Un simple sifflement du Rabbi de Loubavitch lors d’un Farbrenguen (réunion hassidique) en 1975 déclencha une polémique inattendue. Cet épisode, initialement source d’embarras pour certains fidèles, se transforma en une profonde leçon sur la joie authentique dans la pratique religieuse. À travers cette controverse, le Rabbi révéla comment un geste spontané pouvait incarner une vérité spirituelle ancestrale.
L’innovation audacieuse
Lors d’un Farbrenguen du Rabbi au début du mois de Heshvan 5736, un événement inattendu surprit l’assemblée. De façon totalement inédite, pendant que résonnaient des mélodies joyeuses, le Rabbi commença à siffler et invita tous les participants à faire de même. Ce fut la première fois que le Rabbi indiquait qu’on devait siffler – il mit même ses deux doigts dans sa bouche et fit signe qu’on devait commencer à siffler. C’était considéré comme une véritable révolution, car siffler n’était jamais pratiqué jusqu’alors, et certainement pas par le Rabbi lui-même.
Un photographe présent immortalisa ce moment inhabituel, et la photo du Rabbi en train de siffler fut publiée dans le journal juif-américain « Algemeiner Journal ». Une controverse éclata immédiatement et persista pendant plusieurs mois.
La publication controversée
Le Rav Shimon Jacobson, fils de l’éditeur du journal Algemeiner, relate cet épisode avec précision : « Mon père, rédacteur en chef de l’Algemeiner Journal, avait dépêché son photographe qui immortalisa ce moment où le Rabbi sifflait. Sans hésiter, il décida de publier ce cliché exceptionnel dans l’édition suivante.
Chaque mercredi, le premier exemplaire de l’Algemeiner était traditionnellement remis au Rabbi. Mais cette publication allait déclencher une onde de choc. Je me souviens très clairement de ce vendredi soir où mon père arriva à la synagogue du 770 Eastern Parkway, siège mondial du mouvement Loubavitch. À peine eut-il franchi le seuil qu’il fut vivement interpellé par plusieurs fidèles scandalisés par cette publication. Dans leur conception, le sifflement n’était pas considéré comme un acte digne d’un guide spirituel et voir leur Rabbi photographié en train de siffler heurtait leur sensibilité.
Dans les jours qui suivirent, la rédaction reçut même une lettre officielle de protestation signée par un hassid influent, déplorant qu’une telle image du Rabbi ait pu être exposée publiquement dans les pages du journal. La controverse ne faisait que commencer… »
Le défi lancé à Pourim
Le jour de Pourim, fête juive célébrant la délivrance miraculeuse du peuple juif dans la Perse antique, marqua un tournant décisif. Lors d’un Farbrenguen particulièrement animé, le Rabbi choisit délibérément ce moment symbolique de joie collective pour réitérer son geste controversé.
Au plus fort des chants traditionnels qui ponctuaient ses enseignements profonds, dans un moment de communion intense entre lui et ses fidèles, le Rabbi posa un acte qui fit l’effet d’une déflagration silencieuse : il invita de nouveau toute l’assemblée à siffler.
Ce qui avait été perçu quelques mois plus tôt comme une anomalie inexplicable prenait maintenant l’allure d’une prise de position délibérée. Une vague de sifflements hésitants s’éleva d’abord, puis s’amplifia en crescendo, transformant l’atmosphère solennelle en une expression de joie débridée et authentique.
Lorsque vint le moment du discours suivant, le Rabbi, avec un sourire énigmatique, annonça qu’il allait aborder frontalement le sujet qui agitait sa communauté depuis des mois. Il consacra alors un enseignement entier à ce qu’il nomma, avec une pointe d’humour, « l’histoire du sifflement » (« Mayse mit’n fayfen »), signalant ainsi que ce qui avait été source de controverse méritait désormais une place dans l’enseignement hassidique.
Les siffleurs désignés : témoignages
Les récits personnels des témoins de cette époque révèlent la dimension intimiste et presque ludique que prenait parfois l’interaction entre le Rabbi et ses fidèles. Un participant, les yeux encore brillants d’émotion en évoquant ce souvenir, raconte : « C’était un moment inoubliable. Le Rabbi, il m’a regardé directement et a fait ce geste caractéristique avec ses doigts, m’invitant clairement à siffler. Intimidé mais obéissant, j’ai émis un timide sifflement. Le Rabbi, loin d’être satisfait, m’a encouragé avec insistance à augmenter le volume, comme pour me dire que la joie authentique ne devait pas être contenue mais pleinement exprimée. »
Cette pratique inattendue a rapidement créé ses propres traditions et même ses « spécialistes ». Un autre témoin, souriant à l’évocation de ces souvenirs, précise : « Au sein de notre communauté, Meyer Abouhatsira s’est rapidement distingué. Il est devenu, pour reprendre une expression du baseball, notre ‘frappeur désigné’ pour le sifflement. Quand le Rabbi demandait des sifflements, tous les regards se tournaient instinctivement vers Meyer. Il avait cette capacité unique à produire des sifflements puissants et clairs qui semblaient particulièrement apprécier le Rabbi. C’était véritablement extraordinaire de voir cette relation particulière se développer autour d’un geste si simple mais chargé d’une telle signification spirituelle. »
Ces témoignages illustrent comment une pratique initialement controversée s’est progressivement institutionnalisée, créant même ses propres rôles et figures emblématiques au sein de la communauté Loubavitch.
La défense du Rabbi : une explication inattendue
Le moment tant attendu arriva enfin : le Rabbi allait aborder directement cette controverse qui avait agité sa communauté pendant des mois. Avec un mélange de fermeté et de douceur caractéristique de son style oratoire, il commença son explication historique.
« J’ai sifflé, » déclara-t-il d’une voix claire et posée, créant immédiatement un silence absolu dans l’assemblée. « Et j’ai même expressément demandé aux autres de siffler avec moi. »
Puis, avec une pointe d’ironie perceptible dans sa voix, il poursuivit : « Suite à cela, certains ont cru triompher, pensant qu’ils m’avaient ‘pris en faute’… comme si j’avais commis une transgression impardonnable. »
Le Rabbi marqua une pause, balayant l’assemblée du regard avant de décrire, non sans une certaine compassion mêlée d’amusement, la réaction disproportionnée qu’avait suscitée son geste : « Dès que la nouvelle des sifflements s’est répandue dans la communauté, j’ai pu observer certains qui erraient littéralement désemparés, comme perdus dans leur propre maison d’étude. Ils se sont mis à chuchoter anxieusement entre eux : ‘Aïe ! Quelle catastrophe ! Que devons-nous faire maintenant ? C’était manifestement une terrible erreur…' »
Un murmure parcourut l’assemblée, certains baissant la tête en reconnaissant leurs propres réactions excessives face à ce qui allait se révéler être un enseignement profondément ancré dans la tradition.
Les fondements textuels d’une pratique controversée
Après avoir décrit la réaction excessive de certains fidèles, le ton du Rabbi changea notablement. Son visage prit une expression grave et son regard s’intensifia. Il s’exprima alors avec une fermeté inhabituelle, presque solennelle, qui surprit même ses plus proches disciples.
« Ce qui m’a le plus attristé, » déclara-t-il, « ce n’est pas tant la controverse elle-même, mais le fait que des personnes versées dans l’étude de la Torah n’aient même pas envisagé une seconde que ce comportement – siffler pendant une célébration liée à un commandement divin – puisse avoir une origine et une justification dans nos textes sacrés. »
Sa voix prit une inflexion plus profonde lorsqu’il évoqua la réaction de certains membres éminents de la communauté : « Au lieu de chercher à comprendre le sens spirituel de cet acte, ils ont immédiatement éprouvé de la gêne, de l’embarras, voire de la honte ! »
Puis, redressant légèrement sa posture et ouvrant ses mains dans un geste englobant l’assemblée toute entière, le Rabbi prononça ces mots qui allaient transformer la controverse en leçon : « Je tiens à vous affirmer, avec toute la clarté possible, que la question des sifflements trouve sa source explicite à la fois dans un verset de la Bible et dans un passage précis du Talmud. »
Un murmure de surprise parcourut l’assemblée. Le Rabbi se lança alors dans une analyse textuelle magistrale, citant avec précision des références que peu avaient associées à cette pratique. Chacune de ses explications dévoilait un niveau supplémentaire de compréhension, transformant ce qui était perçu comme une excentricité en un acte profondément enraciné dans la tradition juive.
La transformation visible : quand la joie éveille l’âme
Après avoir établi les fondements textuels de sa pratique, le Rabbi adopta un ton plus chaleureux, presque intime. Il partagea alors avec l’assemblée une observation profonde qui touchait à l’essence même de son action.
« J’aimerais maintenant vous révéler ce qui m’a véritablement motivé, » confia-t-il en baissant légèrement la voix, obligeant chacun à tendre l’oreille. « Durant ces moments de sifflements collectifs, j’ai été témoin d’un phénomène extraordinaire. Certains Juifs présents dans l’assemblée manifestaient, de façon absolument visible sur leurs visages – et je précise, sans qu’il soit nécessaire pour moi de lire leurs pensées… »
Un sourire illumina brièvement son visage, puis il poursuivit avec émotion : « J’ai vu, de mes propres yeux, comment quelque chose s’éveillait en eux. J’ai observé le moment précis où ils ressentaient soudain qu’à partir de ce jour, une nouvelle vitalité animerait leur pratique du judaïsme, jusqu’à transformer concrètement leur façon d’accomplir les commandements divins. »
Le Rabbi se redressa alors et sa voix prit une ampleur nouvelle, presque solennelle : « Face à une telle situation, notre maître Maïmonide, le Rambam, nous donne une instruction sans équivoque. Il prescrit d’adopter exactement l’attitude exemplaire du roi David lui-même. »
Il marqua une pause délibérée, balayant l’assemblée du regard, puis précisa : « Souvenez-vous que le roi David, lorsqu’il dansait devant l’Arche d’Alliance, ne s’est pas contenté de ‘danser et tournoyer’ avec retenue et dignité, comme beaucoup l’auraient jugé convenable pour un roi. Non ! Les Écritures nous enseignent qu’il ‘dansait et tournoyait de toutes ses forces’ – de toutes ses forces ! – au point d’être moqué par certains pour son apparente indignité. »
Les yeux du Rabbi brillaient d’une intensité particulière lorsqu’il conclut : « Quand une âme juive s’éveille, aucune considération de décorum conventionnel ne doit entraver l’expression de cette joie sacrée. »
La distinction cruciale : un devoir spirituel, non un caprice
Le Rabbi, après avoir établi les fondements bibliques et talmudiques de cette pratique, tint à clarifier avec précision les circonstances dans lesquelles le sifflement trouvait sa légitimité. Son expression devint plus didactique, comme lorsqu’il enseignait les points les plus subtils de la Loi juive.
« il est parfaitement évident qu’il n’y a absolument pas lieu de siffler pour le simple plaisir ou par frivolité… » Il fit un geste de la main comme pour écarter toute mauvaise interprétation. Mais – et c’est là toute la différence – lorsqu’il s’agit d’exprimer une joie authentique liée à l’accomplissement d’un commandement divin, et qu’il existe une possibilité, même infime, que grâce à ces sifflements, l’étincelle juive enfouie dans l’âme d’un des participants s’éveille soudainement… »
Le Rabbi marqua une pause, puis éleva légèrement la voix pour souligner l’importance de ce qui allait suivre : « Ou même si c’est la propre fibre juive du siffleur lui-même qui se trouve ravivée par cet acte… »
Sa voix prit alors une intensité remarquable, scandant presque ses paroles : « Dans de telles circonstances, c’est un devoir sacré – oui, un devoir ! – de siffler même dans le doute, même dans le double doute, et même face à cent incertitudes ! »
Il répéta avec force : « Cent incertitudes ! Car raviver ne serait-ce qu’une seule âme juive vaut toutes les considérations de décorum et de convention sociale. »
Un silence absolu régnait dans la salle tandis que ces paroles résonnaient dans les cœurs des fidèles, transformant définitivement la perception de ce qui avait d’abord été jugé comme une excentricité en un acte profondément spirituel.
Une vision prophétique
« Puisse D.ieu vouloir, » conclut le Rabbi, « que très bientôt nous méritions un sifflement de sainteté de manière permise – ce sera l’accomplissement de la prophétie ‘en ce jour-là, Il sifflera’, lorsque le Saint, béni soit-Il, fera retentir Son sifflement et rassemblera tous les Juifs des quatre coins du monde de sorte que ‘vous serez recueillis un par un’, et qu’aucun Juif ne demeure en exil. Il les conduira alors dans notre Terre Sainte, avec bonté et miséricorde, très prochainement. »
Une rencontre providentielle : le journaliste et le Rabbi
La conclusion du Farbrenguen fut marquée par un moment d’une rare intensité émotionnelle. Les fidèles, profondément émus par l’enseignement qu’ils venaient de recevoir, se dispersaient lentement dans un bourdonnement de conversations animées. Chacun tentait d’assimiler les implications profondes de cette leçon inattendue sur la joie authentique et l’expression spirituelle.
C’est dans cette atmosphère particulière que se produisit une scène remarquable. En quittant la salle, le Rabbi aperçut, parmi la foule des fidèles, une silhouette familière : celle du rédacteur en chef de l’Algemeiner Journal, ce même journal qui avait publié la photo controversée du Rabbi en train de siffler, déclenchant involontairement toute cette affaire.
Loin de l’éviter, le Rabbi modifia légèrement sa trajectoire pour le croiser, surprenant ceux qui observaient la scène. Les deux hommes se retrouvèrent face à face dans un bref moment d’intimité au milieu de l’effervescence générale.
Le Rabbi plongea son regard pénétrant dans celui du journaliste, puis, contre toute attente, son visage s’illumina d’un sourire empreint de sagesse. Il se pencha légèrement vers lui et lui confia : « C’est toi qui m’as amené à faire ce discours… »
Le journaliste, d’abord décontenancé, réalisa alors que ce qui avait été perçu comme une erreur éditoriale s’était transformé, par la grâce et la sagesse du Rabbi, en une opportunité d’enseignement profond. Dans cette simple phrase prononcée avec un sourire complice se révélait tout l’art du guide spirituel : transformer chaque difficulté en occasion d’élévation.
Cette rencontre fortuite, presque anecdotique, illustrait parfaitement l’essence même de l’enseignement que le Rabbi venait de transmettre : rien n’arrive par hasard, et même une controverse peut devenir source de lumière.
Une transformation complète
Un témoignage conclut : « Le sifflement a complètement changé le 770 ». Cette pratique, initialement controversée, est devenue l’une des nombreuses façons dont le Rabbi exprimait et inspirait la joie authentique. Ce geste simple mais puissant a ouvert une nouvelle dimension dans l’expression de la joie spirituelle.
Un héritage joyeux
Depuis lors, dans les moments d’élévation spirituelle et de joie collective lors des Farbrenguen, particulièrement pendant les cérémonies de distribution de la « coupe de bénédiction » et lors des cérémonies spéciales d’adieu aux invités retournant dans leurs pays d’origine, le Rabbi a, à plusieurs reprises, invité l’assemblée par un geste de la main à siffler et à « se moquer du monde ». Une forme d’expression spirituelle qui continue de rappeler que la joie véritable peut parfois emprunter des chemins inattendus.















