« De la rigueur juridique du Mishné Torah aux questionnements philosophiques du Guide des Égarés, nombreux sont ceux qui perçoivent deux Maïmonide distincts. Pourtant, à travers les conclusions émouvantes de ses traités de loi les plus arides se révèle un troisième Rambam : celui dont la flamme spirituelle illumine l’apparente sécheresse technique de son œuvre majeure. Une invitation à redécouvrir l’unité profonde de la pensée d’un géant du judaïsme.

 

Par Shmouel Benbaron

Ceux qui lisent les ouvrages du Rambam de manière superficielle peuvent avoir l’impression que le Mishné Torah et le Guide des Égarés n’ont pas été écrits par le même auteur (une théorie absurde mais bien connue), ou pire encore, que le Rambam aurait changé entre les deux œuvres. Qu’il “aurait mûri”, comme disent certains.

Ce genre de théorie trouve son origine dans le style du Mishné Torah, parfois d’une sécheresse technique déconcertante, souvent austère, sans grandes explications sur le sens profond des lois, sans drashot. Ce livre peut consacrer plusieurs chapitres entiers aux ramifications les plus complexes d’un interdit rabbinique, en explorant chaque angle, chaque nuance. Puis, on ouvre le Guide des Égarés, et là, on découvre la liberté du penseur, la souplesse et la créativité du philosophe qui ose mettre le judaïsme au diapason des grandes questions intellectuelles et théoriciennes de son temps.

Comment imaginer que ces deux figures sont une seule et même personne ? Comment concevoir que le Rambam soit resté fidèle jusqu’au bout à sa vocation: être l’auteur du plus grand code de loi juive jamais écrit, fils d’un juge rabbinique, un homme rigoureux, scrupuleux observant, fidèle même aux lois les plus irrationnelles ?

Et pourtant, pour réconcilier ces deux facettes, voire pour en découvrir une troisième, un Rambam enflammé, passionné par son judaïsme, il suffit de lire la fin de certains des quatorze livres du Mishné Torah.

Le Rav Adin Even-Israël (Steinsaltz) raconte avec émotion, dans l’un de ses Farbrenguens donnés dans sa Yeshiva, qu’il est possible de ressentir la flamme du Rambam dans ces fins de chapitres.

C’est le cas, par exemple, à la fin des lois de pureté (Hilkhoth Mikvé, chapitre 11). Pour ceux qui ont survécu à l’étude quotidienne de ces lois – parmi les plus complexes, trans-rationnelles, parfois déroutantes, et (que D.ieu me pardonne) souvent soporifiques pour le commun des mortels, comme moi… – les dernières lignes de ce livre sont comme un bol d’air frais. On aurait aimé commencer par elles.

Le Rambam y rappelle que toutes ces lois sont, bien entendu, des décrets divins. Ce ne sont pas les propriétés physiques de l’eau qui ôtent l’impureté ; il n’y a aucun agent actif dans le mikvé capable d’éliminer une souillure qui, de toute manière, n’est pas physique, mais entièrement spirituelle.

Puis il poursuit en expliquant que la véritable purification réside dans l’état d’esprit de celui qui s’immerge. C’est l’acceptation volontaire et consciente de lois qui dépassent la raison humaine, dans le but de se rapprocher de D.ieu. Se tremper sans cette intention est vain. Mais celui qui a à cœur de se purifier, et s’immerge dans “les eaux de l’esprit”, alors son esprit aussi sera purifié des vanités et des pensées néfastes. Car ainsi parle D.ieu (Ézéchiel 36:25) :

“Je répandrai sur vous une eau pure, et vous serez purifiés ; de toutes vos impuretés et de toutes vos idoles, je vous purifierai.”

Un soir, le journaliste et hassid Reb Gershon Jacobson – fondateur du Algemeiner Journal, successeur d’Élie Wiesel au Yediot Aharonot, et père des célèbres rabbins Simon et Yossef Yitshak Jacobson – se trouvait dans le bureau du Rabbi de Loubavitch. Ils discutaient du Rambam. Dans un moment d’émotion, le Rabbi dit à Reb Gershon :

“Le Mishné Torah est un livre bouleversant. On peut pleurer en lisant les mots du Rambam. On peut l’apercevoir dans ses phrases”

Je souhaite à tous mes camarades qui étudient un chapitre par jour mes félicitations, et beaucoup de succès pour le nouveau livre que nous entamerons demain : le livre de Nezikin — un tout autre registre, plus juridique, plus applicable.

Que D.ieu fasse que nous soyons plus souvent émus, transformés et inspirés par les paroles de notre maître à tous : Rabbi Moshe ben Maïmon.