Le 28 Sivan 5701 (23 juin 1941), le navire portugais « Serpa Pinto » accosta à Staten Island, transportant le Rabbi et la Rabbanit ‘Haya Mouchka, rescapés des griffes des nazis. Ce qui ressemblait à une audacieuse traversée de sauvetage allait devenir le point de départ d’une révolution juive mondiale. Quatre-vingt-cinq ans plus tard, cette date, connue dans le monde Loubavitch comme le « Yom Habahir », le jour lumineux, demeure le symbole d’un tournant décisif dans l’histoire de la diffusion du judaïsme.
Le départ de Paris
Le drame commença à Paris, où le Rabbi et la Rabbanit vivaient dans un relatif anonymat lorsque éclata la Seconde Guerre mondiale. Avec l’invasion de la France par les nazis au mois d’Iyar 5700 (1940), la ville se transforma en piège. Obtenir des billets de train pour quitter la capitale était devenu presque impossible, mais grâce à des relations avec un officier de l’armée, le couple parvint à se procurer deux billets pour la ville de Vichy. Ils quittèrent Paris par le dernier train, trois jours seulement avant que les Allemands ne défilent dans ses rues.
Durant son séjour en France, le Rabbi s’était inscrit pour l’enrôlement dans l’armée française, une démarche qui lui valut un document lui permettant de se déplacer avec une relative liberté, sans être soupçonné de désertion. Malgré le danger, le Rabbi refusa la proposition de se cacher dans le château d’un général français à l’extérieur de la ville, car il pressentait la puissance de l’occupation nazie et préférait fuir vers le sud.
Le combat bureaucratique
La route vers l’Amérique se heurta à un obstacle de taille au consulat américain. Le Rabbi était enregistré comme « ingénieur », ce qui ne lui donnait pas droit au visa spécial réservé aux hommes de religion. Le Rabbi Rayatz, qui œuvrait sans relâche depuis New York pour leur sauvetage, veilla à envoyer une attestation rabbinique officielle afin d’actualiser la demande de visa.
Après une attente éprouvante pour les nerfs, et après un séjour tendu à Nice dans l’attente des précieux documents, la demande fut transférée du consulat de Nice à celui de Marseille, où le consul se montrait plus favorable envers les réfugiés juifs. Le 20 Nissan 5701 (avril 1941), les visas américains tant attendus furent enfin approuvés, et la Rabbanit annonça la nouvelle à son père dans une lettre codée en russe : « Le consul américain a promis de nous accorder un visa. » Des ‘Hassidim de New York, disposant de relations au sein du gouvernement portugais, obtinrent par ailleurs les visas de transit qui permirent au couple d’entrer légalement au Portugal.
Lisbonne, dernier port de l’espoir
Pays neutre, le Portugal était devenu l’une des dernières portes de sortie de l’Europe en flammes, et Lisbonne le tout dernier port encore ouvert aux réfugiés. Des dizaines de milliers de Juifs et de non-Juifs y trouvèrent un refuge temporaire, en grande partie grâce à Aristides de Sousa Mendes, consul du Portugal à Bordeaux, qui délivra des milliers de visas au mépris des ordres reçus, geste pour lequel il fut plus tard honoré par Yad Vachem comme « Juste parmi les nations ».
C’est dans cette ville que le Rabbi passa ses derniers jours sur le sol européen. Les rares traces de ce séjour comprennent les notes d’un exposé qu’il prononça, semble-t-il, dans une synagogue de la capitale dont le nom, Chaaré Tikva, « les portes de l’espérance », résumait à lui seul ce que représentait Lisbonne pour ceux qui fuyaient. Le Portugal, d’où les Juifs avaient été expulsés en 1497 et où ils n’étaient revenus qu’au dix-neuvième siècle, devenait ainsi un portail inattendu vers la liberté. La traversée elle-même fut rendue possible par l’action d’organisations d’entraide, au premier rang desquelles le Joint, qui réservait à l’avance la quasi-totalité des places à bord de certains paquebots et déposait pour chaque voyage des garanties financières considérables.
La traversée sous la menace des sous-marins
Le 17 Sivan 5701 (12 juin 1941), le Rabbi et la Rabbanit embarquèrent à bord du navire « Serpa Pinto », à Lisbonne, au Portugal. Le départ fut accompagné d’un miracle : le Rabbi Rayatz leur avait ordonné, dans un télégramme urgent, de ne pas monter sur le premier bateau partant ce jour-là, mais uniquement sur le second. On apprit par la suite que les passagers du premier bateau avaient été capturés par les Italiens et étaient demeurés prisonniers jusqu’à la fin de la guerre.
Le navire lui-même avait une histoire singulière. Propriété de la compagnie coloniale de navigation portugaise, baptisé du nom d’un explorateur portugais de l’Afrique orientale du dix-neuvième siècle, il avait d’abord servi durant la Première Guerre mondiale sous pavillon britannique, puis navigué sous pavillon yougoslave, avant d’être racheté en 1940. Durant les années de guerre, le « Serpa Pinto » transporta plus de cent dix mille passagers à travers l’Atlantique, davantage que tout autre navire civil portugais, ce qui lui valut le surnom de navio da amizade, le « navire de l’amitié ». Pour signaler leur neutralité et protéger leurs passagers, les bâtiments portugais affichaient leur nom en lettres immenses sur leurs flancs et étaient illuminés de puissants projecteurs la nuit ; cela n’écartait pas tout péril, puisqu’en mai 1944 un sous-marin allemand arrêta le navire en plein océan et demanda par radio à Berlin s’il fallait le torpiller, avant que les passagers, après plusieurs heures d’angoisse, ne soient autorisés à rembarquer.
Au cours des douze jours de traversée de l’océan Atlantique, sous la menace constante des sous-marins nazis, le Rabbi se consacra à une intense activité d’écriture toranique. Dans ses cahiers de cette époque furent retrouvés des commentaires sur le Tanya, des notes sur les poissons ainsi que des réflexions spirituelles sur la descente vers l’hémisphère inférieur du globe.
L’arrivée sur les côtes américaines
Le lundi 28 Sivan 5701 (23 juin 1941), à 10 h 30 du matin, le navire accosta au quai numéro 8 de Staten Island. Le Rabbi et la Rabbanit descendirent du pont en portant avec eux une unique caisse en bois contenant leurs maigres effets et de précieux manuscrits. Sur la valise figuraient des étiquettes « première classe » du port de Lisbonne ainsi que la signature du Rabbi en anglais : « Mendel Schneerson ». De Staten Island, le couple gagna Manhattan par le ferry, où l’attendait une nombreuse délégation de Ba’hourim et de ‘Hassidim venus l’accueillir.
Une délégation de quatre ‘Hassidim de marque avait pris place sur le quai, sur ordre du Rabbi Rayatz, qui avait décrit son gendre en des termes rares : « Il connaît par cœur le Talmud de Babylone, le Talmud de Jérusalem, le Rambam et le Likoutei Torah… » La rencontre personnelle entre le Rabbi et son beau-père n’eut lieu que le troisième jour suivant son arrivée, le 30 Sivan, conformément à la conduite du « cerveau qui domine le cœur ».
Les débuts de l’activité aux États-Unis
Dès son arrivée, le Rabbi fut nommé à la tête de trois institutions centrales : le Merkos LeInyonei ‘Hinoukh (centre pour les affaires de l’éducation), le Ma’hané Israël et la maison d’édition Kehot. Ces institutions constituèrent le socle de la révolution juive mondiale qui allait jaillir des États-Unis vers le monde entier. Ces responsabilités, assumées du vivant de son beau-père, préparèrent le moment où, en 5711 (1951), le Rabbi accepterait la direction du mouvement Loubavitch pour en devenir le septième Rabbi.
Un secret longtemps gardé
Pendant de nombreuses années, la date de cette arrivée demeura un secret bien gardé. Ce n’est qu’en 5743 (1983), avec la publication du cinquième volume des Igrot Kodech du Rabbi Rayatz, que fut dévoilée la lettre annonçant leur arrivée le 28 Sivan 5701 (1941). Des décennies de recherche menées par une équipe d’érudits, ayant abouti à l’ouvrage « Les premières années du Rabbi » et à ses plus de mille cinq cents documents, ont depuis enrichi notre connaissance de cette période, jusqu’à la redécouverte de la demande de visa américaine établie en 1941.
Détail saisissant de la providence divine : exactement six ans plus tard, le 28 Sivan 5707 (1947), la mère du Rabbi, la Rabbanit ‘Hana, foula pour la première fois le sol américain, comme l’attestent ses propres documents d’entrée sur le territoire.
Yom Habahir, un jour gravé dans le calendrier hassidique
Ce jour devint le symbole du commencement d’une œuvre nouvelle : la diffusion des sources de la ‘Hassidout aux quatre coins du monde. Le Rabbi lui-même évoqua le 28 Sivan comme une date que beaucoup ont instituée pour des Farbrenguen et de bonnes résolutions, afin de renouveler l’engagement dans la mission de répandre le judaïsme et les sources de la ‘Hassidout au-dehors (Si’ha de Chabbat Chela’h, 28 Sivan 5749 / 1989). Aujourd’hui encore, ce « jour lumineux » est célébré dans les Beth Habad du monde entier comme l’instant où l’Amérique cessa d’être perçue comme une terre spirituellement aride pour devenir le point de départ d’un réveil juif planétaire. monde.
















