À l’aube l’approche de la fête de Pessah, première étape du processus de libération du peuple juif de l’exil, le désir profond de changement habite chaque âme — mais comment transformer cette aspiration sincère en renouveau durable, sans retomber dans les mêmes ornières ? Le Rav Chmouel Bitton, éducateur et Machpia, livre dans cet entretien des clés concrètes pour briser l’enfermement de nos habitudes et apprendre à marcher, jour après jour, aux côtés de D.ieu. Une conversation intime et lumineuse sur la liberté intérieure, la solitude, les priorités et l’art essentiel de la pause.

 

 

 

Un train lancé à pleine vitesse

Depuis le 7 octobre, nous avons l’impression de nous trouver sur un manège qui ne s’arrête plus — une nouvelle piste, une nouvelle accélération, et toujours plus de vitesse. Dans ce contexte de bouleversements, la nouvelle année arrive et avec elle, comme chaque année, ce désir puissant : changer, se renouveler, être meilleur. Meilleur avec soi-même, avec D.ieu, avec ceux qui nous entourent.

Mais une peur familière revient aussi : et si, après toutes ces promesses, je revenais exactement le même ? Yom Kippour passe, D.ieu efface les taches, nettoie la table — et le lendemain, je repose sur cette même table les mêmes vieilles habitudes que j’avais avant. C’est une réalité frustrante que beaucoup reconnaissent. La Torah elle-même y fait allusion lorsqu’elle dit qu’une transgression (avéra) vient du mot avár — le passé : je n’arrive pas à accueillir la réalité nouvelle qui se renouvelle devant moi parce que je reste bloqué dans le passé, dans d’anciennes réactions, d’anciens réflexes.

Pourtant, il y a une lumière dans ce constat. Le fait même de vouloir changer, de ne pas se satisfaire de l’immobilisme, de ressentir que quelque chose doit évoluer — c’est déjà une lumière extraordinaire. Il faut poser le doigt dessus, l’éclairer, l’embrasser, et se dire : c’est mon désir, et je veux avancer avec lui.

La prison des habitudes

Les Sages enseignent : « Aucun prisonnier ne peut se libérer seul de sa prison. » En un sens, chacun d’entre nous est, à un degré ou à un autre, prisonnier — de ses mauvaises habitudes, de ses schémas répétitifs, de cette ornière dans laquelle on s’est enfoncé sans vraiment le décider. Et puisqu’on ne peut pas se libérer soi-même, quelqu’un d’autre doit venir ouvrir la porte.

C’est pourquoi le premier pas, pour tout juif qui souhaite changer, est de comprendre qu’aucune transformation véritable dans ce monde ne peut se faire sans marcher avec le Saint-Béni-Soit-Il, main dans la main avec Lui. Chaque juif, dans sa langue, avec ses mots, doit d’abord demander à D.ieu : « Aide-moi. Je veux avancer avec Toi, dans Ton monde. »

Le Rabbi de Loubavitch avait coutume d’attendre qu’un certain homme termine sa prière avant de conclure la sienne. Cet homme priait depuis un siddour entièrement rédigé en anglais, car il ne connaissait pas les lettres hébraïques — il était au tout début de son chemin. Le Rabbi lui avait dit de ne pas s’inquiéter : D.ieu entend dans toutes les langues. Et le Rabbi attendait, observait du coin de l’œil, et ne fermait son propre siddour que lorsque l’autre avait terminé. Voilà ce que signifie prendre au sérieux la prière de chacun. D.ieu entend toute prière, quelle qu’elle soit, dans quelle langue qu’elle soit.

La solitude — le grand mal de notre génération

Les rapports annuels du ministère de l’Éducation révèlent un chiffre douloureux : chaque année, au premier rang des causes de dépression, d’alcoolisme, de drogues et même, tragiquement, de tentatives de mettre fin à sa vie chez les jeunes — se trouve un seul mot : solitude. Ce mot trône en tête du classement depuis des années, et ne fait que progresser. Des milliers de personnes se croisent, vivent côte à côte, mais portent en elles la conviction qu’elles sont seules au monde à souffrir ainsi, seules à échouer, seules à ne pas réussir à changer.

C’est précisément pour cela que l’une des premières sorties de la prison des habitudes consiste à comprendre que l’on n’est pas seul. Des dizaines de milliers marchent sur le même chemin, avec les mêmes blocages, et ont réussi à avancer. Cette prise de conscience elle-même est déjà la main tendue par D.ieu — car Il a créé un mécanisme dans lequel nous nous aidons mutuellement, nous nous construisons les uns les autres.

Le Baal Chem Tov avait l’habitude de rassembler ses ‘hassidim et de partir sans leur dire où. Ils arrivaient parfois chez un juif simple et inconnu — qui ne comprenait pas du tout ce qui lui tombait dessus — pour apprendre d’un geste discret, d’une conduite secrète que cet homme accomplissait à l’écart de tous. Le fondement du ‘hassidisme est né de ces voyages : un maître qui dit à ses disciples : « Venez, allons vers lui, apprenons de lui. » Pas vers le grand savant, pas vers le personnage illustre — mais vers l’homme simple qui a quelque chose de pur et d’authentique.

Un groupe qui se retrouve chaque Chabbat matin pour étudier le ‘hassidisme ensemble a appelé sa discussion de groupe : « Aucun prisonnier ne se libère seul… » Autrement dit : ne pense pas que tu mangeras seul. Viens, asseyons-nous ensemble, puisons ensemble dans les profondeurs de la source pure.

Vider avant de remplir

Lorsqu’on souhaite introduire un nouveau comportement positif dans sa vie, la tentation naturelle est d’agir vite : que dois-je ajouter ? Quelle mitsva vais-je prendre ? Quel point de lumière vais-je intégrer ? Mais il y a une étape cruciale, souvent négligée, qui précède tout cela : le mappage, la refonte des priorités.

Imaginez un tas de linge sale entassé. Si vous essayez d’y glisser un vêtement supplémentaire, il disparaît dans la pile sans que personne ne le remarque. Si vous êtes assis à une table déjà couverte d’objets et que vous en posez un nouveau, il se retrouve écrasé dans un coin, invisible et sans valeur. Nous vivons à une époque d’abondance extraordinaire — une abondance de connaissances, de possibilités, d’opportunités, de cultures à découvrir. Et cette abondance génère un bruit intérieur énorme. À chaque tournant de l’année, nous essayons d’ajouter encore quelque chose à cet entassement infini — et ce quelque chose disparaît en deux ou trois jours, noyé dans la masse.

Parfois, le vrai changement, c’est enlever des choses, pas en ajouter. Faire de la place. Regarder son agenda et se demander : qu’est-ce qui est vraiment le plus important pour moi ? Où ces priorités se trouvent-elles dans ma journée ? Quelle énergie leur consacré-je réellement ?

Le désert — un silence nécessaire

La Torah nous offre une image saisissante dans le cantique Ha’azinou. Moïse décrit comment D.ieu a « trouvé » Son peuple : « Il le trouva dans une terre désertique, dans la solitude hurlante du désert. » D.ieu a choisi de trouver Son peuple bien-aimé, de formuler Lui-même Sa demande en mariage, dans un endroit de silence et de désolation. Non dans les palais, non dans l’abondance — mais dans le vide, dans la dénuement, dans la clameur du silence.

Pourquoi ? Parce que c’est dans le silence que la rencontre véritable est possible. C’est dans la vacuité que l’on peut vraiment voir ce que l’on a, ce que l’on n’a plus, ce qui est encore juste et ce qui a besoin d’être repositionné. De même que D.ieu a d’abord créé ce désert de silence avant de s’y révéler, nous devons créer, avant d’introduire de nouvelles habitudes, un espace de calme — une sorte de désert intérieur — pour voir clairement.

Exemple concret : un couple qui avait l’habitude de sortir ensemble une fois par semaine le faisait toujours en soirée, à la fin d’une longue journée de travail, épuisés tous les deux. Jusqu’au jour où ils ont réalisé que la vie de couple était, en théorie, leur priorité absolue. Pourquoi donc la programmaient-ils au moment le plus mauvais de la journée ? Ils ont déplacé ce rendez-vous au matin, juste après la prière — reposés, frais, disponibles, capables de vraiment se donner l’un à l’autre. La même habitude, transformée uniquement par sa place dans le temps.

Yom Kippour : la grande remise à zéro

Yom Kippour, c’est D.ieu qui nettoie entièrement le plan de travail. Non seulement Il efface les fautes — mais Il crée une surface vierge, propre, prête à accueillir du neuf. Les Sages enseignent : « L’essence même du jour expie. » D.ieu dit, en quelque sorte : « Arrêtons-nous. Nettoyons. Et maintenant, choisissons ensemble ce que nous allons poser à nouveau sur ce comptoir. »

Peut-être posera-t-on la même prière que l’année dernière. Mais elle reviendra dans un emballage nouveau, avec une intention nouvelle, posée au bon moment, quand on est vraiment présent. L’essentiel n’est pas d’inventer des habitudes inédites — c’est de les vivre autrement.

Un élève du Rav Adin Even-Israël Steinsaltz, de mémoire bénie, s’approcha un jour de son maître pour se plaindre : « Le texte de la prière est tellement répétitif — comment peut-on prier les mêmes mots chaque jour ? » Le Rav le regarda gravement et lui répondit : « Tu as raison. Le texte est bien le même. Mais toi, ce matin, tu n’es pas le même homme. Et si le texte t’ennuie, ce n’est pas le texte qui est ennuyeux — c’est toi. » Et il s’en alla.

Pourquoi D.ieu a créé la nuit et le Chabbat

Le Rabbi de Loubavitch posa un jour une question d’une simplicité déconcertante — un Chabbat de l’été 5750 (1990), lors d’un discours sur la Paracha Devarim. Il demanda : pourquoi existe-t-il une nuit ? Pourquoi D.ieu a-t-Il créé le sommeil ? S’Il est Tout-Puissant, pourquoi ne pas avoir créé une vie continue, sans interruption, qui nous permettrait d’accomplir encore plus de bonnes actions, d’étudier davantage, de servir D.ieu sans relâche ?

La réponse du Rabbi : si D.ieu avait rendu tout continu, il n’y aurait pas de renouveau dans notre service divin. Nous aurions fait tout correctement — mais sans variation, sans fraîcheur, sans étincelle nouvelle. C’est précisément parce qu’Il nous a forcés à nous endormir hier soir, à tout interrompre, que nous devons ce matin tout relancer de zéro. La prière de ce matin est une prière neuve. Le regard sur l’enfant est un regard neuf. L’effort pour s’élever — « je me lèverai comme un lion pour accomplir la volonté de Celui qui est dans les cieux » — porte en lui une énergie que l’on ne peut connaître que si on a d’abord dû s’arrêter.

Le Baal HaTanya révèle dans la Ligueret HaKodesh que chaque Roch Hachan’a, D.ieu fait descendre dans ce monde une lumière supérieure entièrement inédite — une lumière qui n’avait jamais existé dans ce monde auparavant — et avec elle, Il vivifie la nouvelle année. Cette lumière se fragmente ensuite, chaque matin, en minuscules parcelles de renouveau distribuées à chaque être. Voilà pourquoi chaque matin est réellement nouveau.

La pause — une pratique ‘hassidique fondamentale

Le plus grand ennemi de la vitalité spirituelle, c’est l’absence de pause. Nous passons d’une action à l’autre, sans respiration, sans transition — et les choses les plus belles finissent par se dessécher. Le Kitsour Choulh’an Arou’h enseigne que lorsqu’un homme s’apprête à manger, il doit d’abord s’assurer qu’il se trouve dans un état de joie modérée. Si on arrive à table agité, en colère, sous tension — la nourriture ne nourrit pas vraiment : il n’y avait pas d’espace intérieur pour la recevoir. La place était prise par autre chose.

À plus forte raison pour les habitudes spirituelles. L’âme, elle, est déjà renouvelée — D.ieu l’a rendue ce matin fraîche et neuve, branchée sur la Source infinie. C’est nous qui devons créer les conditions pour la recevoir. Cette pratique s’appelle en ‘hassidisme la mitinout — la délibération, la pause avant d’agir. Même dix secondes. Même un seul souffle. Avant la prière, avant l’accolade donnée à un enfant au coucher, avant la conversation importante avec son conjoint — cette micro-pause fait passer l’action d’un rituel mécanique à un acte vivant.

L’image du grand-père marocain qui revenait chaque soir de son usine de couteaux, qui pelait méthodiquement une pomme et la découpait en tranches exactes pour sa femme — comme elle aimait — puis allait réchauffer son oreiller avant qu’elle ne se couche, est un concentré de sagesse. Ses petits-enfants se levaient en silence pour regarder ce geste. Voilà des priorités qui ne sont pas seulement déclarées, mais incarnées, habituées dans la chair de chaque soir.

Marcher avec D.ieu — la main dans la Sienne

L’image la plus belle de cet entretien est peut-être celle d’un enfant qui marche avec son père dans la rue. De temps en temps, il lève les yeux pour s’assurer que la main qu’il tient est bien celle de son père. Il lui est arrivé, un jour, de regarder vers le haut avec confiance — et de découvrir qu’il tenait la main d’un passant. Un parfait inconnu marchait dans la rue avec cette même assurance, cette même joie — et il lui avait pris la main sans que personne ne s’en rende compte.

C’est l’image de notre marche avec D.ieu. Nous avançons, parfois dans la lumière, parfois dans l’obscurité, parfois dans la grandeur, parfois dans la chute — mais toujours avec Lui. Et tout ce que nous avons à faire, c’est de vérifier de temps en temps, dans ce regard vers le haut, que c’est bien Sa main que nous tenons.

Puissions-nous tous être dignes de ressentir ces vies renouvelées — des vies pleines, joyeuses, en bonne santé — et d’avancer ensemble, tout le peuple d’Israël, depuis la joie de la Délivrance complète, avec la venue prochaine du Machia’h.