Comment concevoir que le Créateur, infiniment élevé au-dessus de toute sagesse, ne fasse qu’un avec Ses propres attributs ? Le Tanya répond par une image lumineuse, celle du rayon de soleil qui, tant qu’il demeure dans le corps de l’astre, n’a plus ni nom ni existence propre. À travers les chapitres neuf et dix, cette étude dévoile comment les Sefirot deviennent les instruments mêmes par lesquels D.ieu crée, anime et dirige les mondes.
Rav Yossef Itshak Ofen
Chaar Hayehoud Vehaémouna,
fin du ch. 9 et début du ch. 10
L’unité insaisissable du Créateur et de Sa sagesse
Lorsque le Rambam affirme que « Lui et Sa connaissance sont un », il enseigne qu’en vérité tous les attributs du Créateur, la Sagesse, la Volonté, la Bonté et la Miséricorde, forment une unité simple avec le Saint Béni Soit-Il. Une telle réalité échappe pourtant à l’entendement humain, car l’homme ne conçoit les choses qu’à la mesure de ce qu’il porte en lui, et rien de tel n’existe en lui. L’âme humaine est composée, si bien que la notion d’unité simple ne saurait lui être appliquée : elle n’appartient qu’au Saint Béni Soit-Il seul.
Chez les créatures, le degré le plus élevé est la Sagesse, dont découlent la Compréhension et la Connaissance, puis les sentiments, ou Middot, et enfin la pensée, la parole et l’action. L’action occupe le rang le plus bas et la Sagesse le rang le plus haut, cinq degrés seulement les séparant. Le Saint Béni Soit-Il, en revanche, s’élève au-dessus de la Sagesse de milliers et de myriades de degrés, sans aucune limite. Aussi, lorsque nous disons que la Sagesse est, à Son égard, comparable à une simple action, nous voulons signifier qu’il n’y a pas même lieu de Lui attribuer le concept de Sagesse. Le dire, fût-ce par la négation, en affirmant qu’il est impossible de Le saisir, reviendrait à prétendre d’une pensée profonde qu’on ne peut la toucher de la main, ce qui prête à sourire tant les deux ordres sont étrangers l’un à l’autre. Le Saint Béni Soit-Il n’est tout simplement pas de l’ordre de l’appréhension.
Pourquoi, dès lors, L’appelle-t-on véritablement « Sage » ? Parce qu’Il est la source de la Sagesse. Il en va de même pour Ses autres attributs : on Le nomme Bon et Miséricordieux parce qu’Il est la source de la miséricorde, et cette source se déploie par le moyen des contractions, ou Tsimtsoum. Il y eut d’abord la contraction au sein de l’Infini, puis d’autres contractions successives. C’est seulement après avoir ainsi opéré ces contractions que le Saint Béni Soit-Il se revêt de Ses attributs et de Sa sagesse, et que l’on peut alors affirmer qu’Il est un avec elle. Tel qu’Il est avant les contractions, en revanche, Il se tient au-delà de toute définition de la Sagesse.
Ce qui nous est révélé et que nous devons croire
Nous n’avons pas affaire aux choses cachées, les Nistarot, qui se situent au-dessus de la Sagesse. Mais les choses révélées, elles, nous appartiennent, afin que nous y croyions d’une foi parfaite : le Créateur et Ses attributs sont Un. La Volonté de l’Infini, Sa Sagesse, Sa Compréhension et Sa Connaissance sont unies à Son Essence seule, laquelle est exaltée à l’infini au-dessus des notions de Sagesse, d’Intellect et de Saisie. Après que le Créateur S’est contracté Lui-même, comme il a été expliqué, Il se revêt de Sagesse et d’attributs, et ceux-ci s’unissent à Lui pour ne plus former avec Lui qu’une seule et même réalité.
Or, puisque le Saint Béni Soit-Il demeure infiniment au-dessus de la Sagesse, de l’intellect et de la saisie, l’union même par laquelle les attributs de l’Infini s’unissent à Lui échappe elle aussi à notre compréhension. Comment le Sans-Limite véritable pourrait-il s’unir à la limite ? C’est là un prodige que nous ne pouvons saisir, mais que nous devons tenir pour vrai. Voilà pourquoi les attributs de l’Infini sont nommés dans le saint Zohar le Secret de la Foi, cette foi qui se situe au-delà de tout entendement.
La Torah parle le langage des hommes
Le dixième chapitre poursuit en rappelant que la Torah s’est exprimée dans le langage des hommes, afin d’apaiser l’oreille par ce qu’elle est capable d’entendre. C’est pourquoi la permission a été donnée aux sages de la vérité de parler des Sefirot sous forme de métaphore. Nous savons en effet que la Torah emploie des tournures humaines : elle évoque « les yeux de D.ieu » ou « les oreilles de D.ieu », alors que le Créateur n’a rien de ces réalités corporelles. C’est Lui qui a doté l’homme de la vue par le moyen des yeux, tandis que Sa force propre se passe entièrement d’un tel organe. En parlant de la sorte, la Torah cherche seulement à nous faire concevoir comment le Saint Béni Soit-Il voit et connaît toute chose.
Il en va identiquement des Sefirot. Pour que nous entrevoyions un tant soit peu comment elles s’unissent au Créateur au point de ne faire qu’un avec Lui, les sages de la Kabbale les ont appelées des lumières. Cette image doit nous ouvrir un accès, si modeste soit-il, au mystère de l’unité du Saint Béni Soit-Il avec Ses attributs.
La métaphore du soleil et de son luminaire
La comparaison est celle du soleil et de son corps, le globe solaire, que l’on nomme le luminaire, ou Maor. Le rayonnement et l’étincelle qui s’en diffusent portent, eux, le nom de lumière, ou Or, ainsi qu’il est écrit à propos du grand luminaire. La lumière se trouve d’abord à l’intérieur du luminaire, avant de s’en échapper pour se révéler au-dehors. Il en est de même du Créateur et des Sefirot : les Sefirot sont les lumières, et le Créateur est le luminaire qui en constitue la racine, comme le foyer d’où jaillit toute clarté.
Tant que la lumière du soleil demeure au sein du luminaire, elle ne compte pas, ne vaut rien comme réalité distincte et ne fait qu’un avec lui. Ainsi les Sefirot, en tant que lumières logées à l’intérieur du luminaire qu’est le Créateur, ne forment avec Lui qu’une seule chose. C’est d’ailleurs de ce rayonnement qu’il est écrit : « Et D.ieu appela la lumière Jour », car le jour n’est autre que la clarté émanée du luminaire.
La lumière dans sa source n’a pas de nom propre
Lorsque la lumière est à sa source, dans le corps même du soleil, elle lui est unie d’une unité absolue. C’est en s’en éloignant qu’elle acquiert une réalité, car elle se déploie alors là où l’astre ne se trouve pas, et nous en percevons la clarté sur la terre. Le soleil se tient dans le ciel, tandis que sa lumière voyage jusqu’à nous pour nous éclairer. Mais en sa source, elle n’a aucune existence qui lui soit propre : on n’y voit que le luminaire seul, sans que la lumière s’y distingue en rien. Il n’y a là d’existence que celle de son origine, le corps du luminaire éclairant, car le rayonnement et son foyer sont littéralement d’une seule et même essence.
Ainsi en va-t-il, et bien davantage encore, des attributs de l’Infini, de Sa Volonté et de Sa Sagesse dans le monde de l’Émanation, ou Atsilout, avec Son Essence qui s’y revêt et s’unit à eux de façon absolue, puisqu’ils ont été tirés et émanés de Lui à l’image de la lumière qui se diffuse du soleil. Il faut toutefois préciser que cette union ne se réalise pas littéralement de cette manière, mais selon un décret divin et un prodige inaccessible à l’intellect, car Ses voies sont infiniment plus hautes que les nôtres. Et de même que la lumière du soleil, unie et annulée dans sa source, ne porte aucun nom propre mais seulement celui de son origine, de même tous les attributs de l’Infini, Sa Volonté et Sa Sagesse, ne sont nullement désignés par ces noms au regard du Créateur suprême.
Les Sefirot, vitalité et instruments de la conduite des mondes
Pourquoi, dès lors, parlons-nous de Sagesse, de Volonté et d’attributs ? C’est uniquement au regard des créatures. Celles-ci ne reçoivent pas directement de l’Infini, mais de la Sagesse et des attributs qui s’y trouvent, si bien que ces noms leur sont donnés relativement à nous. Ces attributs constituent en effet l’existence et la vitalité des créatures supérieures comme inférieures, et c’est par leur intermédiaire que le Saint Béni Soit-Il les crée, les maintient en vie et les dirige. Les créatures étant limitées et l’Infini sans limite, aucune vitalité ne saurait leur parvenir directement de Lui. Voilà pourquoi le Créateur a émané les Sefirot, déjà revêtues d’une mesure, afin que les mondes reçoivent d’elles leurs lumières et que, par elles, tout soit créé, animé et conduit.
Le Midrash l’énonce ainsi : le monde a été créé par dix paroles, par la Sagesse, la Compréhension et la Connaissance. « L’Éternel par la Sagesse a fondé la terre ; Il a affermi les cieux par la Compréhension ; par Sa Connaissance les abîmes se sont fendus. » Et telle est aussi la formule d’Eliyahou, que nous récitons le vendredi soir : « Tu as fait émaner dix corrections, les Tikkounim, que nous appelons dix Sefirot, pour diriger par elles les mondes cachés et les mondes révélés. » Les mondes se répartissent en effet en deux ordres, les mondes voilés, Alma d’Itkasya, et les mondes manifestes, Alma d’Itgalya. C’est ce que nous exprimons en bénissant l’Éternel « depuis le monde et jusqu’au monde », pour faire savoir que la création se divise ainsi.
C’est encore par ces mondes que le Saint Béni Soit-Il Se dissimule aux créatures, car le mot monde, Olam, procède de la racine de la dissimulation, Helem. Si nous ne percevons pas la divinité, c’est que le monde la recouvre, et cela pour les besoins mêmes de notre travail spirituel : il nous revient d’écarter ce voile et cette occultation par l’étude de la Torah et l’accomplissement des Mitsvot, jusqu’à révéler la présence divine.
Le premier jour et la révélation de la Bonté
Le monde fut créé en sept jours, correspondant aux sept attributs. Le premier jour se révéla la mesure de Bonté, le Hessed, qui englobe tous les autres attributs, car il existe une bonté dans la bonté comme une rigueur dans la bonté, le tout demeurant contenu au sein de la bonté. La Sagesse et la Volonté s’y revêtirent également. De cet attribut découla la parole « Que la lumière soit », car la Bonté est révélation et clarté, si bien que la parole créatrice du premier jour en fut le fruit naturel. Cette lumière se diffuse d’un bout du monde à l’autre, à la mesure de la Bonté.
Encore fallait-il que cette clarté fût tempérée. La Bonté inclut aussi la mesure de Rigueur, la Guevoura, qui la contracte pour qu’elle ne demeure pas trop élevée et que le monde puisse la recevoir. Sans cela, la lumière serait restée purement spirituelle et ne nous eût été d’aucune utilité, car dans un tel éclat nous ne verrions rien. Pour distinguer la table, le livre ou les visages qui nous entourent, il nous faut une lumière matérielle. Cette matérialisation d’une lumière qui, à son origine, vient du Créateur spirituel, s’opère précisément par la Rigueur. Aussi la lumière s’est-elle revêtue dans ce monde de limite et de finitude, celui dont nos Sages enseignent qu’un parcours de cinq cents ans sépare la terre du firmament. Un homme parcourt en une journée quarante parsa’ot, et une parsa équivalant à quatre kilomètres, il franchit ainsi cent soixante kilomètres par jour ; en multipliant cette distance par les trois cent soixante-cinq jours de l’année, puis par cinq cents, l’on mesure l’immensité, pourtant finie, qui nous en sépare. L’épaisseur même du firmament représente encore cinq cents ans de marche, tout comme l’espace qui va d’un firmament au suivant. Voilà bien une limite, celle qu’a instaurée la Rigueur incluse dans la Bonté.
Le deuxième jour et la mesure de Rigueur
Le deuxième jour se révéla la mesure de Rigueur, la Guevoura, qui à son tour renferme tous les attributs, la bonté aussi bien que les autres, et non la seule rigueur. La Volonté du Saint Béni Soit-Il s’y trouvait incluse, avec Sa Sagesse, Sa Compréhension et Sa Connaissance. De cet attribut émana le firmament, par la parole « Qu’il y ait un firmament au milieu des eaux, et qu’il sépare les eaux des eaux ». Cette séparation relève du concept de contraction et de rigueur. Il est en effet connu qu’en instaurant le firmament, le Créateur sépara les eaux supérieures, qui sont d’essence spirituelle et que nous ne voyons pas, des eaux inférieures, qui sont matérielles.
Avant cette séparation, tout n’était qu’« eau dans l’eau », sans nulle différence entre les eaux supérieures et les eaux inférieures, tout étant également spirituel. Mais en séparant les unes des autres, le Créateur voila les eaux supérieures aux yeux des eaux inférieures, lesquelles se matérialisèrent du fait même de leur séparation d’avec les eaux spirituelles. C’est le firmament qui opère ce partage, firmament lui-même issu de la mesure de Rigueur du Saint Béni Soit-Il.









