Dans les Si’hot du Rabbi, une idée revient comme un leitmotiv : accomplir son service divin selon le principe du Lé’hatchila Ariber — « d’emblée, par-dessus ». Cette maxime, le Rabbi l’attribuait toujours au Rabbi Maharach, Rabbi Chemouel Schneersohn, dont elle résumait toute la conduite et toute la philosophie de vie. À l’occasion du 2 Iyar, Tiferet Chébiteferet, date anniversaire de sa naissance, voici un portrait de sa direction spirituelle, de son combat pour les Juifs de Russie tsariste et de l’empreinte indélébile qu’il laissa dans l’histoire du Hassidisme.

 

 

L’avènement d’une nouvelle ère

« L’Éternel a désiré l’âme des Tsaddikim, mon père le Rabbi, le mercredi soir, 13 Nissan 5626 (1866). L’aron kodech, lumière du peuple juif, a été emporté en captivité. Que les habitants de la poussière se lèvent et chantent, lui parmi eux, et nous fassent part des merveilles de la Torah de l’Éternel… »

Par ces mots, le Rabbi Maharach consigna la nouvelle de la disparition du Tséma’h Tsédek dans le registre de la Hévra Kaddicha de Loubavitch. Après près de quarante ans, le soleil s’était couché sur la direction du Tséma’h Tsédek. Le Rabbi Maharach, son fils cadet, fut désigné pour lui succéder.

Ce choix n’était pas simple. Le Rabbi Maharach était jeune — il n’avait pas encore 32 ans. Il avait toujours gardé un profil discret, tandis que ses cinq frères aînés étaient chacun reconnus et hautement estimés parmi les Hassidim. L’un était réputé pour sa vaste connaissance du niglé, un autre pour sa compréhension profonde du Hassidisme, et un troisième pour la ferveur inspirante de sa prière. Dans les années qui suivirent le décès du Tséma’h Tsédek, les frères s’établirent dans d’autres villes où ils dirigèrent leurs propres communautés.

Le Rabbi Maharach, lui, faisait preuve d’une grande discrétion dans les domaines spirituels. Il n’affichait ni sa connaissance du niglé ni celle du Hassidisme durant sa jeunesse, et même lorsqu’il devint Rabbi et commença à enseigner, il parlait rarement de niglé. Sa prière semblait aux yeux des gens toute simple, dénuée des manifestations extérieures d’enthousiasme.

Lors d’une discussion qui eut lieu après le décès du Tséma’h Tsédek, le Rabbi Maharach présenta ses réflexions sur une question de Halakha. Son frère Reb Israël Noa’h — célèbre pour sa brillance en niglé — exprima sa stupéfaction : « Où as-tu trouvé cela ? Tu es si jeune ! »

« Tu es vieux selon tes propres années, répondit le Rabbi Maharach. Mais moi, je suis vieux des années de notre père. »

Enfant, le Rabbi Maharach était connu pour son caractère quelque peu espiègle. Même adulte, rapporte le Rabbi dans les Rechimot Hayoman, il ne se comportait pas comme ses frères. Les fils aînés du Tséma’h Tsédek accueillaient les visiteurs de Loubavitch et exposaient publiquement le Hassidisme de leur père, mais le Rabbi Maharach n’en faisait rien et était reconnu comme quelqu’un de joyeux et de jovial.

Cependant, dans les dernières années de sa vie, le Tséma’h Tsédek avait demandé à tous ses fils de prononcer des maamarim, et le Rabbi Maharach avait commencé à le faire. De plus en plus, les Hassidim apprenaient à connaître « le fils cadet du Rabbi ». Avant son décès, le Tséma’h Tsédek écrivit un message aux Hassidim : « Vous devrez l’écouter [le Rabbi Maharach] tout comme vous m’avez écouté. »

Après la histalkout, diverses discussions et désaccords surgirent entre les fils du Tséma’h Tsédek, qui furent soumis à un Beth Din composé de trois Hassidim éminents. Au terme de ces délibérations, le Rabbi Maharach fut désigné comme memalé makom de son père, pour siéger à sa place dans la ville de Loubavitch.

Les nouvelles ne circulaient pas vite à cette époque. Le 8 Av, un Hassid de la ville de Plechtzenitz écrivit à son ami, Reb Avraham Haïm Rosenbaum : « Nous n’avons pas encore beaucoup entendu, mais la semaine dernière nous avons reçu une lettre de Reb Meir Amstzizer… Il écrit qu’il a rencontré Reb Yossef Kremenchouker qui arrivait de Loubavitch, et celui-ci lui a montré des billets du Rabbi… De ces billets, il ressort clairement que le Maharach doit être le Rabbi. »

« Reb Yossef a raconté qu’un homme est venu trouver le Maharach et s’est plaint d’être totalement démuni. Le Maharach a attribué son problème à une défaillance dans son Avodat Hachem, fondée sur un certain verset, et finalement l’homme a reconnu cette défaillance.

« Après avoir reçu sa lettre, nous nous sommes sentis encouragés et galvanisés. Nous avons dit Lé’haïm ; que l’Éternel nous accorde le mérite de suivre le droit chemin.

« La plupart des gens suivent le Maharach. Ils rapportent des choses extraordinaires… »

Un lien profond avec son père

Enfant, le Rabbi Maharach passait beaucoup de temps avec son père, le Tséma’h Tsédek. Outre ses études habituelles au Héder et avec des précepteurs privés, le Tséma’h Tsédek lui enseigna personnellement diverses matières — les Ketouvim et le Tanya notamment —, et lorsqu’il grandit, ils étudièrent ensemble la Kabbale et la philosophie pendant des heures.

À l’âge de sept ou huit ans, il maîtrisait l’intégralité du Houmach et une grande partie du Na’h, et il étudiait régulièrement le Talmud avec Tossafot. Il commença à assister aux cours de Hassidisme de son père et entreprit bientôt de rédiger ses propres hana’hot.

Il bénéficia également de l’influence de ses talentueux frères aînés : à l’âge de 10 ans, son frère Reb Israël Noa’h étudiait le niglé avec lui, et son frère Reb Barou’h Chalom lui apprit de quelle façon l’Alter Rabbi récitait la lecture de la Torah.

Il se maria pour la première fois très jeune, à seulement 14 ans, avec Sterna, la fille de son frère Reb Haïm Chéneur Zalman. Mais celle-ci tomba malade et mourut trois mois à peine après la noce. Pour consoler le Rabbi Maharach, le Tséma’h Tsédek lui attribua une chambre adjacente à la sienne, lui permettant d’y entrer à tout moment. Durant les années qui suivirent, il passa encore plus de temps aux côtés du Tséma’h Tsédek. Son second mariage, avec la Rebbetsin Rivka — petite-fille du Mitteler Rabbi —, eut lieu en 5609 (1849) ou 5610 (1850), quelque trois ans plus tard.

Il fréquentait également les anciens Hassidim. « Même enfant, confia-t-il à son fils, le Rabbi Rachab, je trouvais grâce aux yeux des Hassidim les plus anciens, et ils partageaient leurs récits avec moi. »

Un vieux Hassid, Reb Its’hak Aïzik de Vitebsk, avait été l’un des tout premiers Hassidim de l’Alter Rabbi. Il accordait une grande attention au Rabbi Maharach et lui transmettait ses nombreux souvenirs des Rabbeim précédents. Plus tard, ce même Hassid conféra la Smi’ha au Rabbi Maharach.

Le sourire d’un Rabbi

Tout au long de sa vie, le Rabbi Maharach souffrit d’une maladie douloureuse et invalidante. Pourtant, malgré ses souffrances, il gardait toujours une apparence sereine et ne laissait jamais transparaître ses difficultés.

« Je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui ait souffert autant que mon père, déclara un jour le Rabbi Rachab, et pourtant il avait toujours le sourire. » Un beau sourire, nota-t-il, qui portait en lui quelque chose de divin — le sourire que seul un Rabbi peut avoir.

Plusieurs objets remarquables témoignent encore du Rabbi Maharach : une magnifique Méguila qu’il calligraphia lui-même et une table ronde qui se trouve dans la pièce du Rabbi. Les médecins lui avaient recommandé de pratiquer une activité physique, et c’est ainsi qu’il confectionna ces objets. Dans la ville de Loubavitch existait également un grand chandelier, œuvre de ses propres mains, qui était installé chaque année lors du séder des jeunes gens — il fut malheureusement perdu avec le temps.

Le Rabbi Maharach était d’une ponctualité exemplaire. Chaque journée obéissait à un programme précis, et il terminait souvent la prière de Cha’harit avant huit heures du matin.

Il effectuait deux promenades à la campagne chaque jour. Pendant ces sorties, des Hassidim s’introduisaient dans sa chambre pour copier des manuscrits de Hassidisme, tandis que l’un d’eux montait la garde à la porte pour les prévenir de son retour. Parmi ces Hassidim se trouvait parfois sa propre épouse, la Rebbetsin Rivka. Le Rabbi fit un jour observer que le Rabbi Maharach savait certainement que des gens copiaient ses écrits, mais qu’au lieu de les y autoriser ouvertement, il préférait que cela se fasse en secret. « Car certaines choses doivent être accomplies avec ruse, comme les bénédictions d’Ésaü obtenues par Yaakov… »

Une conduite à part

Le président Zalman Chazar envoya un jour une collection de manuscrits des Rabbeim à une graphologue pour en analyser l’écriture. Lorsque le Rabbi prit connaissance de ses conclusions sur le Rabbi Maharach, il adressa ses commentaires à M. Chazar, précisant les points où la graphologue avait vu juste et ceux où elle s’était trompée :

« J’ai été impressionné que sur plusieurs points elle ait fait mouche, en particulier lorsqu’elle écrit que l’auteur a clairement souffert tout au long de sa vie, tant physiquement que spirituellement, et que ces épreuves l’ont fortifié. Nous savons par la tradition familiale qu’il souffrit terriblement dès son jeune âge, mais qu’on ne le voyait pourtant jamais sans son sourire, accueillant chacun avec grâce. »

Le Rabbi ajouta qu’il fut surpris qu’un trait si caractéristique du Rabbi Maharach n’ait pas été mentionné :

« Dès le début de sa direction, le style de ses relations avec les Hassidim était clairement défini : lorsqu’on lui demandait son avis, il répondait en quelques mots brefs. Cela contrastait avec les Rabbeim qui l’avaient précédé et ceux qui lui succédèrent, lesquels expliquaient souvent leurs directives ; à leur majesté se mêlaient aussi des éléments de proximité avec leurs Hassidim. »

Le Rabbi note un point similaire dans les Rechimot Hayoman : « En tant que Rabbi, il se comportait avec une grande élévation [biromémout], même envers les anciens Hassidim, et même envers ses propres fils. Le Tséma’h Tsédek avait coutume de consulter ses fils et sa fille Devorah Léa, mais le Rabbi Maharach ne le faisait pas.

« Cependant, il lui arrivait d’avoir de longs entretiens avec des personnes lors de Ye’hidout. Il lui arrivait aussi de sortir dans la cour et de converser avec les habitants de la ville. »

Une autre caractéristique singulière de la direction du Rabbi Maharach était l’attachement profond que ses Hassidim lui vouaient. Tous lui étaient farouchement dévoués. Quel que soit leur niveau, ils éprouvaient un sentiment intense de Hiskachrout, plus fort encore que celui des Hassidim de ses frères ou même de ceux de son père, le Tséma’h Tsédek. Ses Hassidim chérissaient chaque parole qu’il prononçait ; chaque Hassid, savant ou non, était capable de répéter des passages d’un maamar entendu lors de sa visite à Loubavitch.

Certains Hassidim étaient de grands baalei avoda et de grands érudits, tandis que d’autres étaient de simples bourgeois ou des villageois — que le Rabbi Maharach appelait parfois « mes baalei ahava et yira ». Et pourtant, le Hassidisme qu’il enseignait était toujours accessible à tous. Les plus simples pouvaient en saisir le message essentiel, tandis que les Hassidim érudits y découvraient une profondeur abyssale, souvent difficile à appréhender même pour eux.

Lorsque le Rabbi Précédent avait 12 ans, il fut témoin d’une discussion entre Reb Zalman Zlatopolsky et Reb Yehouda Leïb Hoffman au sujet de la signification d’un maamar que le Rabbi Maharach avait prononcé quinze ans auparavant. « Ils en débattaient avec une telle ardeur, rapporta le Rabbi Précédent, comme s’ils venaient d’entendre ce maamar à l’instant même. »

Une alliance avec les capitalistes

La direction du Rabbi Maharach coïncida avec l’une des périodes les plus sombres pour les Juifs dans la Russie tsariste. Le gouvernement ne cessait d’édicter de nouveaux décrets pour entraver la liberté de mouvement des Juifs et rendre la vie difficile aux communautés juives. Dans les années précédant le décès du Rabbi Maharach, une vague de pogroms orchestrés par l’État se déferla sur toute la Russie, semant une destruction terrible. Dans les décennies qui suivirent, des centaines de milliers de Juifs fuyant l’Europe de l’Est s’établirent aux États-Unis et dans d’autres pays.

Tout au long de sa vie, le Rabbi Maharach œuvra sans relâche pour alléger les souffrances du peuple juif. Son engagement communautaire commença bien avant son accession à la direction. Lorsque le Tséma’h Tsédek décida de cesser de participer aux conférences rabbiniques convoquées par le gouvernement, il envoya à sa place le Rabbi Maharach — qui n’avait alors qu’une vingtaine d’années.

Il effectuait de fréquents voyages à Saint-Pétersbourg pour rencontrer des responsables gouvernementaux. Il se rendait aussi à l’étranger — en Italie, en Allemagne et en France — pour rencontrer de riches banquiers juifs. Il développa une tactique audacieuse : demander à ces Juifs de refuser leurs prêts au Tsar jusqu’à ce qu’il améliore la condition des Juifs.

Ces démarches étaient périlleuses, et ses voyages étaient toujours présentés comme des visites chez des médecins ou dans des villes thermales. Lorsque le gouvernement russe apprit sa stratégie, il entra dans une fureur noire. Lors d’un entretien avec le ministre de l’Intérieur, la situation atteignit son paroxysme quand le Rabbi Maharach lui annonça calmement que les banquiers juifs avaient écrit à Loubavitch pour demander s’ils devaient approuver des prêts aux Russes.

« Que leur avez-vous répondu ? » demanda le ministre.

« Je n’ai pas encore répondu, dit le Rabbi Maharach. J’attends la réponse du gouvernement… »

Le ministre s’emporta : « Rabbi de Loubavitch ! Êtes-vous en train de menacer le gouvernement russe ? »

« Vous n’avez pas à y voir une menace, mais vous ne devez pas prendre la chose à la légère. De nombreux capitalistes non-juifs se joindraient à eux, car la barbarie qui règne dans ce pays est une offense à toute l’humanité. »

Le ministre orienta alors la conversation vers la plus grande crainte du gouvernement — et par conséquent, l’accusation la plus grave possible :

« Le Rabbi de Loubavitch va-t-il déclencher une révolution avec ces capitalistes ? »

Le Rabbi Maharach ne mordit pas à l’hameçon.

« C’est le gouvernement lui-même qui provoquera cette révolution, par la terrible négligence dont il fait preuve envers le pays… »

Au-delà de toute mesure

De nos jours, l’un des attributs les plus célèbres du Rabbi Maharach est sa formule légendaire : « Lé’hatchila Ariber. »

« Di velt zogt, az m’ken nit arounter, geyt men ariber. Oun ich zog az lé’hatchila ariber — Le monde dit : si l’on ne peut pas passer par-dessous, on passe par-dessus. Moi, je dis : d’emblée, par-dessus. »

Le Rabbi reprit cette idée d’innombrables fois au cours de sa direction, en tirant de nombreuses leçons pour la vie quotidienne du Hassid. Lors d’un Farbrenguen, il fit remarquer que ce thème — l’idée d’agir au-delà de toute mesure et de toute limitation — se manifestait dans de nombreux aspects de la direction du Rabbi Maharach.

« Cela se voit dans son Hassidisme, expliqua le Rabbi. Chaque maamar est un microcosme de nombreux maamarim, renfermant une quantité considérable d’idées. Pourtant, ils sont rédigés de façon concise ; le Rabbi Rachab écrit souvent longuement pour expliquer une seule ligne des maamarim de son père.

« Cela se voit aussi dans sa conduite : le Rabbi Précédent disait fameusement que le Rabbi Maharach avait de nombreuses histoires à la manière du Baal Chem Tov, et qu’il fit de nombreux baalei techouva.

« Et de même dans sa vie personnelle : sa maison et son mobilier étaient tous très beaux. C’était le cas même du vivant du Tséma’h Tsédek et avec son approbation — alors même que le Tséma’h Tsédek lui-même vivait dans la plus grande simplicité. »

Les maamarim du Lé’hatchila Ariber

Le Rabbi Maharach prononçait un maamar chaque semaine, soit avant le Kabbalat Chabbat, soit le matin de Chabbat, et il consignait également ses paroles par écrit. Dans les premières années de la direction du Rabbi, celui-ci souhaitait que la publication du Hassidisme du Rabbi Maharach avance le plus vite possible ; des ouvrages furent donc publiés sous forme de photocopies du manuscrit de Reb Chemouel, le copiste de Loubavitch. Au fil des années, ces ouvrages furent dactylographiés et réédités, et il existe aujourd’hui un imposant recueil de ses maamarim que le Rabbi nomma « Likouteï Torah — Torat Chemouel ».

Pour nous donner un aperçu des maamarim du Rabbi Maharach, nous nous sommes tournés vers le Rav Yossef Its’hak Gourarié, le machpia de la Yéchiva Loubavitch de Détroit :

« Comme c’est le cas pour chaque Rabbi, dit le Rav Gourarié, les maamarim du Rabbi Maharach ont leur style propre. D’un côté, ses maamarim sont relativement brefs et assez accessibles. Il cite de nombreux enseignements des Sages et des Midrashim qu’il explique selon le Hassidisme, sans se livrer à de longues explications comme le font souvent le Rabbi Rachab et le Mitteler Rabbi.

« À première vue, les Hassidim disaient qu’il semblait « parler à son public ». La majorité de ses Hassidim étaient des gens simples, et le Rabbi Maharach veillait à ce que son Hassidisme ait toujours un message clair qu’ils pourraient comprendre.

« D’un autre côté, en regardant de plus près ces maamarim, on y découvre de nombreuses et étonnantes hidouchim en Hassidisme. Le Rabbi Rachab dit un jour qu’il avait besoin de préparer un hemche’h pour le prochain Roch Hachana, et qu’il l’avait entièrement fondé sur quelques lignes d’un maamar de son père.

« Ces hidouchim profonds ne sont pas présentés comme tels et ne sont pas développés longuement. Dans un style très « Lé’hatchila Ariberdik », le Rabbi Maharach semble « déposer » une pensée hassidique sur le lecteur, en le laissant la déchiffrer lui-même.

« En 5640 (1880), Reb Chélomo Zalman de Kapust et le Rabbi Maharach eurent une célèbre dispute pour savoir si les otiot harechimou étaient affectées par le tsimtsoum [le détail complet de cet argument dépasse le cadre de cet article]. Le Rabbi Maharach soutenait qu’elles ne l’étaient pas. Mais ce qui est remarquable, c’est que le seul écrit du Rabbi Maharach sur l’ensemble de ce long débat se trouve dans un court passage d’un maamar, « Matsah zou« , de la même année. C’est le Rabbi Rachab qui en débattit et l’expliqua bien plus tard, longuement et en détail.

« Le Rabbi nota un jour un fait intéressant concernant les hemche’him du Rabbi Maharach : alors que d’autres Rabbeim commençaient habituellement leurs hemche’him à Roch Hachana, le Rabbi Maharach commençait souvent le sien à Pessa’h.

« La clé pour comprendre ce point réside dans le caractère unique du service divin de Tichri par rapport à celui de Nissan. Pendant Tichri, l’homme s’efforce d’agir par sa propre initiative ; à Pessa’h, nous recevons des révélations d’en-haut. Les hemche’him du Rabbi Maharach commencent à Pessa’h pour une raison bien simple, dit le Rabbi : parce qu’il était la personnification même du Lé’hatchila Ariber. »

Le niggoun du Lé’hatchila Ariber

Le niggoun du Rabbi Maharach, que le Rabbi chantait souvent lors des Farbrenguen, est connu sous le nom de « Lé’hatchila Ariber ». Ce nom lui fut d’ailleurs donné par le Rabbi lui-même ; auparavant, ce niggoun était plus communément appelé « Eintz, tzvei, drei, fir » ou encore « Niggoun ein sof ».

Dans les Rechimot (cahier n°14), le Rabbi note qu’il apprit ce chant auprès de son grand-père, Reb Meïr Chélomo Yanovsky, qui avait été un yochev auprès du Rabbi Maharach.

Quant à l’origine de la mélodie, le Rabbi Maharach raconta qu’il avait un jour aperçu des notes musicales inscrites à la fin d’un ouvrage de Kabbale intitulé Hon Achir, et que ces notes avaient inspiré la mélodie de son niggoun.

À quoi ressemblait-il ?

Une question ancienne agite les Hassidim : existe-t-il une photographie ou un portrait du Rabbi Maharach ? Aucune image connue n’existe. Diverses esquisses et peintures lui ont été attribuées, mais aucune n’a été authentifiée.

Cependant, le Rabbi partagea deux récits — l’un sur son apparence physique, l’autre sur l’effet que produisait son image — qui peuvent nous donner un aperçu de sa présence.

Quand un Hassid s’évanouit : le Rabbi Précédent ressemblait beaucoup à son grand-père, le Rabbi Maharach. À tel point que lorsqu’il se rendit en Eretz Israël lors de sa célèbre visite, des décennies après le décès du Rabbi Maharach, certains Hassidim présents en Eretz Israël l’avaient connu. Lorsque l’un d’eux entra en Ye’hidout auprès du Rabbi Précédent, il s’évanouit immédiatement. On lui demanda : « Pourquoi vous êtes-vous évanoui ? » Il répondit : « Il ressemble exactement au Rabbi Maharach ! » Il s’était évanoui sous le choc de revoir le Rabbi Maharach — qu’il n’avait pas vu depuis de nombreuses décennies.

Un regard qui inspirait la révérence : les gens éprouvaient un sentiment de crainte révérencielle en présence du Rabbi Maharach. C’était surprenant, car il arborait toujours un sourire. Bien qu’il souffrît terriblement — le Rabbi Précédent disait qu’il est difficile d’imaginer à quel point il souffrait —, il gardait toujours le sourire. Même du vivant de son père, le Tséma’h Tsédek, alors qu’il était moins formel que ses frères, les gens éprouvaient malgré tout une révérence intense en sa présence. Ce n’était pas dû à quelque chose qu’il faisait délibérément : c’était spontané. Cela était vrai même pour les non-Juifs. Il arriva un jour dans une ville, et les anciens du village vinrent l’accueillir avec du pain et du sel ; mais lorsqu’ils aperçurent son image sainte, ils s’enfuirent tous.

Un témoignage de première main

Dans les premières années de sa direction, le Rabbi encouragea de nombreux anciens Hassidim à consigner leurs souvenirs des Rabbeim et des Hassidim d’antan. Même des personnes qui ne se considéraient plus comme des Hassidim furent invitées à envoyer leurs mémoires et à les publier.

L’une de ces demandes fut adressée à M. Tsvi Har-Chéfer, anciennement Lokchine, qui avait grandi dans la ville de Loubavitch à l’époque de la direction du Rabbi Maharach.

« Vos mémoires m’intéresseraient vivement, lui écrivit le Rabbi, car je rassemble des documents historiques sur Loubavitch, et en particulier sur cette époque — les temps du Rabbi Maharach et le début de la direction du Rabbi Rachab — dont il n’existe pratiquement aucun témoignage. »

Il ne subsiste presque aucun témoignage direct sur le Rabbi Maharach. À cette époque, les Hassidim considéraient qu’il n’était pas convenable de consigner sa propre histoire personnelle ; cela était perçu comme une pratique des Maskilim. Lorsque le Rabbi Précédent puis le Rabbi encouragèrent les Hassidim à écrire leurs souvenirs, presque aucun de ceux qui se rappelaient le Rabbi Maharach n’était encore en vie. La lettre du Rabbi à M. Har-Chéfer fut rédigée plus de soixante-dix ans après la histalkout du Rabbi Maharach.

M. Har-Chéfer rédigea un article de ce genre sur ses souvenirs en 5714 (1954), apparemment avant la lettre du Rabbi. De façon remarquable, la grande majorité des détails biographiques et des descriptions qu’il contient concorde avec les Si’hot du Rabbi Précédent et avec les Rechimot Hayoman du Rabbi.

Voici une sélection de ses descriptions.

Mes souvenirs de Loubavitch

Comme la plupart des bourgades reculées de Russie, Loubavitch ne possédait ni gare ni bureau de poste. Mais là s’arrêtait la ressemblance. Notre ville accueillait un flot ininterrompu de visiteurs venus consulter le Rabbi, qui apportaient vie et animation dans la cour du Rabbi et dans toutes les rues avoisinantes.

La hatser se trouvait au cœur de la ville, entourée de nombreuses auberges. Elle abritait une grande salle, ouverte pour les occasions spéciales comme Roch Hachana ou un mariage dans la famille du Rabbi. À proximité se trouvaient la salle habituelle, plus petite, et la résidence du Rabbi.

De nombreuses années se sont écoulées depuis lors, mais je me souviens encore de sa prestance noble. Il était de haute taille, avec un front large, une barbe rousse et des yeux perçants qui exprimaient vivacité et sagesse. Sa stature imposante ajoutait encore à son image royale.

Le Rabbi était doté de nombreux talents : une mémoire phénoménale, un esprit pénétrant et une capacité à assimiler n’importe quel sujet avec rapidité. Il était parfaitement informé des affaires publiques ; il correspondait avec ses Hassidim fortunés et, chaque fois qu’un nouveau décret (gézéra) se profilait à l’horizon, il en était immédiatement averti.

Le Rabbi Maharach prononçait son Hassidisme le matin de Chabbat, dans la salle adjacente à sa demeure. Une table était dressée près de sa porte, et la porte extérieure de la salle était fermée ; le chamach montait la garde, n’autorisant personne à entrer ni à sortir. À l’heure convenue, toute la salle tombait dans le silence, et chacun se levait pour se rapprocher de la place du Rabbi. Celui-ci s’asseyait sur une chaise, entouré des membres de sa famille et des anciens Hassidim. Le silence régnait dans la pièce tandis que tout le monde retenait son souffle et se concentrait sur les paroles du Rabbi. Il commençait doucement, mais peu à peu sa voix s’élevait et remplissait la salle. Il s’animait de plus en plus, et l’attention de l’assistance redoublait. Au paroxysme de son enthousiasme, il répétait souvent ces mots des Tehilim en les expliquant : « Mi li baChamaïm vé’imekha lo ‘hafatsti baarets — Je n’ai pas besoin de ton Gan Eden supérieur ni de ton Gan Eden inférieur ; chéri kala vilvavi — je veux Toi, et Toi seul… »

Pendant les fêtes, les Hassidim réclamaient un supplément entre Min’ha et Maariv. Les Hassidim — surtout les jeunes — s’asseyaient près de la porte du Rabbi et chantaient avec ferveur le niggoun de l’Alter Rabbi. S’ils n’obtenaient pas de réponse immédiatement, ils recommençaient encore et encore, jusqu’à ce que le Rabbi soit « contraint » de céder et de sortir vers les Hassidim, malgré sa maladie.

Chaque jour, le Rabbi recevait les nombreux visiteurs venus chercher ses conseils et sa bénédiction. Parmi eux se trouvaient aussi de nombreux Rabbanim, qui attendaient nerveusement en faisant tournoyer leurs payot, jusqu’au moment où Levik le Gabaï leur accordait l’entrée.

C’était un travail très épuisant. Le Rabbi se rendait ensuite à l’extérieur de la ville pour se ressourcer et s’adonner à la méditation dans la solitude de ses pensées.

Le Rabbi lisait lui-même la Haftara. Il priait dans sa chambre près de la synagogue, puis entrait dans la synagogue pour lire le Maftir de sa voix si particulière.

À Roch Hachana, il soufflait lui-même dans le Chofar. La salle était bondée. Toute l’assistance formait comme un seul grand corps, les têtes seules séparant les uns des autres. Chacun se tenait dans la crainte du Yom Hadin ; la salle se faisait silencieuse, puis la voix du Rabbi perçait l’air : « Min Hamétsar… »

Pour le Tachli’h, tous les visiteurs accompagnaient le Rabbi dans un chant joyeux. Les jeunes Hassidim formaient un grand cercle autour du Rabbi, de sa famille et des anciens Hassidim.

Un autre moment exceptionnel était le tirage des maïm chelanou. Dans les chants et la joie, on descendait jusqu’à la rivière. Le Rabbi lui-même plongeait le seau dans l’eau. Le lendemain, le Rabbi pétrissait personnellement la pâte et distribuait des morceaux à rouler en matsot. Le soir, de nombreux habitants de Loubavitch se hâtaient de terminer leur Séder pour venir observer le Rabbi conduire son Séder avec sa famille.

L’un des moments les plus forts de l’année était le Youd-Tet Kislev. Le Rabbi racontait l’histoire dans tous ses détails : la querelle avec les Mitnagdim, l’arrestation et la libération de l’Alter Rabbi, et les miracles qui s’étaient produits tout au long. Les Hassidim disaient Lé’haïm et s’emparaient même des chirayim.

En sa dernière année, le Rabbi tomba malade, n’ayant que 48 ans. Des médecins éminents furent appelés pour l’opérer, en vain, et il s’affaiblissait de jour en jour. On récitait des Tehilim dans toutes les synagogues, et l’on se rendait sur les tombeaux des Justes (kivreï tsadikim). Ce Roch Hachana-là, les Hassidim furent terriblement attristés lorsqu’une autre personne souffla le Chofar à la place du Rabbi.

Le soir du 13 Tichri, on apprit que la situation était très grave, et le lendemain il s’en alla. Son aron fut fabriqué avec la table sur laquelle il prononçait son Hassidisme. Le convoi funèbre fut immense ; aucun habitant de Loubavitch n’en était absent, et des Hassidim vinrent même des villages voisins. On perça une paroi du Ohel pour l’inhumer aux côtés de son père, le Tséma’h Tsédek.

Le Rabbi Maharach et l’amour du chiffre

Le Rabbi Maharach aimait les chiffres et les calculs. Reb Abba Person lui demanda un jour combien de fois l’on se frappe la poitrine lors du Al ‘het de Yom Kippour, et de sa réponse, on découvrit que l’on est censé se frapper la poitrine également lors des mots « Sla’h lanou, me’hal lanou… » (Rechimot Hayoman p. 206. Sefer Hasi’hot 5705, p. 9.)

Anecdotes d’enfance, rapportées par le Rabbi — aucune surprise

Dans les Rechimot Hayoman, le Rabbi rapporte deux histoires sur l’enfance du Rabbi Maharach.

Le Rabbi Maharach est né le 2 Iyar 5593 (1833), la Sefira de Tiferet Chébitiferet.

À l’âge de sept ans, le Tséma’h Tsédek lui fit passer un examen sur ses études, et il s’en sortit très bien. Son maître fut impressionné et dit au Tséma’h Tsédek : « Eh bien, qu’est-ce que vous dites ? Il s’en sort très bien ! » Le Tséma’h Tsédek répondit : « Pourquoi vous étonnez-vous que Tiferet Chébitiferet s’en sorte bien ? »

À l’âge de 10 ans, il étudiait en groupe avec quatre enfants : le Rabbi Maharach, ses neveux Reb Chélomo Zalman — fils du Maharil — de Kapust, et deux autres petits-fils du Tséma’h Tsédek. Le Tséma’h Tsédek entra un jour pour les tester, et le Rabbi Maharach posa une question. Ses camarades y répondirent, mais il réfuta leur réponse. Le Tséma’h Tsédek répondit à la question, mais le Rabbi Maharach souleva une objection à sa réponse. Le Tséma’h Tsédek dit alors : « Quand tu seras plus grand… » — « Quand je serai plus grand, je poserai de meilleures questions », répliqua le Rabbi Maharach. Le Tséma’h Tsédek remarqua : « Ce n’est pas pour rien que sa Brit coïncidait avec Tiferet Chébénetsah. » (Rechimot Hayoman p. 283.)

L’histoire que le Rabbi choisit pour Basi Légani

Dans son premier maamar, Basi Légani, le Rabbi rapporta des histoires sur l’amour d’Israël (ahavat Israël) des Rabbeim. Concernant le Rabbi Maharach, le Rabbi partagea ce qui suit :

Le Rabbi Précédent raconta à plusieurs reprises une histoire au sujet du Rabbi Maharach.

Le Rabbi Maharach se trouvait dans une ville thermale, et il fit un voyage spécial à Paris, où il passa un temps considérable, afin de rencontrer un jeune homme qui n’y attendait rien, dans un hôtel.

Il s’approcha de lui et lui dit : « Jeune homme, le yaïn nessekh souille l’âme. »

Ce jeune homme était en train de jouer aux cartes.

Le Rabbi Maharach retourna dans sa chambre, et le jeune homme ne trouva plus le repos jusqu’à ce qu’il vînt lui rendre visite. Il finit par fonder une famille craignant D.ieu et observante.

Il est bien connu que le temps était extrêmement précieux pour le Rabbi Maharach. Ses maamarim étaient brefs ; le Rabbi Précédent rapportait qu’il lui arrivait parfois de terminer la prière dès huit heures du matin.

Pourtant, il se rendit dans une ville lointaine pour l’amour d’un jeune Juif qui ne savait rien de la vie juive, et qui n’avait aucun lien apparent avec le Rabbi Maharach.

[En relatant cette histoire, le Rabbi nota que tous les détails de l’histoire complète sont déjà imprimés et disponibles. Voir Sefer Hasi’hot 5705, p. 30–31.] (Achreïnou Audio, Youd Chevat 5711, Maamar, min. 25:00.)