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De Pessa’h à Chavou’ot, chaque juif est invité à compter quarante-neuf jours — un voyage spirituel individuel qui mène au don de la Torah. Mais que se passe-t-il lorsqu’un voyageur franchit la ligne de changement de date au beau milieu de cette période ? Et la fête de Chavou’ot appartient-elle vraiment à ceux qui ont compté, ou à tous sans exception ? La Si’ha du Rabbi sur la Paracha Emor, tirée des Likouté Si’hot volume 3, déploie une analyse aussi rigoureuse que lumineuse.
La Mitsva du compte du Omer : un acte fondamentalement individuel
La Torah prescrit dans la Paracha Emor (23, 15) : « Vous compterez, chacun pour vous, depuis le lendemain de la fête, depuis le jour où vous aurez offert l’Omer. » Le Talmud de Babylone (Mena’hot 65b) précise que cette formulation au pluriel — « vous compterez pour vous » — signifie que le compte doit être accompli par chaque individu séparément. Le Ramban (Nah’manide), commentant le verset « Je suis l’Éternel ton D.ieu qui t’a fait sortir » au singulier dans les Dix Commandements, confirme cette logique : D.ieu s’adresse à chacun personnellement, et c’est à chacun qu’il revient de répondre par un effort propre.
Sept semaines ou cinquante jours : deux dimensions d’une même réalité
Le Liqouté Torah (Bamidbar 10d) soulève une subtilité : la Torah ordonne de « compter cinquante jours », alors que dans la pratique, nous n’en comptons que quarante-neuf. L’explication touche à l’essence même de la démarche : par le compte des quarante-neuf jours, l’homme s’attire les quarante-neuf portes de la Sagesse. Ce n’est qu’au terme de cet effort humain que le cinquantième jour — la « cinquantième porte » — s’éveille d’en-Haut. Cette porte ne peut être atteinte par la seule force du service divin de l’homme ; elle correspond au don de la Torah lui-même, accordé d’En-Haut en réponse à l’effort accompli.
Le don de la Torah est-il forcément lié au cinquantième jour du Omer ?
Le Choul’han Aroukh de l’Admour Hazaken (Ora’h ‘Haïm 494, 1) établit une distinction fondamentale. Selon le calendrier perpétuel en usage aujourd’hui, Chavou’ot tombe invariablement le 6 Sivan, et c’est pourquoi nous disons dans la prière « le temps du don de notre Torah ». Mais à l’époque où les mois étaient sanctifiés selon l’observation de la lune, les variations dans la longueur des mois de Nissan et de Iyar pouvaient faire tomber le cinquantième jour du Omer — c’est-à-dire Chavou’ot — le 5 ou le 7 Sivan, et non le 6. Dans ce cas, la formule « temps du don de notre Torah » était omise, car la Torah n’a pas fait dépendre la fête du jour du don de la Torah, ni d’une date calendaire fixe, mais uniquement du cinquantième jour après l’Omer.
Les Liqouté Si’hot précisent alors la distinction conceptuelle : le « cinquantième jour du Omer » intervient après l’effort du service divin de l’homme — il est le fruit de cette préparation. En revanche, l’aspect du « 6 Sivan » dans le don de la Torah ne dépend aucunement de l’homme ni de son service : c’est un don que la Torah elle-même a fixé, et son moment est le sixième jour de Sivan.
Ces deux dimensions sont-elles dissociables dans notre époque ?
Cette distinction entre le « cinquantième jour » et le « 6 Sivan » n’est pas qu’historique. Les Liqouté Si’hot montrent que ces deux notions, bien que généralement coïncidant, répondent à deux logiques distinctes : l’une est conditionnée par l’effort individuel et le chemin parcouru ; l’autre est fixée par la Torah elle-même, indépendamment de toute démarche humaine. C’est cette indépendance conceptuelle qui permet d’aborder la question de la ligne de changement de date avec une clarté halakhique nouvelle.
Même celui qui n’a pas compté reste concerné par Chavou’ot
Une question surgit naturellement : celui qui n’a pas compté le Omer — par oubli, impossibilité ou toute autre raison — est-il exclu de la fête de Chavou’ot ? Les Liqouté Si’hot répondent avec précision : l’essence de la fête de Chavou’ot ne s’opère pas par le compte lui-même. La Torah a fixé le temps de la fête au cinquantième jour du Omer, et les jours du Omer ne font qu’indiquer et préciser ce moment. Ainsi, le jour qui arrive après quarante-neuf jours comptés est un jour de fête — et cela vaut pour chacun. Même celui qui n’était pas tenu de compter, ou qui ne l’a pas fait, est concerné par cet aspect : dès lors qu’il se tient au jour où, s’il avait compté, il aurait atteint le compte de quarante-neuf, ce jour est pour lui la fête de Chavou’ot.
La ligne de changement de date au milieu du Omer : le cas du voyageur transméridien
La terre étant sphérique et le soleil tournant autour du globe, il est nécessaire qu’existe quelque part une ligne — la ligne de changement de date — où les jours basculent d’un côté à l’autre. Celui qui la franchit « saute » un jour : en allant d’est en ouest (dans le sens du soleil), il perd vingt-quatre heures ; en allant d’ouest en est, il en gagne vingt-quatre.
La question halakhique est alors posée : que doit faire celui qui franchit cette ligne au beau milieu de la période du Omer ? Les Liqouté Si’hot répondent à partir du principe déjà établi : puisque la Mitsva du compte du Omer incombe à chaque individu séparément, ce voyageur doit compter selon son propre calcul — combien de jours se sont écoulés pour lui depuis qu’il a commencé à compter. Son décompte personnel ne dépend pas du compte pratiqué par les autres habitants du côté de la ligne où il arrive.
De Melbourne à New York : la conduite halakhique concrète
Les Liqouté Si’hot en tirent la règle pratique applicable : pour celui qui franchit la ligne de changement de date en allant d’ouest en est (par exemple de New York vers l’Australie), le 5 Sivan sera pour lui le cinquantième jour du Omer — c’est-à-dire la fête de Chavou’ot avec toutes ses lois — et le 6 Sivan sera pour lui le second jour de fête (s’il est de la diaspora). Dans le sens inverse — d’est en ouest — le 7 Sivan sera pour lui Chavou’ot, et le 8 Sivan le second jour de fête.
Les Iguerot Kodech (vol. 20, p. 112) rapportent la position personnelle du Rabbi à ce sujet : il n’était pas satisfait de ceux qui franchissent la ligne de changement de date au milieu de la période du Omer sans nécessité absolue. En effet, leur cinquantième jour ne coïncide plus avec les jours de Chavou’ot célébrés par les Juifs du lieu où ils arrivent — ce décalage visible ne peut qu’étonner les observateurs locaux.
L’individuel et le collectif : deux rythmes de croissance complémentaires
La réflexion des Liqouté Si’hot débouche sur un enseignement d’une profonde portée spirituelle. Le service du compte du Omer est fondamentalement un travail d’affinement des traits de caractère — birour hamidot. Lorsque le juif achève ce service, il reçoit d’en Haut cet aspect de la Torah qui vient après les quarante-neuf jours de préparation. Cet aboutissement est strictement individuel : il ne dépend pas de la situation des autres, et peut survenir en avance ou en retard par rapport à eux.
Mais le second aspect du don de la Torah — le « 6 Sivan » — est d’une tout autre nature. Il n’est pas conditionné par le service de l’homme dans l’affinement de ses traits de caractère. Son moment est identique pour tous, partout dans le monde : le sixième jour de Sivan. Certaines élévations spirituelles sont personnelles et suivent le rythme propre de chaque individu ; d’autres appartiennent à l’ensemble du peuple et se donnent à tous au même instant, indépendamment de qui l’on est ou du chemin déjà parcouru.
Cette double structure — effort individuel et don collectif, croissance personnelle et révélation universelle — est le cœur même du voyage entre Pessa’h et Chavou’ot.













