Dans cet enseignement profond tiré de la ‘Hassidout, le maître expose deux modes distincts par lesquels l’âme exerce son influence sur le corps — l’un progressif et ordonné, l’autre immédiat et global. À travers la métaphore saisissante de l’apprentissage de la danse, il illustre comment l’intellect procède par étapes alors que la volonté agit instantanément sur l’ensemble des membres. Cette distinction éclaire l’une des grandes notions de la Kabbale : l’opposition entre Memaleh Kol Almin, la lumière divine qui pénètre graduellement tous les mondes, et Sovev Kol Almin, celle qui les enveloppe tous de manière égale et simultanée.

 

Rav Yossef Its’hak Havlin
(adapté d’un Maamar « Lehavin mipnei mah Yom Tov dePessa’h » de Pessa’h 5571 de l’Admour Hazaken)

 

Les deux modes d’influence de l’âme sur le corps

La leçon s’ouvre sur une question centrale : comment l’âme agit-elle sur les facultés et les membres du corps ? Deux modalités distinctes sont identifiées. La première procède selon un ordre rigoureux et une progression hiérarchique, du plus élevé vers le plus bas. La seconde, au contraire, agit sur l’ensemble simultanément, sans gradation ni délai.

Dans le premier mode, l’homme qui s’apprête à accomplir un acte commence par une réflexion intellectuelle. Il examine mentalement si la chose est bonne ou mauvaise, jusqu’à en tirer une conclusion ferme. De cette conviction intellectuelle naît dans le cœur un sentiment de désir et d’amour pour cette chose. Ce mouvement affectif, à son tour, engendre une pensée soutenue, et la pensée aboutit au discours — on en parle autour de soi, on en discute avec ses proches — jusqu’à ce que l’on passe finalement à l’acte. Ce processus, connu sous le nom d’influence « en ordre et par degrés » (beseder vehadroug), suit une chaîne ininterrompue : l’intellect agit sur les attributs affectifs, les attributs affectifs sur la pensée, la pensée sur la parole, et la parole sur l’action.

La volonté, une force qui transcende l’ordre

Il existe cependant un second mode, radicalement différent. On l’observe clairement dans la façon dont la volonté (haratson) agit sur les membres du corps. Lorsqu’un homme veut déplacer sa jambe, celle-ci obéit instantanément, à l’instant même où la volonté se manifeste. Nul besoin que l’intellect descende étape par étape jusqu’à la faculté motrice : la jambe reçoit l’impulsion directement, sans délai, sans médiation.

Ce phénomène s’explique par la nature supérieure de la volonté, qui est une force englobante. Contrairement à l’intellect, qui doit se contracter et s’adapter au niveau de chaque faculté pour y pénétrer, la volonté est présente dans tout le corps de manière égale et uniforme. Elle n’a pas à se transformer pour atteindre la jambe, pas plus que le bras ou tout autre membre. Elle pénètre chaque partie du corps avec la même intensité, sans distinction entre le haut et le bas, sans avoir à parcourir tous les degrés intermédiaires entre la tête et les extrémités.

La métaphore de la danse : l’intellect a besoin de temps

Pour illustrer davantage ce principe, le maître introduit une comparaison frappante : celle de l’apprentissage de la danse. Imaginons quelqu’un qui désire apprendre une chorégraphie complexe, comportant de nombreux mouvements variés et subtils. Il devra d’abord comprendre parfaitement dans son esprit la logique de chaque mouvement, les mémoriser et les maîtriser intellectuellement. Et pourtant, même après avoir tout appris par cœur, il sera incapable de danser si ses jambes ne sont pas entraînées.

La raison en est profonde : la jambe n’a pas d’intellect propre. Pour que la sagesse contenue dans l’esprit parvienne à la jambe, il faut que l’intellect descende et s’adapte à son niveau, et que la jambe, de son côté, s’exerce et se prépare à recevoir cet enseignement. Ce processus prend du temps. C’est une influence progressive, « de degré en degré », où chaque maillon doit se transformer pour transmettre la lumière au suivant.

En revanche, l’action de la volonté sur la jambe est d’une tout autre nature. Dès l’instant où l’homme veut marcher, sa jambe se met en mouvement. Aucune préparation n’est requise, aucun délai n’intervient. La volonté, force supérieure qui transcende l’intellect, se trouve déjà présente dans chaque membre du corps, prête à agir au moindre signe.

Memaleh Kol Almin et Sovev Kol Almin : l’enseignement cosmique

Cette distinction entre les deux modes d’influence trouve son application directe dans la compréhension des deux grands niveaux de la lumière divine décrits dans la pensée kabbalistique et ‘hassidique.

Memaleh Kol Almin — la lumière qui « remplit tous les mondes » — correspond au premier mode. C’est la lumière divine qui se « revêt » de chaque création, qui s’adapte à chaque niveau d’existence, se contractant et se transformant selon la capacité de réception de chaque être. À l’image d’un maître qui explique une idée profonde à ses élèves dans un langage simple et adapté à leur âge et à leur niveau de compréhension, la lumière divine se « condescend » à chaque créature afin qu’elle puisse la percevoir et en vivre. C’est pourquoi les Écritures disent que « la gloire de D.ieu remplit toute la terre » (Yesha’yahou 6, 3) — il s’agit de cette lumière rayonnante, semblable au rayonnement du soleil, qui se répand et pénètre, sans que le soleil lui-même descende.

Sovev Kol Almin — la lumière qui « enveloppe tous les mondes » — correspond au second mode, celui de la volonté. Cette lumière ne se revêt d’aucune création, elle ne se contracte pas et ne se transforme pas. Elle enveloppe tous les mondes de manière égale, sans différenciation entre les mondes supérieurs et inférieurs, entre le spirituel et le matériel, entre la sainteté et son contraire. Pour elle, tout est identique ; elle ne perçoit pas de hiérarchie, car elle se situe au-delà de toute graduation.

La Téchouva et Yom Kippour : une lumière au-delà du jugement

C’est à partir de ce niveau de Sovev Kol Almin que l’on comprend la portée illimitée de la Téchouva — le repentir — et la puissance de Yom Kippour. Il est dit : « Devant D.ieu vous serez purifiés » (Vayikra 16, 30). Comment est-il possible qu’une faute commise par l’homme soit effacée ?

La réponse réside précisément dans ce niveau qui transcende tout ordre et toute graduation. À ce niveau divin, la distinction entre la sainteté et la transgression, entre l’acte méritoire et la faute, perd toute pertinence — car tout y est égal et identique devant l’Infini. C’est cette lumière qui « enveloppe » également l’homme pécheur et l’homme juste, et c’est elle qui rend possible le pardon total en ce jour béni. Yom Kippour opère à ce niveau supra-rationnel où le repentir sincère peut véritablement atteindre et transformer jusqu’aux fautes les plus lourdes.

Ainsi, la compréhension des deux modes d’influence de l’âme — l’intellect qui progresse par degrés et la volonté qui agit globalement — ouvre une fenêtre sur les profondeurs de la pensée ‘hassidique et sur la relation entre l’homme, son âme et son Créateur.