Rabbi Avraham Schneersohn, le grand père maternel de la Rabbanit Haya Mouchka, vécut dans l’ombre discrète d’une immense lignée, à Kichinev. À sa mort, la nouvelle fut cachée à son gendre durant une année entière, un futur Chalia’h du Rabbi reçut son prénom, et sa pierre tombale demeura introuvable pendant des décennies. Portrait d’un homme et de son admiration pour son illustre gendre, à l’occasion des quatre-vingt-neuf ans de sa disparition.
Un maillon discret de la dynastie de Loubavitch
Rabbi Avraham Schneersohn appartenait au cœur même de la dynastie de Habad. Il était le petit-fils du troisième Rabbi, Rabbi Mena’hem Mendel Schneersohn, le Tséma’h Tsédek, et le fils aîné de Rabbi Israël Noa’h, surnommé le Maharin, qui prit après la disparition du Tséma’h Tsédek la direction de la branche hassidique de Niejin, la ville où reposait déjà le deuxième Rabbi de Habad, Rabbi Dov Ber. À la mort de Rabbi Israël Noa’h, en 5642 (1882), cette branche s’éteignit faute de successeur.
Rabbi Avraham naquit à Loubavitch le 11 Sivan 5620 (1860). En 5635 (1875), il épousa la Rabbanit Yo’heved, fille du Rav Yehochoua Falik Sheinberg de Kichinev ; c’est dans cette ville, celle de sa belle-famille, qu’il choisit de s’établir, vouant ses journées à l’étude de la Torah.
C’est par ses enfants que son nom s’inscrivit durablement dans l’histoire de Habad. Sa fille, la Rabbanit Na’hama Dina, épousa le 13 Elloul 5657 (1897) le jeune Rabbi Yossef Its’hak, futur sixième Rabbi de Loubavitch. De cette union naquit la Rabbanit ‘Haya Mouchka, qui deviendrait l’épouse du septième Rabbi. Ainsi Rabbi Avraham fut-il à la fois le beau-père du Rabbi précédent et le grand-père de la Rabbanit ‘Haya Mouchka.
Le grand-père qui refusa de devenir Admour
À la mort de son père, Rabbi Israël Noa’h, les ‘Hassidim de Niejin demandèrent à Rabbi Avraham de reprendre la charge d’Admour laissée vacante. Mais, malgré son ascendance prestigieuse et sa grandeur dans la Torah, il refusa. Il préféra demeurer à Kichinev, où il subvenait à ses besoins par le commerce et la production de vin, tout en se consacrant à l’étude de la Torah et au service de D.ieu.
Il était réputé pour sa grande droiture. On rapporte ce mot du Rabbi Rachab à son fils, le Rabbi précédent, au sujet de ce beau-père : « La vérité et l’humilité, on peut les apprendre de ton beau-père. » À Kichinev même, Rabbi Avraham entretenait une profonde amitié d’étude avec son ami d’enfance, le Rav Tzirelson, Grand Rabbin de Bessarabie, qui dirigeait une Yechiva dans la ville.
Son attachement au monde des Yechivot Habad n’était pas moins profond. Les vins qu’il produisait à Kichinev étaient expédiés à Loubavitch, où ils servaient aux Farbrenguen des ‘Hassidim et des élèves de Tom’hei Temimim. Il s’employait par ailleurs à rapprocher les jeunes gens de l’étude de la ‘Hassidout et à les encourager à rejoindre les Yechivot Tom’hei Temimim.
Il eut le mérite d’assister au mariage de sa petite-fille, la Rabbanit ‘Haya Mouchka, avec le Rabbi, à Varsovie, le 14 Kislev 5689 (1928). Pendant les noces, il était assis à la table d’honneur, aux côtés du marié ; de l’autre côté siégeait le père de la mariée, le Rabbi précédent.
Ses enfants et son second mariage
De son union avec la Rabbanit Yo’heved, Rabbi Avraham eut de nombreux enfants. Plusieurs furent emportés en bas âge, comme c’était hélas fréquent à l’époque : le petit Israël Noa’h ne vécut que six mois et s’éteignit en 5650 (1890), le jeune Efraïm Fichel mourut l’année même de sa naissance, en 5651 (1891), et la petite Sheindel disparut à l’âge de huit ans. Parmi les enfants parvenus à l’âge adulte figuraient les filles Malka-Sassia, Bra’ha-Liza et Bat-Chéva, le fils Rav Ben Tsion, qui vécut à Tel Aviv, et la Rabbanit Na’hama Dina, dont le mariage avec le Rabbi précédent devait lier sa descendance à la lignée des Rebbeim.
La Rabbanit Yo’heved s’éteignit à l’âge de soixante ans, le 16 ‘Hechvan 5680 (1919). Quelques années plus tard, le 19 Kislev 5685 (1924), Rabbi Avraham se remaria avec la Rabbanit Rivka, fille de Rav Israël Isser Goldenberg.
Une coupe d’argent et une Ménora, par-delà la frontière
À Kichinev, voici près d’un siècle, Rabbi Avraham rédigeait une lettre à sa petite-fille, la Rabbanit ‘Haya Mouchka. Il y glissait une demande singulière : il voulait faire parvenir à son jeune époux, alors appelé le Ramach et qui deviendrait le Rabbi, une antique coupe d’argent transmise de génération en génération dans la famille des Admourim de Habad.
Il ne s’agissait pas d’une coupe ordinaire. C’était un objet précieux, chargé d’histoire : le saint Rabbi Yaakov Israël de Tcherkass l’avait offerte à Rabbi Israël Noa’h de Niejin, fils de l’Admour le Tséma’h Tsédek et père de Rabbi Avraham.
« J’ai chez moi une coupe en argent, un héritage de mon vénéré père et maître », écrivait-il, exprimant le souhait de l’offrir au jeune couple. Un obstacle se dressait pourtant sur sa route : « Envoyer d’ici un objet en argent est très difficile. »
Ce souci n’était pas nouveau. Déjà, à l’approche du mariage du Rabbi et de la Rabbanit, célébré à Varsovie au mois de Kislev 5689 (1928), Rabbi Avraham s’était demandé comment offrir aux mariés un présent sans qu’il soit saisi par les douaniers à la frontière roumaine. Dans une lettre à son gendre, le Rabbi précédent, il expliquait que l’or et l’argent ne pouvaient franchir la frontière, et que même les sommes autorisées étaient plafonnées ; il comptait donc n’acheter le cadeau qu’une fois arrivé à Varsovie.
Malgré tout, un présent familial d’une grande valeur parvint bel et bien au Rabbi : une Ménora de Hanouka ancienne, qui avait appartenu au père de Rabbi Avraham, l’Admour Rabbi Israël Noa’h de Niejin, et qui lui fut remise en cadeau de mariage. Le père du Rabbi, le Gaon et kabbaliste Rabbi Levi Its’hak Schneersohn, y fait d’ailleurs allusion dans une lettre postérieure aux noces : il bénit son fils de se servir de cette Ménora et ajoute : « Que la bougie de la Mitsva et la lumière de la Torah t’éclairent tous les jours. »
« Mon petit-fils bien-aimé a enseigné la ‘Hassidout trois heures durant »
Les lettres de Rabbi Avraham laissent transparaître une tendresse particulière pour le Rabbi, qu’il appelait « mon petit-fils cher, merveilleux, honoré et élevé, le Rav Mendel ».
Dans l’une d’elles, adressée à sa fille la Rabbanit Na’hama Dina, à Roch ‘Hodech ‘Hechvan 5690 (1929), il raconte l’émotion qui l’avait saisi en apprenant un épisode survenu à Sim’hat Torah, à Riga : selon le récit qui lui était parvenu, le Rabbi avait enseigné la ‘Hassidout durant trois heures entières.
Rabbi Avraham ne cachait pas son bonheur. Les mots, écrivait-il, ne suffisaient pas à dire la joie que cette nouvelle lui avait causée, et il formait le vœu de revoir un jour les siens pour entendre de ses propres oreilles son petit-fils enseigner la ‘Hassidout.
La nouvelle qui fut dissimulée durant une année entière
Le 2 ‘Hechvan 5698 (1937), voici quatre-vingt-neuf ans, Rabbi Avraham quitta ce monde à l’âge de soixante-dix-sept ans. Il repose au cimetière juif de Kichinev, en Moldavie.
Un fait étonnant suivit sa disparition : pour une raison restée obscure, la nouvelle en fut cachée à son gendre, le Rabbi précédent, pendant une année entière. Ce n’est qu’au mois de ‘Hechvan 5699 (1938), environ un an après, qu’il l’apprit. Dans une lettre à sa fille, la Rabbanit ‘Haya Mouchka, et à son gendre le Rabbi, il dit le bouleversement qui l’avait saisi : « Il y a une dizaine de jours, j’ai appris le malheur survenu avec le décès de mon vénéré beau-père, le saint Rav », écrit-il, avant d’ajouter : « et il m’est difficile de décrire l’impression qu’il a laissée sur moi. »
Mais une autre peine s’ajoutait à son chagrin. Durant toute cette année, ignorant la mort de son beau-père, il avait continué de demander à son épouse, la Rabbanit Na’hama Dina, des nouvelles de la santé de son père. En apprenant la vérité, il mesura la douleur que ses questions répétées avaient dû causer à son épouse, qui, elle, savait déjà. « J’ai éprouvé une grande peine d’avoir causé tant de chagrin à mon épouse, lorsque je lui demandais ce qu’on lui écrivait sur la santé de son père », confie-t-il avec douleur.
L’enfant qui reçut son nom et devint Chalia’h du Rabbi
Une autre histoire remarquable se noua une dizaine d’années plus tard. Le 18 Adar 5707 (1947), un fils naquit au ‘Hassid le Rav Mordekhaï Dov Altein. À la demande de la maison du Rabbi, on lui donna le nom d’Avraham, en mémoire de Rabbi Avraham Schneersohn. À la Brit Mila, le 25 Adar 5707 (1947), le Rabbi en personne, petit-fils du défunt dont l’enfant venait de recevoir le nom, était présent.
Devenu adulte, cet enfant fut le Rav Avraham Altein, Chalia’h principal du Rabbi dans la province canadienne du Manitoba et membre du comité de rédaction d’Otsar ha’Hassidout.
La pierre tombale retrouvée après des années
Avec le temps, l’emplacement exact de la tombe de Rabbi Avraham, au cimetière juif de Kichinev, tomba dans l’oubli. Après plusieurs années de recherches, le Rav Eliahou Getz parvint à localiser sa Matséva, pour la plus grande émotion des ‘Hassidim de Habad. Au mois de ‘Hechvan 5772 (2011), à l’approche du jour de son Yortzeit, la sépulture fut entièrement restaurée par la ‘Hevra Kadicha de Kichinev et le Grand Rabbinat de Moldavie, dirigé par le Chalia’h le Rav Zalman Abelsky, sous la coordination du Rav Mena’hem Mendel Zalmanov.
















