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Quand la veille porte déjà la sainteté du lendemain : le secret des préparatifs du Don de la Torah
Le 5 Sivan, veille de Chavouot, n’est pas un simple jour d’attente : il est déjà chargé de la sainteté du lendemain. C’est en ce jour que Moché, seul, érigea un autel de pierres brutes et y offrit un sacrifice — acte fondateur dont la Guemara révèle qu’il porte en lui la définition même du Don de la Torah. À travers l’analyse de la Si’ha du Rabbi tirée des Likoute Si’hot (volume 28), nous découvrons que la préparation à la Torah ne consiste pas à fuir le monde, mais à le transformer en Demeure pour D.ieu.
Source : Likoute Si’hot, volume 28, Si’ha sur la veille de Chavouot.
Le programme détaillé des préparatifs, tel que le rapporte le Talmud
La Guemara de Chabbat (88a) retrace avec une précision presque clinique le calendrier de Moché durant les jours qui précédèrent le Don de la Torah. Le deuxième de Sivanou, il monta au Sinaï et en redescendit. Le troisième, puis le quatrième, il répéta cette ascension et cette descente. Le 5 Sivan, il construisit un autel au pied de la montagne et y offrit un sacrifice. Le sixième — jour du Don de la Torah lui-même — il n’eut pas un instant de libre, non pas à cause de l’étude, précise le Talmud, mais en raison des préparatifs du Chabbat.
Ce calendrier minutieux n’est pas un simple récit chronologique. Il révèle une structure, une progression, un crescendo spirituel qui culmine dans l’acte du 5 Sivan. Et c’est précisément sur ce jour que la Si’ha du Rabbi s’attarde avec une attention particulière.
Ce que la Torah raconte du 5 Sivan
La portion Michpatim (24, 4) décrit avec un luxe de détails les événements du matin du 5 Sivan. Moché se leva à l’aube, érigea un autel au pied de la montagne, dressa douze stèles pour les douze tribus d’Israël, puis chargea les jeunes gens d’Israël d’offrir des holocaustes et des offrandes de paix. Il partagea le sang en deux : une moitié versée dans des bassins, l’autre aspergée sur l’autel. Puis, après la lecture du Livre de l’Alliance — qui arracha au peuple le célèbre « naassé venichma » (nous ferons, puis nous comprendrons) — il aspergea le peuple du sang restant, scellant ainsi l’Alliance entre D.ieu et Son peuple.
On pourrait croire que ce passage livre l’intégralité du programme du jour. Il n’en est rien.
Un sacrifice silencieux : l’apport inédit de la Guemara
La Guemara (Chabbat 88a) n’évoque pour le 5 Sivan qu’une chose : Moché « construisit un autel et y offrit un sacrifice ». Formulé ainsi, le texte talmudique laisse entendre que c’est Moché lui-même qui offrit ce sacrifice — et non les jeunes gens mentionnés dans le verset de la Torah. Les Likoute Si’hot en tirent une conclusion remarquable : la Guemara fait référence à un sacrifice distinct, non mentionné dans le texte biblique, que Moché offrit en son nom propre. Un sacrifice silencieux, discret, mais chargé d’une signification capitale.
Ce n’est pas un détail anecdotique. C’est, selon le Rabbi, un « fait nouveau majeur » : la Guemara révèle une réalité que le texte de la Torah avait passée sous silence.
Pourquoi Moché devait-il construire l’autel de ses propres mains ?
La question se pose naturellement : pourquoi Moché n’a-t-il pas délégué la construction de l’autel, comme il délégua tant d’autres tâches ? Les Likoute Si’hot répondent que l’apport spécifique du 5 Sivan ou s’exprimait précisément dans cet autel. Ce n’était pas une action parmi d’autres dans la préparation collective — c’était l’acte central du jour, celui qui ne pouvait être accompli que par Moché en personne. Et la finalité de cette construction résidait dans l’offrande du sacrifice qui la parachevait.
Toutes les autres actions de ce jour-là — les lectures, les serments, les aspersions — relevaient des préparatifs. L’autel de Moché, lui, transcendait la catégorie du simple préparatif.
Le sacrifice du Sinaï : une sainteté qui traverse les générations
La Guemara de ‘Haguiga (6b) ouvre une perspective encore plus vertigineuse. Elle cite le verset de la portion Pin’has (28, 6) : « L’Holocauste perpétuel, déjà offert sur le mont Sinaï ». Rabbi Akiva interprète ce verset de façon radicale : ce sacrifice fut bel et bien offert sur le mont Sinaï, et depuis lors il n’a jamais cessé. Les Tossafot précisent : il fut offert le 5 Sivan, sur l’autel construit par Moché avant le Don de la Torah.
Comment un sacrifice offert avant le Don de la Torah peut-il être considéré comme la référence de tous les sacrifices à venir ? Les Likoute Si’hot résolvent cette apparente contradiction : puisque ce sacrifice fut offert le 5 Sivan — au moment où commençait déjà la définition du Don de la Torah — il porte en lui la sainteté du « mont Sinaï », c’est-à-dire la sainteté du Don de la Torah lui-même. La veille porte déjà la réalité du jour.
La sainteté de la veille : trois degrés de rayonnement
Pour comprendre ce mécanisme, le Rabbi développe la notion de « veille » de Chabbat et de fête. La Me’hilta décrit le Chabbat comme un « loup » qui dévore le temps « devant et derrière lui » — métaphore saisissante d’une sainteté qui irradie au-delà de ses propres frontières temporelles.
Cette irradiation se déploie en trois cercles concentriques. Le premier : l’obligation d’« ajouter du profane vers le sacré », c’est-à-dire de faire entrer Chabbat un peu avant le coucher du soleil et de le faire sortir un peu après. Le deuxième : à partir de la mi-journée de la veille, l’interdiction de réciter le Ta’hanoune — prière pénitentielle — du fait que la sainteté de la fête commence déjà à filtrer. Le troisième : la Torah elle-même désigne la journée entière du nom de « veille de Chabbat » ou « veille de Yom Tov » — conférant ainsi à l’ensemble du jour précédent une dignité propre, un avant-goût de la sainteté à venir.
Le 5 Sivan, veille de Chavouot : un cas unique
À la lumière de ce principe, le 5 Sivan révèle sa nature profonde. En tant que veille du Don de la Torah, ce jour portait déjà en lui la définition des sacrifices offerts « après » le Don de la Torah. C’est pourquoi la Guemara ne retient de ce jour que la construction de l’autel : c’est l’acte qui, par sa nature même, appartenait déjà à la catégorie du « Don de la Torah ». Les autres actions — aussi importantes fussent-elles — restaient dans l’ordre des préparatifs.
Le Talmud, en n’évoquant que l’autel, fait un choix éditorial révélateur : il isole ce qui, dans le 5 Sivan, transcendait la préparation pour appartenir à la réalité du Don lui-même.
L’autel de pierres : symbole de la transformation de la matière
Reste une question essentielle : pourquoi l’apport du 5 Sivan s’exprime-t-il spécifiquement dans un autel de pierres ? Le Midrach Tan’houma (Nasso 16) ouvre la réponse : « Lorsque D.ieu créa le monde, Il eut le désir d’avoir une Demeure ici-bas. » Tout le projet de la création tend vers ce but : faire de ce monde une Demeure pour D.ieu.
Or, l’autel et les sacrifices incarnent précisément ce projet. Prendre des pierres brutes — matière inerte, sans aspiration — et en faire un lieu saint pour D.ieu. Saisir un animal ordinaire, matériel par essence, et l’élever jusqu’à la sainteté manifeste. C’est le processus du birour — le raffinement et l’élévation de la matière.
Et c’est pour cette raison que, en ce 5 Sivan, Moché ne monta pas sur la montagne. La journée ne se caractérisait pas par l’ascension vers les hauteurs, mais par la descente vers le bas, vers la matière, vers le monde — pour le transformer de l’intérieur.
Le lien entre la paracha Bamidbar et Chavouot
La tradition veut que la paracha Bamidbar soit toujours lue la veille de Chavouot. Ce lien n’est pas fortuit. La Guemara (Erouvin 54a) interprète le verset « du désert vers Matana (le cadeau) » (Houkat 21, 18) : si l’homme se soumet comme un désert — un lieu que tous « piétinent » — alors son étude se maintiendra en lui.
C’était bien le 5 Sivan que le peuple d’Israël proclama « nous ferons, puis nous comprendrons » — formule d’une soumission totale à D.ieu, précédant toute compréhension intellectuelle. Et ce thème du désert est intimement lié à la construction de l’autel : la Torah fut donnée dans le désert, un lieu « où l’Homme suprême ne s’est pas établi » (Jérémie 2, 6), livré aux forces du Mal — précisément pour que ce « désert du monde » soit transformé en Demeure pour D.ieu.
L’enseignement pour toutes les générations : transformer le monde, pas le fuir
Les Likoute Si’hot concluent par une leçon pratique d’une actualité brûlante. La préparation au Don de la Torah ne doit pas se faire dans un mouvement de retrait du monde, de séparation d’avec la matière. Au contraire : elle doit se manifester dans la transformation de la matière en Demeure pour D.ieu — dans l’action, dans le concret, dans le « bas ».
La force pour accomplir cette mission est puisée dans la dimension de « Moché » qui réside en chaque âme juive, ainsi que l’enseigne le Tanya (chapitre 42). Ce « Moché intérieur » est la capacité de descendre dans la réalité la plus concrète — comme Moché construisant son autel de pierres — pour en faire le point de départ d’une élévation vers la sainteté.
C’est ainsi que se réalisera, à travers chaque génération et chaque individu, le dessein originel de la création : faire de ce monde une Demeure pour D.ieu.










