Pour l’élévation de l’âme d’Esther-Malka Berdah
Rav Yaakov Abergel
La peinture occupe une place centrale dans ma vie, et ma mère a toujours joué un rôle essentiel dans ma vie de peintre. Une chose qui m’a marquée dans mon parcours, c’est l’attention particulière qu’elle avait pour un tableau de Vincent Van Gogh qui représente ses chaussures. Elle aimait ce tableau, et la connaissant c’était pour moi une évidence.
L’image de ces chaussures parle d’elle-même, raconte, nous raconte la vie du grand peintre. Comme cela peut paraître étonnant, que de simples chaussures vides, posées à même le sol, nous donnent à imaginer la vie de l’artiste. Tous ses efforts, toute sa fatigue, tous les lieux qu’il a traversés tout au long de sa vie. Ces endroits baignés par la pluie, le vent, le soleil et la neige. On l’imagine qui marche sur le chemin à la recherche de l’image de son prochain tableau.

Vieux Souliers aux lacets (Van Gogh, 1886)
Les couleurs, les différentes tonalités, le contour de la forme des souliers, l’usure par endroits du cuir, tout vient exprimer l’action de marcher vers un but, les difficultés pour l’atteindre. Et puis en même temps le tableau est tellement bien peint, que l’on a le sentiment que toute la peine, tous les efforts durement ressentis, tout le travail accompli, tout en valait la peine.
Ces chaussures racontent l’effort et la peine endurés, mais en même temps elles expriment la victoire sur l’obscurité. Non, il n’y a rien d’étonnant à ce que ma mère aimait tant ce tableau de Van Gogh, car elle-même avait connu un parcours comparable à celui de cet homme qui donna toute son âme et tout son cœur pour dévoiler la lumière qui existe déjà dans ce monde, et celle qui se cache dans l’obscurité. Ma mère aimait l’art pour cela. À ses yeux l’art fait partie intégrante de la réalité.
Le Rabbi de Loubavitch a écrit que l’artiste est celui qui parvient à débarrasser son regard des contours extérieurs d’un objet pour saisir l’essence de cet objet. Cela est aussi vrai pour le portrait d’une personne. L’artiste véritable ne se contente pas de reproduire l’exactitude des traits d’un visage, car son but est de peindre l’âme de la personne, son caractère, sa sensibilité, le contenu intérieur et profond du modèle.
Cette définition de l’artiste, donnée par le Rabbi, nous apprend à changer notre regard. Nous devons constamment chercher à voir ce que l’on ne voit pas au premier regard. Nous devons constamment chercher à voir l’aspect profond qui se cache dans chaque être vivant, et dans le monde.
Ma mère aimait ces chaussures de Van Gogh car elle percevait la simplicité de cet artiste, son humilité et en même temps sa grandeur. De fait, la grandeur d’un homme vient de sa simplicité, de sa soumission envers D.ieu. L’Admour Hazaken écrit dans le Livre du Tanya que D.ieu ne réside que dans un endroit qui Lui est parfaitement soumis.
Les chaussures usées par les actions de l’homme, par ses efforts pour accomplir et réussir sa vie expriment assez bien la déclaration du Rabbi selon laquelle un homme doit avoir conscience de sa petitesse, et en même temps il doit avoir conscience de la possibilité qui lui est donnée de s’élever.
Cette lumière qui brille par endroits sur le cuir, la peau de l’animal qui a servi à les confectionner, est telle la lumière divine qui illumine l’homme quand il parvient à faire aimer D.ieu à son âme animale. Comme cela a été longuement expliqué par les Maîtres de la Hassidout Habad.
Le combat d’un Juif consiste à raffiner, à purifier, l’âme animale. En d’autres termes à transformer l’obscurité en lumière. À remplacer des désirs grossiers dénués de Divin par le plaisir de l’étude de la Torah et par celui d’accomplir les Commandements divins.
C’est un dur et long combat, mais au terme de celui-ci, le Rabbi nous enseigne, que l’on parvient à la vision du Divin. Notre regard se débarrasse de toutes les impuretés, et nous pouvons voir alors avec nos yeux de chair, la Parole divine qui se cache dans la Création toute entière.
Pour faire plaisir à ma mère, j’ai peint il n’y a pas très longtemps un tableau qui représente mes chaussures. C’est l’un de mes derniers tableaux, que j’ai montré à ma mère peu de temps avant qu’elle ne quitte ce monde, le lendemain du jour de Kippour qui vient de passer.
J’ai donc décidé de me servir de ce tableau pour la couverture de mon prochain livre, que j’ai intitulé : Des couleurs dans les veines. J’ai pensé que cette dernière peinture convient tout à fait au contenu de mon livre. Peut-être aussi parce que je pense à le lui dédier.
Il y a quelques jours, j’ai montré mon tableau à mon ami Ménahem-Mendel Benhamou. Je lui ai aussi montré le tableau de Van Gogh, et je lui ai raconté l’histoire de ma mère et du plaisir qu’elle ressentait en voyant cette image toute simple de ces chaussures toutes simples.
Après m’avoir écouté, et après avoir réfléchi, il m’a dit que mon tableau lui faisait penser au discours Hassidique du Rabbi qui commence par le verset : ‘Et tu ordonneras aux enfants d’Israël de t’apporter de l’huile d’olives concassées pour allumer le Luminaire’.
La signification profonde de ce verset, que nous donne le Rabbi, est que la mission des enfants d’Israël est de dévoiler ‘l’huile de leur âme’, c’est à dire de faire don total d’eux-mêmes, de dédier le meilleur de toutes leurs pensées, de toutes leurs paroles et de toutes leurs actions, afin de faire tout ce qui est en leur pouvoir pour dévoiler le Machia’h et la Guéoulah.
C’est en s’attachant très très profondément au Rabbi que l’on peut y parvenir. Cet attachement est comparé au lien qui unit la tête avec les pieds, et c’est pour cela que le Rabbi nous enseigne que la tête représente le Berger d’Israël, le Rabbi, et que les pieds représentent le peuple d’Israël.
De fait, le Rabbi de Loubavitch souligne que la tête a besoin des pieds pour se rendre d’un endroit à l’autre. Comme les pieds sont importants ! Ils soutiennent le corps tout entier. Alors, imaginez l’importance des chaussures.
J’ai lu quelque part qu’un Hassid du Maguid de Mèzeritch faisait des kilomètres à pied chaque matin, seulement pour voir le Maguid, nouer les lacets de ses chaussures, après qu’il se soit trempé au Mikveh.
L’action de chaque Juif est essentielle, elle détient le pouvoir de provoquer la Délivrance finale. À la lumière de tout ce qui vient d’être dit, vous pouvez comprendre que cette image de ces humbles chaussures, qui plaisait tant à ma mère, dévoile tous ces efforts que l’on doit accomplir pour extraire l’huile, la plus haute lumière de nous-mêmes, afin d’illuminer le monde de la Lumière divine dont il a besoin, afin d’apporter au Rabbi cette Lumière dont il a besoin pour allumer le Luminaire du Temple, et que celui-ci illumine le monde entier.
Cette Lumière que ma mère m’a fait voir, grâce à ses enseignements, grâce à sa simplicité.
Le Baal Chem Tov raconta une histoire extraordinaire sur les anges qui découvrirent dans le Gan Eden des chaussures usées provenant des danses de Sim’hat Torah. Cette histoire révèle la profondeur spirituelle des réjouissances avec la Torah et comment même les objets les plus simples peuvent s’élever vers les mondes supérieurs. Le message est profond : la joie authentique dans le service de D.ieu transcende toutes les frontières entre le matériel et le spirituel.
(D’après un discours du dernier jour de Pessa’h 5733 – selon le ‘Recueil d’histoires avec explications et enseignements dans le service de D.ieu’, p. 29)
Les anges découvrent un mystère au Gan Eden
À Sim’hat Torah, en général, les Juifs se lèvent un peu plus tard que d’habitude en raison des Hakafot et du repas de fête. Mais les anges n’ont pas ce travail, et ils se lèvent à Sim’hat Torah à la même heure que tous les autres jours. Ils veulent réciter leur chant, mais sans les âmes ils ne le peuvent pas, c’est pourquoi ils allèrent honorer le Gan Eden de leur visite.
Et voilà qu’ils trouvent là-bas des objets qu’ils ne connaissent pas : des chaussures et des sandales. Ils furent très étonnés de cela, car ils avaient l’habitude de trouver au Gan Eden des Tsitsit ou des Tefilin, mais pas des chaussures.
L’explication de l’ange Mikhaël
Ils allèrent interroger l’ange Mikhaël, qui leur répondit que c’était sa marchandise. Et il expliqua que cela provenait des danses des enfants d’Israël avec la Torah, et il commença à énumérer les chaussures : celles-ci viennent de Kaminke, celles-là de Mezritch, etc. Par cela, l’ange Mikhaël se vanta devant l’ange Matate, qui noue des couronnes à partir des prières d’Israël, tandis que lui, l’ange Mikhaël, ferait une couronne encore plus belle à partir des chaussures déchirées des danses de Sim’hat Torah.
Pourquoi précisément des chaussures ?
Il faut se demander : quelle est la précision du fait que l’on trouve précisément des chaussures, et non des chapeaux par exemple, sur lesquels se pose la même question – comment un chapeau arrive-t-il au Gan Eden ?
Mais un chapeau a sa place, au moins spirituellement, au Gan Eden, car le chapeau exprime la crainte du Ciel, et de la même manière pour les autres vêtements du corps. La chaussure, en revanche, a pour fonction de protéger des épines et des ronces, et cette fonction n’existe pas dans la spiritualité, car au Gan Eden il n’y a pas d’épines ni de ronces. Le Gan Eden ne tolère pas le mal, « le mal ne séjournera pas chez Toi » (et c’est pour cette raison qu’Adam fut chassé de là après avoir fauté avec le péché de l’arbre de la connaissance). On comprend donc qu’il y a une nouveauté particulière dans le fait que même une chaussure puisse se trouver au Gan Eden.
















