Notre génération se voit affublée de tous les sobriquets : distraite, insoumise, rebelle, incapable de se concentrer plus d’une demi-minute, la génération TikTok, la plus plate qui soit. Et pourtant, à travers ce vertige de superficialité, une soif inédite de sainteté, d’âme et de proximité avec D.ieu remonte des profondeurs. Réflexion sur le paradoxe d’une génération appelée non pas à ramasser les dernières miettes de l’exil, mais à plonger jusqu’à la lie du tonneau, jusqu’aux abysses de la mer.
Par le Rav Chmouel Bitton
Des nains sur les épaules d’un géant
Il y a quelque chose de profondément paradoxal dans l’affirmation même que nous répétons souvent : nous sommes des nains juchés sur les épaules d’un géant. Notre génération voyage sur les épaules de toutes celles qui l’ont précédée, sur tout le labeur accompli au fil des siècles. Et ce petit nain, assis là-haut, n’a plus qu’une seule chose à faire : saisir la main qui se tend d’en haut. Rien de plus. Il n’a qu’à s’y accrocher, et le voilà qui glisse vers la Guéoula complète, vers le troisième Beth Hamikdache.
La génération qui referme l’histoire
Nous sommes la dernière génération de l’exil et la première de la Rédemption. Nous sommes la génération de la jonction, celle qui opère le recouvrement entre l’exil et la Guéoula. C’est une phrase que le Rabbi a répétée non pas des dizaines, mais des centaines de fois, avec une fermeté et une clarté absolues.
Aussi pourrait-on s’attendre à ce qu’une telle génération, la génération des dernières finitions, celle qui achève le récit et verrouille l’événement, n’ait plus qu’à effectuer l’ultime rangement. Qu’est-ce que cet ultime rangement ? Ce sont les gobelets que les gens ont oubliés, le mouchoir resté sur la table, l’emballage de chewing-gum abandonné là par quelqu’un. Le tout dernier coup de balai après la fête.
Quand le ménage final se dérobe
Et voilà que précisément à ce moment prétendument conclusif, alors que nous, les nains, sommes censés recueillir les dernières finitions, nous traversons au contraire des secousses, des points d’interrogation, des interrogations que les gens portent sur leur propre existence, des crises intérieures et spirituelles qui semblent nous ébranler des pieds à la tête, du dedans et du dehors, là précisément où on ne le voudrait pas.
Alors on s’arrête et on se dit : attendez, je n’ai pas compris. Sommes-nous au commencement de l’histoire ou à sa fin ? Sommes-nous ces hommes voués au travail des finitions, à l’ultime rangement, ou bien voués à affronter ici le chaos et les tourments ? Cela vaut à l’échelle du peuple tout entier, avec l’épreuve du 7 octobre, comme à l’échelle la plus intime et la plus personnelle.
Nous vivons à une époque où l’on s’interroge sur tout. Les fêlures intérieures que portent les gens atteignent des profondeurs, et des profondeurs de profondeurs, que les générations précédentes ne semblent pas avoir connues de cette manière. Peut-être ces difficultés existaient-elles déjà, mais le fait de ne pas savoir les nommer aidait à les refouler. Aujourd’hui, il existe un nom, une appellation et une définition pour chaque chose. L’homme est donc pleinement conscient de tout ce qui le traverse, et par conséquent il l’éprouve dans toute sa plénitude, dans toute son intensité.
On peut dire à un enfant qu’un bruit n’est rien, juste le vent à la fenêtre, et il est possible qu’il l’accepte. Mais dans une génération saturée de conscience de soi, chaque secousse est vécue de toutes ses fibres, des pieds à la tête.
Oser demander : jusqu’à quand ?
Parfois on ressent, effectivement, que nous sommes la dernière génération de l’exil. Et disons-le d’emblée : il n’y a pas de réponse. Il n’y a pas de réponse, car il s’agit de douleur. Beaucoup de douleur. Et à la douleur, je ne crois pas qu’il existe de réponses logiques.
En tant que membre de cette génération, et non en simple observateur qui la contemplerait de l’extérieur, il me reste un point d’interrogation que j’adresse au Saint béni soit-Il. Nous sommes la dernière génération de l’exil. Je me faisais tout petit pour l’exprimer, mais je l’ai appris du Rabbi : il est parfois permis de venir devant D.ieu et de Lui dire « jusqu’à quand ? » (ad mataï), jusqu’à quand cet exil ? Tu n’es pas obligé de tendre cette corde jusqu’à l’extrême, même si Tu en retires une immense satisfaction.
La lie au fond du tonneau
Et pourtant, avec tout cela, il apparaît qu’il existe parfois une autre définition des finitions. Ce que tu prenais pour la finition, la conclusion, comme si l’événement était terminé, sa véritable production ayant été assurée par les générations précédentes, par mes pères et les pères de mes pères, ne te laissant qu’un dernier coup de serpillière à passer.
Il s’avère que la finition, ce ne sont pas les dernières gouttes de chewing-gum. La finition, c’est ce qui gît tout au fond du tonneau de tout ce qu’ont accompli les générations. C’est bien la fin, mais non la fin qui déborde à la surface : la fin qui se tient tout en dessous. C’est la lie, ce qui repose à l’intérieur, en bas.
Et parfois, pour atteindre ce fond, tu enfonces la main dans le tonneau sans parvenir à toucher ces dernières lies qui reposent là. En poussant ta main, tu commences à faire remonter tout ce qui s’y trouve, et tout déborde au dehors. Tu as créé une pagaille et un immense ébranlement que tu n’avais nullement cherché. Tu étais réellement destiné à atteindre la lie au terme du parcours, mais pour y parvenir tu as secoué le navire tout entier. Et il n’y avait pas d’autre chemin.
Plonger jusqu’au fond de la mer
Si je transpose cela à l’âme, c’est la fin, mais une fin qui se cache dans les abysses de la mer. Nous pensions peut-être que la fin, c’étaient les coquillages laissés par les gens sur le rivage, les canettes que la mer avait rejetées. Nous nous étions dit : nous n’aurons même pas besoin d’entrer dans l’eau, quel bonheur ; il nous suffira de venir avec des sacs pour ramasser tous les déchets recrachés par la mer.
Et soudain il apparaît que nous devons aussi plonger, descendre jusqu’aux fonds marins, car la fin est là, tout au fond de la mer. C’est donc bien la fin, mais la fin des profondeurs des profondeurs. Quand je médite là-dessus, je me dis que nous ne sommes pas du tout des nains. Nous sommes bien plus profonds que les générations passées. Nous sommes bien davantage des êtres à l’attention dispersée, certes, mais dotés d’une capacité de profondeur qu’aucune génération n’avait jamais atteinte.
Pourquoi les secrets de la Torah se dévoilent aujourd’hui
On comprend alors soudain pourquoi tant de secrets de la Torah et de l’intériorité de la Torah (pnimiyout haTorah), ce que l’on nomme la Torat ha’Hassidout, se sont dévoilés précisément ces derniers temps, au cours du dernier siècle, au cours des soixante-dix dernières années. Des sources de profondeurs et de secrets de la Torah ont jailli.
Car la Torah est ce qui maintient le monde en existence : Istakel be’oraïta oubara alma, D.ieu regarda dans la Torah et créa le monde. Plus le monde requiert un traitement de profondeur, plus la force qui nous permet d’atteindre ces profondeurs réside dans un surcroît de Torah, un surcroît de profondeur dans la Torah. Et nous recevons une abondance de profondeurs de la Torah, de secrets de la Torah, d’intériorité de la Torah et de ‘Hassidout, afin d’être en mesure de tout affronter.
Je ne sais si mes paroles sont consolantes, car quelqu’un pourrait objecter : d’accord, mais cela représente un labeur bien plus rude, en un certain sens. Peut-être. Mais nous avons été destinés à cela, façonnés pour cela, entraînés pour cela. Nous n’avons pas à nous effrayer. Nous sommes réellement dans la finition, sauf que cette finition se trouve dans les profondeurs de la mer.
Le paradoxe d’Internet
Il y a là quelque chose de paradoxal, car nous avons eu droit, D.ieu merci, à toute une collection de sobriquets méprisants. Nos pères et les pères de nos pères, et vous, et vous encore, nous ont traités de tous les noms : distraits, indisciplinés, rebelles, instables, la génération TikTok, des gens incapables de rester attentifs plus d’une demi-minute à quoi que ce soit de continu. En apparence, la génération la plus superficielle et la plus plate qui soit.
Je ne prendrai qu’un exemple, susceptible de refléter le point que je veux exprimer. Considérons la révolution d’Internet, sans doute l’une des révolutions qui ont le plus contribué à notre superficialité. Elle nous a habitués à passer vite d’une chose à l’autre, à être sans cesse distraits, à ne jamais nous fixer sur un seul objet. Et de manière fascinante, cet Internet censé nous avoir ouvert l’esprit nous a rendus superficiels, incapables de fixer notre regard sur quoi que ce soit au-delà de cinq ou six secondes.
Or voilà que, soudain, sur cette même plateforme, nous nous découvrons devenus des consommateurs avides d’idées profondes, dans des podcasts d’une heure, d’une heure et demie, consacrés à un seul sujet. Et ce sujet, nous ne l’écoutons pas une seule fois : nous sommes capables de l’écouter quatre, cinq fois, pour le saisir à fond, pour en descendre les profondeurs des profondeurs. Nous sommes pourtant cette même génération TikTok. Alors, qui sommes-nous ?
La faim que D.ieu a semée
Ce qui me vient à l’esprit, c’est ce verset d’Amos : « Voici que des jours viennent, dit D.ieu, où j’enverrai une famine dans le pays, non une faim de pain ni une soif d’eau, mais celle d’entendre les paroles de D.ieu. » Comme si le Saint béni soit-Il disait : pour que vous soyez capables de toucher les profondeurs, il me faut jeter en vous une faim. Il me faut vous rendre affamés.
Comment deviendrez-vous affamés des paroles de D.ieu ? En commençant par mastiquer la superficialité. Comment auras-tu faim de profondeur ? Lorsque tu auras goûté tant de superficialité, lorsque tu seras devenu si plat que tu commenceras à la régurgiter, et que soudain s’ouvrira en toi un espace immense pour une attention que tes pères et les pères de tes pères, ceux-là mêmes qui t’ont maudit, toi et toute cette génération, la plus plate qui soit, n’auraient jamais atteinte, même à la cheville, cette faculté de creuser ainsi et de saisir des nuances aussi subtiles.
Il se passe donc là quelque chose de prodigieux, et simultanément. D’un côté, le Saint béni soit-Il déclare : vous n’aurez plus soif ni faim de rien, sinon de Mes paroles, sinon de l’âme qui est en vous. Mais pour cela, en apparence, Je vous bombarde de bavardages, de « bla-bla-bla », et cette explosion de « bla-bla-bla » n’est en réalité rien d’autre que la faim jetée en vous pour la profondeur que Je vous accorderai.
Le langage des otages, langage de l’âme
Je crois que nous vivons ce paradoxe sur le plan psychique comme sur le plan spirituel. Il existe une demande réelle, et très sincère, de notre génération, une demande de spiritualité, de sainteté, de pureté, de proximité avec D.ieu, non pas feinte, et pas nécessairement le désir de devenir religieux ou ‘harédi au sens sectoriel du terme.
Cela me rappelle un peu le langage des otages revenus des tunnels, que l’on entend soudain parler du Saint béni soit-Il, de la bénédiction Chéhakol nih’ya bidvaro, d’un Sidour qu’ils étaient parvenus à se procurer. Et l’on connaît aussi ces images bouleversantes d’otages assassinés, où on les entend évoquer la proximité avec D.ieu qu’ils avaient éprouvée là-bas.
Alors on se dit : ce n’est pas un langage religieux, ce n’est pas un langage ‘harédi, c’est un langage de l’âme, un langage juif. À mes yeux, c’est presque le langage des temps du Machia’h. Je crois que c’est ainsi que nous parlerons tous lorsque le Machia’h viendra.
Ce sera tout simplement nous
Notre lien avec le Saint béni soit-Il, notre lien avec l’âme qui est en nous, notre lien avec la Torah que D.ieu nous a donnée, notre lien avec les Mitsvot que D.ieu nous a confiées, notre lien avec notre identité la plus intime, tout cela deviendra quelque chose de profondément naturel, nullement feint, nullement sectoriel, sans étiquette. Ce sera tout simplement nous.
Ce sera nous. Et nous commençons déjà à en goûter la saveur, et cela survient en même temps que nous demeurons une bande d’êtres superficiels et plats. Car la superficialité des vanités du monde (havlé olam), pardon pour l’expression grandiloquente, est justement ce qui finit par vider le récipient. Nous commençons déjà à régurgiter cette superficialité, et nous devenons affamés et assoiffés de la parole de D.ieu.
Alors oui, nous sommes bien la génération. Et je ne le dis pas comme une parole de circonstance. Je le dis comme quelqu’un qui tente de comprendre ce qui se passe en moi, en nous.















