Photo ci-dessus : La Rabbanit Nehama Dina, épouse du Rabbi précédent, avec ses trois filles, Haya Mouchka, Sheina, et  Hanna (de gauche à droite)

 

Publié à l’occasion du mariage de Cholom DovBer et Esther LUBECKI, le 26 Tévèt 5780

 

Rabbi Yossef Yits’hak Schneerson (1880 – 1950), le Rabbi précédent, avait trois filles : ‘Hanna (plus tard Gurarie), ‘Haya Mouchka (épouse du Rabbi) et Sheïna (plus tard Ohrenstein).

Sheïna naquit le 21 Tévet 1904 à Loubavitch, dans la nuit du Chabbat Chemot. Elle reçut son nom devant le Séfer Torah le Chabbat matin. Son grand-père, Rabbi Chalom DovBer se réjouit d’annoncer sa naissance dès Motsé Chabbat au Rav Yechaia Berlin.

On ne possède que peu de détails sur son enfance. On sait cependant qu’elle avait un don pour la musique et une grande finesse d’esprit. Le 13 Nissane 1951, le Rabbi raconta :
« Elle avait l’habitude de manger auprès du Rabbi (Rabbi Chalom DovBer, son grand-père). Celui-ci lui expliqua un jour que, tout ce qu’elle ferait le Chabbat, elle devrait le faire « pour l’honneur du Chabbat » : manger en l’honneur de Chabbat, se promener en l’honneur de Chabbat etc. Elle répondit qu’elle était d’accord avec cela sauf pour une chose : comment peut-on dormir en l’honneur de Chabbat ? (Le Rabbi ajouta en racontant cela qu’il avait lu dans un livre de ‘Hassidout qu’il est écrit dans le Tanya : «Les patriarches sont le « Chariot » de D.ieu» et qu’il était écrit que, même quand ils dormaient, ils étaient aussi le « Chariot » de D.ieu). Quand on dort, on dort, expliqua-t.elle alors comment peut-on le faire « en l’honneur du Chabbat » ?

Son père, Rabbi Yossef Yits’hak témoigna à son propos au nom de son grand-père, dans une lettre qu’il lui adressa : « Ma fille ! Je sais que tu sais réfléchir et comprendre. Le Grand-Père (c’est-à-dire le Rabbi Chalom Dov Ber) a dit que tu as des sens très raffinés… « Des sens très raffinés », c’est certainement un titre très important… Surtout quand cela a été défini par une personnalité aussi claire que le cristal… ».

La petite fille grandit dans la maison de son père et de son grand- père. Dans les lettres que ce dernier envoyait à son fils, il demandait toujours des nouvelles de son développement, sa santé et son éducation (et de celles de ses sœurs) et la bénissait pour une prompte guérison (elle avait des problèmes de respiration) et une longue vie. Il demandait qu’elle lui écrive, qu’elle se promène chaque jour ; la grand-mère (la Rabbanit Shterna-Sarah l’appelait affectueusement : « ma petite-fille chérie »).

Deux semaines plus tard, le Rabbi remerciait ses petites-filles de lui avoir écrit et les encourageait à bien étudier, de veiller à prononcer les bénédictions et le Chema afin d’avoir toujours la crainte de D.ieu, de veiller à bien se laver les mains rituellement, à prier etc. Il souhaitait avoir toujours des satisfactions d’elles dans tous les détails « par le mérite de nos ancêtres, les Rébbéim… ».

Dans une autre lettre, le Rabbi RaChaB exprime la satisfaction qu’il a ressentie en lisant une de ses questions – apparemment sur un sujet de Torah – quand elle avait neuf ans :
« J’ai beaucoup apprécié la question de ma petite-fille (votre fille) chérie Sheïna. Que D.ieu lui donne les forces et qu’elle devienne une femme remplie de crainte de D.ieu en vérité, que nous recevions des satisfactions d’elle ».

Pour son dixième anniversaire, en 1914 :
« Sheïndel, je te souhaite Mazal Tov pour ton anniversaire. Que D.ieu t’accorde une longue vie, en bonne santé ; que tu deviennes une femme juive vivant en accord avec la volonté de nos saints ancêtres… ».

Dans son testament, Rabbi Chalom Dov Ber précisa :
« Je partage entre mes trois petites-filles les livres de ‘Hassidout dont je me sers régulièrement…le Sidour Zitomir, les deux volumes Derer ‘Haïm, Chaar Hatechouva Vehatefila ‘Hélek Aleph, Chaar Hatechouva ’Hélek Beth, Chaaré Orah pour ma petite-fille Sheïndel, qu’elle vive longtemps ». Il demandait aussi qu’on donne 30 % de l’argent en espèces à « Sheïndel ».
Après la Histalkout du Rabbi RaChaB, ce fut son fils, Rabbi Yossef Yits’hak qui hérita de sa charge et sa fille l’accompagna souvent dans ses voyages. Ainsi ce fut elle qui l’accompagna quand il dut déménager de Rostov à Pétersbourg (Léningrad) afin de préparer un endroit pour accueillir la famille qui arriva plus tard – le temps qu’elle trouve un appartement. De fait, ce voyage devait leur éviter de tomber dans les griffes du KGB, après la réunion où Rabbi Yossef Yits’hak avait demandé à ses ‘Hassidim d’être prêts à sacrifier « jusqu’à la dernière goutte de leur sang » pour maintenir le judaïsme vivant en Union Soviétique. Ce voyage se déroula dans une grande frayeur de chaque instant. Le Rabbi s’inquiétait beaucoup pour la sécurité de sa fille car, dans les trains, évoluaient toutes sortes de gens grossiers et menaçants.

Le 15 Sivan 1927, la police secrète frappa à la porte de l’appartement du Rabbi. Sans ménagements, les hommes du KGB entrèrent et se mirent à fouiller toutes les chambres, à la recherche d’écrits compromettants et, tout d’abord, dans la chambre des deux filles, ‘Haya Mouchka et Sheïna. On leur demanda :
– « De quel parti êtes-vous ? »
– « Nous sommes du parti de notre père, le parti des filles juives qui chérissent le style de vie du judaïsme traditionnel et qui haïssent les idées nouvelles. »
– « Et pourquoi ? », s’enquerra Na’hmanson, un Juif communiste, ancien ‘Hassid maintenant dévoué corps et âme au « Parti ».
– « Pourquoi ? » répondit Sheïna. « A cette question, je ne suis pas obligée de répondre. Vous me demandez quelles sont mes opinions et je vous ai répondu. Mais à la question : pourquoi ? je ne suis pas obligée de répondre. Vous n’êtes pas venus ici fouiller dans nos lettres et écrits divers pour une discussion de salon. Nous, ce que nous étions, nous le sommes. Et ce que nous sommes, nous le déclarons clairement sans nous soucier si cela vous plaira ou non, si cela correspond à vos idées ou non. »
– « Vous devez prendre en compte », insista Na’hmanson, « que nous sommes très forts ! Nos services du KGB pour lesquels nous travaillons peuvent faire parler un muet et connaissent ce qui se cache au plus profond du cœur de chacun. Nos interrogateurs accomplissent un travail professionnel et on ne peut rien leur cacher. Chez eux, impossible de tricher, on parle qu’on le veuille ou non, même une pierre saura parler ! »
« C’est bien cela le problème », répliqua Sheïna. « Vous voulez tout prendre par la force et la violence. Combien est haïssable l’idéologie qui veut écraser les gens qui réfléchissent par la force, la frayeur et le fusil ! »

Quand, plus tard, Rabbi Yossef Yits’hak relata cette nuit terrible, il reconnait qu’il éprouva une grande fierté de la force d’âme, de la voix décidée de ses filles qui semblaient calmes même si elles étaient, de fait, pétrifiées de peur.

Cependant, bien vite, il s’avéra que c’était bien Rabbi Yossef Yits’hak qui allait être arrêté. Les membres de la famille pâlirent quand ils comprirent cela et les deux filles éclatèrent en pleurs. Elles escortèrent leur père jusqu’à la voiture, incapables de réagir – surtout qu’au début, nul ne savait où on l’emmenait. Plusieurs fois, les filles se rendirent à la gare pour observer les convois de prisonniers qui étaient emmenés dans des wagons à bestiaux vers la Sibérie : peut-être verraient-elles des prisonniers qui pourraient les renseigner sur leur père…

Comme on l’apprit plus tard, la sentence de mort fut commuée en sentence à trois années d’exil dans la lointaine ville de Kostroma. Le Rabbi ne choisit pas cette fois la Rabbanit Sheïna (« elle est trop silencieuse… ») mais la Rabbanit ‘Haya Mouchka pour l’accompagner. Quand il fut finalement libéré, il partit se reposer dans une ville de cure (Mala’hovka), près de Moscou – car il craignait de rester à Leningrad. Son épouse et sa fille cadette, la Rabbanit Sheïna l’accompagnèrent.

Le « Vort » de la Rabbanit Sheïna avec Rav Mena’hem Mendel Hacohen Ohrenstein eut lieu le jour de Lag Baomer 1932 à Riga. Le fiancé était le fils de la Rabbanit ‘Haya Mouchka (fille du Rabbi Ma’haRaCh). Le Rabbi Yossef Yits’hak prononça à cette occasion le Maamar commençant par les mots : « Chir Hamaalot LeDavid Hiné Ma Tov » et il raconta quelques histoires.

Le mariage eut lieu quelques semaines plus tard, le mardi 10 Sivan. A cause des restrictions frontalières, le mariage fut célébré en Pologne, à Landovrov, une petite ville près de Vilna. Des invitations furent envoyées à quelques ‘Hassidim, avec des textes différents. (Le Rabbi ajouta une fois que le mariage avait été célébré dans la discrétion parce qu’à son propre mariage, à Varsovie le 14 Kislev 1928, il avait régné un désordre indescriptible et les pickpockets avaient gravement sévi – à cause du grand nombre d’invités. D’autre part, une extrême pauvreté régnait alors dans la maison de Rabbi Yossef Yits’hak où on devait économiser jusqu’aux timbres-poste…).

Le Rabbi et la Rabbanit qui habitaient alors à Berlin arrivèrent déjà avant la fête de Chavouot pour le mariage.

Rabbi Yossef Yts’hak ne jeûna pas ce jour-là. Il fit transmettre par l’intermédiaire de la Rabbanit ‘Haya Mouchka à la Kala une liste de Tehilim à lire, on ignore lesquels. Il fut précisé que, dans la famille du Rabbi, on écrivait le prénom Sheïna avec deux Youd. Les témoins furent Rav Sheïnine et Rav Vilenski.

Comme on attendait la venue du Av Beth Din de Vilna, Rav ‘Haïm Ozer Grodzinsky, la ‘Houpa n’eut lieu qu’à 21 h.

Rabbi Yossef Yits’hak avait demandé qu’on enlève le tampon de la bague en or – selon la coutume. Le ‘Hatan vida aussi ses poches, enleva sa montre et on desserra le nœud de sa cravate. C’est Rabbi Yossef Yits’hak qui prononça toutes les sept bénédictions.

On ne célébra pas de Chéva Bra’hot chacun des sept jours suivants. Le jeune couple s’installa à Berlin où vivaient déjà le Rabbi et la Rabbanit ‘Haya Mouchka. A l’arrivée des Nazis au pouvoir en janvier 1933, les deux couples partirent s’installer à Paris : le Rabbi et la Rabbanit y arrivèrent avant Pessa’h tandis que les Ohrenstein n’arrivèrent qu’au mois d’août à cause d’un problème de visas.

Durant toute cette période, la Rabbanit Sheïna entretint une correspondance soutenue avec ses parents.

Le couple Ohrenstein n’eut pas d’enfants mais, à un moment donné, on leur confia un jeune orphelin, Yaakov Liss, né à Varsovie en 1937.

Quand la guerre éclata en septembre 1939, Rabbi Yossef Yits’hak quitta la ville d’Ottwotsk pour Riga d’où il parvint miraculeusement à émigrer aux États-Unis. Sa fille Sheïna et son mari ne purent pas le suivre car ils étaient citoyens polonais. Durant les trois années qui suivirent, Rabbi Yossef Yits’hak déploya des efforts surhumains, fit intervenir toutes sortes de personnalités (le consul américain à Berlin, le Juge Louis Brandeis…) et d’organisations humanitaires (Hiass) pour obtenir des visas pour sa fille (malade) et son gendre coincés en Pologne. Il tenta de leur envoyer des billets de train pour passer par l’Italie et y prendre un bateau mais le trafic maritime avait déjà été interrompu entre l’Italie et les États-Unis.

Il semble aussi que le couple Ohrenstein ne voulait pas abandonner les parents de Rav Ohrenstein, surtout le père qui était très malade et qui finit par succomber à la maladie.

La mère de Rav Ohrenstein fut assassinée dans la chambre à gaz de Tréblinka le 14 Eloul 1942.

La Rabbanit Sheïna fut elle aussi déportée à Tréblinka et assassinée dans la chambre à gaz le 2ème jour de Roch Hachana 1942.

Rav Ohrenstein fut assassiné dans la chambre à gaz le 25 ‘Hechvane.
Que leur sang soit vengé !

Chaque année, le Rabbi récitait le Kaddich le 2ème jour de Roch Hachana à la mémoire de sa belle-sœur.
Durant des années, on ignora exactement le sort qui leur avait été réservé et toute la famille souffrit terriblement de cette incertitude. La Rabbanit ‘Haya Mouchka en particulier était très attachée à sa sœur cadette : « Depuis ce jour, le monde est devenu obscur pour moi » disait-elle…

Il semble que, pendant des années, on cacha à Rabbi Yossef Yits’hak la vérité au sujet de la mort de sa fille.

Quand on éleva la Matséva sur la tombe de la Rabbanit ‘Haya Mouchka, le Rabbi demanda qu’on inclut le souvenir de sa sœur, la Rabbanit Sheïna.

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