À l’approche du 22 Chevat, date anniversaire du décès de la Rabbanit ‘Haya Mouchka, épouse du Rabbi de Loubavitch, il convient de méditer sur les enseignements profonds que sa vie nous transmet. Figure emblématique par sa discrétion exemplaire, elle incarne un modèle de dévouement et d’effacement volontaire au service d’une mission supérieure. Son existence nous rappelle que la véritable grandeur réside parfois dans l’humilité la plus absolue.
Rav Haïm Mellul
Le 22 Chevat est le jour où la Rabbanit ‘Haya Mouchka, l’épouse du Rabbi, a quitté ce monde. À maintes reprises, en évoquant sa mémoire, le Rabbi a cité le verset : «VeHa’haï Yiten El Libo» (et le vivant doit prendre cela à cœur). C’est pourquoi, en ces jours de préparation au 22 Chevat, date de son décès, il est bon de réfléchir ensemble à quelques enseignements délivrés par sa vie.
Une discrétion exemplaire
Lorsque l’on tente de cerner ce que fut la vie de la Rabbanit, le premier mot qui vient à l’esprit est la discrétion. C’était une grande dame qui a tout fait pour ne pas apparaître dans le domaine public, ce qui n’était pas systématiquement le cas dans les générations précédentes. Elle s’est toujours efforcée de s’effacer devant son mari, qui dirigeait le peuple juif.
Une destinée tracée dès la naissance
On raconte qu’à sa naissance, le Rabbi Précédent (le Rayats), qui savait par inspiration divine qu’il aurait trois enfants, souhaitait ardemment avoir un fils pour lui succéder. Après la naissance de deux filles, lorsque la Rabbanit (son troisième enfant) est née et qu’on lui annonça que c’était encore une fille, sa déception fut évidente, car il comprit que ses trois enfants seraient des filles. À ce moment-là, son père, le Rav Rachab (Rav Chalom Dovber), lui dit : « C’est vrai, c’est une fille, mais son mari sera quelqu’un d’exceptionnel ». On voit ainsi, depuis le début, comment la Rabbanit était vouée à un avenir particulier. C’est d’ailleurs lorsqu’elle était toute petite que le Rav Rachab dit à son fils, le Rabbi Précédent : « Il faut penser au fils de Rav Levi Its’hak », c’est-à-dire au futur Rabbi.
Le mariage et les années d’errance
Le Rabbi et la Rabbanit se sont mariés en 1928 à Varsovie (le repas eut lieu à Otwock). Un an auparavant, lors de Youd-Beth Tamouz, le père de la Rabbanit, le Rabbi Précédent, avait été libéré de prison. À cette époque, il habitait en Lettonie (qui était un état indépendant) et la Yechiva centrale de Tom’hei Tmimim Loubavitch se trouvait d’abord à Varsovie puis à Otwock. C’est là qu’eut lieu le mariage.
Par la suite, le Rabbi et la Rabbanit ne se sont pas installés dans les grands centres hassidiques. Au contraire, ils ont vécu dans des endroits plutôt éloignés de l’effervescence hassidique. Après leur mariage en 1928, ils ont habité en Allemagne (Berlin) jusqu’à l’avènement du Troisième Reich en 1933. À cette date, ils sont venus s’installer en France. Ils ont vécu à Paris de 1933 à 1940, puis de 1940 à 1942 dans le sud de la France (Vichy, Nice, avec un passage à Marseille). En 1942, ils ont pris le bateau pour s’installer définitivement aux États-Unis.
Les années parisiennes : une collaboration active
Concernant leur période parisienne — une époque sur laquelle nous avons aujourd’hui plus de détails grâce aux témoignages de personnes qui ne sont plus de ce monde — on voit comment la Rabbanit accompagnait le Rabbi dans ses actions. Elle était en contact avec son père et sa famille, et le Rabbi, depuis Paris, dirigeait certaines activités se déroulant encore en Pologne avec l’aide de son épouse.
La Rabbanit a suivi des cours à la Sorbonne, les mêmes études que le Rabbi. Le Rabbi a expliqué une fois : « Elle a fait les mêmes études que moi, cela m’a permis de savoir à chaque fois à côté de qui je m’asseyais ». Lors d’une audience, quelqu’un posa une question pointue au Rabbi, qui répondit : « Je poserai la question à mon épouse, car elle a un doctorat dans ce domaine, ce qui n’est pas mon cas ». On voit donc qu’elle avait peut-être un diplôme universitaire de plus que le Rabbi lui-même. Quoi qu’il en soit, elle fut dès le début le bras droit de son mari, le soutenant dans tout ce qu’il entreprenait.
Une confiance absolue
Une anecdote illustre leur relation et la confiance du Rabbi envers elle. Il y avait un restaurant à Paris où le Rabbi voulait prendre ses repas. Il demanda au restaurateur s’il y avait une surveillance rabbinique. L’homme répondit : « C’est la guerre, comment voulez-vous trouver une surveillance rabbinique ? ». Le Rabbi lui demanda alors : « De quelle manière cuisinez-vous sans surveillance ? ». Le restaurateur expliqua qu’il cuisinait exactement comme chez lui, à la maison. Le Rabbi lui dit alors : « Si mon épouse considère que ce qui se passe dans votre cuisine est acceptable, alors je viendrai prendre mes repas ici ». La Rabbanit est venue, a inspecté les cuisines, et c’est ainsi que le Rabbi a pu y manger. La décision de sa femme fut déterminante pour lui.
Une discrétion maintenue aux États-Unis
Cette attitude s’est poursuivie aux États-Unis. Là encore, la grande discrétion de la Rabbanit fut évidente. Par exemple, la mère du Rabbi, la Rabbanit ‘Hana, avait un fauteuil qui lui était réservé au 770 Eastern Parkway, dans la section des femmes. Il est raconté que le jour où elle quitta ce monde (un Chabbat), son fauteuil prit feu de manière inexplicable. À l’inverse, la Rabbanit ‘Haya Mouchka, l’épouse du Rabbi, n’a jamais eu de place réservée à la synagogue.
Au début, à Crown Heights, il y avait beaucoup d’autres communautés et synagogues de rites différents. La Rabbanit allait prier dans ces synagogues qui n’étaient pas celles des ‘Hassidim Habad. Par la suite, lorsque le quartier changea et que les synagogues devinrent toutes Habad, elle cessa d’aller à la synagogue et pria chez elle, à la maison. Cette discrétion absolue, maintenue de sa jeunesse jusqu’à la fin de sa vie, était manifestement un moyen de ne pas faire écran à la grandeur de son mari, afin que tous puissent reconnaître son rôle central et s’attacher à lui.
La reconnaissance de sa grandeur spirituelle
Néanmoins, le Rabbi était parfaitement conscient de la grandeur de son épouse. Une fois, à l’occasion de l’anniversaire de la Rabbanit (le 25 Adar), quelqu’un apporta à la maison un bouquet de fleurs de la part des femmes du quartier, accompagné d’une lettre sollicitant des bénédictions (Bra’hot) pour plusieurs personnes. La personne assurant le service à la maison crut bien faire en apportant les fleurs à la Rabbanit mais en transmettant la lettre de demande de bénédictions au Rabbi, pensant cela plus approprié. Le Rabbi réagit immédiatement : « Mais elle n’est pas adressée à moi ! Tu as vu ? C’est pour mon épouse ». L’homme expliqua sa démarche, et le Rabbi lui répondit : « Elle aussi peut bénir. Elle aussi a la force de donner une bénédiction. »
Le Rabbi attestait donc lui-même de la valeur et de la puissance des bénédictions de son épouse. à la rencontre de Machia’h.
La vie du Rabbi a été orientée vers la venue du Machia’h , vers la délivrance finale, et donc on peut penser qu’elle-même avait aussi cet objectif principal. On voit que, de fait, elle était profondément attachée à son mari.
L’attente commune du Machia’h
Par exemple, lorsqu’il y avait des Farbrenguen (rassemblements) de milieu de semaine qui étaient retransmis à la radio, la Rabbanit écoutait la retransmission chez elle. Les personnes qui ont pu être présentes chez elle à ce moment-là rapportent une phrase qu’elle répétait très souvent lorsqu’elle entendait son mari parler : « Il est convaincu que tout le monde attend le Machia’h avec autant d’intensité que lui. » Elle-même avait sans doute cette intensité, c’est pour cela qu’elle pouvait en parler.
Une relation au-delà des mots
On voit comment leur vie était au-delà des critères classiques, au-delà de ce que nous pouvons percevoir. Le Rav Gansbourg, qui faisait le service à la maison, a raconté une histoire. Il dit qu’en sa présence (en présence d’une tierce personne), le Rabbi et la Rabbanit ne se parlaient jamais directement. Lorsqu’ils avaient quelque chose à se dire, le Rabbi la regardait, et uniquement par un regard, la Rabbanit avait compris ce que le Rabbi voulait lui dire.
Il raconte en particulier une histoire qui transcende totalement notre perception. Un vendredi matin, un des vieux ‘Hassidim, très proche du Rabbi précédent, s’est foulé la cheville. Le vendredi soir, le Rav Gansbourg était chez le Rabbi et la Rabbanit pour faire le service du repas de Chabbat. Lorsqu’il arrive avec les assiettes de poisson, le Rabbi regarde la Rabbanit. La Rabbanit se tourne vers le Rav Gansbourg et lui dit : « Le Rabbi demande si tu as des nouvelles de ce ‘Hassid qui s’est fait mal ce matin. » Le Rav Gansbourg répond : « Non, je n’ai pas de nouvelles depuis ce matin. » À ce moment-là, le Rabbi regarde la Rabbanit, et la Rabbanit se tourne vers le Rav Gansbourg et lui dit : « Le Rabbi te demande d’aller prendre de ses nouvelles et de venir lui dire comment il va. »
Le Rav Gansbourg répond : « J’ai retiré la soupe du feu. Si j’y vais maintenant et que je reviens, ça va prendre un certain temps. Quand je reviendrai pour servir la soupe, elle sera complètement froide. Je propose de servir d’abord la soupe pendant qu’elle est chaude et j’irai prendre des nouvelles après. » À ce moment-là, le Rabbi regarde la Rabbanit, et la Rabbanit se tourne vers le Rav Gansbourg et lui dit : « Non. Le Rabbi veut que tu y ailles tout de suite. » On voit comment la relation entre le Rabbi et la Rabbanit n’était pas celle qu’on peut comprendre avec notre logique.
La pleine conscience du départ
Si on revient dans la perspective de la venue du Machia’h, on voit que le rôle de la Rabbanit est un rôle actif. Ce qui nous frappe dans l’histoire de la ‘Hassidout, c’est que toutes les Rabbaniot (épouses des Rabbis), au moment où elles ont quitté ce monde, l’ont quitté en pleine conscience. Aucune n’a eu une maladie qui a altéré sa perception des choses. Toutes ont quitté ce monde en ayant pleine conscience de ce qui se passait, et ça a été le cas également pour la Rabbanit.
Quand elle était hospitalisée la veille de son décès, tout le monde était convaincu qu’il s’agissait d’une affection bénigne dont elle allait se remettre. Cependant, on voit que la Rabbanit, elle, a souvent fait allusion au cours de son existence à son départ de ce monde. Elle a dit plusieurs fois : « Je demande à Dieu que quand ça se passera, que ça se passe le plus rapidement possible et que ce soit indolore. »
Même si son affection avait l’air bénigne, elle avait une parfaite conscience de ce qui se passait. Justement, elle a chargé le Rav Gansbourg de faire le tour des commerces du quartier pour vérifier qu’elle n’était pas en dette, qu’elle n’avait pas quelque part une facture qui n’était pas encore payée. Jamais au préalable elle n’avait formulé une telle requête. Cela veut dire qu’elle était pleinement consciente de ce qui se passait.
Le 22 Chevat : une étape vers la délivrance
Quand elle a quitté ce monde, le Rabbi a dit : « La date du 22 Chevat, date à laquelle la Rabbanit a quitté ce monde, est une étape supplémentaire dans la venue du Machia’h. Une étape supplémentaire par laquelle il fallait passer pour que la délivrance soit effective dans le monde. » Pourquoi fallait-il passer par cette étape difficile ? Difficile de donner une interprétation si le Rabbi lui-même ne l’a pas donnée. Mais on voit qu’en tout état de cause, il y a ici un processus voulu à l’avance par Dieu qui, même si nous ne le comprenons pas et qu’il échappe totalement à notre intellect, est une marche inexorable vers la venue du Machia’h.
De toute évidence, quand on revient à cette date du 22 Chevat, nous sommes encore un peu plus près de la venue du Machia’h. Nous pouvons formuler le vœu, tous ensemble, que ce 22 Chevat, le Machia’h soit déjà venu et que nous puissions voir de nos yeux le Rabbi et la Rabbanit.














