Il y a des rencontres que rien ne laisse présager, et qui pourtant semblaient écrites d’avance. En route vers le mariage de la famille Liberov, Chlou’him à Barranquilla, le Rav Levi Ouanounou, Chalia’h du Rabbi à Medellín, montait à bord d’un vol intérieur colombien comme on prend n’importe quel avion, sans imaginer un instant ce qui l’attendait. Car à des milliers de mètres au-dessus des nuages, une simple voix dans les haut-parleurs allait tout changer.
Une voix venue du ciel
Le vol LATAM 4328 s’était élevé sans histoire au-dessus de la Colombie. Les moteurs ronronnaient, les passagers somnolaient, et le Rav Ouanounou voyageait paisiblement avec sa famille, l’esprit tourné vers la fête qui l’attendait. Puis, soudain, la voix du commandant de bord emplit la cabine : « Bonjour, ici votre commandant de bord. Je m’appelle Elad Levi. »
Un prénom. Un nom. Et dans le cœur du Chalia’h, une petite étincelle.
Le doute d’un instant
Il se tourna vers son épouse, presque incrédule. « Quelles sont les chances que, sur un vol intérieur au fin fond de la Colombie, le pilote soit juif ? » lui glissa-t-il. « Nous avons sûrement mal entendu. » La raison lui soufflait d’oublier, de se rendormir au bercement de l’appareil. Mais quelque chose, en lui, refusait de laisser filer ce nom.
Deux mots devant le poste de pilotage
L’avion touchait à peine la piste que le Rav Ouanounou s’était déjà levé. Il s’avança jusqu’à la porte du cockpit, le cœur battant, et posa la seule question qui comptait : « Elad Levi ? » La réponse tomba, limpide, dans un hébreu parfait : « Oui. » Le commandant de bord était bel et bien juif. L’étincelle venait de devenir flamme.
Des Téfilines entre ciel et terre
Un Chalia’h ne laisse jamais passer un tel instant. Là, à peine descendu des nuages, le Rav Ouanounou veilla à ce que le pilote accomplisse la Mitsva de la pose des Téfilines. Les lanières s’enroulèrent, les mots antiques furent murmurés, et l’espace d’un moment, l’aéroport tout entier sembla s’effacer.
Ce qui n’était qu’un vol de routine s’était mué en rendez-vous du ciel. Sur la route d’un mariage, un Juif de plus avait renoué avec ses racines.
Car pour un Chalia’h, aucune altitude n’est trop haute, aucun hasard n’est vraiment un hasard : chaque vol, chaque rencontre, est une occasion d’atteindre encore une âme.
La cour d’appel de New York a rejeté la demande des représentants des Gabbaïm sollicitant l’autorisation de contester le jugement relatif à la possession du 770. Cette décision confirme que l’Agoudat ‘Hassidei Habad et le Merkaz Le’Inyonei ‘Hinoukh sont les détenteurs des droits et de la possession des biens. La cour a précisé que la procédure portait uniquement sur la question de la propriété et de la possession matérielle, sans se prononcer sur le maintien de la fonction religieuse des Gabbaïm au sein de la synagogue.
La propriété du 770 et la nouvelle décision
Vendredi 28 août 2026, la cour d’appel de New York a rejeté la demande de Zalman Lipsker, Avraham Holtzberg et Cholom Ber Kaiman visant à obtenir l’autorisation de poursuivre leur appel dans le cadre de la longue procédure judiciaire entourant le 770 Eastern Parkway.
Le point central qui ressort de cette procédure est la question de la propriété et de la possession des biens. Le 770 Eastern Parkway appartient à l’Agoudat ‘Hassidei Habad des États-Unis. Le Merkaz Le’Inyonei ‘Hinoukh est propriétaire du 784-788 Eastern Parkway, ainsi que du 302-304 Kingston Avenue, où se trouvait un bureau utilisé par les Gabbaïm et qui faisait lui aussi partie de la procédure.
La nouvelle décision
Dans une décision rendue vendredi, la cour d’appel, deuxième chambre de la Cour suprême de l’État de New York, a rejeté la demande de Lipsker, Holtzberg et Kaiman sollicitant l’autorisation de faire appel d’une décision antérieure.
Dans ce bref arrêt, signé par quatre juges, il est écrit : « La demande est rejetée. » La cour n’a fourni aucune motivation supplémentaire.
Ce qui avait été établi lors de la procédure précédente
La procédure judiciaire relative à ces biens s’est étendue sur plus de deux décennies. À l’issue d’un procès tenu sans jury, le tribunal civil de la ville de New York avait établi que l’Agoudat ‘Hassidei Habad et le Merkaz Le’Inyonei ‘Hinoukh avaient droit à des jugements leur accordant la possession des biens.
Les jugements définitifs ont été rendus le 6 janvier 2022, et les Gabbaïm ont interjeté appel.
En janvier 2024, la juridiction d’appel précédente a rendu une décision qui a modifié certaines parties de ces jugements. Entre autres, les demandes de possession concernant le 770 et le 784-788 ont été rejetées sur le fondement de l’autorité de la chose jugée, après qu’il eut été établi que l’organisation avait déjà été évincée de ces biens lors d’une procédure antérieure.
Toutefois, les jugements relatifs à la possession des biens à l’encontre de Lipsker, Holtzberg et Kaiman ont été maintenus. La cour a établi qu’ils n’avaient pas démontré de droits sur les biens supérieurs à ceux de l’Agoudat ‘Hassidei Habad et du Merkaz Le’Inyonei ‘Hinoukh.
Le jugement concernant le bureau des Gabbaïm au 302-304 Kingston Avenue a également été confirmé.
La décision porte-t-elle sur la fonction des Gabbaïm ?
Un point important de la décision précédente résidait dans la distinction entre la question de la possession des biens et celle de la fonction religieuse des Gabbaïm.
La cour d’appel a explicitement souligné que la procédure ne détermine pas si les Gabbaïm peuvent continuer à exercer leurs fonctions religieuses au sein de la synagogue. La cour a précisé que cette question ne lui était pas soumise dans le cadre de la procédure.
Après la décision de janvier 2024, les appelants avaient demandé à la cour de réexaminer l’appel ou, à défaut, de les autoriser à faire appel devant la cour d’appel. Leur demande a été rejetée en juin 2024.
Par la suite, Lipsker, Holtzberg et Kaiman se sont adressés directement à la cour d’appel afin d’obtenir l’autorisation de contester la décision de janvier 2024.
Cette demande vient elle aussi d’être rejetée.
La portée de la procédure
Selon les décisions décrites dans le cadre de cette procédure, le 770 Eastern Parkway appartient à l’Agoudat ‘Hassidei Habad des États-Unis, et le débat judiciaire s’est concentré sur les droits de possession des biens.
La nouvelle décision ne porte pas sur la question du maintien de la fonction religieuse des Gabbaïm, mais rejette leur demande d’autorisation de poursuivre l’appel contre la décision judiciaire précédente.
La Paracha Ki Tavo s’ouvre sur la Mitsva des Bikourim, ces premiers fruits que l’on apporte au Temple dès l’installation en Terre d’Israël. Derrière ce geste en apparence modeste se dissimule un enseignement d’une grande profondeur : tout commencement consacré au Ciel sanctifie l’ensemble de ce qui lui succède. À travers l’image d’une balance maintenue en parfait équilibre, le Rav Chemouel Rabinowitz révèle comment un unique petit fruit, offert dans la joie, peut faire basculer le destin du monde entier.
Rav Chmouel Rabinovitch
Les prémices, un commencement chargé de sens
La Paracha s’ouvre par ces mots : « Et ce sera lorsque tu entreras dans le pays… tu prendras des prémices de tous les fruits de la terre. » Moïse s’apprête à quitter ce monde et, avant l’entrée du peuple d’Israël en Terre sainte, il lui prescrit une priorité : dès qu’il s’y sera établi et commencera à jouir de ses fruits, sa toute première démarche sera d’apporter au Temple les Bikourim, les premiers fruits de la récolte. Une question surgit aussitôt : pourquoi la Torah insiste-t-elle sur ce « lorsque tu entreras dans le pays » ? Pourquoi entourer cette Mitsva d’autant de préparatifs ?
Toute la force réside dans le commencement
L’importance accordée au commencement révèle un principe spirituel fondamental. Deux manières d’aborder les choses s’offrent à l’homme : placer l’accent sur la fin — le but et le résultat — ou le placer sur le commencement. Le judaïsme enseigne que c’est le commencement, le Réchit, qui est décisif. De même que, le soir du 14 Nissan, à la veille de Pessa’h, on inaugure les préparatifs par la recherche du ‘Hamets, ici encore, avant même de profiter de la terre, le tout premier geste doit être tourné vers D.ieu. Tous les commencements doivent être reliés à Lui — ainsi ouvrons-nous chaque matinée par le Modé Ani. Lorsqu’un commencement est dédié au Ciel et accompli avec une intention droite, il entraîne et sanctifie tout le processus qui lui fait suite.
Une préparation à la mesure du don
Pour recevoir ce qui porte une grande signification, une préparation immense est requise. L’exil d’Égypte et l’oppression qui l’accompagna constituèrent une telle préparation, sans laquelle les Hébreux n’auraient pu recevoir la Torah : il fallait descendre dans le lieu le plus bas et le plus impur pour en élever les étincelles et se rendre dignes de la recevoir. La Terre d’Israël, quant à elle, est le véritable lieu du Birour, le raffinement des étincelles. Alors qu’au désert ou en Égypte le lien avec la sainteté revêtait une autre forme, la Terre d’Israël exige une connexion authentique entre la matérialité — le travail du sol — et la sainteté. Les quarante années d’errance dans le désert furent en réalité une vaste préparation à cette entrée dans le pays ; ceux qui n’y étaient pas prêts, la génération de la faute, n’eurent pas le mérite d’y pénétrer.
Le petit fruit qui fait pencher la balance
Lorsqu’une personne dépose ses Bikourim dans une corbeille — le Téné — entre les mains du Cohen, au Temple, elle n’apporte finalement qu’une petite quantité de fruits. Comment un fruit si modeste peut-il revêtir une signification aussi considérable ? Le Rav l’explique à la lumière d’une parabole de Maïmonide, le Rambam : l’homme doit toujours se représenter, lui-même et le monde entier, comme suspendus en parfait équilibre sur une balance — moitié mérites, moitié fautes. Dans une telle situation, une seule action, si petite soit-elle, bonne ou mauvaise, peut faire pencher la balance pour le monde tout entier. Les Bikourim incarnent précisément cette « petite » action : un unique geste de dévouement, la consécration des prémices à D.ieu, qui décide et sanctifie tout le champ et toute l’activité agricole à venir. En apportant ce fruit minuscule, l’homme reconnaît et proclame : « Je déclare aujourd’hui à l’Éternel ton D.ieu. » Il relie ainsi ce petit geste à l’immense chaîne de l’histoire, depuis la sortie d’Égypte, conférant à ce fruit une puissance et une valeur insoupçonnées.
La joie, clé du service divin
Le dernier point, et le plus essentiel, touche à la manière d’apporter les Bikourim — et, plus largement, de servir D.ieu. Le Or Ha’Haïm Hakadoch relève une nuance dans le mot « Véhaya », qui évoque la joie : on doit apporter les prémices dans une joie profonde. Rachi précise que l’obligation des Bikourim ne s’applique qu’après la conquête et le partage complets du pays, soit environ quatorze ans après l’entrée en Terre d’Israël. Pourquoi ? Parce que ce n’est que lorsque la joie est pleine et l’héritage achevé que l’on peut apporter les prémices comme il convient. On ne saurait servir D.ieu dans l’angoisse, la contrainte ou la tiédeur : D.ieu attend un service accompli dans la joie et la plénitude du cœur. Lorsqu’un homme consacre ses premiers fruits avec joie, il ne le fait pas pour lui seul ; il porte avec lui le mérite des Patriarches, la sortie d’Égypte et toute l’histoire juive, qu’il exprime par une reconnaissance parfaite.
L’essentiel en quelques mots
La Mitsva des Bikourim dépasse de loin la simple offrande d’un fruit. Elle enseigne la nécessité de consacrer le commencement à la sainteté, la conscience que chaque petite action peut faire pencher la balance du monde, et l’exigence que tout service divin soit accompli dans une joie intérieure, pénétré du privilège immense d’appartenir au peuple d’Israël et à sa Terre.
Le 18 Elloul vit naître deux géants du ‘Hassidisme, Rabbi Israël Baal Chem Tov et Rabbi Chnéour Zalman de Lyadi. C’est aussi la date à laquelle les Rabbis de Habad redonnèrent au jour anniversaire toute sa portée spirituelle, négligée pendant des siècles d’exil. À travers le regard de la Torah sur la naissance, ce jour dévoile une vérité profonde : la différence entre une vie qui nous est imposée et une vie que nous incarnons pleinement.
Deux luminaires nés le 18 Elloul
Le 18 Elloul marque l’anniversaire de deux grands luminaires de l’histoire du ‘Hassidisme. En ce jour naquirent le fondateur du mouvement ‘hassidique, Rabbi Israël Baal Chem Tov (1698-1760), et le fondateur de la branche ‘hassidique Habad, Rabbi Chnéour Zalman de Lyadi (1745-1812).
Il est frappant de constater que ce n’est que dans les générations récentes, sous l’influence du ‘Hassidisme Habad, que le jour anniversaire a commencé à être marqué comme une occasion spirituelle significative de la vie juive.
Bien que la Torah accorde une place particulière à la date de naissance, les Juifs, au fil des derniers siècles, ne lui ont guère prêté d’importance. Les dates de décès des grands Sages et dirigeants du peuple juif sont soulignées dans le calendrier hébraïque, tandis que leurs dates de naissance demeurent le plus souvent inconnues.
Les Rabbis de Habad ont pourtant restitué à l’anniversaire toute sa valeur, en établissant d’abord le 18 Elloul comme une fête ‘hassidique. Ils ont souligné que le jour anniversaire d’un Sage est particulièrement propice à suivre son exemple et à poursuivre l’œuvre de sa vie. Ils ont également enseigné que notre propre jour anniversaire est un jour de force accrue, une occasion unique de lancer de nouveaux projets et de nous atteler à de nouveaux accomplissements. Le 18 Elloul peut ainsi être considéré comme l’anniversaire de l’anniversaire juif.
Pourquoi célébrer une naissance ?
Mais pourquoi la date de naissance devrait-elle être tenue pour plus significative que n’importe quelle autre ? La société, en tant qu’entité, célèbre les anniversaires ; existe-t-il pour autant un véritable fondement à ces célébrations ? La date du décès, surtout celle d’un homme qui a mené une vie pleine et féconde, peut être considérée comme le sommet de son impact sur le monde : ce jour-là, les effets accumulés de tout ce qu’il a produit atteignent leur point culminant.
Qu’en est-il, en revanche, du jour de la naissance ? Bien avant de quitter le sein maternel, le fœtus est déjà un organisme vivant, doté d’un cerveau qui fonctionne, d’un cœur et de membres qui renferment le potentiel de tous les développements à venir. Or, si c’est la réalisation du potentiel qui nous importe, le moment de la naissance est loin de marquer la maturité et la perfection. À bien des égards, l’enfant d’un jour est même plus vulnérable qu’il ne l’était dans l’environnement protégé du sein maternel. Il faudra encore de longues années avant qu’il ne soit en mesure d’actualiser son potentiel à un degré significatif. Alors, une fois encore, pourquoi la naissance devrait-elle être un événement que l’on commémore ou que l’on célèbre ?
Vivant, ou une vie ?
Pour saisir la signification du jour anniversaire, il nous faut examiner la manière dont la Hala’ha (la loi de la Torah) considère l’événement de la naissance. À première vue, la Hala’ha est un code de lois et de conduites qui traite avant tout des aspects pratiques de l’existence. Mais un regard plus profond y révèle une philosophie et une vision qui apportent des réponses idéologiques et spirituelles aux questions de l’âme humaine.
Selon la loi de la Torah, l’enfant qui n’est pas encore né est considéré comme « un membre de sa mère ». C’est pourquoi, si le fœtus venait à mettre en danger la vie de sa mère, la grossesse pourrait être interrompue, car « tant qu’il n’a pas émergé dans le monde, il n’est pas considéré comme une âme ».
Autrement dit, le fœtus ne constitue pas une vie indépendante, mais une extension — vivante, certes — de l’être de sa mère, animée par l’âme de celle-ci. Contrairement à un corps doté de sa propre âme, qui possède la vie comme un état intrinsèque, le fœtus ne fait que réagir à une force de vitalité extérieure, un peu comme une machine réagit au flux d’énergie qu’on lui insuffle. Une machine peut être conçue pour présenter des caractéristiques de la vie : la chaleur, le mouvement, la croissance ; elle peut même être programmée pour accomplir des fonctions relevant de l’intelligence et de l’émotion. Mais la machine n’est pas chaude, elle est chauffée ; elle ne bouge pas, on la fait bouger. Son corps demeure intrinsèquement inanimé et résiste au mouvement qu’on lui impose. De même, le fœtus, n’ayant pas encore scellé sa fusion avec sa propre âme, réagit à l’énergie vitale générée par l’âme de sa mère, sans être, de façon autonome, pleinement vivant.
Le moment de la naissance marque le point où un corps animé mais, par essence, dépourvu de vie autonome, devient un être vivant. Un « membre » de la mère devient un être à part entière : une « âme ».
Le fœtus spirituel
La vie humaine, si elle doit se distinguer de la vie animale, comporte une dimension spirituelle, un ensemble de valeurs morales et d’aspirations transcendantes. C’est pourquoi le Talmud enseigne : « Les méchants, même de leur vivant, sont considérés comme morts. » Une âme n’est pleinement vivante que si elle est reliée à sa source, attachée à son dessein et fidèle à sa mission.
Mais la vie, on l’a dit, peut être soit un état intrinsèque, soit un phénomène simplement surimposé. Il en va de même pour la vie spirituelle : un individu peut mener une existence morale et sainte tout en demeurant un fœtus spirituel, un être dont la vie spirituelle ne fait pas partie intégrante de lui-même, mais lui est imposée de l’extérieur.
Une vie spirituelle, dans son sens ultime, est celle de l’être dont la spiritualité émane de son identité même, de la conscience que c’est dans son lien avec D.ieu que résident l’essence et la finalité de son existence. On peut pourtant mener une vie juste et spirituelle par simple habitude, par contrainte, par crainte du châtiment divin ou dans l’attente de la récompense, par sens du devoir, au titre de sa « contribution » de bon citoyen du monde de D.ieu. Le point commun de tous ces cas est que la personne et son entité spirituelle demeurent deux réalités distinctes : l’être de la personne n’est pas défini par ses aspirations spirituelles, mais par ses besoins et ses désirs matériels, en marge desquels elle « possède » aussi une vie spirituelle, imposée à l’être physique par des forces qui le dépassent.
Un tel individu n’a pas d’anniversaire, car il ne possède la vie qu’au niveau fœtal. Il est spirituellement vivant, il sert le but pour lequel il a été créé, mais sa vie spirituelle lui est « fournie » par une source extérieure. Il n’a pas suffisamment grandi pour atteindre l’état de vie intrinsèque et accomplie, hors du sein maternel.
Un avant-goût du futur
C’est pourquoi nos Sages comparent l’état du Galout (l’exil) présent à celui de la grossesse, et la venue du Machia’h au moment de notre « naissance » et de notre émergence dans une vie pleine. Car le Galout est bien plus que l’exil d’un peuple loin de sa terre : c’est un état de déplacement spirituel, une obstruction de la vérité, un renversement des priorités, une aliénation de son essence et de sa source. Dans le Galout, nous ne pouvons voir D.ieu, et nous sommes donc étrangers à notre véritable être.
Dans le Galout, nous ne pouvons faire l’expérience de la vie véritable, de l’identification authentique à notre moi le plus profond et à notre finalité essentielle. Au mieux, nous ne pouvons atteindre qu’un lien fœtal à la source de vitalité, en nous soumettant à une vie plus grande que nous-mêmes — une vie que nous aspirons à traduire dans notre conduite quotidienne, sans pouvoir espérer l’intérioriser ni l’intégrer à notre propre existence.
Voilà pourquoi la célébration des anniversaires ne fut pas, durant bien des générations, une priorité de la vie juive. Au fil des siècles d’exil, la portée spirituelle de l’anniversaire — le passage d’une vie imposée de l’extérieur, celle d’une âme pas encore née, à l’état postnatal d’une vie pleinement endossée et assumée — ne fut l’apanage que d’un petit nombre de géants spirituels.
Et puis, le 18 Elloul, l’anniversaire renaquit
Les enseignements du ‘Hassidisme, révélés dans les dernières heures de l’exil comme un avant-goût de l’ère du Machia’h, percèrent le voile du Galout et nous réunirent à notre propre essence. Ils vinrent transformer notre vie spirituelle, la faisant passer d’une « religion » — c’est-à-dire d’une soumission et d’une réaction à quelque chose de plus grand et d’au-delà du moi — à quelque chose qui se saisit, s’éprouve et s’intériorise comme l’essence même de ce que nous sommes.
Notre naissance véritable et ultime attend la venue du Machia’h, quand « la terre sera remplie de la connaissance de D.ieu comme les eaux recouvrent la mer », et quand « l’étincelle de Divinité » au cœur de l’âme humaine s’affirmera comme le siège de notre identité et l’essence de notre vie. Mais les premiers mouvements de cette naissance ont déjà commencé, enclenchés par deux grands Maîtres nés le 18 Elloul, dont les enseignements nous offrent un aperçu de la vie hors du sein maternel.
Le 15 Elloul 5657 (1897), lors du mariage de son fils, le Rabbi Rachab réunit une cinquantaine de ‘Hassidim pour annoncer la fondation d’une Yéchiva d’un genre nouveau. Il y forgea un enseignement inédit, où la rigueur analytique du Talmud et la ferveur de la ‘Hassidout ne font plus qu’un. De la Russie soviétique aux grandes métropoles occidentales, cette citadelle spirituelle a traversé les persécutions pour former, aujourd’hui encore, les Chlou’him du Rabbi à travers le monde entier.
Aux origines d’un nom
«Tom’hei Temimim» est le nom générique des Yéchivot Loubavitch à travers le monde. Il fut donné par le cinquième Rabbi de Loubavitch, Rabbi Chalom Dov Ber Schneersohn, connu sous l’acronyme de «Rabbi Rachab», lors du repas de mariage de son fils, Rabbi Yossef Its’hak Schneersohn, le 15 Elloul 5657 (1897).
À cette occasion, le Rabbi Rachab réunit un comité d’une cinquantaine de ‘Hassidim, comptant parmi les plus éminents Rabbanim et donateurs venus à Loubavitch pour honorer le mariage de son fils. Il ouvrit la séance en annonçant qu’il avait décidé de fonder une Yéchiva où les jeunes étudiants du Talmud pourraient également s’adonner à l’étude de la ‘Hassidout. Le nom de l’institution, «Tom’hei Temimim», comme celui donné à ses étudiants, les «Temimim», découlent de ce projet : que les jeunes gens étudient, selon les termes du verset, la Torah Temima, la Torah dans sa plénitude, en associant sa partie dite «révélée», le Talmud et ses commentaires, à sa partie ésotérique enseignée dans la ‘Hassidout Habad-Loubavitch.
Deux jours plus tard, le 17 Elloul, le Rabbi Rachab choisit dix-huit jeunes gens pour former la première promotion de la Yéchiva et confia au ‘Hassid Rav Chemouel Gronem Esterman le soin de les guider dans l’étude de la ‘Hassidout.
L’ordre de mission
Le lendemain, mercredi 18 Elloul, coïncidait avec l’anniversaire de la naissance de Rabbi Israël Baal Chem Tov, fondateur du mouvement ‘hassidique, et de Rabbi Chnéour Zalman de Lyadi, l’Admour Hazakène, fondateur du ‘Hassidisme Habad-Loubavitch.
En ce jour faste pour les ‘Hassidim se tint, dans l’après-midi, un repas festif de Chéva Berakhot, les sept bénédictions récitées en l’honneur des mariés à l’issue du repas. C’est alors que le Rabbi Rachab transmit son «ordre de mission» relatif à la fondation de la Yéchiva, au nom de ses pères, les Rabbis.
Dans ses mémoires, son fils, Rabbi Yossef Its’hak, décrivit l’événement en ces termes :
À deux heures de l’après-midi se tint le repas de Chéva Berakhot. Mon père était particulièrement radieux et déclara :
«Les Juifs du monde entier savent que, le quatrième jour de la Création, le mercredi, les luminaires célestes furent suspendus. Les premier, deuxième et troisième jours, il y avait déjà le jour et la nuit ; pourtant, les luminaires ne furent placés que le quatrième jour. Aujourd’hui, le ‘Haï (18) Elloul, jour lumineux de la naissance de l’Admour Hazakène et de notre maître le Baal Chem Tov, en ce saint jour, je fonde une Yéchiva sur l’ordre et avec la bénédiction de mes saints pères, nos Rabbis. Une Yéchiva qui formera des élèves empreints de Messirout néfèch, d’abnégation, dans l’étude de la Torah, le service de D.ieu et les voies de la ‘Hassidout Habad.»
Le Rabbi Rachab prononça alors un Maamar, un profond exposé de ‘Hassidout, commentant l’enseignement des Sages selon lequel la lumière créée le premier jour permettait à Adam de voir d’un bout à l’autre de l’univers.
Le visage lumineux, il ajouta :
«Puisse la Présence divine résider dans l’œuvre de nos mains. Le quatrième jour de la Création, les luminaires célestes furent suspendus. En ce jour de ‘Haï Elloul, saint anniversaire de la naissance de notre maître le Baal Chem Tov il y a cent quatre-vingt-dix-neuf ans, à l’orée du fonctionnement de la Yéchiva, j’allume les flambeaux que notre maître le Baal Chem Tov et nos Rabbis nous ont légués, afin que s’accomplisse la promesse « Tes sources jailliront au dehors » et que se concrétise la venue du Machia’h.»
L’objectif
C’est dans le but déclaré de faire face aux bouleversements induits par les mentalités «nouvelles» qui commençaient à marquer la Russie de la fin du dix-neuvième siècle que le Rabbi Rachab fonda la Yéchiva Loubavitch en 1897, matrice du futur réseau des Yéchivot Tom’hei Temimim à travers le monde.
Le nom de l’institution reflète la volonté de son fondateur : ne pas se contenter d’enseigner et d’éduquer, mais aussi purifier et affiner le caractère, les Midoth, renforcer la volonté et élever l’âme. En un mot, former un homme intègre, sans fracture intérieure ni dispersion de soi : un Tamim.
Cette époque vit la fondation de nombreuses Yéchivot célèbres : Slobodka, Mir, Slotsk ou Telz. L’étude de la Torah se structura alors en de grands centres qui se développèrent en Lituanie et constituèrent le vaste réservoir d’érudits appelé à fournir au peuple juif ses Rabbanim.
La Yéchiva Tom’hei Temimim fut à la fois semblable aux Yéchivot lituaniennes et différente d’elles. Elle leur ressembla en adoptant la méthode analytique de l’étude talmudique en vigueur en Lituanie, mais elle s’en distingua de plusieurs manières.
Dans la vision du Rabbi Rachab, la Yéchiva Tom’hei Temimim constitue une citadelle appelée à protéger non seulement ses propres élèves, mais toute la région, toute la communauté, et jusqu’au peuple juif tout entier. Aussi ses élèves devaient-ils être prêts à mener tous les combats pour la défense de la religion juive, jusqu’au sacrifice suprême s’il le fallait. Pour être à la hauteur d’une telle mission, ils devaient être unis par une discipline intérieure, attachés les uns aux autres et tous ensemble attachés à leur maître, le Rabbi.
En 5661 (1901), cinq ans après la fondation de la Yéchiva, le Rabbi Rachab convoqua les élèves et leurs enseignants pour leur dire :
«Je contracte avec vous une alliance, avec les élèves de la Yéchiva Tom’hei Temimim qui étudient aujourd’hui dans toutes ses classes, et avec tous ceux qui y étudieront à l’avenir. Avec ceux qui sont ici présents comme avec ceux qui ne le sont pas encore, je contracte une alliance de coopération dans le dévouement absolu à l’étude d’une Torah empreinte de crainte de D.ieu et au travail du cœur, la prière, sans renoncement ni concession ; le jugement de la Torah sera souverain.»
Dès 1903, les élèves essaimaient dans la région et fondaient des annexes de la Yéchiva Tom’hei Temimim centrale. Quelques années plus tard, on trouvait des branches de Tom’hei Temimim dans toutes les régions de Russie, jusque dans des contrées reculées comme la Géorgie, l’Ouzbékistan et l’Asie mineure russe.
Depuis sa fondation, le fils et futur successeur du Rabbi Rachab, Rabbi Yossef Its’hak, en assura la direction. Investi de cette charge par son père, il supervisait l’ensemble du déroulement des études et de la vie des élèves, et l’esprit qu’il insuffla au fonctionnement des Yéchivot leur permit de croître en quantité comme en qualité.
L’esprit
Comme nous l’avons dit, là où les autres Yéchivot avaient pour objectif d’enseigner et, tout au plus, d’éduquer, les Yéchivot Tom’hei Temimim entendaient former des élèves capables de mener tous les combats pour la Torah et la foi juive, afin de protéger le peuple juif des dangers qui le menaçaient à l’époque de leur fondation, et plus encore des périls ultérieurs que les Rabbis de Loubavitch avaient pressentis.
Une autre qualité caractérise l’enseignement de Tom’hei Temimim : l’abolition de la séparation entre l’érudition, la Lomdout, et la piété, la ‘Hassidout. Dans l’optique de la ‘Hassidout Habad-Loubavitch, ce sont là deux faces d’une même médaille. Bien plus, Habad fit entrer la piété dans l’étude, afin que celle-ci ne soit pas seulement une construction intellectuelle, mais qu’elle soit aussi empreinte de sentiment ; de même, elle fit pénétrer l’étude dans la piété, de sorte que le ‘Hassidisme n’est pas uniquement un esprit et un mode de vie, mais un enseignement structuré et intelligible, aussi profond que rationnel.
L’étude de la ‘Hassidout est ainsi devenue une discipline requérant, à l’image de l’étude du Talmud, réflexion, approfondissement, remise en question, intuition et analyse. S’écartant en cela de l’étude du Moussar, la morale juive, la ‘Hassidout s’enseigne en cours sur texte et donne lieu à des débats comparables à ceux qui émaillent l’étude d’ouvrages halakhiques tels que le Ktsot Ha’hochène.
Une autre nouveauté de Tom’hei Temimim fut d’exiger une connaissance étendue de toute la Torah Orale, en plus, bien sûr, de la Torah Écrite, vécue et ressentie comme une part du service de D.ieu, dans la ferveur et l’attachement au Créateur.
Ainsi, à Tom’hei Temimim, chaque chose a sa place, mais il n’existe aucun fossé entre la prière et l’étude, entre l’étude et la ferveur, entre un cours de Choul’hane Aroukh et le chant des Nigounim. Habad est le pont qui relie l’étude analytique et rationnelle à la chaleur du cœur et à l’élévation de l’âme.
La méthode
Une telle démarche comportait pourtant un risque : que le cœur voile la pensée et que la ferveur brouille la logique. L’étude de la Halakha, la loi, exige en effet une réflexion claire et précise, propre à mener une analyse détachée et objective. Comment concilier cette rigueur avec une approche ‘hassidique qui semble lui être opposée ?
Les fondateurs de la Yéchiva Tom’hei Temimim eurent conscience de ce danger et surent le prévenir. C’est ainsi qu’ils choisirent précisément la méthode d’étude analytique en vigueur dans les Yéchivot lituaniennes : affronter la difficulté du texte, en chercher le sens véritable, étudier en profondeur l’approche des Sages du Talmud sur un sujet et s’efforcer d’en percer l’intention et l’esprit ; et, à l’inverse, rejeter toute discussion stérile, toute polémique inutile qui s’écarte de la recherche de la vérité.
Cet effacement total, conjugué à la recherche de la plénitude, propre à Habad-Loubavitch, a permis aux élèves de Tom’hei Temimim d’éviter le piège des «éclairs de génie» sans lendemain, des intuitions fallacieuses et des constructions intellectuelles hasardeuses, dénuées des fondements logiques d’un esprit honnête et rigoureux.
Ces principes ont guidé le déroulement des études à Tom’hei Temimim, sous la surveillance vigilante de ses fondateurs. Voici ce qu’écrivait le Rabbi Rachab dans le Kountress Ets ‘Haïm, publié en 5664 (1904) à l’adresse des élèves :
«L’essentiel est de s’approfondir en chaque sujet. Ainsi, chaque sentence des Sages, chacun de leurs arguments ne doivent jamais être réduits à la compréhension superficielle qu’on peut en avoir, car ils recèlent des profondeurs redoublées et exigent de grands efforts, intellectuels et physiques, ainsi qu’un esprit droit, un engagement résolu et, plus que tout, l’aspiration à la seule vérité.
Lorsque vous aurez achevé l’étude d’un sujet et que la discussion talmudique vous apparaîtra claire et ordonnée, approfondissez-en le thème général, puis analysez-le avec rigueur et vérifiez que chaque détail s’accorde à l’ensemble.
Soyez particulièrement méticuleux dans votre approche du commentaire de Rachi. Un Pilpoul menant à la vérité ne peut se faire que si l’on connaît au préalable la Halakha de façon claire et structurée. C’est à cette seule condition que ceux à qui D.ieu a donné un esprit puissant et vaste pourront débattre d’un sujet, car le débat sera alors fondé et construit, au point de permettre l’établissement de la Halakha là où elle n’avait pas encore été explicitée.»
L’étude chez Habad ne s’écarte pas seulement des débats sans fondement dans la vérité et qui n’y conduisent pas : elle rejette aussi l’étude superficielle, la simple accumulation de connaissances dépourvue de sens. Autant que l’étude des sujets eux-mêmes, leur intégration à la fois intellectuelle et émotionnelle est tenue pour fondamentale. Il existait certes des cours destinés à élargir les connaissances générales dans le Talmud, la Guirsa, mais l’essentiel résidait dans les cours d’analyse et d’approfondissement, l’Iyoun, comme dans les Yéchivot lituaniennes.
À l’inverse, l’approche ‘hassidique a permis de se prémunir contre un rapport exclusivement intellectuel aux enseignements de la Torah, dont le risque est de perdre de vue qu’ils sont ancrés dans le réel. Les ‘Hassidim Habad tiennent en effet que, si l’homme est appelé à découvrir de nouvelles profondeurs dans la Torah, la Torah, en retour, est appelée à révéler d’autant plus de profondeurs dans l’homme qui l’étudie. De là découle l’exigence de ne pas se contenter du savoir, mais de s’attacher à le mettre en pratique, aussi bien dans le domaine de la loi juive, la Halakha, que dans celui de l’intégrité du comportement, la ‘Hassidout.
L’éducation dispensée à Tom’hei Temimim était individuelle, fondée sur les aptitudes propres de chaque élève. Les Machpiim, maîtres dans l’art de sonder l’âme humaine, savaient déceler et révéler chez l’élève ses capacités, puis lui proposer un programme pour les développer dans l’esprit ‘hassidique. Ils accordaient à chaque individu autant d’égard qu’à la communauté tout entière, car chaque individu peut, et doit, exercer une influence sur elle.
Telle est l’origine de la chaleur, de la ferveur et de l’abnégation qui caractérisent l’enseignement de la Torah dans les Yéchivot Loubavitch, depuis la Russie soviétique qui leur livrait une guerre ouverte jusqu’aux grandes métropoles occidentales bercées de matérialisme, en passant par les villages arides d’Afrique du Nord.
Les temps difficiles
Durant les années noires de la Première Guerre mondiale, les ‘Hassidim Habad continuèrent de fonder des branches de la Yéchiva Tom’hei Temimim dans différentes villes. Cette entreprise se poursuivit après la prise du pouvoir par les bolcheviques en 1917. Bientôt, la sinistre Yevsektsya, la section juive du parti communiste qui s’était donné pour but de détruire la religion juive en Russie, se mit à persécuter les Yéchivot, notamment au moyen d’espions juifs. Les ‘Hassidim entrèrent alors dans la clandestinité et continuèrent de faire fonctionner les Yéchivot existantes comme d’en fonder de nouvelles, dont les lieux demeuraient secrets.
En ce temps-là, le «Joint» américain eut à cœur de soutenir les Yéchivot Tom’hei Temimim dans leur détresse, allouant, à l’initiative du Dr I. Rosen, 50 000 dollars par an aux institutions religieuses dirigées par le Rabbi de Loubavitch, somme considérable pour l’époque.
Lorsque Rabbi Chalom Dov Ber Schneersohn quitta ce monde en 1920, son fils Rabbi Yossef Its’hak, le Rabbi précédent, lui succéda, à une époque où la Yevsektsya déployait tous ses efforts pour combattre le judaïsme. Sous sa direction, l’œuvre éducative de Loubavitch s’amplifia et s’étendit à toutes les couches de la communauté juive, y compris les Juifs les plus éloignés de l’étude et de la pratique, ajoutant à l’enseignement du Talmud aux adolescents l’éducation des jeunes enfants.
Rabbi Yossef Its’hak et ses ‘Hassidim fondèrent des dizaines de ‘Hadarim clandestins, dont les maîtres étaient les aînés parmi les élèves des Yéchivot. L’étude se déroulait souvent dans des caves ou des entrepôts. Maîtres et élèves préféraient risquer la prison, le Goulag, voire leur vie, plutôt que de se soumettre, et le gouvernement bolchevique le savait. Grâce à leurs efforts, les sept années allant de 1920 à 1927 furent, contre toute attente, des années fastes pour l’éducation juive en Russie.
En 1927, toutefois, les dirigeants de la Yevsektsya décidèrent d’éradiquer totalement et définitivement l’éducation religieuse en Russie. Sachant que Rabbi Yossef Its’hak était à la tête de cette entreprise, ils firent savoir à la police secrète du régime, la G.P.U., qu’il se livrait à des activités «contre-révolutionnaires». Rabbi Yossef Its’hak fut ainsi arrêté et condamné à la peine capitale. Mais un grand miracle, manifeste aux yeux du monde entier, se produisit : ceux-là mêmes qui l’avaient arrêté furent contraints de le libérer.
Rabbi Yossef Its’hak dut alors quitter la Russie pour la Lettonie, puis la Pologne, avant de gagner, dix ans plus tard, l’Amérique. Tout en établissant de nouvelles branches de Tom’hei Temimim en Europe et en Amérique, il continua de diriger depuis l’étranger le réseau clandestin d’Union soviétique, qui poursuivit son œuvre jusqu’à la chute du régime communiste totalitaire.
Tom’hei Temimim aujourd’hui
Aujourd’hui, des dizaines de branches de Tom’hei Temimim, à travers le monde entier, enseignent le Talmud et la ‘Hassidout et forment les futurs Chlou’him du Rabbi.
Fondateur de la célèbre marque Tofutti, David Mintz ne songeait au départ qu’à ouvrir un modeste restaurant cachère à Manhattan. À chaque tournant décisif de son parcours, il consulta le Rabbi de Loubavitch, dont les conseils allaient bouleverser le cours de son entreprise. Voici, dans ses propres mots, le récit d’une réussite née de la confiance et de la fidélité à une bénédiction.
Une bénédiction pour un restaurant cachère
David Mintz, fondateur de la société Tofutti, raconte.
À la fin des années soixante-dix, je demandai au Rabbi sa bénédiction pour ouvrir un restaurant cachère, le Mintz’s Buffet, dans le quartier de l’Upper East Side, à Manhattan. À cette époque, on n’y trouvait pratiquement rien de véritablement cachère : tout au plus proposait-on des plats « de style cachère ». Le seul établissement réellement fiable était le Meal Mart, situé dans l’ouest de la ville ; en dehors de lui, un Juif observant n’avait nulle part où se restaurer.
Le Rabbi m’accorda une magnifique bénédiction. Il insista sur un point : je réussirais à condition de veiller scrupuleusement à la cacherout des produits que j’utiliserais. Lorsque j’ouvris mes portes et que les clients aperçurent l’enseigne glatt cachère, puis remarquèrent la kippa que je portais, certains me lancèrent : « Jeune homme, vous perdez votre temps et votre argent ici. Votre place est dans le Lower East Side. » Je leur répondais : « Je vous remercie de votre sollicitude et de vos conseils, mais la réussite d’une entreprise dépend de D.ieu. »
Le restaurant connut un immense succès. Je développai considérablement la vente à emporter et le service de traiteur. Les clients me réclamaient souvent de la crème glacée, ce à quoi je répondais qu’au cours d’un même repas carné, il m’était impossible de servir des produits laitiers. « Qu’à cela ne tienne, disaient-ils, nous apporterons notre propre glace. »
La naissance d’une idée
C’est ainsi que germa dans mon esprit une idée nouvelle. Je me mis à mener des recherches et résolus finalement de créer une crème glacée parvé, dépourvue du moindre produit laitier, que je pourrais proposer à l’issue d’un repas de viande. J’avais lu un article consacré au tofou. J’en ignorais alors jusqu’à la nature ; je me rendis à Chinatown pour m’en procurer.
Je commençai mes expériences, mais les débuts furent décevants : quoi que j’entreprenne, je me heurtais à l’échec. Durant cette période, chaque fois que je rencontrais le Rabbi, je lui faisais part de mes travaux, et il me répétait : « Il faut avoir la foi. Celui qui a foi en D.ieu peut accomplir des merveilles. » Je persévérai donc.
Pendant ce temps, mon activité de restauration prospérait. Je possédais désormais un Mintz’s Buffet sur la 3e Avenue, à Manhattan, et un autre à Flatbush, dans Brooklyn. Une occasion se présenta bientôt d’ouvrir un établissement sur Madison Avenue. Je demandai au Rabbi si je devais la saisir ; sa réponse fut : « Soyez prudent. » Je n’en compris pas le sens : il s’agissait de Madison Avenue, une chance inouïe. J’ouvris malgré tout le restaurant, mais ce fut un échec. Peu après, mon établissement de la 3e Avenue dut fermer à son tour, Donald Trump ayant racheté tout le pâté de maisons et rasé les immeubles.
Un refus catégorique
C’est alors que le Rav Chlomo Riskin, fondateur de la synagogue de Lincoln Square, dans l’Upper West Side, vint me trouver. « Je sais que vous devez quitter vos locaux à cause de Donald Trump, me dit-il. Pourquoi ne viendriez-vous pas chez nous, dans l’ouest de la ville ? Ouvrez un Mintz’s Buffet et nous vous soutiendrons sans réserve. Toute ma communauté fréquentera votre établissement. »
J’étais enthousiaste, d’autant qu’un ami du Rav Riskin m’avait déniché l’emplacement idéal, à l’angle de la 72e Rue et de Broadway. Quelle aubaine !
Comme toujours, je sollicitai l’avis du Rabbi, et la réponse me parvint aussitôt. Le jour même, quelques heures plus tard, le secrétaire du Rabbi, le Rav Leibel Groner, m’appela : « Écoutez-moi attentivement. Prenez un crayon et une feuille, et notez bien ceci, car c’est de la plus haute importance. » J’exultais : voici enfin la réponse que j’espérais.
Il me dicta alors : « Le Rabbi dit : « Absolument pas. Be’choum oïfen nicht. Absolument pas. Be’choum oïfen nicht. » » Il répéta la formule à deux reprises.
Abasourdi, je demandai : « Mais pourquoi ? »
Le Rav Groner poursuivit : « Le Rabbi dit que vous devez continuer vos expériences de crème glacée parvé, et que D.ieu vous fera réussir. Vos produits deviendront si populaires et si recherchés qu’ils se vendront dans le monde entier. »
Cela tenait de la chimère. Et pendant ce temps, j’avais le sentiment de laisser filer une occasion en or, à l’angle de la 72e Rue et de Broadway.
Mais j’écoutai le Rabbi ; pour moi, il ne pouvait en être autrement. Quelqu’un d’autre ouvrit le restaurant et n’y récolta que des déboires : difficultés avec les services de l’urbanisme, ennuis avec les services sanitaires. Malgré des dépenses considérables, cet homme ne parvint jamais vraiment à s’imposer.
Le pari du tofou
Je décidai alors de me consacrer pleinement à mes expériences. Je vendis le restaurant de Brooklyn, dont le quartier avait changé, et je m’engageai tout entier dans la fabrication de cette glace parvé à base de tofou. Je la baptisai d’abord Tofu Time, avant de lui donner le nom de Tofutti.
En 1981, je distribuais des échantillons. Vint alors ma première véritable chance. Le propriétaire d’un magasin d’alimentation naturelle de Manhattan, le Health Nuts, m’appela : « J’ai entendu parler d’un produit que vous fabriquez, une crème glacée au tofou. J’aimerais l’essayer. »
Je lui apportai un seau de cinq gallons. À peine étais-je rentré de Manhattan à Brooklyn que l’homme me rappelait : « Monsieur Mintz, monsieur Mintz, il m’en faut davantage, apportez-m’en encore, je vous en prie ! »
Les premiers grands clients
Il fut mon premier client important. Vint ensuite Zabar’s, la quintessence de l’épicerie fine new-yorkaise, puis Bloomingdale’s, qui finit par distribuer le produit à mesure que les clients entraient dans le magasin, et le proposa jusque dans sa cafétéria.
Je compris dès lors que le petit atelier où je travaillais ne suffirait jamais à répondre à la demande. Il me fallait passer à une production commerciale et franchir un cap.
Le passage à l’échelle industrielle
De nouveau, je me rendis auprès du Rabbi : « De grâce, accordez-moi votre bénédiction. J’ai trouvé une usine disposée à fabriquer mon produit. » Le Rabbi répondit : « Les débuts seront difficiles, mais vous devez avoir confiance en D.ieu. »
Et de fait, ce fut ardu. Dans mon laboratoire de Brooklyn, nous travaillions avec de petites bouilloires ; à l’usine, les cuves contenaient cent, voire deux cents gallons. Je dus tout reformuler. J’y parvins néanmoins, et Tofutti prit son essor. Nous en produisîmes bientôt près de dix mille gallons par semaine, en collaboration avec la société Wells Farms.
Le Rabbi me mit alors en garde : « Des gens viendront vous faire toutes sortes de propositions financières. Ne vous laissez pas séduire par leurs offres et demeurez très prudent. Poursuivez simplement ce que vous faites. »
Lorsque cela se produisit, je suivis son conseil à la lettre.
L’entrée en bourse
Quelque temps plus tard, je lui demandai néanmoins s’il me fallait ouvrir le capital de mon entreprise. Jusque-là privée, elle me semblait pouvoir tirer profit d’une cotation en bourse. La réponse du Rabbi fut : « C’est une excellente idée. »
C’est ce que je fis. Cette décision plaça Tofutti sur le devant de la scène : nous nous mîmes à traiter avec les plus grandes marques, tel Häagen-Dazs. Et tout cela parce que le Rabbi m’avait accordé sa bénédiction, et parce que ses conseils m’avaient, à chaque fois, préservé du faux pas.
Comment concevoir que le Créateur, infiniment élevé au-dessus de toute sagesse, ne fasse qu’un avec Ses propres attributs ? Le Tanya répond par une image lumineuse, celle du rayon de soleil qui, tant qu’il demeure dans le corps de l’astre, n’a plus ni nom ni existence propre. À travers les chapitres neuf et dix, cette étude dévoile comment les Sefirot deviennent les instruments mêmes par lesquels D.ieu crée, anime et dirige les mondes.
Rav Yossef Itshak Ofen
Chaar Hayehoud Vehaémouna,
fin du ch. 9 et début du ch. 10
L’unité insaisissable du Créateur et de Sa sagesse
Lorsque le Rambam affirme que « Lui et Sa connaissance sont un », il enseigne qu’en vérité tous les attributs du Créateur, la Sagesse, la Volonté, la Bonté et la Miséricorde, forment une unité simple avec le Saint Béni Soit-Il. Une telle réalité échappe pourtant à l’entendement humain, car l’homme ne conçoit les choses qu’à la mesure de ce qu’il porte en lui, et rien de tel n’existe en lui. L’âme humaine est composée, si bien que la notion d’unité simple ne saurait lui être appliquée : elle n’appartient qu’au Saint Béni Soit-Il seul.
Chez les créatures, le degré le plus élevé est la Sagesse, dont découlent la Compréhension et la Connaissance, puis les sentiments, ou Middot, et enfin la pensée, la parole et l’action. L’action occupe le rang le plus bas et la Sagesse le rang le plus haut, cinq degrés seulement les séparant. Le Saint Béni Soit-Il, en revanche, s’élève au-dessus de la Sagesse de milliers et de myriades de degrés, sans aucune limite. Aussi, lorsque nous disons que la Sagesse est, à Son égard, comparable à une simple action, nous voulons signifier qu’il n’y a pas même lieu de Lui attribuer le concept de Sagesse. Le dire, fût-ce par la négation, en affirmant qu’il est impossible de Le saisir, reviendrait à prétendre d’une pensée profonde qu’on ne peut la toucher de la main, ce qui prête à sourire tant les deux ordres sont étrangers l’un à l’autre. Le Saint Béni Soit-Il n’est tout simplement pas de l’ordre de l’appréhension.
Pourquoi, dès lors, L’appelle-t-on véritablement « Sage » ? Parce qu’Il est la source de la Sagesse. Il en va de même pour Ses autres attributs : on Le nomme Bon et Miséricordieux parce qu’Il est la source de la miséricorde, et cette source se déploie par le moyen des contractions, ou Tsimtsoum. Il y eut d’abord la contraction au sein de l’Infini, puis d’autres contractions successives. C’est seulement après avoir ainsi opéré ces contractions que le Saint Béni Soit-Il se revêt de Ses attributs et de Sa sagesse, et que l’on peut alors affirmer qu’Il est un avec elle. Tel qu’Il est avant les contractions, en revanche, Il se tient au-delà de toute définition de la Sagesse.
Ce qui nous est révélé et que nous devons croire
Nous n’avons pas affaire aux choses cachées, les Nistarot, qui se situent au-dessus de la Sagesse. Mais les choses révélées, elles, nous appartiennent, afin que nous y croyions d’une foi parfaite : le Créateur et Ses attributs sont Un. La Volonté de l’Infini, Sa Sagesse, Sa Compréhension et Sa Connaissance sont unies à Son Essence seule, laquelle est exaltée à l’infini au-dessus des notions de Sagesse, d’Intellect et de Saisie. Après que le Créateur S’est contracté Lui-même, comme il a été expliqué, Il se revêt de Sagesse et d’attributs, et ceux-ci s’unissent à Lui pour ne plus former avec Lui qu’une seule et même réalité.
Or, puisque le Saint Béni Soit-Il demeure infiniment au-dessus de la Sagesse, de l’intellect et de la saisie, l’union même par laquelle les attributs de l’Infini s’unissent à Lui échappe elle aussi à notre compréhension. Comment le Sans-Limite véritable pourrait-il s’unir à la limite ? C’est là un prodige que nous ne pouvons saisir, mais que nous devons tenir pour vrai. Voilà pourquoi les attributs de l’Infini sont nommés dans le saint Zohar le Secret de la Foi, cette foi qui se situe au-delà de tout entendement.
La Torah parle le langage des hommes
Le dixième chapitre poursuit en rappelant que la Torah s’est exprimée dans le langage des hommes, afin d’apaiser l’oreille par ce qu’elle est capable d’entendre. C’est pourquoi la permission a été donnée aux sages de la vérité de parler des Sefirot sous forme de métaphore. Nous savons en effet que la Torah emploie des tournures humaines : elle évoque « les yeux de D.ieu » ou « les oreilles de D.ieu », alors que le Créateur n’a rien de ces réalités corporelles. C’est Lui qui a doté l’homme de la vue par le moyen des yeux, tandis que Sa force propre se passe entièrement d’un tel organe. En parlant de la sorte, la Torah cherche seulement à nous faire concevoir comment le Saint Béni Soit-Il voit et connaît toute chose.
Il en va identiquement des Sefirot. Pour que nous entrevoyions un tant soit peu comment elles s’unissent au Créateur au point de ne faire qu’un avec Lui, les sages de la Kabbale les ont appelées des lumières. Cette image doit nous ouvrir un accès, si modeste soit-il, au mystère de l’unité du Saint Béni Soit-Il avec Ses attributs.
La métaphore du soleil et de son luminaire
La comparaison est celle du soleil et de son corps, le globe solaire, que l’on nomme le luminaire, ou Maor. Le rayonnement et l’étincelle qui s’en diffusent portent, eux, le nom de lumière, ou Or, ainsi qu’il est écrit à propos du grand luminaire. La lumière se trouve d’abord à l’intérieur du luminaire, avant de s’en échapper pour se révéler au-dehors. Il en est de même du Créateur et des Sefirot : les Sefirot sont les lumières, et le Créateur est le luminaire qui en constitue la racine, comme le foyer d’où jaillit toute clarté.
Tant que la lumière du soleil demeure au sein du luminaire, elle ne compte pas, ne vaut rien comme réalité distincte et ne fait qu’un avec lui. Ainsi les Sefirot, en tant que lumières logées à l’intérieur du luminaire qu’est le Créateur, ne forment avec Lui qu’une seule chose. C’est d’ailleurs de ce rayonnement qu’il est écrit : « Et D.ieu appela la lumière Jour », car le jour n’est autre que la clarté émanée du luminaire.
La lumière dans sa source n’a pas de nom propre
Lorsque la lumière est à sa source, dans le corps même du soleil, elle lui est unie d’une unité absolue. C’est en s’en éloignant qu’elle acquiert une réalité, car elle se déploie alors là où l’astre ne se trouve pas, et nous en percevons la clarté sur la terre. Le soleil se tient dans le ciel, tandis que sa lumière voyage jusqu’à nous pour nous éclairer. Mais en sa source, elle n’a aucune existence qui lui soit propre : on n’y voit que le luminaire seul, sans que la lumière s’y distingue en rien. Il n’y a là d’existence que celle de son origine, le corps du luminaire éclairant, car le rayonnement et son foyer sont littéralement d’une seule et même essence.
Ainsi en va-t-il, et bien davantage encore, des attributs de l’Infini, de Sa Volonté et de Sa Sagesse dans le monde de l’Émanation, ou Atsilout, avec Son Essence qui s’y revêt et s’unit à eux de façon absolue, puisqu’ils ont été tirés et émanés de Lui à l’image de la lumière qui se diffuse du soleil. Il faut toutefois préciser que cette union ne se réalise pas littéralement de cette manière, mais selon un décret divin et un prodige inaccessible à l’intellect, car Ses voies sont infiniment plus hautes que les nôtres. Et de même que la lumière du soleil, unie et annulée dans sa source, ne porte aucun nom propre mais seulement celui de son origine, de même tous les attributs de l’Infini, Sa Volonté et Sa Sagesse, ne sont nullement désignés par ces noms au regard du Créateur suprême.
Les Sefirot, vitalité et instruments de la conduite des mondes
Pourquoi, dès lors, parlons-nous de Sagesse, de Volonté et d’attributs ? C’est uniquement au regard des créatures. Celles-ci ne reçoivent pas directement de l’Infini, mais de la Sagesse et des attributs qui s’y trouvent, si bien que ces noms leur sont donnés relativement à nous. Ces attributs constituent en effet l’existence et la vitalité des créatures supérieures comme inférieures, et c’est par leur intermédiaire que le Saint Béni Soit-Il les crée, les maintient en vie et les dirige. Les créatures étant limitées et l’Infini sans limite, aucune vitalité ne saurait leur parvenir directement de Lui. Voilà pourquoi le Créateur a émané les Sefirot, déjà revêtues d’une mesure, afin que les mondes reçoivent d’elles leurs lumières et que, par elles, tout soit créé, animé et conduit.
Le Midrash l’énonce ainsi : le monde a été créé par dix paroles, par la Sagesse, la Compréhension et la Connaissance. « L’Éternel par la Sagesse a fondé la terre ; Il a affermi les cieux par la Compréhension ; par Sa Connaissance les abîmes se sont fendus. » Et telle est aussi la formule d’Eliyahou, que nous récitons le vendredi soir : « Tu as fait émaner dix corrections, les Tikkounim, que nous appelons dix Sefirot, pour diriger par elles les mondes cachés et les mondes révélés. » Les mondes se répartissent en effet en deux ordres, les mondes voilés, Alma d’Itkasya, et les mondes manifestes, Alma d’Itgalya. C’est ce que nous exprimons en bénissant l’Éternel « depuis le monde et jusqu’au monde », pour faire savoir que la création se divise ainsi.
C’est encore par ces mondes que le Saint Béni Soit-Il Se dissimule aux créatures, car le mot monde, Olam, procède de la racine de la dissimulation, Helem. Si nous ne percevons pas la divinité, c’est que le monde la recouvre, et cela pour les besoins mêmes de notre travail spirituel : il nous revient d’écarter ce voile et cette occultation par l’étude de la Torah et l’accomplissement des Mitsvot, jusqu’à révéler la présence divine.
Le premier jour et la révélation de la Bonté
Le monde fut créé en sept jours, correspondant aux sept attributs. Le premier jour se révéla la mesure de Bonté, le Hessed, qui englobe tous les autres attributs, car il existe une bonté dans la bonté comme une rigueur dans la bonté, le tout demeurant contenu au sein de la bonté. La Sagesse et la Volonté s’y revêtirent également. De cet attribut découla la parole « Que la lumière soit », car la Bonté est révélation et clarté, si bien que la parole créatrice du premier jour en fut le fruit naturel. Cette lumière se diffuse d’un bout du monde à l’autre, à la mesure de la Bonté.
Encore fallait-il que cette clarté fût tempérée. La Bonté inclut aussi la mesure de Rigueur, la Guevoura, qui la contracte pour qu’elle ne demeure pas trop élevée et que le monde puisse la recevoir. Sans cela, la lumière serait restée purement spirituelle et ne nous eût été d’aucune utilité, car dans un tel éclat nous ne verrions rien. Pour distinguer la table, le livre ou les visages qui nous entourent, il nous faut une lumière matérielle. Cette matérialisation d’une lumière qui, à son origine, vient du Créateur spirituel, s’opère précisément par la Rigueur. Aussi la lumière s’est-elle revêtue dans ce monde de limite et de finitude, celui dont nos Sages enseignent qu’un parcours de cinq cents ans sépare la terre du firmament. Un homme parcourt en une journée quarante parsa’ot, et une parsa équivalant à quatre kilomètres, il franchit ainsi cent soixante kilomètres par jour ; en multipliant cette distance par les trois cent soixante-cinq jours de l’année, puis par cinq cents, l’on mesure l’immensité, pourtant finie, qui nous en sépare. L’épaisseur même du firmament représente encore cinq cents ans de marche, tout comme l’espace qui va d’un firmament au suivant. Voilà bien une limite, celle qu’a instaurée la Rigueur incluse dans la Bonté.
Le deuxième jour et la mesure de Rigueur
Le deuxième jour se révéla la mesure de Rigueur, la Guevoura, qui à son tour renferme tous les attributs, la bonté aussi bien que les autres, et non la seule rigueur. La Volonté du Saint Béni Soit-Il s’y trouvait incluse, avec Sa Sagesse, Sa Compréhension et Sa Connaissance. De cet attribut émana le firmament, par la parole « Qu’il y ait un firmament au milieu des eaux, et qu’il sépare les eaux des eaux ». Cette séparation relève du concept de contraction et de rigueur. Il est en effet connu qu’en instaurant le firmament, le Créateur sépara les eaux supérieures, qui sont d’essence spirituelle et que nous ne voyons pas, des eaux inférieures, qui sont matérielles.
Avant cette séparation, tout n’était qu’« eau dans l’eau », sans nulle différence entre les eaux supérieures et les eaux inférieures, tout étant également spirituel. Mais en séparant les unes des autres, le Créateur voila les eaux supérieures aux yeux des eaux inférieures, lesquelles se matérialisèrent du fait même de leur séparation d’avec les eaux spirituelles. C’est le firmament qui opère ce partage, firmament lui-même issu de la mesure de Rigueur du Saint Béni Soit-Il.
À quelques semaines des fêtes de Tichri, la grande synagogue du 770 Eastern Parkway a fait l’objet d’importants travaux de modernisation. Deux nouveaux climatiseurs et de nouvelles portes y ont été installés cette semaine. Ces aménagements font suite aux violentes inondations qui avaient submergé le bâtiment à la mi-Elloul.
Des inondations à l’origine des travaux
Le mercredi 20 août 2026 (7 Elloul 5786), de fortes pluies et de violents orages s’étaient abattus sur Brooklyn, provoquant des inondations dans de nombreux sous-sols d’habitations et de commerces. À Crown Heights, des photographies et des vidéos avaient montré l’eau envahissant l’intérieur même de la grande synagogue du 770, le système d’évacuation ayant été débordé par l’ampleur des précipitations.
Ce soir-là, les services météorologiques américains avaient émis une alerte aux crues soudaines pour Brooklyn et Manhattan, tandis qu’une partie de New York demeurait sous surveillance jusqu’au cœur de la nuit. Les responsables municipaux avaient mis en garde contre la montée rapide des eaux dans les rues, les passages souterrains et les niveaux inférieurs des bâtiments.
Deux nouveaux climatiseurs installés à l’aube
Deux nouveaux climatiseurs ont été installés ce mardi au 770 Eastern Parkway, remplaçant des appareils qui avaient desservi la grande synagogue durant des décennies.
Les travaux ont débuté tôt mardi matin. Une imposante grue est arrivée à l’angle de Kingston Avenue et d’Union Street aux alentours de six heures du matin. Les équipes ont ensuite retiré les anciens appareils avant de hisser les nouveaux à leur emplacement.
Un chantier de plus de 250 000 dollars
Selon les gabbaïm du 770, ce chantier représente un coût de plus de 250 000 dollars.
Cette même semaine, de nouvelles portes ont également été posées à l’entrée de la grande synagogue, achevant une série de réfections destinées à préparer le lieu à l’affluence des fêtes.
Le 770, cœur du monde Loubavitch
Reconnaissable à sa façade de brique rouge et à ses trois pignons, l’édifice du 770 Eastern Parkway compte parmi les bâtiments juifs les plus célèbres au monde. Il est, depuis 1940, le siège mondial du mouvement Habad-Loubavitch, et des répliques fidèles en ont été édifiées d’Israël à l’Australie, en passant par l’Italie et la Californie.
C’est précisément durant le mois de Tichri, avec ses grandes fêtes, que des milliers de fidèles et de visiteurs affluent au 770 des quatre coins du monde. Les travaux menés cette semaine, à l’approche de cette période, visaient ainsi à remettre en état la grande synagogue après les dégâts des eaux et à l’apprêter pour accueillir cette foule.
Directeur du Kolel Habad depuis près d’un demi-siècle, Rav Cholom Douchman est de passage en Terre sainte, et il accepte pour la première fois de dérouler le fil de sa mémoire, dans un podcast avec le Rav Binyamin Lifkin. Du premier groupe de jeunes ‘Hassidim envoyés par le Rabbi en Erets Israël jusqu’aux centaines de milliers de repas distribués aujourd’hui aux plus démunis, il retrace un parcours tout entier tendu vers un seul but. Derrière chaque projet, chaque boîte de Tsedaka et chaque immeuble, une même intention l’anime: apporter de l’honneur au Rabbi.
C’est un invité peu ordinaire que reçoit le Rav Binyamin Lifkin dans son podcast « Lebinyamin Amar ». Rav Cholom Douchman, président du Kolel Habad en Terre sainte, se trouve en Israël, et le Rav Binyamin Lifkin commence par le remercier d’avoir accepté cette rencontre. L’homme prévient d’emblée, à plusieurs reprises au fil de l’entretien, que beaucoup de ce qu’il va raconter tient de la mémoire, qu’il ne peut jurer de l’exactitude des dates ni des détails, et qu’il vaudrait souvent mieux vérifier auprès de ceux qui tiennent la chronologie précise. Cette prudence, loin d’affaiblir son récit, en dit long sur l’honnêteté d’un homme qui refuse d’embellir.
Un invité venu pour une simcha
S’il a fait le voyage, explique-t-il, c’est pour prendre part à la joie d’un ami proche et fidèle partenaire, un Juif de New York associé à de très nombreux projets du Kolel Habad. La famille est remarquable, dit-il, et la simcha, un mariage, fut tout simplement hors du commun, un véritable Kiddouch HaChem. Ce qui l’a le plus frappé, c’est de voir affluer des gens de tous les milieux et de toutes les couches de la société, y compris de cercles très éloignés du sien, et jusque dans le monde Habad, dans toute sa diversité. Il n’aime pas, précise-t-il, parler de courants séparés, D.ieu préserve, mais il est vrai que les sensibilités et les approches diffèrent, et que tous, ce jour-là, se sont retrouvés côte à côte, réunis autour d’un seul homme. Voir cet ami rapprocher chacun, y compris des jeunes gens qui, il y a peu encore, se trouvaient presque à la rue, et l’attention qu’il accorde à chaque personne, fut pour lui la véritable révélation de cette fête.
L’art de tisser des liens
Interrogé sur ce don très particulier qui est le sien, cette capacité non seulement à mobiliser des donateurs pour toutes sortes de projets, mais à devenir véritablement leur ami, Rav Douchman se dérobe modestement. Il ne sait pas, dit-il, s’il faut vraiment parler d’amitié. Lorsqu’un Juif possède de telles qualités, il devient aisé de se lier à lui. Sa méthode, s’il en a une, tient en peu de choses: partout où il le peut, il fait un Farbrenguen avec ses partenaires, il étudie la Torah avec eux, et chaque veille de Chabbat il prend le temps de leur transmettre un mot sur la Paracha de la semaine. Il met un point d’honneur, ajoute-t-il, à se rendre à leurs simchot, et plus encore, D.ieu préserve, dans les moments douloureux: là, il veut absolument être présent, et il fait tout pour l’être.
Quand le bailleur veut aussi décider
le Rav Binyamin Lifkin soulève une tension bien connue: il arrive qu’un donateur, une fois qu’il soutient un projet, veuille aussi en fixer les règles, s’immiscer dans les critères ou dans la manière de conduire l’opération. Rav Douchman le reconnaît: il y a de tout, des uns et des autres. Comment gérer cela? Lorsque la demande est raisonnable, dit-il, on l’accepte. Mais il rappelle un principe qui le guide: personne ne leur doit rien. Ce sont eux, au contraire, qui s’engagent envers leurs partenaires; à partir du moment où une promesse est faite, ils travaillent pour l’honorer et accomplir ce qui a été convenu.
Il y a cinquante ans, le premier groupe
Rav Douchman n’est pas un simple visiteur en Israël. Il faisait partie, rappelle le Rav Binyamin Lifkin, du tout premier groupe de Chlou’him envoyés en Erets Israël, arrivé alors qu’il était encore un jeune homme. C’était il y a exactement cinquante ans, autour de l’année 5735 (1975), aux abords de la Paracha de Tsav, peu avant Pessa’h. Le groupe qui gagna Jérusalem comptait onze jeunes gens; à Tsfat, ce sont des Avrékhim qui furent envoyés. À Jérusalem, ils s’installèrent, étudièrent et prirent leurs repas à la Yéchiva Torat Emet, et étudièrent aussi au Tséma’h Tsédek, dans la Vieille Ville.
Une mission sans définition
Quelle était leur mission précise? Aucune, au fond. La consigne du Rabbi tenait en une phrase: vivre en Erets Israël, tout simplement y résider, en ‘Hassid, et faire ce que le Rabbi souhaite. Il n’y avait ni fonction déterminée ni tâche particulière assignée. Ils répétaient les Si’hot du Rabbi dans les synagogues, faisaient des Mivtsa’im, allaient à la rencontre des gens. Le Rabbi, se souvient-il, exprimait alors le vif désir de voir une présence ‘Habad enracinée en différents points du pays, à Tsfat, à Jérusalem, des envoyés qui s’y établiraient durablement. Puis, un Chabbat ou deux plus tard, le Rabbi précisa les conditions pour se porter volontaire: il ne s’agissait pas de jeunes gens en attente de mariage, mais de couples déjà mariés, ayant dépassé la première année de vie conjugale, qui pouvaient présenter leur candidature.
C’est là, dit-il, qu’il eut le mérite de recevoir la mission de sa vie. Il évoque la bénédiction reçue par l’intermédiaire de l’un des secrétaires du Rabbi. Savait-il, à l’époque, que cette Chli’hout était limitée à une année? Nullement, répond-il: rien n’était défini, ni la durée, ni la portée. Auprès du Rabbi, ajoute-t-il, tout n’a pas à être défini, et sur ce point, assurément, aucune limite n’avait été posée.
Le Rabbi: je l’ai envoyé moi-même
Vient alors l’un des récits les plus émouvants de l’entretien, que Rav Douchman présente avec une extrême réserve, insistant sur le fait qu’il n’y était pas présent et qu’il rapporte les choses telles qu’il se les rappelle. À l’approche de Pessa’h, son père se rendit auprès du Rabbi pour recevoir, comme il est d’usage, de la Matsa destinée à son fils. Le Rabbi lui aurait répondu, en substance: ton fils est mon Chalia’h, je l’ai envoyé moi-même, je n’ai pas besoin d’intermédiaires. Rav Douchman répète qu’il ne peut garantir l’exactitude des mots, mais que la teneur de l’échange lui paraît juste.
Ce Pessa’h, précise-t-il, coïncida avec un moment fort: le grand rassemblement organisé à Kfar Habad. C’était, à sa connaissance, la première fois qu’une telle chose se produisait ainsi, avec la venue de responsables et de figures officielles; le lien avec le monde ‘Habad était alors très étroit, et il eut le mérite d’être parmi ceux qui prirent part à l’organisation de cet événement.
Le mariage et la permission du Rabbi
Un an et demi environ après son arrivée, Rav Douchman se maria. Il raconte avoir écrit au Rabbi pour demander quand se marier, et l’autorisation de se rendre en Amérique à cette fin. La réponse du Rabbi, telle qu’il la rapporte, renvoyait la question à un moment déterminé et la reliait à une échéance précise. Puis vint la question des candidates, à laquelle le Rabbi répondit d’une manière qui l’étonne encore.
Il glisse ici une anecdote savoureuse. Parmi les possibilités qu’il avait présentées, le Rabbi choisit précisément la plus lointaine, la plus difficile d’accès, celle qui rendait presque impossible la tenue du mariage. Il évoque un lieu de réception à New York, dans un quartier alors bien connu et aujourd’hui transformé en immeubles d’habitation, et une neige qui rendait l’accès quasi impraticable. Ce qui aurait pu passer pour un obstacle, sourit-il, se révéla providentiel.
La Ye’hidout et l’entrée au Kolel Habad
C’est aussi à cette période que le Kolel Habad entra dans sa vie, par un enchaînement qu’il juge lui-même remarquable. Il décrit une Ye’hidout d’un genre un peu particulier: le Rabbi était assis à une petite table étroite, et l’audience, tout en étant personnelle, se tenait dans un cadre où d’autres personnes n’étaient pas loin. Le Rabbi lui aurait demandé, en yiddish, ce qu’il faisait là, et l’aurait aussitôt renvoyé vers les secrétaires pour un entretien à part.
C’est l’un des secrétaires, Rav ‘Hodakov, qui le convoqua ensuite, en compagnie d’un autre jeune homme du groupe de Chlou’him. Le Rabbi souhaitait leur proposer quelque chose. La nature exacte de la mission n’était pas encore parfaitement claire, mais il devenait évident qu’il s’agissait d’une Chli’hout en Terre sainte, à Jérusalem. Rav ‘Hodakov lui demanda s’il était prêt; il répondit sans hésiter par l’affirmative. Le secrétaire lui rappela alors qu’il avait une épouse, qu’il devait la consulter, et qu’il ne pourrait donner sa réponse qu’après un délai de vingt-quatre heures.
Sur les dates précises, Rav Douchman s’en remet, en souriant, à ceux qui les connaissent par cœur, citant nommément ‘Haïm Chour, capable de dire exactement quand et comment les choses se sont déroulées. Il croit se souvenir que la Ye’hidout eut lieu un vendredi, très tôt le matin, peu avant son mariage. Le Rabbi sortit et s’entretint avec eux quelques minutes, sur le seuil de sa chambre. Lors de cet échange, le Rabbi parla longuement du Kolel Habad, de l’ouverture d’un nouveau Beth Habad à Jérusalem, et insista avec force pour que tout se fasse dans la voie de la paix, sans le moindre conflit, D.ieu préserve.
Retour à Jérusalem
Après le mariage, le jeune couple s’installe à Jérusalem, où siégeaient les responsables du Kolel Habad. Deux jeunes gens tout juste mariés se présentant aux dirigeants: comment furent-ils accueillis? Fort bien, assure-t-il, avec beaucoup de bienveillance. Il évoque le grand Rav qui dirigeait alors l’institution et qui devait s’éteindre peu de temps après. Ils commencèrent à développer le travail à partir de presque rien, dans un contexte où bien peu de choses étaient en place.
New York, et la douleur du Rabbi
À un certain stade, la conclusion s’imposa: pour lever les fonds nécessaires, mieux valait qu’il soit présent à New York. Ce n’était pas une décision personnelle, souligne-t-il, mais une orientation venue du Rabbi, suggérée par Rav ‘Hodakov, qui l’invita à écrire au Rabbi sur ce point.
Il se rendit auprès du Rabbi pour Pessa’h, après un passage par l’Europe, puis eut une Ye’hidout autour de ‘Haï Nissan (18 Nissan), au milieu des années 5730 (années 1970). Le Rabbi parla alors, avec une douleur immense, de l’état du Kolel Habad en Amérique. Des centaines de milliers de courriers étaient envoyés, dit-il, et la plupart des destinataires ne savaient même pas de quoi il s’agissait. Le Rabbi se dit profondément déçu, et exprima sa peine sans détour: si l’on mettait de l’ordre dans tout cela, ce serait une bonne chose; sinon, la situation resterait pénible. Puis, dans un geste que Rav Douchman présente comme le signe d’une force extraordinaire, le Rabbi offrit lui-même son aide, jusqu’à proposer de tenir un Farbrenguen, et laissa entendre que tout l’appui possible serait là, pour peu que l’on se mette en route.
Bâtir une organisation
Rav Douchman comptait au départ rester en Israël, où il résidait à Jérusalem et s’était déjà tissé quelques liens, notamment avec des cercles officiels. Mais il comprit vite que, pour réussir, il fallait une présence physique à New York, un homme sur place et un bureau. À une époque où l’on ne pouvait pas, comme aujourd’hui, piloter une organisation depuis n’importe quel point du globe, cette présence était indispensable.
Il se mit donc en quête de la bonne personne et écrivit au Rabbi. La réponse fut porteuse d’une leçon qu’il n’a jamais oubliée: il est capital, lui répondit le Rabbi en substance, de ne pas confier l’institution à quelqu’un avant d’être certain qu’il convient et qu’il réussit, et seulement après une véritable période d’essai. Le Rabbi insista aussi sur la manière d’entrer en relation avec ceux qui se trouvent en dehors des cercles ‘Habad. Rav Douchman finit par trouver un jeune homme, récemment marié, jugé apte par plusieurs personnes de confiance réunies pour l’évaluer, et transmit son nom au Rabbi. Ainsi se mit en place, progressivement, la structure new-yorkaise.
La pouchké devenue institution
C’est de cette époque que date le développement d’un instrument devenu emblématique: la boîte de Tsedaka, la pouchké. Le lien noué avec un certain Mendy, jeune homme énergique, permit de la déployer à grande échelle. À un moment donné, l’organisation gérait quelque 25 000 boîtes réparties un peu partout, avec sept ou huit personnes chargées de les relever. Rav Douchman rapporte avoir écrit au Rabbi au sujet de cette vaste entreprise, et la réponse du Rabbi ajouta une dimension nouvelle: au-delà de la collecte elle-même, ces boîtes constituent aussi une forme de Pirsoum, de diffusion et de mise en lumière. Fait remarquable, la même intuition traverse aujourd’hui le travail de ses enfants: leur pouchké s’est faite virtuelle, avec des milliers d’utilisateurs, et des montants nettement plus significatifs qu’une simple pièce glissée dans une tirelire.
Le secret d’une réussite
On le présente volontiers comme l’un des plus grands collecteurs de fonds du monde juif. Y a-t-il un secret? Rav Douchman le récuse fermement. Ce n’est pas la réussite d’un homme, répète-t-il, mais celle du Kolel Habad et de sa mission, la réussite du Rabbi. Lorsqu’un donateur potentiel lui dit peut-être, il tient déjà la chose pour acquise; et lorsqu’un donateur accepte d’emblée, il se demande, non sans humour, pourquoi il n’a pas demandé davantage. Tout, dit-il, revient à la bénédiction et à la force de la Chli’hout, et non aux mérites des personnes.
Un immeuble à Jérusalem
Le Kolel Habad bâtit actuellement un immeuble de dix étages au cœur de Jérusalem, après avoir obtenu de la municipalité les autorisations nécessaires. Sa vocation sera multiple: une cuisine, une synagogue, un espace destiné aux personnes en situation de handicap, des logements pour des soldats seuls, et le déploiement de nombreuses activités déjà menées par l’organisation. Ce lieu, précise Rav Douchman, sera aussi étroitement associé au projet Torat Levi Its’hak.
Torat Levi Its’hak, quarante ans après
Ce projet, consacré à l’étude, prend de l’ampleur d’année en année. Voilà quarante ans, rappelle-t-il, que le Rabbi exprima le vif désir de voir naître une telle initiative, et la voici enfin réalisée. Il y a peu, Rav Douchman eut le mérite d’animer un rassemblement de plus de 2000 personnes, dont beaucoup auraient pu se contenter de rester chez elles et qui ont trouvé là une véritable lumière dans leur vie; c’est, dit-il, la vision du Rabbi qui se concrétise.
Il rapporte que le Rabbi parlait de ce sujet d’une manière personnelle, comme d’une chose qui le touchait profondément. Le Rabbi aurait déclaré ne vouloir désigner personne pour en prendre la direction, précisément parce que les bénédictions attachées à cette étude, en matière d’enfants, de santé et de Parnassa, sont si fortes que quiconque en assume la charge en bénéficie. C’est pourquoi le Rabbi ne fixait pas qui devait diriger et qui non: cela appartient à chacun. Le Rabbi énuméra d’ailleurs tous les cercles concernés, sans exception, du Litvak au ‘Hassid, dans leur pleine diversité, et insista avec une grande force. Pourquoi cela prit-il tant de temps? Il y eut d’abord un partenaire pour porter le projet, puis d’autres qui s’y engagèrent pleinement. Cette semaine encore, vingt nouveaux kollelim ont été ouverts. L’organisation en compte aujourd’hui environ 240, avec l’espoir d’atteindre le chiffre de 300 d’ici la fin de l’année. Le Rabbi souhaitait que chaque cadre réunisse au moins un Minyane et repose sur un programme d’étude structuré, et c’est cette exigence que l’on s’efforce de respecter.
Partenaire de l’État d’Israël
Le Kolel Habad est aujourd’hui partenaire du gouvernement israélien dans toute une série de programmes sociaux: aide sociale, cartes alimentaires, budgets importants auxquels l’organisation ajoute sa propre part. Qui influence qui, demande le Rav Binyamin Lifkin, le Kolel Habad l’État, ou l’inverse? La réponse de Rav Douchman est sans ambiguïté: c’est le Kolel Habad qui influence l’État. Il rappelle que, voici une vingtaine d’années, le gouvernement s’opposait par principe à la distribution alimentaire, au motif qu’elle créerait une dépendance et qu’il manquait des critères clairs. Aujourd’hui, l’organisation est devenue une référence, reconnue jusqu’aux plus hauts niveaux de l’administration, et ce sont ses propres critères qui se sont imposés. Cet ascendant, souligne-t-il, s’exerce au bénéfice de tous les secteurs de la population, y compris de Juifs et de non-Juifs, et tous reconnaissent le sérieux de son action; c’est, dit-il, ce que voulait le Rabbi: aider chacun, avec le cœur.
Il évoque à ce propos une parole que le Rabbi aurait adressée à Rav Mordekhaï Eliyahou, lors de sa dernière Ye’hidout, au sujet du Kolel Habad: donner le pain selon le besoin, venir en aide à chaque Juif, sans distinction, l’argent servant à secourir tout un chacun.
Les veuves et les orphelins
Parmi les chantiers les plus importants figure l’accompagnement des veuves et des orphelins, un domaine que le Rav Binyamin Lifkin dit avoir appris à connaître de près. Rav Douchman tient à mentionner ici son beau-frère, Its’hak Marton, qui fut une pièce maîtresse de cette activité, veillant à l’éducation et à la scolarité des orphelins et les faisant progresser d’une manière exceptionnelle. Il se souvient d’avoir assisté, année après année, aux Bar Mitsva de ces enfants, et d’avoir vu les éducateurs les connaître un par un, par leur nom, leur caractère et leurs besoins. Aujourd’hui, avec quelque 2000 enfants pris en charge, un tel suivi individuel serait impossible sans structure: six travailleurs sociaux s’en occupent, avec des directives précises, épaulés par des outils de gestion perfectionnés adoptés pour le seul bien des enfants.
L’organisation accompagne aussi environ 250 veuves de la guerre de ‘Harvot Barzel (Épées de fer), réparties en plusieurs cercles à travers le pays. Tous les trois mois, elle prend en charge ces mères durant vingt-quatre heures, sans les enfants, dans un lieu où elles trouvent enfin un peu de calme; les enfants, de leur côté, bénéficient de journées qui leur sont propres. Rav Douchman raconte s’être trouvé, le jour même d’une conférence, en présence de 86 enfants qui entraient pour la première fois à l’école sans père, leur père étant tombé à la guerre. On organisa pour toutes ces familles une grande journée, un barbecue, et chaque enfant reçut son cartable et ses affaires, entouré d’une attention telle que chacun, dit-il, se sentait traité comme un prince. Il insiste: son beau-frère mène tout cela loin des projecteurs, sans la moindre publicité, et lui en voudrait presque d’en parler; il salue aussi le dévouement d’une véritable Echet ‘Haïl, une femme de vaillance, dont l’action force l’admiration.
Consulter avant de décider
Du temps où le Rabbi était physiquement présent, une question de poids se réglait par un courrier et une réponse. Que fait aujourd’hui un homme dans sa position lorsqu’une question se présente? Il a un Rav, répond-il aussitôt, et il ne décide rien par lui-même: il n’émet aucun chèque, ne prend aucune décision sans consulter ce Rav, un Talmid ‘Hakham en toute matière.
Ce mot de chèque lui rappelle deux souvenirs. Le premier tient de l’émerveillement: avant chaque visite au Ohel, le Rabbi avait coutume d’écrire un chèque au Kolel Habad, un don qui faisait partie de sa préparation, une somme de 100 dollars. Le second est plus savoureux encore. Lorsqu’un des secrétaires lui demanda, un jour, de rapporter au Rabbi un reçu pour son don, à une époque où il n’existait ni informatique ni système, il rédigea le reçu à la main. Le Rabbi s’inquiéta de savoir si le fisc américain le reconnaîtrait comme conforme, et fit référence à une disposition précise du code des impôts, la section 46. Que le Rabbi ait eu à l’esprit un tel détail administratif laissa Rav Douchman stupéfait.
Dire non à un donateur
Lui est-il arrivé de refuser un don? Oui, reconnaît-il. Un donateur voulait voir son nom personnel apposé sur un bâtiment, et il lui répondit qu’il ne le pouvait pas. Il refuse d’y voir une méthode arrêtée, mais il pose une règle: certains organismes peuvent tout à fait être partenaires à titre privé, sans que leur nom, ni celui de quiconque, ne soit inscrit à la place qui revient à d’autres. Il faut, dit-il, savoir regarder les gens en face et leur dire clairement les choses.
Les grands rabbins et l’honneur du Rabbi
Au fil du temps, les Grands Rabbins d’Israël sont naturellement devenus des invités permanents, une partie indissociable de chaque événement du Kolel Habad. Chaque nouveau Grand Rabbin, dès son entrée en fonction, ressent ce lien comme allant de soi. Pourquoi investir tant de temps et de réflexion dans cette dimension? Parce que tout cela, répond Rav Douchman, ne se fait pas pour lui-même mais pour l’honneur du Rabbi. Ce n’est pas à lui que revient cet honneur: il appartient au Rabbi, et c’est comme une Mitsva qu’il l’accomplit.
La relève
Plusieurs de ses enfants et descendants se trouvent aujourd’hui en Chli’hout, y compris dans des lieux tels que les Émirats ou le Maroc. Cela lui donne-t-il le sentiment que la mission se poursuit? Assurément, répond-il, avec gratitude. Trois de ses enfants travaillent d’ailleurs directement à ses côtés, et ce sont eux qui ont mené, notamment autour des boîtes de Tsedaka, une véritable révolution, en Amérique en particulier.
Tout pour l’honneur du Rabbi
Reste-t-il des objectifs qu’il vise encore? Beaucoup, dit-il: des donateurs, des projets, des besoins humanitaires auxquels il demeure toujours ouvert. L’organisation ouvre en ce moment plusieurs nouveaux points de distribution alimentaire, et il s’est personnellement engagé sur un volume de 100 000 repas. Mais tout cela, insiste-t-il une dernière fois, n’est qu’un moyen au service d’une fin unique: rehausser l’honneur du Rabbi. Il ne se considère ni comme un philanthrope ni comme celui qui décide de la marche des choses; sa tâche, la seule, est d’apporter de l’honneur au Rabbi, et lorsqu’on lui demande comment tout cela se répartit, il s’en remet à ce que le Rabbi, lui, comprend parfaitement.
Au terme de l’entretien, il confie encore redouter deux catégories de personnes, celles qui disposent de temps et de liberté et n’ont de comptes à rendre à personne, et il dit tout le plaisir qu’il a eu à s’asseoir ainsi pour évoquer des souvenirs qu’il ne convoque pas toujours. Il rappelle enfin cette parole du Rabbi selon laquelle la question même des boîtes de Tsedaka relève du Pirsoum, de la mise en lumière: c’est là, dit-il, l’essentiel de sa fonction. le Rav Binyamin Lifkin remercie son invité pour le temps qu’il a consacré à cette rencontre, salue l’équipe technique et le directeur du site producteur, et donne rendez-vous pour un prochain épisode.