Un combattant de la brigade Nahal a été condamné à trente jours de détention militaire après avoir été surpris, lors d’une inspection surprise du chef d’état-major, avec un patch portant le mot « Machia’h » sur son uniforme. La sévérité de la sanction a suscité une onde de choc bien au-delà des casernes, ravivant une controverse vieille de près de deux ans sur l’identité religieuse des soldats israéliens. La mère d’un combattant de l’unité, des officiers et des commentateurs politiques s’interrogent désormais sur la proportionnalité de la punition et sur les priorités réelles de l’état-major.
L’incident : une inspection, un patch, et trente jours de cellule
Les faits se sont produits lors d’une patrouille de contrôle à laquelle participait le chef d’état-major de Tsahal, le général Eyal Zamiri. Alors que les soldats de la brigade Nahal avaient été explicitement instruits, la veille au soir, de soigner leur tenue et de retirer tout insigne non réglementaire, l’un d’eux s’est présenté en faction avec, bien visible sur son uniforme, un patch arborant le mot Machia’h. Le général Zamiri, qui a également découvert un poste de garde laissé à l’abandon, a ordonné que le soldat soit traduit devant la justice militaire. La sentence est tombée : trente jours de prison ferme.
Le commandant de la brigade Nahal, le colonel Ari Kamol, qui a prononcé la condamnation, a tenu à replacer la décision dans un cadre plus large. Dans un message adressé à ses officiers, il a écrit : « Malheureusement, l’indiscipline se retrouve dans nos incidents opérationnels et dans notre quotidien, au prix de vies humaines. L’histoire n’est pas le patch. L’histoire, ce sont les valeurs que nous enseignons. » Il a conclu par une formule restée gravée : « Tout vaut mieux qu’un soldat tué par manque de discipline. »
La réaction d’une mère : « Ce n’est pas une punition proportionnée »
La mère d’un combattant appartenant à la même compagnie a pris la parole publiquement pour critiquer la sévérité de la peine. « Le chef d’état-major aurait pu se contenter d’interpeller le soldat sur le patch. Mais passer de là à trente jours de prison ferme — ce n’est clairement pas une sanction proportionnée ni équitable pour des combattants. Surtout pas en ce moment, où l’on doit absolument préserver leur moral. Il y avait largement la place pour une punition bien moins sévère », a-t-elle déclaré, exprimant une frustration partagée par de nombreuses familles de soldats.
Car le contexte ne saurait être ignoré : le soldat sanctionné n’avait ni abandonné son poste sous le feu, ni mis en danger la vie de ses camarades, ni divulgué d’informations classifiées. Il avait porté un insigne. Et pour cet insigne, il purge une peine qui, aux yeux de beaucoup, équivaut à celle réservée aux fautes opérationnelles graves.
Deux ans de tensions autour des patches : une querelle qui couve depuis le début de la guerre
L’affaire n’est pas surgit du néant. La prolifération de patches non réglementaires — religieux, politiques ou culturels — accompagne Tsahal depuis le premier jour du conflit, il y a bientôt deux ans. L’ancien chef d’état-major, le général Herzi Halevi, avait tenté de mettre fin à cette pratique, mais ses directives étaient restées lettre morte : les commandants sur le terrain évitaient systématiquement de les faire appliquer.
Le général Zamiri, lui, avait pourtant semblé vouloir adopter un ton mesuré dès sa prise de fonctions. Devant des officiers supérieurs, il avait déclaré : « Je n’ai pas l’intention de m’occuper de ça, et vous non plus ne voulez pas que je m’en occupe. C’est le rôle de la chaîne de commandement. Personne n’interfère avec l’armée sur la manière dont elle applique sa discipline. Mais attention — il ne s’agit pas de s’en prendre à l’idée que le Machia’h viendra pour le peuple d’Israël. Tout Juif dit cela à la synagogue. Nous attendons le Machia’h. Mais toi, tu es un soldat sous les drapeaux, et le chef d’état-major t’a donné l’ordre de ne pas te promener avec des patches. Et toi, tu te présentes avec ce patch à une réunion avec le même chef d’état-major. »
Le débat de fond : l’identité juive a-t-elle sa place dans l’armée israélienne ?
Derrière la querelle disciplinaire se profile une question autrement plus profonde. Le Machia’h — l’avènement du Messie et l’accomplissement de la Rédemption — n’est pas le slogan d’une faction marginale. C’est l’une des convictions les plus universelles et les plus anciennes du monde juif. Depuis des millénaires, le peuple d’Israël récite trois fois par jour des prières appelant à la Délivrance. La profession de foi « Ani Maamin » — « Je crois en la venue du Machia’h » — répétée par des générations de Juifs dans des circonstances parfois tragiques, est aujourd’hui encore fredonnée par des soldats avant d’entrer au combat, dans les ruelles de Gaza comme sur les hauteurs du Liban.
Qualifier cette croyance d’incompatible avec les valeurs de l’État revient, aux yeux de nombreux Israéliens, à amputer l’identité nationale de sa dimension spirituelle la plus intime. « Qui décide des valeurs de l’État d’Israël ? Des commentateurs de plateau qui ont oublié l’héritage de leur propre peuple ? », s’est interrogé un analyste politique, pointant un décalage abyssal entre les studios de télévision et les combattants du terrain. Car pendant que certains débattent de la conformité d’un patch aux valeurs républicaines, d’autres entrent sous les balles en récitant leur foi à voix haute.
On veut le soldat religieux, mais sans sa religion
L’affaire prend un relief particulier dans le contexte du débat permanent sur l’intégration des Juifs observants et ultra-orthodoxes dans les rangs de Tsahal. Depuis des années, des voix s’élèvent pour réclamer une mobilisation plus large des Haredim et des soldats religieux — une armée qui refléterait davantage la diversité du peuple israélien. Mais lorsque la foi se manifeste concrètement, sur un patch ou dans un chant avant l’assaut, la même logique semble se retourner contre elle-même. « On veut le Juif, le traditionnel, le religieux, le Haredi, mais sans le judaïsme, sans la foi — le combattant sans son identité », a résumé le commentateur. Le corps du soldat est le bienvenu dans les tranchées ; son âme devrait rester à la porte des casernes.
Un soldat qui retournera au front — et une question qui demeure sans réponse
À l’issue de sa peine, le combattant de la brigade Nahal est attendu pour reprendre sa place dans les rangs. L’armée, elle, continuera de devoir répondre à une tension que trente jours de prison ne suffiront pas à résoudre : comment concilier l’impératif de discipline opérationnelle avec la réalité d’une armée peuplée de soldats qui portent leur foi comme une armure ? La gestion de cette question, reconnaissent les officiers eux-mêmes, est appelée à occuper les commandants de Tsahal encore longtemps. Et ce souffle — celui qui pousse un homme à marcher vers le danger en chantant « Je crois en la venue du Machia’h » — ne s’efface pas par décret militaire.
Au cœur de la législation juive se trouve une interdiction souvent méconnue : celle de prononcer un serment que l’on ne tiendra pas. Le commandement négatif n°61 de la Torah encadre avec une précision remarquable la valeur de la parole donnée. Bien au-delà d’une simple formalité rituelle, cette loi interroge notre rapport à l’engagement, à la responsabilité et à la sincérité.
La Torah consacre un commandement entier à l’interdiction de violer le Chevouath Bitouy — littéralement le « serment d’expression » ou serment vain. Le verset fondateur est sans ambiguïté : « Vous ne jurerez point par Mon Nom à l’appui du mensonge » (Vayikra 19:12). Mais que recouvre exactement cette notion, et quelles en sont les implications concrètes dans la pratique hébraïque ?
Qu’est-ce que le Chevouath Bitouy ?
Le Chevouath Bitouy désigne un serment par lequel une personne s’engage à accomplir — ou à s’abstenir d’accomplir — un acte qui n’est ni prescrit ni interdit par la halakha. Il ne s’agit donc pas d’un serment portant sur une obligation religieuse existante, mais d’un engagement personnel et librement consenti. Dès lors que ce serment est prononcé, il lie son auteur : le violer constitue une transgression grave de la Torah. La parole engagée au nom de D.ieu n’est pas une formule creuse — elle est un acte juridique et spirituel à part entière.
Le Talmud précise : quelle différence entre serment vain et serment mensonger ?
Le Traité Chevou’oth opère une distinction fondamentale que les décisionnaires ont longuement commentée. Le Chevouath Chékèr — le serment mensonger — consiste à jurer « autre chose que ce qui s’est produit », autrement dit à attester du faux sur un fait passé. Mais nos Maîtres affinent cette définition : il s’agit surtout de « jurer et ensuite se conduire autrement ». En d’autres termes, prononcer un serment d’engagement et agir à l’opposé de ce que l’on a promis.
La question talmudique qui découle de cette définition est d’une acuité juridique remarquable : peut-on être châtié pour n’avoir pas agi ? Si quelqu’un jure de manger quelque chose et s’en abstient finalement, aucun acte positif de transgression n’a été commis. Le Traité Temoura apporte ici un éclairage précieux : l’obligation légale naît précisément de l’engagement verbal, et l’inaction qui le contredit constitue bien une faute punissable — même en l’absence de tout acte concret.
La bastonnade pour transgression volontaire, le sacrifice pour faute involontaire
La halakha distingue rigoureusement entre le transgresseur volontaire et celui qui faut par inadvertance. Celui qui viole délibérément son serment — en présence de témoins et après avertissement formel — est passible de la bastonnade (malkot). En revanche, celui qui transgresse de manière non intentionnelle est tenu d’apporter un sacrifice à caractère graduel (korban oleh veyored), comme l’explique le commandement positif n°72.
Le Traité Chevou’oth, chapitre 3, formule cette règle en termes explicites : « C’est là le serment d’engagement ; pour l’avoir exprimé volontairement, on est passible de la peine des coups, et pour l’émission involontaire on est passible d’un sacrifice proportionnel. » Cette gradation des sanctions reflète une philosophie juridique fondamentale : la responsabilité pénale pleine et entière suppose la conscience, la liberté et l’acte délibéré.
Un principe général à retenir pour toute la Torah
Le Rambam (Maïmonide), dans son Sefer HaMitsvot, saisit l’occasion de ce commandement pour poser une règle valable pour l’ensemble de la législation juive : la bastonnade, l’exclusion (karet) ou la condamnation à mort ordonnée par le tribunal ne peuvent être prononcées que si la transgression a été commise volontairement, en présence de témoins valides et après avertissement formel. La personne contrainte, celle qui agit par erreur ou par inadvertance n’est, en aucun cas, passible de telles sanctions.
L’avertissement préalable — la hatra’ah — n’est pas une formalité bureaucratique. Il remplit une fonction précise et irremplaçable : distinguer le transgresseur conscient de celui qui pèche sans le savoir. Cette distinction est au cœur de la conception halakhique de la responsabilité humaine, qui refuse de traiter de la même manière l’acte délibéré et la faute involontaire.
La parole, premier acte moral de l’homme
Au-delà de ses implications strictement juridiques, le commandement du Chevouath Bitouy porte un message anthropologique profond : la parole humaine est sacrée. Jurer au nom de D.ieu, c’est mobiliser la source même du langage — car la Torah enseigne que c’est par la parole que le monde a été créé. Violer un serment, c’est donc non seulement manquer à sa promesse personnelle, mais introduire une fissure dans l’ordre de la vérité.
Dans la pensée ‘hassidique, cette dimension prend une résonance supplémentaire. La parole — dibbour — est l’un des trois vêtements de l’âme avec la pensée et l’action. Engager sa parole, c’est engager son âme tout entière. Honorer son serment, même lorsque cela coûte, est ainsi une voie de rectification intérieure et d’élévation spirituelle.
Ce commandement, vieux de plusieurs millénaires, résonne avec une actualité saisissante dans un monde où la dévaluation de la parole donnée est devenue presque banale. La Torah, elle, rappelle sans relâche : les mots engagent, les promesses obligent, et D.ieu est témoin de tout ce que nos lèvres prononcent.
Lorsque Moïse monta au ciel pour recevoir la Torah, les anges s’insurgèrent : comment un être de chair et de sang pouvait-il prétendre à ce joyau céleste, gardé précieusement depuis 974 générations avant la création du monde ? Ce cours du Rav Lévi itshak Fraenkel, fondé sur un célèbre passage du Talmud (traité Chabbat), retrace le face-à-face saisissant entre Moïse et les Malakhim. À travers une démonstration aussi rigoureuse qu’audacieuse, Moïse révèle pourquoi la Torah n’a de sens que dans le monde d’en bas — et pourquoi le peuple juif en est le dépositaire légitime.
L’argument des anges : la loi du voisin mitoyen
Dès l’arrivée de Moïse dans les cieux, les anges s’offusquent : « Que fait un être de chair et de sang parmi nous ? » Ils réclament à D.ieu que la Torah, trésor céleste par excellence, demeure dans les hauteurs où elle a toujours résidé.
Sur le plan de la loi juive, le Rav explique que l’argument des anges s’appuie sur un principe halakhique précis : la loi du voisin mitoyen (Dina de Bar Metsra). Cette règle stipule que si un terrain est mis en vente, le voisin immédiat bénéficie d’un droit de préemption sur tout acheteur extérieur. Le raisonnement des anges est limpide : la Torah réside dans le ciel, nous habitons le ciel, nous sommes donc ses « voisins » naturels. Elle nous revient de droit — et certainement pas aux humains.
La réponse de Moïse : la Torah n’a aucun sens pour les anges
D.ieu invite alors Moïse à répondre lui-même aux anges. Celui-ci prend les Dix Commandements et les passe en revue un à un, démontrant avec une logique implacable que leurs prescriptions sont dépourvues de tout sens pour des êtres célestes.
« Je suis l’Éternel qui t’a fait sortir d’Égypte » : les anges sont-ils descendus en Égypte ? Ont-ils été esclaves de Pharaon ? « Tu n’auras pas d’autres dieux » : vivent-ils au milieu de nations idolâtres ? « Souviens-toi du Chabbat » : travaillent-ils en semaine, au point d’avoir besoin de repos ? « Honore ton père et ta mère » : ont-ils des parents ? « Tu ne tueras point, tu ne voleras point » : habitent-ils un mauvais penchant, connaissent-ils la jalousie ?
Face à cette démonstration, les anges sont contraints d’admettre leur défaite. La Torah est accordée à Moïse.
L’exception à la loi du voisin : construire une demeure pour D.ieu
Le Rav apporte ensuite une réponse hassidique plus profonde encore, qui permet de contrer l’argument du voisin mitoyen sur le plan juridique lui-même. Il existe en effet une exception notable à cette loi : lorsque l’acheteur projette de construire une habitation sur le terrain, il obtient la priorité sur le voisin qui ne souhaite l’exploiter qu’à des fins agricoles.
Or, quel est le but ultime de la création du monde et du don de la Torah ? Faire de ce monde matériel et inférieur une demeure pour l’Essence même de D.ieu — c’est ce que la pensée ‘hassidique désigne par l’expression Dirah BaTahtonim, littéralement « une demeure dans les mondes d’en bas ».
Les anges, eux, évoluent déjà dans des sphères spirituelles et n’affrontent pas les épreuves de la matérialité. Le peuple juif, en revanche, vit dans un monde d’obscurité, de tentation et de limites — symbolisées par l’Égypte. C’est précisément dans cet univers que l’homme est appelé à utiliser la Torah pour transformer les ténèbres en lumière et bâtir cette demeure divine. Puisque c’est bien une habitation qui est en jeu, et non une simple exploitation du terrain, le droit de l’homme prime sur celui du voisin angélique.
La force infinie de l’homme : sanctifier la matière
Le Rav souligne un dernier point d’une grande portée. Lorsque Moïse demande aux anges s’ils ont des parents — c’est-à-dire la capacité de reproduction —, il pointe une réalité métaphysique fondamentale. La reproduction humaine reflète une puissance infinie : elle est le signe que le peuple juif, relié à l’Essence infinie de D.ieu, possède la capacité unique de traverser les voiles de la matérialité et de transformer le mal en bien.
Les anges, fussent-ils d’essence spirituelle, ne disposent pas de ce pouvoir. Ils ne peuvent conduire l’Essence divine absolue ni dans les mondes inférieurs, ni même dans les mondes supérieurs. Seul le peuple d’Israël, ancré dans la réalité du monde d’en bas, peut accomplir l’objectif ultime de la Torah : sanctifier la matière et faire de ce monde une véritable demeure pour D.ieu.
C’est pourquoi la Torah lui appartient légitimement — non par conquête, mais par vocation.
Il existe dans la Torah deux dimensions complémentaires et indissociables : celle que l’on voit et applique au quotidien, et celle, infiniment plus profonde, que seule la sagesse intérieure permet de saisir. Un cours magistral explore cette dualité à travers une comparaison saisissante entre la prophétie de Moshé et la compréhension des grands kabbalistes. Au terme de ce voyage entre le visible et l’invisible, une certitude s’impose : les deux dimensions de la Torah sont également nécessaires à la plénitude spirituelle de l’homme.
Moshé et la limite de la vision prophétique
Moshé Rabbénou a atteint le sommet absolu de la prophétie humaine. Aucun être humain avant lui ni après lui n’a contemplé des niveaux divins aussi élevés — ce que la tradition désigne par l’expression « la face postérieure » de D.ieu, c’est-à-dire la dimension du divin que D.ieu lui-même a accepté de dévoiler à son serviteur le plus fidèle. Et pourtant, la vision comporte une limite inhérente : on ne voit que ce qui est montré. L’œil, si aiguisé soit-il, reste tributaire de ce qui lui est présenté. La vision, même prophétique, demeure passive par nature.
C’est là que réside un paradoxe que la tradition hassidique prend le soin de mettre en lumière : Moshé, le plus grand des prophètes, n’a pas nécessairement accédé aux strates les plus secrètes du réel divin. Car voir, même au sommet de la prophétie, n’est pas la même chose que comprendre.
Le sage dépasse le prophète : la primauté de la Hokhmah
Le Talmud avance une affirmation audacieuse en apparence : un sage est supérieur à un prophète. Cette sentence, loin d’être une provocation, exprime une vérité profonde sur la nature de la connaissance spirituelle. Grâce à la Hokhmah — la sagesse —, le sage peut pénétrer des dimensions du divin encore plus élevées que ce que la vision prophétique peut percevoir. Il accède, selon la terminologie mystique, à la « face antérieure » de D.ieu, c’est-à-dire à une intimité encore plus grande avec la source même de toute réalité.
Pour illustrer cette distinction, le cours recourt à une image tirée du monde juridique : le témoin voit le fait, mais c’est le juge qui doit le comprendre dans toute sa profondeur, en démêler les causes, les intentions, les circonstances. Le témoin rapporte ; le juge interprète. Or c’est bien l’interprétation — la compréhension active — qui dévoile la vérité ultime d’un événement.
La Torah dévoilée : la face visible des commandements
La Torah se présente à nous d’abord dans sa dimension exotérique : les lois, les rites, les pratiques quotidiennes. Ce sont les actes concrets que l’on peut accomplir, les commandements que l’on peut toucher de la main — mettre les Téfilines, apposer la Mezouza, observer le Chabbat. Cette dimension correspond à la « face postérieure » : elle est visible, accessible, transmissible de génération en génération. C’est la Halakha, chemin balisé sur lequel le peuple juif marche depuis le Sinaï.
Cette face de la Torah n’est pas inférieure — elle est indispensable. Elle constitue la réalité vivante et incarnée du judaïsme, son ossature, sa respiration quotidienne. Mais elle ne dit pas tout. Elle montre sans toujours expliquer, prescrit sans toujours révéler le pourquoi.
La Torah cachée : le sens invisible derrière les formes
Derrière chaque commandement se cache un univers de sens que la logique ordinaire ne peut atteindre. Pourquoi les Téfilines sont-elles de forme carrée ? Pourquoi certaines lettres de la Torah sont-elles écrites en taille inhabituelle ? Ces questions ne sont pas ornementales : elles pointent vers la dimension ésotérique de la Torah, sa « face antérieure », que seule la Kabbale et la Hassidout permettent d’approcher.
Ces raisons spirituelles échappent souvent à la raison humaine ordinaire. Elles ne relèvent pas de l’irrationnel, mais d’un registre du réel que notre intellect actuel ne peut embrasser qu’imparfaitement. Le mystère n’est pas une lacune — il est un horizon.
Pourquoi étudier ce qui nous dépasse : la promesse de Machi’a’h
On pourrait objecter : à quoi bon étudier des profondeurs que l’on ne peut pleinement saisir ? La réponse du cours est d’une clarté lumineuse. L’étude de la Kabbale et de la Hassidout, même imparfaite, même partielle, prépare l’esprit et l’âme. Elle trace des sillons dans la conscience spirituelle de l’homme, des sillons qui attendent leur heure.
Car à la venue du Machia’h, les mystères seront éclaircis. Ce qui était caché sera révélé, ce qui était obscur deviendra lumineux. Et c’est alors que ceux qui auront étudié, qui auront cheminé patiemment dans les sentiers de la Torah intérieure, pourront s’exclamer avec une joie de reconnaissance : « Ah ! C’est donc ça ! » — non pas la surprise du profane découvrant une vérité étrangère, mais la satisfaction du chercheur qui retrouve enfin ce qu’il avait pressenti depuis longtemps.
Les deux dimensions de la Torah — la dévoilée et la cachée, la Halakha et la Hassidout — ne sont donc pas en concurrence. Elles sont les deux faces d’une même réalité divine, et c’est ensemble qu’elles conduisent l’homme vers sa plénitude.
Dans les années qui suivirent la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement irlandais décida d’offrir aux réfugiés juifs trois tonnes de viande — un geste de solidarité entre deux peuples marqués par la tragédie de la faim. Cette initiative insolite allait se transformer, grâce à la perspicacité du mouvement Habad-Loubavitch, en une vaste opération d’abattage cachère impliquant une vingtaine de familles anach venues s’installer temporairement sur l’île. Derrière la logistique se cachait une ambition bien plus haute : répandre la Torah et le ‘hassidisme jusque dans les contrées les plus reculées de la diaspora.
Trois tonnes de viande et un quart des exportations irlandaises
En hiver 5708 (1948), le gouvernement irlandais prit la décision d’offrir aux réfugiés juifs trois tonnes de viande, en coordination avec le Joint — l’American Jewish Joint Distribution Committee. L’Irlande, pays aux vastes pâturages verdoyants, possédait une industrie bovine florissante, et connaissait mieux que quiconque les ravages de la famine pour en avoir souffert dans sa propre histoire. Le rapport annuel du ministre irlandais de l’Agriculture pour les années 1948-1949 l’atteste sans ambiguïté : 27 % du bœuf en conserve expédié vers l’Europe était de la « viande cachère en conserve destinée au secours des Juifs dans le besoin ».
Comment plus d’un quart des exportations irlandaises de bœuf en conserve avait-il pu être produit dans le respect des lois de la cacheroute ? La réponse tient à un homme : le Rav Binyamin Gorodetsky. En sa qualité de directeur du bureau d’aide aux réfugiés — la Lichka, un organisme du Rabbi précédent — il avait noué des liens étroits avec les dirigeants du Joint, par l’intermédiaire desquels il œuvrait sans relâche au bénéfice de la communauté Habad.
Une opération ‘hassidique d’envergure
Le Rav Gorodetsky saisit l’occasion sans tarder. Il recruta parmi les membres de la communauté anach des Rabbanim, des cho’htim et des machgui’him capables de mener à bien ce projet colossal. Au total, quelque vingt-cinq familles anach prirent la route de l’Irlande pour y préparer de la viande cachère destinée à leurs frères en Eretz Israël et en Europe. Le Joint rémunérait généreusement, et cette mission représenta une source de revenus considérable pour de nombreuses familles loubavitchiennes.
Le premier groupe à se rendre en Irlande dans le cadre de ce programme — d’Elloul 5708 (1948) jusqu’au milieu de l’hiver 5709 (1949) — comprenait le Rav Chneur Zalman Garelik et le Rav Na’houm Chmarya’hou Sasonkin. Le Rav Garelik avait été l’un des tout premiers élèves de Tomchei Temimim à Loubavitch ; il avait exercé comme Rav en Russie avant de devenir le premier Rav de Kfar Habad. Le Rav Sasonkin — lui aussi un tomim — avait été Rav à Batoumi, en Géorgie, puis à Jérusalem. À la tête du groupe se trouvait le légendaire ‘hassid et machpia Reb Peretz Mo’hkin. D’autres groupes devaient suivre au cours des années à venir.
Les directives du Rabbi précédent : ordre, discipline et rayonnement
Le Rabbi précédent et le Rabbi donnèrent des instructions précises et détaillées à ces membres de la communauté anach. Ils ne cessèrent de souligner l’importance de mettre à profit le séjour irlandais pour répandre la yiddichkeit et le ‘hassidisme au sein de la communauté juive locale.
Le 10 Elloul 5708 (1948), dix jours après l’arrivée du groupe en Irlande, le Rabbi précédent adressa une lettre solennelle « à mes amis, les membres précieux et élevés de l’anach, les ‘hassidim et les craignants D.ieu, les Rabbanim, les cho’htim et les bodkim, les machgui’him ainsi que ceux qui supervisent et dirigent les abattoirs à Dublin, en Irlande. » Il y exprimait sa grande satisfaction quant à l’organisation mise en place pour la supervision de la cacheroute, tout en insistant sur les vertus du seder — l’ordre et la rigueur — et sur la nécessité absolue, dans un domaine aussi sérieux que la cacheroute, que chacun obéisse scrupuleusement aux directives de l’administration.
Le Rabbi précédent demandait également à être informé du déroulement du travail, des conditions de vie du groupe en Irlande, et plus encore :
« De la situation de la yiddichkeit en général, et de l’éducation juive en particulier, dans l’endroit où vous résidez. Vous ferez certes tous vos efforts, durant vos heures de liberté, pour établir des chiourim publics réguliers et la répétition des maâmarim, d’une manière accessible aux auditeurs, dans les synagogues et les batei midrach… »
Un groupe de cho’hatim prêt a se rendre en Irlande en 1948
« Vous n’êtes pas de simples bouchers » : la mission spirituelle du cho’het
Le 18 Elloul, une semaine plus tard, le Rabbi écrivit à son tour :
« Si le sort vous a conduit à passer un certain temps dans les « contrées extérieures », vous saurez certainement en profiter pour accomplir la promesse selon laquelle [Machia’h viendra lorsque] « yafoutsou maâynosé’ha — vos sources se répandront » dans cet « extérieur » particulier. Vous avez certainement entendu la maxime de mon beau-père, le Rabbi : « Un cho’het n’est pas [simplement] un boucher qui abat du bétail, un homme avec un couteau à la main… » »
Le 8 Mar’hechvan, deux mois plus tard, le Rabbi précédent écrivit à nouveau au groupe : « Il convient, avec l’aide de D.ieu, d’examiner [la possibilité d’ouvrir] une antenne de la Yéchiva Tomchei Temimim de Loubavitch, selon les capacités et les aptitudes des jeunes gens. Vous devrez également vous pencher sur l’enseignement à donner aux jeunes filles — sans excès de rigueur — afin que [l’enseignement] soit reçu par elles, avec l’aide de D.ieu, de manière agréable… »
Un représentant de la réunion conjointe avec les principaux rabbins d’irlande. de droite à gauche : Rav garelik, Rav Mochkin, Rav Sasonkin et Rav Gorodetsky.
Influencer un minyan de Juifs : la lettre du 10 Kislev 5711
Le 10 Kislev 5711 (1950), le Rabbi rédigea une lettre circulaire. Sur l’exemplaire adressé à l’un des ‘hassidim alors présents en Irlande, il fit référence à ce qu’il avait dit lors du Farbrenguen de Chabbat Béréchit sur l’importance d’influencer un minyan de Juifs : « Je me demande pourquoi vous n’avez toujours pas répondu au sujet de ce qui était écrit dans les paragraphes 21 et 22 du compte rendu du Farbrenguen de Chabbat Béréchit… »
Le 5 Mar’hechvan 5711 (1950), le Rabbi écrivit à Reb Zalman Chimon Dworkin : « Vous me rapportez les détails concernant votre voyage à Dublin et me demandez mon avis quant à l’opportunité de vous y rendre maintenant, étant donné que vous n’êtes pas en mesure de prendre une décision indépendante, car vous êtes employé par la Yéchiva Tomchei Temimim de Brunoy, en France.
J’ai déjà écrit à de nombreux membres de l’anach et des mekouch’harim que, pour dissiper les doutes qui se présentent à eux en ce moment, il leur suffit de se pencher attentivement sur les lettres que mon beau-père, le Rabbi, que son souvenir soit béni, leur a adressées par le passé. Il en va de même ici, car voici les termes exacts qu’a employés mon beau-père, le Rabbi, dans la lettre que vous avez vous-même copiée et jointe à votre courrier : « Vous devrez acquiescer à la proposition de mon ami et représentant pour les affaires des réfugiés, Reb Binyamin Gorodetsky, et voyager avec les cho’htim et les bodkim en Irlande… » Vous avez là une réponse on ne peut plus claire, et je ne vois aucune raison de douter en la matière.
D’une manière générale, vous et ceux qui voyagent avec vous devez envisager ce séjour en Irlande non seulement comme un moyen de gagner votre vie matérielle, mais aussi comme une occasion de répandre la Torah du ‘hassidisme dans ce pays, dans ses environs, et jusque dans les lieux auxquels parviendra la viande cachère que vous produisez. Vous en avez la capacité. Puissent vos cœurs être pleinement engagés dans ce but, car cela correspond également à la volonté la plus intime de votre Nefech HaÉlokit. »
L’héritage vivant de Dublin
Ces dernières décennies, les émissaires du Rabbi, le Rav Zalman Chimon et Rivkah Lent, perpétuent l’œuvre importante des ‘hassidim à Dublin. La Torah, la yiddichkeit et le ‘hassidisme continuent de fleurir sur l’île d’émeraude, fidèles à la vision que le Rabbi et son prédécesseur avaient tracée, des décennies plus tôt, pour ces pionniers partis abattre des bœufs irlandais avec une Si’ha dans le cœur et une mission à l’âme.
À l’occasion de la Marche des drapeaux de Jérusalem, le Beth Habad de Rehavia et Na’halaot a déployé un stand de Mitsvot au cœur de la fête, accueillant des dizaines de milliers de marcheurs. Sous la conduite du Chalia’h, le Rav Israël Goldberg, le stand a suscité un engouement remarquable parmi les célébrants. Tefilines, prières, fascicules hebdomadaires et kits de bougies de Chabbat : une offre spirituelle complète a été proposée aux participants, à quelques heures du jour de repos.
Un phare de lumière au milieu de la foule
Jeudi dernier, à l’occasion de la Marche des drapeaux de Jérusalem — l’une des plus grandes manifestations patriotiques et populaires de l’année en Israël —, le Beth Habad de Rehavia et Na’halaot a pris place au milieu des tens de milliers de marcheurs avec un stand de Mitsvot spécialement aménagé. Une initiative portée par le Chalia’h Rav Israël Goldberg, et rendue possible grâce au dévouement de l’activiste communautaire Rav Zohar Ben Ami, qui a assuré le bon fonctionnement du dispositif tout au long de l’événement.
Décrit comme « un phare de lumière et de connexion », le stand s’est rapidement imposé comme un point de ralliement spirituel au cœur d’une foule en fête. Des dizaines de participants ont fait une halte pour poser les Tefilines et réciter une Tefila, dans une atmosphère à la fois recueillie et festive, témoignant de la soif de sens qui anime une large frange de la jeunesse israélienne.
Des centaines de kits de Chabbat distribués avant le coucher du soleil
Outre la pose des Tefilines, des centaines d’exemplaires du fascicule hebdomadaire de la Siha de la semaine ont été remis aux marcheurs, accompagnés de kits de bougies de Chabbat — une attention particulière à l’approche du coucher du soleil. Cet aspect pratique de la démarche a renforcé le lien entre la célébration nationale et la vie juive au quotidien, rappelant que la fête et la Keducha ne sont pas deux univers séparés.
Le Rav Goldberg : « Une unité profonde du peuple »
À l’issue de la journée, le Rav Israël Goldberg a exprimé une profonde satisfaction face à l’accueil chaleureux réservé au stand. « La réponse que nous avons reçue témoigne d’un éveil spirituel réel et d’une unité profonde au sein du peuple juif », a-t-il déclaré, soulignant le lien éternel et singulier qui unit Am Israël à D.ieu. Pour le Chalia’h de Rehavia, cette journée illustre une fois de plus la vocation du mouvement Habad-Loubavitch : être présent là où le peuple se trouve, pour y apporter lumière et action concrète.
« Malheur au méchant, malheur à son voisin » — cet adage millénaire de la Torah résonne avec une acuité troublante dans le quotidien de nombreuses familles. Des voisins au comportement hostile, bruyant ou délibérément malveillant peuvent transformer un foyer en un lieu de tension permanente. Face à ces épreuves usantes, le Rabbi a livré à travers sa vaste correspondance des réponses d’une profondeur saisissante qui dépassent de loin les simples conseils de prudence. Ses enseignements tissent un lien indissoluble entre l’action concrète, la psychologie humaine et l’élévation spirituelle, offrant à celui qui souffre non seulement un remède, mais une véritable transformation intérieure.
Le mauvais voisin intérieur : un miroir spirituel
Lorsque nous souffrons des agissements d’autrui, le premier réflexe — humain, compréhensible — est de regarder vers l’extérieur : c’est lui le coupable, c’est lui qui doit changer. Le Rabbi nous invite pourtant à une démarche autrement plus exigeante et, au fond, autrement plus libératrice : le retour sur soi. Car avant même de chercher à modifier le comportement de l’autre, il nous demande d’identifier la racine spirituelle du problème en nous-mêmes.
Dans sa correspondance, il souligne que les difficultés relationnelles avec l’entourage découlent souvent d’un manque de vigilance dans notre propre service divin. Il écrit : « Au sujet de ce qu’il écrit dans sa lettre concernant de mauvais voisins : dans la plupart des cas, cela provient d’un manque de concentration lors des bénédictions du matin, au moment où l’on prie « préserve-nous… d’un mauvais voisin. » Et surtout, de mauvais voisins est souvent un phénomène dont on souffre quand on ne s’applique pas suffisamment à lutter contre le « mauvais voisin » qui réside dans le cœur de l’homme — c’est-à-dire le mauvais penchant. » Igrot Kodech, tome VIII, lettre 2 450
Cette réponse peut surprendre, voire heurter au premier abord. Pourquoi, en effet, me parler de mes prières lorsque c’est mon voisin qui fait du bruit à trois heures du matin ? Le Rabbi ne cherche pas à minimiser la souffrance réelle que cause la cohabitation difficile. Il pointe vers une vérité plus profonde : notre monde extérieur est souvent le reflet de notre monde intérieur. La prière du matin, et notamment les Birkot Hachakhar — les bénédictions de l’aube —, contient une supplique explicite pour être préservé d’un mauvais voisin. Réciter ces mots avec une attention véritable, en comprenant leur sens et en s’y abandonnant avec foi, constitue déjà un acte protecteur puissant.
Mais le Rabbi va plus loin encore. Il identifie dans le mauvais voisin extérieur le symbole du « mauvais voisin intérieur » — le yetser hara, l’instinct négatif qui habite chacun d’entre nous et qui nous pousse au mal, à la paresse spirituelle, à la colère, à la jalousie. Tant que nous n’engageons pas la bataille contre cet ennemi intérieur, il ne faut pas s’étonner de voir surgir, dans notre environnement immédiat, des manifestations extérieures de cette même réalité. Le Rabbi garantit qu’en redoublant d’efforts dans ces deux domaines — la ferveur des prières matinales et le travail sur nos propres pulsions négatives —, on constate une amélioration tangible vis-à-vis du voisin physique. La réalité extérieure, enseigne la Hassidout, n’est jamais entièrement séparée de celle que nous cultivons au-dedans.
La foi comme bouclier : percevoir la main divine dans l’adversité
Une fois ce premier travail entamé, le Rabbi propose un second déplacement de regard, non plus vers l’intérieur de soi, mais vers la source même de toute réalité : D.ieu. Pour ne pas sombrer dans l’anxiété ou la rancœur, il est nécessaire de changer radicalement de perspective sur celui qui nous cause du tort — et de comprendre qui il est vraiment, au sens métaphysique du terme.
Le Rabbi rappelle ici un principe fondamental de la Hassidout : rien n’existe en dehors de la volonté de D.ieu, pas même l’énergie de celui qui nous nuit. Cette vérité, loin d’être une abstraction théologique, a des conséquences immédiates et pratiques sur la manière dont nous vivons le conflit.
Même à l’instant précis où l’autre commet un acte malveillant, « la puissance de D.ieu et le souffle de Sa bouche bénie s’habillent en lui, lui donnant vie et le soutenant » (Igrot Kodech, tome XXI, lettre 8 299). Ce n’est pas une façon de blanchir le comportement du fauteur — celui-ci demeure pleinement responsable de ses actes devant D.ieu et devant les hommes. Mais pour celui qui subit le tort, cette perspective change tout : l’adversaire n’est, en fin de compte, qu’un instrument. Derrière le masque du voisin hostile se dissimule la main de la Providence, qui œuvre selon des desseins que notre raison ne peut toujours saisir.
Ce principe reçoit un nom précis dans la pensée juive : la Hachga’ha Pratit, la Providence particulière. Il ne s’agit pas d’une surveillance générale et lointaine exercée par D.ieu sur le monde en général, mais d’une attention individuelle, minutieuse, portée sur chaque être humain, à chaque instant de son existence. Le Créateur du monde sait ce que vous traversez. Il connaît votre voisin, votre immeuble, vos nuits sans sommeil et vos journées épuisées. Et puisqu’Il est l’essence même du bien absolu, tout ce qu’Il orchestre — même ce qui nous échappe — est orienté vers notre bien.
Dès lors, face à la protection divine, les attaques d’un homme perdent toute leur substance et leur pouvoir de nous atteindre vraiment (Igrot Kodech, tome XIII, lettre 4 475). La foi n’est pas une fuite hors de la réalité : c’est le bouclier le plus solide qui soit, car elle nous ancre dans une réalité plus grande que celle que nous percevons immédiatement.
L’indifférence : la plus efficace des réponses
Sur le plan purement relationnel et psychologique, le Rabbi préconise une attitude qui peut paraître contre-intuitive mais qui s’avère, à l’usage, d’une redoutable efficacité : le détachement souverain. Face à un voisin qui cherche délibérément le conflit, qui multiplie les provocations et semble se nourrir de la tension qu’il crée, la réaction attendue — et donc souhaitée — est la colère, l’indignation, la riposte. C’est précisément ce piège qu’il faut déjouer.
L’expérience montre que lorsque la personne malveillante réalise que ses actes n’ont aucune prise sur vous, que ses provocations glissent sur vous comme l’eau sur la pierre et qu’on ne leur accorde aucune attention, son envie de continuer s’émousse progressivement jusqu’à disparaître entièrement (Igrot Kodech, tome XIII, lettre 4 475). Le conflit, pour durer, a besoin de deux parties. En refusant d’en être une, on en coupe le combustible.
Mais comment atteindre cette maîtrise intérieure lorsque les nerfs sont mis à rude épreuve ? Le Rabbi ne se contente pas de formuler le conseil — il en fournit le fondement philosophique et spirituel. Il suggère de méditer attentivement sur le chapitre 25 de l’Iggeret HaKodech, incluse dans le Tanya, ouvrage fondateur rédigé par l’Admour Hazaken, Rabbi Chneour Zalman de Lyadi, fondateur du mouvement Habad. Ce texte d’une densité remarquable explique pourquoi la colère équivaut spirituellement à l’idolâtrie — affirmation qui mérite d’être comprise dans toute sa portée.
Le Rabbi cite ce passage central : « Car au moment de sa colère, la foi l’a quitté, car s’il avait vraiment cru que cela lui venait de D.ieu, il ne se serait pas mis en colère du tout. Et bien qu’un être humain doué de libre arbitre le maudisse, le frappe ou lui cause un préjudice matériel, et soit passible devant les tribunaux humains et célestes pour la malveillance de son choix, néanmoins, pour celui qui subit le tort, cela avait déjà été décrété du Ciel, et D.ieu a de nombreux messagers. »
Le raisonnement est d’une logique implacable : si je crois vraiment que tout ce qui m’arrive provient de D.ieu, si ma foi en la Providence particulière est sincère et non simplement intellectuelle, alors la colère devient impossible. Car à qui m’en prendrais-je ? L’instrument n’est pas la cause. Me mettre en colère contre mon voisin revient à méconnaître la vérité profonde de la situation — c’est, en ce sens précis, une forme d’idolâtrie, c’est-à-dire attribuer à une créature un pouvoir autonome qui n’appartient qu’au Créateur. Comprendre cela ne supprime pas la souffrance, mais lui retire sa capacité à nous corroder de l’intérieur.
L’action concrète : médiation humaine et renforcement spirituel
Les enseignements du Rabbi ne sombrent à aucun moment dans un idéalisme désincarné. Le judaïsme ne prône pas un stoïcisme passif qui se contenterait d’endurer en silence. Il s’agit au contraire d’agir — mais d’agir avec intelligence, sur plusieurs fronts simultanément, en articulant les moyens humains et les ressources spirituelles.
Sur le plan humain, il ne faut jamais désespérer du dialogue, même lorsqu’il semble impossible d’établir un contact direct avec la partie adverse. Il est parfois nécessaire de passer par des tiers — des personnes qui connaissent bien les deux parties, qui jouissent d’une autorité morale reconnue ou qui ont accès à des leviers d’influence que nous n’avons pas. L’usage ancien est de rechercher des médiateurs capables de trouver les mots justes, l’approche appropriée, le moment propice pour fléchir la position du voisin indélicat. Même si la situation paraît totalement bloquée, le Rabbi rappelle avec insistance que tout être humain reste influençable — que nul n’est définitivement fermé au changement — lorsque l’on sait s’adresser à lui de la bonne manière, par les bons intermédiaires et dans un esprit de recherche de paix sincère.
Sur le plan spirituel, la logique de la réponse découle directement de la façon dont on comprend l’épreuve elle-même. Si l’on traverse cette situation difficile avec la conviction qu’elle nous est envoyée du Ciel non comme une punition arbitraire, mais comme une occasion de purifier notre âme et de l’élever, alors la réponse naturelle et logique ne peut être que l’action sainte. Tout ajout dans l’étude de la Torah — une page supplémentaire le matin, un chapitre de Michnayot avant la prière du soir — ouvre des canaux de bénédiction que les circonstances difficiles ne peuvent refermer. Tout ajout dans l’accomplissement des Mitsvot — une Mezouza vérifiée avec soin, des Téfilines posées avec davantage de concentration — attire sur l’âme et sur la maisonnée une lumière protectrice supplémentaire. Ces efforts cumulés attirent des bénédictions divines dans tous les aspects de la vie, y compris dans le dénouement du conflit de voisinage (Igrot Kodech, tome XIV, lettre 5 164).
La Tsedaka également, donnée avec intention et générosité, occupe une place particulière dans cette démarche. Les textes enseignent qu’elle a le pouvoir de transformer les décrets célestes — et un voisin difficile n’est jamais, rappelons-le, qu’un décret céleste habillé en homme. Donner à ceux qui sont dans le besoin, même modestement et régulièrement, constitue une réponse spirituelle d’une puissance insoupçonnée face aux épreuves de la vie quotidienne.
Conclusion : quand l’épreuve devient catalyseur
Pris dans leur ensemble, les enseignements du Rabbi accomplissent quelque chose de remarquable : ils transforment une situation subie, épuisante et apparemment stérile en une véritable opportunité de croissance personnelle et spirituelle. Ce qui semblait n’être qu’un obstacle devient un tremplin. Ce qui paraissait n’être qu’une malédiction révèle, sous le regard de la foi, la structure d’une bénédiction voilée.
En combinant la recherche de médiateurs humains compétents, le choix stratégique de l’indifférence, le raffinement patient de notre propre caractère, le travail sur nos prières et le renforcement de notre engagement dans la Torah et les Mitsvot, le « mauvais voisin » cesse d’être une figure de malédiction pour devenir le catalyseur inattendu d’une protection et d’une élévation divines. Il nous aura forcés à prier avec plus de ferveur, à combattre notre propre yetser hara avec plus de vigueur, à croire en la Providence avec plus de profondeur, et à agir avec plus de générosité envers notre prochain.
Ce que l’entourage nous inflige, D.ieu peut le retourner en bénédiction — à condition que nous sachions saisir l’invitation à grandir qu’Il nous y dissimule. Telle est, au fond, la leçon la plus précieuse que le Rabbi tire de la figure du mauvais voisin : non pas une leçon sur l’autre, mais une leçon sur nous-mêmes et sur notre relation avec le Maître du monde.
À la veille de Chavouot, le Rav Levi Its’hak Epstein, Rav de la communauté Habad de Harish et auteur de plus de dix ouvrages, se confie dans un entretien rare sur sa vision de la Torah, de la vie communautaire et de l’unité. Candidat au poste de Grand Rabbin de la ville, cet homme de conviction retrace huit années d’un engagement discret mais décisif au cœur d’une cité en plein essor. Entre Hala’ha et diplomatie, entre Loubavitch et universalisme, il dévoile les principes qui guident aussi bien sa pratique rabbinique que sa candidature.
S’attacher à la Torah : une affaire personnelle
En cette veille de Chavouot, il est naturel de commencer par la question du lien personnel à la Torah. Comment le cultiver ?
C’est la question des questions, celle que nous adressons à D.ieu chaque matin dans la bénédiction Véha’arev na — que nous méritions de ressentir la douceur de la Torah. Mais la prière ne suffit pas : encore faut-il agir en ce sens. Deux voies s’offrent à nous.
La première consiste à trouver le domaine de la Torah qui parle vraiment à notre cœur, conformément à la maxime de nos Sages : « On n’étudie la Torah qu’à l’endroit où son cœur le désire. » L’un s’épanouit dans le Talmud, l’autre dans la Hala’ha, le troisième dans le mouvement ‘hassidique. Bien sûr, il convient de goûter à toutes les dimensions de la Torah — mais l’essentiel de l’effort doit porter sur ce qui nous rejoint intimement. C’est ainsi que l’étude devient source de joie et d’accomplissement véritable.
La seconde voie est de renouveler la Torah — d’écrire ses propres ‘hidouchim. Lorsqu’une idée surgit, il ne faut pas la laisser s’évaporer : on la couche sur le papier. Cet acte d’écriture crée un lien intérieur avec la Torah et instille le sentiment d’une possession authentique, d’un héritage que l’on s’est approprié.
Écrire ses pensées : le chemin vers la publication
On dit que le Rav a publié plus de dix livres. Avez-vous un conseil pour ceux qui souhaitent mettre en forme leurs ‘hidouchim ?
Le premier conseil, comme je viens de le dire, est d’écrire chaque idée dès qu’elle se présente. Mon premier ouvrage est né d’un cours hebdomadaire sur la paracha que je consignais régulièrement par écrit. Les pages se sont accumulées, semaine après semaine, jusqu’à former la collection Torat ‘Haïm.
Ensuite, il ne faut pas attendre d’avoir des innovations fracassantes à la manière de Rabbi Akiva Eiger. Dans notre génération, la grande majorité des livres sont des œuvres d’explication et de transmission — des ouvrages qui rendent accessibles les écrits des générations précédentes. Ce sont précisément ces commentaires, apparemment modestes dans leur approche, qui enrichissent la bibliothèque Torah de notre époque. La demande va d’ailleurs bien davantage vers ce type d’ouvrage que vers les recueils de ‘hidouchim purs, dont le lectorat reste naturellement restreint.
Après avoir publié de nombreux livres, je puis témoigner que si les ouvrages profonds ont leur importance, le besoin du temps est avant tout celui de livres qui rendent la Torah des Anciens accessible dans une langue simple et vivante.
Concilier travail et étude : la règle des petits pas
Quel conseil donnez-vous à ceux qui travaillent pour subvenir à leurs besoins et cherchent néanmoins à fixer des temps d’étude ?
Comme la question le suggère elle-même, le plus important est la kevi’out — la régularité. L’étude doit être un rendez-vous fixe, non un événement occasionnel. À l’approche de Chavouot, lorsque nous cherchons à prendre de bonnes résolutions pour renforcer notre étude, il vaut mieux commencer par quelque chose de modeste qui tiendra sur la durée, plutôt que par une décision grandiose qui s’effondre au bout de quelques jours.
Tout aussi essentiel : s’assurer que la décision engage socialement. On peut étudier seul, certes, mais lorsqu’on est assis ensemble, on bénéficie d’un soutien extérieur et d’un engagement mutuel. L’ambiance conviviale y contribue également beaucoup. Dans notre synagogue, il existe un cours fixe chaque jeudi depuis sept ans sans interruption, et le nombre de participants ne cesse de croître. L’une des raisons de ce succès est un grand pot de hamim offert aux étudiants, grâce à la généreuse contribution de Reb Moshé Cohen et de sa famille.
Quoi qu’il en soit, voilà la résolution la plus appropriée pour la fête du don de la Torah — une résolution qui attirera à coup sûr toutes les bénédictions : « Longueur de jours dans sa droite, dans sa gauche richesse et honneur. »
Huit ans à Harish : une ville, une mission
Si vous le permettez, Rav, passons aux actualités. Depuis combien d’années êtes-vous présent dans la ville ?
Cet été, nous célébrerons, avec l’aide de D.ieu, huit ans depuis notre arrivée à Harish. À cette époque, la ville ne comptait que quelques milliers d’habitants, et chaque nouveau résident était accueilli chaleureusement par ceux qui étaient là avant lui. L’atmosphère était d’une grande cohésion. Je garde un souvenir ému des assemblées tenues dans un esprit d’amitié sincère pour le renforcement du judaïsme, en compagnie des quelques Rabbanim qui résidaient alors en ville — le Rav Zigdon, le Rav Brand, le Rav Algabich et moi-même.
L’appel de Harish : une Providence bien orchestrée
Qu’est-ce qui vous a amené à Harish ?
Le roi David dit : « C’est de l’Éternel que les pas de l’homme sont affermis. » En pratique, c’est à l’initiative de mon ami le Rav David Cohen, Chalia’h Habad dans la ville, réputé pour son action bénie et estimé par toutes les composantes de la population, que tout a commencé. C’est lui qui m’a invité à servir comme Rav de la synagogue Habad, alors en cours de constitution avec un minyan très restreint. Huit ans plus tard, la communauté Habad rassemble des centaines de familles réparties dans toute la ville. Au total, sept synagogues Habad fonctionnent à Harish — comme les sept branches de la Ménorah, chacune rayonnant à sa manière. À cela s’ajoutent des établissements d’enseignement : jardins d’enfants, Talmud Torah et école pour les filles.
Le secret du succès de Habad à Harish : l’unité avant tout
Beaucoup demandent quel est le secret du succès de la communauté Habad dans la ville. Qu’en pensez-vous ?
D’abord et avant tout, une assistance divine extraordinaire. Mais l’instrument concret, à mon humble avis, est la volonté de toujours agir dans la coopération et l’unité. Toute communauté connaît des divergences d’opinions — et c’est encore plus vrai dans une communauté aussi diverse que Habad. Le fait que la communauté soit répartie en plusieurs synagogues aurait pu naturellement engendrer des tensions et des dissensions.
Le « secret du succès », si l’on peut ainsi le formuler, c’est de marcher dans la voie du Rabbi, avec une vigilance particulière à ne pas se laisser entraîner dans des situations susceptibles de porter atteinte à l’unité et à la paix — même lorsque cela exige des efforts et des concessions. En tant que ‘hassidim du Rabbi, l’amour du peuple d’Israël est toujours en tête de notre agenda. Et nous avons la joie de voir, grâce à D.ieu, les bénédictions que la paix apporte avec elle.
Avec l’expansion de la communauté et l’ouverture de nouvelles synagogues, nous avons eu la grâce de voir rejoindre nos rangs des décisionnaires et des Rabbanim remarquables, comme le Rav Shechter à la synagogue Habad Betsavta et le Rav Israéli à la synagogue Beth Ménahem. Nous agissons tous dans une amitié fructueuse, et aucune décision concernant les sujets en cours n’est prise sans coordination et accord large.
Exporter le modèle à l’échelle de la ville
Ces propos sont importants. Pensez-vous que ce modèle peut être étendu à toute la ville ?
Le soin apporté à l’unité et à la paix, ainsi que l’évitement de tout ce qui pourrait alimenter la discorde, est effectivement la voie qui nous guide aussi à l’échelle municipale. Au fil des années, de nombreuses tentatives ont été faites, de divers horizons, pour enrôler Habad au profit de telle ou telle faction. Il a fallu rester vigilant, aux côtés du Rav David Cohen, pour que Habad demeure le facteur unificateur et rassembleur, travaillant en coopération avec toutes les parties en présence et sanctifiant le Nom du Ciel.
Je peux affirmer avec satisfaction qu’au cours de nos huit années dans la ville, nous avons réussi à nous abstenir de signer le moindre appel de protestation ou de soutien à quelque acteur politique que ce soit, malgré des pressions considérables exercées en ce sens. Au bout du compte, tout le monde a compris qu’il ne s’agissait pas d’une posture politique mais d’une méthode raisonnée, et a appris à la respecter et à l’apprécier.
Dans ce même esprit, il a été profondément émouvant de voir, lors du défilé de Lag BaOmer de cette année organisé par le Rav David Cohen, des enfants de tous les Talmudé Torah défiler aux côtés d’élèves d’écoles publiques — les uns et les autres se sentant chez eux, accueillis avec amour, fidèles à la meilleure tradition ‘hassidique.
Les élections rabbiniques : la paix comme programme
Pour conclure, nous aimerions avoir votre sentiment sur les élections au Grand Rabbinat de la ville qui se tiendront la semaine prochaine.
Par nature, un processus électoral engendre des tensions et des divergences inutiles. Nous espérons tous pouvoir parvenir un jour à une situation idéale qui rende caduque la formule actuelle. Mais en attendant, c’est la réalité à laquelle nous faisons face. Je puis témoigner, avec la grâce de D.ieu, qu’en cette circonstance également, j’ai cherché à prendre des initiatives significatives dans la conviction que la paix est une force. Quoi qu’il en soit, la mission du Rav qui sera élu sera de s’investir dans la promotion de l’unité et de la paix entre toutes les composantes de la ville, et d’être un pont de rapprochement et de concorde.
Ces propos prennent un relief particulier du fait que les élections coïncident avec les jours de préparation au don de la Torah. Le Midrach nous enseigne que les enfants d’Israël se rassemblèrent au désert du Sinaï « comme un seul homme, d’un seul cœur » — et c’est précisément pour cette raison que le Saint béni soit-Il décida de leur remettre la Torah : « Puisque Israël a rejeté la discorde et aimé la paix, et qu’ils ont formé un seul camp — voici venu le moment de leur donner Ma Torah. »
L’appel qui s’en dégage s’adresse à tous les habitants de la ville : renforçons l’unité, évitons tout ce qui pourrait compromettre la paix. Et que le mérite de la paix nous porte vers la bénédiction et le succès en tout ce que nous entreprendrons — comme le conclut la Michnah à la fin des six ordres : « Le Saint béni soit-Il n’a trouvé d’autre vase susceptible de contenir la bénédiction pour Israël que la paix, comme il est dit : L’Éternel donnera la force à Son peuple, l’Éternel bénira Son peuple par la paix. »
Un récit sur le Rav Boaz Klein, Chalia’h Habad depuis seize ans dans la ville la plus australe de la planète, Ushuaia, en Argentine, aux portes de l’Antarctique. Entre récits de Chliha’h, miracles discrets et discours de Torah.
Un émissaire au bout du monde
Le Rav Boaz Klein, originaire de Petah Tikva, est Chalia’h depuis seize ans dans la ville qui porte le surnom de « fin du monde » — Ushuaia, en Argentine, à deux pas de l’Antarctique. Après le pôle Sud, il n’y a plus rien : seulement la glace, le vent, et le silence de l’extrême. En hiver, le froid y est proprement insupportable, et la ville se vide de ses visiteurs habituels. Le Rav Klein avait profité de cette période hivernale pour venir quelques mois en Israël, en attendant de pouvoir reprendre son activité sur place au retour de la belle saison.
Les Téfilines de Miki, ou comment un hasard n’en est jamais un
Le Rav Klein avait l’habitude d’organiser des Chabalot à Ushuaia, attirant des touristes israéliens — souvent des randonneurs ou des voyageurs à la recherche d’aventures aux confins du globe. C’est dans ce cadre qu’il avait rencontré un homme prénommé Miki, qui avait d’emblée posé les limites : « Je suis athée, je n’ai rien à faire avec tout ça. » Le Chalia’h n’insista pas.
Puis vint la question anodine : « Comment tu t’appelles ? » L’homme donna son prénom — Amit. Le Rav se rappela alors qu’il y avait justement un Amit dans son groupe, qu’il appela aussitôt. « Amit, tu connais quelqu’un qui s’appelle Miki ? » La réponse fusa : « C’est mon frère. » Un seul coup de téléphone, une connexion improbable au bout du monde, et l’affaire fut jouée : Miki posa les Téfilines pour la première fois de sa vie, et l’on organisa même une cérémonie de Bar-Mitsva symbolique pour cet homme qui avait cru, le matin encore, n’avoir rien à voir avec tout cela.
La plaie et la guérison : un signe impossible à ignorer
Une deuxième histoire avait circulé dans la salle, plus étrange encore. Un autre visiteur souffrait depuis des mois d’une plaie inexpliquée à la main — précisément à l’endroit où l’on pose les Téfilines. Les médecins du monde entier avaient tenté de traiter cette blessure : antibiotiques, soins répétés, rien n’y faisait. L’homme avait résisté longtemps aux invitations du Chalia’h, assistant aux Farbrenguen sans se livrer, écoutant sans participer.
Puis un jour, il se présenta de lui-même : « Je veux poser les Téfilines. » Il rentra ensuite à son hôtel, se lava les mains — et vit quelque chose d’incroyable : sortant de la plaie, une larve. Il s’avéra qu’une mouche parasite l’avait piqué quelque part en route, déposant un œuf sous la peau. L’infection avait évolué pendant des semaines sans que personne ne comprenne ce qui se passait. Le soir de la pose des Téfilines, la guérison était complète. « Tout cela à cause des Téfilines », répétait-il, incrédule et bouleversé.
Yaïr Garbuz et la visite au Ohel : une âme qui cherche son chemin
Quelques semaines plus tard, la femme du Chalia’h publiait un message sur les réseaux sociaux : elle partait pour le Ohel du Rabbi, et proposait à ceux qui le souhaitaient de lui confier des noms à mentionner. L’homme aux Téfilines — devenu entre-temps un habitué — l’appela pour donner son nom. Puis il ajouta, hésitant : il voulait aussi mentionner un certain Yaïr Garbuz — le nom de sa mère en main, comme le veut l’usage. Yaïr Garbuz, figure controversée de la gauche israélienne, avait été connu pour ses propos moqueurs à l’égard des Mezouzot et des figures religieuses. Et pourtant, à cette heure-là, au bout du monde, quelqu’un demandait une bénédiction du Rabbi pour lui. Peu après, Garbuz décéda. « Même les âmes les plus éloignées », conclut le Rav Klein, « portent en elles une étincelle qui cherche à revenir. »
Roch Hodech Sivan : l’unité véritable selon le Rabbi
Roch Hodech Sivan est le jour dont il est dit dans la Torah : « Vayichan sham Yisrael neged hahar » — « Et Israël campa là, face à la montagne. » Rachi explique que toutes les étapes précédentes avaient été marquées par des disputes et des divisions, mais que cet arrêt-là fut vécu « ke’ish echad be’lev echad » — comme un seul homme, avec un seul cœur. L’unité ne se limitait pas aux actes extérieurs : elle était intérieure, profonde, totale.
Le Talmud célèbre cette correspondance : la Torah, qui est triple (Torah, Nevi’im, Ketouvim), fut donnée au peuple triple (Cohanim, Léviim, Israélites), dans le troisième mois. Mais qu’est-ce que le chiffre trois a de si particulier ? Le Rabbi expliquait que le premier représente une réalité seule, sans opposition — ce n’est pas encore de l’unité, c’est simplement la solitude. Quand arrive le deuxième, il y a désormais un moi et un autre, une tension. Et c’est précisément le troisième, qui vient trancher, réconcilier et unir les deux premiers, qui incarne la véritable unité — celle qui mérite ce nom, parce qu’elle naît de la différence surmontée.
La vraie unité n’est pas l’absence de divergence
C’est là le cœur du message pour Chavouot : l’unité authentique n’est pas celle d’un groupe où tout le monde pense pareil, sans contradicteur, sans friction. Ce n’est que l’unanimité de la solitude. La vraie unité est celle qui naît quand deux positions opposées se rejoignent librement dans un mouvement commun. C’est pourquoi, disait le Rabbi, c’est au troisième mois — et non au premier ou au second — que la Torah fut donnée : parce que seule une unité forgée à travers la multiplicité est digne de recevoir la Parole divine.
Cette leçon fait écho au troisième jour de la Création, le seul auquel « ki tov » — « c’est bien » — fut prononcé deux fois. Le deuxième jour, la formule fut absente, car ce jour-là fut créée la séparation, la division. Le troisième jour vint refermer cette brèche — et c’est pourquoi il fut doublement béni.
Le compte du Omer et l’achèvement du travail intérieur
On était ce soir-là au quarante-cinquième jour du compte du Omer — Hod shebe’Hod selon le calendrier des Séfirot. Le Rabbi enseignait que les sept semaines du Omer correspondent à l’affinement des sept traits de caractère (Middot), chacun contenant lui-même les sept autres, soit quarante-neuf jours de travail sur soi. Parmi ces traits, les trois premiers — Hessed, Guevoura et Tiferet — sont les fondamentaux, les piliers. Or, au quarante-cinquième jour, on achève précisément la dernière séfira composée de ces trois attributs essentiels. En un sens, le cœur du travail spirituel du Omer est accompli.
La guématria vint compléter la réflexion : 45 est la valeur numérique d’Adam (l’être humain dans sa plénitude), tandis que 44 est celle de Gola — l’exil — privé du Aleph, lettre qui désigne D.ieu. L’exil, c’est l’absence de cette lettre divine au cœur de la réalité. L’ajout de ce Aleph transforme l’exil en Gueoula — la Délivrance.
Le Bitoul de Moché : l’humilité qui porte le monde
La soirée s’acheva sur une méditation autour du concept de Bitoul — l’annulation de soi. Moché Rabbénou disait : « Vena’hnou ma » — « Et nous, qu’est-ce que nous sommes ? » Un rien absolu. Non pas la poussière d’Avraham Avinou, qui disait « Anokhi afar va’efer » — « Je ne suis que poussière et cendres » — car la poussière est encore quelque chose, une réalité minime mais tangible. Moché allait plus loin : il se voyait comme le néant lui-même, sans aucune consistance propre. Et c’est précisément cette dissolution totale du moi qui lui permit d’être le vecteur de la Torah et de l’unité divine dans le monde.
À l’heure où le peuple juif se prépare à recevoir la Torah pour la nouvelle année, le message demeure le même : c’est dans l’unité véritable, forgée à travers nos différences, et dans l’humilité sincère que s’ouvre la voie vers le don de la Torah — et vers la Guéoula complète et véritable, que nous méritons de voir de nos propres yeux, rapidement et de notre vivant.
Dans les jours qui précédèrent le don de la Torah au mont Sinaï, chaque journée fut marquée par une instruction de Moché au peuple d’Israël, selon un ordre précis et progressif rapporté par le Talmud. Une question surgit alors, aussi simple qu’intrigante : pourquoi les enfants d’Israël étaient-ils si épuisés en chemin, eux qui reposaient sous la protection des sept nuées de gloire et n’avaient marché qu’un seul jour après le Chabbat ? La clé de cette énigme réside dans un miracle silencieux — celui d’une unité sans précédent, qui se produisit à la veille de la plus grande révélation de l’histoire.
(D’après Le Likoutei Si’hot, vol. 28, p. 10 et suivantes)
La semaine au pied du Sinaï
Le Talmud décrit avec précision les événements de la semaine qui précéda le don de la Torah au mont Sinaï. Le premier jour, qui coïncidait avec le premier de Roch Hodech Sivan (mai-juin), Moché ne dit rien au peuple — une pause chargée de sens, prélude au message royal qui allait suivre. Le deuxième jour, il leur transmit la parole divine : « Vous serez pour Moi un royaume de cohanim. » Le troisième jour, il leur annonça les Hagbalot — les limites à observer autour de la montagne sacrée. Le quatrième jour vint la Mitsva de la séparation conjugale, marquant le début des trois jours de pureté qui devaient préparer le peuple à se présenter, dans un état de sainteté totale, devant D.ieu — Lui qui choisit de révéler Sa Torah précisément un Chabbat Qodech.
La question se pose alors avec force : pourquoi les enfants d’Israël s’étaient-ils autant affaiblis en chemin ? Le Chabbat, ils s’étaient bien reposés, et après tout, ils n’avaient marché qu’une seule journée. De surcroît, ils avançaient entourés des sept nuées de gloire, qui aplanissaient les routes et créaient autour d’eux un climat agréable. Quelle faiblesse, quelle excuse pouvait donc retarder l’annonce bouleversante : « Vous serez pour Moi un royaume de cohanim et une nation sainte » ? D.ieu Lui-même les avait choisis pour être Son peuple éternel — et ils seraient trop épuisés pour entendre la Bonne Nouvelle, qui serait ainsi repoussée au lendemain ?!
Alignement des attentes
L’explication tient à un événement extraordinaire survenu ce même jour. La Torah emploie un terme singulier : « Vayichan shâm Israël » — « Israël campa là » — et non le pluriel vayachanu. Les Sages soulignent cette précision linguistique : le peuple était « comme un seul homme, d’un seul cœur. » Mais ils ajoutent aussitôt que toutes les autres étapes avaient été, elles, marquées par des disputes et des tensions.
Un miracle s’était produit lors de cette halte : le prodige de l’unité. Un peuple qui n’arrête pas de se quereller avait, pour une journée entière, posé les armes. Là où le moindre désaccord entre Juifs dégénère en polémique et en divisions, cette étape fut un modèle éclatant d’amour d’Israël.
Lorsque deux Juifs se rencontrent, l’un salue l’autre avec « Chalom Aleikhem », et l’autre lui répond à l’inverse : « Aleikhem Chalom ». Pourquoi cet ordre inversé ? J’ai dit « la paix soit sur vous » et la réponse est la même chose, retournée ? C’est là tout le génie de la rencontre juive : lorsque deux Juifs se croisent, ils commencent par aligner leurs attentes. Je pense le contraire de toi — et maintenant, parlons-en en bons amis.
Cette unité miraculeuse naît précisément de l’épuisement du chemin et du silence instructif de Moché. La fatigue de la route avait effacé, en chacun, le sentiment de sa propre singularité. L’émotion immense de s’apprêter à recevoir la Torah — après avoir compté quarante-neuf jours — les avait élevés au-dessus de leur individualité et avait révélé leur mission commune : fils de D.ieu, debout comme une seule armée, prêts à accomplir la vocation de la création — préparer le monde à la Guéoula complète.
Le silence absolu
La dispute est un phénomène tout à fait naturel. « Toutes les autres étapes étaient dans la discorde » — et c’est bien ainsi. Nous sommes différents, et nos opinions le sont aussi. Les Juifs n’ont jamais dissimulé leurs désaccords ; c’est même cette culture du débat qui a engendré la littérature talmudique, permettant à chacun d’apporter sa propre lecture de la Torah, selon le principe que « ces opinions et celles-là sont les paroles du D.ieu vivant. »
Mais la dispute peut aussi déraper et devenir une guerre de personnes, où l’autre est perçu comme une menace, où celui qui pense différemment perd toute légitimité. C’est pourquoi un silence absolu est d’abord nécessaire — une journée pour revenir au point de départ, pour se réimprégner des fondements qui nous sont communs à tous.