Dans cette leçon profonde sur la signification de la Matsa, l’enseignement hassidique nous invite à explorer les différentes dimensions de la foi que symbolise ce pain azyme consommé pendant Pessah.

L’enseignement commence par soulever une question fondamentale concernant la Haggadah de Pessah. Selon Rabban Gamliel, nous mangeons la Matsa parce que « la pâte de nos ancêtres n’a pas eu le temps de lever avant que le Saint béni soit-Il ne se révèle à eux et les libère. » Cette explication fait référence à l’épisode où les Israélites ont dû quitter l’Égypte précipitamment.

Cependant, lors du premier Pessah en Égypte, nos ancêtres ont mangé la Matsa en deux occasions distinctes :

  1. D’abord le soir du 15 Nissan, avant leur sortie d’Égypte, suivant le commandement divin : « Ce même soir, ils mangeront la chair [de l’agneau pascal] avec des pains azymes et des herbes amères »
  2. Puis après minuit, lors de leur exode précipité, quand « ils firent avec la pâte qu’ils avaient emportée d’Égypte des gâteaux sans levain, car elle n’avait pas fermenté »

Pourquoi la Haggadah se concentre-t-elle uniquement sur la seconde raison (la pâte qui n’a pas eu le temps de lever) et non sur le commandement divin originel, qui semble pourtant plus fondamental?

Les trois niveaux de foi

La Hassidout identifie trois niveaux distincts de foi qui correspondent à trois étapes de l’expérience des Israélites en Égypte :

1. La foi avant la consommation de la Matsa

C’est la foi que possédaient déjà les Israélites pendant leur servitude, avant même la sortie d’Égypte. « Le peuple eut foi » (Exode 4:31). Cette foi était présente mais pas encore pleinement développée.

2. La foi liée à la Matsa du commandement

C’est la foi qui s’exprime dans l’obéissance au commandement divin de consommer la Matsa avec l’agneau pascal avant minuit. Cette foi est structurée par l’obéissance et le cadre rituel.

3. La foi de l’expérience immédiate

C’est la foi qui naît de l’expérience directe de la délivrance, symbolisée par la Matsa consommée après minuit, celle qui n’a pas eu le temps de lever à cause de la précipitation du départ.

La métaphore de la relation père-enfant

Pour expliquer ces niveaux de foi, l’enseignement hassidique utilise l’analogie profonde de la relation père-enfant, qui se développe en plusieurs étapes :

L’absence initiale de reconnaissance

À sa naissance, le bébé ne reconnaît pas encore son père – c’est l’absence totale de connexion.

La reconnaissance pré-intellectuelle

Progressivement, comme l’indiquent les Sages en disant qu' »un enfant ne sait pas appeler ‘papa’ avant d’avoir goûté aux céréales », l’enfant commence à reconnaître son père. Cette reconnaissance n’est pas encore intellectuelle – l’enfant ne peut pas expliquer ce qu’est un père – mais elle est authentique.

L’enseignement souligne la double nature de cette reconnaissance :

    • Elle est « en-dessous de l’intellect » car elle ne procède pas d’une compréhension rationnelle
    • Mais paradoxalement, elle est aussi « au-dessus de l’intellect » car elle touche à un lien essentiel que même la raison adulte ne pourra jamais pleinement expliquer

La relation mature mais risquée

Plus tard, lorsque l’enfant grandit et développe son intellect, il peut comprendre rationnellement pourquoi son père est important : il le nourrit, l’éduque, pourvoit à ses besoins. Cette compréhension intellectuelle est positive, mais elle comporte un risque : si l’enfant base sa relation uniquement sur ces aspects fonctionnels, le lien peut s’affaiblir si le père cesse de remplir ces fonctions.

L’enseignement hassidique insiste : même l’enfant mature doit comprendre que sa relation avec son père transcende ces considérations utilitaires. Le lien père-fils est essentiel, ontologique, et ne dépend pas des circonstances.

Pourquoi privilégier la Matsa de l’urgence ?

L’enseignement explique finalement pourquoi la Haggadah met l’accent sur la Matsa qui n’a pas eu le temps de lever plutôt que sur celle du commandement :

La Matsa du commandement, consommée avant minuit, représente une foi plus élevée en apparence, car elle découle directement de l’obéissance à D.ieu. Mais la Matsa de l’urgence, consommée après minuit, révèle une dimension plus profonde de la foi – celle qui naît non pas du commandement mais de l’expérience directe de la délivrance divine.

Cette seconde Matsa, qui semble circonstancielle et presque accidentelle, symbolise en réalité une rencontre authentique et immédiate avec D.ieu, semblable à la reconnaissance instinctive qu’a l’enfant de son père, avant toute rationalisation.

La Matsa comme « nourriture de la foi »

L’enseignement hassidique nous révèle ainsi que la Matsa n’est pas simplement un aliment rituel ou un symbole historique. Elle est véritablement, comme le dit le Zohar, « mikhlah dimehemnouta » – la nourriture de la foi. En la consommant, nous intégrons ces différents niveaux de foi dans notre être, en particulier cette foi directe et authentique qui transcende l’intellect tout en le traversant.

Ainsi, chaque année à Pessah, nous revivons ce parcours spirituel qui nous conduit d’une foi simple à une foi commandée, puis à une foi expérientielle et immédiate. La Matsa devient alors un véritable chemin de conscience et de connexion au divin.