéler lors du repas de la fête ce qui lui était arrivé quand il était enfant, en 1865, lors du repas de fête chez son père, le Rabbi Maharach. Il avait demandé à son père pourquoi le dernier jour de Pessa’h était un jour de fête. Son père s’était tourné vers son frère et lui avait demandé de répondre, mais ce dernier ne sut pas quoi dire. Sa sœur, Dvora Léa, qui était assise à côté de leur mère, déclara qu’elle savait répondre. Son père lui demanda d’expliquer que lorsque les Juifs respectent les sept jours de Pessa’h en s’abstenant de manger du ‘Hametz, ils peuvent alors célébrer le dernier jour de Pessa’h comme un véritable jour de fête. Elle expliqua que tous les Juifs se réjouissent d’avoir réussi à éviter cette grande faute de manger du ‘Hametz à Pessa’h.
Rabbi Zalman Aharone, qui était présent lors de ce repas de Pessa’h 1906, poursuivit l’histoire en déclarant que leur père était très heureux de cette réponse et s’exclama : « Dvora Léa ! Tu as une bonne tête ! ». Après cela, ils allèrent rendre visite à leur grand-père, le Rabbi Tséma’h Tsédek, et leur père lui raconta toute l’histoire. Le Tséma’h Tsédek approuva l’explication de Dvora Léa en disant que c’était une bonne explication, puis il donna une interprétation plus approfondie sur le sens du dernier jour de Pessa’h. Tout ceci fut raconté par le Rabbi Yossef Yits’hak lors du repas du dernier jour de Pessa’h en 1940.
Des lettres rares du Rabbi précédent, père de la Rabbanit
La Rabbanit était aussi très liée à son père, Rabbi Yossef Yits’hak, comme on le verra encore de nombreuses fois par la suite. Nous en avons la preuve par ces lettres vraiment très spéciales. Quand la Rabbanit atteignit l’âge de douze ans en 1913, le Rabbi et son épouse étaient en voyage à l’étranger. La Rabbanit lui avait envoyé une lettre de salutations et le Rabbi lui répondit avec une lettre spéciale dans laquelle il lui demandait de raconter en détails sa situation :
Mardi 2ème jour de Mena’hem Av 1913 À ma chère fille, Moussia qu’elle vive longtemps !
C’est avec plaisir que j’ai reçu ta lettre de salutation.
Écris en détails ce que tu apprends et tout. Sois en bonne santé et heureuse tout au long d’une bonne existence.
C’est ce que te souhaite ton père qui s’occupe de toi.
Dans un télégramme qu’il lui envoya depuis Pétrograd (Saint-Pétersbourg) pour son quinzième anniversaire, Rabbi Yossef Yits’hak lui écrivit (traduction libre du russe) :
Pétrograd, 25 Adar 1916 Ma fille chérie et précieuse, Moussia, qu’elle vive longtemps,
Ma fille chérie, à l’occasion de ton anniversaire où tu atteins l’âge de quinze ans, je suis heureux d’exprimer la bénédiction paternelle de D.ieu et les souhaits de tes parents. Que D.ieu t’accorde une longue vie, de la chance et une réussite extraordinaire dans ce que tu entreprends et dans tes études. Sois toujours heureuse, sois en bonne santé, ma chérie.
Figure légendaire du mouvement Loubavitch, la Rebbetzin ‘Haya Mouchka Schneerson (1901-1988) incarna l’abnégation et la dévotion silencieuse qui soutiennent les grandes œuvres. Épouse du Rabbi Mena’hem Mendel Schneerson et fille du Rabbi précédent, elle consacra sa vie au service du peuple juif tout en restant dans l’ombre. À travers son humilité exemplaire et sa force intérieure, elle illustra parfaitement la maxime « La véritable grandeur réside dans l’effacement de soi ». Découvrez le parcours extraordinaire d’une femme dont l’influence se fait encore sentir aujourd’hui dans le monde entier.
Enfance et jeunesse
La Rabbanit ‘Haya Mouchka Schneerson est née à Babinovitch, à côté de la ville russe « Loubavitch », un Chabbat, le 25 du mois de Adar en 1901. Elle était la seconde des trois filles du sixième Rabbi de Loubavitch, le Rabbi Yossef Yts’hak et de son épouse la Rebbetztin Ne’hama Dina Schneerson.
Quand elle est née, son grand-père, le cinquième Rabbi de Loubavitch, le Rabbi Chalom Dov Ber, qui était à l’étranger, télégraphia au Rayats et lui demanda de nommer sa fille « ‘Haya Mouchka », sur le nom de la épouse du Tséma’h Tsedek.
Durant la première guerre mondiale, en automne 1915, la Rebbetztin et sa famille voyagèrent à Loubavitch et s’installèrent à Rostov.
Lorsqu’ils étaient à Rostov, le Rabbi Rachab tomba malade et, la Rebbetztin ‘Haya Mouchka, alors âgée de 19 ans, s’occupa de lui affectueusement et passa ses nuits à ses côtés. Avant sa Histalkout en 1920, le Rabbi Rachab la bénit.
Aux côtés de son père pendant la période soviétique
Durant les dures années du communisme, où son père le Rabbi Yossef Yts’hak menait une lutte héroïque, elle était toujours à ses côtés. D’ailleurs son père l’impliquait énormément dans son travail.
Jusqu’à Kastroma où il a été envoyé en exil, elle le suivi. Avant de quitter la Russie en 1927, elle s’engagea à épouser Rabbi Mena’hem Mendel Scheerson.
Missions périlleuses pour la communauté
L’épouse du Rabbi, la Rabbanit ‘Haya Mouchka eut plusieurs fois l’occasion d’accomplir de dangereuses missions.
Avant son mariage, son père, le précédent Rabbi de Loubavitch, Rabbi Yossef Its’hak l’envoya plusieurs fois à la Yechiva Novardok qui fonctionnait clandestinement à Rostov, afin d’y apporter de la nourriture cachère et des bougies. C’était juste après la Révolution d’Octobre, quand de féroces combats déchiraient la population civile et que les gens étaient abattus dans les rues sans autre forme de procès. Confiante dans la nécessité absolue de ravitailler des jeunes gens désireux d’étudier la Torah, la Rabbanit ‘Haya Mouchka n’hésita pas à mettre sa vie en danger et à acheminer la nourriture et les bougies à cette Yechiva.
Mariage et fuite de l’Europe
Elle se maria un an plus tard, le 14 Kislev 1928, à Varsovie. A propos de ce jour bénit le Rabbi dira 25 ans plus tard : « C’est ce jour que je me suis lié à vous (les hassidim) et vous à moi ».
Après leur mariage, ils vécurent à Berlin jusqu’en 1933, puis à Paris. En mai 1940, ils quittèrent Nice. Au cours d’un bombardement, elle poussa un juif à terre, lui sauvant ainsi la vie. Plus tard, en racontant cette histoire, elle dit : « C’est vrai que je lui ai sauvé la vie mais, pousser un autre juif nécessite une Téchouva ».
Après son mariage (en 1927), la Rabbanit s’installa avec le Rabbi à Berlin où il poursuivait ses études. Avec l’ascension des Nazis au pouvoir, tous deux s’enfuirent en France. Le frère du Rabbi, Rabbi Israël Arié Leib vivait également en France à cette époque et désirait s’établir en Terre Sainte, en Erets Israël qu’on appelait la Palestine. Pour cela, il avait besoin de certificats que seul le gouvernement allemand pouvait lui procurer. Le Rabbi voulut d’abord se rendre en Allemagne pour son frère mais sachant que les Nazis emprisonnaient à tour de bras tous les rabbins et notables juifs importants, la Rabbanit proposa de s’y rendre elle-même. Cela signifiait se jeter dans la gueule du lion mais elle n’hésita pas.
Quand elle arriva en Allemagne, les officiers nazis lui demandèrent de décliner son identité et celle des membres de sa famille. Quelle ne fut pas leur surprise quand elle déclara s’appeler Schneersohn, que son père aussi s’appelait Schneersohn (de fait, elle était une lointaine cousine de son mari) et même le nom de jeune fille de sa mère était Schneersohn. On la soupçonna de mentir (or, bien plus tard, la Rabbanit remarquait qu’elle n’avait jamais dit quelque chose qui ne soit pas vrai…). Les officiers nazis enregistrèrent sa déposition dans leurs dossiers tout en promettant que, dès qu’ils prendraient Paris (!), ils se mettraient à sa recherche ! Mais malgré leurs soupçons, elle réussit à obtenir les précieux documents…
Son rôle dans la succession de son père le Rabbi précédent
En 1950, à la mort du précédent Rabbi de Loubavitch, les ‘Hassidim supplièrent Rabbi Mena’hem Mendel Schneerson, son gendre, de lui succéder. Mais il refusa de prendre la tête du mouvement. Ce fut son épouse, la Rabbanit ‘Haya Mouchka qui le persuada d’accepter cette charge écrasante quand elle déclara : « Je ne peux permettre au sacrifice personnel de mon père durant trente ans de s’arrêter ainsi ! » Elle savait mieux que quiconque ce que cela signifiait pour sa vie privée mais elle fit don de son mari et de sa propre vie au peuple juif.
Après la Histalkout (le décès) de son père, Rabbi Yossef Its’hak, ce fut elle qui persuada le Rabbi son époux de prendre sa succession, sachant fort bien ce que cela impliquerait pour elle. Elle restait éveillée jusqu’à ce que le Rabbi rentre, le soir, tard, à la maison. Et elle se levait tôt le matin pour prendre avec lui une tasse de café. Par tous les moyens possibles, elle assurait au Rabbi un maximum de sérénité, en évitant de lui causer souci et peine.
Humilité et discrétion exemplaires
Quand elle faisait des courses, elle demandait à son secrétaire de l’emmener dans un centre commercial où personne ne la reconnaîtrait. C’est ainsi qu’un jour, elle se rendit dans un certain magasin pour acheter un manteau : or la Rabbanit de Satmar s’y trouvait justement elle aussi ! La dame accompagnant la Rabbanit de Satmar reconnut la Rabbanit ‘Haya Mouchka et en informa à voix basse la Rabbanit de Satmar. Aussitôt, celle-ci se précipita à la rencontre de l’illustre cliente, lui serra chaleureusement la main et entama avec elle une conversation animée et cordiale.
En quittant le magasin, la Rabbanit ‘Haya Mouchka déclara qu’elle ne se rendrait plus dans ce magasin où elle était maintenant reconnue. Une autre fois elle affirma : « Je ne peux pas faire mes courses dans des magasins où on me connaît parce que les gens se croiraient obligés de m’accorder une attention particulière, ce que je ne souhaite absolument pas ! »
De fait, nombreux étaient les gens qui habitaient durant des années dans son quartier et qui ne l’avaient jamais vue. Nombreux sont ceux qui n’ont connu son visage qu’après son départ de ce monde, quand on publia de rares photos d’elle.
Telle était la Rabbanit ‘Haya Mouchka : l’exemple même de la dignité, de l’humilité et de la royauté véritable.
Nous ne connaissons pas grand-chose de la Rabbanit ‘Haya Mouchka Schneerson. Elle tenait par dessus tout à ne pas se faire remarquer : quand elle allait au 770 Eastern Parkway, le quartier général du mouvement Loubavitch à Brooklyn, pour rendre visite à sa mère et sa sœur, elle veillait à ce que ce soit un moment où nul ne se trouvait alentour.
Pour elle, la discrétion était innée. C’est le propre de la fondation d’une maison : peu importe les apparences (d’ailleurs on ne les voit pas) mais sur elle repose tout le bâtiment…
Anecdotes illustrant son caractère
Le docteur de Floride
Un jour, un docteur arriva de Floride et sonna à la porte de la maison du Rabbi. Il apportait une corbeille de fruits et de fleurs pour le Rabbi, de son propre jardin.
Une femme lui ouvrit. Il lui tendit le panier en précisant : « C’est un panier pour le Rabbi en l’honneur de la fête de Pourim de la part de Docteur P. ». La femme le remercia et, pensant que c’était un livreur, partit chercher un billet de cinq dollars pour lui donner un pourboire.
– Non ! Je suis moi-même le Docteur P. et je n’ai pas besoin de pourboire ! s’écria-t-il. – Alors venez ! Entrez ! – Qui êtes-vous ? demanda-t-il, curieux. – Je suis la personne qui s’occupe de la maison, répondit-elle ; par ailleurs, je suis aussi la cousine du Rabbi.
Le Docteur se dit que c’était vraiment une très bonne idée que le Rabbi et la Rabbanit disposent d’une aide aussi agréable et d’aussi noble caractère, sans doute une femme d’origine russe à en juger par son accent…
Il lui raconta qu’il possédait un très beau jardin derrière sa maison et qu’il aurait tant voulu inviter le Rabbi et la Rabbanit chez lui. Ils jouiraient de tout le confort et d’une discrétion parfaite puisque le jardin était entouré d’arbres très serrés. De plus, en Floride, il fait chaud même en hiver etc… « Pourriez-vous transmettre cette proposition au Rabbi et à la Rabbanit ? »
Elle répondit avec beaucoup de naturel : « Je transmettrai vos paroles exactement. »
Ce docteur sortit, émerveillé : « Quelle femme remarquable. Quelle bénédiction que le Rabbi et la Rabbanit aient à leur disposition une femme aussi distinguée ! »
Il en parla à ses amis, les ‘Hassidim. Ceux-ci, suspicieux, l’écoutèrent et lui demandèrent plus de détails. Finalement l’un d’eux remarqua : « Ce devait être la Rabbanit elle-même ! »
– Pourquoi ne me l’a-t-elle pas dit ? protesta le Docteur P. Puis il réfléchit : « Elle m’a dit qu’elle s’occupe de la maison, et c’est vrai ; qu’elle était la cousine du Rabbi et c’est vrai aussi… »
La bibliothécaire
La Rabbanit se rendait souvent dans une bibliothèque à Manhattan. Un jour, alors qu’elle présentait sa carte de membre, l’employée remarqua son nom et lui demanda :
– Êtes-vous de la famille du célèbre Rabbi, à Brooklyn ? » – Oui. – De quelle façon ? insista la jeune femme. – C’est mon mari, avoua la Rabbanit.
L’employée se mit alors à se plaindre du Rabbi. Elle expliqua que, mariée depuis plusieurs années, elle n’avait pas d’enfant : « Sur le conseil de mes amis, j’ai fait l’effort d’aller voir le Rabbi ; il m’a bénie et m’a conseillé de m’engager à accomplir une Mitsva supplémentaire. En effet, me dit-il, la bénédiction agit comme la pluie qui peut rendre fertile un champ préparé et labouré. Je m’engageai à allumer les bougies de Chabbat le vendredi soir. Cela fait deux ans et nous n’avons toujours pas d’enfant ! »
La Rabbanit tenta de la calmer : « Moi non plus… »
Mais la bibliothécaire éclata en sanglots : « Je suis désolée pour vous mais moi, je suis une rescapée de la Shoa. J’ai survécu aux camps d’extermination et je suis la seule survivante de toute ma famille. C’est pourquoi il est si important pour moi d’avoir des enfants, afin que notre famille ne soit pas effacée ! »
La Rabbanit demanda : « Qu’est-ce que mon mari vous a dit, exactement ? » – Il m’a dit d’allumer les bougies de Chabbat ! – C’est bien ce que vous faites ? – Mais oui ! – Et comment le faites-vous ? continua la Rabbanit. – Chaque vendredi, quand mon mari revient du travail, j’allume les bougies vers 19h ou 20h.
Patiemment, la Rabbanit expliqua qu’il fallait allumer les bougies avant le coucher du soleil, en accord avec les horaires imprimés sur les calendriers hébraïques.
La bibliothécaire avait écouté attentivement : elle s’engagea à allumer les bougies à l’heure voulue. Dix mois plus tard, elle serrait son fils dans ses bras… Elle garda contact avec la Rabbanit et lui rendit même visite plusieurs fois.
Sa bénédiction aux jeunes mariés
Un jeune couple de Chlou’him (émissaires du Rabbi) eut le privilège de rendre visite à la Rabbanit avant son mariage.
Elle demanda au fiancé : « Êtes-vous le petit-fils du ‘Hassid, Reb… ? »
Il répondit par l’affirmative. Elle hocha la tête, joyeusement : « Dans ce cas, je suis sûre que vos enfants parleront le yiddish ! »
De nombreuses années passèrent. Le jeune couple n’avait toujours pas d’enfants mais ne désespérait pas : « Nous n’étions pas inquiets puisque la Rabbanit nous avait dit de parler yiddish à nos enfants : pour cela, il fallait bien que nous ayons des enfants ! Et nous étions sûrs que nous aurions plus qu’un enfant puisqu’elle avait parlé au pluriel : « Vos enfants ». Pas un instant nous n’avons perdu espoir puisque nous avions la bénédiction de la Rabbanit ! »
Après 14 ans de mariage, ce couple de Chlou’him mit au monde des jumeaux, un garçon et une fille. Ils les nommèrent Mena’hem Mendel et ‘Haya Mouchka.
Le pouvoir de ses bénédictions
Le premier mot de la bénédiction des Cohanim, « koh » (« ainsi », vous bénirez les enfants d’Israël1) s’écrit en hébreu avec les lettres kaf, hé, כ »ה, qui est aussi une manière de désigner le vingt-cinquième jour du mois.
Le 25 Adar 5736 (au printemps 1976), précisément le jour de son anniversaire, la Rebbetsin ‘Haya Moussia dînait avec le Rabbi dans leur appartement de Président Street, à New York, lorsqu’on sonna à l’entrée. Leur intendant, le Rav ‘Hessed Halberstam ouvrit la porte et réceptionna un beau bouquet offert à la Rebbetsin par l’organisation féminine « Néchei H’abad » ; ce bouquet était accompagné d’une lettre contenant des demandes de bénédictions.
Le Rav Halberstam donna les fleurs à la Rebbetsin et la lettre au Rabbi. Le Rabbi refusa de prendre la lettre en affirmant qu’elle était destinée à sa femme. Le Rav Halberstam insista alors en soulignant : « Cette lettre est pourtant bien pour le Rabbi, car elle contient des demandes de bénédictions » mais le Rabbi lui répondit : « Elle aussi peut bénir. »
Le Rav Halberstam remit donc la lettre dans les saintes mains de la Rebbetsin, pensant dans son for intérieur que, de toute façon, c’est par le zékhout du Rabbi, par son mérite, que la Rebbetsin peut donner des bénédictions. Le Rabbi, lisant dans ses pensées, lui rétorqua: « Mon épouse est capable de bénir par son propre mérite ».
Le Rav Halberstam se demanda : « Quelle est donc la différence entre la brakha du Rabbi et celle de la Rebbetsin ? ». Dès lors, s’engagea un dialogue :
Le Rabbi : « As-tu étudié Dérekh Mitsvotekha ? » Le Rav Halberstam : « Oui ». Le Rabbi : « Quel chapitre? » Le Rav Halberstam : « Celui concernant la Mitsva de la Téfilla ». Le Rabbi : « Tu dois sûrement savoir la différence qui existe entre le niveau immanent de D-ieu, « mémalei kol almine » et le niveau transcendant de « sovev kol almine ». Les bénédictions que je donne tirent leur origine du premier niveau « mémalei kol almine », ce qui signifie que la personne doit aussi agir par elle-même afin que la brakha se réalise. En revanche, lorsque la Rebbetsin gratifie un être de sa brakha, la brakha se réalise automatiquement, même s’il ne fait rien pour cela, car elle procède du second niveau « sovev kol almine ». »
Cette capacité de la Rebbetsin à prodiguer des bénédictions ne fut révélée qu’à une poignée de gens. Lors du dernier discours que nous avons eu le mérite d’entendre du Rabbi le jour du yahrzeit de la Rebbetsin, il associa sa disparition au verset : Par ton intermédiaire, Israël sera béni, une allusion directe au fait que la Rebbetsin Haya Moushka était elle-même une source de bénédictions.
Quelques jours plus tard, le Rabbi ajouta : « Le 25 du mois est relié à l’octroi de toutes formes de bénédictions pour les juifs. »
Sa dévotion et son abnégation lors de la maladie
Un jour, la Rabbanit tomba et se brisa une côte. Elle aurait dû être opérée immédiatement mais cela n’était pas possible, à cause d’un autre problème de santé. Hospitalisée, elle souffrait énormément et était très pâle. J’organisais pour elle un roulement de trois infirmières privées qui s’occupaient uniquement d’elle, huit heures par jour.
A la fin du jeûne du 9 Av, nous avons appris que le Rabbi allait se rendre à l’hôpital. Je dois préciser que, durant toutes ses hospitalisations, je n’ai jamais pénétré dans la chambre de la Rabbanit afin de respecter son besoin d’intimité. Je restais dans le couloir afin d’être disponible pour les infirmières.
Après avoir entendu que le Rabbi allait arriver, je vis l’infirmière sortir bouleversée de la chambre. Des larmes coulaient même sur ses joues tandis qu’elle m’expliqua : « Jamais je n’ai vu une femme aussi extraordinaire. Quand elle a appris que son mari – le Rabbi – allait arriver, elle m’a demandé de l’aider à mieux s’habiller et à se maquiller afin de masquer sa pâleur et ne pas lui causer de peine ! »
Même après qu’elle eut quitté l’hôpital, nous avons continué avec des infirmières privées qui se succédaient à son chevet toutes les huit heures. Ceci dura environ un an. C’est moi qui m’occupais de tout et je demandai à la présidente de cet organisme privé de ne proposer que des infirmières particulièrement courtoises et discrètes.
Je dois préciser que jamais la Rabbanit ne m’avait demandé quoi que ce soit. Elle ne supportait pas d’importuner les autres bien que tous se seraient fait une joie et un honneur de lui rendre service.
Cependant un dimanche particulièrement froid et pluvieux, elle me téléphona : « J’ai un très grand service à te demander, s’excusa-t-elle, mais il m’est pénible de te déranger ! »
– Rabbanit, m’empressais-je d’affirmer, c’est avec joie que je ferai pour vous tout mon possible ! C’est un grand privilège !
– Voilà ! Je me sens beaucoup mieux mais il est déjà huit heures vingt et l’infirmière suivante n’est pas encore arrivée. En ce qui me concerne, cela ne me dérange pas mais mon mari refuse de quitter la maison pour se rendre au « 770 » tant que je serai seule. Pourrais-tu téléphoner au bureau des infirmières pour t’informer de la raison de ce retard ?
Tout en l’écoutant, je me disais qu’à l’étage, le Rabbi disposait d’une pièce dans laquelle il pouvait travailler, avec des dizaines, des centaines de livres à sa disposition. Mais la Rabbanit savait que du travail important l’attendait au « 770 », qu’il avait peut-être besoin de ses secrétaires, que des gens cherchaient probablement à lui parler… Pour éviter de faire perdre son temps au Rabbi, la Rabbanit avait fait une entorse à ses principes et, contrairement à son habitude, elle m’avait demandé un service…
Bien sûr, j’ai immédiatement téléphoné à la compagnie afin d’obtenir qu’une infirmière se déplace dans les plus brefs délais : nous lui avons payé le taxi et l’avons généreusement rémunérée afin de rassurer le Rabbi et la Rabbanit.
Lever la main sur l’émissaire du Rabbi – comme lever la main sur le Rabbi lui-même
B »H, 1er Menachem Av 5718 [1958]
Brooklyn
Havard Meir Shay
Paix et bénédiction !
J’ai été informé d’une rumeur troublante selon laquelle quelqu’un aurait levé la main contre vous en lien avec votre travail concernant l’organisation de la Kaitana, centre aéré à Kfar Habad. Et comme on me l’a rapporté, celui qui a levé la main contre vous prétendait le faire « par souci de préserver la sainteté ».
Je suis certain que vous ne vous êtes pas découragé. Car dans l’essence même de cette affaire, ce n’est pas contre vous qu’il a levé la main (ou le nom – car ses paroles sont exprimées dans les propos de Rabbi Yehiel, au sujet de ce qu’il en est de celui qui lève la main contre un fils d’Israël) , car dans le sujet en question, c’est aussi contre moi qu’il a levé la main. Et le Rabbi Précédent – principalement contre lui, et vous n’êtes que son émissaire.
Et tout comme le susmentionné n’a pas créé en moi l’impression d’affaiblir le travail en général, mon ferme espoir est qu’il n’agira pas sur vous pour affaiblir votre travail, et au contraire, que vous ajouterez force et éveil à ce sujet. Et que Hashem vous accordera grand succès, et qu’en cela « tout ce dont vous avez besoin » s’accroîtra, matériellement et spirituellement.
Avec bénédiction pour tout ce qui est susmentionné,
M. Schneerson
ב »ה א’ מנ »א תשי »ח ברוקלין
הנכבד מאיר שי’ שלום וברכה!
הגיעתני שמועה מוזרה, אשר מי שהוא הרים יד עליך בקשר עם עבודתך בקדש תוך עסה »ק עריכת הקיטנא בכפר חב »ד. וכפי שהודיעוני, הרי המרים יד, כאילו קנא קנאת הקדש וכו’.
ובודאי לא נפל ח »ו רוחך עליך. כי בפנימיות הענין הרי לא עליך הרים יד (שם או — הרי מלתו אמורה בדברי ר’י »ל ע »ד מהותו של המרים יד על בן ישראל), כי בנדון דידן הרי גם הרים יד עלי. ואדה »ל—בעיקרו עליו, ואתה אינך אלא שלוחו, וכמו שהנ »ל לא עשה עלי רושם להחליש העבודה בכלל, הרי תקותי חזקה שלא יפעול חלישות עליך בעבודתך, ואדרבה עוד תוסיף אומץ והתעוררות בזה. והשי »ת יצליחך הצלחה גדולה, וע »י’ז יתוסף בכל המצטרך לך ממש ועד בשר.
Dans cette interview émouvante diffusée sur BFM TV, le rabbin Arié Angelberg d’Orléans témoigne pour la première fois de l’agression antisémite qu’il a subie en pleine rue, devant son fils de 9 ans. Avec une dignité et un courage remarquables, il relate les faits, exprime sa gratitude envers ceux qui l’ont soutenu et réaffirme sa détermination à continuer de vivre son judaïsme avec fierté, refusant de céder à l’intimidation. Son témoignage, accompagné des réactions du Grand Rabbin de France Haïm Korsia et de l’auteur Joann Sfar, offre une réflexion profonde sur la montée de l’antisémitisme en France, tout en portant un message d’espoir et de résilience.
Alors que l’antisémitisme a frappé une nouvelle fois hier à Orléans, devant son fils de 9 ans, le rabbin de la ville a été frappé à la tête, mordu également, le tout en pleine rue. L’agresseur présumé, qui déclare avoir 16 ans, a été interpellé. L’émotion est très vive, les réactions politiques nombreuses, alors que cette agression intervient dans un moment où un mouvement politique, La France Insoumise, est pointé du doigt pour ses ambiguïtés qui soufflent sur les braises de la haine antijuive.
On en parle avec nos invités, bonsoir Haïm Korsia, bonsoir, merci d’être avec nous ce soir, Grand Rabbin de France. Bonsoir Joannes Sfar, bonsoir merci d’être avec nous, dessinateur, auteur de « Que faire des Juifs » aux éditions Les Arènes. Bonsoir Jérôme Fourquet, bonsoir merci d’être avec nous, directeur du département opinion et stratégie d’entreprise à l’IFOP, auteur de « Métamorphose française » aux éditions du Seuil. Et bonsoir Neil Latrousse, bonsoir, chef du service politique de BFM TV.
Avant de vous entendre, messieurs, c’est important ce soir, la première, la toute première prise de parole du rabbin d’Orléans. Bonsoir Arié Engelberg, merci infiniment d’être avec nous ce soir après ce qui vous est arrivé hier. Je le disais dans les rues d’Orléans, vous avez été agressé, frappé à la tête, mordu, le tout devant votre fils de 9 ans. Pour commencer, comment allez-vous? Est-ce que vous pouvez raconter à ceux qui nous regardent, ceux qui nous écoutent ce soir, ce qui vous est arrivé?
Arié Engelberg : Écoutez, tout d’abord je vous remercie. Pour ma part, grâce à Dieu je vais bien, mon fils va de mieux en mieux. On a reçu énormément de soutien, on continue à en recevoir. Ça nous affecte, ça nous touche, ça nous permet d’avancer, de se relever, et on ne va pas s’arrêter. On va continuer, on reste toujours dans le positif.
Concernant l’agression telle qu’elle s’est déroulée, je voudrais aussi remercier le président de la communauté juive d’Orléans, Monsieur André Druon, qui s’est porté, il s’est présenté en tant que mon porte-parole et pour me représenter. Je le remercie à nouveau car il a été très, très sollicité.
Pour vous relater un petit peu les faits: donc voilà, comme ça a été dit, je rentrais de l’office de la synagogue, j’étais en direction de mon domicile et j’empruntais les rues que j’emprunte régulièrement. Un jeune homme nous a vus de loin. J’ai vu que dans son regard, il voulait nous interpeller. Je me suis dit: « C’est peut-être juste… il va peut-être crier des propos militants et je ne vais pas prêter attention, je vais continuer. »
Et puis ensuite, il a sorti son téléphone, il s’est filmé en mode selfie, puis ensuite dans son champ de vision, il a essayé de nous avoir pendant qu’on marchait. Il a commencé à dire: « Est-ce que vous êtes juifs? » J’ai répondu oui, et il a commencé à dire « tous les juifs sont des fils de p… », il a dit l’insulte, et puis ensuite il a craché.
Alors, j’avoue que je n’étais pas prêt à ce genre d’agression. Je m’attendais peut-être à des insultes peut-être, mais pas directement sur le judaïsme, sur la personne que je représentais. Puis ensuite il a tourné la caméra frontalement, et encore une fois il a dit: « Les juifs, vous êtes des fils de p… » et il a craché à nouveau en disant « Je suis musulman ».
Et je me suis dit que si je n’agis pas, cette vidéo va faire le tour du monde, où on voit un rabbin, un juif, un citoyen français marcher avec son fils, se faire insulter pour sa religion, se faire cracher dessus, et ne rien faire. Donc j’ai décidé d’agir et j’ai poussé son téléphone.
Puis ensuite il y a eu des coups, il m’a porté des coups, je me suis protégé, j’ai essayé aussi de me défendre comme je pouvais. J’ai essayé d’éloigner mon fils, puis ensuite au bout d’un moment, mon chapeau et ma kippa sont tombés par terre. Je me suis baissé pour les reprendre instinctivement. Puis ensuite, il m’a attrapé en me ceinturant les bras, je l’ai amené vers le mur, contre le volet. Donc j’étais face au volet, il était derrière, et il m’a mordu à ce moment-là dans le dos puisque je lui bloquais les bras.
Quand il m’a mordu dans le dos, c’est à ce moment-là qu’un commerçant est arrivé en criant. On s’est séparés, c’est à ce moment-là qu’on voit la vidéo qui a été diffusée partout. On le voit, la vidéo commence quand on voit qu’il libère ma main, mais à ce moment-là, voilà, il y a eu deux coups qui ont été portés.
Et très vite, il y a eu deux voitures qui étaient là. La première, c’était un couple qui d’ailleurs a pu témoigner. Une deuxième voiture… Ce qui m’a vraiment touché, je tiens à les féliciter, c’est qu’ils se sont arrêtés, ils ont garé leur voiture, ils ont dit: « Écoutez, on est témoins, prenez notre numéro. » Alors c’était le jour du shabbat, je n’avais pas mon téléphone sur moi. Ils m’ont envoyé un message que je puisse voir après. Ils ont dit: « On est là pour témoigner. »
Et je tiens à préciser qu’il y avait de tout: il y avait des Français, il y avait des personnes de couleur noire, et dans la deuxième voiture, il y avait deux jeunes maghrébins, des musulmans, qui sont partis garer leur voiture pour venir m’apporter du soutien et s’indigner en disant: « Mais ce n’est pas un musulman, ce lui qui vous a fait ça! » Bien que les insultes qu’il proférait étaient en arabe, et ce sont eux-mêmes qui ont appelé la police. Ils ont dit: « Vous ne pouvez pas partir comme ça, il faut appeler la police pour faire quelque chose. »
Il y a eu d’autres passants qui sont arrivés, donc vraiment, on était pendant ces moments-là très, très entourés par les témoins et certains commerçants aussi qui étaient présents au moment des faits.
La police est arrivée, ils se sont très vite rendu compte – alors certains m’ont reconnu de la synagogue – ils se sont rendu compte un petit peu du caractère antisémite avant même d’avoir entendu les témoignages, et ils ont pris tout de suite les témoignages.
Je tiens à féliciter les forces de l’ordre de la sûreté publique et les forces de l’ordre de police de manière générale, car ils ont été d’une grande efficacité, très, très vite, tout en respectant mes convictions religieuses du jour de shabbat. Ils m’ont bien accompagné là où il fallait, ils m’ont conseillé quoi faire, et très vite l’affaire est remontée.
Et c’est à la sortie du shabbat, en ouvrant mon téléphone, que je me suis rendu compte que j’avais reçu beaucoup de messages, que l’histoire commençait à prendre beaucoup d’ampleur. J’ai reçu notamment beaucoup de messages de soutien de toutes sortes de personnes, toutes sortes de confessions, et ça n’arrête pas. On reçoit énormément d’appels à la synagogue, sur mon téléphone, des gens qui nous soutiennent, des gens qui nous disent: « On n’est pas juifs, mais on est là, on vous soutient. Votre combat, c’est le nôtre. » Et voilà, on est aujourd’hui ensemble au téléphone maintenant.
C’est très important ce que vous nous racontez et merci de ce témoignage qui est bouleversant par la violence de l’agression que vous avez subie, qui est important aussi quand vous parlez du profil de ceux qui vous ont aidé au moment de cette agression. Arié Engelberg, un mot sur votre fils, 9 ans, qui assiste à tout cela, qui assiste à cette agression en pleine rue et qui voit son père, rabbin, se faire agresser parce qu’il est rabbin, parce qu’il est juif. Comment va-t-il? Comment a-t-il, lui, vécu ce moment terrible?
Arié Engelberg : Alors, pour être tout à fait franc avec vous, cela fait déjà plusieurs mois, si on ne peut pas dire un an, depuis le 7 octobre, que les enfants… vous savez, on dit que les enfants sentent tout et savent tout.
Il ressent ce qu’on entend, il ressent l’insécurité, il ressent maintenant dernièrement ce qu’on dit de la guerre sur le sol européen même. Et dernièrement, il nous a dit clairement, à ses parents, qu’il avait un petit peu peur de marcher dans la rue. Moi, bien sûr, je l’ai rassuré. D’ailleurs, ce shabbat matin-là, donc samedi matin, je lui ai dit: « Tu sais, si tu veux, tu peux rester à la maison, tu n’es pas obligé de venir. » Il m’a dit: « Non, non, je vais venir quand même. » Et c’est arrivé ce qui est arrivé.
Mais à la fin, je suis tout de suite parti le voir parce qu’il a eu très peur – on peut le voir d’ailleurs dans la vidéo – quand il voit que l’agresseur se sépare, s’éloigne un peu, il vient tout de suite se cacher derrière moi. Et il m’a dit: « J’ai eu peur qu’il s’en prenne à moi. »
J’ai tout fait pour le rassurer, je l’ai calmé et je lui ai dit: « Tu vois, on s’est fait insulter, on s’est fait cracher dessus parce qu’on est juifs, mais il ne faut pas baisser la tête et il faut répondre. Ce n’est pas grave, même si on prend des coups, on ne doit pas baisser la tête. »
Pour autant, Arié Engelberg, il y a sans doute énormément de Français qui nous regardent ce soir qui doivent être émus, des Français qui ne sont pas de confession juive, des Français de confession juive, qui, en voyant ce qui vous est arrivé dans les rues d’Orléans, craignent pour leur sécurité, se demandent s’ils sont encore en sécurité en France. On est en 2025, et un rabbin est agressé en pleine rue, quasiment au vu et au su de tout le monde. Qu’est-ce que ça dit de la progression fulgurante de l’antisémitisme dans notre pays?
Arié Engelberg : Écoutez, la montée de l’antisémitisme, ce n’est pas moi qui vais vous l’apprendre. Il y a des chiffres, il y a des actes, il y a des faits, il y a ce qu’on entend, il y a ce qu’on vit.
Je vais vous dire quelque chose qui peut paraître un peu triste, mais moi, en tant que rabbin et avec ma démarche de rabbin, pour moi, c’était une question de temps avant d’avoir une agression. Je ne savais pas de quelle ampleur elle allait être.
Alors bien sûr, les gens d’Orléans sont bienveillants, de toute origine, de toute religion. Les gens, la plupart des gens me connaissent sur mon itinéraire, et c’est pour ça que quand je l’ai vu et j’ai vu son regard, tout de suite j’ai dit: « Celui-là, il n’est pas d’ici, il va vouloir faire quelque chose. »
Mais ce qui est triste, voilà, c’était juste une question de temps. C’est avec tout ce qu’on entend, on s’est dit: « Voilà, ça va arriver, on va se faire insulter. » La question, c’est: comment va-t-on réagir? À quel degré faut-il réagir? Est-ce que si on est seul, c’est une manière de faire? S’il y a des gens autour, est-ce qu’on doit baisser la tête ou au contraire…? Donc c’était, pour moi, c’était juste une question de temps avant de subir une agression antisémite. Et voilà.
Mais en tous cas, je tiens encore à féliciter et à dire que, peu importe le ressenti des gens, si on vit en France, il y a des droits, il y a la loi, il y a une police forte, il y a les autorités qui agissent comme il faut, et nous, on doit avoir confiance en Dieu. Dieu nous demande de respecter la loi du pays là où on vit, donc on respecte la police, on a confiance aussi aux forces de la police, on prie pour la police, comme c’est écrit, comme la Torah qui dit qu’il faut prier pour la police, car s’il n’y avait pas de forces de l’ordre, alors chacun avalerait son ami vivant.
Donc c’est vrai qu’on peut sentir un peu d’insécurité. Pour ma part, cela ne va rien changer, je ne changerai rien. Au contraire, je continuerai à marcher avec fierté, à exprimer mon judaïsme avec fierté, à continuer à diriger cette communauté juive d’Orléans qui m’a apporté beaucoup de soutien et pour laquelle j’ai une affection particulière.
Je continuerai avec fierté et ferai en sorte qu’un juif se sente bien et puisse vivre son judaïsme avec fierté, peu importe là où il est.
Arié Engelberg, votre discours est admirable de courage. Je dois vous dire, puisque vous êtes au téléphone ce soir, que sur ce plateau, nos invités vous écoutent, je n’ose dire religieusement, et avec énormément de respect quant à ce que vous êtes en train de nous raconter. Je ne vais pas encore prendre trop longtemps avec vous, mais simplement, puisque sur ce plateau il y a Haïm Korsia, Grand Rabbin de France, quand vous entendez, Haïm Korsia, ce que dit le rabbin d’Orléans, qu’est-ce que ça vous inspire?
Haïm Korsia : C’est très important de dire qu’il veut continuer à faire en sorte que les juifs se sentent en sécurité en France. Ce qu’il nous raconte là maintenant est bouleversant, avec des faits incroyables. D’abord, quelque chose qui est très douloureux, c’est qu’en fait, il avait intériorisé l’idée que si c’était juste des insultes, c’était acceptable. Et ça, on ne doit pas l’intérioriser, on ne doit pas l’accepter.
Et puis l’arrivée d’une personne qui s’interpose, c’est un commerçant – le rabbin m’a expliqué tout à l’heure que c’était un commerçant – et ça, c’est une grande différence. S’il y a une sorte de silence complice, ce n’est pas la même chose que s’il y a des citoyens, quels qu’ils soient, qui s’interposent et qui disent: « Ça ne peut pas se faire et on n’accepte pas. » Et c’était le cas.
Et puis il le dit très justement, avec le calme et la force de sa foi, foi dans le judaïsme et foi en la République. Et c’est cela que nos ennemis doivent entendre, c’est que nous, notre seule option, c’est une forme d’absolue détermination à défendre ce qu’est la République. Pierre Birnbaum m’avait parlé des juifs comme les « fous de la République ». C’est donc la République qui assure la sécurité de tous les citoyens.
Il faut rendre hommage, comme l’a fait le rabbin très justement, aux forces de l’ordre qui, en moins d’une journée, une demi-journée, ont trouvé l’agresseur, l’ont arrêté. Au fond, c’est une façon de dire que notre société est protégée.
Donc on doit absolument déplorer, regretter, s’élever contre ce qui s’est passé, mais on doit aussi reconnaître l’incroyable force morale du rabbin. Et je dirais pas ce courage, de son fils, parce qu’il m’a raconté tout à l’heure – il ne vous l’a pas dit – qu’ils sont allés, parce qu’il se trouve qu’il y avait l’assemblée générale de la communauté juive d’Orléans aujourd’hui, ils sont allés, et son fils a été applaudi.
Je dirai, Arié si on peut le dire, ton fils a été applaudi et il lui a dit: « Papa, je suis peut-être maintenant le héros d’Orléans. » Cela veut dire qu’un petit garçon qui tient debout et qui reste lui-même, il est une forme de héros en France. C’est-à-dire, à la fois beaucoup de notre société qui intériorise l’idée que tout le monde, pas que nous, pas que les juifs, tout le monde doit courber la tête devant la violence. Au fond, être capable de dire: « Non, moi, je m’élève contre cette violence et je reste ce que je suis », c’est être une forme de super citoyen français.
Restez avec nous encore un instant, Arié Engelberg. Joann Sfar, de la même manière, saisi par le courage du rabbin d’Orléans, par le courage de son fils aussi…
Joann Sfar : Je suis bouleversé et, comme le Grand Rabbin Korsia, je suis reconnaissant aux citoyens français qui viennent en aide quand ils voient ce type d’agression. La culpabilité que j’éprouve, comme tout citoyen français devrait l’éprouver, c’est… je pense à nos parents et nos grands-parents à qui on avait juré que ça ne se reproduirait pas, cette violence-là.
Je sillonne la France depuis deux ans avec mes ouvrages, je vais dans toutes les communautés juives de France. La question que posent la plupart des Français juifs, c’est la question du départ de France. Je ne pensais pas que j’entendrais ça de mon vivant. Et moi, je passe mon temps à leur dire: « Il faut rester en France parce que la présence juive en France, ça fait partie de notre polyphonie, ça fait partie de notre vivre ensemble. »
Et vous savez quoi? Je ne sais pas si j’ai raison. Je ne connais pas une famille juive qui n’a pas subi une agression depuis deux ans. Puisqu’on dit qu’on est 0,6% de la population et qu’on totalise 57% des agressions racistes. À titre personnel, j’ai eu deux ou trois moments pas très agréables depuis deux ans.
Le courage de ce petit garçon, qui a vu son père se faire humilier, mais qui a vu un citoyen français, quelle que soit son origine, venir défendre son père, [et il a vu] son père se rebeller, parce que c’est [important de] ne pas laisser faire. Et ça, c’est formidable de courage et en même temps de force et de résilience, parce que le choc est [grand].
Et je voudrais aussi alerter sur une chose que Eva Illouz a appelé « l’antisémitisme vertueux »: que les gens et les opinions qu’ils peuvent avoir sur le Proche-Orient, ça ne justifie pas d’agresser un citoyen français dont vous ne connaissez pas les opinions sur ce domaine.
Il y a une envie de faire taire, il y a une envie d’interdire la vie juive publiquement. Les jeunes juifs à l’école, dans l’école publique, on leur demande de cacher leurs médailles porte-bonheur, on leur demande de cacher leurs opinions, on leur demande de cacher le fait qu’un juif sur deux aujourd’hui habite en Israël, donc on a tous de la famille là-bas, quelles que soient nos opinions.
Et rester en France, c’est un combat. Je crois qu’il vaut le coup d’être mené parce que la plupart des citoyens français souhaitent également que les juifs restent en France.
Arié Engelberg, merci encore d’être avec nous ce soir. J’ai deux questions pour terminer. La première concerne effectivement ce qui était soulevé par Joann Sfar, la question de ce que certains appellent un antisémitisme d’atmosphère. On ne va pas parler ce soir politique, mais au fond, on voit bien des débats qui sont parfois fagocités par des phrases ambiguës, par des positions qui ne sont pas suffisamment claires. Tout cela a un impact aussi sur vos coreligionnaires, sur les Français de confession juive, et sur cette atmosphère qui peut conduire quelqu’un à considérer qu’il peut s’en prendre à un rabbin en pleine journée et en pleine rue.
Arié Engelberg : Écoutez, vous savez, en hébreu on dit « bimkom gedolim al taamod » – ne te tiens pas à la place des grands. Vous avez devant vous le Grand Rabbin de France. Je pense qu’il est beaucoup plus habilité à répondre à cette question-là.
Moi, comme vous l’avez dit, je suis rabbin, je ne suis pas politicien. Ma conviction, c’est la religion, c’est de rapprocher les gens à Dieu. Et je ne pourrais pas répondre sur des questions politiques.
Un tout dernier mot donc, qu’est-ce que vous direz à vos fidèles lors du prochain office, ceux qui peut-être se disent: « On a peur quand on sort dans la rue », qui peut-être, comme le disait Joann Sfar il y a un instant, se posent la question de quitter la France. Vous leur redites ce soir, comme vous l’avez dit avec énormément de courage il y a quelques minutes: « Il ne faut pas baisser la tête, il faut rester »?
Arié Engelberg : Partir, ce n’est pas une solution. Partir par peur, ce n’est pas une solution. On peut partir par conviction, on peut partir pour X raison, mais partir d’un endroit parce qu’on a peur, ce n’est pas une solution.
Et d’ailleurs, le Rabbi de Loubavitch, quand il y avait eu des actes antisémites contre des dirigeants, des dirigeants religieux, disait qu’on ne déménage pas face à la peur. On doit rester, on doit résister, on doit être résilient, et surtout quand on est en France, où la loi condamne l’antisémitisme, où la loi condamne les agressions, qu’elles soient verbales ou autres. On doit rester, on doit être fier, on doit se battre.
Ce que je voudrais dire à ma communauté, c’est que quand il y a des actes comme ça, c’est pour intimider, et que la meilleure réponse, ce n’est pas seulement de continuer, mais c’est d’intensifier sa pratique religieuse, son attachement à Dieu, et bien sûr, son attachement et son respect de la République.
Merci infiniment, vraiment, Arié Engelberg, d’avoir pris la parole ce soir sur BFM TV. On pense à vous, on pense à votre fils, et on vous souhaite le plus prompt rétablissement au nom de toute la rédaction de BFM TV. Et encore une fois, on salue la force et le courage de vos propos. Merci infiniment d’avoir été avec nous ce soir.
Moshe « Mousa » Horn, 85 ans, a été abattu lundi matin dans sa voiture sur la route 66, près du carrefour Tishbi à proximité de Yokneam. L’attaque, perpétrée par un citoyen arabo-israélien originaire de Wadi Ara, a également blessé légèrement le fils de la victime qui se trouvait à ses côtés dans le véhicule.
Vers 10h00, l’assaillant a d’abord percuté avec sa voiture un soldat qui attendait à un arrêt de bus sur la route 66. Il est ensuite sorti de son véhicule, a poignardé un soldat de 20 ans, lui a dérobé son arme de service, puis a ouvert le feu sur la voiture où se trouvaient Moshe Horn et son fils.
L’intervention rapide d’une unité de la police aux frontières (Magav), qui se trouvait fortuitement sur place en route vers un entraînement à Beit Shean, a permis de neutraliser le terroriste. « Nous avons identifié un terroriste armé au milieu de la route. J’ai crié aux gars de descendre aussi vite que possible », a témoigné l’un des soldats ayant participé à la neutralisation.
Une figure respectée du kibboutz Hazorea
Natif et résident du kibboutz Hazorea, Moshe Horn était une personnalité éminente de sa communauté. Selon un communiqué du kibboutz, il « était un homme de famille dévoué dont l’enfance et la vie sont intimement liées à la communauté où il est né et a vécu toute sa vie ».
Durant de nombreuses années, Horn a dirigé le secteur agricole du kibboutz, contribuant à en faire « l’un des plus performants du pays ». Jardinier passionné et menuisier talentueux, il était connu pour ses « mains d’or » et son « sourire éternel ».
Fils de fondateurs du kibboutz Hazorea, Moshe Horn laisse derrière lui son épouse Betty, quatre enfants et dix petits-enfants.
Réactions des autorités
Le commissaire de police Danny Levi s’est rendu sur les lieux et a salué l’action de ses forces. « C’est une collaboration réussie entre la police régulière et la police aux frontières qui a permis d’éliminer un terroriste parti en mission meurtrière », a-t-il déclaré.
S’adressant à la communauté arabo-israélienne, le commissaire a ajouté : « Je dis aux Arabes israéliens : allez prier, respectez le mois du Ramadan et n’essayez pas de faire ce qui a été fait ici. C’est une période difficile, mais nous restons engagés. »
Le porte-parole de Tsahal a confirmé qu’un « soldat a été grièvement blessé lors de l’attentat » et qu’il « a été évacué pour recevoir des soins médicaux à l’hôpital et sa famille a été informée ».
Témoignages des survivants
Gideon Shalom, un résident de Yokneam présent à l’arrêt de bus au moment de l’attaque, a rapporté : « J’étais assis à l’arrêt quand un jeune homme au regard effrayant est arrivé. Il a commencé à poignarder, a pris l’arme d’un jeune soldat et a commencé à tirer. J’ai crié aux gens de fuir. »
Une sous-officière présente dans l’unité qui a neutralisé l’assaillant a raconté : « J’ai vu un terroriste sur la route pointant une arme longue vers nous et j’ai crié de descendre du véhicule. » Après avoir neutralisé l’assaillant, elle s’est précipitée vers le soldat blessé : « Il m’a crié ‘dis-moi que je suis dans un rêve’. Il était confus et je l’ai aidé à reprendre conscience. Je lui ai demandé combien de frères et sœurs il avait, où il habitait, l’essentiel était qu’il reste avec moi jusqu’à l’arrivée des secours. »
Cette attaque survient dans un contexte de tensions accrues et rappelle la persistance des menaces sécuritaires dans la région, même dans des zones habituellement calmes comme les environs de Yokneam.