La Torah ne considère pas la question de la subsistance comme une faiblesse de la foi — elle y répond avec précision et bienveillance. Mais derrière cette réponse se cache un enjeu bien plus profond : quelle vision du monde un père transmet-il à son fils ? C’est au cœur de cette Si’ha de Lag Baomer 5740 que le Rabbi dévoile l’un des fondements les plus silencieux — et les plus décisifs — de l’identité juive.

 

D’après la Si’ha du Rabbi de Lag Baomer 5740

 

Une question que la Torah reconnaît comme légitime

Il est une interrogation que tout cœur juif porte en lui, une question qui surgit naturellement dès lors que l’on s’engage dans l’observance de la Torah : celle de la parnassa, de la subsistance. La Torah elle-même la formule sans détour, dans le cadre des lois de la Chemita, l’année sabbatique : « Et si vous dites : Que mangerons-nous la septième année, puisque nous ne sèmerons pas et ne récolterons pas notre récolte ? » Ce qui frappe d’emblée, c’est que la Torah ne perçoit pas cette question comme un aveu de faiblesse ou un manque de confiance. Elle l’accueille au contraire comme une interrogation pleinement légitime — si légitime qu’elle y répond aussitôt avec précision et bienveillance.

Rachi le précise : D.ieu promet d’« ordonner Sa bénédiction » sur la sixième année, de sorte que la terre produira en une seule saison de quoi subvenir aux besoins de trois années entières — la sixième, la septième qui est l’année de Chemita, et la huitième, jusqu’à ce que les nouvelles récoltes soient disponibles. Il s’agit là d’un miracle manifeste, clairement attribué à la bénédiction divine, et non à l’ingéniosité humaine.

La bénédiction de D.ieu, source permanente de toute subsistance

Mais le Rabbi invite à dépasser largement le cadre spécifique de l’année de Chemita. Car la bénédiction divine n’est pas un mécanisme exceptionnel auquel D.ieu recourt uniquement lorsque les circonstances empêchent tout travail humain. Elle est la réalité permanente et fondamentale de toute subsistance, en tout temps et en tout lieu. Même pendant les années ordinaires, lorsque le Juif sème, laboure et récolte comme n’importe quel agriculteur, c’est la bénédiction de D.ieu qui féconde l’effort humain et lui confère sa valeur réelle. Sans cette bénédiction, nulle semence ne lèverait, nul travail ne porterait ses fruits.

Ce n’est pas là une vérité abstraite ou une consolation pour les temps difficiles. C’est la réalité concrète et vivante que le peuple juif a vécue pendant quarante années dans le désert, lorsque la manne descendait chaque matin avec une précision miraculeuse. Quand Israël entra en Terre sainte et que la manne cessa, il était essentiel que cette conscience ne s’éteigne pas avec elle — que le Juif continue à savoir, même en cultivant sa terre de ses propres mains, que c’est D.ieu qui nourrit et qui sustente.

L’enjeu véritable : ce que l’on transmet à l’enfant

C’est ici que la portée éducative du passage se révèle dans toute sa profondeur. La question « Que mangerons-nous ? » est certes légitime — la Torah l’a reconnu et y a répondu. Mais il existe une interrogation plus fondamentale encore, que le Rabbi place au cœur de sa Si’ha : à quoi cet enfant sera-t-il reconnu lorsqu’il aura grandi ? Quelle image du monde aura-t-il intériorisée ? Pensera-t-il que sa réussite matérielle est le fruit exclusif de son intelligence, de son labeur ou de la faveur des marchés ? Ou saura-t-il, avec une conviction profonde ancrée dès sa prime enfance, que sa subsistance provient de la bénédiction de D.ieu ?

Car ce n’est pas seulement la réponse à la question de la Chemita qui est en jeu — c’est la vision du monde entière qu’un Juif porte en lui. Un homme qui grandit sans avoir intégré cette vérité risque de passer sa vie à attribuer son succès à la seule force de ses mains — ko’hi ve’otsem yadi — comme le met en garde la Torah elle-même. À l’inverse, celui qui a été élevé dans la conscience que D.ieu bénit son travail traversera épreuves et réussites avec une sérénité et une reconnaissance d’une toute autre nature.

La responsabilité des parents, plus urgente que jamais

Le Rabbi enseigne qu’il revient aux parents de transmettre cette conscience à leurs enfants — non pas comme une notion religieuse vague, mais comme une réalité aussi tangible que le pain posé sur la table. Un père doit montrer à son fils, par ses paroles autant que par sa conduite quotidienne, que la parnassa n’est pas le fruit d’un hasard ou du seul mérite humain, mais la manifestation concrète et personnelle de la bénédiction divine. Il ne s’agit pas de nier la nécessité du travail — la Torah l’exige — mais d’en comprendre la véritable nature : le travail est le canal que D.ieu utilise pour faire parvenir Sa bénédiction, non pas sa source.

Cette transmission est d’autant plus urgente que le monde dans lequel grandissent nos enfants tend à obscurcir cette vérité. Les succès matériels sont si facilement attribués au talent, à l’effort ou à la chance. Le rôle du père et de la mère est précisément de corriger cette perception dès le plus jeune âge, afin que l’enfant grandisse avec une boussole intérieure juste : il vient de D.ieu, il s’adresse à D.ieu, et c’est D.ieu qui, en fin de compte, pourvoit à tous ses besoins.

Ce qui définira l’enfant pour toute sa vie

La Si’ha du Rabbi se referme sur une image saisissante. L’enfant qui grandit avec cette conscience — que sa subsistance vient de la bénédiction de D.ieu — porte en lui quelque chose d’irremplaçable : une identité juive pleinement assumée, une confiance inébranlable en la Providence divine, et une gratitude authentique envers Celui qui donne et qui reprend. Telle est la réponse à la question posée implicitement tout au long de cette Si’ha : à quoi sera-t-il reconnu ? À cela même — qu’il sait que D.ieu bénit sa vie, et qu’il vit en conséquence.

Cette conviction, transmise de père en fils, de mère en fille, depuis les origines du peuple juif jusqu’à ce jour, constitue l’un des fondements les plus solides de la continuité juive. Car un peuple qui sait d’où vient sa subsistance sait aussi qui il est — et ne l’oublie jamais.