À l’occasion de la lecture de la Paracha Emor, une Si’ha du Rabbi offre une réflexion d’une profondeur exceptionnelle sur le pouvoir de la parole et sur le principe de juger son prochain favorablement. Bien au-delà d’une simple disposition morale, cet enseignement révèle que l’éloge sincère de l’autre possède une force créatrice capable de transformer la réalité. Au cœur des jours du Omer, ce message résonne comme une feuille de route spirituelle pour tout juif désireux de s’élever dans ses relations avec ses semblables.

 

Cours donné au 770 de Jérusalem par le Rav David Bardugo
Parachat Emor du Likoutei Si’hot volume 27, Si’ha 1

 

Juger favorablement : le moteur qui éloigne la médisance

Le ‘Hafets ‘Hayim enseigne que la capacité à juger son prochain favorablement est le véritable moteur qui permet à un homme de se préserver entièrement du lashon hara, la médisance. En effet, celui qui s’entraîne à porter sur autrui un regard positif, à voir uniquement les bonnes parts de chaque être et à ne pas s’arrêter sur ses travers, n’aura jamais de raison de médire. L’on ne parle pas en mal de ce que l’on ne perçoit pas comme mauvais. En cultivant ce regard bienveillant, l’homme se libère de nombreuses fautes commises dans les relations humaines et s’attache à une âme plus pure, plus proche du Saint béni soit-Il qui, Lui aussi, contemple le bien.

Mais dans la Si’ha de cette semaine, le Rabbi va bien plus loin. Il nous offre un regard infiniment plus profond et plus spirituel, montrant que juger favorablement ne se limite pas à se dire en son for intérieur « il est correct » ou « elle avait sans doute une bonne raison ». C’est aussi donner à l’autre les outils pour devenir réellement meilleur. Lorsqu’on regarde quelqu’un avec bonté et qu’on le juge positivement, au-delà du bienfait éducatif considérable, on agit en profondeur sur sa réalité spirituelle.

Le mot « Emor » : une injonction à la parole bonne et sans limites

La Paracha s’appelle Emor — « Dis ». Le Rabbi note que cette appellation n’est pas anodine, car selon la tradition, le nom de chaque Paracha constitue une horaah, un enseignement pratique destiné à chaque juif, en tout temps et en tout lieu. Pourquoi le texte dit-il « Emor » — parle — et non « Daber » — dis — à l’adresse des cohanim ? La distinction est fondamentale : Daber est une expression dure, associée à la rigueur et à la réprimande ; Emor est une expression douce, associée à la douceur, à l’influence bienveillante et au dévoilement du bien.

De plus, nulle limite n’est apposée ici : le texte ne dit pas « Emor meat » — parle peu. Il dit simplement : Emor, Emor, Emor. La parole est présentée ici comme une chose positive, sans restriction. Or, nos Sages enseignent généralement de parler peu. Comment concilier les deux ?

Le Rabbi explique que la concision prescrite par les Sages en matière de Torah ne porte pas sur la quantité des mots de Torah — plus on en dit, mieux c’est — mais sur la méthode pédagogique. Quand on enseigne, il convient de transmettre un contenu riche avec un minimum de mots, afin de ne pas perdre son interlocuteur. Le Rambam le formule ainsi : les paroles d’un sage sont peu nombreuses mais leur contenu est abondant. En revanche, lire, étudier, murmurer des mots de Torah à longueur de journée est une Mitsva en soi, chaque syllabe comptant comme un commandement positif. Le mot Emor représente donc une parole positive, non limitée, que l’on a l’obligation de multiplier — à condition qu’elle soit pure.

Les paroles divines sont pures : et celles de l’homme ?

Le Midrash ouvre une comparaison saisissante. Un roi de chair et de sang entre dans une province ; les habitants le couvrent de louanges, et dans l’ivresse de l’admiration qu’on lui porte, il multiplie les promesses : baisser les impôts, construire des ponts, appeler des médecins, embellir la ville. Mais à l’aube, où est-il ? Il est reparti. Ses promesses n’avaient aucune consistance.

D.ieu, Lui, est la vérité absolue. Car Il est « D.ieu vivant et Roi éternel ». Sa parole ne revient pas à Lui sans avoir accompli ce pour quoi elle a été envoyée. Ses amiroth — Ses paroles — sont des amiroth tehouroth, des paroles pures, qui créent et accomplissent.

Or, parce que les Bnei Israël sont attachés à D.ieu — « Et vous qui êtes attachés à l’Éternel votre D.ieu, vous êtes tous vivants aujourd’hui » — leurs paroles peuvent elles aussi revêtir cette pureté. Un juif juste, un tsaddik, dont la bouche est sanctifiée et ne profère aucune médisance, possède une parole qui crée la réalité, tout comme la parole divine. Ce n’est pas une métaphore : le Ari HaKadosh, selon Rabbi ‘Hayim Vital, avait coutume de prononcer ses ‘hidouchim — ses révélations — même quand ses disciples n’avaient pas l’élévation nécessaire pour les comprendre. Pourquoi ? Parce que le fait même de les prononcer les faisait descendre dans le monde et leur donnait une existence. La parole du sage fait advenir.

La médisance tue : l’avertissement du Midrash

Le Midrash apporte une illustration troublante. Les soldats du roi David, bien que véritables géants de la Torah — on dit d’eux que déjà nourrissons ils en connaissaient les 49 faces — tombaient parfois au combat. Comment est-ce possible ? Parce que, dit le Midrash, « il y avait parmi eux des dila’tourin » — des médisants. Leur bouche n’était pas suffisamment purifiée. En conséquence, leurs paroles n’avaient pas la force de créer la réalité du salut qu’ils souhaitaient.

À l’inverse, les soldats d’Akhav — un roi impie — rentraient tous sains et saufs. Pourquoi ? Parce qu’il régnait parmi eux une unité profonde, une fraternité exempte de médisance. Cette unité les protégeait.

La médisance est appelée « le troisième » — lashon telitha’i — car elle tue trois personnes : celui qui la prononce, celui qui l’écoute, et celui sur qui elle est dite. Comment peut-elle nuire à ce dernier, qui n’a commis aucune faute ? Le Midrash explique que la parole a le pouvoir de révéler ce qui était enfoui. Des accusations dormaient peut-être dans les mondes supérieurs contre cet homme, mais tant qu’on n’en parlait pas, elles restaient en puissance. Le moment où la bouche parle en mal, c’est comme si l’on ouvrait un registre céleste, et la mise en lumière des fautes produit un effet réel sur celui qui en est l’objet. D.ieu alors examine le dossier, et le mal advient.

Or, si la médisance peut faire descendre le mal sur autrui, la parole de louange — dont la mesure bonne est supérieure à la mesure du châtiment — peut a fortiori faire rayonner sur lui le bien.

Talmid ‘hacham : celui qui parle en louange et jamais en déshonneur

Le Rabbi soulève une subtile contradiction dans les écrits du Rambam. Au chapitre 5 des Hilkhoth De’oth, il décrit le comportement du talmid ‘hacham — l’érudit — en ces termes : « Il parle des mérites de son prochain et jamais de son déshonneur — kol. » Au chapitre 6, il écrit que tout juif est obligé d’aimer son prochain comme lui-même et donc de parler de ses mérites.

Si tout juif doit parler en bien de l’autre, pourquoi la Torah insiste-t-elle spécialement sur le talmid ‘hacham ? Et que signifie l’ajout « et jamais de son déshonneur » — une formule absente concernant l’homme ordinaire ? N’est-il pas interdit à tout le monde de médire ?

Le Rabbi explique que les deux chapitres traitent de deux niveaux différents. Le chapitre 6 parle de la Mitsva universelle d’aimer son prochain : l’on parle en bien de l’autre pour son bénéfice à lui, comme on protège son bien. C’est un acte orienté vers l’autre. Le chapitre 5, lui, définit ce qu’est un talmid ‘hacham en tant que tel : sa dignité, son élévation propre. C’est la définition même de l’érudit que de ne jamais parler en déshonneur. Celui qui ne s’est pas hissé à ce niveau ne peut prétendre au titre de talmid ‘hacham, avec tous les droits que cela implique.

Mais comment un talmid ‘hacham peut-il ne jamais parler en déshonneur de l’autre — même « kol », même dans les cas où l’autre semble manifestement fautif ? La réponse réside dans la définition même du « jugement favorable » selon le Rabbi.

Trois degrés dans l’éloge : juger, louer, et élever

Le Rambam précise que le talmid ‘hacham ne se contente pas de juger favorablement en son for intérieur. Il va plus loin : il parle de son prochain en bien. Et non seulement cela — mais en l’éloquant ainsi, il fait en sorte qu’il n’y ait plus matière à déshonneur du tout.

Le Rabbi dégage trois degrés distincts. Le premier : juger favorablement — cela vaut pour tout juif. Lorsqu’on voit un acte suspect, on se dit que cet homme a probablement une bonne raison. Le deuxième, propre au talmid ‘hacham : parler de lui en bien, à voix haute, même lorsqu’il s’est comporté de façon discutable. Et le troisième, qui découle du deuxième : en le louant, on l’élève réellement, si bien qu’il n’y a plus de déshonneur sur lequel s’appuyer. La louange n’est pas seulement une façon de voir les choses autrement — elle transforme la réalité de celui qui en est l’objet.

C’est en cela que le talmid ‘hacham se distingue : sa parole, comme celle du Ari HaKadosh qui énonçait ses révélations pour les faire descendre dans le monde, opère une transformation réelle. En révélant le bien de l’autre par ses mots, il fait exister ce bien en acte.

Le vrai sens du jugement favorable : voir les forces spirituelles cachées

L’Admour HaZaken, dans le Tanya, cite l’enseignement des Sages : « Ne juge pas ton prochain avant d’être arrivé à sa place. » Cela signifie : mets-toi à sa place. Si tu avais ses difficultés, sa situation de vie, ses épreuves, ferais-tu vraiment mieux ?

Mais le Rabbi pousse plus loin encore. Juger favorablement ne signifie pas seulement disculper l’autre — « dans sa situation, je n’aurais pas fait mieux non plus ». Car dans ce cas, on l’exonère certes de la faute, mais on ne lui reconnaît aucune vertu positive. Le véritable jugement favorable consiste à découvrir en lui une force spirituelle cachée et élevée.

Voici le raisonnement : le Saint béni soit-Il n’impose à un homme que les épreuves qu’il est capable de surmonter. Si quelqu’un se trouve exposé à des tentations ou des situations périlleuses du point de vue spirituel, c’est précisément parce que son âme a la capacité d’y résister. On ne soumet pas une petite âme à de grandes épreuves. Ainsi, lorsqu’on voit un juif placé dans un contexte difficile, au lieu de le condamner, le regard juste est : « Quelle âme haute doit être la sienne pour que D.ieu lui confie une telle épreuve ! »

C’est ce que signifie « dan l’kaf z’khout » — juger en faveur de la balance du mérite : révéler le mérite réel de l’autre, ses forces spirituelles profondes, ses puissances latentes. Et le mot « havva » dans l’expression talmudique « havva dan » — crée le mérite — indique que cet acte est créateur : en révélant verbalement ces forces, on les fait advenir en acte dans la réalité de cet homme. Il y a une transmission spirituelle qui s’opère d’âme à âme lorsqu’on parle en bien de quelqu’un.

La pédagogie de la lumière : « Emor » et non « Daber »

Le Rabbi revient sur la distinction entre Emor et Daber à la lumière de tout ce qui précède. Daber — la parole dure — représente l’approche qui combat le mal de front, qui brise le négatif par la confrontation, qui « travaille d’en bas ». Emor — la parole douce — représente l’approche qui ajoute de la lumière jusqu’à ce que l’obscurité se dissipe d’elle-même.

C’est la signification du mot lehaz’hir utilisé par le Talmud : « Avertir les grands sur les petits. » Le mot lehaz’hir est de la même racine que zahav, l’or, et zohar, la lumière. Il ne s’agit pas d’imposer des interdits, de corriger avec sévérité, de confronter le mal. Il s’agit de faire rayonner la lumière intérieure de l’enfant, du disciple, du prochain — jusqu’à ce que le mal se dissolve de lui-même, faute d’espace.

Le livre des Proverbes dit : « Ne reprends pas l’insolent, de peur qu’il ne te haïsse ; reprends le sage et il t’aimera. » Psychologiquement, dire à quelqu’un « tu es un insolent, comment peux-tu agir ainsi ? » déclenche immédiatement un mécanisme de défense. Mais lui dire : « Tu es un homme sage et bon — et c’est précisément pourquoi ce comportement ne te convient pas » — le touche au cœur et le transforme.

Le lien avec le Omer : les 24 000 élèves de Rabbi Akiva

La Paracha Emor est lue chaque année durant les jours du Omer. Ce n’est pas un hasard. Entre Pessa’h et Chavouot, nous pleurons la disparition des 24 000 disciples de Rabbi Akiva, morts parce qu’ils ne se respectaient pas les uns les autres. Selon certains avis, ils pratiquaient le lashon hara, parlant en déshonneur de leurs compagnons.

L’enseignement d’Emor — la parole positive, l’éloge de l’autre, le jugement favorable — vient précisément corriger cette faute. L’injonction « Emor » durant le Omer nous rappelle que la Guéoula — la délivrance — ne peut advenir que lorsque les Juifs se parlent en bien les uns des autres, se révèlent mutuellement leurs forces cachées, et font de la parole un instrument de lumière plutôt qu’un vecteur de blessure.

C’est aussi en ce sens que cet enseignement est lié à l’anniversaire du Rabbi MaHaRaSh — le 2 Iyar (5593 / 1833) — dont la devise célèbre était : « Le monde dit que si l’on ne peut pas passer par-dessous, il faut passer par-dessus. Moi, je dis : passer par-dessus, d’emblée. » Lechatechila ariber — d’emblée, en grand, en lumière, en ajoutant du bien, plutôt qu’en combattant le mal. C’est la voie de l’Emor, la voie du talmid ‘hacham, la voie d’Israël vers la Guéoula.

Un œil de lumière sur chaque être humain

En conclusion, le Rabbi décrit concrètement ce que signifie mettre cette vision en pratique. Chaque être humain possède des qualités et des défauts. La question est de savoir sur quoi l’on choisit de braquer son « projecteur ». Le yetser hara — le penchant au mal — pousse à ne voir que les aspects négatifs, à partir de là en médisance. Mais celui qui veut vraiment juger favorablement décide délibérément de ne voir que les bonnes parts.

Tel cet homme agaçant dans une synagogue, bavard et intrusif — mais qui, en réalité, paye toutes les factures d’électricité de la communauté. Lorsque tu le croises, vois en lui « l’homme qui entretient la lumière de notre beth hakkénesseth ». Ne vois que cela. Le projecteur ne doit éclairer que cette réalité. Le reste est dans l’ombre.

Ce regard transformé — sur soi-même d’abord, puis sur l’autre — est, selon le Rabbi, la clé de toute la Torah. Celui qui acquiert cet œil de lumière s’ouvre la voie vers l’accomplissement de tous les commandements. Et celui qui élève son prochain par la parole, qui révèle ses forces cachées, accomplit une œuvre divine : il crée de la réalité, il fait advenir le bien, il rapproche la Guéoula. Que D.ieu nous accorde, en ces jours du Omer, de mériter cette élévation, et de voir venir rapidement la délivrance complète avec Machia’h notre juste, amen.