Dans un monde saturé de connexions mais rongé par l’isolement, où trouver un ancrage spirituel véritable ? Lors d’une farbrenguen consacrée à ‘Haï Elloul, le Rav Chmouel Bitton puise dans les profondeurs de la Hassidout Habad des outils d’une actualité saisissante. Du refus de la peur enseigné par le Baal Chem Tov au regard sans jugement de l’Admour Hazakène, ce sont les racines d’un véritable souffle d’espoir pour notre génération.

 

 

 

Dans un monde hyperconnecté où les défis éducatifs, technologiques et personnels semblent se multiplier de façon exponentielle, comment trouver un point d’ancrage spirituel ? C’est la question, d’une urgence brûlante, qui a traversé cette émouvante Farbrenguen (réunion hassidique) consacrée à ‘Haï Elloul, le dix-huitième jour du mois d’Elloul, avec pour invité le Rav Chmouel Bitton.

À travers ses enseignements, la philosophie du mouvement Habad se déploie pour livrer des outils psychologiques et spirituels d’une pertinence étonnante. Car ce jour n’est pas qu’une date anniversaire : c’est un carrefour énergétique, une boussole pour une génération en quête de sens.

La constellation de ‘Haï Elloul : un calendrier saturé de lumière

Le 18 Elloul n’est pas une date ordinaire. Comme l’explique le Rav Bitton, c’est un jour exceptionnellement saturé d’événements lumineux, à rebours d’autres dates du calendrier juif, tel le 17 Tamouz ou le 9 Av, qui concentrent au contraire les tragédies. La Providence divine a choisi de condenser une abondance de grâces sur ce seul fuseau annuel.

Parmi les événements majeurs qui s’y superposent figure d’abord la disparition du Maharal de Prague, dont les écrits résonnent profondément dans le Tanya. Vient ensuite la naissance du Baal Chem Tov, en 5458 (1698), fondateur du mouvement hassidique, venu insuffler apaisement et vitalité nouvelle à un peuple juif meurtri. Ce même jour se produisit la révélation du prophète A’hiya HaChiloni, qui se dévoila au Baal Chem Tov pour devenir son maître spirituel, puis, plus tard, le dévoilement public de ce dernier, en 5494 (1734), lorsqu’il passa du statut de Tsadik caché à celui de maître opérant ouvertement des délivrances.

Le 18 Elloul vit également naître l’Admour Hazakène, Rabbi Chnéour Zalman de Liadi, fondateur de la Hassidout Habad, en 5505 (1745). C’est encore à cette date que l’Admour Haemtsahi s’établit à Loubavitch, en 5573 (1813), après les bouleversements de la guerre contre Napoléon, et que fut fondée la Yéchiva Tom’hei Temimim, institution phare du mouvement, en 5657 (1897). Le Baal Chem Tov qualifiait ce jour de moment où « une lumière nouvelle descend dans le monde ». Mais que signifie concrètement cette lumière pour nous, aujourd’hui, face à nos luttes intérieures et à nos angoisses parentales ?

L’essence de la Farbrenguen : la force du collectif et de l’unité

Avant même d’aborder la théorie, le Rav Bitton insiste sur l’outil thérapeutique premier du monde hassidique : la Farbrenguen. Se réunir n’est pas seulement une occasion d’écouter des discours éloquents ; c’est avant tout l’acte de s’asseoir ensemble et d’unir des parcours de vie hétéroclites.

« Le concept de la Farbrenguen, c’est que des âmes pures s’assoient ensemble et parviennent à s’apaiser les unes les autres. »

Pour illustrer cette puissance, le Rav rapporte un épisode des débuts du hassidisme. L’épouse du Baal Chem Tov s’inquiétait de voir les disciples consommer tout le vin, craignant qu’il n’en reste plus pour le Kiddouch. Lorsqu’elle descendit à la synagogue pour les interrompre, elle fut pétrifiée : les disciples dansaient en un cercle si uni, si vibrant, qu’un feu spirituel s’était littéralement formé autour d’eux. Bouleversée, elle redescendit à la cave pour leur offrir tout ce qui restait.

Il cite également une observation touchante du Rav Adin Steinsaltz, de regrettée mémoire, qui vit un jour les disciples de l’Admour de Belz, épuisés d’avoir veillé tard dans la nuit, s’endormir en posant la tête sur l’épaule de leur voisin. Un millionnaire pouvait ainsi servir d’oreiller à un homme démuni. L’essentiel de la Farbrenguen réside dans cette fraternité. Tenter de résoudre seul les tourments de son âme individuelle est une illusion : c’est dans la connexion à l’âme collective d’Israël, la Knesset Israël, que se trouve la guérison.

Le Baal Chem Tov, antidote absolu à la peur

Le cœur de la révolution du Baal Chem Tov tient en une phrase fondatrice, celle que son père, le Rav Eliézer, lui murmura sur son lit de mort : « Ne crains rien ni personne, n’aie peur que de D.ieu seul, et aime chaque Juif du plus profond de ton cœur. »

Nous vivons dans ce que le Rav Bitton appelle « la génération de l’anxiété ». Les parents tremblent devant les défis technologiques auxquels sont confrontés leurs enfants, les jeunes sont terrorisés par l’avenir et les adultes ploient sous la pression du quotidien. La réponse du Baal Chem Tov n’est pas d’invoquer un courage stoïque, mais d’ancrer une conscience divine absolue.

L’anecdote de l’Admour Hazakène, qui recopia une note secrète trouvée chez le Tséma’h Tsédek, est révélatrice. On y apprend que le Baal Chem Tov, à peine âgé de trois ans, marchait seul dans la forêt. Il y rencontra des entités démoniaques qui tentèrent de l’effrayer : « Petit garçon, n’as-tu pas peur ? Es-tu prêt à admettre que D.ieu a abandonné la terre ? » L’enfant répondit avec aplomb, chassant ces forces obscures par sa seule foi. Aujourd’hui, ces démons portent le masque du cynisme, du désespoir et du sentiment d’abandon. L’enseignement est limpide : dès lors que l’on intègre que le Maître du monde orchestre chaque détail, la Hachga’ha Pratit, la peur s’évapore.

L’Admour Hazakène : la guérison par la nouvelle âme

Si le Baal Chem Tov a éveillé le peuple juif, l’Admour Hazakène, né le même jour des décennies plus tard, a transformé ce réveil en une architecture intellectuelle et pratique. Le matin de sa naissance, le Baal Chem Tov célébra l’office sans réciter les prières de supplication, le Ta’hanoun, irradiant de joie, annonçant qu’une nouvelle âme venait de descendre sur terre pour enseigner la dimension cachée de la Torah.

Qu’est-ce qu’une nouvelle âme ? Le Rav Bitton l’explique : c’est une âme non usée, sans stigmates, vierge de tout biais. Dans nos relations, nous jugeons souvent les autres à travers le prisme de nos propres blessures. L’Admour Hazakène, à travers son œuvre majeure, le Tanya, regarde l’être humain avec une pureté absolue.

Le Tanya n’est pas un simple livre : c’est une Ye’hidout, une audience privée, intemporelle. Contrairement à certaines approches qui culpabilisent, l’Admour Hazakène normalise la condition humaine. En décrivant minutieusement l’âme animale, ses pulsions et ses égoïsmes, il nous dit en substance : ce n’est pas de ta faute, D.ieu t’a créé ainsi pour que tu relèves le défi. Il neutralise le poison de la culpabilité destructrice sans pour autant abaisser ses exigences morales, offrant une thérapie magistrale et équilibrée.

Le Rabbi de Loubavitch et la valeur de l’instant présent

Dans la continuité de ces maîtres, le Rabbi a insufflé à la génération de l’après-guerre une audace sans précédent. Il a tiré le judaïsme de sa torpeur pour le manifester fièrement dans l’espace public, notamment lors des grandes parades de Lag Ba’Omer.

Le Rav Bitton partage un souvenir d’enfance poignant, lui qui a grandi comme fils d’émissaires, de Chlou’him, en France. Lors d’un voyage chez le Rabbi, une distribution de dollars fut annoncée, mais strictement réservée aux enfants membres de l’organisation Tsivot Hachem. Les adultes n’avaient rien à recevoir ce soir-là. Le message éducatif du Rabbi était colossal : l’enfant n’est pas simplement un adulte en devenir ou un être en salle d’attente. Son action, sa prière et son stade de vie présent revêtent une importance cosmique immédiate. Inculquer ce sentiment d’utilité et de valeur intrinsèque est le premier antidote contre la dévalorisation de soi.

Le mal du siècle : vaincre la solitude

L’un des moments les plus percutants de l’intervention est l’analyse clinique de la détresse contemporaine. Les études des services sociaux montrent que la toute première source de détresse chez les jeunes, avant même les addictions ou les conflits familiaux, c’est la solitude.

La philosophie hassidique combat ce fléau par une injonction : « Aime chaque Juif du plus profond de ton cœur. » Le pouvoir de briser la solitude d’autrui est un pouvoir divin placé entre nos mains. Le Baal Chem Tov parcourait les villages pour trouver de simples cordonniers et leur révéler que leurs prières faisaient vibrer les mondes supérieurs. De la même manière, nous avons la capacité, par un simple regard, un sourire ou une main tendue, d’arracher un être à son isolement destructeur.

Le mois d’Elloul : le temps de l’action et des nouvelles habitudes

La réflexion culmine sur le sens pratique du mois d’Elloul. Le Rav Bitton s’appuie sur une analyse profonde du Rabbi concernant les trois périodes de quarante jours passées par Moïse sur le mont Sinaï.

Après la faute du Veau d’Or, Moïse consacre la deuxième période de quarante jours à pleurer et à implorer le pardon. D.ieu accepte, et au début de la troisième période, qui correspond au mois d’Elloul, Il lui ordonne : « Taille pour toi (Pessol Lé’ha) deux tables de pierre comme les premières. »

D.ieu demande à Moïse de passer à l’action. Il ne sert à rien de demeurer éternellement dans la posture de la victime repentante, noyée dans l’auto-flagellation. Elloul est le moment du Pessol Lé’ha : le moment de tailler de nouvelles habitudes. L’Admour Hazakène enseigne que l’habitude devient une seconde nature. Si les mauvaises habitudes et les addictions se sont installées par la répétition, créant une seconde nature, le remède est identique. Nous avons le pouvoir de forger une troisième nature, sainte, en imposant de nouvelles routines constructives : étudier la Hassidout dix minutes par jour, instaurer une véritable discussion hebdomadaire avec son conjoint, agir concrètement au lieu de simplement regretter.

Un souffle d’espoir vers la Guéoula

Le message de ‘Haï Elloul, magnifiquement transmis par le Rav Chmouel Bitton, est un souffle d’espoir pur. En adoptant le refus de la peur du Baal Chem Tov et le regard sans jugement de l’Admour Hazakène, nous sommes invités à redonner une épaisseur divine à chaque geste du quotidien. L’élévation spirituelle n’est pas destinée à demeurer dans les sphères célestes : elle doit descendre dans la matière pour réinventer nos foyers, guérir nos solitudes et paver la voie de la Guéoula finale.