Troisième fils du Rabbi Maharach et frère cadet du Rabbi Rachab, le Rav Mena’hem Mendel Schneersohn portait le nom de son arrière-grand-père, le Tséma’h Tsédek, et sa ressemblance avec son père était telle que les ‘Hassidim le regardaient comme le portrait vivant de leur maître. Prodige de Torah qui rédigea à treize ans une missive araméenne devenue légendaire, il fut aussi un homme d’affaires, un défenseur discret mais tenace de la Yéchiva Tom’hei Temimim et le tout premier à traduire un chapitre du Tanya dans une langue étrangère. Sa vie, marquée par deux mariages brisés par le destin, une ruine financière et un exil solitaire à Paris où le deuil l’attendait, est celle d’un érudit d’une immense noblesse demeuré dans l’ombre de ses illustres frères.

 

 

 

Adapté de la biographie éditée par le Rav Yossef Itshak Mellul « Toldot Menahem Mendel »

 

 

Un fils né dans le deuil

Le Rav Mena’hem Mendel vit le jour à Loubavitch, chez son père le Rabbi Maharach, le vendredi 6 Adar 5627 (1867). Il naquit durant l’année de deuil qui suivit la disparition de son grand-père, le Tséma’h Tsédek, et reçut le nom sacré de ce dernier. Ses documents officiels indiqueront plus tard, non sans divergence, l’année 5626 (1866) ; l’année 5627 étant embolismique, on n’a jamais pu établir avec certitude s’il naquit durant le premier ou le second Adar.

Une Si’ha du Rabbi Rayats évoque l’enfant entrant dans la Souka, tout jeune encore, aux côtés de ses frères le Raza et le Rav Mena’hem Mendel et de ses sœurs, tandis que le Rabbi Maharach rappelait qu’il s’écoulait alors cent ans depuis la première rencontre, à l’état de veille, de l’Admour Hazakène avec le Baal Chem Tov. Le récit soulève, il est vrai, plusieurs difficultés de datation que les chroniqueurs ‘hassidiques n’ont pas manqué de relever.

Dès sa plus tendre enfance, l’enfant fut associé à la lignée dont il portait le nom. Le Rabbi Maharach lui confia un jour ce prodige : le Tséma’h Tsédek lui était apparu, à lui-même enfant, alors qu’il étudiait la ‘Hassidout, et l’Admour Haémtsahi, le Rabbi intermédiaire, s’était joint à eux. Interrogé sur ses propres rêves, le petit Mena’hem Mendel avait décrit trois hommes assis autour de lui, coiffés de chtreimlekh ; son père lui révéla qu’il s’agissait de l’Admour Hazakène, de l’Admour Haémtsahi et du Tséma’h Tsédek. « Ainsi, conclut le Rabbi Maharach, moi j’ai connu mon grand-père, et toi, souviens-toi de ce qui advint cette nuit-là sur ta couche. »

Une autre scène de cette enfance est demeurée célèbre. Interrogeant son père, tout jeune, sur la présence divine, « Où est D.ieu ? », il reçut cette réponse : « Toute la terre est emplie de Sa gloire. » Et le mot, dit la tradition, pénétra en lui.

L’enfance à Loubavitch

Le foyer où grandit l’enfant connut l’épreuve du feu. À la fin du mois de Mena’hem Av 5628 (1868), un incendie ravagea la cour du Rabbi Maharach ; la grand-mère, la Rabbanit Rivka, et les enfants durent se réfugier dans une grande demeure qu’un notable de la ville mit à leur disposition, tandis que le Rabbi Maharach faisait parvenir de loin les plans détaillés d’une nouvelle maison à bâtir en moins de deux mois. On sait par ailleurs que le Rabbi Maharach était fort riche et qu’il avait placé un serviteur auprès de chacun de ses fils.

Un autre jour de Kippour, le tonnerre gronda sur Loubavitch au cœur de la prière et le feu prit à plusieurs maisons. L’effroi saisit l’assemblée et beaucoup se précipitèrent au-dehors ; seul le jeune Mena’hem Mendel sortit parmi les fils du Rabbi Maharach, ses frères le Raza et le futur Rabbi Rachab demeurant à leur place, tandis que l’officiant, absorbé dans sa ferveur, poursuivait sans même percevoir le tumulte.

En 5633 (1873), à un âge singulièrement précoce, Mena’hem Mendel et son frère Avraham Sender furent inscrits parmi les membres de la société de bienfaisance « Malbich Aroumim » de Loubavitch, comme l’atteste le registre de la confrérie, où l’on relève la signature du Raza en qualité de premier arbitre. À la même époque, l’enfant prit part au Séder de Pessa’h chez son père : le Rabbi Maharach récitait le Ma Nichtana avec le fils qui posait les questions, tenait à ce que chacun dise la Haggada à voix haute, et envoyait cinq de ses fils et gendres ouvrir les cinq portes de sa demeure au moment de « Chefokh ‘hamatekha ».

Vers 5635 (1875), alors que Mena’hem Mendel n’avait que sept ans, le Rabbi Maharach, éprouvé par la maladie, rédigea un testament. Ce document, mal conservé et lacunaire, laisse encore transparaître la sollicitude du père : il y demande à ses aînés, le Raza et le futur Rabbi Rachab, de veiller sur leur petit frère, y règle le partage de ses livres et y prévoit ce qu’il faudra pour le mariage du cadet, souhaitant, si sa mère y consent, une alliance au sein de la famille.

L’affection du Rabbi Maharach pour son benjamin était manifeste. Louant un jour ses fils hors de leur présence, il dit du Raza qu’il avait « une tête forte », capable de penser deux pensées à la fois, et du futur Rabbi Rachab qu’il avait « une bonne tête », qui voyait vingt ans à l’avance ; puis il ajouta : « Mais j’ai aussi un mézinik », un benjamin, sans achever sa phrase. La tradition rappelle à ce sujet le verset de Yossef, « car il était pour lui le fils de sa vieillesse », que Rachi explique par la ressemblance des traits, et l’on savait que, de tous ses frères, c’était Mena’hem Mendel qui ressemblait le plus à son père.

La Bar-Mitsva et le Massa haHitkachrout

Le 6 Adar 5640 (1880), Mena’hem Mendel célébra sa Bar-Mitsva. Au repas, il prononça un Maamar commençant par les mots « Naassé adam… betsalménou kidmouténou » ; ce discours nous est parvenu de la main même du Rabbi Maharach, qui en avait d’abord esquissé une autre ouverture, biffée puis remplacée. Ce même jour, le Rabbi Maharach dit deux Maamarim commençant par « Ben porat Yossef », dont on conserve les mises par écrit du futur Rabbi Rachab.

Mais c’est un autre texte, écrit cette année-là par le jeune homme de treize ans, qui a traversé les générations : le Massa haHitkachrout, « la missive de l’attachement ». Il s’agit d’une lettre en langue araméenne adressée à son père le Rabbi Maharach, tout entière composée de vers ciselés, d’assonances et d’acrostiches, où le nom du destinataire puis celui de l’auteur se déploient lettre après lettre, et où l’alphabet tout entier est décliné en rimes. Les érudits qui l’ont étudiée s’émerveillent d’une telle maîtrise, d’une telle profondeur d’allusions et d’un tel élan de nostalgie mystique chez un enfant de cet âge. Publiée pour la première fois en 5729 (1969) dans le Séfer haToldot du Rabbi Maharach, puis à nouveau, dans une version légèrement différente, à l’approche du 11 Nissan 5768 (2008), la missive circula sans doute longtemps parmi les anciens ‘Hassidim qui la recopiaient les uns des autres, d’où les variantes du texte.

De cette même enfance studieuse, on retient encore que le Rabbi Maharach, expert et artisan de l’écriture des Sifré Torah, des Mezouzot et des Meguilot, remit à chacun de ses fils une Meguila de sa propre main. Et l’on rapporte que, dès l’âge de quinze ans, lorsqu’il fut assez fort pour tenir le Séfer Torah, le jeune Mena’hem Mendel fut chargé par son père d’aller ouvrir l’arche sainte à Loubavitch. Une autre fois, appelé à la Haftara, il commença à lire, puis fondit en larmes au milieu de sa lecture, incapable de poursuivre, et un autre dut achever à sa place.

Le premier mariage et l’alliance avec la maison du ‘Hatam Sofer

Pour son premier mariage, le Rav Mena’hem Mendel s’unit à  Sarah Kornitzer, fille du Rav Akiva Kornitzer et petite-fille du Rav Chimon Sofer, auteur du Mikhtav Sofer et fils du ‘Hatam Sofer. Les tractations débutèrent au début de l’été 5641 (1881).

Cet été-là, le Rabbi Maharach, sur les conseils d’un médecin, se rendit aux eaux de Marienbad, tandis que son secrétaire prenait la route de Cracovie pour y rencontrer la famille de la fiancée. Le Rabbi Maharach y rencontra le grand-père de la fiancée, le Rav Chimon Sofer, et l’on débattit entre autres de la cacherout du Mikvé local. Une correspondance halakhique s’ensuivit, à laquelle prit part le père de la fiancée, le Rav Akiva Kornitzer, lettré d’une grande finesse dont les responsa témoignent de l’érudition. L’accord de mariage fut conclu peu après.

Des milliers d’invités et le mot du ‘Hassid

Le mariage fut fixé au 14 Sivan 5642 (1882) à Loubavitch. Les jours qui le précédèrent, le jeune marié acheva l’étude par cœur des six ordres de la Michna, et l’on célébra ce Siyoum par un repas spécial. Plusieurs milliers de personnes affluèrent à Loubavitch pour ces noces ; la salle était si comble que l’on se pressait à cinquante autour de chaque table, et certains s’attachaient aux poutres du toit pour ne pas être écrasés. Un ‘Hassid, dissimulé sous la table même du Rabbi Maharach pour entendre le Maamar, fut découvert et invité à se placer aux côtés du maître.

C’est de cette union qu’est resté le mot fameux du ‘Hassid Chemouel Ber de Borissov. Le grand-père de la fiancée, le Rav Chimon Sofer, tardant à paraître, le Rabbi Maharach refusait de sortir au dais nuptial avant son arrivée. Deux heures durant, deux mille ‘Hassidim attendirent un seul rabbin. On pria alors Chemouel Ber d’entrer auprès du Rabbi Maharach, et celui-ci, jouant sur la notion kabbalistique de « Tsaddik Elyon » et de « Tsaddik Tahton », plaida : le Tséma’h Tsédek fut le Tsaddik Elyon et le ‘Hatam Sofer le Tsaddik Tahton ; dès lors qu’est présent le Tsaddik Elyon, pourquoi attendre la venue du Tsaddik Tahton ? Le Rabbi Maharach lui répondit avec un sourire : « Je sais que tu es un homme de belle langue. »

Le Rabbi Maharach prononça à ces noces plusieurs Maamarim, dont l’un s’ouvrait sur « Kol hanéhené miséoudat ‘hatan ». Le Farbrenguen se prolongea toute la nuit, et le jour se levait déjà lorsque l’assemblée quitta la salle. Aux nombreux bouffons de mariage présents, le Rabbi Maharach demanda de dire chacun leur mot et les paya ; à l’un d’eux, qui n’avait rien dit encore et à qui il demanda quelque chose de « court et bon », le badin répondit simplement : « Rabbi, donnez de l’argent ! » — ce dont le Rabbi Maharach rit longuement avant de le récompenser.

Cette première union, cependant, ne fut pas heureuse et se dénoua. Les registres matrimoniaux de Cracovie de l’année 1884 mentionnent le remariage de Sarah Kornitzer.

La disparition du Rabbi Maharach

Quelques semaines après ces noces, le Rabbi Maharach tomba malade, et son état s’aggrava au fil des mois. Le 13 Tichri 5643 (1882), il quitta ce monde. Assis sur son fauteuil, il avait, vingt-cinq minutes plus tôt, détaché sa montre, arrêté ses aiguilles à minuit moins neuf et immobilisé le mécanisme ; puis il avait fait appeler ses fils l’un après l’autre pour leur confier ses dernières volontés. Le Raza entra le premier, puis le futur Rabbi Rachab, qui pleura beaucoup, et enfin le Rav Mena’hem Mendel — après quoi le Rabbi Maharach s’éteignit.

Durant l’année de deuil, trois offices se tenaient à Loubavitch : le futur Rabbi Rachab priait dans la chambre de son père, le Raza et le Rav Mena’hem Mendel officiaient chacun dans une salle de la maison d’étude, ces deux derniers étant lecteurs de la Torah. Le Chabbat Lekh Lekha 5643, veille du « chelochim » du Rabbi Maharach, une assemblée tenta en vain d’amener l’un des fils à accepter la direction spirituelle ; c’est au Rabbi Rachab, quelques années plus tard, qu’elle échut.

L’entrée dans les affaires

Après la disparition de leur père, le Raza et le Rav Mena’hem Mendel se tournèrent vers le négoce afin de subvenir aux besoins de toute la famille. La réussite ne leur sourit guère. Les souvenirs d’enfance du Rabbi Rayats gardent la trace d’un épisode poignant : ayant surpris ses parents en larmes, l’enfant apprit de sa mère que son grand-père le Rabbi Maharach avait ordonné que ses fils, le Raza et le Rav Mena’hem Mendel, ne fassent aucun commerce mais demeurent à l’étude ; qu’ils s’y étaient tenus environ deux ans ; et qu’ayant enfin entrepris d’acheter une grande forêt, ils avaient contrevenu à la volonté paternelle, ce dont le Rabbi Rachab, recevant la nouvelle, s’affligeait jusqu’aux larmes.

En 5646 (1886) parut la première partie du Péla’h haRimon du Rav Hillel de Paritch, avec l’approbation conjointe du Rav Mena’hem Mendel et de son frère le Raza. Et lors de Sim’hat Torah 5648 (1887), le Rabbi Rachab annonça à ses deux frères une parole qui devait se vérifier : jamais ils ne tireraient leur subsistance du commerce. Il en distinguait, expliqua-t-il, dont le pain vient « de la terre », et d’autres dont le pain vient « du ciel ».

Le second mariage

Pour sa seconde union, le Rav Mena’hem Mendel épousa Batya, fille du Rav Na’houm Dober, lui-même fils du Rav Yossef Yits’hak d’Avroutch, fils du Tséma’h Tsédek. La fiancée était ainsi une arrière-petite-fille du Tséma’h Tsédek. Les fiançailles furent nouées, semble-t-il, au mois de Sivan 5647 (1887), et le mariage célébré durant l’hiver 5648.

Du beau-père, le Rav Na’houm Dober d’Avroutch, le Rabbi Rachab fit un jour cet éloge à son fils : c’était un homme d’une humilité et d’un cœur brisé authentiques. Le Rabbi Rayats en rapporta la preuve : ayant surpris ce grand érudit contemplant, le visage empreint d’une envie douloureuse et les yeux ruisselants de larmes, un simple villageois qui récitait les Tehilim, il comprit qu’il jalousait sa ferveur naïve — et c’était là, dit le Rabbi Rachab, un cœur véritablement brisé.

L’exemption militaire et le tumulte de Vitebsk

Au mois de Kislev 5648 (1887), le Rav Mena’hem Mendel fut appelé sous les drapeaux. Le Rabbi Maharach avait autrefois obtenu, pour chacun de ses trois fils, une exemption du service militaire, chacune d’une nature différente. Le Tséma’h Tsédek avait acquis pour ses petits-fils des billets d’exemption au prix de cinq cents roubles chacun. Le Rabbi Maharach détenait un tel document mais avait tenu à ne pas l’employer pour le Rabbi Rachab, afin que celui-ci disposât d’un « réceptacle » sur lequel reposerait la bénédiction divine ; il le réserva à son benjamin, qui n’avait rien à quoi se raccrocher, si bien que le moment venu, le Rav Mena’hem Mendel fut aussitôt libéré.

La presse de l’époque nuance toutefois ce récit d’une libération immédiate et sereine. Le journal HaMélits relata, dans son édition de Vitebsk du 22 novembre 1887, une scène chaotique : venu déposer son titre d’exemption devant les fonctionnaires, le fils du Rabbi de Loubavitch se heurta à la fureur de conscrits exaltés qui exigeaient de lui de l’argent et de l’eau-de-vie, déchirèrent le billet qu’il leur tendait, tentèrent de le frapper, et l’obligèrent à appeler la troupe à son secours ; le général président dut en personne l’escorter jusqu’à une maison pour l’y mettre à l’abri.

À l’ombre de son frère le Rabbi Rachab

Les années qui suivirent sont celles d’une vie de famille et d’étude vécue dans la proximité constante du Rabbi Rachab. Le soir de Sim’hat Torah, la coutume voulait que les trois frères disent tour à tour, en les commentant selon la ‘Hassidout, les premiers versets de « Ata horéta ».

Sa fille aînée, Moussia, naquit à Loubavitch le 22 Chevat 5649 (1889) ; on conserve la traduction française exacte de son acte de naissance, dressé dans le district d’Orcha, gouvernement de Moguilev. Sa seconde fille, ‘Hana, vit le jour à Loubavitch le 10 Nissan 5660 (1900).

Cette époque fut souvent difficile sur le plan matériel, non seulement pour le Rav Mena’hem Mendel mais pour l’ensemble de la maison du Rabbi. Le Rabbi Rayats a laissé de ce dénuement un tableau saisissant : chacun vivait dans un logement séparé, tous dépendaient de la table de la grand-mère, la Rabbanit Rivka, mais la bourse était vide, les affaires ruinées, les frères lourdement endettés ; et si les hôtes de passage ne s’en apercevaient pas, tant la maison demeurait ouverte, les habitants, eux, le savaient bien. En 5656 (1895) mourut le beau-père du Rav Mena’hem Mendel, le Rav Na’houm Dober d’Avroutch.

Homme d’un savoir précis, grammairien, le Rav Mena’hem Mendel apparaît dans les récits du Rabbi Rachab comme un interlocuteur privilégié. Les Si’hot de Sim’hat Torah 5652 et de Sim’hat Torah 5661 conservent de longs dialogues où le Rabbi Rachab, disant un Maamar, se tournait vers son frère pour lui demander : « Comprends-tu ? » Le Rav Mena’hem Mendel, féru de grammaire, discutait avec lui de la vocalisation d’un verset comme des degrés les plus élevés du service divin, jusqu’à ce que le maître approfondît encore son explication.

De cette proximité, un dialogue de Sim’hat Torah 5661 dit assez la tendresse. Évoquant le Tséma’h Tsédek dont son frère portait le nom, le Rabbi Rachab lâcha : « Mendel, Mendel — celui dont tu portes le nom était un tout autre Mendel », avant de décrire la manière dont cet aïeul percevait la Divinité jusque dans le pain et le breuvage qu’il prenait pour se donner la force de répondre à un Juif. En 5661 (1901), enfin, ce fut l’un des trois hommes que le Rabbi Rachab consulta avant de décider de son voyage de convalescence à l’étranger.

L’installation à Vitebsk et le soutien à Tom’hei Temimim

Associé en affaires à son beau-frère le Rav Moché Leib Ginzburg, qui résidait à Vitebsk, le Rav Mena’hem Mendel finit par s’y installer lui-même : les documents attestent qu’il vivait encore à Loubavitch à la fin de l’été 5661 (1901), mais qu’en 5662 (1902) il demeurait à Vitebsk, comme l’écrit le Rabbi Rachab. Même éloigné, il conserva des liens très étroits avec son neveu le Rabbi Rayats, avec qui il correspondait régulièrement.

Au début de l’année 5662, les deux associés dissolvant leur société et se partageant les bénéfices, le Rav Mena’hem Mendel voulut consacrer une part de ses gains à la Yéchiva Tom’hei Temimim. Il s’en ouvrit à son neveu le Rabbi Rayats, alors directeur exécutif de la Yéchiva, qui adressa au notable Chemouel Mikhel Traïnine une longue lettre pour organiser l’opération au profit de l’institution — précieux témoignage de l’attachement du Rav Mena’hem Mendel à l’œuvre de la Guéoula intérieure que représentait cette Yéchiva.

Au secours de son neveu, le Rabbi Rayats

À cette époque, la société des « propagateurs des Lumières » ouvrit une école à Loubavitch et s’efforça par tous les moyens de nuire à la Yéchiva Tom’hei Temimim et à ses fondateurs, le Rabbi Rachab et le Rabbi Rayats. Une dénonciation calomnieuse accusa la Yéchiva d’aider ses élèves à se soustraire au service militaire par des faux, et visa nommément le directeur, le Rabbi Rayats. Le 12 Iyar 5662 (1902), la police se présenta pour l’interroger, puis on lui ordonna de la suivre au poste.

Le Rav Mena’hem Mendel joua dans cette crise un rôle discret mais efficace. Lorsque la police scella la salle d’étude et interdit l’enseignement, le Rabbi Rachab l’envoya, avec Chemouel Mikhel Traïnine, plaider à Moguilev auprès de l’administration de l’Instruction pour obtenir les autorisations d’enseigner et faire cesser la surveillance qui pesait sur la Yéchiva. Les émissaires en revinrent avec les promesses recherchées. Le Rav Mena’hem Mendel s’employa même à exposer à un haut fonctionnaire les notions de la ‘Hassidout — l’unité divine, le sens des Mitsvot telles que les Téfilines, le renoncement aux désirs de ce monde — pour lui montrer l’inanité des accusations portées contre elle, et s’entendit répondre qu’un tel enseignement était licite.

Le premier à traduire la ‘Hassidout

C’est sans doute dans ce contexte que le Rav Mena’hem Mendel accomplit un geste demeuré unique : il traduisit en russe un chapitre du Tanya et l’adressa à un personnage de haut rang, qui en fut profondément impressionné. Il fut ainsi le tout premier à rendre un sujet de ‘Hassidout dans une autre langue.

Le Rabbi rapporta plusieurs fois cette histoire, notamment lors du Chabbat Nasso 5735 (1975), à l’occasion de la venue d’un groupe d’hôtes d’Angleterre porteurs d’une édition anglaise du Tanya, puis le Chabbat Vayéchev 5748 (1987). Le Rabbi précisait que le frère cadet du Rabbi Rachab, du vivant même de ce dernier, avait traduit ce passage pour agir sur l’esprit d’un dignitaire russe influent, mais que ce geste était demeuré isolé, sans suite ni retentissement, et sans que l’on sût même de quelle manière il avait produit son effet.

Le maintien de la foi et une parole sur le breuvage

Le Rav Mena’hem Mendel se sentait tenu, comme chacun, d’œuvrer au relèvement et au renforcement de la religion. En 5663 (1903), il confia à son neveu le Rabbi Rayats son projet de faire imprimer, sous forme d’un tout petit livret de poche d’une vingtaine de feuillets, un discours du Rabbi Rachab consacré à l’affinement des traits de caractère — mais sans mention de l’auteur ni de l’imprimeur, afin qu’il se répandît anonymement. L’hiver de cette même année, il se rendit à Vienne pour Pourim rendre visite à son frère alors en cure.

De ces retrouvailles fraternelles, les Farbrenguen ont gardé quelques joyaux. Lors du 19 Kislev 5664 (1903), comme on remplissait sans cesse le verre du Rav Mena’hem Mendel de « machké », celui-ci fit remarquer qu’il n’en atteignait jamais le fond. Une autre fois, il demanda à son frère : « Pourquoi as-tu besoin de machké ? On en prend pour se dépouiller de soi, et toi, tu t’es dépouillé de toi-même depuis longtemps ! » Ce à quoi le Rabbi Rachab répondit : « J’en prends pour dépouiller l’autre. »

« Ki yamoukh a’hikha » : l’effondrement financier

Bientôt les affaires du Rav Mena’hem Mendel s’effondrèrent et il s’enfonça dans des dettes considérables. Le Rabbi Rachab, avec une fraternité admirable, s’engagea personnellement pour le secourir et écrivit de Paris, où il séjournait, plusieurs lettres à des hommes fortunés afin qu’ils l’aidassent à faire face à ses créances.

Le premier à lui venir en aide fut le notable Chemouel Gourarié, de Kremenchoug. Le Rabbi Rachab sollicita aussi le Rav Yaakov Horowitz de Riga pour un prêt de vingt-cinq mille roubles, et adressa au Rav ‘Haïm Moché Alexandrov, parenté de la maison du Rabbi, une longue épître le remerciant de son aide et développant tout ce que la Tsedaka a de plus élevé : l’essentiel de la charité, écrivait-il, n’est pas de donner de son superflu, mais de se juger soi-même pour se retrancher du superflu, et de donner à autrui au moment même où l’on en aurait soi-même besoin. Le Rav Yeshaya Berlin lui vint également en aide.

Rien n’y fit pourtant : les entreprises du Rav Mena’hem Mendel firent faillite et ses dettes grossirent. Durant l’été 5664 (1904), un dialogue rapporté par le Rabbi Rayats montre les deux frères s’entretenant de l’ordonnancement des pensées et de la manière de ne pas se laisser envahir par les soucis de la subsistance — souci d’autant plus lourd que l’argent emprunté à autrui s’était lui aussi englouti.

L’exil à Paris et le deuil d’Elloul

Vers le mois de Tamouz 5664 (1904), sous la pression de ses créanciers et l’étau de sa détresse financière, le Rav Mena’hem Mendel se vit contraint de partir pour Paris, « le temps que passe la colère ». Il dut, faute d’autre issue, laisser à Loubavitch son épouse Batya, alors dans un état de grossesse avancée, et ses deux filles. La plus ancienne adresse parisienne que l’on lui connaisse est le 19 rue Rodier, dans le neuvième arrondissement, où se dressait aussi le bâtiment d’une œuvre de bienfaisance qui lui procura peut-être un toit.

Batya, quittant Vitebsk, s’était rapprochée de la famille à Loubavitch pour ne pas demeurer seule après le départ de son mari. Le Rabbi Rachab, malgré son éloignement, suivait de près l’approche de la naissance et implorait pour elle une délivrance heureuse. Le Chabbat 16 Elloul 5664 (1904), à Loubavitch, Batya mit au monde un fils. Mais la joie fut de courte durée : ce jour-là même, la jeune accouchée s’éteignit. L’enfant, de santé fragile, vit sa circoncision différée par le mohel ; le Rabbi Rachab revint à Loubavitch à la demande de sa mère, la Rabbanit Rivka. Quelque temps plus tard, l’enfant fut introduit dans l’alliance d’Avraham et reçut le nom d’Israël Dober.

De Paris à la Corse : les dernières années

Les années qui suivirent l’exil parisien conduisirent le Rav Mena’hem Mendel encore plus loin. Ses affaires le menèrent jusqu’en Amérique, où un malentendu tragi-comique le fit prendre pour un autre Schneersohn, secrétaire de Lénine, ce qui lui valut d’être convoqué et interrogé avant que l’erreur ne fût dissipée et qu’il ne fût relâché. Il contracta par ailleurs une troisième union, avec la dame Yehoudit, née Kossman, dont il eut un fils, Binyamin, mort dans sa jeunesse, et une fille, Sarah — connue sous le nom d’Edmée-Minette — qui passa l’essentiel de sa vie à Paris avant d’épouser un ‘Hassid, le Rav Israël Greenberg, et de s’établir à Bnei Brak.

C’est finalement en Corse que le Rav Mena’hem Mendel vint fixer ses dernières années, sur cette île méditerranéenne où une modeste vie juive renaissait alors.

Un bûcheron à Bastia

Il s’établit à Bastia, où il fonda une scierie mécanique qui portait l’enseigne « Au bûcheron de Corse ». La communauté juive de la ville était récente et d’un tout autre horizon que le sien : une cinquantaine de familles, environ cent quatre-vingts personnes, des Juifs venus du Maroc et de Terre sainte, transférés de Tibériade à Bastia en 5676 (1916) au terme d’un long exode passé par la Crète et Ajaccio, et guidés par le Rav Méir Tolédano, qui anima un demi-siècle durant la petite congrégation réunie autour de la synagogue Beth Méir, rue du Castagno. C’est dans ce décor inattendu, à mille lieues des grands foyers du ‘hassidisme et de la Loubavitch de son enfance, que vécut le fils cadet du Rabbi Maharach, séfarade d’adoption parmi des insulaires qui l’accueillirent avec la générosité corse.

Le fils du Rabbi Maharach s’éteignit à Bastia le 23 Tichri 5702 (14 octobre 1941) et y fut inhumé. Il mourut ainsi en pleine guerre, sur cette terre que l’on allait bientôt surnommer « l’île des Justes » : la Corse fut le seul département français à ne livrer aucun Juif, sa population et son préfet protégeant ceux que Vichy réclamait en les déclarant de simples « touristes ». Ce n’est qu’à l’été 5771 (2011) que deux jeunes gens partis en Chli’hout sur l’île retrouvèrent, auprès des services de l’état civil local, une copie de son acte de décès, confirmant la date du 23 Tichri.

Le retour en Terre sainte

La sépulture corse ne devait pas demeurer. Une loi locale prévoyait que toute tombe fût retournée vingt ans après son établissement, sort qui menaçait celle du Rav Mena’hem Mendel. En 5715 (1955), le Rabbi chargea le Rav Binyamin Eliyahou Gorodetsky de transférer sa dépouille de Corse vers la Terre sainte. Le cercueil fut acheminé par bateau jusqu’à Haïfa. Il parvint au port par une nuit d’hiver froide et pluvieuse, en 5716 (1956), et l’inhumation eut lieu tard dans la nuit, dans l’ancien cimetière de Tsfat (Safed). Le Rav Efraïm Wolf, chargé par le Rabbi de veiller aux détails, constata que le corps était demeuré intact malgré les quelque quinze années écoulées depuis le décès — et le Rabbi, lorsqu’il le reçut plus tard en Ye’hidout, voulut en entendre tous les détails. Sa pierre tombale porte cette inscription sobre : « Ici repose le Rav ‘hassidique, le Rav Mena’hem Mendel, fils du Rabbi Maharach de Loubavitch. »

Le visage du Rabbi Maharach retrouvé

Il convient d’achever sur une note lumineuse, en rapportant ce que la tradition a conservé des traits du Rav Mena’hem Mendel. Le Rabbi Rayats confia au Rabbi que, chez le Rabbi Maharach, chez le Rabbi Rachab et chez leur frère Mena’hem Mendel, l’extrémité gauche de la barbe était un peu plus longue que l’autre. Le Rav Chnéour Zalman Doukhman, dans son ouvrage « Lichmoa Ozen », rapporte de son côté que les ‘Hassidim du Rabbi Maharach disaient que, des trois fils, c’était le cadet, le Rav Mena’hem Mendel Schneersohn, qui ressemblait au Rabbi Maharach. Un document de 5672 (1912) le décrit ainsi : « Signe particulier : une barbe pleine, rousse et sombre. » On sait par ailleurs que la chevelure du Tséma’h Tsédek tirait sur le roux, et que le Rabbi Rayats — dont on connaît la ressemblance frappante avec le Rabbi Maharach — était lui aussi roux ; de quoi supposer que le Rabbi Maharach lui-même avait des cheveux tirant sur le roux, tandis qu’un habitant de Loubavitch décrivait sa barbe et sa chevelure comme blondes. Ainsi, jusque dans son visage, le prince cadet de Loubavitch demeurait le reflet vivant de son père.