Troisième fils du Rabbi Maharach et frère cadet du Rabbi Rachab, le Rav Mena’hem Mendel Schneersohn portait le nom de son arrière-grand-père, le Tséma’h Tsédek, et sa ressemblance avec son père était telle que les ‘Hassidim le regardaient comme le portrait vivant de leur maître. Prodige de Torah qui rédigea à treize ans une missive araméenne devenue légendaire, il fut aussi un homme d’affaires, un défenseur discret mais tenace de la Yéchiva Tom’hei Temimim et le tout premier à traduire un chapitre du Tanya dans une langue étrangère. Sa vie, marquée par deux mariages brisés par le destin, une ruine financière et un exil solitaire à Paris où le deuil l’attendait, est celle d’un érudit d’une immense noblesse demeuré dans l’ombre de ses illustres frères.
Adapté de la biographie éditée par le Rav Yossef Itshak Mellul « Toldot Menahem Mendel »
Un fils né dans le deuil
Le Rav Mena’hem Mendel vit le jour à Loubavitch, chez son père le Rabbi Maharach, le vendredi 6 Adar 5627 (1867). Il naquit durant l’année de deuil qui suivit la disparition de son grand-père, le Tséma’h Tsédek, et reçut le nom sacré de ce dernier. Ses documents officiels indiqueront plus tard, non sans divergence, l’année 5626 (1866) ; l’année 5627 étant embolismique, on n’a jamais pu établir avec certitude s’il naquit durant le premier ou le second Adar.
Une Si’ha du Rabbi Rayats évoque l’enfant entrant dans la Souka, tout jeune encore, aux côtés de ses frères le Raza et le Rav Mena’hem Mendel et de ses sœurs, tandis que le Rabbi Maharach rappelait qu’il s’écoulait alors cent ans depuis la première rencontre, à l’état de veille, de l’Admour Hazakène avec le Baal Chem Tov. Le récit soulève, il est vrai, plusieurs difficultés de datation que les chroniqueurs ‘hassidiques n’ont pas manqué de relever.
Dès sa plus tendre enfance, l’enfant fut associé à la lignée dont il portait le nom. Le Rabbi Maharach lui confia un jour ce prodige : le Tséma’h Tsédek lui était apparu, à lui-même enfant, alors qu’il étudiait la ‘Hassidout, et l’Admour Haémtsahi, le Rabbi intermédiaire, s’était joint à eux. Interrogé sur ses propres rêves, le petit Mena’hem Mendel avait décrit trois hommes assis autour de lui, coiffés de chtreimlekh ; son père lui révéla qu’il s’agissait de l’Admour Hazakène, de l’Admour Haémtsahi et du Tséma’h Tsédek. « Ainsi, conclut le Rabbi Maharach, moi j’ai connu mon grand-père, et toi, souviens-toi de ce qui advint cette nuit-là sur ta couche. »
Une autre scène de cette enfance est demeurée célèbre. Interrogeant son père, tout jeune, sur la présence divine, « Où est D.ieu ? », il reçut cette réponse : « Toute la terre est emplie de Sa gloire. » Et le mot, dit la tradition, pénétra en lui.
L’enfance à Loubavitch
Le foyer où grandit l’enfant connut l’épreuve du feu. À la fin du mois de Mena’hem Av 5628 (1868), un incendie ravagea la cour du Rabbi Maharach ; la grand-mère, la Rabbanit Rivka, et les enfants durent se réfugier dans une grande demeure qu’un notable de la ville mit à leur disposition, tandis que le Rabbi Maharach faisait parvenir de loin les plans détaillés d’une nouvelle maison à bâtir en moins de deux mois. On sait par ailleurs que le Rabbi Maharach était fort riche et qu’il avait placé un serviteur auprès de chacun de ses fils.
Un autre jour de Kippour, le tonnerre gronda sur Loubavitch au cœur de la prière et le feu prit à plusieurs maisons. L’effroi saisit l’assemblée et beaucoup se précipitèrent au-dehors ; seul le jeune Mena’hem Mendel sortit parmi les fils du Rabbi Maharach, ses frères le Raza et le futur Rabbi Rachab demeurant à leur place, tandis que l’officiant, absorbé dans sa ferveur, poursuivait sans même percevoir le tumulte.
En 5633 (1873), à un âge singulièrement précoce, Mena’hem Mendel et son frère Avraham Sender furent inscrits parmi les membres de la société de bienfaisance « Malbich Aroumim » de Loubavitch, comme l’atteste le registre de la confrérie, où l’on relève la signature du Raza en qualité de premier arbitre. À la même époque, l’enfant prit part au Séder de Pessa’h chez son père : le Rabbi Maharach récitait le Ma Nichtana avec le fils qui posait les questions, tenait à ce que chacun dise la Haggada à voix haute, et envoyait cinq de ses fils et gendres ouvrir les cinq portes de sa demeure au moment de « Chefokh ‘hamatekha ».
Vers 5635 (1875), alors que Mena’hem Mendel n’avait que sept ans, le Rabbi Maharach, éprouvé par la maladie, rédigea un testament. Ce document, mal conservé et lacunaire, laisse encore transparaître la sollicitude du père : il y demande à ses aînés, le Raza et le futur Rabbi Rachab, de veiller sur leur petit frère, y règle le partage de ses livres et y prévoit ce qu’il faudra pour le mariage du cadet, souhaitant, si sa mère y consent, une alliance au sein de la famille.
L’affection du Rabbi Maharach pour son benjamin était manifeste. Louant un jour ses fils hors de leur présence, il dit du Raza qu’il avait « une tête forte », capable de penser deux pensées à la fois, et du futur Rabbi Rachab qu’il avait « une bonne tête », qui voyait vingt ans à l’avance ; puis il ajouta : « Mais j’ai aussi un mézinik », un benjamin, sans achever sa phrase. La tradition rappelle à ce sujet le verset de Yossef, « car il était pour lui le fils de sa vieillesse », que Rachi explique par la ressemblance des traits, et l’on savait que, de tous ses frères, c’était Mena’hem Mendel qui ressemblait le plus à son père.
La Bar-Mitsva et le Massa haHitkachrout
Le 6 Adar 5640 (1880), Mena’hem Mendel célébra sa Bar-Mitsva. Au repas, il prononça un Maamar commençant par les mots « Naassé adam… betsalménou kidmouténou » ; ce discours nous est parvenu de la main même du Rabbi Maharach, qui en avait d’abord esquissé une autre ouverture, biffée puis remplacée. Ce même jour, le Rabbi Maharach dit deux Maamarim commençant par « Ben porat Yossef », dont on conserve les mises par écrit du futur Rabbi Rachab.
Mais c’est un autre texte, écrit cette année-là par le jeune homme de treize ans, qui a traversé les générations : le Massa haHitkachrout, « la missive de l’attachement ». Il s’agit d’une lettre en langue araméenne adressée à son père le Rabbi Maharach, tout entière composée de vers ciselés, d’assonances et d’acrostiches, où le nom du destinataire puis celui de l’auteur se déploient lettre après lettre, et où l’alphabet tout entier est décliné en rimes. Les érudits qui l’ont étudiée s’émerveillent d’une telle maîtrise, d’une telle profondeur d’allusions et d’un tel élan de nostalgie mystique chez un enfant de cet âge. Publiée pour la première fois en 5729 (1969) dans le Séfer haToldot du Rabbi Maharach, puis à nouveau, dans une version légèrement différente, à l’approche du 11 Nissan 5768 (2008), la missive circula sans doute longtemps parmi les anciens ‘Hassidim qui la recopiaient les uns des autres, d’où les variantes du texte.
De cette même enfance studieuse, on retient encore que le Rabbi Maharach, expert et artisan de l’écriture des Sifré Torah, des Mezouzot et des Meguilot, remit à chacun de ses fils une Meguila de sa propre main. Et l’on rapporte que, dès l’âge de quinze ans, lorsqu’il fut assez fort pour tenir le Séfer Torah, le jeune Mena’hem Mendel fut chargé par son père d’aller ouvrir l’arche sainte à Loubavitch. Une autre fois, appelé à la Haftara, il commença à lire, puis fondit en larmes au milieu de sa lecture, incapable de poursuivre, et un autre dut achever à sa place.
Le premier mariage et l’alliance avec la maison du ‘Hatam Sofer
Pour son premier mariage, le Rav Mena’hem Mendel s’unit à Sarah Kornitzer, fille du Rav Akiva Kornitzer et petite-fille du Rav Chimon Sofer, auteur du Mikhtav Sofer et fils du ‘Hatam Sofer. Les tractations débutèrent au début de l’été 5641 (1881).
Cet été-là, le Rabbi Maharach, sur les conseils d’un médecin, se rendit aux eaux de Marienbad, tandis que son secrétaire prenait la route de Cracovie pour y rencontrer la famille de la fiancée. Le Rabbi Maharach y rencontra le grand-père de la fiancée, le Rav Chimon Sofer, et l’on débattit entre autres de la cacherout du Mikvé local. Une correspondance halakhique s’ensuivit, à laquelle prit part le père de la fiancée, le Rav Akiva Kornitzer, lettré d’une grande finesse dont les responsa témoignent de l’érudition. L’accord de mariage fut conclu peu après.
Des milliers d’invités et le mot du ‘Hassid
Le mariage fut fixé au 14 Sivan 5642 (1882) à Loubavitch. Les jours qui le précédèrent, le jeune marié acheva l’étude par cœur des six ordres de la Michna, et l’on célébra ce Siyoum par un repas spécial. Plusieurs milliers de personnes affluèrent à Loubavitch pour ces noces ; la salle était si comble que l’on se pressait à cinquante autour de chaque table, et certains s’attachaient aux poutres du toit pour ne pas être écrasés. Un ‘Hassid, dissimulé sous la table même du Rabbi Maharach pour entendre le Maamar, fut découvert et invité à se placer aux côtés du maître.
C’est de cette union qu’est resté le mot fameux du ‘Hassid Chemouel Ber de Borissov. Le grand-père de la fiancée, le Rav Chimon Sofer, tardant à paraître, le Rabbi Maharach refusait de sortir au dais nuptial avant son arrivée. Deux heures durant, deux mille ‘Hassidim attendirent un seul rabbin. On pria alors Chemouel Ber d’entrer auprès du Rabbi Maharach, et celui-ci, jouant sur la notion kabbalistique de « Tsaddik Elyon » et de « Tsaddik Tahton », plaida : le Tséma’h Tsédek fut le Tsaddik Elyon et le ‘Hatam Sofer le Tsaddik Tahton ; dès lors qu’est présent le Tsaddik Elyon, pourquoi attendre la venue du Tsaddik Tahton ? Le Rabbi Maharach lui répondit avec un sourire : « Je sais que tu es un homme de belle langue. »
Le Rabbi Maharach prononça à ces noces plusieurs Maamarim, dont l’un s’ouvrait sur « Kol hanéhené miséoudat ‘hatan ». Le Farbrenguen se prolongea toute la nuit, et le jour se levait déjà lorsque l’assemblée quitta la salle. Aux nombreux bouffons de mariage présents, le Rabbi Maharach demanda de dire chacun leur mot et les paya ; à l’un d’eux, qui n’avait rien dit encore et à qui il demanda quelque chose de « court et bon », le badin répondit simplement : « Rabbi, donnez de l’argent ! » — ce dont le Rabbi Maharach rit longuement avant de le récompenser.
Cette première union, cependant, ne fut pas heureuse et se dénoua. Les registres matrimoniaux de Cracovie de l’année 1884 mentionnent le remariage de Sarah Kornitzer.
La disparition du Rabbi Maharach
Quelques semaines après ces noces, le Rabbi Maharach tomba malade, et son état s’aggrava au fil des mois. Le 13 Tichri 5643 (1882), il quitta ce monde. Assis sur son fauteuil, il avait, vingt-cinq minutes plus tôt, détaché sa montre, arrêté ses aiguilles à minuit moins neuf et immobilisé le mécanisme ; puis il avait fait appeler ses fils l’un après l’autre pour leur confier ses dernières volontés. Le Raza entra le premier, puis le futur Rabbi Rachab, qui pleura beaucoup, et enfin le Rav Mena’hem Mendel — après quoi le Rabbi Maharach s’éteignit.
Durant l’année de deuil, trois offices se tenaient à Loubavitch : le futur Rabbi Rachab priait dans la chambre de son père, le Raza et le Rav Mena’hem Mendel officiaient chacun dans une salle de la maison d’étude, ces deux derniers étant lecteurs de la Torah. Le Chabbat Lekh Lekha 5643, veille du « chelochim » du Rabbi Maharach, une assemblée tenta en vain d’amener l’un des fils à accepter la direction spirituelle ; c’est au Rabbi Rachab, quelques années plus tard, qu’elle échut.
L’entrée dans les affaires
Après la disparition de leur père, le Raza et le Rav Mena’hem Mendel se tournèrent vers le négoce afin de subvenir aux besoins de toute la famille. La réussite ne leur sourit guère. Les souvenirs d’enfance du Rabbi Rayats gardent la trace d’un épisode poignant : ayant surpris ses parents en larmes, l’enfant apprit de sa mère que son grand-père le Rabbi Maharach avait ordonné que ses fils, le Raza et le Rav Mena’hem Mendel, ne fassent aucun commerce mais demeurent à l’étude ; qu’ils s’y étaient tenus environ deux ans ; et qu’ayant enfin entrepris d’acheter une grande forêt, ils avaient contrevenu à la volonté paternelle, ce dont le Rabbi Rachab, recevant la nouvelle, s’affligeait jusqu’aux larmes.
En 5646 (1886) parut la première partie du Péla’h haRimon du Rav Hillel de Paritch, avec l’approbation conjointe du Rav Mena’hem Mendel et de son frère le Raza. Et lors de Sim’hat Torah 5648 (1887), le Rabbi Rachab annonça à ses deux frères une parole qui devait se vérifier : jamais ils ne tireraient leur subsistance du commerce. Il en distinguait, expliqua-t-il, dont le pain vient « de la terre », et d’autres dont le pain vient « du ciel ».
Le second mariage
Pour sa seconde union, le Rav Mena’hem Mendel épousa Batya, fille du Rav Na’houm Dober, lui-même fils du Rav Yossef Yits’hak d’Avroutch, fils du Tséma’h Tsédek. La fiancée était ainsi une arrière-petite-fille du Tséma’h Tsédek. Les fiançailles furent nouées, semble-t-il, au mois de Sivan 5647 (1887), et le mariage célébré durant l’hiver 5648.
Du beau-père, le Rav Na’houm Dober d’Avroutch, le Rabbi Rachab fit un jour cet éloge à son fils : c’était un homme d’une humilité et d’un cœur brisé authentiques. Le Rabbi Rayats en rapporta la preuve : ayant surpris ce grand érudit contemplant, le visage empreint d’une envie douloureuse et les yeux ruisselants de larmes, un simple villageois qui récitait les Tehilim, il comprit qu’il jalousait sa ferveur naïve — et c’était là, dit le Rabbi Rachab, un cœur véritablement brisé.
L’exemption militaire et le tumulte de Vitebsk
Au mois de Kislev 5648 (1887), le Rav Mena’hem Mendel fut appelé sous les drapeaux. Le Rabbi Maharach avait autrefois obtenu, pour chacun de ses trois fils, une exemption du service militaire, chacune d’une nature différente. Le Tséma’h Tsédek avait acquis pour ses petits-fils des billets d’exemption au prix de cinq cents roubles chacun. Le Rabbi Maharach détenait un tel document mais avait tenu à ne pas l’employer pour le Rabbi Rachab, afin que celui-ci disposât d’un « réceptacle » sur lequel reposerait la bénédiction divine ; il le réserva à son benjamin, qui n’avait rien à quoi se raccrocher, si bien que le moment venu, le Rav Mena’hem Mendel fut aussitôt libéré.
La presse de l’époque nuance toutefois ce récit d’une libération immédiate et sereine. Le journal HaMélits relata, dans son édition de Vitebsk du 22 novembre 1887, une scène chaotique : venu déposer son titre d’exemption devant les fonctionnaires, le fils du Rabbi de Loubavitch se heurta à la fureur de conscrits exaltés qui exigeaient de lui de l’argent et de l’eau-de-vie, déchirèrent le billet qu’il leur tendait, tentèrent de le frapper, et l’obligèrent à appeler la troupe à son secours ; le général président dut en personne l’escorter jusqu’à une maison pour l’y mettre à l’abri.
À l’ombre de son frère le Rabbi Rachab
Les années qui suivirent sont celles d’une vie de famille et d’étude vécue dans la proximité constante du Rabbi Rachab. Le soir de Sim’hat Torah, la coutume voulait que les trois frères disent tour à tour, en les commentant selon la ‘Hassidout, les premiers versets de « Ata horéta ».
Sa fille aînée, Moussia, naquit à Loubavitch le 22 Chevat 5649 (1889) ; on conserve la traduction française exacte de son acte de naissance, dressé dans le district d’Orcha, gouvernement de Moguilev. Sa seconde fille, ‘Hana, vit le jour à Loubavitch le 10 Nissan 5660 (1900).
Cette époque fut souvent difficile sur le plan matériel, non seulement pour le Rav Mena’hem Mendel mais pour l’ensemble de la maison du Rabbi. Le Rabbi Rayats a laissé de ce dénuement un tableau saisissant : chacun vivait dans un logement séparé, tous dépendaient de la table de la grand-mère, la Rabbanit Rivka, mais la bourse était vide, les affaires ruinées, les frères lourdement endettés ; et si les hôtes de passage ne s’en apercevaient pas, tant la maison demeurait ouverte, les habitants, eux, le savaient bien. En 5656 (1895) mourut le beau-père du Rav Mena’hem Mendel, le Rav Na’houm Dober d’Avroutch.
Homme d’un savoir précis, grammairien, le Rav Mena’hem Mendel apparaît dans les récits du Rabbi Rachab comme un interlocuteur privilégié. Les Si’hot de Sim’hat Torah 5652 et de Sim’hat Torah 5661 conservent de longs dialogues où le Rabbi Rachab, disant un Maamar, se tournait vers son frère pour lui demander : « Comprends-tu ? » Le Rav Mena’hem Mendel, féru de grammaire, discutait avec lui de la vocalisation d’un verset comme des degrés les plus élevés du service divin, jusqu’à ce que le maître approfondît encore son explication.
De cette proximité, un dialogue de Sim’hat Torah 5661 dit assez la tendresse. Évoquant le Tséma’h Tsédek dont son frère portait le nom, le Rabbi Rachab lâcha : « Mendel, Mendel — celui dont tu portes le nom était un tout autre Mendel », avant de décrire la manière dont cet aïeul percevait la Divinité jusque dans le pain et le breuvage qu’il prenait pour se donner la force de répondre à un Juif. En 5661 (1901), enfin, ce fut l’un des trois hommes que le Rabbi Rachab consulta avant de décider de son voyage de convalescence à l’étranger.
L’installation à Vitebsk et le soutien à Tom’hei Temimim
Associé en affaires à son beau-frère le Rav Moché Leib Ginzburg, qui résidait à Vitebsk, le Rav Mena’hem Mendel finit par s’y installer lui-même : les documents attestent qu’il vivait encore à Loubavitch à la fin de l’été 5661 (1901), mais qu’en 5662 (1902) il demeurait à Vitebsk, comme l’écrit le Rabbi Rachab. Même éloigné, il conserva des liens très étroits avec son neveu le Rabbi Rayats, avec qui il correspondait régulièrement.
Au début de l’année 5662, les deux associés dissolvant leur société et se partageant les bénéfices, le Rav Mena’hem Mendel voulut consacrer une part de ses gains à la Yéchiva Tom’hei Temimim. Il s’en ouvrit à son neveu le Rabbi Rayats, alors directeur exécutif de la Yéchiva, qui adressa au notable Chemouel Mikhel Traïnine une longue lettre pour organiser l’opération au profit de l’institution — précieux témoignage de l’attachement du Rav Mena’hem Mendel à l’œuvre de la Guéoula intérieure que représentait cette Yéchiva.
Au secours de son neveu, le Rabbi Rayats
À cette époque, la société des « propagateurs des Lumières » ouvrit une école à Loubavitch et s’efforça par tous les moyens de nuire à la Yéchiva Tom’hei Temimim et à ses fondateurs, le Rabbi Rachab et le Rabbi Rayats. Une dénonciation calomnieuse accusa la Yéchiva d’aider ses élèves à se soustraire au service militaire par des faux, et visa nommément le directeur, le Rabbi Rayats. Le 12 Iyar 5662 (1902), la police se présenta pour l’interroger, puis on lui ordonna de la suivre au poste.
Le Rav Mena’hem Mendel joua dans cette crise un rôle discret mais efficace. Lorsque la police scella la salle d’étude et interdit l’enseignement, le Rabbi Rachab l’envoya, avec Chemouel Mikhel Traïnine, plaider à Moguilev auprès de l’administration de l’Instruction pour obtenir les autorisations d’enseigner et faire cesser la surveillance qui pesait sur la Yéchiva. Les émissaires en revinrent avec les promesses recherchées. Le Rav Mena’hem Mendel s’employa même à exposer à un haut fonctionnaire les notions de la ‘Hassidout — l’unité divine, le sens des Mitsvot telles que les Téfilines, le renoncement aux désirs de ce monde — pour lui montrer l’inanité des accusations portées contre elle, et s’entendit répondre qu’un tel enseignement était licite.
Le premier à traduire la ‘Hassidout
C’est sans doute dans ce contexte que le Rav Mena’hem Mendel accomplit un geste demeuré unique : il traduisit en russe un chapitre du Tanya et l’adressa à un personnage de haut rang, qui en fut profondément impressionné. Il fut ainsi le tout premier à rendre un sujet de ‘Hassidout dans une autre langue.
Le Rabbi rapporta plusieurs fois cette histoire, notamment lors du Chabbat Nasso 5735 (1975), à l’occasion de la venue d’un groupe d’hôtes d’Angleterre porteurs d’une édition anglaise du Tanya, puis le Chabbat Vayéchev 5748 (1987). Le Rabbi précisait que le frère cadet du Rabbi Rachab, du vivant même de ce dernier, avait traduit ce passage pour agir sur l’esprit d’un dignitaire russe influent, mais que ce geste était demeuré isolé, sans suite ni retentissement, et sans que l’on sût même de quelle manière il avait produit son effet.
Le maintien de la foi et une parole sur le breuvage
Le Rav Mena’hem Mendel se sentait tenu, comme chacun, d’œuvrer au relèvement et au renforcement de la religion. En 5663 (1903), il confia à son neveu le Rabbi Rayats son projet de faire imprimer, sous forme d’un tout petit livret de poche d’une vingtaine de feuillets, un discours du Rabbi Rachab consacré à l’affinement des traits de caractère — mais sans mention de l’auteur ni de l’imprimeur, afin qu’il se répandît anonymement. L’hiver de cette même année, il se rendit à Vienne pour Pourim rendre visite à son frère alors en cure.
De ces retrouvailles fraternelles, les Farbrenguen ont gardé quelques joyaux. Lors du 19 Kislev 5664 (1903), comme on remplissait sans cesse le verre du Rav Mena’hem Mendel de « machké », celui-ci fit remarquer qu’il n’en atteignait jamais le fond. Une autre fois, il demanda à son frère : « Pourquoi as-tu besoin de machké ? On en prend pour se dépouiller de soi, et toi, tu t’es dépouillé de toi-même depuis longtemps ! » Ce à quoi le Rabbi Rachab répondit : « J’en prends pour dépouiller l’autre. »
« Ki yamoukh a’hikha » : l’effondrement financier
Bientôt les affaires du Rav Mena’hem Mendel s’effondrèrent et il s’enfonça dans des dettes considérables. Le Rabbi Rachab, avec une fraternité admirable, s’engagea personnellement pour le secourir et écrivit de Paris, où il séjournait, plusieurs lettres à des hommes fortunés afin qu’ils l’aidassent à faire face à ses créances.
Le premier à lui venir en aide fut le notable Chemouel Gourarié, de Kremenchoug. Le Rabbi Rachab sollicita aussi le Rav Yaakov Horowitz de Riga pour un prêt de vingt-cinq mille roubles, et adressa au Rav ‘Haïm Moché Alexandrov, parenté de la maison du Rabbi, une longue épître le remerciant de son aide et développant tout ce que la Tsedaka a de plus élevé : l’essentiel de la charité, écrivait-il, n’est pas de donner de son superflu, mais de se juger soi-même pour se retrancher du superflu, et de donner à autrui au moment même où l’on en aurait soi-même besoin. Le Rav Yeshaya Berlin lui vint également en aide.
Rien n’y fit pourtant : les entreprises du Rav Mena’hem Mendel firent faillite et ses dettes grossirent. Durant l’été 5664 (1904), un dialogue rapporté par le Rabbi Rayats montre les deux frères s’entretenant de l’ordonnancement des pensées et de la manière de ne pas se laisser envahir par les soucis de la subsistance — souci d’autant plus lourd que l’argent emprunté à autrui s’était lui aussi englouti.
L’exil à Paris et le deuil d’Elloul
Vers le mois de Tamouz 5664 (1904), sous la pression de ses créanciers et l’étau de sa détresse financière, le Rav Mena’hem Mendel se vit contraint de partir pour Paris, « le temps que passe la colère ». Il dut, faute d’autre issue, laisser à Loubavitch son épouse Batya, alors dans un état de grossesse avancée, et ses deux filles. La plus ancienne adresse parisienne que l’on lui connaisse est le 19 rue Rodier, dans le neuvième arrondissement, où se dressait aussi le bâtiment d’une œuvre de bienfaisance qui lui procura peut-être un toit.
Batya, quittant Vitebsk, s’était rapprochée de la famille à Loubavitch pour ne pas demeurer seule après le départ de son mari. Le Rabbi Rachab, malgré son éloignement, suivait de près l’approche de la naissance et implorait pour elle une délivrance heureuse. Le Chabbat 16 Elloul 5664 (1904), à Loubavitch, Batya mit au monde un fils. Mais la joie fut de courte durée : ce jour-là même, la jeune accouchée s’éteignit. L’enfant, de santé fragile, vit sa circoncision différée par le mohel ; le Rabbi Rachab revint à Loubavitch à la demande de sa mère, la Rabbanit Rivka. Quelque temps plus tard, l’enfant fut introduit dans l’alliance d’Avraham et reçut le nom d’Israël Dober.
De Paris à la Corse : les dernières années
Les années qui suivirent l’exil parisien conduisirent le Rav Mena’hem Mendel encore plus loin. Ses affaires le menèrent jusqu’en Amérique, où un malentendu tragi-comique le fit prendre pour un autre Schneersohn, secrétaire de Lénine, ce qui lui valut d’être convoqué et interrogé avant que l’erreur ne fût dissipée et qu’il ne fût relâché. Il contracta par ailleurs une troisième union, avec la dame Yehoudit, née Kossman, dont il eut un fils, Binyamin, mort dans sa jeunesse, et une fille, Sarah — connue sous le nom d’Edmée-Minette — qui passa l’essentiel de sa vie à Paris avant d’épouser un ‘Hassid, le Rav Israël Greenberg, et de s’établir à Bnei Brak.
C’est finalement en Corse que le Rav Mena’hem Mendel vint fixer ses dernières années, sur cette île méditerranéenne où une modeste vie juive renaissait alors.
Un bûcheron à Bastia
Il s’établit à Bastia, où il fonda une scierie mécanique qui portait l’enseigne « Au bûcheron de Corse ». La communauté juive de la ville était récente et d’un tout autre horizon que le sien : une cinquantaine de familles, environ cent quatre-vingts personnes, des Juifs venus du Maroc et de Terre sainte, transférés de Tibériade à Bastia en 5676 (1916) au terme d’un long exode passé par la Crète et Ajaccio, et guidés par le Rav Méir Tolédano, qui anima un demi-siècle durant la petite congrégation réunie autour de la synagogue Beth Méir, rue du Castagno. C’est dans ce décor inattendu, à mille lieues des grands foyers du ‘hassidisme et de la Loubavitch de son enfance, que vécut le fils cadet du Rabbi Maharach, séfarade d’adoption parmi des insulaires qui l’accueillirent avec la générosité corse.
Le fils du Rabbi Maharach s’éteignit à Bastia le 23 Tichri 5702 (14 octobre 1941) et y fut inhumé. Il mourut ainsi en pleine guerre, sur cette terre que l’on allait bientôt surnommer « l’île des Justes » : la Corse fut le seul département français à ne livrer aucun Juif, sa population et son préfet protégeant ceux que Vichy réclamait en les déclarant de simples « touristes ». Ce n’est qu’à l’été 5771 (2011) que deux jeunes gens partis en Chli’hout sur l’île retrouvèrent, auprès des services de l’état civil local, une copie de son acte de décès, confirmant la date du 23 Tichri.
Le retour en Terre sainte
La sépulture corse ne devait pas demeurer. Une loi locale prévoyait que toute tombe fût retournée vingt ans après son établissement, sort qui menaçait celle du Rav Mena’hem Mendel. En 5715 (1955), le Rabbi chargea le Rav Binyamin Eliyahou Gorodetsky de transférer sa dépouille de Corse vers la Terre sainte. Le cercueil fut acheminé par bateau jusqu’à Haïfa. Il parvint au port par une nuit d’hiver froide et pluvieuse, en 5716 (1956), et l’inhumation eut lieu tard dans la nuit, dans l’ancien cimetière de Tsfat (Safed). Le Rav Efraïm Wolf, chargé par le Rabbi de veiller aux détails, constata que le corps était demeuré intact malgré les quelque quinze années écoulées depuis le décès — et le Rabbi, lorsqu’il le reçut plus tard en Ye’hidout, voulut en entendre tous les détails. Sa pierre tombale porte cette inscription sobre : « Ici repose le Rav ‘hassidique, le Rav Mena’hem Mendel, fils du Rabbi Maharach de Loubavitch. »
Le visage du Rabbi Maharach retrouvé
Il convient d’achever sur une note lumineuse, en rapportant ce que la tradition a conservé des traits du Rav Mena’hem Mendel. Le Rabbi Rayats confia au Rabbi que, chez le Rabbi Maharach, chez le Rabbi Rachab et chez leur frère Mena’hem Mendel, l’extrémité gauche de la barbe était un peu plus longue que l’autre. Le Rav Chnéour Zalman Doukhman, dans son ouvrage « Lichmoa Ozen », rapporte de son côté que les ‘Hassidim du Rabbi Maharach disaient que, des trois fils, c’était le cadet, le Rav Mena’hem Mendel Schneersohn, qui ressemblait au Rabbi Maharach. Un document de 5672 (1912) le décrit ainsi : « Signe particulier : une barbe pleine, rousse et sombre. » On sait par ailleurs que la chevelure du Tséma’h Tsédek tirait sur le roux, et que le Rabbi Rayats — dont on connaît la ressemblance frappante avec le Rabbi Maharach — était lui aussi roux ; de quoi supposer que le Rabbi Maharach lui-même avait des cheveux tirant sur le roux, tandis qu’un habitant de Loubavitch décrivait sa barbe et sa chevelure comme blondes. Ainsi, jusque dans son visage, le prince cadet de Loubavitch demeurait le reflet vivant de son père.
Des valises déjà bouclées en guise de mobilier, des interrogatoires nocturnes dans un commissariat de Kouïbychev et un rendez-vous secret fixé au mikvé avant l’aube racontent ensemble l’histoire de Juifs qui vivaient suspendus à un seul espoir : quitter un jour l’Union soviétique. Au cœur de cette réalité agissait R’ Mordekhaï Doubin, ancien député letton relégué en exil, devenu malgré tout l’adresse de tout un peuple. Des témoignages personnels, longtemps restés à l’état oral, dévoilent aujourd’hui les conseils, les liens et les actes de mesirout néfech qui se sont noués autour de sa figure.
Il existe des chapitres de l’histoire juive que les archives ne conservent pas. Ils ne figurent dans aucun registre officiel, aucun procès-verbal, aucune coupure de presse. Ils se sont transmis de bouche à oreille, dans les salons de Jérusalem, autour des tables de Chabbat, entre des hommes et des femmes qui avaient traversé le rideau de fer et savaient, mieux que quiconque, ce que coûtait une paire de Tefilines, un Kaddich récité au bon moment ou un mot prononcé au mauvais endroit.
Les récits rassemblés ici appartiennent à cette catégorie. Ils proviennent de témoins directs, de familles qui vivaient à Samarcande, à Tachkent, à Moscou ou à Kouïbychev, et ils convergent tous vers une même silhouette : celle de R’ Mordekhaï Doubin.
L’homme vers lequel se tournaient les Juifs d’Union soviétique
Le nom de R’ Mordekhaï Doubin est bien connu de ceux qui étudient l’histoire de la communauté juive de Lettonie et celle du ‘hassidisme Habad. Né à Riga en 1889, il fut l’une des figures dirigeantes du judaïsme letton, député de la Saeima – le parlement de son pays –, président de la communauté juive de Riga, et un proche de la maison de nos Rabbanim et Nessiim.
Son influence politique, il ne l’a jamais considérée comme un bien personnel. Elle servait, invariablement, à sortir un Juif d’une difficulté. C’est cette influence qu’il mit dans la balance en 1927, lorsqu’il joua un rôle décisif dans l’obtention de l’autorisation permettant à Rabbi Yossef Its’hak Schneerson, le Rabbi précédent, de quitter l’Union soviétique après son arrestation. Douze ans plus tard, en 1939, il fut de nouveau au cœur des démarches qui permirent d’extraire le Rabbi de la Pologne occupée par les nazis.
L’histoire, ensuite, se retourna contre lui. Après l’annexion de la Lettonie par l’URSS, il fut arrêté puis déporté. Sa famille périt sous l’occupation allemande. Lui-même passa le reste de son existence sous surveillance, en résidence forcée puis en exil, à Kouïbychev – l’actuelle Samara – avant d’être de nouveau arrêté et transféré. Les sources divergent sur la date exacte de sa disparition, située selon les récits en 1956 ou le 20 Elloul 5717, en septembre 1957, dans des conditions d’isolement total. Bien plus tard, en 1986, sa dépouille fut transférée au cimetière juif de Malakhovka, près de Moscou.
Mais l’exil ne l’avait pas réduit au silence. Bien au contraire : c’est précisément durant ces années de relégation que sa maison devint un foyer de conseil, d’encouragement et d’assistance pour des Juifs venus de toute l’Union soviétique, qu’ils cherchent à préserver leur pratique religieuse ou qu’ils osent rêver de monter en Terre Sainte.
R’ Aharon Rabinovitch, photographié avant son départ pour Israël.
Une maison où l’on vivait les valises bouclées
Après la relégation de R’ Mordekhaï Doubin à Kouïbychev, un groupe de Juifs pratiquants s’était constitué autour de lui. Parmi eux vivait dans la même ville la famille de Guita, composée de trois filles et d’un fils, Kalman, que le narrateur de ces souvenirs – fils de R’ Yossef Schiff, l’une des familles connues de la communauté Habad de Samarcande – connaissait bien du temps de leur vie commune en Ouzbékistan.
L’une des filles se maria et parvint à quitter l’Union soviétique. Une autre épousa R’ Aharon Rabinovitch – « Aharon ben Tsipa » –, ancien prisonnier de Sion qui, après sa libération des geôles soviétiques, avait lui aussi vécu quelque temps à Samarcande.
Quiconque franchissait le seuil de la maison Rabinovitch comprenait immédiatement de quoi il retournait. Il n’y avait pratiquement aucun meuble : ni table, ni chaises, ni véritable armoire. Les membres de la famille prenaient leurs repas assis sur les valises, déjà remplies et prêtes pour le jour où arriverait enfin l’autorisation tant espérée de monter en Terre Sainte. Ces valises ne servaient pas à ranger des affaires : elles étaient le symbole d’une espérance qui refusait de s’éteindre.
R’ Aharon ne dissimulait pas son désir de partir, y compris en public. Lorsqu’il arrivait à la synagogue, il lui arrivait de crier en direction des autorités : « Voyous ! Criminels ! Laissez les Juifs prier et vivre selon la Torah ! Laissez-nous partir pour la Terre d’Israël ! »
Dans la rue non plus, il ne perdait pas confiance. Quand on le croisait, il demandait qu’on dise pour lui, en yiddish : « Aharon ben Tsipa a besoin d’une délivrance, cette semaine encore. » Puis il sortait des clémentines de sa poche et les distribuait aux enfants en signe de gratitude.
C’était un homme incapable de rester en retrait devant une injustice. Toute affaire publique, tout Juif en détresse, toute atteinte à l’honneur de la Torah ou à celui d’un défunt le touchaient comme s’il s’agissait de sa propre affaire.
Photographie prise trois mois après l’arrivée de la famille de R’ Aharon Rabinovitch en Terre d’Israël.
Le risque insensé : l’honneur d’un mort avant le rêve de l’aliyah
Un jour, une femme se présenta à la communauté et rapporta qu’un Juif décédé à l’hôpital avait été enterré dans un cimetière général, aux côtés de non-Juifs.
À cette date, R’ Aharon détenait déjà son visa de sortie d’Union soviétique – ce document rarissime dont des Juifs rêvaient pendant des années. Le moindre geste susceptible d’irriter les autorités pouvait entraîner son annulation en un instant.
Il n’hésita pas une seconde. Dès qu’il apprit qu’un Juif n’avait pas été inhumé dans un cimetière juif, il décida d’agir sur-le-champ. Il s’adressa à Guerchon Dov Ber – « Borka » – Schiff, le frère du narrateur, et le convainquit de louer un camion. En pleine nuit, les deux hommes se rendirent au cimetière.
Sous le couvert de l’obscurité, parfaitement conscients du risque immense qu’ils prenaient, ils ouvrirent la tombe, en retirèrent le défunt et le transportèrent pour l’inhumer à nouveau dans le cimetière juif. À cette époque, une telle opération pouvait se solder par une longue peine de prison et, à coup sûr, par l’annulation du visa de sortie tant désiré. Aux yeux de R’ Aharon, le dernier honneur d’un Juif primait sur tout.
L’entreprise engloutit la totalité de l’argent dont il disposait. Lorsque les membres de la communauté l’apprirent, ils ne restèrent pas indifférents : en peu de temps, tous se mobilisèrent et réunirent la somme nécessaire, afin qu’il ne porte pas seul un fardeau financier aussi lourd.
Durant ces années, l’Union soviétique autorisait les partants à emporter un conteneur contenant le mobilier complet d’une maison. Lorsque R’ Aharon arriva en Israël, en 5721 (1961), il s’installa à Jérusalem, dans le quartier des Rabbanim, à proximité de l’ancienne gare routière centrale. Là non plus il ne se reposa pas sur ses lauriers : il œuvra avec énergie à l’ouverture d’une synagogue au sein même de la gare routière, afin que les Juifs puissent prier dans ce lieu de passage incessant. Par la suite, beaucoup le rencontrèrent à la synagogue « Zikhron Moché » de Jérusalem, dont il était l’un des fidèles réguliers.
Des militants de l’association Shamir. Au centre de la photographie, le Rav Betsalel Schiff, directeur général de l’association Shamir, et le Rav Michael Grinberg qui, conformément aux instructions du Rabbi, fit transférer la tombe au cimetière juif de Malakhovka, près de Moscou.
« Ils le croyaient fou » : le témoignage glaçant du camp de travail
La personnalité hors du commun de R’ Aharon laissa une impression durable jusque sur ses compagnons de détention. Dans son ouvrage consacré à son expérience de médecin de camp, le Dr Kaufman consacre un chapitre entier à R’ Aharon Rabinovitch, qui purgea sa peine dans le même camp de travail que lui.
Il y décrit comment R’ Aharon refusa de profaner le Chabbat, exigea un temps fixe pour la prière et s’obstina à conserver son mode de vie juif jusqu’au cœur de l’enfer concentrationnaire. Il le paya cher. Selon le Dr Kaufman, les gardiens le frappèrent encore et encore, avec une brutalité extrême, jusqu’à conclure qu’un homme s’entêtant ainsi à observer les commandements ne pouvait pas avoir toute sa raison. Il fut finalement transféré à l’hôpital du camp, où le médecin s’efforça de le protéger et de lui procurer de la nourriture.
Un jour, une femme âgée arriva à l’hôpital : la belle-mère de R’ Aharon, qu’il appelait dans ses souvenirs « sa mère ». Elle avait fait tout le trajet dans un camion de fortune et, en raison du froid glacial, le chauffeur avait placé des bottes de feutre sous ses pieds, de crainte que ses chaussures ne gèlent contre le plancher métallique du véhicule.
À cette période, les médecins du camp estimaient déjà que R’ Aharon n’en avait plus pour longtemps. C’est précisément, selon le témoignage du Dr Kaufman, la raison pour laquelle il fut décidé de le libérer. Les médecins se disaient entre eux que s’il mourait au camp, il faudrait attendre de longs mois que le sol gelé dégèle pour l’enterrer, et que l’opération aurait un coût. Il leur paraissait plus simple de le remettre à sa famille. Ainsi, c’est parce que les autorités étaient convaincues qu’il ne lui restait que peu de temps à vivre que R’ Aharon recouvra la liberté.
Elles s’étaient trompées. Non seulement il se rétablit, mais il poursuivit avec la même mesirout néfech son combat pour la judaïcité des autres, obtint de monter en Terre d’Israël et consacra le reste de son existence à l’action communautaire et au renforcement de la vie de Torah. Un détail est resté gravé dans la mémoire de ceux qui l’ont connu : le jour de Kippour, au lieu du kittel, il revêtait le talith katan qu’il portait le jour où les hommes de la milice l’avaient roué de coups. Le vêtement était déchiré et couvert de sang.
« J’ai compris que j’avais devant moi un immense talmid ‘hakham »
Le troisième chidoukh dont R’ Mordekhaï Doubin prit l’initiative concerna Rabbi Its’hak Zilber, de Kazan, celui qui deviendrait plus tard l’une des grandes figures du retour à la tradition parmi les Juifs d’Union soviétique.
Celui qui rapporte ce récit étudia treize années durant auprès de Rabbi Its’hak Zilber et l’entendit plus d’une fois raconter les circonstances de sa rencontre avec R’ Mordekhaï Doubin.
« Lorsqu’on m’a proposé ce chidoukh, il n’était pas simple du tout d’obtenir un congé de mon lieu de travail. Ce n’est qu’au prix de nombreux efforts que je suis parvenu à me rendre à Kouïbychev. »
À son arrivée dans la ville, il entra dans la synagogue locale. Le spectacle qui s’offrit à lui le marqua profondément.
Le Rav Its’hak Vilner (Marguelaner).
La synagogue abritait une riche bibliothèque de livres saints – une vision rare en Union soviétique à cette époque. Dans un coin de la salle était assis un Juif de haute taille, à l’allure imposante, plongé dans l’étude de la Guemara. « Dès le premier instant, j’ai compris qu’il s’agissait de R’ Mordekhaï Doubin », racontait-il. Il s’approcha, se présenta, et une longue conversation s’engagea.
« À mesure que l’échange progressait, la certitude s’imposait à moi que j’étais assis face à un immense talmid ‘hakham, un homme d’une érudition considérable en Torah, doté d’une pensée limpide et d’un discernement exceptionnel. »
À la fin de l’entretien, Rabbi Its’hak lui demanda s’il pouvait lui rendre un service. R’ Mordekhaï sourit, sortit un petit morceau de papier et y inscrivit un numéro de téléphone : celui de sa sœur, à Moscou. Il lui demanda simplement, s’il le pouvait, de passer au bureau du télégraphe et de réserver pour elle une communication internationale.
La requête paraissait anodine. Rabbi Its’hak s’empressa de l’exécuter. Mais sur le chemin du retour, un policier le remarqua : « Citoyen, vous avez traversé la chaussée en dehors du passage piéton. Veuillez me suivre. »
Rabbi Its’hak comprit immédiatement qu’il ne s’agissait pas d’une infraction au code de la route. On le conduisit au commissariat, où il fut placé en cellule et retenu toute la nuit. Ce n’est que le lendemain matin qu’il fut introduit dans la salle d’interrogatoire. Plusieurs agents du KGB l’y attendaient.
La première question tomba, directe : « D’où connaissez-vous Doubin ? » Puis la deuxième : « Que vous a-t-il transmis ? » Il répondit avec simplicité qu’on lui avait seulement demandé de commander une communication téléphonique pour une sœur. Les enquêteurs ne le crurent pas. Ils étaient persuadés qu’il s’agissait d’un message codé ou d’une activité clandestine.
À un moment, l’un d’eux sortit le carnet personnel de Rabbi Its’hak, confisqué lors de son arrestation. C’était un petit calepin, mais dense, couvert de notes de sa main : chaque page servait de pense-bête pour un objet différent. Il entreprit d’expliquer patiemment : ici, la demande de dire un Kaddich pour un défunt ; là, l’engagement de donner vingt kopecks à la tsédaka après une montée à la Torah ; ailleurs, un prêt de cinq roubles à rembourser ; plus loin, la date d’une ‘houpa à ne pas oublier ; ailleurs encore, un enseignement de Torah entendu à la synagogue et noté pour ne pas le perdre.
Page après page, les explications ne firent qu’accroître la fureur des enquêteurs. L’un d’eux finit par lui lancer avec rage qu’ils avaient passé la nuit entière à tenter de déchiffrer le « code » de ce carnet, pour s’entendre dire maintenant qu’il s’agissait de listes de Kaddich, de tsédaka et de commentaires de Torah.
À partir de là, l’interrogatoire devint violent. Rabbi Its’hak fut durement frappé et torturé pendant de longues heures. Ce n’est qu’une fois établi qu’ils ne disposaient d’aucune preuve contre lui qu’il fut relâché. Il courut récupérer sa valise et se précipita au port, où il parvint à embarquer sur le bateau fluvial en partance pour Kazan.
Lorsqu’il arriva dans sa ville, le Chabbat était déjà entré. Selon son propre récit, dès sa descente du bateau il s’immobilisa sur place et ne fit pas un pas de plus. Ce n’est qu’à l’issue du Chabbat qu’il regagna son domicile. Après tout ce qu’il venait de traverser, l’idée de profaner le Chabbat ne lui avait pas même effleuré l’esprit.
« Un silence total s’installa » : la visite chez le Rabbi précédent à Léningrad
Le professeur Branover a raconté plus d’une fois un épisode qu’il tenait de tiers, concernant l’une des visites de R’ Mordekhaï Doubin chez Rabbi Yossef Its’hak Schneerson, à Léningrad.
À cette époque, R’ Mordekhaï Doubin était une personnalité publique de premier plan. Membre de la Saeima, le parlement letton, il présidait également la commission des forêts. Son statut lui permettait de circuler à travers l’Europe et de se rendre jusqu’à Léningrad. Le Rabbi le connaissait bien : durant les années où il quitta la Russie pour rejoindre les États-Unis, R’ Mordekhaï Doubin fut de ceux qui l’accompagnèrent et lui apportèrent leur aide tout au long du chemin.
Arrivé à Léningrad, il se dirigea vers la demeure du Rabbi. La porte de l’appartement était ouverte. Il entra et avança vers la pièce d’où provenaient les voix d’un Farbrenguen ‘hassidique. Il ouvrit la porte – et, en un instant, un silence total s’installa. Tous les regards se tournèrent vers lui.
La raison n’était pas difficile à comprendre. Depuis de longues années, on n’avait pas vu à Léningrad un Juif d’une apparence aussi imposante. Il portait un haut-de-forme, un manteau élégant à col de fourrure, et tenait à la main une canne raffinée surmontée d’un pommeau d’argent brillant. Sous le régime soviétique, la plupart des Juifs devaient dissimuler tout signe extérieur de dignité juive. Et voilà que se tenait sur le seuil un homme qui semblait sortir à l’instant de l’une des avenues bourgeoises de Riga.
R’ Mordekhaï perçut immédiatement la gêne. Sans dire un mot, il gagna un coin de la pièce. Il posa délicatement sa canne contre le mur, y suspendit son haut-de-forme, retira son manteau et le déposa de côté. Puis il se dirigea vers la table du Farbrenguen. Il en saisit le rebord à deux mains, se souleva d’un mouvement léger et, selon l’usage des ‘hassidim de l’époque, sauta avec agilité sur le banc situé derrière la table, comme s’il était l’un des Ba’hourim de la Yechiva.
L’assistance éclata de rire. Toute la tension s’évanouit d’un coup. Chacun comprit à l’instant que l’homme impressionnant qui venait d’entrer n’était pas seulement un notable respecté, mais avant tout un ‘hassid. « Undzerer » – l’un des nôtres. Le Farbrenguen reprit dans la joie, comme si rien ne s’était passé.
Le Rav Pin’has Teitz, rabbin du district d’Elizabeth aux États-Unis (cousin du Rav Its’hak Zilber).
Ce n’était pas l’honneur qui l’intéressait, mais l’appartenance
Ce court récit en dit plus long que n’importe quelle biographie sur la personnalité de R’ Mordekhaï Doubin. Il savait paraître avec toute la dignité que réclamait sa fonction lorsqu’il représentait les Juifs de Lettonie devant les dirigeants de l’État ; il savait tout autant laisser à l’extérieur, avant de s’asseoir à la table d’un Farbrenguen, l’ensemble des attributs de cette dignité.
Dès l’instant où il entrait parmi les ‘hassidim, il ne réclamait aucun traitement particulier et ne mettait jamais en avant son rang public. D’un seul geste, très simple, il faisait comprendre qu’ici tout le monde était à égalité. Ni membre du parlement, ni président de commission, ni personnalité en vue : un ‘hassid assis avec ses compagnons autour de la table du Rabbi. C’est peut-être pour cette raison que la scène est restée gravée, des décennies durant, dans la mémoire de tous ceux qui l’ont entendu raconter.
« Ne reste pas à Moscou » : le conseil donné au mikvé qui a sauvé une vie entière
Parmi ceux qui eurent le privilège de connaître de près R’ Mordekhaï Doubin figurait également R’ Its’hak Weiner, surnommé « le Marguelaner », du nom de la ville de Marguelan, en Ouzbékistan.
À Tachkent, R’ Its’hak était une figure connue et aimée. Les membres de la communauté voyaient en lui un Juif craignant le Ciel, un talmid ‘hakham et un homme de bonté, qui n’a jamais cessé de s’occuper des besoins du public. Toujours vêtu d’un costume de satin blanc et impeccable, il consacrait, comme le savaient tous ceux qui le côtoyaient, l’intégralité de ses journées à aider autrui.
Après son arrivée en Terre d’Israël, il s’installa rue Chmouel Hanavi, à Jérusalem. Il venait fréquemment rendre visite au narrateur de ces souvenirs dans les bureaux de l’association Shamir – l’organisation des Juifs pratiquants originaires de Russie – et c’est au cours de l’une de ces visites qu’il raconta comment il avait rencontré R’ Mordekhaï Doubin.
« J’ai été arrêté avant même le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. Ce n’est qu’après la fin de la guerre que j’ai été libéré du camp de travail. »
Une fois libre, il gagna Moscou et se présenta à la grande synagogue. Il s’adressa au rabbin de la synagogue et lui posa une question simple : existait-il une ville ayant besoin d’un rabbin ? Il était prêt à se rendre partout où il pourrait être utile aux Juifs. Le rabbin le regarda et lui répondit qu’avant de prendre une décision, il ferait bien de s’entretenir avec R’ Mordekhaï Doubin.
À cette période, R’ Mordekhaï avait l’habitude de se tenir dans une petite salle attenante à la synagogue. Lorsque R’ Its’hak entra, il découvrit un Juif de haute stature au visage rayonnant, dont le regard reflétait la sagesse et qui s’apprêtait déjà à la prière de Cha’harit. Il se présenta et exposa son souhait de trouver une communauté où exercer les fonctions de rabbin.
R’ Mordekhaï l’écouta avec une grande attention, mais ne répondit pas immédiatement. Il finit par lui dire : « Demain, avant l’aube, viens me retrouver au mikvé. Nous parlerons là-bas. »
Le lendemain, alors que l’obscurité régnait encore au-dehors, R’ Its’hak se rendit au mikvé. R’ Mordekhaï l’y attendait déjà, une serviette posée sur l’épaule. Après s’être immergé, il se tourna vers lui et prononça des paroles qui allaient rester gravées en lui jusqu’à la fin de ses jours.
« Mon cher ami, le pays a totalement changé depuis la guerre. Si tu restes à Moscou ou dans l’une des grandes villes, tu seras arrêté en très peu de temps. Ne cherche pas ouvertement un poste de rabbin. Pars loin d’ici. Va vers les communautés boukhariennes ou géorgiennes. Trouve un travail simple – relieur de livres ou comptable. Gagne ta vie dignement. En parallèle, prie à la synagogue, lie-toi aux membres de la communauté, et ce n’est qu’une fois leur confiance acquise que tu commenceras à agir pour le renforcement du judaïsme. Si tu procèdes ainsi, tu pourras accomplir beaucoup. Si tu te fais remarquer immédiatement, il ne se passera pas longtemps avant que tu ne te retrouves de nouveau en prison. »
R’ Its’hak prit ces paroles au pied de la lettre. Il quitta Moscou et partit pour Marguelan, en Ouzbékistan. Il y trouva un emploi de comptable et, conformément au conseil reçu, s’intégra d’abord à la vie communautaire sans attirer l’attention. Ce n’est qu’ensuite qu’il commença à agir. Progressivement, il devint l’une des figures centrales du judaïsme de Marguelan. Sa sœur, seule parente survivante après la guerre, vint s’installer auprès de lui. Pendant de longues années, il consacra sa vie à l’assistance aux Juifs de la ville, au renforcement de l’étude de la Torah et à une activité de bienfaisance considérable.
Rassemblement de ‘hassidim lors d’un Farbrenguen à Riga.
La même chli’hout, poursuivie en Terre Sainte
Lorsqu’il obtint enfin de monter en Terre d’Israël, il ne modifia en rien sa manière de vivre. À Jérusalem, il fonda une caisse d’entraide destinée aux jeunes mariés : il achetait du tissu blanc, en cousait des parures de lit complètes et les distribuait gratuitement aux couples qui commençaient leur vie commune.
Il ne s’en contenta pas. À une époque où les bonbonnes de gaz constituaient un bien coûteux et où de nombreuses familles peinaient à s’en procurer, il veilla également à aider à leur acquisition, ainsi qu’à celle d’autres nécessités élémentaires.
Ceux qui le rencontraient en Israël l’entendaient répéter inlassablement la même phrase : tout ce qu’il avait eu le mérite d’accomplir, il le devait à un unique conseil reçu de R’ Mordekhaï Doubin, ce matin-là, au mikvé. À ses yeux, cette brève conversation n’avait pas été un simple bon conseil : elle avait fait la différence entre une vie de chli’hout et des années supplémentaires de détention.
« Nous savions que c’était de la propagande » : le témoignage de Dvora-Houda ‘Hen
Un autre témoignage saisissant sur ces années provient de Dvora-Houda ‘Hen, surnommée Véra, sœur du narrateur. La famille comptait parmi les plus connues de la communauté Habad de Samarcande, et la maison des parents était ouverte à de nombreux ‘hassidim.
Dotée d’une excellente mémoire, Dvora-Houda a partagé au fil des ans des dizaines de récits et de témoignages sur la vie juive en Union soviétique. Beaucoup n’ont jamais été consignés par écrit, et ils offrent un aperçu rare de l’univers de ces Juifs qui vivaient derrière le rideau de fer.
« Chez nous régnait une amitié très proche avec la famille Rabinovitch », racontait-elle. « R’ Aharon Rabinovitch venait souvent consulter mon père, R’ Yossef Schiff. » Selon elle, le combat de R’ Aharon pour obtenir un permis de sortie d’Union soviétique était devenu presque un mode de vie.
« À cette époque existait un organisme gouvernemental spécial appelé OVIR, qui traitait toutes les demandes de sortie du pays. R’ Aharon lui avait déclaré la guerre. » Presque chaque jour, il se présentait dans les bureaux de l’OVIR et posait invariablement la même question : une décision avait-elle enfin été prise concernant sa demande ? Les fonctionnaires le connaissaient parfaitement, mais il ne cessait pas pour autant de venir. À ses yeux, il était interdit de relâcher la pression.
« En Israël, on ne mange que de la bouillie… »
Dans la même cour vivait alors la famille de Daniel et Poula Zak. Daniel était abonné au journal soviétique en yiddish Birobidjaner Chtern, l’un des principaux instruments de propagande contre l’État d’Israël.
« Dans chaque numéro, ils tentaient de nous convaincre à quel point la vie en Israël était difficile », se souvenait Dvora-Houda. « Ils écrivaient que dans les kibboutz tout fonctionnait comme dans les kolkhozes, que les gens ne mangeaient que dans des réfectoires collectifs, qu’il était impossible de choisir ce que l’on mangeait et que chaque jour on servait un plat différent : un jour de la bouillie de riz, le lendemain des pommes de terre, puis des flocons d’avoine. »
Les rédacteurs de la propagande n’épargnaient pas non plus le Chabbat : ils affirmaient qu’il n’existait pas de Chabbat en Israël, seulement un jour ordinaire de plus dans la semaine. Ils s’efforçaient enfin de faire croire que les magasins étaient vides et que tout était distribué par tickets de rationnement.
Dvora-Houda souriait en évoquant ces souvenirs : tous lisaient ces articles et éclataient de rire. Personne n’en croyait un mot. Au contraire : plus la propagande contre la Terre d’Israël s’intensifiait, plus le désir d’y monter se renforçait chez beaucoup.
Toute la communauté s’est mobilisée
Lorsque parvint enfin la nouvelle tant attendue – la famille Rabinovitch avait obtenu son autorisation de sortie –, une immense émotion s’empara des Juifs de Samarcande. Les membres de la communauté se mobilisèrent aussitôt pour les aider. En peu de temps, une somme considérable fut réunie, destinée à soutenir la famille dans ses premiers pas en Terre d’Israël.
Durant ces années, l’Union soviétique autorisait les partants à emporter un conteneur rempli d’effets domestiques. De nombreuses familles saisirent cette possibilité et emballèrent tout ce qu’elles pouvaient : réfrigérateur, armoires, machine à laver, four, ustensiles, literie et tout ce qu’elles avaient accumulé au fil de longues années.
Deux photographies qui racontaient toute l’histoire
Quelques jours avant le départ, R’ Aharon remit à Dvora-Houda un portrait de sa famille. À cet instant précis, une idée lui vint. « Je lui ai proposé qu’une fois arrivé en Terre d’Israël, il se fasse photographier de nouveau avec les siens exactement dans la même disposition, et qu’il m’envoie le cliché. »
Elle savait que toute lettre en provenance d’Israël passerait par la censure soviétique. Mais une photographie de famille ? Cela paraissait parfaitement innocent. Il n’y avait aucun risque que les censeurs en saisissent la signification.
De fait, quelque temps plus tard, une enveloppe arriva de Terre Sainte. À l’intérieur se trouvait une nouvelle photographie. La même famille. Les mêmes visages. Le même ordre. Mais une réalité entièrement différente.
Le premier cliché avait été pris en Union soviétique, alors que les membres de la famille vivaient encore sous le régime communiste, dans l’attente fébrile de l’autorisation de partir. Le second avait été pris en Terre d’Israël, après qu’ils eurent réalisé le rêve de générations et commencé leur nouvelle vie en hommes libres.
Dvora-Houda a conservé les deux photographies côte à côte pendant des années. Selon elle, elles racontaient l’histoire des Juifs d’Union soviétique mieux que n’importe quel document d’archives. Les mots étaient superflus : il suffisait de regarder les deux images pour comprendre ce qui séparait une vie derrière le rideau de fer d’une vie en Terre Sainte.
Farbrenguen à Samarcande.
La victoire de l’esprit juif
Les récits de R’ Mordekhaï Doubin, de R’ Aharon Rabinovitch, de Rabbi Its’hak Zilber, de R’ Its’hak Weiner et de tant d’autres ne sont pas de simples souvenirs personnels. Ils constituent le témoignage vivant d’un monde entier de Juifs qui n’ont pas renoncé à leur foi, y compris sous un régime qui s’employait à extirper tout lien avec le judaïsme.
Au milieu des persécutions, des filatures, des interrogatoires et des emprisonnements, ils ont continué d’étudier la Torah, d’observer le Chabbat, de s’entraider et de rêver du jour où ils auraient le mérite de monter en Terre d’Israël.
Au centre de nombre de ces histoires se dresse la figure de R’ Mordekhaï Doubin : dirigeant, talmid ‘hakham, homme public et ‘hassid, qui sut conjuguer le courage, la responsabilité communautaire et un amour d’Israël sans limites.
Des décennies après ces événements, ses récits continuent d’inspirer et de montrer comment une braise de judaïsme a été préservée derrière le rideau de fer, jusqu’à redevenir, finalement, un grand feu.
Cet article a été rédigé à partir d’un texte source en hébreu transmis à la rédaction, réunissant des témoignages personnels recueillis auprès de Juifs originaires d’Union soviétique, ainsi que les légendes des photographies qui l’accompagnaient. Aucun lien d’origine n’ayant été fourni, la source ne peut être créditée par un renvoi direct. Les éléments biographiques concernant R’ Mordekhaï Doubin (dates, mandats parlementaires, exil et transfert de sa sépulture au cimetière juif de Malakhovka) ont été complétés par une recherche documentaire indépendante.
Trois clichés officiels viennent d’être dévoilés par le Beth Loubavitch d’Île-de-France, fixant pour la mémoire collective le séminaire d’étude européen 5786-2026 qui se tient à la station des 2 Alpes. Des centaines de participants, adultes, familles, Ba’hourim et enfants, y posent devant le décor massif des sommets de l’Oisans. Ces images résument à elles seules ce qu’est devenu, au fil d’un demi-siècle, le grand rendez-vous estival du judaïsme francophone en montagne.
Photos : David Karseny
Il y a des photographies qui valent tous les comptes rendus. Celles qui viennent d’être diffusées à l’issue de la deuxième semaine du séminaire d’étude du Beth Loubavitch appartiennent à cette catégorie. Sur la première, la plus imposante, plusieurs centaines de personnes s’étagent sur la pente herbeuse qui domine la station, adossées aux balcons de bois d’un chalet alpin, avec pour arrière-plan les crêtes minérales qui ferment l’horizon. Chapeaux noirs, chemises blanches, tee-shirts bleus des colonies : toutes les générations sont là, serrées les unes contre les autres, dans cette composition patiemment orchestrée qui constitue chaque année l’un des moments forts du séjour.
En haut à gauche, le logo bleu du Beth Loubavitch Île-de-France. En haut à droite, le portrait du Rabbi de Loubavitch, assis à son bureau, qui veille sur l’assemblée comme il veille sur chacune des institutions nées de son impulsion. Entre les deux, le titre bilingue, en français et en hébreu : « Séminaire 5786 – 2026, Les 2 Alpes – Beth Loubavitch ». Rien n’est laissé au hasard dans cette mise en scène qui, d’une année sur l’autre, reconduit le même protocole visuel et transforme un simple souvenir de vacances en document d’archives.
Trois semaines d’étude à 1 650 mètres d’altitude
Le séminaire européen d’été du Beth Loubavitch de Paris se déroule cette année du 2 au 23 août 2026 à l’Hôtel Panorama, aux 2 Alpes. Pendant trois semaines, l’établissement et ses abords se muent en un véritable centre d’étude à ciel ouvert : cours du matin, Sedarim de l’après-midi, offices dans la synagogue aménagée pour l’occasion, Farbrenguen du soir. La station savoyarde, habituée aux skieurs l’hiver et aux randonneurs l’été, voit ainsi s’installer une vie juive complète, avec ses horaires, ses rythmes et sa liturgie.
La formule, éprouvée depuis des décennies, tient dans une idée simple : ne pas opposer le repos et l’étude, mais les faire coïncider. Les journées combinent l’approfondissement des textes et les activités de plein air, les randonnées en altitude et les ateliers thématiques. Les participants viennent de toute l’Europe, et pas seulement de France. Un rayon cacher est mis à leur disposition dans la station, permettant de se fournir en produits frais et en plats préparés pour le Chabbat, détail logistique qui conditionne en réalité la possibilité même d’un tel rassemblement en pleine montagne.
Une équipe rodée autour du Rav Mendel Azimov
L’organisation générale du séminaire relève du Beth Loubavitch de Paris, dirigé par le Rav Mendel Azimov, directeur du Beth Loubavitch. Le programme d’étude destiné aux adultes est dirigé par son frère, le Rav Levi Azimov, tandis que la Yechivat Kaïtz réservée aux Ba’hourim est placée sous la direction du Rav Chmouel Lubecki. L’encadrement du Gan Israël, la colonie destinée aux enfants, est assuré par Levi Laskar et le Rav Levi Maimoun.
Cette répartition n’a rien d’anecdotique : elle traduit la conviction, constamment réaffirmée par le mouvement Habad-Loubavitch, qu’un séminaire ne peut réussir que s’il s’adresse simultanément à toutes les tranches d’âge. Le père qui étudie le matin doit savoir ses enfants pris en charge ; les adolescents doivent trouver un cadre à leur mesure ; les mères doivent pouvoir suivre les cours qui leur sont destinés. C’est cette architecture d’ensemble qui explique la longévité du rendez-vous et le nombre de familles qui y reviennent d’une année sur l’autre.
Le Gan Israël, la relève en tee-shirt bleu
La deuxième photographie diffusée est celle du Gan Israël du séminaire. Sur une prairie ouverte, dominée par une longue croupe herbeuse constellée de sapins, plus d’une centaine d’enfants en tee-shirts bleus frappés du logo de la colonie posent en rangs serrés, assis dans l’herbe rase de l’été. Derrière eux, debout ou assis sur des chaises, leurs moniteurs et responsables, jeunes gens en chemise blanche, encadrent le groupe.
Le réseau des colonies Gan Israël, fondé sous l’impulsion directe du Rabbi de Loubavitch au début des années 1950, est aujourd’hui l’un des plus vastes réseaux de camps de vacances juifs au monde. Aux 2 Alpes, sa déclinaison estivale offre aux enfants des participants un programme complet mêlant jeux, excursions, chants et études adaptées à leur âge. Sur l’image, le portrait du Rabbi occupe cette fois le centre exact de la bannière, encadré à gauche par le logo du Beth Loubavitch et à droite par l’écusson du Camp Gan Israël. Une manière de rappeler que ces enfants ne sont pas un supplément au séminaire : ils en sont l’une des raisons d’être.
La Yechivat Kaïtz, l’étude au sommet
Le troisième cliché est d’une tout autre tonalité. Une cinquantaine de Ba’hourim en costume sombre et chapeau noir posent sur un versant sec, brûlé par le soleil d’août, avec en contrebas la silhouette d’un grand chalet de bois. Assis au premier rang, les plus jeunes, en chemise claire. Derrière eux, les rangs de la Yechivat Kaïtz du séminaire 5786.
La Yechiva d’été occupe une place particulière dans le calendrier des jeunes gens du mouvement. Loin des grandes villes, elle permet plusieurs semaines d’immersion continue dans le Talmud et la ‘Hassidout, sans les sollicitations habituelles. Le choix de la haute montagne, à 1 650 mètres d’altitude, n’est pas seulement esthétique : il crée les conditions d’une concentration difficile à obtenir ailleurs. Ces Ba’hourim sont également les moniteurs, les meneurs de chants et les encadrants du séminaire ; leur présence structure la vie collective bien au-delà des heures d’étude.
Un rendez-vous inscrit dans l’histoire du judaïsme français
Le séminaire d’étude du Beth Loubavitch n’est pas une initiative récente. Les premières éditions remontent à la fin des années 1960, à une époque où le judaïsme français se recomposait après l’arrivée des communautés d’Afrique du Nord et où le Beth Loubavitch de Paris, installé rue Lamartine, commençait à déployer son activité. Depuis, la formule s’est déplacée de station en station avant de trouver aux 2 Alpes son point d’ancrage durable, et l’Hôtel Panorama son cadre habituel.
Au fil des années, le séminaire a vu naître des traditions propres : le Yar’hei Kalla du 20 Av, jour de la Hilloula de Rabbi Levi Its’hak Schneerson, père du Rabbi, qui rassemble aussi les vacanciers de passage dans la station ; les Farbrenguen de Tou Beav ; les Siyoumim retransmis en direct. Autant de rendez-vous qui font du séjour bien autre chose qu’une parenthèse estivale et l’inscrivent pleinement dans le calendrier communautaire.
À l’approche d’Elloul
Le calendrier de cette édition n’est pas indifférent. En s’achevant le 23 août, le séminaire conduit ses participants jusqu’aux premiers jours du mois d’Elloul, période traditionnellement consacrée au bilan spirituel et à la préparation des fêtes de Tichri. Dans l’enseignement hassidique, ce mois est décrit comme celui où « le Roi est dans le champ », où la proximité avec D.ieu se fait plus immédiate et plus accessible qu’à tout autre moment de l’année.
Il y a quelque chose de juste à ce que cette période commence pour des centaines de familles au milieu des alpages, loin des rythmes urbains, dans un environnement où l’étude occupe l’essentiel des journées. Les trois photographies dévoilées cette semaine en gardent la trace : des visages par centaines, des générations empilées sur une pente d’herbe sèche, et derrière eux la montagne, immobile, qui ne dit rien mais qui aura tout vu.
De la crèche du Gan Israël aux bancs de la Yechivat Kaïtz, ces trois clichés disent la même chose : une continuité qui se transmet, été après été, sur les hauteurs des 2 Alpes.
Au début du mois de Mena’hem Av, la Yechiva Loubavitch de Vincennes a célébré sa cérémonie officielle de remise des diplômes, devant la communauté rassemblée et les soutiens de l’institution. L’année aura été marquée par la fondation d’un Kollel, structuré en deux groupes et fréquenté par plus de quarante étudiants répartis en huit niveaux. L’examen final, conduit par le Rav Nethanel Loeb, Roch Kollel du Kollel Lehoraa de Yerres et membre du Vaad Rabané Loubavitch, a été l’occasion pour ce dernier de saluer publiquement la qualité de l’étude fournie.
Il est des cérémonies qui ne se contentent pas de clore une année scolaire. Celle qui s’est tenue au début du mois de Mena’hem Av à la Yechiva Loubavitch de Vincennes appartient à cette catégorie : elle a scellé la première année d’existence d’une structure appelée à modifier durablement le paysage de la formation rabbinique en région parisienne.
Devant les familles, les amis et les soutiens de l’institution, ce sont des diplômes qui ont été remis. Mais ce que la salle célébrait tenait davantage à ce que ces parchemins annoncent : la possibilité, désormais offerte sur place, de mener un cursus d’étude jusqu’à la Semi’ha sans quitter la France.
La fondation du Kollel, événement de l’année
La grande nouveauté de cette année à la Yechiva de Vincennes aura été sans conteste la fondation du Kollel. Adossée à une institution qui accompagne depuis plus de vingt ans les élèves sortant du ‘Heder dans un cursus d’études talmudiques, la nouvelle structure prolonge vers le haut un édifice éducatif jusque-là centré sur les plus jeunes.
Le choix n’a rien d’anodin. Un Kollel n’est pas un cours du soir : c’est un cadre d’étude intensive, exigeant, où l’on travaille les textes de la Halakha avec la perspective assumée d’une maîtrise pratique. Dans la tradition Habad-Loubavitch, cette exigence rejoint l’insistance constante du Rabbi sur l’étude approfondie comme fondement de toute action communautaire : un Chalia’h incapable de répondre aux questions de Halakha qui lui sont posées ne saurait remplir pleinement sa mission.
Une année scandée par les examens
Le premier cycle n’a rien eu d’un parcours de complaisance. Les élèves du Kollel ont traversé une année d’études intensives ponctuée d’examens intermédiaires, dispositif qui interdit le rattrapage de dernière minute et impose un travail régulier tout au long des mois d’étude.
Cette architecture d’évaluation continue est caractéristique des cursus orientés vers l’ordination. La Semi’ha n’atteste pas d’une performance ponctuelle mais d’une maîtrise sédimentée, vérifiée par étapes, matière après matière. C’est à ce prix qu’un diplôme rabbinique conserve sa valeur aux yeux des communautés qui, un jour, s’en remettront à celui qui le détient.
L’épreuve finale et l’admiration du Rav Nethanel Loeb
Le jour de l’examen final venu, c’est le Rav Nethanel Loeb qui est venu procéder à l’interrogation. Roch Kollel du Kollel Lehoraa de Yerres et membre du Vaad Rabané Loubavitch — le Rabbinat Loubavitch de France —, il avait suivi les élèves tout au long de l’année, ce qui conférait à son évaluation le poids d’un regard informé plutôt que celui d’un jugement extérieur.
Figure reconnue du corps rabbinique Loubavitch français, notamment pour son travail sur les lois et coutumes Habad, le Rav Loeb n’a pas manqué de manifester son admiration pour la qualité de l’étude des élèves. Le compliment, venant d’un examinateur de ce rang, vaut validation : il situe le niveau atteint à Vincennes dans le référentiel exigeant des institutions rabbiniques du mouvement.
Une communauté rassemblée autour de ses institutions
La cérémonie officielle a réuni, en fin de cycle, la communauté dans son ensemble ainsi que les soutiens et amis de la Yechiva. Autour des diplômés se tenaient les principaux responsables des institutions Loubavitch de Vincennes–Saint-Mandé, signe de la place que le Kollel occupe désormais dans l’organigramme local.
Y assistaient notamment le Rav Yossef Taïeb, Roch Hayechiva, Chalia’h du Rabbi pour les villes de Vincennes et de Saint-Mandé et Dayan de la communauté, ainsi que le Rav Lévi Its’hak Taïeb, responsable des institutions Loubavitch de Vincennes et Saint-Mandé. Étaient également présents le Rav Mendel Taïeb, directeur de l’école l’Avenir de nos Enfants, le Rav Chimon Edery, directeur du Kollel de la Yechiva, le Rav Menahem Mendel Dodisco, Maguid chiour du chiour alef, le Rav ‘Haïm Elezam, délégué des institutions pour la ville de Saint-Mandé, et le Rav Mordé’hai Gabison, directeur de la Yechiva.
À leurs côtés figuraient le Rav Nethanel Loeb, venu conduire l’interrogation finale, et le Rav Meïr Sim’ha Kalmenson, Chalia’h du Rabbi pour la ville d’Aubervilliers et responsable de la Kehilat Chneor. Cette présence croisée de responsables venus d’autres villes de la région parisienne dit assez que l’initiative vincennoise est perçue comme une affaire collective, dépassant le seul périmètre du Val-de-Marne.
Deux groupes, deux trajectoires
L’architecture du Kollel repose sur une distinction claire entre deux publics. Le premier groupe s’adresse aux débutants : il a vocation à faire entrer dans le monde de la Halakha des étudiants qui n’en possédaient pas encore les codes, en les conduisant progressivement, et à terme, à pouvoir prétendre à une Semi’ha — cette ordination qui atteste de la capacité à trancher la loi, Halakha lemaassé, c’est-à-dire dans son application concrète.
Le second groupe, avancé, poursuit un objectif différent. Il permet à des Ba’hourim de passer leur Semi’ha tout en demeurant en région parisienne, sans devoir rejoindre une Yechiva à l’étranger, et il ouvre parallèlement ses portes à des hommes mariés désireux de parfaire leur niveau jusqu’au titre de Moré Tsédek. Ce dernier point mérite d’être souligné : il élargit le public du Kollel à des adultes engagés dans la vie professionnelle et familiale, pour qui l’étude de haut niveau demeurait jusqu’ici difficilement accessible.
Cette double porte d’entrée traduit une conception pragmatique de la transmission. Plutôt que de réserver l’étude approfondie à une élite déjà formée, la Yechiva a fait le choix d’ouvrir un chemin continu, du premier pas dans la Halakha jusqu’à la responsabilité rabbinique.
Plus de quarante étudiants, huit groupes de niveau
Les chiffres de cette première année témoignent d’une adhésion qui a dépassé les prévisions. Ce sont plus de quarante personnes qui ont fréquenté le Kollel, réparties en huit groupes constitués à la fois selon les niveaux et selon les matières abordées.
Cette granularité pédagogique n’est pas un détail d’intendance. Elle permet à chacun de progresser à son rythme, dans un cadre adapté à ses acquis, sans que les plus avancés ne soient freinés ni que les débutants ne soient découragés. Elle suppose en revanche un encadrement dense et une équipe enseignante disponible, ce qui constitue précisément l’un des atouts revendiqués par l’institution vincennoise, dont la direction opérationnelle du Kollel a été confiée au Rav Chimon Edery.
Étudier au mois de Mena’hem Av
Le calendrier retenu pour la cérémonie n’est pas indifférent. Le mois d’Av, que la tradition nomme Mena’hem Av — « Av le consolateur » —, est celui du deuil de la destruction du Beth Hamikdach. Le Rabbi a maintes fois enseigné que la réponse à cette destruction passe par l’étude, en particulier celle des lois du Temple, et par l’intensification de la Torah et des Mitsvot dans le monde.
Célébrer, en ces jours, l’achèvement d’un cycle d’étude et la formation de nouveaux érudits prend dès lors une résonance particulière. Ce que le Kollel de Vincennes a produit cette année n’est pas seulement un lot de diplômes : c’est une contribution concrète à cette reconstruction par l’étude que la période appelle.
Un enjeu qui dépasse Vincennes
L’initiative résonne bien au-delà des murs de la Yechiva. Le judaïsme français a longtemps dépendu, pour la formation de ses cadres rabbiniques, de structures situées en Israël, aux États-Unis ou en Angleterre. Les jeunes gens partaient, et tous ne revenaient pas. Créer en région parisienne une filière permettant d’obtenir la Semi’ha sans rupture géographique répond directement à cette hémorragie de compétences.
Il y a également, dans la formule retenue, une réponse à la demande croissante d’un public adulte. Les hommes mariés qui rejoignent le groupe avancé pour atteindre le niveau de Moré Tsédek incarnent une génération qui refuse de considérer que l’étude sérieuse s’arrête au seuil de la vie active. Le Kollel leur offre un cadre où cette ambition trouve à s’exercer, encadrée et évaluée.
Reste désormais à inscrire cette première année dans la durée. Une structure d’étude ne se juge pas à son lancement mais à sa capacité de tenir sur plusieurs cycles, de voir ses premiers étudiants achever leur parcours et, le moment venu, prendre à leur tour des responsabilités communautaires. Les diplômes remis cette année à Vincennes sont, en ce sens, moins un aboutissement qu’une promesse.
Souhaitons à ces étudiants une grande réussite dans la poursuite de leurs études, et qu’ils sortent éclairer le monde de la lumière de la Torah, jusqu’à la venue de Machia’h et la Rédemption véritable et complète. Amen.
Note de transparence : cet article a été rédigé à partir d’une information communiquée par la Yechiva Loubavitch de Vincennes, complétée par des éléments de contexte issus de recherches documentaires sur les institutions Habad-Loubavitch de Vincennes–Saint-Mandé et sur le Vaad Rabané Loubavitch (Rabbinat Loubavitch de France). Aucun lien source n’était disponible à la publication.
Après des dizaines de milliers d’écoutes et un flot de réactions enthousiastes suscités par le premier volet, l’institut Gaagouïm Niggounei Habad présente aujourd’hui la seconde partie de son projet musical. Offerte en techoura à l’occasion du mariage de Rav Yossef Its’hak et ‘Haya Mouchka Amar, cette réalisation propose neuf passages de la prière de Cha’harit du Chabbat et des fêtes, interprétés sur des niggounim enseignés par le Rabbi au fil des années. Son ambition est simple et exigeante à la fois : réintroduire la vie, l’intériorité et l’attachement au Créateur dans le service de la prière.
Un second volet longtemps attendu
Le premier volet du projet avait rencontré un écho que ses initiateurs eux-mêmes n’avaient pas anticipé. Des dizaines de milliers d’écoutes, des réactions venues de communautés entières, des enseignants et des responsables d’institutions éducatives réclamant une suite : autant de signes qu’un besoin réel avait été touché. C’est en réponse à cette attente que l’institut Gaagouïm Niggounei Habad publie aujourd’hui la seconde partie de l’entreprise, offerte comme techoura à l’occasion du mariage de Rav Yossef Its’hak et de Madame ‘Haya Mouchka Amar, à qui l’on souhaite longue vie.
Neuf passages de la prière du matin
Dans ce nouveau volet, Rav Mena’hem Mendel Amar interprète neuf extraits de la prière de Cha’harit du Chabbat et des jours de fête. Chacun de ces passages est porté par un niggoun que le Rabbi a enseigné au cours des années, l’ensemble ayant été composé avec un souci constant de fidélité au texte liturgique. Le mariage entre la mélodie et les mots n’a rien d’arbitraire : chaque phrase musicale épouse la scansion du verset, de sorte que le chant ne recouvre jamais la prière mais la révèle. L’objectif affiché par les concepteurs du projet est d’insuffler vitalité, profondeur intérieure et dvékout dans le service de la prière.
Une directive du Rabbi sur le chant
Le projet s’inscrit explicitement dans une orientation donnée par le Rabbi. Dans une Si’ha prononcée lors du Chabbat de la Paracha Bechala’h 5752 (1992), le Rabbi enseignait qu’un autre enseignement, essentiel lui aussi, se dégage du thème du chant : il concerne le service de la prière accompli, précisément, sous la forme d’un chant. Au chant lié à l’élévation qui monte du bas vers le haut doit désormais s’ajouter, expliquait le Rabbi, celui qui procède de l’attachement et de l’intégration au Divin, en préparation au chant nouveau des temps à venir.
Daavenen mit a nigoun
Le titre du projet dit exactement ce qu’il contient : Daavenen mit a nigoun, prier avec une mélodie. Cette approche est née au sein de la communauté Or Mena’hem d’Achdod, qui rassemble plusieurs centaines de fidèles proches du judaïsme, dont un nombre non négligeable sont devenus au fil des années des ‘Hassidim à part entière. Là, les prières du Chabbat ont retrouvé une douceur et une respiration particulières, portées par une lenteur assumée, par l’aspiration et par la nostalgie du Divin. Ce qui n’était au départ qu’une pratique communautaire locale s’est peu à peu imposé comme un modèle que d’autres ont souhaité reprendre.
Un outil pour les écoles et les communautés
Les responsables du projet soulignent que cet enregistrement se prête particulièrement bien à une intégration dans la prière de Cha’harit telle qu’elle est conduite dans les institutions éducatives et dans les communautés d’Anach. L’enjeu dépasse largement la dimension musicale. Il s’agit de faire passer la prière du statut de commandement accompli par habitude et par routine à celui de véritable service du cœur, avec l’émotion, la lenteur et le lien réel au sens de chaque mot et à la portée de chaque terme prononcé.
À l’écoute
L’album est disponible sur les principales plateformes de diffusion en continu : https://did.li/Tefillah2
Dernier mois de l’année juive, Elloul ouvre le temps du retour à D.ieu, de la miséricorde et de la préparation aux Jours redoutables. Ses usages, hérités du Baal Chem Tov et fixés par des siècles de tradition, en font une période d’une intensité spirituelle unique, vécue pourtant au cœur même du quotidien. Car en Elloul, selon la célèbre image de Rabbi Chnéor Zalman de Liadi, le Roi a quitté son palais : Il est dans les champs.
Les usages du mois
Dès le premier jour de Roch ‘Hodech Elloul, on ajoute le Psaume vingt-sept après la prière du matin et après celle de l’après-midi, et cet ajout se poursuit jusqu’à Hocha’na Rabba inclus.
Le Baal Chem Tov a instauré la coutume de réciter chaque jour du mois d’Elloul trois Tehilim (Psaumes), et ce jusqu’à la veille de Kippour. Le jour de Kippour lui-même, on en dit neuf avant la prière de Kol Nidré, neuf avant de dormir, neuf après la prière de Moussaf et neuf à l’issue de la fête, de manière à achever le livre entier des cent cinquante Psaumes.
À partir du second jour de Roch ‘Hodech Elloul, on sonne du Chofar chaque jour, à l’exception du Chabbat et de la veille de Roch Hachana.
Durant tout ce mois, «le Roi est dans les champs» : D.ieu se tient plus proche que jamais de chacun d’entre nous, et rien ne nous interdit de tout Lui demander. C’est pourquoi il est plus aisé, en cette période, d’opérer un retour sincère vers Lui, en augmentant les dons à la Tsedaka et en approfondissant la ferveur de la prière.
L’usage veut également que l’on fasse vérifier ses Mezouzot et ses Téfilines par un Sofer expérimenté. Enfin, on écrit à ses amis et à ses connaissances pour leur souhaiter d’être inscrits et scellés pour une bonne et douce année.
Elloul dans l’histoire
Elloul est le mois du repentir et de la miséricorde. Ce caractère si particulier n’est pas le fruit d’une simple convention : il plonge ses racines dans un épisode fondateur de l’histoire d’Israël.
Descendant du mont Sinaï et découvrant la faute du veau d’or, Moïse brise les Tables de la Loi. Il passe ensuite quarante jours hors du camp, au pied de la montagne, à implorer le pardon divin, ainsi que le rapporte le Deutéronome au chapitre neuf, versets vingt-cinq à vingt-neuf. C’est le premier jour du mois d’Elloul qu’il entreprend une nouvelle ascension du Sinaï, portant avec lui les Tables brisées.
Auparavant, afin d’éviter que le peuple, se croyant une fois encore abandonné, ne retombe dans la même tragique erreur, il fait sonner du Chofar à tous les carrefours du camp. Il s’agissait d’annoncer clairement qu’il montait au sommet de la montagne et qu’il y demeurerait quarante jours de plus.
Quarante jours plus tard, on est le dix Tichri : c’est Yom Kippour. Moïse redescend avec les nouvelles Tables et avec l’heureuse nouvelle : D.ieu a pardonné. Cet événement inaugural confère à toute la période son caractère essentiel. Elloul est un temps de retour à D.ieu, un temps de pardon durant lequel brillent avec une intensité singulière les Treize attributs de la Miséricorde divine, tels que Rachi les définit dans son commentaire sur l’Exode, chapitre trente-quatre, versets six et sept, où ils sont énoncés.
Le contenu du mois d’Elloul
Ce qui suit est extrait d’une Si’ha du Rabbi prononcée le vingt-trois Elloul 5715 (1955).
Le nom même du mois d’Elloul fait allusion aux trois domaines du service de D.ieu : la Torah, la prière et les bonnes actions. Elloul est ainsi formé par les initiales des mots qui, en hébreu, composent le verset : «D.ieu le fit survenir par Sa main et Je te fixerai un lieu où il pourra se réfugier». Il est fait ici allusion à la Torah, laquelle, comme le disent nos Sages, permet de se protéger des attaques du mauvais penchant.
On retrouve également Elloul dans le verset : «Je suis à mon Bien-Aimé et mon Bien-Aimé est à moi», qui correspond au service de D.ieu par la prière. Elloul est encore formé par les mots du verset : «Des envois de mets, chacun à son ami, et des dons aux pauvres», qui décrit les bonnes actions.
À la base et au commencement de ces différents domaines du service divin se trouve la Techouva, à l’image du Modé Ani récité chaque matin au réveil, qui permet de se lier à D.ieu dès les premiers instants du jour en affirmant d’emblée : «Je rends grâce devant Toi», c’est-à-dire devant l’Essence même de D.ieu, qu’aucun mot ni aucun signe ne saurait décrire. C’est ainsi que l’on peut entrer véritablement dans les trois domaines précédemment évoqués.
Tel est l’effort du mois d’Elloul, celui qui conduit à la délivrance à laquelle fait allusion le verset : «Un Cantique pour D.ieu, et ils dirent ainsi : je chanterai», dont les initiales forment encore une fois Elloul.
C’est de cette manière que se définit le contenu du mois d’Elloul, qui prépare au mois de Tichri. Puisse D.ieu faire que nous commencions la nouvelle année dans la joie, qu’elle soit bonne et douce, et que tous nos besoins y soient comblés.
Le Roi est dans les champs
L’année s’achève. Dernier mois du calendrier, Elloul annonce les «Jours redoutables» de Roch Hachana et de Yom Kippour. Temps d’introspection, donc, et plus encore temps de préparation. Temps par excellence de prière, d’étude et de bonnes actions. Temps d’une sainteté particulière et, pourtant, temps profane.
Au cours de notre traversée du temps, nous rencontrons des jours qui nous placent en retrait du quotidien. Ainsi, chaque Chabbat, cessons-nous tout travail. Mais les semaines d’Elloul ressemblent à cet égard à toutes les autres semaines de l’année : nous sommes dans le monde et nous y travaillons. N’y a-t-il pas là un paradoxe ? Ne devrions-nous pas nous retirer du monde pour nous préparer aux jours solennels dont Elloul est le prélude ?
Rabbi Chnéor Zalman de Liadi nous a enseigné une belle métaphore issue du Zohar. Le roi, nous dit-il, se tient habituellement dans son palais. L’approcher n’est alors pas chose aisée : il faut formuler sa demande auprès d’une bureaucratie sourcilleuse, se rendre au palais et en parcourir les interminables corridors, franchir de nombreuses portes, patienter dans des antichambres, obéir à un strict protocole. Mais il arrive aussi que le roi, ayant quitté son palais, traverse les champs. Le plus humble des paysans peut alors l’approcher, et le roi, en cette circonstance exceptionnelle, l’accueille et lui réserve son plus bienveillant sourire. En Elloul, nous dit Rabbi Chnéor Zalman, «le roi est dans les champs».
Le champ figure ici le pain que nous devons gagner, ces travaux que la sainteté du Chabbat nous interdit d’accomplir. Onze mois durant, le calendrier juif distingue ainsi des temps réservés, comme celui du Chabbat, et le temps profane, celui du labeur. Ce temps profane est pourtant infiniment précieux : notre travail quotidien s’inscrit toujours dans une même perspective, faire de ce monde une demeure pour D.ieu. Le Chabbat et les fêtes sont, quant à eux, des moments d’élévation, ces temps réservés qui nous offrent le recul et le ressourcement grâce auxquels la perspective peut être maintenue ou rétablie. En quelque sorte, nous séjournons le Chabbat au palais après avoir, la semaine durant, œuvré aux champs.
Cette dualité connaît une considérable exception : Elloul. Parce que, dans le temps si élevé de ce mois, ce qui fait l’essence de notre vie et lui donne son horizon devient bien plus sensible, le voile perd de son opacité. Le Roi, Père de la miséricorde, vient alors à notre rencontre, où que nous nous trouvions. Puissions-nous L’accueillir comme il convient.
Qu’est-ce que les Seli’hot ?
Les Seli’hot sont des prières de supplication qui rappellent à l’homme ses besoins, mais aussi sa petitesse et ses faiblesses. En les récitant, le Juif procède à une introspection approfondie qui lui permet d’aborder la nouvelle année avec la crainte et l’humilité requises, mais également avec l’assurance et la joie qui conviennent.
Dans les communautés séfarades, on récite les Seli’hot durant tout le mois d’Elloul. Dans les communautés achkénazes et ‘hassidiques, on commence à les dire à partir du samedi soir précédant Roch Hachana d’au moins quatre jours. On les récite ensuite avant la prière du matin, après avoir au préalable prononcé les «bénédictions du matin» ainsi que les bénédictions de la Torah.
Les usages de la récitation
On ne commence les Seli’hot qu’en présence de dix hommes adultes, âgés de plus de treize ans, afin de pouvoir prononcer le Kaddich.
Si possible, on demeure debout pendant toute la récitation, ou du moins lorsque l’on prononce les «Treize attributs de la Miséricorde» et le «Vidouï», la confession des fautes. Celui qui ne prie pas avec un Minyan ne prononce ni les «Treize attributs» ni les prières en araméen.
L’officiant, pour sa part, s’enveloppe d’un Talit. S’il fait encore nuit, il ne prononcera pas la bénédiction : il serait alors préférable qu’il emprunte un Talit à un ami ou à la synagogue.
Enfin, l’endeuillé, durant les sept premiers jours de son deuil, ne sort pas de chez lui et ne peut donc se rendre à la synagogue pour les Seli’hot. Il fait toutefois exception la veille de Roch Hachana, jour où les Seli’hot sont particulièrement longues.
Retranscription intégrale du Farbrenguen (veille de Roch Hodech Elloul)
(Chant d’ouverture, repris par toute l’assemblée : Hiné ma tov ouma naïm, chévèt a’him gam ya’had…)
Une Paracha qui met en garde
Dans la Si’ha, le Rabbi parle de la Paracha Réé. Il en parle longuement, et sur bien des sujets, car il y a beaucoup à dire dans cette Paracha.
Dans Réé, il y a tout un passage — c’est dans la troisième montée — où la Torah nous parle du cas de quelqu’un qui vient t’entraîner : « Si ton frère, le fils de ta mère, ou ton fils, ou ta fille, ou la femme de ton sein, ou ton ami qui est comme ta propre âme, t’incite en secret en disant : allons servir d’autres dieux… » Autrement dit, le cas où des gens t’entraînent vers l’idolâtrie. C’est tout un passage de la Torah, comme lorsqu’on parle de la Ir Hanida’hat, la ville entière qui s’est laissée égarer, ou de ceux qui entraînent d’autres qu’eux vers l’idolâtrie. Et quelle est la loi que la Torah prescrit dans ce cas ?
Le Rabbi, dans la Si’ha, ne s’arrête pas là. Il explique ce que tout cela veut dire dans l’Avoda, dans le service de D.ieu. Que signifie « ton frère, le fils de ta mère, ton fils, ta fille » ?
Le Rabbi explique qu’on peut posséder soit l’intellect, le Sé’hel, l’intelligence de la Kedoucha, la sainteté ; soit même les Midot, les attributs émotionnels de la sainteté. Autrement dit : même quand on a un père, même quand on a un frère, même quand on a une fille. Car tout cela, dans le langage de la Kabbale, a une signification. Le père, qu’est-ce que c’est ? C’est le Sé’hel, la ‘Ho’hma, l’intelligence. Le fils et la fille, qu’est-ce que c’est ? Ce sont les Midot.
Et que dit la Torah ? Que même quand on possède le Sé’hel, même quand on possède les Midot, il reste possible de tomber dans l’idolâtrie. Même avec la plus grande intelligence, même avec la ‘Ho’hma, même avec des Midot et tout ce que l’on voudra, la Torah nous dit qu’il est possible de se laisser entraîner, de faire des choses dont D.ieu ne se réjouit guère.
Et le seul moyen d’éviter ce piège, explique le Rabbi, c’est la Messirout Nefech, le don total de soi. Se donner entièrement à la volonté de D.ieu, au-dessus de la raison et au-dessus des Midot.
Le Rabbi, cet archéologue
C’est ce que le Rabbi a illustré un jour par une histoire — elle est certainement connue de tous.
Un groupe d’étudiants américains fut reçu par le Rabbi et lui demanda : « Quel est le travail d’un Rabbi ? En quoi consiste-t-il ? Que fait-il, un Rabbi ? »
Et le Rabbi répondit : « Un Rabbi, c’est quelqu’un qui fait de l’archéologie. Voilà ce qu’est un Rabbi. »
Le Rabbi expliqua : quand un homme fait des recherches dans la terre sans être accompagné d’un professeur, quand il creuse tout seul, il peut descendre parfois jusqu’à cent mètres de profondeur. Il cherche quelque chose : du pétrole, du charbon, un diamant, quelque chose de précieux. Il sait que ce terrain recèle un trésor. Il descend, il se salit, il descend encore… et il abandonne. Il arrive à cent mètres, il n’a pas atteint son but, et il renonce à son projet.
Mais s’il avait été accompagné d’un professeur, celui-ci lui aurait dit : « Écoute, ne te décourage pas. Tu es déjà descendu de cent mètres, il ne t’en reste que dix. Descends encore dix mètres et tu trouveras ce qu’il faut. »
Voilà, dit le Rabbi, le travail d’un Rabbi. Un Rabbi, c’est quelqu’un qui nous dit où il faut descendre, jusqu’où il faut descendre, et comment il faut descendre.
Quand le Yetser Hara conseille la Techouva
Car bien souvent, on cherche dans un terrain, on descend vingt mètres, on a déjà fourni tout un travail, et l’on laisse tomber. Alors que peut-être, à cause de quelques centimètres qui nous restaient, on aurait pu tout récupérer. C’est cela que dit le Rabbi dans la Si’ha.
Quelqu’un peut avoir un père, un fils, une fille : cela veut dire qu’il possède les plus hauts moyens de servir D.ieu. Il a la ‘Ho’hma de la Kedoucha, il a les Midot, il a tout ce qu’il faut. Et malgré cela, il peut, à D.ieu ne plaise, se laisser entraîner vers l’idolâtrie.
Pourquoi peut-il se laisser entraîner ? Parce que, comme il est dit : « Ne te fie pas à toi-même. » On ne doit jamais se faire confiance, on ne sait pas ce que sera demain. Rien de tout cela n’est encore un moyen sûr d’être protégé.
Quel est le moyen sûr d’être protégé ? C’est de se donner entièrement, au-dessus de la raison, au-dessus des sentiments : se donner tout entier au service de D.ieu. Et il faut toujours le savoir : dans le service de D.ieu, les choses sont très délicates. On ne sait pas exactement où se trouve notre Yetser Tov, ni où se trouve notre Yetser Hara.
Il arrive qu’on se persuade que la meilleure chose soit d’être triste, que la meilleure façon de servir D.ieu soit d’être attristé, angoissé. Voilà ce que le Yetser Hara cherche à nous vendre. Ce sont des choses très graves, et l’on ne mesure pas ce qu’elles produisent. Et le grand problème, c’est que parfois on croit que c’est la Kedoucha, que c’est le Yetser Tov qui parle à cent pour cent, sans être le moins du monde convaincu que c’est peut-être le Yetser Hara.
C’est ce que dit l’Admour Hazaken dans le Tanya, au chapitre vingt-sept — un chapitre immense. Il dit que lorsqu’un Juif travaille, ou étudie la Torah, ou accomplit une Mitsva, et qu’à ce moment-là lui vient l’envie de faire Techouva, le regret ; qu’il lui monte à la tête qu’il faut faire Techouva, qu’il faut être angoissé, qu’il faut être triste — on aurait pu croire que c’est là le plus haut niveau. Un homme assis à son bureau, occupé à son travail, ou marchant dans la rue, et voici qu’au milieu de tout cela lui vient l’angoisse de faire Techouva. Quelle chose admirable !
L’Admour Hazaken tranche clair et net : c’est le Yetser Hara qui le pousse à faire Techouva. Clair et net. Il n’entre pas dans le doute, il ne perd pas de temps, il ne dit pas « peut-être est-ce le Yetser Hara, il y a un doute ». Aucun doute. Il dit : c’est certain, c’est le Yetser Hara qui le pousse maintenant à faire Techouva.
Et pourquoi le Yetser Hara aurait-il intérêt à pousser un Juif vers la Techouva ? Parce que le Yetser Hara est un grand homme d’affaires. Il brasse beaucoup d’affaires, il sait où investir. Il investit d’abord : il prend un Juif, il le rend angoissé, il le rend triste, sachant très bien qu’ensuite — dans un an, dans deux ans, ou même avant — il pourra le décourager complètement. Il lui dira : « De toute façon, à quoi sers-tu ? Une faute ici, une faute là… Qu’es-tu donc ? Tu n’es rien du tout. » Et c’est ainsi qu’on décourage un homme du judaïsme tout entier.
L’épée cachée sous la redingote de soie
C’est pourquoi le Rabbi Rachab a dit un jour : il ne faut pas s’imaginer qu’Essav, le frère de Yaakov, qui est le symbole du mal et du Yetser Hara, ait été un brigand déclaré, l’épée à la main.
Le Rabbi Rachab a dit : Essav le méchant portait une redingote — et pas une simple redingote : une redingote de soie. En dessous, il portait un Gartel, la ceinture de prière. Et dans le Gartel, il y avait l’épée. Une épée cachée dans le Gartel. Voilà Essav le méchant.
Qu’a voulu dire le Rabbi Rachab ? Qu’on ne sait pas exactement où le Yetser Hara se manifeste. Il faut y prendre très, très garde. C’est ce que dit le Rabbi : un Rabbi, c’est quelqu’un qui dirige chacun d’entre nous pour lui dire exactement où chercher la vérité et comment y parvenir. Sans cela, à D.ieu ne plaise, on peut descendre cent mètres sous terre à la recherche du trésor et se décourager aux dix derniers centimètres. Alors qu’avec dix centimètres de plus, on aurait trouvé la plus grande richesse.
Il en va de même dans la façon dont chacun sert D.ieu. On commence à travailler sur soi-même, on commence, on commence encore, puis on ne voit pas de résultat et l’on se dit : « Voilà, tant pis pour moi. »
Or c’est justement ce que le Rabbi nous dit dans les Si’hot, dans les Ye’hidout : on y voit avec une clarté parfaite, avec une exactitude parfaite, quel est le chemin pour parvenir à servir D.ieu — celui-là même que le Rabbi nous enseigne et nous indique.
Le Chofar sonné un mois à l’avance
C’est pourquoi, dans le Likout que nous avons reçu pour Chabbat, le Rabbi parle longuement du thème de la Tsedaka. Le Rambam dit qu’il faut demander à D.ieu que, même là où l’on pourrait se croire méritant, même alors, D.ieu agisse en notre faveur et nous fasse la Tsedaka.
À ce propos, j’ai entendu une fois du Rabbi toute une longue Si’ha. Lorsque vient Roch Hachana et que nous sonnons le Chofar — « couronnez-Moi sur vous » —, nous établissons D.ieu comme Roi. Par quoi ? Par le Chofar.
Et voici que se présente le Satan, et que dit-il ? « Pourquoi, D.ieu, leur donnes-Tu le Chofar ? Pourquoi donner le Chofar au peuple juif ? Tu dis Toi-même que toute la vitalité d’Israël s’en va à la veille de Roch Hachana, et qu’il leur faut à présent une vitalité entièrement nouvelle. Or, s’il leur faut une vitalité nouvelle, par quel moyen ? Par le Chofar. Alors pourquoi le leur donner ? »
Et D.ieu répond au Satan : « Tu as raison. Mais regarde ce peuple : il a rendu un service, il a commencé à sonner le Chofar tout un mois à l’avance. Ce peuple a sonné le Chofar pendant tout le mois d’Elloul, avant Roch Hachana. Et puisqu’il a déjà sonné le Chofar un mois plus tôt, comment ne pas le lui donner ? »
Autrement dit — c’est ce que le Rabbi a expliqué — parce que le peuple juif fournit un effort à l’avance, là même où rien ne l’y oblige, car ce n’est encore ni Roch Hachana ni le moment obligatoire : parce qu’un Juif sonne le Chofar par anticipation, le jour du Yom Hadin, le jour de Roch Hachana venu, le Satan ne peut plus demander : « Pourquoi leur donner le Chofar qu’ils vont sonner ? » Puisque le peuple juif l’a déjà sonné pendant tout un mois, on est bien obligé de le lui donner.
Et c’est ce que dit le Rabbi : quand nous faisons la Tsedaka, quand nous aidons notre frère juif — Tsedaka matérielle, Tsedaka spirituelle —, mais surtout quand nous fournissons un effort, D.ieu aussi vient et fournit un effort. C’est le sens de la parole du Rambam : « À Toi la Tsedaka » — parce que nous faisons la Tsedaka, D.ieu la fait à Son tour avec nous. Le’haïm, le’haïm, le’haïm !
(Nigunim…)
Elloul, un mois qui ne ressemble à aucun autre
C’est ce dont parle le Rabbi, aussi bien dans la Si’ha et dans le Likout que nous avons reçus que dans les Si’hot précédentes : il faut savoir que le mois d’Elloul est un mois différent de tous les autres mois de l’année.
On ne dit pas à un Juif de cesser de travailler. On ne lui dit pas de renoncer à mener une vie tout à fait normale. On lui dit seulement — c’est tout le sens de la Si’ha du Rabbi — : voilà, tu as vingt-neuf jours pour te réfugier de tes habitudes et entrer dans le régime du mois d’Elloul.
Autrement dit, nous avons cette chance que D.ieu nous donne le mois d’Elloul. Et de plus en plus, on voit comment le Rabbi développe l’importance de ce mois. Il y a d’abord le Ma’amar de l’Admour Hazaken : « Le Roi est dans le champ. » Le Rabbi va encore plus loin : même ceux qui vivent tout à fait comme des paysans, même ceux qui sont au désert, ceux qui sont loin de tout, peuvent eux aussi recevoir D.ieu. Et d’une Si’ha à l’autre, à chaque Si’ha du mois d’Elloul, le Rabbi ajoute un détail, encore un détail, encore un détail, pour nous montrer l’importance de ce mois.
L’essentiel est donc de ne pas négliger le temps du mois d’Elloul. Chacun selon son temps. On ne demande à personne de cesser de travailler, on ne demande à personne de jeûner durant Elloul. Notre Minhag est de ne même pas dire les Seli’hot tout au long du mois, mais seulement durant la semaine des Seli’hot.
Alors, que demande-t-on à un Juif ? Réfugie-toi, sauve-toi dans le régime du mois d’Elloul. Et que faut-il faire durant Elloul ? Ajouter dans la Torah, dans la Tefila, dans la Tsedaka, en tout. La tradition a lu tant d’acronymes dans le nom même de ce mois. Mais surtout, parce qu’Elloul est un mois différent des autres : D.ieu est le plus proche de nous, il nous est plus facile de Le servir, plus facile de L’écouter, D.ieu est près de nous. Et dans ces conditions, chacun d’entre nous doit prendre de bonnes résolutions.
Cette année d’ailleurs — on le dit toujours dans le séminaire, c’est la meilleure des choses —, alors que parfois le séminaire s’achève avant le mois d’Elloul, celles qui peuvent encore rester profiteront des jours d’Elloul dans le séminaire. Et là, il est encore plus facile de percevoir en soi-même l’importance de ce mois.
La prière, ce terrain que le Yetser Hara convoite
Que voit-on dans le Choul’han Arou’h ? Qu’autrefois surtout, on portait durant Elloul une grande attention au thème de la prière. La prière, au sens le plus simple. On ne demande pas, à notre époque, de prier cinq ou dix heures par jour, ni d’avoir une longue prière. Mais au moins d’entendre, de rester à sa place et d’entendre ce que l’on est en train de dire à D.ieu. C’est ce que dit le Rambam : « multiplier les prières et les supplications », demander encore davantage dans la prière, et demander à D.ieu qu’Il nous fasse la Tsedaka. Nous ne le méritons pas, et que demandons-nous à D.ieu ? Qu’Il nous fasse la Tsedaka.
Mais si l’on prie durant Elloul comme on prie le reste de l’année — en bâclant la prière, en allant vite, sans penser à ce que l’on dit, dans une véritable foire —, alors on retombe, comme on l’a dit tout à l’heure, dans ce qu’il faut savoir : où se tient le Yetser Hara.
Le Yetser Hara n’a nul besoin de venir empêcher un Juif d’étudier la Torah toute la journée. C’est ici qu’il investit beaucoup. Le Yetser Hara vient trouver le Juif au moment de la prière et ne le laisse pas prier. Ensuite il se dit : « Puisque je ne l’ai pas laissé prier, j’aurai bien moins de mal, le reste de la journée, à me faire écouter de lui. » Tout commence là. Il y a tout le Ma’amar dit lors des mariages, où le Rabbi enseigne que tout dépend de la première pensée du matin : quand on se réveille, si la première pensée est tournée vers la Torah, il est plus facile de servir D.ieu toute la journée.
Il en va de même pour la prière. Ce n’est pas une question de quantité de temps : dans le même laps de temps, on peut prier vite ou prier bien. Mais quand on a prié comme il faut, la journée entière en est changée. Et quand, à D.ieu ne plaise, on a bâclé la prière — sans savoir à quelle page on en est, où l’on en est, répondant à un Kaddich ici, un « Barou’h » là, sans plus savoir ce qui se passe en nous —, alors le Yetser Hara a bien investi : il n’aura plus besoin d’investir le reste de la journée, il a déjà tout placé le matin.
C’est ce que dit le Rabbi : on peut avoir « ton frère, le fils de ta mère », tous ces degrés, mais si, à D.ieu ne plaise, on n’a pas la Messirout Nefech, le don total à D.ieu, on peut s’éloigner toujours davantage, jusqu’à « allons servir d’autres dieux ».
C’est là une Si’ha fondamentale du Rabbi : on ne peut compter ni sur la tête, ni sur les Midot. Nul ne peut se dire : « Ai-je vraiment besoin de la prière ? Je suis si fort dans le Nigoun, si fort dans la ‘Hassidout ; je peux me permettre de bâcler ma prière, je peux me permettre de consacrer ce temps à autre chose. »
À cela nous disons : non. Chaque Juif doit savoir que le moment de la prière est une chose très importante. Il faut apprendre du Rabbi ; il faut voir comment le Rabbi entre à la synagogue, comment il prie. Avec toute sa grandeur, on voit que la prière est pour lui quelque chose de sérieux : il ne prie pas par cœur, il a un Sidour ouvert devant lui, il prie. On peut donner mille explications sur les conduites du Rabbi — mais un Rabbi, on ne le comprendra jamais. On peut avancer mille raisons, jamais on ne comprendra un Rabbi.
Alors, que devons-nous voir, nous ? Nous devons voir comment le Rabbi fait, comment il prie. Il ne prie pas de mémoire, il ne prie pas en regardant à droite et à gauche : il entre et il prie comme on imaginerait que prie le plus simple des Juifs. Car telle est la loi du Choul’han Arou’h. La loi du Choul’han Arou’h, c’est la manière dont un Juif doit prier. Avec tous les mérites que l’on peut avoir — la ‘Ho’hma, les Midot, toutes les forces que l’on voudra —, il peut malgré tout arriver, à D.ieu ne plaise, qu’on en vienne à « allons servir d’autres dieux », qu’une sottise nous entre dans la tête. C’est ce que l’on voit dans la Paracha d’aujourd’hui, c’est ce que le Rabbi explique.
Il ne s’agit pas seulement de voir arriver chez toi une tante, un neveu, un fils ou une fille. Le Rabbi dit : cela veut dire, quand viendront à toi ton Sé’hel, tes Midot, tous ces degrés — si, à D.ieu ne plaise, on n’a pas le Kabbalat Ol, l’acceptation du joug divin, tout cela peut faire défaut en tout.
C’est pourquoi, durant le mois d’Elloul, chacun doit se familiariser avec les Ma’amarim de ce mois, surtout ceux du Rabbi, et voir exactement ce que le Rabbi demande de nous. Le’haïm, le’haïm !
(Nigunim…)
Le Rabbi Maharach et le Rav du village
Puisque c’est le soir de Chabbat, la coutume veut que l’on raconte une histoire de Tsadikim.
J’ai entendu une histoire de mon père, qui la tenait de vieux ‘Hassidim. J’ignore si elle a déjà été imprimée ou non, mais en tout cas c’est une histoire parfaitement exacte.
À l’époque du Rabbi Maharach — le quatrième Rabbi de Habad —, une petite localité eut besoin de nommer un nouveau Rav pour la ville. C’était un petit village, l’ancien Rav était parti, il fallut donc en nommer un nouveau.
Comme c’était une communauté de ‘Hassidim, l’usage voulait qu’on ne pût devenir le Rav de la ville sans être allé demander l’accord du Rabbi. Le candidat avait terminé ses études, il avait reçu la Semi’ha, l’ordination, tout ce qu’il fallait. Il briguait le poste. Il vint dans la ville, les gens le rencontrèrent, il fit très bonne impression. On l’accepta volontiers, mais on lui dit : « Pour notre part, nous sommes tout à fait d’accord. Mais il te faut à présent aller à Loubavitch, chez le Rabbi Maharach, et demander son accord à lui aussi. » Il accepta.
Il partit donc chez le Rabbi Maharach, et le Rabbi Maharach lui dit : « Je suis d’accord, à la condition que tel Rav, qui vit dans telle ville, le soit lui aussi. »
Or la ville nommée n’était pas une ville de ‘Hassidim, et le Rav cité par le Rabbi Maharach n’était pas un ‘Hassid non plus. C’était un Mitnagued, un opposant au hassidisme, un grand Rav d’une ville de Mitnagdim. Et le Rabbi Maharach lui dit : « Va chez untel, et s’il donne son accord, moi aussi je serai d’accord. »
Comme cet homme cherchait sa Parnassa, comme il avait besoin de ce poste pour vivre, il fit tout de même le voyage. S’il avait été plus avisé, il n’aurait pas eu besoin de se traîner jusque là-bas ; mais comme il ne l’était pas, il partit chez l’autre Rav.
Il arriva chez ce Rav, qui lui dit : « Je n’y comprends rien du tout. Je ne connais pas le Rabbi Maharach, je ne le connais pas, je ne l’ai jamais vu et il ne m’a jamais vu. » À cette époque, il était tout à fait possible que l’un ne connût pas l’autre : il n’y avait guère de moyens de voyager, ni beaucoup de courrier. « J’ai entendu parler du Rabbi Maharach, dit-il, mais je ne l’ai jamais vu, et je ne comprends pas du tout ce qu’il me veut. Je ne sais même pas qui est cette personne, et il faudrait que je donne mon accord ? Je ne vous connais pas. Je ne sais pas ce que le Rabbi Maharach attend de moi. » Et l’autre non plus ne se souvenait de rien.
Mais comme c’était le Rav d’une communauté, un homme qui avait un peu de crainte du Ciel, il se dit : « Si un Rabbi l’envoie chez moi, ce n’est certainement pas pour rien. » Bien que Mitnagued, il avait tout de même compris qu’il s’agissait d’un Rabbi.
Il ne pouvait cependant se fonder sur rien. D’un côté, un jeune homme vient lui demander un document : pourquoi le lui refuser ? Il fait très bonne impression. De l’autre, il y a la parole du Rabbi : pourquoi le Rabbi l’a-t-il envoyé chez lui ? Il n’y comprend rien.
Toute une semaine s’écoula ainsi. Chaque jour, le jeune homme revenait. Le Rav le mit à l’épreuve dans l’étude. Il vint le lendemain, se mit à étudier avec lui, à l’interroger : il savait tout. Pour un Rav, il connaissait le Yoré Déa, il connaissait tout, de part en part. Et la question n’en devenait que plus difficile à trancher : voici quelqu’un qui sait tout, pourquoi ne pas lui donner un document ? Mais il y a la parole du Rabbi : pourquoi l’a-t-il envoyé chez lui ? Il n’y comprend rien. Cela dura toute une semaine.
Puis, un jour, le Rav se dit : « Ce n’est pas normal. Cet homme sait étudier, c’est a priori un homme de valeur. Alors pourquoi le Rabbi me l’a-t-il envoyé ? » Et il se dit : « Il faut que je remonte un peu le temps. Il faut que je voie ce qui s’est passé il y a vingt ans, il y a trente ans, il y a vingt-cinq ans. » Il n’avait pas de mémoires écrites, mais il se mit à réfléchir à ce qui s’était passé dix, quinze, treize ans plus tôt. Peut-être y avait-il quelque chose ?
Et il se souvint d’une histoire. Ce Rav-là se souvint d’une histoire. Laquelle ?
Il se souvint qu’avant d’être Rav dans la ville où le Rabbi Maharach l’avait envoyé chercher, il avait d’abord été Rav dans une petite localité. Un jour, on lui proposa — c’était l’habitude en Russie, en Pologne : les rabbins commençaient dans de petits villages, et après dix, quinze, vingt ans, si une place se libérait dans une ville plus importante, on venait la leur proposer. Il était alors Rav dans un village voisin, et des gens d’une ville plus importante vinrent lui proposer la place.
Or ce Rav était très pieux. Il avait pour habitude, lorsqu’il voyageait en voiture, de ne jamais laisser monter personne. Il ne voulait pas — peut-être devrait-il faire monter une femme… Il ne voulait pas. C’était un homme très pieux, il ne voulait pas que des gens montent avec lui. Car à l’époque, en Russie, celui qui prenait une voiture, comme un taxi, et croisait en chemin des gens qui voulaient monter — pourquoi pas ? Pourquoi ne pas leur rendre service ? Mais ce Rav ne voulait pas de compagnie. Il disait : « Puisque je prends une voiture, je voyage seul, je n’ai pas besoin que celui-ci ou celui-là monte. Personne. Moi seul. » Aussi payait-il la voiture bien plus cher, pour être certain d’être seul.
Il partit donc du petit village vers la grande ville. En chemin — c’était l’hiver —, il aperçut un jeune soldat qui grelottait de froid. Le soldat demanda au cocher de le laisser monter. Le cocher dit : « Moi, je n’ai rien à dire. Cette personne, ce rabbin, m’a loué pour lui seul. » On demanda alors au Rav. Le Rav ne pouvait rien dire : allait-il laisser un soldat au bord de la route ? Il dit : « Qu’il monte. » Et le soldat monta.
Un peu plus loin, après un ou deux kilomètres : un deuxième soldat. On demanda de nouveau au cocher, qui dit : « Moi, je ne peux rien dire, c’est au rabbin qu’il faut demander. » On demanda au Rav ; le Rav voit un second soldat : va-t-il se montrer méchant ? Il dit : « Qu’il monte. »
Mais voici l’histoire : ce n’était pas deux soldats. Le premier était un soldat, mais le second était une jeune femme. C’étaient des gens qui avaient voulu, absolument, nuire au Rav. Je ne sais pas — des gens du village, sans doute, qui savaient que le Rav allait voyager ce jour-là, qui savaient qu’il ne voulait ni femmes ni hommes dans sa voiture, et qui s’étaient exprès déguisés : l’un en garçon, l’autre en fille, exprès, pour lui faire du tort.
Et le Rav, quand il s’en aperçut, descendit et fit le reste du chemin à pied. Il laissa la voiture poursuivre et marcha à pied jusqu’à sa ville.
Le Rav se souvint donc de cette histoire. Une histoire de rien du tout, mais une histoire qu’il gardait en mémoire. Et il commença à se dire : « Et si ce jeune soldat était ce Rav-là ? Celui qui vient me demander le document ? » Sinon, il ne se serait souvenu d’aucune histoire. Il se dit : « Peut-être ce jeune soldat déguisé, celui qui m’a fait du tort, est-il ce Rav ? On ne peut pas savoir ; peut-être, quand il était jeune… je ne sais pas. »
Voilà à quoi il pensa cette nuit-là. Le lendemain matin, le jeune homme vint chez lui pour demander le document. Le Rav se mit à le regarder, et il commença à reconnaître que c’était bien lui. C’était lui.
Et alors, il ne raconta pas toute l’histoire, il ne dit rien. Il dit seulement : « Je ne vous donne pas de document. »
Ce Rav devint par la suite l’un des plus grands ‘Hassidim. Car il avait vu combien le Roua’h Hakodech du Rabbi Maharach était pleinement ouvert : le Rabbi ne le connaissait pas, ne connaissait pas ce Rav, ignorait tout de cette histoire que lui-même n’avait jamais racontée — et pourtant, lorsque cet homme s’était présenté chez le Rabbi Maharach, le Rabbi avait vu qu’il ne méritait pas d’occuper un poste de Rav. C’était quelqu’un qui n’était pas du tout pieux. Savoir étudier ne fait pas un homme pieux. C’était quelqu’un qui n’était pas comme il fallait.
Sinon, même s’il n’avait pas été si bien par le passé, le Rabbi Maharach ne l’aurait pas envoyé demander l’accord de ce Rav-là. Mais le Rabbi Maharach avait vu qu’il ne méritait pas cette place, et que maintenant encore c’était quelqu’un de pas bien.
Et le Rabbi Maharach ne voulut pas le vexer. Il ne voulut pas lui dire : « On ne vous donne pas de document, je ne suis pas d’accord », car l’autre aurait demandé : « Pourquoi n’êtes-vous pas d’accord ? » Il l’envoya donc chez un Rav Mitnagued, et ce Rav-là découvrit la vérité. Lui ne pouvait pas savoir ; mais c’était le Roua’h Hakodech du Rabbi Maharach : pour lui, tout était clair. Rien n’était caché. Il voyait un homme et savait ce qu’il en était de lui depuis sa naissance jusqu’à ce jour. C’est pourquoi il connaissait l’histoire survenue avec tel Rav, et c’est pourquoi il l’envoya chez lui : pour que cet autre Rav voie si l’homme méritait ou non d’occuper la place d’une communauté.
Voilà ce que nous enseigne cette histoire, comme tant d’autres histoires : devant un Rabbi, on ne peut pas raconter d’histoires. Un Rabbi sait exactement tout. Quand on fait Techouva, il le sait ; et quand on ne fait pas Techouva, il le sait aussi.
Et puisque nous voici au jour où l’on se prépare à monter chez le Rabbi, il faut y venir de telle sorte que tout ce qui, durant l’année, n’a pas été comme il fallait — et chacun a certainement de ces choses-là — soit réparé. Nous avons tout un mois pour tout réparer. Le’haïm, le’haïm !
(Nigunim…)
Ce que l’on ne peut pas cacher au Rabbi
Pour comprendre comment un Rabbi peut savoir tout ce qui se passe d’un bout du monde à l’autre : c’est ce qui est écrit dans le Midrach. D.ieu créa la lumière le premier jour, puis la dissimula pour les Tsadikim. Et les Tsadikim, les Rabbanim, peuvent voir d’un bout du monde à l’autre ; rien ne fait écran, ni un mur, ni un fleuve, rien du tout : ils voient d’un bout du monde à l’autre.
Je vais raconter une histoire. Il y a une fois — je ne me souviens plus exactement, cela doit remonter à une quinzaine d’années —, quelqu’un à Paris est venu me voir. C’était à cinq heures du matin. Il fallait appeler le Rabbi, car son fils, malheureusement — un garçon de seize ou dix-sept ans — avait été blessé par quelqu’un et se trouvait dans le coma.
Ils sont venus chez moi, à la maison — des gens que je connaissais —, pour qu’on appelle le Rabbi directement. À l’époque, on pouvait appeler le secrétariat, et le Rabbi était sur la ligne, et l’on pouvait transmettre un message. Il fallait attendre des heures et des heures, mais on parvenait tout de même à joindre le Rabbi.
Le secrétariat était sur la ligne, et je dis qu’il y a ici telle famille, et que le père, dans tous ses états, apprend que son fils de dix-sept ans a malheureusement été blessé par quelqu’un.
Je raconte au Rabbi l’histoire telle que le père me la rapporte : c’était le gardien du centre communautaire qui l’avait frappé à la tête avec un bâton. Ainsi le père l’avait-il raconté : on avait retrouvé le garçon à côté du centre communautaire, et l’on disait que c’était le gardien qui l’avait frappé, croyant qu’il était venu voler. Telle était l’histoire qu’on m’avait dite, et telle je la répétai devant le père, au Rabbi.
Le secrétariat parlait au téléphone, et le Rabbi était sur la seconde ligne. Le Rabbi dit : « Ce n’est pas exact. Cette histoire n’est pas exacte. »
Je dis alors au père que le Rabbi affirme que cette histoire n’est pas vraie. Et je lui dis : s’il existe une autre version, il faut le dire. Mais le père ne connaît aucune autre version. La police l’avait établi ainsi : le garçon avait été retrouvé à côté du centre communautaire, et c’était le gardien qui l’avait frappé à la tête avec un bâton, avec un morceau de fer.
Et le Rabbi répète encore une fois la même chose : ce n’est pas exact. Que dire une troisième fois ? Le Rabbi dit non, nous n’allons pas dire oui.
Un mois plus tard, je revis le père. Je voulais simplement savoir. Quelques semaines après, je lui demandai : « Mais quelle était la vérité ? » Pour moi, c’était déjà évident : si le Rabbi dit non, c’est non. Mais je voulais savoir : avez-vous à présent la vérité ?
Il me dit : « Certainement. Deux semaines plus tard, on a découvert toute l’histoire. Ce n’était ni un gardien ni un vol : c’était une tout autre histoire. On a découvert exactement qui l’avait frappé à la tête avec un morceau de fer. » C’était un ami à lui, qui avait voulu se venger de lui. Une tout autre histoire.
Autrement dit, on le voit clairement. Ce n’est pas une histoire que quelqu’un rapporte et dont on pourrait dire ce que l’on veut : j’ai vu clairement que lorsqu’on a dit une chose au Rabbi, le Rabbi a répondu : « Non. Vous ne pouvez pas me dire une chose qui n’est pas vraie. » Et la vérité était tout autre.
Et l’on voit encore autre chose. Une autre fois, je suis entré chez le Rabbi en Ye’hidout, en audience privée. Une certaine famille m’avait demandé, quand je serais chez le Rabbi, d’intercéder pour elle et de demander une certaine bénédiction. C’était une famille à laquelle le Rabbi avait auparavant adressé toute une lettre.
Je suis entré chez le Rabbi et j’ai dit que cette famille demandait comment il se faisait que la promesse contenue dans la lettre ne se fût pas encore réalisée.
Je me souviens que le Rabbi s’est presque levé de sa place ; son regard a changé, et il m’a dit : « Ils ne font pas ce que j’ai demandé dans la lettre. »
Je ne voulais rien dire, car avant mon départ de Paris, j’avais bien demandé à cette famille : « Faites-vous ce que le Rabbi a demandé dans la lettre ? » Ils m’avaient répondu : « Oui. » Mais le Rabbi me dit : « Non, ils ne le font pas. Ils ne font pas ce qui est écrit dans la lettre. » Et il ajouta : « Fais-moi entrer de nouveau le nom. »
De retour à Paris, j’interroge ces gens. Sans révéler ce que le Rabbi m’avait dit, je leur demande : « Faites-vous, oui ou non, ce que le Rabbi a demandé ? » Ils me répondent : « Comment cela, nous ne le ferions pas ? Le Rabbi l’a dit, bien sûr que nous le faisons. » Alors je leur dis : « Mais le Rabbi m’a dit le contraire : que vous ne faites pas ce qu’il a demandé dans la lettre. » Et ils finirent par dire : « On voit bien qu’avec lui, on ne peut pas raconter d’histoires. »
Des histoires de cette sorte, il y en a des dizaines et des dizaines. On voit clairement — et surtout quand on en est soi-même le témoin — que rien n’est caché devant les yeux du Rabbi. Il n’y a pas de chose qu’il saurait ou ne saurait pas. Même lorsqu’on croit pouvoir lui dire quelque chose, on ne le peut pas : la vérité est devant lui, il connaît la vérité. C’est la lumière cachée, la lumière du premier jour, que D.ieu a remise aux Tsadikim. Aussi voient-ils d’un bout du monde à l’autre, directement. Parfois ils le disent, parfois ils ne le disent pas. Pourquoi le disent-ils parfois ? Cela relève du Rabbi. Dans le cas de ce jeune blessé, quelle importance de savoir si c’était le gardien du centre communautaire ou un ami à lui ? Cela n’avait aucune importance pratique. Mais le Rabbi a voulu montrer où est la vérité.
Une fois, deux fois, nous n’avons rien pu lui cacher. Il y avait le père, il y avait un oncle ; nous n’avons rien pu dire, nous n’avons pas pu présenter une autre version. Le Rabbi a dit : « C’est une version qui n’est pas exacte. »
Et plus on voit, plus on reconnaît, plus on comprend, mieux l’on sait que le Rabbi voit d’un bout du monde à l’autre. Et il ne se contente pas de voir : le Rabbi est capable de changer la nature, de changer bien des choses que nous croyions immuables. J’ai entendu de mon beau-père une parole qu’il a dite un jour : le Baal Chem Tov posa un jour la main sur son front et dit : « Ce front-là gouverne dans le monde supérieur et dans le monde inférieur. » Et cela ne vaut pas seulement pour le Baal Chem Tov, mais pour tous les Tsadikim.
Simplement, comme le dit la Guemara : « Le Tsadik décrète, et le Saint béni soit-Il accomplit. » Mais il faut — c’est ce que l’on dit — « à Toi la Tsedaka » : il faut faire la Tsedaka, il faut demander à D.ieu de mériter que le Rabbi se conduise envers nous avec Tsedaka. Même si, normalement, nous avons la Torah et les Mitsvot et que nous serions en droit de nous croire méritants, le Rambam dit qu’il nous faut encore la Tsedaka par surcroît, qu’il nous faut demander à D.ieu d’entrer dans cette catégorie.
Il en va de même ici : on peut étudier la ‘Hassidout, on peut la comprendre, on peut aller voir le Rabbi ; mais comprendre un Rabbi, c’est voir clairement qu’on ne peut rien lui raconter. Certains disent qu’on peut raconter une histoire au Rabbi, qu’on peut lui dire ceci ou cela — « si on lui avait dit telle version, il aurait répondu de telle manière ; s’il a répondu ainsi, c’est parce qu’on ne lui a pas dit telle version ». Il n’en est rien. Chez le Rabbi, il n’y a pas de « versions ». Le Rabbi voit d’un bout du monde à l’autre. Ce sont là deux histoires que j’ai racontées, mais il y en a des dizaines et des dizaines où j’ai vu clairement, à plusieurs reprises, que lorsque le Rabbi dit un mot, c’est ainsi ; et l’on aurait beau lui présenter trente-six versions contraires, rien ne bouge de la réalité.
Et c’est ce que nous devons demander à D.ieu : être attachés au Rabbi, et que le Rabbi se conduise envers nous avec tous les moyens dont il dispose. Le’haïm, le’haïm !
Ani ledodi vedodi li : le Ma’amar prononcé en yiddish
Il est écrit dans le verset : Ani ledodi vedodi li — « Je suis à mon bien-aimé et mon bien-aimé est à moi. » Les initiales de ces mots forment une allusion au mois d’Elloul, car elles correspondent aux quarante jours qui vont de Roch Hodech Elloul à Yom Kippour, jour de l’achèvement de la Techouva et de l’achèvement du pardon.
Un autre verset dit, dans l’ordre inverse : Dodi li vaani lo — « Mon bien-aimé est à moi et je suis à lui. » Cet ordre-là correspond au service qui va d’en haut vers le bas : c’est l’éveil d’En haut qui suscite l’éveil d’en bas. Tandis que les initiales de Ani ledodi vedodi li correspondent au service qui va d’en bas vers le haut : c’est l’éveil d’en bas qui fait surgir l’éveil d’En haut. Et le service du mois d’Elloul est précisément le service qui va d’en bas vers le haut : Ani ledodi vedodi li.
Le verset se poursuit : Haroé bachochanim — « celui qui fait paître parmi les roses. » « Je suis à mon bien-aimé et mon bien-aimé est à moi, celui qui fait paître parmi les roses. »
Or voici une difficulté. Haroé bachochanim relève de l’éveil d’En haut ; comment cet éveil d’En haut peut-il s’inscrire dans Ani ledodi vedodi li, qui est le service allant d’en bas vers le haut, et pourquoi le précède-t-il ?
La réponse est que, même lorsqu’on parle du service accompli d’en bas — Ani ledodi vedodi li —, il faut encore recevoir l’aide du Ciel : il faut une force venue d’En haut pour que l’homme puisse seulement accomplir son propre travail. Voilà pourquoi Haroé bachochanim — l’éveil d’En haut — précède Ani ledodi vedodi li : c’est cette force préalable qui rend possible tout le service.
Et le sens de Chochana, la rose, reçoit deux explications.
Selon la première, Haroé bachochanim renvoie aux treize attributs de miséricorde. Voilà une première lecture, et elle se rapporte au thème de la Tefila. Selon la seconde, la rose renvoie aux treize règles par lesquelles la Torah est interprétée : c’est le thème de la Torah. Aussi dit-on : pour que se réalise Ani ledodi vedodi li, il faut ces deux services à la fois, celui de la Torah et celui de la Tefila. Et l’un et l’autre — Torah et Tefila — sont liés au mois d’Elloul, précédés par le thème de Haroé bachochanim.
Pour mieux saisir la chose et la différence entre Torah et Tefila : quelle est cette différence ?
La Torah va d’en haut vers le bas. La Tefila va d’en bas vers le haut.
La Torah, c’est le don de la Torah venu d’En haut, tel qu’il fut lors de la descente de la Parole au mont Sinaï, lorsque le Maître du monde dit : « Je suis l’Éternel ton D.ieu. » La Torah, c’est le Matan Torah, le don d’En haut. Bien que les enfants d’Israël, en Égypte, fussent plongés dans les quarante-neuf portes de l’impureté, et bien qu’ils eussent accompli le service du compte du Omer en comptant quarante-neuf jours, il demeurait qu’un Juif ne pouvait, par son seul travail, atteindre la cinquantième porte. Cela ne pouvait leur venir que d’En haut — et c’est ce qui advint au mont Sinaï, lorsque le Rabbi, pour ainsi dire, dit : « Je suis. » La Torah, c’est donc un don venu d’En haut, un don que l’homme ne saurait obtenir par son propre labeur : c’est le mouvement d’en haut vers le bas.
Et c’est justement pour cela que la force de la Torah, lorsqu’elle descend dans les domaines matériels, jusque dans les plaisirs et dans l’illusion, demeure la Torah : elle reste elle-même, et elle opère l’annulation par essence, qui est plus haute que l’annulation de l’ego.
Il en va comme de la manne, le pain venu du ciel. Lorsque les enfants d’Israël mangeaient ce pain venu du ciel, il devenait certes sang et chair, mais il ne laissait aucun résidu — car telle la manne était en haut, telle elle était donnée en bas. Ainsi la Torah : même lorsqu’elle descend tout en bas, elle demeure ce qu’elle est. Même lorsqu’elle entre dans tous les domaines matériels, elle reste la Torah, avec toute sa force et toutes ses dimensions, et c’est elle qui produit l’annulation par essence. Voilà le thème de la Torah.
La Tefila, en revanche, c’est : « Tu aimeras l’Éternel ton D.ieu de tout ton cœur. » Le thème de la Tefila exige un labeur, comme un service qu’on accomplit ; de même qu’il faut travailler la terre et retourner le champ, ainsi en va-t-il de la Tefila, qui est le service allant d’en bas vers le haut.
Or, aussi haut que soit le degré auquel la Tefila permet de s’élever, le plus haut degré qu’on puisse atteindre par la prière reste l’annulation de l’ego, et non l’annulation par essence, non l’annulation de sa propre réalité. La Tefila, service allant d’en bas vers le haut, exige qu’on travaille par soi-même, ce qui est le thème de la demeure dans les mondes inférieurs ; et son degré le plus élevé demeure l’annulation de sa réalité — annulation véritable au regard des autres degrés, mais qui, comparée à la Torah, reste de l’ordre de l’annulation de l’ego, et non de l’annulation par essence.
Le thème de la Torah, lui, est celui de l’annulation par essence, dans tous ses domaines : car la Torah procède du don de la Torah venu d’En haut, et c’est là le mouvement d’en haut vers le bas. Le’haïm, le’haïm !
(Nigunim…)
Une lettre dans la Torah, une place dans la Torah
Depuis une année — je ne me souviens plus laquelle —, le Rabbi a rappelé une fois encore ce qui était déjà connu : chacun doit avoir une lettre dans un Sefer Torah. C’est une Mitsva connue, et lorsqu’un enfant naît, on s’empresse de lui acheter une lettre dans la Torah. Le Rabbi précédent enseigne, dans un Ma’amar, que cela aide dans tous les domaines du service de D.ieu.
Mais tout cela relève encore des vertus spirituelles, de la Segoula : avoir une lettre dans un Sefer Torah est une Segoula, une chose très importante. La chose la plus importante, cependant, c’est de se retrouver soi-même dans la Torah.
Voilà l’essentiel. Quand on reçoit un Likout du Rabbi, quand on reçoit une Si’ha, quand on étudie un Ma’amar de ‘Hassidout, puis un deuxième Ma’amar, la chose la plus importante — et le moment où la ‘Hassidout peut agir, où l’on peut vraiment sortir de cet exil comme le Rabbi le demande —, c’est lorsqu’on se retrouve dans la Si’ha. On reçoit un Likout et l’on se dit : voilà, le Rabbi parle de moi. Voilà, dans tel Ma’amar, c’est exactement ce que je cherche. Voilà, de telle erreur, je peux tirer un enseignement. Quand on prend la chose pour soi, quand on a sa lettre dans la Torah, alors tout est différent.
Mais quand on étudie une Si’ha, un Likout, sans même envisager que cela nous concerne, on se dit : « Elloul ? Ce n’est pas de moi qu’il s’agit ; si l’on en parle, cela ne me concerne pas. »
C’est justement ce que l’on dit à un Juif : tu as une lettre dans la Torah, donc toi, tu te trouves dans la Torah.
Et cela doit être tout notre travail, surtout à l’entrée du mois d’Elloul, le jour de Roch Hodech, jour de fête, jour si grand où l’on commence à sonner le Chofar. C’est un jour si important — et chaque jour du mois d’Elloul est important, mais plus encore le jour de Roch Hodech Elloul.
C’est pourquoi chacun doit prendre la décision de se retrouver dans un Ma’amar, dans un Likout. Quand il étudie un Ma’amar ou un Likout de Torah, qu’il voie comment l’Admour Hazaken parle pour lui ; quand il étudie le Ma’amar d’un autre Rabbi, qu’il voie en quoi cela s’adresse à lui. Même si le Ma’amar tout entier ne le concerne pas, qu’il en retienne au moins une ligne ou deux : c’est déjà une chose très importante.
Et lorsqu’on se trouve dans une période plus calme, dans un séminaire, dans un lieu où l’on est plus reposé, où l’on a l’esprit plus tranquille pour étudier la Torah et accomplir des Mitsvot, que chacun fasse un petit ajout, une Hossafa, puisque le Rabbi a demandé d’ajouter dans tous les domaines. Et surtout, qu’il ait le Kabbalat Ol : ne pas entrer dans le Sé’hel, ne pas entrer dans les Midot, ne pas se demander si l’on a déjà tout compris ou pas tout à fait. Il faut se soumettre entièrement à ce que le Rabbi demande de nous. Et quand nous nous soumettrons entièrement à ce que le Rabbi demande de nous, nous serons sûrs et certains d’être dans le même train que le Rabbi, celui qui nous emmènera tous ensemble, très prochainement, en Eretz Israël.
(Nigunim…)
La tristesse n’a pas sa place dans les quatre coudées du Rabbi
J’ai entendu de vieux ‘Hassidim qu’il est des choses que le Rabbi ne peut supporter — des choses qu’il a dites à plusieurs reprises. L’une d’elles entrave le service de D.ieu ; et non seulement elle l’entrave, mais elle freine toute progression dans ce service. Cette chose, c’est la tristesse.
La tristesse. Un ‘Hassid n’est pas triste de ce qui lui manque matériellement. De quoi un ‘Hassid peut-il être triste ? De ce qui lui manque encore en connaissance de la Torah, du ‘Hayout, de l’enthousiasme qui lui fait encore défaut dans une Mitsva. Telle est l’angoisse propre à un ‘Hassid.
Et même cette tristesse-là, le Rabbi ne veut pas que des Juifs l’éprouvent.
Je sais qu’un ‘Hassid m’a raconté qu’il était entré une fois chez le Rabbi en Ye’hidout — un vieux ‘Hassid —, et le Rabbi lui avait dit : « Les gens tristes, les gens amers, les gens angoissés ne se trouvent pas dans mes quatre coudées. » Le Rabbi a dit : « On ne peut pas se trouver dans mes quatre coudées. »
Pourquoi ? Parce que la tristesse et l’angoisse sont exactement le contraire du Rabbi. Le Rabbi, c’est le thème de la Sim’ha, de la joie, c’est le thème de la lumière. Le Rabbi nous aide, nous éclaire, nous guide, nous donne des forces, change la nature ; bien des choses, c’est le Rabbi qui les accomplit. Mais celui qui est triste, qui ne manifeste pas de joie, qui n’est pas dans la Sim’ha — voilà une chose dont le Rabbi a dit : « On ne se trouve pas dans mes quatre coudées. La mélancolie n’est pas dans mes quatre coudées. »
C’est pourquoi le Rabbi demande, lorsque vient un anniversaire — ce jour si grand dont il parle dans la Si’ha —, d’organiser un Farbrenguen, de se réunir en famille et entre amis, de dire Le’haïm ensemble et de remercier D.ieu pour tout, car il faut Le remercier.
Et le Rabbi veut que la Sim’ha de ce jour d’anniversaire ne dure pas seulement quelques jours, ni quelques semaines, ni quelques mois : il veut qu’on vive de cette joie jusqu’à l’anniversaire suivant.
C’est pourquoi chacun, en fêtant son anniversaire, doit toujours savoir ce que le Rabbi demande de nous. Le Rabbi ne veut ni des ‘Hassidim angoissés, ni des ‘Hassidim tristes, ni des ‘Hassidim qui réfléchissent mille fois. Il l’a dit à plusieurs reprises : toutes ces réflexions ne servent à rien. Ce qu’il nous faut, c’est que l’action soit l’essentiel. Et l’action, c’est ce que chacun peut apporter : le Rabbi dit que chacun est un monde entier, que chacun peut accomplir des choses immenses, et que chacun peut délivrer D.ieu et le peuple juif de l’exil.
Voilà donc notre devoir : quand vient le mois d’Elloul, se renforcer davantage dans les Mivtsaïm, se renforcer davantage dans l’étude de la Torah — et tout cela doit se faire dans la Sim’ha. Non pas simplement une joie de surface, mais une Sim’ha profonde. Pas seulement une joie extérieure, mais une joie intérieure. Une joie très profonde : « Heureux sommes-nous, combien bonne est notre part » — car nous savons que nous vivons dans une génération où le Rabbi est notre Rabbi, et que nous sortons de l’exil très prochainement, pour aller tous fêter nos anniversaires en Eretz Israël, le Rabbi à notre tête.
Le tremblement de terre de magnitude 7,4 qui a frappé la Colombie le 10 août a laissé le Beth Habad de Salento dans un état de dévastation avancée. Le Rav Shmuel Friedman, Chalia’h dans cette petite ville de la région du café, et sa famille sont sortis indemnes de la catastrophe. Ce centre est devenu, au fil des ans, l’adresse incontournable des voyageurs israéliens en Amérique du Sud.
Il était 7 h 34 du matin, ce lundi 10 août 2026, lorsque la terre s’est mise à trembler dans l’ouest de la Colombie. Pendant une douzaine de secondes interminables, une secousse de magnitude 7,4 a traversé le pays de part en part, ressentie jusqu’en Équateur et au Panama. L’épicentre se situait dans le département du Chocó, à une centaine de kilomètres de profondeur, mais c’est tout l’axe caféier colombien — cette région montagneuse, verdoyante et densément peuplée qui fait battre le cœur économique du pays — qui a encaissé le choc de plein fouet.
À quelque 200 kilomètres à l’ouest de Bogota, dans le département du Quindío, la petite ville de Salento n’a pas été épargnée. Et parmi les bâtiments frappés figure une maison que connaissent des milliers de routards juifs et israéliens : le Beth Habad local, dirigé par le Rav Shmuel Friedman.
Le séisme le plus puissant enregistré en Colombie depuis un siècle
Les bilans successifs ont dressé le portrait d’une catastrophe d’ampleur nationale. Selon les décomptes les plus récents, au moins 265 personnes ont péri, plus de 3 700 ont été blessées et des milliers d’autres demeurent portées disparues. Les villes de Pereira et de Cali concentrent l’essentiel des victimes. Le Service géologique colombien a qualifié l’événement de plus important jamais enregistré dans le pays depuis le début des relevés modernes, au début des années 1920.
Près d’une centaine de répliques ont été comptabilisées dans les heures qui ont suivi. Les Nations unies évaluent à environ 5 000 le nombre d’habitations endommagées, tandis que des dizaines d’immeubles se sont effondrés, ensevelissant leurs occupants. Le président Abelardo de la Espriella, investi trois jours seulement avant la catastrophe, a décrété l’état d’urgence national et annoncé des mesures de soulagement économique pour la région caféière de Risaralda. Dans les rues de Pereira, plus de cinq cents secouristes et bénévoles ont creusé les décombres à mains nues, faute d’équipements suffisants.
La région n’en est pas à sa première épreuve : le Quindío et ses environs avaient déjà été dévastés en 1999 par un séisme qui avait fait près de 1 200 morts, un traumatisme resté vif dans la mémoire collective des habitants.
Une maison ouverte devenue chantier
Le Beth Habad de Salento a subi des dégâts considérables. La toiture et l’ensemble du réseau électrique ont été gravement atteints, les réserves détruites, le matériel mis hors d’usage, et des pans entiers du bâtiment se sont trouvés fragilisés. Les murs eux-mêmes portent les stigmates de la secousse. Le montant total des destructions est estimé à plusieurs centaines de milliers de dollars.
Le miracle, dans cette affaire, tient en une phrase : personne n’a été blessé. « Grâce à D.ieu, nous sommes sortis indemnes du séisme, et c’est là notre miracle », a confié le Rav Shmuel Friedman au site d’information JNS. Le Chalia’h ajoute que sa priorité va désormais aux réparations, afin que la maison puisse continuer d’accueillir les visiteurs juifs venus du monde entier.
Car malgré l’ampleur du sinistre, le Beth Habad n’a pas fermé ses portes. Dans les jours qui ont suivi la catastrophe, il a continué de servir de point de ralliement pour les voyageurs israéliens présents dans la région et pour les membres de la communauté juive locale, désorientés par les répliques et par l’incertitude ambiante.
Salento, escale improbable de la Chli’hout mondiale
Perchée à près de 1 900 mètres d’altitude, Salento ne compte guère plus de 9 700 habitants. Fondée en 1842, elle fut la première municipalité créée dans le département du Quindío. Sa notoriété, elle la doit à la vallée de Cocora et à ses palmiers de cire géants, emblèmes nationaux de la Colombie, qui attirent chaque année des dizaines de milliers de randonneurs. Parmi eux, une proportion considérable de jeunes Israéliens fraîchement démobilisés, engagés dans le grand voyage post-armée qui traverse l’Amérique du Sud.
C’est précisément pour eux, et pour les Juifs de passage, que le Rav Shmuel HaCohen Friedman et son épouse, Leah Hodaya, ont établi le Beth Habad Salento. On y trouve des repas de Chabbat, des offices en semaine et le Chabbat, de la nourriture cachère préparée, et surtout cette écoute que cherchent tant de voyageurs éloignés des leurs. Une adresse minuscule à l’échelle du monde, mais qui s’inscrit dans un réseau de plus de 3 500 Beth Habad répartis dans une centaine de pays, fruit de la vision du Rabbi de Loubavitch qui envoya ses Chlou’him aux confins de la planète.
Pour ceux qui y ont passé un Chabbat, le lieu représente bien davantage qu’un bâtiment : un repas chaud, une oreille attentive, un lien juif retrouvé au bout du monde et une main tendue au moment où l’on en a le plus besoin.
Israël dépêche une délégation d’urgence
Au niveau étatique, la solidarité israélienne s’est organisée rapidement. Dès le jour du séisme, le ministre des Affaires étrangères Guideon Saar a fait savoir à son homologue colombien que l’État hébreu était prêt à fournir toute l’assistance nécessaire. Le Premier ministre Binyamin Netanyahou a ensuite ordonné, à la demande expresse du président de la Espriella, l’envoi immédiat d’une délégation d’aide, arrivée sur place dans les jours suivants.
L’organisation humanitaire IsraAID, qui dispose d’une mission permanente en Colombie, a de son côté mobilisé ses équipes dès le lendemain de la catastrophe, en se concentrant sur les besoins en santé mentale, en eau potable et en assainissement. Ce déploiement fait écho à celui mené deux mois plus tôt au Venezuela, frappé par deux séismes meurtriers en juin.
Ces gestes s’inscrivent dans un contexte diplomatique en pleine recomposition. Le nouveau gouvernement colombien, entré en fonction le 7 août, a annoncé son intention de renouer une alliance stratégique avec Israël et de reconnaître la souveraineté israélienne sur le plateau du Golan — un revirement spectaculaire par rapport à la présidence de Gustavo Petro, qui avait rompu les relations diplomatiques avec Jérusalem en 2024.
Reconstruire, pierre après pierre
À Salento, ces considérations géopolitiques paraissent lointaines. Ce qui compte, dans l’immédiat, ce sont les gravats à déblayer, la charpente à consolider et les câbles à remplacer. Le Rav Friedman et son épouse ont choisi de rester, de continuer à servir des repas et à accueillir ceux qui frappent à leur porte, au milieu d’un chantier.
C’est peut-être là l’enseignement le plus fort de cette semaine : une institution ne se mesure pas à la solidité de ses murs, mais à la constance de ceux qui l’animent. Les murs, eux, se reconstruisent.
Là où le sol s’est dérobé, une porte est restée ouverte — et c’est à cela, plus qu’à toute autre chose, que se reconnaît une maison juive.
À la veille de Roch Hodech Elloul, la communauté marque le cinquante-septième anniversaire du décès de Reb Yo’hanan Gordon, légendaire gabbaï du 770 Eastern Parkway. Son arrière-petit-fils et homonyme, Yo’hanan Gordon, revient sur l’humour redoutable de cet homme qui savait arracher un sourire au Rabbi comme au Rabbi Précédent.
Les bons amis
Lorsque parvint au Rabbi Précédent la nouvelle que le Rabbi et la Rebbetzin arriveraient aux États-Unis le vingt-huit Sivan 5701 (1941), il fit savoir qu’il fallait prévenir « les bons amis ». Le mazkir demanda de qui il s’agissait. La réponse tint en deux mots : Yo’hanan Gordon.
Reb Yo’hanan, qui servit durant de longues années comme gabbaï du 770 Eastern Parkway, fut un ‘Hassid au sens plein du terme. Il nourrissait pour les Rabbanim de Loubavitch un amour profond et inaltérable, et il fut la dougma ‘haya, l’exemple vivant, de celui qui ne recule devant rien pour procurer du na’hat roua’h à son Rabbi. Ceux qui l’ont connu se souviennent d’un homme qui vivait et respirait la hitkachrout, dans un dévouement total à la volonté du Rabbi — qu’il accomplissait avec application et avec entrain.
Dokchitz
Reb Yo’hanan Gordon — que certains appelaient simplement Reb Yo’hanan Dokchitzer — naquit le vingt-trois Iyar 5654 (1894) dans la bourgade ‘hassidique de Dokchitz, en Biélorussie, de Reb Israël et d’Esther. Des générations plus tôt, le grand-père d’Esther avait été envoyé à Dokchitz par le Rabbi Emtsaï pour y servir comme cho’het de la ville, et cette charge prestigieuse s’était transmise de beau-père en gendre jusqu’à Reb Israël, puis, après lui, jusqu’à Reb Yo’hanan.
Dokchitz comptait environ deux mille Juifs, en majorité des ‘Hassidim. Cinq ou six synagogues y étaient entretenues, et toutes, sauf une, suivaient le noussa’h Habad.
Enfant, Reb Yo’hanan se lia d’amitié avec un élève de la Yechiva de Dokchitz nommé Peretz Motchkine, qui partageait souvent les repas de Chabbat de la famille Gordon. C’est ensemble qu’ils partirent étudier à Loubavitch.
Les années de Loubavitch
Ces années marquèrent profondément le jeune homme : elles forgèrent sa personnalité et firent de lui le ‘Hassid aimé de tous et le soldat dévoué des Rabbanim qu’il demeura toute sa vie.
Chaque vendredi soir, les bo’hourim de Loubavitch avaient le mérite d’entendre un maamar du Rabbi Rachab. Reb Yo’hanan racontait qu’une plainte fut un jour déposée contre eux : certains s’assoupissaient durant des maamarim parfois fort longs. Lorsque l’affaire fut portée devant le Rabbi Rachab, celui-ci répondit que dormir au mont Sinaï a aussi quelque chose de particulier.
Outre les maamarim hebdomadaires, le Rabbi Rachab tenait un Farbrenguen en quelques occasions choisies, comme Youd-Tet Kislev et Sim’hat Torah. Reb Yo’hanan rapportait que la relation entre le Rabbi et les élèves était telle que ceux-ci se dissimulaient derrière les yungueleit pendant ces rassemblements, de peur que le Rabbi ne les aperçoive ; et si d’aventure le regard du Rabbi Rachab se posait sur eux, ils couraient aussitôt se cacher, saisis de crainte devant sa sainteté.
Un memouné et trois matsot
Son fils, le Rav Israël Gordon, rapportait ce souvenir. Adolescent, âgé de dix-sept ou dix-huit ans, son père se trouvait à Loubavitch lorsque toute la Yechiva célébrait le Séder de Pessa’h en commun, les plus jeunes élèves compris. Les aînés étaient nommés memounim pour surveiller les tables des plus jeunes, et cette année-là son père avait la charge d’une table de garçons de treize ou quatorze ans.
Avant le début du Séder, le Rabbi Précédent, alors menahel de la Yechiva, vint vérifier l’installation. Arrivé à cette table, il souleva la housse des matsot pour voir ce qu’elle abritait.
Il existe deux qualités de matsa : la matsa chmoura micha’at ketsira, surveillée depuis la moisson, et la matsa chmoura micha’at te’hina, surveillée seulement à partir de la mouture. À Loubavitch, en ce temps-là, on ne disposait pour l’essentiel que de la seconde. Le Rabbi Précédent fut donc surpris de découvrir trois matsot de la première qualité.
Il demanda comment elles étaient parvenues là. Le jeune homme répondit qu’un memouné sait se débrouiller : quand on a la charge des bo’hourim, on trouve le moyen de leur procurer les meilleures matsot. Le Rabbi Précédent en conçut quelque mécontentement et lui annonça qu’il n’aurait pas droit au repas de midi le lendemain.
L’humiliation fut cuisante : celui qui veillait sur les plus jeunes se voyait sanctionné devant eux. Le lendemain matin, après la prière, le Hallel et Moussaf, chacun partit manger. Le jeune Yo’hanan se rendit au taïtchelé, la petite rivière qui servait tour à tour de mikvé, de lavoir et de piscine, et s’assit là pour se reposer. Il n’y était pas depuis plus de dix ou quinze minutes lorsque deux de ses camarades — Peretz Motchkine et Chlomo ‘Haïm Kesselman, qui deviendraient l’un et l’autre des ‘Hassidim célèbres — arrivèrent en courant et l’appelèrent par son nom : le Rabbi Précédent le réclamait pour le repas de fête.
Cho’het malgré la crainte
En 5677 (1917), après plusieurs années d’étude à Loubavitch puis à Schedrin, Reb Yo’hanan épousa Zicha, fille de Reb Nissan Klovnov, cousin de Reb ‘Hatché Feigin. Le jour de leurs noces, qui était aussi Chouchan Pourim, la nouvelle parvint qu’une révolution avait éclaté contre le tsar honni : la fête en prit une tout autre intensité.
Le couple s’installa à Dokchitz, où Reb Yo’hanan apprit la che’hita auprès de Reb Bentsion Chanowitz, cho’het de la localité voisine de Gloubaké. Quelques années plus tard, son père Reb Israël s’éteignit. La communauté voulut lui confier la charge paternelle ; il hésita, redoutant d’assumer une responsabilité aussi lourde.
Le rov de Dokchitz était alors Reb Leib Cheinine, un tomim de Loubavitch dont on rapportait que le Rabbi Rachab avait dit qu’il était le beinoni du Tanya. Selon une autre version, le Rabbi Rachab aurait dit que la fondation de toute la Yechiva se justifiait pour lui seul. Apprenant le refus, Reb Leib demanda à Reb Yo’hanan ses raisons ; celui-ci répondit qu’il craignait de commettre des erreurs. Reb Leib le regarda et lui demanda qui, alors, il devrait nommer : quelqu’un qui n’a pas peur d’en commettre ?
Reb Yo’hanan servit fidèlement comme cho’het de la ville pendant dix ans. Durant cette période naquirent trois enfants : Nissan, Chalom Dov Ber et Esther.
Nissan reçut en partage un talent d’écriture peu commun — plus tard dans sa vie, il aurait le mérite de consigner les récits de l’enfance du Rabbi tels qu’il les entendit de la Rebbetzin Chana. Comme dans bien des villes juives, les rapports entre ‘Hassidim et mitnagdim étaient vifs, et le jeune Nissan mettait sa plume au service de placards dirigés contre le Rav Galinkine, le rov mitnaguèd de la ville, et en faveur de Reb Leib Cheinine. Un matin, découvrant la ville tapissée d’affiches, le Rav Galinkine fut entendu marmonner que le fils de Yo’hanan était déjà debout.
Youd-Beth Tamouz dans une bourgade de Biélorussie
Le Rav Israël Gordon rapportait encore ceci. Le Rabbi Précédent fut arrêté le quinze Sivan 5687 (1927), et lorsque la nouvelle atteignit les communautés juives de Russie, de Biélorussie, d’Ukraine, de Pologne, de Lituanie et de Lettonie, une inquiétude intense s’empara de tous.
À Dokchitz, rapportaient ses frères aînés, le rov Reb Leib Cheinine décréta un bitoul melacha : tout travail cessa, les commerces fermèrent, et l’ensemble de la population se rassembla dans la plus grande synagogue pour réciter les Tehilim ensemble. C’est Reb Yo’hanan qui officia, et il le fit avec une émotion et des larmes que l’on n’oublia pas.
L’année suivante, le premier anniversaire de Youd-Beth Tamouz tomba un Chabbat. L’usage à Dokchitz, contrairement à celui des synagogues d’aujourd’hui, voulait que les kiddouchim se tiennent dans les maisons ; ce Chabbat-là, pourtant, un kiddouch fut organisé à la synagogue. Reb Leib Cheinine et Reb Yo’hanan — les deux hommes de la ville à avoir étudié à Loubavitch — étaient si heureux qu’ils dansèrent sur les tables. La joie fut à la mesure exacte de la tristesse de l’année précédente.
Le mariage auquel il fallait aller
En 5688 (1928) se répandit la nouvelle que le Rabbi Précédent avait quitté la Russie et vivait désormais à Riga, en Lettonie. Impatient de revoir celui qu’il n’avait pas approché depuis des années, Reb Yo’hanan emprunta de l’argent et, Tichri 5689 (1928) venu, partit passer Roch Hachana auprès de lui. Il y officia au amoud pour la prière du matin de Roch Hachana, servit de baal koré, et s’abreuva de la présence du Rabbi Précédent comme il l’avait fait, des années plus tôt, auprès du Rabbi Rachab.
Peu après son retour à Dokchitz, il reçut une invitation : le Rabbi Précédent le conviait au mariage du Rabbi et de la Rebbetzin, qui devait se tenir en Pologne. Or il venait de s’endetter pour son voyage de Roch Hachana et ne voyait pas comment financer une nouvelle expédition. À la difficulté financière s’ajoutait la maladie : une angine, un virus, une fièvre si forte qu’il ne pouvait quitter son lit. La date approchait et il tenait la chose pour impossible.
C’est alors que Reb Leib Cheinine vint le visiter. Sachant son rov sans fortune, Reb Yo’hanan supposait qu’il ne ferait pas le voyage non plus. À sa surprise, Reb Leib lui annonça qu’il partait, et s’étonna à son tour d’apprendre que Reb Yo’hanan n’en avait pas l’intention. Au mariage de la fille du Rabbi avec le cousin du Rabbi, raisonna-t-il, tous les Rabbanim, depuis le Baal Chem Tov, seront assurément présents. Et quand tous les Rabbanim viennent, faudrait-il rester chez soi ?
Il n’y eut plus de doute. Reb Yo’hanan rassembla ses forces, sortit emprunter davantage d’argent, et son épouse veilla à ce qu’il dorme, boive du thé et prenne de l’aspirine. Sa fièvre baissa quelque peu et il put prendre la route de Varsovie. Tout au long du trajet, ses compagnons dansaient et chantaient d’enthousiasme tandis que lui brûlait de fièvre. À l’arrivée, quelqu’un signala au Rabbi Précédent qu’il était souffrant ; il se rétablit heureusement et put participer pleinement à la sim’ha.
Toute sa vie, il évoquerait cette semaine de joie sans bornes et le zе’hout d’y avoir pris part. Il aimait rappeler comment le Rabbi Précédent, transporté, avait posé une serviette sur son épaule et faisait le tour de l’assemblée en versant le machké à chacun, bénissant chaque homme selon son besoin propre : il savait exactement qui attendait une bénédiction pour le chidou’h d’un enfant, qui pour la parnassa, qui pour la santé.
Ainsi le racontait Reb Yo’hanan. D’autres témoins ajoutaient un détail qu’il taisait : lui-même s’était éclipsé en voyant approcher le Rabbi Précédent, ne supportant pas l’idée d’être servi par lui.
Des années plus tard, il écrivit au Rabbi Précédent pour lui rapporter ses hésitations d’alors et l’encouragement de Reb Leib Cheinine. Il concluait sa lettre par un souhait poignant : que ce qu’il avait vu, entendu et ressenti à ce mariage demeure en lui pour toujours.
Son fils Israël rapportait encore que son père lui parlait souvent des filles du Rabbi Précédent, qu’il avait connues petites à Loubavitch ; de sa mère, la Rebbetzin Chterna Sarah ; de sa grand-mère, la Rebbetzin Rivka, épouse du Rabbi Maharach. Et puis il lui parlait du nouveau gendre, celui qui deviendrait des années plus tard le Rabbi : cet homme, disait-il, est quelque chose de tout à fait particulier. Un immense érudit en niglé comme en ‘Hassidout et en Kabbala ; un homme jeune qui sait sans mesure ; qui sait tout et fait tout très discrètement, comme s’il était un homme ordinaire ; qui n’aime pas se montrer — sa manière de s’habiller, de marcher, de parler aux gens, tout chez lui est humble et cordial.
Une naissance annoncée
Lorsque l’épouse de Reb Yo’hanan se retrouva enceinte passé la quarantaine, le couple s’inquiéta pour l’enfant : elle avait déjà connu plusieurs fausses couches. Elle se rendit à Vilna, où un hôpital pouvait prendre en charge ce type de situation. Après examen, le médecin lui indiqua qu’elle devrait être hospitalisée dès son septième ou huitième mois, faute de quoi la mère et l’enfant seraient en grand danger.
De retour chez elle, elle rapporta la nouvelle à son mari, qui appela aussitôt le Rabbi Précédent depuis l’unique téléphone de Dokchitz. La réponse fut qu’elle devait rester chez elle et que la mère comme l’enfant seraient en bonne santé. Elle mit au monde un garçon en parfaite santé, qu’ils appelèrent Israël, du nom du père de Reb Yo’hanan. Cet enfant deviendrait plus tard le Chalia’h du Rabbi à Worcester, dans le Massachusetts, puis à Morristown, dans le New Jersey.
Partir pour l’Amérique
Jeune homme, Reb Yo’hanan avait vu ses trois frères aînés émigrer en Amérique tandis qu’il demeurait à Dokchitz pour prendre soin de ses parents vieillissants. Sa mère puis son père disparus, ses frères le pressèrent de les rejoindre avec sa famille plutôt que de rester seul en Europe. Il résista : il avait entendu dire que ses neveux et nièces, là-bas, ne pouvaient étudier dans de bonnes institutions juives — et encore moins ‘hassidiques. Sur ce point, il n’était pas prêt au moindre compromis.
Lors de la visite du Rabbi Précédent aux États-Unis en 5689 (1929), les frères de Reb Yo’hanan entrèrent en ye’hidout. Le Rabbi Précédent leur demanda pourquoi leur frère Yo’hanan ne les avait pas rejoints en Amérique. Ils expliquèrent que l’état de l’éducation juive dans di goldene medina l’en dissuadait. Le Rabbi Précédent leur répondit qu’il lui donnerait, lui, l’instruction de venir.
Quand Reb Yo’hanan se présenta devant le Rabbi Précédent à Tichri 5691 (1930), il s’entendit dire, à sa grande surprise, qu’il devait s’installer aux États-Unis. Il objecta que l’Amérique est une eretz o’helet yochveha, une terre qui dévore ses habitants, et que ceux qui s’y rendent se refroidissent dans leur Torah et leurs Mitsvot. Le Rabbi Précédent lui promit que ses enfants resteraient des Juifs droits. Reb Yo’hanan insista : il voulait que ses enfants grandissent comme des ‘Hassidim. Ils grandiront comme des ‘Hassidim, répondit le Rabbi Précédent. Il insista encore : il voulait qu’ils puissent étudier dans les Yechivot du Rabbi, inexistantes en Amérique. Ils y étudieront, lui fut-il répondu.
Fort de cette bénédiction, Reb Yo’hanan partit seul pour les États-Unis à Hanouka 5692 (1931) ; sa famille le rejoignit deux ans plus tard, à Hai Elloul 5694 (1934). Le Rav Chalom Dov Ber Gordon décrirait plus tard la scène du départ de son père : toute la ville l’escorta, et les Juifs de Dokchitz pleuraient comme des enfants en le regardant s’éloigner.
La parole du Rabbi se vérifia : tous ses enfants suivirent son chemin, et ses fils eurent même le mérite d’étudier dans les Yechivot du Rabbi. Nissan, l’aîné, étudia à Tom’hei Temimim en Europe ; les autres dans la Yechiva que le Rabbi Précédent ouvrit dès son arrivée aux États-Unis.
La fin de Dokchitz juive
De la bourgade qu’il avait quittée, il ne resterait rien. Lorsque les nazis arrivèrent à Dokchitz, ils rassemblèrent tous les Juifs de la ville et les entassèrent dans la synagogue, où Reb Leib Cheinine était encore en pleine prière du matin — on était déjà en début d’après-midi. Assurés que tous s’y trouvaient, ils verrouillèrent les portes et mirent le feu au bâtiment.
La panique fut immédiate ; des hommes escaladaient les murs, les cris de terreur montaient de toutes parts. Au milieu du chaos, Reb Leib Cheinine se tourna vers sa communauté et demanda le silence. Il leur rappela que, de même que dans le Beth Hamikdach les korbanot devaient être offerts avec les pensées et l’intention justes, de même, lorsque des Juifs s’offrent eux-mêmes en korbanot devant le Créateur, ils doivent veiller à garder l’esprit et le cœur purs, afin d’être un sacrifice digne de ce nom.
Puis Reb Leib, toujours revêtu de son talith et de ses Téfilines, entonna le niggoun de Sim’hat Torah, et toute la foule enfermée dans la synagogue en flammes reprit avec lui. Quand les nazis comprirent ce qui se passait, ils entrèrent de force et assassinèrent Reb Leib.
Quelques Juifs survécurent à l’incendie en creusant un tunnel depuis la cave, y demeurèrent jusqu’à ce que le feu retombe, puis s’échappèrent et rejoignirent les partisans dans les forêts. L’un d’eux, parvenu plus tard aux États-Unis, rendit visite à Reb Yo’hanan dans sa soukka et lui raconta la fin de Dokchitz. Achevant son récit, il soupira que Reb Leib, à la fin, avait perdu la raison. Reb Yo’hanan le reprit aussitôt : il n’était pas descendu au-dessous de la raison, il s’était élevé au-dessus d’elle ; ce qu’il avait fait était lemaala mitaam vadaat.
Enseigner après le travail
La vie américaine fut rude. Reb Yo’hanan travaillait de longues heures comme cho’het, mais la dureté de son quotidien ne le détourna jamais de l’ouvrage d’un ‘Hassid. Chaque soir, en rentrant du travail, il s’arrêtait dans une synagogue de Brownsville pour y enseigner le Ein Yaakov aux Juifs rassemblés.
En 5698 (1938), le Rabbi Précédent le désigna comme l’un des chlochet haro’im, les trois bergers chargés de prendre soin des filles des ‘Hassidim Habad. Un groupe nouveau fut constitué, A’hot Hatmimim, où les jeunes filles reçurent des cours et connurent des Farbrenguens auprès de ces ‘Hassidim. L’organisation était particulièrement chère au Rabbi Précédent, qui demanda même à être informé des horaires des cours.
Chaque dimanche, Reb Yo’hanan donnait un cours aux jeunes filles de Beth Yaakov, alors un Talmud Torah du soir. Elles venaient chaque semaine de Williamsburg, de Boro Park et de Bensonhurst pour étudier la ‘Hassidout et l’histoire des Rabbanim. Celles qui y participèrent se souviennent encore avec précision du plaisir qu’elles y prenaient. À cela s’ajoutaient les cours qu’il donnait régulièrement à des Juifs âgés.
Même dans sa vieillesse, le Rabbi insista pour qu’il poursuive ces cours commencés des années plus tôt. Comme il se plaignait que son ouïe faiblissait et qu’il n’entendait plus les questions de son auditoire, le Rabbi lui répondit que l’essentiel était qu’eux l’entendent, et non l’inverse.
Des Farbrenguens dans un salon de Brooklyn
Les ‘Hassidim étaient alors peu nombreux aux États-Unis, et les enfants de Reb Yo’hanan gardèrent un souvenir nostalgique des Farbrenguens de ces années-là. Sa fille, Esther Goldman, racontait que le métier de son père lui faisait rapporter à la maison des foies, des rates et toutes sortes de « délicatesses » que sa mère préparait, et autour desquelles les ‘Hassidim se réunissaient. Le Rav Israël Jacobson, le Rav Éliyahou Simpson, le Rav Chlomo Aharon Kazarnovsky et le Rav Avner Shifrin comptaient parmi ceux qui vivaient dans le quartier, et ces Farbrenguens étaient d’une qualité rare. Quand on n’était qu’une poignée, disait-elle, on formait une seule famille : les Farbrenguens de la maison s’achevaient souvent dans les larmes, les niggounim se chantaient comme de vrais niggounim ‘hassidiques, et chacun s’y retrouvait dans l’état d’esprit qui convient à un ‘Hassid.
Il entretenait son lien avec le Rabbi Précédent, resté en Europe, par lettres, et lui envoyait de l’argent pour soutenir ses activités. Il subsiste des lettres de la Rebbetzin Chterna Sarah le remerciant pour les sommes adressées à la Yechiva d’Otwock et lui demandant d’encourager d’autres donateurs.
L’arrivée du Rabbi Précédent
La proximité se poursuivit lorsque le Rabbi Précédent débarqua aux États-Unis le neuf Adar Cheni 5700 (1940). Esther Goldman se souvenait de ce jour : son père était une fois de plus alité, une angine et une forte fièvre le clouant au lit. Quand on vint lui annoncer que le Rabbi arrivait, il se leva et se mit à sauter sur place comme un petit enfant. C’était un homme d’une grande émotivité, et voilà comment elle s’exprimait chez lui ; il aimait le Rabbi de tout son cœur et de toute son âme.
Deux mille dollars pour hâter la Guéoula
En 5702 (1942), le Rabbi Précédent lança la campagne Lealter litchouva, lealter ligueoula : le repentir immédiat amène la Rédemption immédiate. Elle répondait aux tragédies effroyables qui frappaient les Juifs d’Europe, que le Rabbi Précédent désignait comme les douleurs de l’enfantement de Machia’h ; l’heure de sa venue était arrivée.
L’attachement de Reb Yo’hanan au Rabbi Précédent était tel qu’il fit racheter son assurance-vie, d’un montant de deux mille dollars — une somme considérable pour l’époque —, et remit l’intégralité de la somme au Rabbi Précédent pour la campagne. Son raisonnement était limpide : à quoi bon une assurance-vie si Machia’h est sur le point de venir ?
C’est aussi durant ces années noires que se place l’un des épisodes les plus racontés à son sujet. Le Rabbi Précédent était accablé par le flot ininterrompu de nouvelles venues d’Allemagne et de Pologne, et ses gabbaïm avaient épuisé toutes les idées pour alléger son fardeau. Ils firent appeler Reb Yo’hanan et le pressèrent de venir sans délai. Il racontera avoir passé tout le trajet vers le 770 à prier pour que les mots justes lui soient donnés. Debout devant le Rabbi Précédent, il déclara qu’une arrestation n’a rien dont on puisse se vanter, puisque tout le monde en Russie a été arrêté au moins une fois ; que deux relèvent déjà du hidour Mitsva ; mais que trois tiennent franchement de l’ostentation. Le Rabbi Précédent, qui en avait connu sept avant de gagner l’Amérique, éclata de rire — à la manière de son ancêtre et homonyme, Its’hak Avinou.
La confiance que lui témoignait le Rabbi Précédent se lisait dans de menus détails. Un jour que celui-ci tenait un Farbrenguen dans son appartement du premier étage du 770, Reb Yo’hanan se tenait à ses côtés. La foule pressait pour se rapprocher, et il commença à s’alarmer à voix haute, craignant d’empiéter sur l’espace du Rabbi. Le Rabbi Précédent se tourna alors vers lui pour lui dire, simplement, qu’il ne le gênait pas.
À plusieurs reprises, le Rabbi Précédent le choisit pour le remplacer comme officiant lors du yahrtzeit de sa grand-mère, la Rebbetzin Rivka, et lors de celui de son oncle, le Raza — occasion dont il consigna même la mention dans son journal.
Youd Chevat 5710
Tôt le Chabbat matin, Reb Yo’hanan se rendait au mikvé et, sur le chemin du retour, passait par le 770 pour s’assurer que tout était prêt pour la prière. Le Chabbat Youd Chevat 5710 (1950), il était en chemin lorsqu’on lui apprit la terrible nouvelle : le Rabbi Précédent avait quitté ce monde. Il poursuivit jusqu’au 770, puis rentra chez lui.
Son gendre, le Rav Chimon Goldman, se souvenait de ce moment. Son épouse et lui séjournaient alors chez ses beaux-parents, dont la maison donnait sur Eastern Parkway ; de la fenêtre du salon, on voyait entrer et sortir les gens du 770. Quand son beau-père revint, il comprit à son visage, avant même qu’il n’entre, que quelque chose de terrible s’était produit. Son visage était effrayant, blanc comme un linge ; il joignit les mains et dit qu’ils avaient perdu leur père.
Un homme ordinaire ne peut concevoir ce qu’éprouve un ‘Hassid à la disparition de son Rabbi. Reb Yo’hanan était entièrement brisé. Les ‘Hassidim, eux, se tournèrent aussitôt vers le Rabbi pour y chercher inspiration et direction, et le supplièrent d’accepter la nessiout ; mais celui-ci écartait leurs demandes, affirmant avec beaucoup d’émotion que le Rabbi Précédent continuait d’exercer son influence.
Après la levaya, Reb Yo’hanan confia à son fils Chalom Dov Ber qu’il redoutait le mauvais œil : il avait pris part à la tahara et s’était vu attribuer, par tirage au sort, l’une des tâches les plus élevées. Lors de la tahara du Maguid de Mezritch, l’Admour Hazaken avait reçu la même charge et s’en était inquiété pour la même raison.
Peu après, l’épouse de Reb Yo’hanan tomba gravement malade. Ses enfants lui cachèrent la gravité du pronostic. Un jour qu’il rencontra le Rabbi, celui-ci lui demanda des nouvelles de sa femme. Reb Yo’hanan répondit que les médecins voulaient opérer et ajouta — laissant entendre que le Rabbi refusait toujours d’accepter la nessiout malgré les demandes des ‘Hassidim — qu’il n’y avait plus personne à qui demander conseil. Le Rabbi lui répondit qu’il devait le demander au Rabbi Précédent, et que le Rabbi Précédent trouverait certainement le moyen de lui répondre.
Lorsque ses enfants apprirent ces paroles, ils entrèrent dans le bureau du Rabbi et lui exposèrent ce que les médecins avaient constaté. Le Rabbi leur dit de procéder à l’opération et donna sa bénédiction. Celle-ci réussit et sa femme vécut encore plusieurs années. À sa disparition, en 5717 (1957), le Rabbi se rendit au domicile de Reb Yo’hanan pour consoler la famille.
S’attacher au Rabbi
Immédiatement après la disparition du Rabbi Précédent, Reb Yo’hanan accepta le Rabbi comme son Rabbi et s’attacha à lui avec la même dévotion et le même amour qu’il avait éprouvés pour son prédécesseur.
Il cessa aussitôt de lui serrer la main, comme il convient qu’un ‘Hassid ne serre pas la main de son Rabbi. Durant cette même période, l’un de ses fils, Chalom Dov Ber, entra dans le bureau du Rabbi avec l’un de ses jeunes enfants ; le Rabbi tendit la main vers l’enfant, qui refusa de la prendre. Le Rabbi eut ce mot : voilà que l’enfant, déjà, ne veut plus me serrer la main.
En tant que gabbaï du 770, il eut le mérite, le Chabbat qui suivit Youd Chevat 5711 (1951), d’appeler le Rabbi à la Torah sous le titre d’Adoneinou Moreinou Verabbeinou pour le maftir, la montée traditionnellement réservée aux Rabbanim.
Les ‘Hassidim se rappellent comment, chaque année à Sim’hat Torah, il appelait le Rabbi pour ‘Hatan Béréchit en prononçant le nom du Rabbi Précédent aux côtés de celui du Rabbi. Durant ces premières années, il récitait la formule en pleurant d’émotion. Il en vint à inscrire les noms du Rabbi et du Rabbi Précédent dans son siddour, afin de ne pas buter sur eux sous l’effet du bouleversement qui le saisissait à cet instant.
Étant cho’het, il eut le mérite d’abattre chaque année, la veille de Yom Kippour, la volaille des kaparot du Rabbi. Mais cette charge en emportait une autre : le Rabbi avait indiqué que celui qui commence le travail le matin de la veille de Yom Kippour doit l’achever, et qu’il revenait donc au cho’het d’administrer les malkout au Rabbi. Pour un ‘Hassid, la chose était évidemment très difficile, et chaque année une angoisse intense s’emparait de lui plusieurs heures à l’avance.
Gabbaï du 770
En 5707 (1947), Reb Yo’hanan fut nommé gabbaï du 770, fonction qu’il occupa jusqu’à sa disparition en 5729 (1969). Cette position lui valut de se trouver très souvent auprès du Rabbi. En 5725 (1965), lorsque le Rabbi officia au amoud après la disparition de sa mère, la Rebbetzin Chana, Reb Yo’hanan ne manqua pas une seule prière.
Le 770 était en permanence habité par sa présence joyeuse, spirituelle, et par ces reparties acérées qu’il semblait toujours avoir au bord des lèvres. Il s’en servait souvent pour amener un sourire sur le visage du Rabbi.
Un jour, il vit tous les bo’hourim massés dans la petite salle chercher à apercevoir le Rabbi, parti se laver les mains à l’évier du fond du couloir. Il leur lança à voix haute s’ils craignaient qu’on leur vole leurs manteaux. Le Rabbi regagna son bureau avec un large sourire.
Une autre fois, son propre fils, le Rav Chalom Dov Ber Gordon, de passage à Brooklyn depuis sa Chlihout de Newark, dans le New Jersey, fut honoré par lui de la Hagba. Emporté par l’élan, celui-ci souleva le Sefer Torah puis s’assit directement avec lui, sans observer l’usage Habad qui veut qu’on le repose d’abord sur la bima le temps qu’il soit roulé et habillé. Sans ciller, son père cita un verset des Tehilim décrivant Israël se mêlant aux nations et apprenant leurs usages — assez haut pour que le Rabbi, à quelques pas, l’entende distinctement. Le Rabbi eut un rire léger.
Outre ses fonctions de gabbaï, il servit comme baal koré du Rabbi jusqu’en 5715 (1955), année où, sentant sa voix faiblir, il céda la charge à Reb Mottel Shusterman. Il fut également placé à la tête de la ‘Hevrat Bikour ‘Holim, que le Rabbi Précédent avait créée en 5704 (1944) parmi les activités de Ma’hané Israël, pour prendre soin des besoins physiques et spirituels des Juifs blessés et malades.
Le treize Nissan 5711 (1951), quelques semaines seulement après que le Rabbi eut accepté la nessiout, celui-ci lui adressa une lettre où il exprimait le na’hat roua’h que lui procurait son travail. Il y écrivait suivre ses activités dans les domaines que le Rabbi Précédent avait placés sur ses épaules, et se réjouir de le voir les poursuivre ; qu’il y ajouterait sûrement encore, et que D.ieu lui donnerait la force nécessaire, car D.ieu ne demande jamais à un homme plus qu’il n’est capable de donner. La lettre poursuit en louant le mérite de ceux qui accomplissent l’ouvrage du Rabbi, s’agissant en particulier de ses activités de gabbaï à la synagogue du 770 — le Loubavitch de Loubavitch —, de son engagement pour le maamad et pour les maot ‘hitim. Elle s’achève par une bénédiction pour sa santé et celle de son épouse, et pour qu’il ait du na’hat ‘hassidique de tous ses enfants et petits-enfants.
La caisse d’entraide
La situation financière de la plupart des Juifs de la région de New York, durant ces premières années américaines, laissait fort à désirer. Le pays ployait sous les effets de la Grande Dépression de 1929 et des masses considérables d’hommes se retrouvaient sans travail. La difficulté était plus grande encore pour les immigrants, qui ne parlaient pas la langue, et pire encore pour ceux qui tenaient à observer le Chabbat, alors considéré comme un jour ouvré ordinaire.
C’est ce qui conduisit plusieurs hommes soucieux à ouvrir une caisse d’entraide, la Guemilat Hessed Chomrei Chabbat, qui prêtait de petites sommes aux Juifs pratiquants tombés dans la difficulté. Reb Yo’hanan y entra comme membre du comité, avant que l’ensemble n’échoie à sa seule responsabilité. Le Rabbi Précédent recevait chaque année un rapport de son activité, y contribuait annuellement et l’encourageait en ye’hidout comme par lettres.
Après la disparition du Rabbi Précédent, Reb Yo’hanan entra dans le bureau du Rabbi et, avec cette largeur ‘hassidique qui le caractérisait, lui demanda s’il accepterait de placer la caisse sous sa nessiout. Le Rabbi accepta — chose qu’il n’accordait presque jamais à une institution déjà existante. Il maintint en outre la tradition des dons annuels du Rabbi Précédent, en modifiant le montant chaque année, peut-être pour ne pas créer de ‘hazaka. Il adressait également chaque année une lettre au melavé malka organisé au profit de la caisse.
À l’encouragement s’ajoutait l’exigence : le Rabbi demandait constamment à la direction d’élargir le champ de son action. Un jour, à cette époque, le Rabbi lui demanda s’il restait de l’argent sur le compte. Reb Yo’hanan expliqua qu’il gardait toujours une petite réserve au cas où un donateur réclamerait son argent. Le Rabbi ne s’en satisfit pas et lui dit de prêter tout ce qu’il pourrait prêter.
Une bonté qui ne comptait pas
La caisse n’était qu’une expression parmi d’autres de la délicatesse de cet homme. Un épisode en donne la mesure.
Par une soirée d’été où le thermomètre dépassait les trente degrés, après avoir achevé son épuisant travail à l’abattoir, Reb Yo’hanan enchaîna bus et métros jusqu’à un immeuble de Brownsville. Il y gravit plusieurs étages jusqu’à l’appartement d’une vieille dame, pour y récupérer deux ou trois dollars qu’elle avait mis de côté pour le maamad, le fonds traditionnel destiné à la maison du Rabbi.
Il faisait ce trajet périodiquement. Depuis que cette femme s’était plainte d’être trop faible pour apporter elle-même son don, il avait pris sur lui d’aller le chercher, sans se soucier du dérangement. Ses enfants protestaient vivement : ils étaient prêts à combler eux-mêmes ces quelques dollars pourvu qu’il renonce à un voyage très dommageable pour sa santé fragile. Reb Yo’hanan ne céda pas. Il leur expliqua qu’il ne se traînait pas jusque là-bas pour l’argent, mais pour cette vieille femme oubliée qui vivait seule. Vous devriez voir son visage, leur dit-il, quand j’arrive chez elle.
Un chtreimel et une histoire
Deux Chabbatot par an, Reb Yo’hanan se levait pour faire des annonces pendant le Farbrenguen du Rabbi. Le premier était Chabbat Béréchit, où l’usage veut que le gabbaï mette aux enchères les « Mitsvot » de l’année à venir : qui financera le ner lamaor et les autres besoins de la synagogue. Avant d’ouvrir les enchères, le Rabbi lui demandait de monter sur la table, de coiffer un chtreimel et de raconter à l’assemblée une histoire ‘hassidique.
De même, Chabbat Michpatim, dont la paracha énonce le prêt d’argent à son prochain, il se levait pour inviter tous les présents au melavé malka de la caisse d’entraide, le soir même. Là encore, son annonce faite, il coiffait un chtreimel et régalait l’assistance d’un mot d’esprit.
Quand Reb Yo’hanan parlait, le plaisir se lisait sur le visage du Rabbi : c’était le seul moment, durant les Farbrenguens, où le Rabbi s’adossait à sa chaise pour écouter attentivement le récit. Il arriva même que le Rabbi corrige ou complète lui-même l’histoire racontée. Après sa disparition, la tradition fut poursuivie chaque Michpatim par son gendre, Reb Chimon Goldman, qui reprit la caisse, et chaque Chabbat Béréchit par le nouveau gabbaï, Reb Shea Pinson.
Reb Yo’hanan était un trésor vivant de récits et de vertlé’h sur les ‘Hassidim et les Rabbanim des générations passées, et il ne gardait rien pour lui. Beaucoup des histoires que l’on connaît aujourd’hui sur les ‘Hassidim d’autrefois, sur Reb Hillel Paritcher et bien d’autres, ont été transmises par lui — qui les tenait, à Loubavitch, du machpia Reb Chmuel Gronem Esterman.
En 5717 (1957), lorsque le Rabbi demanda au Kovets Loubavitch d’envoyer aux ‘Hassidim des questionnaires afin qu’ils consignent leurs souvenirs du alter heim, Reb Yo’hanan répondit avec enthousiasme et beaucoup de matière sur la vie ‘hassidique à Dokchitz et sur les ‘Hassidim qui y vivaient. Le Rabbi demanda aux rédacteurs de lui faire parvenir des formulaires supplémentaires, afin qu’il dispose de la place nécessaire à ses souvenirs.
Il n’était pas seulement un collectionneur d’histoires : il était un conteur, dont la verve et le visage souriant faisaient sourire tous ceux qui l’écoutaient.
Le Golem, le Maharal et le jeune étudiant
Un récit rapporté par ses descendants illustre bien la finesse de cet esprit. Un minyan de Min’ha peinait à réunir un dixième homme. Un impatient ordonna à un jeune Ba’hour, plongé dans son étude, de quitter le Beth Hamidrach et d’aller chercher quelqu’un. L’étudiant revint bredouille et se fit vertement tancer : il valait moins que le Golem de Prague, lui reprocha-t-on, car le Golem, au moins, accomplissait les missions que le Maharal lui confiait.
Reb Yo’hanan s’interposa aussitôt. La comparaison, objecta-t-il, était exactement inversée : lorsque le Maharal envoyait le Golem en mission, le Maharal, lui, restait au Beth Hamidrach à étudier ; ici, c’est le Maharal qu’on avait expédié dehors, tandis que le Golem demeurait à l’intérieur.
Le Guéhinom était fermé
Un jour mémorable, Reb Yo’hanan se sentit défaillir au milieu d’un Farbrenguen du Rabbi et dut être transporté dehors. Après un court repos, il reprit ses esprits et se sentit mieux. Ne voulant pas que le Rabbi s’inquiète de son état, il se posta dans le hall du 770 au moment où le Rabbi regagnait son bureau. En passant devant lui, le Rabbi le regarda et fit un geste, attendant de savoir comment il allait.
J’ai quitté ce monde, répondit Reb Yo’hanan. Mais le Guéhinom est fermé le Chabbat, et le Gan Eden n’a pas voulu me laisser entrer. Alors me voici.
Entendant ce « rapport », le Rabbi regagna son bureau avec un large sourire.
Une lettre à la Rebbetzin Chana
En 5721 (1961), la Rebbetzin Chana remit à Reb Yo’hanan un don destiné au 770. En lui adressant une lettre de reçu, il saisit l’occasion de lui transmettre deux récits ‘hassidiques.
Le premier : lorsque le Baal Chem Tov organisa le service divin des Juifs selon les temps et les occasions, il fut établi que la veille de Yom Kippour, à l’heure de Min’ha, était le moment de la techouva tata’a, où l’on fait le bilan de toutes ses actions de l’année écoulée. Pour que ce bilan soit un bilan juste, il faut du calme et de la tranquillité, afin de n’être pas dérangé. Les fidèles du Beth Hamidrach du Baal Chem Tov voulurent donc supprimer l’usage des plateaux de collecte de la Tsedaka la veille de Yom Kippour, qui perturbait leur concentration. Le Baal Chem Tov les reprit vivement : croyaient-ils vraiment qu’en se frappant la poitrine ils allaient troubler l’Accusateur ? Non — c’est en jetant des pièces dans les plateaux qu’ils feraient le bruit capable de le troubler.
Le second : lors d’un Farbrenguen du Rabbi Précédent — à Youd Kislev, croyait-il se souvenir —, l’un des anciens de la communauté, un certain M. Prodinsky, leva son verre en souhaitant que D.ieu accorde des délivrances au peuple d’Israël. Le Rabbi Précédent lui répondit qu’il en faudrait plutôt une seule — et la bonne.
Reb Yo’hanan achevait sa lettre par un vœu venu du fond du cœur : qu’elle ait le mérite de voir son fils, issu de la maison de David, révélé comme le conducteur du peuple d’Israël et son libérateur.
Le dernier chtreimel
En 5729 (1969), lorsque Reb Yo’hanan se leva pour parler au Farbrenguen, il se trouva de nouveau qu’aucun chtreimel n’avait pu être trouvé. Le Rabbi prit alors la serviette de tissu qui couvrait le gâteau posé sur la table et la lui lança pour qu’il s’en coiffe.
Ce fut la dernière fois qu’il prit la parole à un Farbrenguen. Cette année-là, le vingt-neuf Menahem Av, il quitta ce monde.
Porter son nom
Cinquante-sept ans plus tard, son arrière-petit-fils et homonyme, Yo’hanan Gordon, observe que le nombre cinquante-huit — celui de l’année dans laquelle on entre à Roch Hodech Elloul — correspond à la valeur numérique du mot ‘hen, la grâce. Cette racine se loge dans son propre prénom comme dans celui de son épouse, ‘Hana. Et de ‘hen, note-t-il, son aïeul en avait à revendre : il incarnait la qualité même que son nom recelait.
Élevé, lui, dans le réseau des Yechivot lituaniennes — la lignée maternelle de la famille passe par la Pologne et la Sibérie, où son grand-père maternel étudia à la Yechiva de Novardok sous la direction du Rav Yehouda Nekritz —, il a vécu toutes ces années avec la conscience de son ascendance Loubavitch. Il est rare, dans le monde Habad, qu’un autre que le Rabbi devienne objet de vénération publique : l’accent y est mis à tel point sur le bittoul que celui qui n’est pas le Rabbi n’est, pour ainsi dire, personne. Ironie profonde : n’être personne, chez Habad, est peut-être le plus grand compliment qu’un ‘Hassid puisse recevoir. C’est bien pourquoi il trouve remarquable que, des décennies après sa disparition, des gens qui ne l’ont jamais croisé s’illuminent encore en entendant ce nom.
Chaque visite au Ohel le ramène à la même question : en fait-il assez pour honorer le nom qu’on lui a confié ? Il rapporte s’être présenté un jour, avant l’épidémie et alors qu’il était encore rasé de près, à un ‘Hassid âgé, qui lui lança avec malice qu’il avait de la chance que son arrière-grand-père ne soit plus de ce monde. « S’il était en vie, répondit-il, je ne porterais pas son nom. » Le vieil homme rit, puis ajouta que s’il l’avait vu ainsi, il l’aurait tué.
En rassemblant ces récits, il lui est venu qu’ils correspondaient peut-être aux cinq niveaux de l’âme. La prière murmurée en chemin avant de paraître devant le Rabbi Précédent renvoie à l’essence cachée de Ye’hida, d’où tout le reste procède. L’épisode de la Hagba relève de ‘Haya, cet éclair de perception qui transforme un moment gênant en instant capable d’arracher un sourire au Rabbi. La défense du jeune Ba’hour incarne Nechama, la sagesse mise au service de la compassion pour préserver la dignité d’un autre Juif. La réponse donnée après l’évanouissement révèle la chaleur et la vitalité de Roua’h. Et le dernier récit, celui du tissu substitué au chtreimel peu avant sa disparition, trouve son expression dans Nefech, là où toute une vie de service divin laisse son empreinte sur le monde matériel.
C’est peut-être cela, au fond, que signifie porter le nom d’un autre. Nous ne sommes pas appelés à devenir ceux qui nous ont précédés : il nous est confié de porter quelque chose de leur âme en avant, dans notre propre génération.
D’après un article de A Chassidisher Derher (Adar I 5776) et un texte de Yo’hanan Gordon publié sur COLlive.