Photo de couverture : Marko Dashev – www.markodashev.com

 

Dans un entretien rare et précieux, le légendaire machpia et ‘hozer Rav Yoel Kahn aborde les questions qui touchent au cœur même de la ‘Hassidout : qui en a réellement besoin, ce qu’elle vient accomplir, et comment elle peut transformer le regard de l’homme ordinaire sur l’existence. Recueilli en 2013, ce dialogue d’une clarté saisissante nous plonge dans la pensée de celui qui fut, quarante années durant, le fidèle transmetteur de la Torah du Rabbi. Nous le publions à l’occasion de son cinquième Yertzeit le 6 Av.

 

 

 

Pourquoi étudier la ‘Hassidout ?

Pour répondre à cette question, il faut d’abord considérer la nature de l’enseignement de la Torah en général. Lorsque la Torah nous enseigne une conduite, son but n’est pas seulement de nous prescrire un comportement, mais de nous révéler la vérité de la chose.

Je parlais un jour avec un Juif qui s’intéressait à la ‘Hassidout, mais à ses questions, je compris qu’il en avait une tout autre idée. Pour lui, les voies des ‘hassidim n’étaient rien de plus qu’une somme de conseils sur la manière dont l’homme doit se comporter, quoique d’une manière plus élevée que d’ordinaire.

Je lui dis : le fait que 2 + 2 = 4 entraîne quantité de décisions et de résolutions. Diriez-vous pour autant que ce principe est une instruction sur la façon dont nous devons penser ? Supposez qu’il n’y ait plus personne sur terre : ce principe resterait-il vrai ? Bien sûr que oui ! — parce que telle est la nature véritable que D.ieu a instaurée dans notre monde. Il en va de même pour le service de D.ieu : les vertus qu’enseigne la Torah sont vraies et découlent d’une compréhension plus profonde du monde.

Autrement dit, le premier principe à saisir, c’est que la ‘Hassidout n’est pas un simple manuel de développement personnel. La ‘Hassidout nous apprend à comprendre que le monde ne commence ni ne s’achève en nous-mêmes. La vérité nous dépasse et existe indépendamment de nous.

Pour l’expliquer concrètement : la Torah ordonne à l’homme de ne pas suivre les désirs de son cœur, à plus forte raison lorsqu’il s’agit d’un interdit explicite. Sans la ‘Hassidout, c’est un combat immense. Sous ses yeux, il voit toutes les tentations de ce monde et, quoiqu’il désire en jouir, il est contraint de s’en abstenir. Il use de divers stratagèmes pour contrer sa tentation : il se plongera dans la Torah, se rappellera la récompense qui l’attend au Gan Eden ou le châtiment de la Guéhinom, ou pèsera les conséquences néfastes qui s’ensuivraient s’il cédait.

À l’opposé de cette approche, la ‘Hassidout révèle la nature véritable des choses et annule le conflit dès sa racine. Lorsqu’on étudie la ‘Hassidout, on en vient à reconnaître que cet objet même que l’on convoite n’est finalement pas si désirable. Quand on comprend que le plaisir de cette chose n’est essentiellement qu’une expression d’énergie divine, sous une forme profondément voilée, on est naturellement porté à rechercher ce qui est animé d’une énergie divine plus intense que cette tentation matérielle dérisoire.

La ‘Hassidout explique en outre que tout, dans le monde, a été créé en vue de la Torah et des Juifs. Il est donc impossible qu’existe une chose qui les contredise. Cela vaut aussi bien pour les choses permises que pour les choses interdites.

Pour les choses permises, l’objectif est qu’elles servent au service divin, qu’elles soient élevées vers D.ieu, à la manière d’un korban. Les choses interdites, elles, n’ont été créées que pour que nous surmontions notre tentation et nous en abstenions. Elles suscitent en nous un amour de D.ieu plus grand qu’il ne l’eût été sans ce défi — tel un fleuve qui se précipite après l’ouverture d’un barrage.

Lorsqu’on reconnaît qu’un objet séduisant a été créé pour nous permettre de servir D.ieu — soit en l’utilisant pour une Mitsva, soit, s’il est interdit, en s’en abstenant —, la tentation en est bien affaiblie, car cet objet a perdu son attrait.

En d’autres termes, la ‘Hassidout exprime la vérité et la réalité des ordres de la Torah. Certes, on peut et l’on doit accomplir les Mitsvot même sans compréhension profonde, mais il ne fait aucun doute que cette compréhension rend le tout bien plus aisé et bien plus réel.

L’importance des croyances justes

Bien. Nous connaissons beaucoup de ‘hassidim des générations passées dont la vie incarnait pleinement les idéaux de la ‘Hassidout. Aujourd’hui, soyons honnêtes, à cause de yeridat hadorot, le déclin des générations, de tels ‘hassidim sont rares. Quel est alors l’intérêt d’une étude approfondie de la ‘Hassidout pour l’homme moyen, si elle ne produira de toute façon pas un ‘hassid véritable ? Ne vaudrait-il pas mieux, semble-t-il, lire simplement des passages inspirants et recevoir des conseils pratiques ?

En vérité, avoir des croyances justes est en soi une nécessité. On ne peut pas dire : « Du moment que j’observe toutes les Mitsvot, qu’importe que je croie ou non aux treize principes de la foi ? » Il nous faut la compréhension juste.

Pour l’illustrer, je vais vous rapporter une histoire, mais je dois d’abord préciser une chose :

Lorsque le Rabbi précédent arriva pour la première fois en Amérique, il proclama : « America is nisht andersh ! » — l’Amérique n’est pas différente : ce même mode de vie de Torah qui existait en Europe devait désormais y fleurir. Il œuvra sans relâche ; pourtant, quinze ans plus tard, subsistait encore une trace de cette vision américaine selon laquelle il faudrait tenir compte des exigences du monde moderne. Cette croyance s’était même infiltrée, sous une forme plus subtile, dans certaines familles de ‘hassidim.

Ainsi, au ‘Heder en Europe, on n’enseignait aux enfants aucune matière profane, pas même les rudiments du calcul. Le jeune enfant ne connaissait rien d’autre que D.ieu et sa Torah, le ‘Houmach ou la Guémara qu’il étudiait. Mais en Amérique, afin d’attirer les enfants d’autres foyers, on ajoutait, à la marge, un peu d’études profanes.

Le Rabbi parla à plusieurs reprises de ces jeunes enfants, « souffles sans péché », qui ne devaient être plongés que dans la sainteté, dans l’étude de la Torah de D.ieu. À ceux qui prétendaient qu’il fallait leur enseigner un métier, le Rabbi répondait que cela pourrait leur être enseigné bien plus tard, à l’approche de ce temps.

Dans une Si’ha ardente de Sim’hat Torah 5715 (1954), le Rabbi dit que la seule raison d’admettre des matières profanes était d’attirer les autres ; mais pour leurs propres enfants, les ‘hassidim devaient vouloir le plus haut degré de kedoucha possible et ne leur faire étudier que des matières saintes.

Je me souviens qu’après ce Farbrenguen, plusieurs parents se rassemblèrent pour débattre de la question. Un ‘hassid s’exclama que tout ce qui avait été fait jusque-là était une erreur, et qu’il fallait désormais engager sans délai un melamed pour n’enseigner à leurs enfants que les limoudei kodech, les études saintes.

Un autre parent objecta : « Sur le fond, je suis d’accord avec toi. Cependant, les enfants doivent tout de même apprendre un peu de calcul, de géographie, d’histoire, et ainsi de suite. Ils ne peuvent pas ignorer totalement le monde. » Le premier répliqua que les enfants pourraient apprendre toutes ces matières plus tard et, du reste, qu’il ne serait pas si grave qu’ils les ignorent tout à fait. Il argua : « Puisque, en vérité, la seule réalité est D.ieu, quelle valeur ont ces choses ? En dehors de la Torah et des Mitsvot, il n’est rien que les enfants aient besoin de savoir ! »

Entendant cela, le second parent rétorqua : « Tu parles de si haut, comme si tu étais au niveau de Rav Binyamin Kletzker, qui passa sa vie entière dans la conscience de l’unité de D.ieu ! »

Le premier ‘hassid lança à son interlocuteur : « Tu es un apikoress ! »

Son ami, décontenancé, s’étonna : « Si je ne suis pas Rav Binyamin Kletzker, alors je suis un apikoross ?! »

Le premier ‘hassid répondit : « Assurément ! Dans la croyance, je ne diffère en rien de Rav Binyamin Kletzker. Au vrai, si je percevais l’unité de D.ieu ne serait-ce que d’un iota autrement que lui, cela relèverait déjà de la kefira. La différence entre nous tient au ressenti : ce que Rav Binyamin Kletzker croyait dans son esprit, il le ressentait dans son cœur, tandis que moi, je lutte contre les taavot du yetser hara.

« Mais lorsqu’il s’agit de mes enfants, je n’ai pas de yetser hara. Tout parent veut pour son enfant le meilleur qu’il puisse concevoir. Dès lors, si l’idée d’éduquer ton enfant aux matières mondaines te vient, c’est qu’elle procède d’une croyance qu’il existe une réalité en dehors de D.ieu. Voilà le problème grave. Je te le dis donc : si tu ne parviens pas à servir D.ieu comme Rav Binyamin, cela se comprend. Mais si tu es en désaccord avec lui — et cela se manifeste dès que tu t’écartes de lui dans tes décisions objectives —, alors, oui, ta vision procède de la kefira. »

Il en va de même de la ‘Hassidout en général. Même si elle ne transforme pas l’homme tout entier, la reconnaissance de Elokout, la divinité, laissera à coup sûr son empreinte au moment des grandes décisions. La vérité objective l’obligera à prendre le juste chemin dans l’éducation de ses enfants, dans les fondements de son foyer, et ainsi de suite.

Une portée concrète, même à notre génération

Cela signifie-t-il que, à notre génération, les notions de la ‘Hassidout sont purement théoriques, sans incidence pratique sur notre vie quotidienne ? Le but ultime de l’étude de la ‘Hassidout n’est-il pas d’affiner le caractère de l’homme ?

Pas du tout ! Ce n’était nullement mon intention. Même l’individu ordinaire de notre temps est transformé par une compréhension de la ‘Hassidout, car ce qu’il reconnaît dans son esprit aura un effet direct sur ses actes.

Commençons par l’impact de la ‘Hassidout sur les trois éléments centraux de la création : D.ieu, les Juifs et la Torah. Dans chacun de ces domaines, la ‘Hassidout a transformé le regard du Juif à un point tel qu’elle modifie sa conduite de tous les jours. Cela est vrai, à des degrés divers, pour quiconque étudie la ‘Hassidout.

Quand il s’agit de la qualité du service de D.ieu, la moindre différence ouvre un monde entièrement nouveau. Un tant soit peu de reconnaissance et d’émotion authentiques est infiniment supérieur à une croyance superficielle où l’on ne fait que répéter des mots ou des pensées.

Notons que, si chacun peut tirer profit de la vision du monde de la ‘Hassidout, le degré auquel elle est essentielle à son service varie. De même que la ‘Hassidout fut révélée aux dernières générations pour combattre l’obscurité de l’exil, toujours plus éprouvante en ces temps ultimes, alors qu’aux générations précédentes elle n’était pas nécessaire au même degré — de même, au sein de chaque génération, les hommes diffèrent par la mesure dont leur nechama rayonne dans leur vie, et donc par la mesure dont ils ont besoin de la ‘Hassidout.

Chacun grandira par l’étude de la ‘Hassidout ; pour les uns, elle est bénéfique, pour les autres, elle est vitale.

D.ieu

La ‘Hassidout explique que l’unité de D.ieu ne signifie pas seulement qu’il n’existe aucune autre divinité en dehors de Lui, mais qu’il n’existe absolument aucune autre existence véritable. Tout ce que nous voyons est constamment maintenu à l’existence par D.ieu, et s’Il retirait un seul instant Son énergie créatrice, tout retournerait au néant. Ce n’est pas là une simple possibilité théorique : cela prouve que, dès à présent, le monde n’a pas d’existence propre.

Bien que cela puisse paraître une croyance abstraite, comprendre et intérioriser cette notion offre au Juif un regard neuf sur bien des événements de sa vie.

Imaginez les scénarios suivants.

Réouven est un Juif pieux et craignant D.ieu, qui passe le plus clair de sa journée dans les affaires. Un jour, il rencontre un riche entrepreneur qui, impressionné par lui, conclut avec lui un accord fort lucratif.

De retour chez lui, Réouven partage avec son épouse sa joie de cette belle réussite. « J’ai toujours su que j’avais un talent particulier, dit-il aux siens ; mais aujourd’hui, mon sens des affaires m’a vraiment bien servi. Avec les mots justes, j’ai su gagner la confiance de l’entrepreneur. Bien sûr, c’était siyata dichmaya, l’aide du Ciel, et nous devons remercier D.ieu. »

Exactement le même scénario se produit avec Chimon. Lui aussi est un homme d’affaires prospère. Rentrant le soir et racontant son histoire, il conclut : « J’ai toujours su que D.ieu gouverne le monde, mais je ne l’avais jamais vu aussi clairement qu’aujourd’hui. C’était une hachga’ha pratit toute particulière que je rencontre cet homme d’affaires ; mais le plus grand miracle fut les paroles qui sortirent de ma bouche. D.ieu, littéralement, a mis ces mots dans ma bouche. »

Ces deux Juifs ont mentionné l’aide d’en Haut, et tous deux ont parlé d’une affaire dans le monde naturel ; pourtant, la différence est nette. Pour Réouven, l’impression est qu’il a réussi grâce à ses propres capacités. Certes, il ne le dira pas ouvertement — car à D.ieu ne plaise qu’un Juif parle ainsi… Au contraire, il évoque le siyata dichmaya et le reste. Mais la question est : que ressent-il au fond de lui ? Dans son esprit et son cœur, il est fier de sa réussite. Pour Chimon, en revanche, le sentiment naturel est que D.ieu le guide à chaque instant.

Sans la vision de la ‘Hassidout, prier D.ieu et mentionner Son aide peuvent devenir un rite que l’on est tenu d’accomplir ; la ‘Hassidout, elle, en fait la réalité même de la vie.

Les Juifs

Considérée superficiellement, la valeur d’un Juif semblerait dépendre de son observance de la Torah et des Mitsvot. Un Juif qui n’observe pas toutes les Mitsvot vaudrait donc moins que celui qui les observe. La ‘Hassidout enseigne qu’il n’en est rien. L’Admour Hazakène explique dans le Tanya que l’essence du Juif est sa nechama, qui est une part réelle de D.ieu. Aussi, quelle que soit sa conduite, un Juif est saint à cause de la nechama qui est en lui.

Voilà pourquoi le Baal Chem Tov rapprochait de lui les Juifs simples, quoique ignorants en Torah, car chacun d’eux possédait une nechama exactement semblable à celle qui habitait le plus grand de ses élèves.

Il est écrit à propos de Bnei Israël : « Vous êtes des enfants pour l’Éternel, votre D.ieu. » L’amour d’un parent pour son enfant est un amour essentiel, qui ne dépend pas des qualités de l’enfant. Quand un homme en aime un autre, c’est en raison de ses qualités particulières ; c’est pourquoi, avec le temps, cet amour peut s’estomper. Et même lorsqu’il perdure, il reste extérieur : les sentiments de l’un sont attirés par les qualités de l’autre, non par sa personne même. À l’inverse, le lien du parent et de l’enfant procède de l’essence du parent vers l’essence de l’enfant.

De même, l’amour de D.ieu pour les Juifs est comparé, dans le passouk cité, à l’amour d’un parent pour son enfant. D.ieu aime chaque Juif, non pour sa conduite, mais pour son essence.

Cette conscience change la façon dont nous considérons les Juifs éloignés du judaïsme, et par conséquent la manière dont nous nous comportons à leur égard. Si la valeur d’un Juif dépendait de son observance des Mitsvot, alors celui qui n’est pas pratiquant compterait peu aux yeux de D.ieu, et il serait vain de le convaincre d’accomplir une Mitsva. Ce n’est qu’après avoir étudié la ‘Hassidout que l’on mesure la valeur de chaque Juif pour D.ieu et le prix de ses Mitsvot.

C’est pourquoi l’étude de la ‘Hassidout est essentielle à la pratique des Mivtsaïm, les campagnes de Mitsvot. Sans cette compréhension, on ne peut mener les Mivtsaïm avec un dévouement et un soin entiers.

Cette perspective vaut aussi pour le regard que nous portons sur nous-mêmes. Si, à D.ieu ne plaise, nous trébuchons dans notre service, nous risquons de nous sentir éloignés de D.ieu et indignes, ce qui risque de nous en écarter davantage encore. En reconnaissant notre valeur essentielle de Juif, nous sommes portés à nous rapprocher, quel que soit l’état où nous nous trouvons.

La Torah

En apparence, la Torah pourrait sembler une suite de notions que D.ieu a partagées avec les Juifs. Dans cette optique, ces notions seraient une sagesse comme une autre, plus avancée seulement parce que D.ieu est, bien entendu, l’Être le plus sage…

La ‘Hassidout révèle que la Torah n’est pas seulement une sagesse venue de D.ieu, mais une sagesse divine. Bien plus, D.ieu S’est investi Lui-même dans la Torah, de sorte que, lorsqu’un Juif étudie un passage, en quelque partie de la Torah que ce soit, il se relie à l’essence de D.ieu. Une telle compréhension modifie, on le conçoit, l’enthousiasme et le dévouement que l’on met à l’étude.

Il en va de même pour les Mitsvot.

À première vue, les Mitsvot sont des actions positives que D.ieu nous a commandé d’accomplir, et les avérot, des conduites négatives dont on nous a dit de nous détourner. Et comme, par nous-mêmes, nous ignorons quelles actions sont bonnes et lesquelles sont mauvaises, D.ieu nous les a révélées.

La ‘Hassidout explique l’inverse : les Mitsvot et les avérot n’ont en elles-mêmes ni bien ni mal intrinsèque. D.ieu, par Sa Volonté pure et sans limite, a choisi ces actions ; voilà pourquoi elles agissent désormais sur l’homme de la manière évoquée.

Nous comprenons ainsi la portée de ce qui advient lorsqu’un Juif non pratiquant accomplit ne serait-ce qu’une seule Mitsva.

Si une Mitsva était l’expression d’un état élevé de l’homme, alors un Juif qui n’a pas atteint cette élévation n’accomplirait rien par une Mitsva rapide et isolée. Il faudrait d’abord lui faire apprécier l’acte. (Telle était d’ailleurs l’erreur de ceux qui s’opposaient aux campagnes des Mivtsaïm.) Mais parce qu’une Mitsva consiste à accomplir la volonté de D.ieu, au-delà de la raison et de tout accomplissement humain, toute Mitsva réalisée selon la Halakha est efficace.

La vie quotidienne

Jusqu’ici, nous avons évoqué l’impact de la ‘Hassidout dans le domaine de la Torah et des Mitsvot.

Or, même à l’égard de nos midot, nos traits de caractère, la ‘Hassidout garde une portée à notre génération. Si nous ne pouvons plus transformer entièrement nos mauvaises midot comme on le pouvait aux générations passées, une juste compréhension de la ‘Hassidout nous permet néanmoins de les affaiblir sensiblement.

On peut l’expliquer par une parabole qui, bien que peu ragoûtante, met le message en pleine lumière.

Le tout-petit et l’adulte évacuent tous deux les déchets de leur corps, mais avec une différence. Quand l’adulte doit se soulager, il entre dans un lieu privé et fait ce qu’il a à faire à l’écart. Il comprend qu’il s’agit d’un fait de la vie, gênant, qu’on tient caché. Le petit enfant, lui, satisfait ses besoins en public, et même avec allégresse. Il ne se rend pas compte qu’il y ait là de quoi être gêné.

De même, nous avons tous des « déchets » spirituels. C’est un fait de la vie pour quiconque n’est pas un tsadik. La question est de savoir comment nous les considérons : en avons-nous honte et cherchons-nous à les recouvrir, ou les exposons-nous publiquement avec fierté ?

Prenons la situation suivante.

Yankel est un Juif estimable, membre respecté de sa communauté. Un jour, Berl, un personnage moins recommandable, l’insulte en public ; Yankel en est furieux. Le lendemain, il se réveille, se souvient de l’affront et, quoique moins en colère que la veille, il est désormais plus convaincu du tort de Berl et ressent même de la haine à son égard. Le temps passant, il s’échauffe moins, mais se sent d’autant plus justifié dans sa haine.

Supposons à présent que Yankel soit un Juif qui étudie la ‘Hassidout chaque jour et consacre même du temps à méditer et à intérioriser la vérité de ce qu’il a appris. À l’instant où Berl l’insulte, il sera tout aussi bouleversé, brûlant de colère devant l’affront patent. Mais à mesure qu’il se remet de sa rage et reconsidère l’événement, il en percevra la vanité.

En étudiant la ‘Hassidout et en y réfléchissant les jours suivants, il mesurera combien la chose est dérisoire au regard de la vérité de la création. Il sera troublé de s’être mis en colère pour un incident si mince, et pourra même se donner du mal pour rendre service à celui qui l’a offensé.

La ‘Hassidout n’a pas débarrassé Yankel de sa réaction instinctive ; mais elle a transformé sa perception, de sorte qu’il puisse faire ensuite les bons choix. Souvent, l’homme éprouve le désir d’accomplir un acte d’apparence sainte, alors qu’en vérité c’est une ruse du yetser hara au service d’une cause négative. La ‘Hassidout lui donne la clarté d’esprit qui distingue ce qui provient de la nefech ha’élokit, l’âme divine — et qui est donc pour D.ieu — de ce qui provient de la nefech habahamit, l’âme animale — et qui vise son intérêt personnel. Il ne se persuadera plus qu’il savoure de fins mets uniquement pour les élever, ni qu’il se trouve mêlé à une ma’hloket, une querelle, seulement lechem Chamayim, pour l’honneur du Ciel…

Ressentir la ‘Hassidout comme une réalité

Connaître ces notions suffit-il à changer la conduite d’un homme ? Pourquoi rencontre-t-on tant de personnes qui connaissent ces idées sans paraître en être affectées ?

Pour que la ‘Hassidout opère un changement en l’homme, elle doit devenir sa réalité, et non demeurer une simple idée théorique.

Pour éclairer ce que nous entendons par « ressentir la ‘Hassidout comme une réalité », laissez-moi partager l’épisode suivant.

Rav ‘Haïm Moché Alperovitz, un simple tamim de Loubavitch, vivait à Tel-Aviv et travaillait comme ouvrier ordinaire. À cause de son emploi, il était contraint de travailler durant ‘Hol HaMoed Souccot ; pourtant, chaque nuit de ‘Hol HaMoed, il tenait un Farbrenguen jusqu’au matin. Il répétait un enseignement entendu de Rav Groïnem [Esterman], le légendaire machpia de Loubavitch : qu’à Sim’hat Beit HaChoéva se produit une révélation de « Pnimiyout Atik ».

Je me souviens qu’un jour, alors qu’il était plus d’une heure du matin, l’un des présents se leva pour partir : il avait mal à la tête et voulait aller dormir. Rav ‘Haïm Moché ne le comprenait pas. « Je crois que tu agis sottement », lui dit-il, et il s’expliqua par une parabole :

« Suppose qu’on t’offre un million de dollars à condition de lui verser un centime : hésiterais-tu ? Il en va de même ici : Rav Groïnem a dit qu’à Sim’hat Beit HaChoéva il y a une révélation de « Pnimiyout Atik« , et tu voudrais y renoncer à cause d’un mal de tête ?! » L’assemblée s’esclaffa, mais il insista : « Vous ne me croyez pas ? Je l’ai entendu moi-même de Groïnem ! »

Cette parole est un degré modeste de « Elokout bipchitout » — pour Rav ‘Haïm Moché, la vérité de Elokout était une réalité. Bien sûr, nous ne pouvons pas attendre de nous-mêmes d’atteindre le niveau de perception qui était le sien ; mais en comprenant correctement la ‘Hassidout, nous pouvons tous parvenir à un certain degré où le monde se voit à travers la réalité de la ‘Hassidout.

En certains domaines, nous voyons comment le Rabbi a éduqué le monde à reconnaître la réalité de D.ieu.

Autrefois, lorsqu’un cambriolage survenait dans une maison, on incriminait les serrures défaillantes ou les fenêtres mal fermées. Le Rabbi citait un passage bien connu du Choul’han Aroukh : la Mezouza protège la maison et ceux qui y demeurent ; et si la sécurité du foyer se trouvait compromise, c’est le signe que les Mezouzot sont défectueuses.

Le Rabbi n’enseignait pas là une segoula ni un mérite particulier ; il nous enseignait que la vérité de la Torah est la réalité même. La Torah dit qu’avec une Mezouza, D.ieu veille sur la maison : il en est donc ainsi.

Aujourd’hui, il est devenu courant de faire vérifier ses Mezouzot pour la protection qu’elles assurent. Il existe un certain degré de reconnaissance du fait que la hachga’ha pratit est une réalité.

Qu’est-ce que la hitbonenout ?

Vous dites que l’homme se transformera en « comprenant correctement la ‘Hassidout ». Pouvez-vous préciser ce que cela signifie ? La hitbonenout n’est-elle pas réservée aux étudiants avancés de la ‘Hassidout ?

Pour que la ‘Hassidout qu’un homme étudie l’atteigne, il doit l’intérioriser. Cela s’accomplit en y réfléchissant, ce que l’on nomme communément hitbonenout. Le sens de la hitbonenout est simplement de comprendre et d’intérioriser ce que l’on a appris.

Prenons l’exemple de quelqu’un qui étudie la hachga’ha pratit. La première étape est de comprendre la chose : ce qu’elle signifie, comment elle se peut, où elle s’applique, pourquoi il en est ainsi, et ainsi de suite. On la comprend exactement comme on comprendrait toute autre notion entendue d’autrui. On ne peut développer un sentiment véritable de kabalat ol malkhout chamayim, l’acceptation du joug de la royauté céleste, par la seule récitation des mots du début du chapitre quarante et un du Tanya.

Réciter les mots saints du Tanya est une chose merveilleuse, bénéfique pour purifier l’environnement ; mais pour changer notre perception, il faut comprendre ce que nous étudions.

L’étape suivante est de l’intérioriser. Car on peut parfaitement comprendre la notion de hachga’ha pratit sans croire réellement que D.ieu guide chaque détail de sa vie personnelle. La hachga’ha pratit n’est pas un phénomène naturel qui ferait converger les événements de façon merveilleuse ; c’est que Quelqu’un orchestre effectivement tous ces événements. Cette manière de penser diffère de la précédente, et l’une comme l’autre sont nécessaires.

Celui qui étudie sans réfléchir à ce qu’il apprend en sera assurément marqué ; mais il ne tire pas la pleine valeur de son étude. Il passe à côté de l’expérience véritable de la ‘Hassidout.

Quels domaines de la ‘Hassidout étudier ?

Quels domaines de la ‘Hassidout convient-il d’étudier pour acquérir cette perception ?

Étudier la ‘Hassidout ne signifie pas seulement, comme certains le croient, étudier des maamarim profonds. La ‘Hassidout comprend aussi les Si’hot du Rabbi sur la Torah, les Mitsvot, D.ieu et les Juifs.

En vérité, étudier la ‘Hassidout à ces sources présente un avantage sur les maamarim les plus profonds. Puisque le but de l’étude est de l’intérioriser, l’étude de maamarim ardus peut parfois se révéler improductive. Il faut étudier des notions concrètes de la ‘Hassidout auxquelles on peut réellement se rapporter.

Une femme m’appela un jour pour me demander de donner un chiour de ‘Hassidout à un groupe d’étude féminin, et j’acceptai volontiers. Curieux, je lui demandai ce qu’elles étudiaient d’ordinaire. Sa réponse me stupéfia : l’un des maamarim les plus profonds du Rabbi médian, le Mitteler Ravbe !

Les femmes sont certes tenues d’avoir une vision du monde juste et un sentiment d’amour pour D.ieu, et c’est pour cela que le Rabbi les a encouragées à étudier et à apprécier les notions de la ‘Hassidout. Mais de tels maamarim dépassent de loin le ‘hassid moyen et ne correspondent manifestement pas à ce que le Rabbi avait en vue.

Nous devons toujours garder à l’esprit notre but lorsque nous étudions la ‘Hassidout : imprégner notre conscience d’un regard neuf sur la vie et d’un sentiment d’amour pour D.ieu. Pour y parvenir, il vaut mieux étudier des chapitres choisis du Tanya, ainsi que des maamarim et des Si’hot qui traitent du sens du judaïsme et de la vie. Ce n’est qu’après les avoir intériorisés que l’on peut aborder des maamarim plus avancés.

La hitkachrout

Quel est le but de la hitkachrout ? Comment y parvient-on de nos jours ?

Nous sommes témoins, aujourd’hui, du dévouement admirable de ‘hassidim prompts à suivre les instructions du Rabbi, quand bien même cela exige de voyager vers une destination lointaine, sans espoir d’argent ni de gloire.

Mais cela ne suffit pas. La ‘Hassidout de Habad exige du ‘hassid qu’il reconnaisse et apprécie les valeurs de son Rabbi d’une manière réelle et intellectuelle. Pour cela, il faut étudier les maamarim et les Si’hot du Rabbi, intérioriser la vision que le Rabbi a du monde.

Un ba’hour me confia un jour son programme d’étude de la ‘Hassidout : pour la haskala, la compréhension des notions, il étudiait un maamar du Rabbi Rachab ; pour la avoda, la sensibilité émotionnelle, un maamar du Rabbi précédent ; et pour la hitkachrout, un maamar du Rabbi. Je lui demandai : si ton esprit pense comme le Rabbi Rachab, et si ton cœur s’abreuve à l’enseignement du Rabbi précédent, qu’offres-tu donc au Rabbi… ?

(Bien entendu, cela ne signifie pas qu’au nom de la hitkachrout on ne devrait pas étudier les maamarim des Rabbis précédents ; cela ne fut dit que pour montrer la compréhension erronée de la hitkachrout qu’avait ce ba’hour.)

La hitkachrout consiste à imprégner notre esprit de la compréhension qu’a le Rabbi de D.ieu et du monde. Ceci ne peut s’atteindre que par une étude approfondie de la Torah du Rabbi, et par une réflexion qui la fera entrer dans notre réalité.

La ‘Hassidout, une révélation divine

Une remarque importante s’impose toutefois.

Si une hitkachrout juste élève l’homme vers une compréhension supérieure de D.ieu et du monde, on aurait tort de croire que l’on peut atteindre cette compréhension par soi-même.

La ‘Hassidout n’est pas ce qu’elle peut paraître — une intelligence logique de l’essence intérieure de la Torah, telle qu’un Rabbi éclairé la comprendrait. La ‘Hassidout est une révélation de la divinité, telle qu’un tsadik l’éprouve et la « voit ».

De fait, bien qu’au fil des générations d’éminents ‘hassidim aient composé des écrits de ‘Hassidout, les ‘hassidim ont toujours tenu à étudier la ‘Hassidout à sa source originelle, n’usant des écrits des ‘hassidim que pour l’explication.

On peut l’éclairer par cette parabole : lorsqu’un artiste dessine un portrait, il trace deux cercles pour les yeux, une ligne courbe pour le nez, et ainsi de suite. Or un non-artiste peut faire exactement de même, et ce ne sera pourtant pas identique. Pourquoi cette différence ?

C’est que, chez le non-artiste, les cercles et la courbe ne sont que les symboles de ce qui devrait réellement figurer là ; le dessin est mort, sans vie. L’artiste, lui, a été doué de la capacité de saisir l’image dans son esprit et de la transposer sur la toile, créant un portrait vivant.

Il en va de même de la ‘Hassidout.

Les Rabbis comme leurs ‘hassidim s’occupaient de comprendre et d’enseigner Elokout, la divinité ; et pourtant, ils étaient loin d’être semblables. Le ‘hassid comprenait la notion avec son esprit, chacun selon son degré, et l’expliquait en conséquence. Le Rabbi, lui, « voyait » la notion — et c’est cela qu’il transmettait.

Voilà ce que nous éprouvons lorsque nous entendons le Rabbi ou étudions ses écrits. Nous recueillons un témoignage direct de l’existence de D.ieu et de Son intervention en ce monde. C’est quelque chose que nous ne pourrons jamais atteindre par nous-mêmes. Et c’est pour cela que D.ieu nous a envoyé les tsadikim : pour nous ouvrir les yeux.

Cela est particulièrement vrai de la ‘Hassidout de notre Rabbi.

Dans ses maamarim et ses Si’hot, le Rabbi applique les vérités de la ‘Hassidout aux sujets les plus terrestres, si bien qu’aucun domaine de la vie n’est vide de Elokout. Quiconque étudie les Si’hot du Rabbi en vient à reconnaître combien même les événements les plus ordinaires ont une signification spirituelle immense.

Même une Si’ha qui traite de l’« actualité » — la question de Mihou Yehoudi, « qui est juif », ou un instant de silence — exprime le message du Rabbi : la reconnaissance de l’unité de D.ieu dans le monde.

Un certain Rav, venu pour la première fois à un Farbrenguen du Rabbi, me confia son étonnement devant le nombre de fois où le Rabbi mentionna Der Eibershter, le Très-Haut, au cours du Farbrenguen.

Voilà en quoi consiste la hitkachrout véritable : que nous aussi, dans une certaine mesure, soyons élevés à reconnaître D.ieu en toute chose.