Un Farbrenguen dramatique à l’issue de la Chiv’a de la Rabbanite, animé par le Machpia Reb Yoël Kahn, a donné lieu à de rares réprimandes. Le Machpia y a guidé les Ba’hourim vers la sensibilité et la « Mentchli’hkeit » qui précèdent la ‘Hassidout. Une vidéo de trois heures a immortalisé ce moment intense.

 

Définition du mot Yiddish « Mentch »


La « Mentchli’hkeit » (ou Menschlichkeit) est l’un de ces mots yiddish magnifiques qui portent en eux toute une philosophie de vie. Bien qu’on le traduise souvent par « humanité », ce terme va bien au-delà. Être un Mentch, c’est incarner une forme d’intégrité noble, de décence et de raffinement du caractère. C’est l’art d’être une personne « de valeur », non pas par ses diplômes ou sa fortune, mais par sa conduite.

Voici les piliers qui définissent la « Mentchli’hkeit » :

1. L’Intégrité et la Droiture Un Mentch fait ce qui est juste, surtout quand personne ne regarde. Cela implique :
La parole donnée : Tenir ses promesses et être fiable. L’honnêteté : Agir avec transparence, sans chercher à manipuler ou à tromper. La responsabilité : Assumer ses actes sans chercher d’excuses.

2. Le Raffinement des Midot (Traits de caractère) Dans la pensée juive et particulièrement dans la Hassidout, la « Mentchli’hkeit » est la base indispensable avant toute élévation spirituelle.
La sensibilité : Être attentif aux besoins des autres, parfois avant même qu’ils ne s’expriment. Le tact : Savoir parler avec douceur et éviter de faire honte à autrui, même en privé. L’humilité : Ne pas écraser les autres de son ego, mais laisser de la place à l’autre.

3. La maîtrise de soi : C’est ce que la Hassidout appelle la victoire de l’esprit sur les émotions instinctives (Moach Chal Al HaLev). Un Mentch ne se laisse pas emporter par la colère ou l’impulsivité ; il agit avec réflexion et calme.

Une règle d’or: Il existe un principe célèbre qui dit : « Derech Eretz Kadma LaTorah » (Le savoir-vivre précède la Torah). Cela signifie que pour être un érudit ou une personne spirituelle, il faut d’abord être un « humain » accompli. Sans cette base de politesse, de respect et de bonté élémentaire, la spiritualité reste superficielle. C’est une quête quotidienne : être un Mentch dans les petites choses (tenir une porte, dire merci, écouter avec empathie) définit notre valeur réelle dans les grandes.


Farbrengen du 29 Chevat 5748 (février 1988), marquant la fin des Shiva (les 7 jours de deuil) pour la Rabbanit Haya Moushka

Un Farbrenguen organisé à la demande du Rabbi

La vidéo de trois heures enregistre un Farbrenguen qui s’est tenu au 770 à l’issue de la Chiv’a de la Rabbanite, le 29 Chevat 5748. Ce Farbrenguen a servi de prolongement à une réunion plus formelle qui avait été organisée à la demande du Rabbi.

La veille au soir, après la fin de la Chiv’a, le Rabbi avait remis un billet de cent dollars aux Gabbaïm du 770, leur demandant d’organiser un Farbrenguen à la mémoire de la Rabbanite, comme le veut la coutume. Après la prière de Maariv, le Gabbaï Reb Zev Katz annonça le Farbrenguen au 770, mais le Rabbi fit discrètement comprendre qu’il souhaitait que celui-ci se tienne dans la maison. En effet, après que le Rabbi eut quitté la salle, le Rav Leibel Groner revint avec un message indiquant que le Rabbi voulait que le Farbrenguen ait lieu dans la maison.

Des tables furent rapidement installées et un Farbrenguen spontané débuta, des centaines de personnes s’y pressant tandis que divers Rabbanim et Machpiim prenaient la parole. À la fin de ce Farbrenguen, Reb Zev annonça que la réunion se poursuivrait le lendemain au 770.

Le soir suivant, à la suite d’un Farbrenguen formel, Reb Yoël Kahn anima un Farbrenguen qui dura de nombreuses heures.

La « Mentchli’hkeit » élémentaire attendue d’un ‘Hassid

L’un des sujets sur lesquels Reb Yoël s’exprima avec force lors de ce Farbrenguen fut la « Mentchli’hkeit » élémentaire que l’on est en droit d’attendre d’un ‘Hassid.

Reb Yoël expliqua que la première chose que nous demandons à Hachem dans la Amida est le Daat (le discernement), car c’est la qualité la plus essentielle dont une personne a besoin, influençant chaque aspect de la vie. « Quand une personne est dépourvue de Daas, elle manquera de la « Mentchli’hkeit » élémentaire pour les choses les plus évidentes », déclara Reb Yoël.

Reb Yoël appliqua ensuite ce principe à des événements récents :

« Je ne cherche pas à faire du Moussar, mais je veux montrer ce que signifie un manque de Daas. Je donnerai deux exemples :

Debout sur les chaises dans la maison du Rabbi

« Je suis entré dans la maison du Rabbi vendredi matin, et j’ai vu avec stupeur des Ba’hourim debout sur des chaises. Avez-vous oublié où vous êtes ?! Je ne vais pas m’attarder sur le fait de monter sur des bancs dans la Choul, car cela dépend des circonstances. Mais il s’agit d’une maison privée, et qui plus est, du palais du Roi !

« Par simple politesse et Dere’h Erets, on ne monte pas sur les chaises chez quelqu’un ! Non pas parce que vous allez les salir, simplement parce que ce n’est pas Mentchlich de monter sur une chaise. Vous ne pourrez pas voir ? Eh bien, vous ne verrez pas ! »

Un comportement indigne à Motsaei Chabbat

Reb Yoël partagea ensuite un second incident :

« Si cela ne suffisait pas, à Motsaei Chabbat, j’ai vu des Ba’hourim debout sur les gradins (comme s’il s’agissait de Hakafot), fixant du regard le Rabbi qui s’asseyait sur une chaise basse [après Maariv pour Ni’houm Avelim]. C’est tout simplement un manque de « Mentchli’hkeit » !

« Lors de la Levaya, le Rabbi marche, et les Ba’hourim courent à ses côtés comme dans une sorte de défilé auquel il ne manque qu’un chant…

« Les gens restent là à regarder le Rabbi sortir de sa pièce. Imaginez simplement une personne ordinaire dans une telle situation ; c’est tout simplement un manque de « Mentchli’hkeit » !

Un symptôme d’un problème plus profond

« À quoi bon en parler après coup ? Cet incident particulier est passé, mais c’est le symptôme de quelque chose : un manque de réflexion.

« Et si vous ne prenez pas cette dimension au sérieux, alors ce que le Rabbi a dit [l’aspect positif] concernant le début d’une nouvelle Tekoufah ne sera pas non plus pris au sérieux. »

Ne pas causer d’inconfort au Rabbi

Reb Yoël étendit sa réflexion au comportement général autour du Rabbi :

« Il en va de même pour ceux qui restent dehors à regarder le Rabbi chaque fois qu’il revient du Ohel. Le Rabbi a dit à plusieurs reprises que cela le dérange, que cela le met mal à l’aise. De même, le Rabbi a dit plusieurs fois qu’il ne supporte pas que les gens le regardent pendant la Tefila.

« Je ne soupçonne personne ici de vouloir mettre le Rabbi mal à l’aise. Au contraire, ils veulent se rapprocher du Rabbi.

« Vous êtes un grand ‘Hassid ? Alors vous devriez tout faire pour ne pas mettre le Rabbi mal à l’aise. Je ne comprends pas comment la ‘Hassidichkeit de quelqu’un puisse consister à courir après le Rabbi d’une manière qui le met mal à l’aise… Cela ne nécessite aucune explication profonde, c’est du bon sens ! »

Un lien avec la Pnimiyout

Cherchant à comprendre comment de telles situations pouvaient se produire, Reb Yoël expliqua (en se basant sur le Kountrass OuMaayan) que les ‘Hassidim qui ont un lien avec la Pnimiyout peuvent perdre la « Mentchli’hkeit » élémentaire en l’absence d’un lien approprié avec la ‘Hassidout.

Reb Yoël conclut sur ce sujet : « Il n’est certes pas très agréable de parler de choses aussi terre-à-terre lors d’un rassemblement ‘hassidique, mais il est encore moins agréable que l’on doive en parler… »

 

 

Contexte de la vidéo

  • Événement : Farbrengen marquant la fin des Shiva (les 7 jours de deuil) pour la Rabbanit Chaya Mushka (épouse du Rabbi de Loubavitch).

  • Date : 29 Chevat 5748 (février 1988).

  • Orateur principal : Le Rav Yoel Kahn (célèbre Mashpia, répétiteur des discours du Rabbi).

  • Autres intervenants : Rav Moshe Morozov.


Déroulé et Contenu (Traduction des thèmes)

  • [00:00:00] Ouverture : « Atah ‘honen le’adam da’at » Discussion sur la prière et le concept de la connaissance divine accordée à l’homme.

  • [00:01:30] Chant (Niggun) : 12-13 Tamouz Mélodie associée à la libération du Rabbi précédent, chantée pour élever l’esprit.

  • [00:04:20] Thème : « Mentschlichkeit » (L’humanité / Le savoir-vivre) Le Rav Yoel Kahn développe l’idée d’être un « Mensch » (un homme intègre) avant même d’aborder la spiritualité.

  • [00:14:22] Chant : Niggun de Farbrengen Un air traditionnel pour unir les participants.

  • [00:15:10] Thème : « Hipech haratzon » dans la ‘Hassidout Discussion profonde sur le concept de « briser sa propre volonté » ou de transformer sa volonté pour servir Dieu, selon la perspective chassidique.

  • [00:24:13] Chant : « Taka’ou ba’hodesh » Mélodie joyeuse (chantée ici sans les mots).

  • [00:24:39] Histoires sur R’ Alter Simchovitch Évocation de la figure hassidique de R’ Alter, probablement pour illustrer les points précédents.

  • [00:33:28] Chant : Suite du Niggun précédent

  • [00:37:50] Intervention du Rav Moshe Morozov Le Rav Morozov prend la parole (sujets divers liés au deuil et à la consolation).

  • [00:48:05] Thème : « Tête des renards ou queue des lions ? » Analyse de la maxime des Pirké Avot : « Sois la queue des lions plutôt que la tête des renards ». Discussion sur l’humilité et la place de chacun.

  • [01:07:55] Chant : Niggun de Shavuot

  • [01:12:40] Intervention du Rav Moshe Morozov

  • [01:20:32] Chant : Niggun de Farbrengen

  • [01:24:00] Thème : Le Libre Arbitre (Be’hira) Questionnement philosophique sur l’existence et la nature du libre arbitre.

  • [01:31:51] Intervention du Rav Moshe Morozov

  • [01:38:15] Thème : « Tzadik Gozer » (Le Juste décrète) Explication du concept talmudique selon lequel « Le Juste décrète et le Saint Béni soit-Il exécute », lié à la puissance de la prière des Tsadikim (comme le Rabbi).

  • [01:44:48] Intervention du Rav Moshe Morozov

  • [01:55:17] Thème central : « Atzmout ou’mahout meloubash be’gouf » Sujet très profond de la ‘Hassidout : comment l’Essence même de Dieu (Atzmout) peut se revêtir dans un corps physique (Gouf). C’est un sujet souvent lié à la nature du Rabbi.

  • [02:11:45] Chants finaux (Niggunim) Une suite de chants pour clore l’événement, incluant un « vieux niggun traditionnel », un « niggun de joie » (Simcha) et un autre niggun de Shavuot.


LE MESSAGE DU FARBRENGEN 

Contexte et Atmosphère Ce rassemblement (Farbrengen) se tient à un moment charnière de l’histoire du mouvement Loubavitch : le 29 Chevat 5748 (février 1988), au sortir immédiat de la semaine de deuil (Shiva) pour la Rabbanit Chaya Mushka, épouse du Rabbi. L’atmosphère est lourde, chargée d’une tristesse tangible, mais aussi d’une tension spirituelle extrême. Les ‘Hassidim cherchent une direction, une consolation et un sens à ce vide soudain. Le Rav Yoel Kahn, le « Chozer » (répétiteur) et penseur profond du mouvement, prend la parole pour transformer ce deuil en une construction intellectuelle et spirituelle majeure. Son message, étalé sur plus de trois heures, est un voyage qui part de la simple humanité pour atteindre les sommets de la théologie mystique.


I. LE FONDEMENT : « MENTSCHLICHKEIT » (L’HUMANITÉ AVANT TOUT)

Le premier tiers du discours pose une base surprenante mais essentielle : avant de parler de Dieu, de mysticisme ou de mission, il faut parler de l’homme. Le Rav Yoel introduit le concept de « Mentschlichkeit » (le savoir-vivre, l’intégrité humaine). Il rend hommage à la Rabbanit non pas en listant des miracles, mais en décrivant sa noblesse aristocratique, sa discrétion et son extrême dignité. Le message est clair : la Torah ne peut résider que dans un « récipient » propre. Un ‘Hassid ne peut prétendre à l’élévation spirituelle s’il n’est pas d’abord un être humain raffiné, respectueux et humble. C’est l’application du principe Derech Eretz Kadma L’Torah (le savoir-vivre précède la Torah). Dans ce moment de douleur, la première réaction doit être la dignité et la retenue, à l’image de celle que l’on pleure.

II. LA BATAILLE INTÉRIEURE : TRANSFORMER LA VOLONTÉ (« HIPECH HARATZON »)

Le cœur émotionnel du message aborde la difficulté de servir Dieu dans la souffrance. Comment prier, comment étudier, quand le cœur est brisé et que l’envie n’y est pas ? Le Rav Yoel développe ici le concept hassidique de « Hipech Haratzon » (l’inversion de la volonté). Il explique que le véritable service divin ne consiste pas à servir Dieu quand tout va bien et que le cœur est inspiré. La vraie grandeur du ‘Hassid se révèle quand il y a une résistance. Il ne s’agit pas seulement de « briser » son ego (Iskafia), mais de le transformer (Is’hafcha). Le deuil crée un vide. Le ‘Hassid doit prendre ce vide, cette douleur brute, et forcer sa propre nature pour continuer à agir. C’est dans cet effort, contre sa propre volonté paralysée par la tristesse, que se révèle l’essence de l’âme. La douleur ne doit pas mener à l’inaction, mais devenir le carburant d’une soumission plus profonde à la volonté divine.

III. LE SOMMET THÉOLOGIQUE : LA NATURE DU RABBI ET L’ÉTERNITÉ

C’est la partie la plus audacieuse et la plus dense du Farbrengen (dernière heure). Pour consoler l’assemblée qui sent la finitude de la vie (la mort de la Rabbanit rappelant la mortalité du corps), le Rav Yoel s’attaque à la question de la connexion entre le Rabbi (le Tsadik) et ses disciples.

Il déploie le concept de « Atzmout u’mahout melubash be’gouf » (L’Essence et la Substance divines revêtues dans un corps). Son argumentation est la suivante :

  1. L’Annulation Totale (Bittul) : Un être humain ordinaire est constitué d’un ego et d’une âme. L’ego fait écran à la lumière divine. Le Tsadik, lui, est totalement « annulé ». Il n’a pas de « Moi » séparé. Il est comme une vitre parfaitement transparente.

  2. Le Véhicule Divin : Parce qu’il n’y a pas d’ego pour faire obstacle, le Rabbi devient le lieu où l’Essence même de Dieu (Atzmout) — qui est au-delà de toute définition, au-delà de la vie et de la mort — peut résider physiquement.

  3. La Consolation Ultime : Le message sous-jacent est puissant. Si le Rabbi est le véhicule de l’Essence Divine, alors il est au-delà des limites de la nature. La mort physique (celle de la Rabbanit, ou la peur de celle du Rabbi) ne peut briser le lien, car ce lien n’est pas « physique » au sens humain, mais « essentiel ». Le berger ne quitte jamais son troupeau. La connexion avec le Rabbi est une connexion directe avec la volonté de Dieu, et cette volonté est éternelle.

IV. L’HUMILITÉ ET L’ACTION CONCRÈTE

Le Rav Yoel utilise l’image des Pirké Avot (« Sois la queue des lions plutôt que la tête des renards ») pour recadrer la communauté. Il vaut mieux être un simple ‘Hassid, « en queue de peloton », mais attaché au « Lion » (le Rabbi/Dieu), que d’être un intellectuel arrogant (« tête de renard ») qui pense comprendre le monde par lui-même. Cette humilité est la clé de la consolation. Ce n’est pas par notre propre intelligence que nous surmonterons cette épreuve, mais par notre attachement (Hitchakrout) au chef de la génération.

En conclusion, le message global se cristallise autour de l’action. Les chants (Niggunim) qui ponctuent les discours servent à faire descendre ces idées intellectuelles dans le cœur. Le Farbrengen se termine sur une note non pas de désespoir, mais de détermination joyeuse. La mort a frappé, mais la réponse hassidique est la vie.

  • La réponse émotionnelle : Transformer la douleur en ferveur.

  • La réponse intellectuelle : Comprendre que le lien avec le Juste est indestructible.

  • La réponse pratique : Construire, étudier et agir avec plus de vigueur qu’avant. « Veha’chaï yiten el libo » : Le vivant doit prendre la leçon à cœur et construire la suite.