En 1979, tandis que la révolution islamique embrasait l’Iran et précipitait des millions de personnes dans l’incertitude, cinquante mille Juifs se retrouvèrent pris au piège d’un pays soudainement devenu hostile. Alors que le monde entier avait les yeux rivés sur les otages américains de l’ambassade de Téhéran, une autre tragédie se jouait dans l’ombre : celle d’une communauté millénaire menacée d’anéantissement. Depuis Brooklyn, un homme allait orchestrer l’une des plus remarquables opérations de sauvetage de l’après-guerre : le Rabbi de Loubavitch.
L’effondrement d’un monde millénaire
L’année 1979 marqua la fin brutale d’une époque. Le gouvernement du Shah d’Iran, qui avait régné sur le pays pendant des décennies, s’effondra comme un château de cartes face à la déferlante révolutionnaire. L’ayatollah Khomeini prit le pouvoir, instaurant une République islamique dont les premières victimes furent les minorités religieuses, au premier rang desquelles figurait la communauté juive.
La panique s’empara des Juifs iraniens. Dans les rues de Téhéran, d’Ispahan et de Chiraz, le chaos régnait en maître. Les magasins tenus par des Juifs furent pillés sans vergogne, leurs vitrines fracassées par des foules en furie. Les voitures appartenant à des familles juives étaient incendiées en plein jour, transformant les quartiers jadis paisibles en véritables zones de guerre. Des siècles de coexistence semblaient s’évanouir en quelques semaines à peine.
La communauté iranienne, l’une des plus anciennes de la diaspora juive dont les racines remontaient à l’exil babylonien, vivait dans une terreur indicible. Ces familles qui avaient traversé les âges, survécu aux persécutions et aux bouleversements de l’histoire, se retrouvaient soudain confrontées à une menace existentielle d’une ampleur inédite.
Une crise dans la crise
Le 4 novembre 1979, l’ambassade américaine à Téhéran fut envahie et occupée par des étudiants islamistes. Les diplomates américains qui s’y trouvaient furent pris en otage, déclenchant une crise internationale qui allait tenir le monde en haleine pendant 444 jours. Les estimations variaient : certains rapports évoquaient jusqu’à quatre-vingt-dix Américains impliqués, d’autres parlaient de trente-cinq seulement. Finalement, cinquante-deux otages resteraient captifs.
Mais derrière cette crise diplomatique qui monopolisait l’attention des médias du monde entier, une autre tragédie se déroulait dans l’indifférence générale. Au-delà des cinquante otages américains dont le sort préoccupait les chancelleries, cinquante mille Juifs se trouvaient piégés en Iran, sans voix, sans défenseurs, sans espoir apparent de fuite.
La voix prophétique du Rabbi
À des milliers de kilomètres de là, dans le quartier de Crown Heights à Brooklyn, le Rabbi de Loubavitch suivait les événements avec une attention particulière. Sa réaction, empreinte d’une foi inébranlable, résonna comme un appel à l’action.
« Sans aucun doute, personne ne sera blessé », déclara-t-il avec une assurance qui tranchait avec l’angoisse ambiante. « D.ieu les protégera, particulièrement avec les garanties qui ont été données. La seule question est de savoir s’il y a cinquante mille, quarante mille ou trente mille Juifs en Iran. Mais moins de trente mille, certainement pas. »
Puis, avec cette logique implacable qui le caractérisait, il ajouta : « Et s’il n’y en a « que » vingt-neuf mille, on peut aussi réciter un chapitre de Tehilim ! Non seulement on « peut », mais on le doit ! »
Ces paroles n’étaient pas de simples formules de réconfort. Elles annonçaient une mobilisation sans précédent.
Les éclaireurs de Brooklyn
L’histoire avait en réalité commencé quelques mois plus tôt, en 1978, alors que les premiers signes de l’effondrement du régime du Shah se manifestaient. Un jeune homme sollicita alors une audience auprès du Rabbi pour lui demander sa bénédiction en vue d’une mission estivale destinée à aider les Juifs d’Iran.
Le Rabbi accorda sa Berakha, mais pas pour une mission solitaire. Il lui demanda de partir accompagné du Rav Hecht, le Rav de la communauté séfarade et persane du Queens. Cette décision, apparemment anodine, allait s’avérer providentielle.
En août 1978, Hertzel Illulian et le Rav Chalom Ber Hecht embarquèrent sur un vol Pan Am à destination de Téhéran. Illulian présentait un profil idéal pour cette mission : d’origine persane, il parlait couramment le farsi et avait étudié dans les Yechivot Habad. Il connaissait intimement les deux mondes qu’il allait devoir faire communiquer.
Les deux émissaires furent accueillis à bras ouverts par la communauté locale. L’un de leurs hôtes les reçut chez lui, et ensemble, ils parlèrent de tout : de la situation qui se dégradait de jour en jour, des rumeurs inquiétantes qui circulaient, de l’avenir incertain qui se profilait.
Une demande déchirante
Au fil des conversations, une requête émergea, poignante dans sa simplicité : les parents juifs iraniens suppliaient les émissaires d’organiser l’évacuation de leurs enfants. Ils étaient prêts à se séparer de ce qu’ils avaient de plus précieux au monde pour leur assurer un avenir.
« Je demandai aux deux émissaires si, à leur retour en Amérique, ils pouvaient essayer de faire le nécessaire pour obtenir des visas pour nos enfants », se souvient l’un des pères de famille. « Sous forme d’invitations officielles, afin que nous puissions les envoyer en sécurité. »
La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre. Quarante, cinquante, soixante amis et connaissances affluèrent au Royal Garden Hotel où logeaient les émissaires. Tous portaient la même supplique : emmenez nos enfants à New York, à Brooklyn, mettez-les à l’abri.
La décision du « grand patron »
De retour aux États-Unis, le Rav Chalom Ber Hecht se rendit immédiatement chez son père, le Rav J.J. Hecht, figure respectée de la communauté Habad. Il lui raconta en détail ce qu’il avait vu et entendu en Iran, l’angoisse des familles, la détresse des parents, l’urgence de la situation.
Le Rav J.J. Hecht écouta attentivement, puis déclara simplement qu’il en parlerait au « grand patron ». Dans le langage de la communauté Habad, cette expression ne désignait qu’une seule personne : le Rabbi de Loubavitch.
La réponse ne se fit pas attendre. Elle fut claire, ferme, sans appel : créer immédiatement une structure pour amener les étudiants iraniens aux États-Unis. La porte était ouverte, grande ouverte.
La foi contre la raison
Face à cette directive, le Rav J.J. Hecht ne put s’empêcher d’exprimer ses inquiétudes légitimes : « Rav Hecht, savez-vous dans quoi vous vous engagez ? Cela nécessite d’énormes moyens financiers. Nous avons besoin de dortoirs pour loger ces enfants, d’écoles pour les éduquer, de cantines pour les nourrir. Où allons-nous trouver tout cela ? »
La réponse du Rav Hecht restera gravée dans les mémoires comme un exemple de foi absolue : « Sur le plan financier, je n’ai pas deux sous en poche, ça c’est certain. Mais quoi que dise le Rabbi, c’est ce que nous allons faire. »
Cette phrase résumait à elle seule la philosophie qui allait présider à toute l’opération : une confiance totale dans la guidance du Rabbi, une certitude que les moyens suivraient la volonté, que l’impossible deviendrait possible dès lors que la cause était juste.
Une mécanique de sauvetage parfaitement huilée
L’organisation mise en place relevait du génie logistique. Le Rav J.J. Hecht obtint des visas américains en blanc, parfaitement en règle et complets, mais sans noms inscrits. Ces précieux documents étaient envoyés en Iran où les émissaires locaux n’avaient plus qu’à y inscrire les noms des enfants dont les parents souhaitaient les faire partir.
Ce système ingénieux permettait une réactivité maximale. Quiconque le désirait pouvait recevoir un visa immédiatement, sans les délais administratifs habituels qui auraient pu s’avérer fatals dans un contexte aussi volatile. Chaque jour comptait, chaque heure pouvait faire la différence entre la liberté et l’enfermement.
Les enfants commencèrent à affluer, par dizaines, puis par centaines. Mais le problème du financement restait entier. Il n’y avait pas d’argent. Les temps étaient difficiles, les ressources limitées. Comment nourrir, loger, éduquer ces centaines de jeunes réfugiés ?
L’extraordinaire solidarité de Crown Heights
La solution vint de la base, de ces familles Habad de Crown Heights qui, sans qu’on le leur demande formellement, ouvrirent spontanément leurs portes et leurs cœurs. Chaque famille prit en charge deux, trois, parfois quatre enfants. Elles les adoptèrent comme leurs propres enfants, les intégrant pleinement à leur foyer.
Ces familles, souvent modestes, partagèrent leur table, leur espace, leur amour avec ces jeunes Persans déracinés qui ne parlaient pas un mot d’anglais et dont les coutumes différaient sensiblement des leurs. Ashkénazes et Séfarades, ‘Hassidim de Loubavitch et Juifs persans apprirent à vivre ensemble, à se comprendre, à s’aimer.
C’était une leçon vivante d’unité juive, une démonstration éclatante que par-delà les différences de rite, de langue et de culture, le peuple juif formait une seule et même famille.
L’implication personnelle du Rabbi
Ce qui distingua cette opération de tant d’autres initiatives humanitaires, ce fut l’implication directe et quotidienne du Rabbi lui-même. Il fit de ce projet son projet personnel, suivant chaque développement avec une attention minutieuse.
Le Rabbi était en contact avec le Rav Hecht pratiquement tous les jours. Il s’enquérait des installations de dortoirs, du déroulement des études, de l’évolution éducative de chaque groupe d’enfants. Aucun détail n’était trop petit pour retenir son attention, aucune question ne restait sans réponse.
Quand un problème surgissait, quand une décision urgente devait être prise, la réponse du Rabbi arrivait dans l’heure ou dans la demi-journée. Cette réactivité exceptionnelle témoignait de la priorité absolue qu’il accordait à cette mission de sauvetage.
La joie du Farbrenguen
Les enfants iraniens furent pleinement intégrés à la vie de la communauté. Ils participaient aux Farbrenguen, ces rassemblements ‘hassidiques où le Rabbi enseignait et où l’on chantait ensemble. Leur présence remplissait le Rabbi d’une joie visible.
Un jour, lors d’un de ces rassemblements, le Rabbi demanda aux jeunes Persans de chanter une chanson de leur pays, une chanson juive de leur tradition. Puis il lança : « Puisque nous avons ici des personnes récemment arrivées de Perse, qu’elles disent toutes ensemble « Le’haïm », et que tous les autres les accompagnent. Avec un chant joyeux ! »
La salle entière vibra de cette communion entre deux mondes, entre la ‘Hassidout d’Europe de l’Est et la tradition juive millénaire de Perse. Les frontières s’effaçaient dans la joie partagée.
Le premier Pessa’h en terre de liberté
Le premier Pessa’h que les étudiants passèrent en Amérique, au printemps 1979, restera gravé dans toutes les mémoires. Près de mille jeunes, garçons et filles confondus, célébrèrent ensemble la fête de la liberté, eux qui venaient justement de vivre leur propre exode.
Le Rabbi ne se contenta pas d’envoyer ses vœux. Il rendit personnellement visite aux enfants qui participaient au Seder. Cette démarche, extraordinaire pour un dirigeant de son envergure, témoignait de l’importance qu’il accordait à chacun de ces jeunes réfugiés.
Plus remarquable encore : le Rabbi entra dans la cuisine et ouvrit lui-même les marmites pour s’assurer qu’on avait bien cuisiné du riz pour les enfants. Ce geste, apparemment anodin, révélait une attention aux détails et une sensibilité culturelle exceptionnelles.
Le riz de Pessa’h : une leçon de respect
La question du riz pendant Pessa’h illustrait parfaitement l’approche du Rabbi. Selon la coutume ashkénaze et ‘hassidique, on ne consomme pas de riz durant cette fête, le considérant comme faisant partie des « kitniot », ces légumineuses interdites par tradition.
Mais les Juifs orientaux, et particulièrement les Juifs persans, ont une tradition différente. Pour eux, le riz constitue non seulement un aliment permis, mais un véritable mets de fête, indissociable de la célébration de Pessa’h.
Le Rabbi avait expressément demandé qu’on prépare du riz pour les enfants persans. Il ne s’agissait pas de transiger sur les principes, mais de reconnaître et de respecter une tradition juive tout aussi légitime que la sienne. Ce faisant, il enseignait une leçon magistrale de tolérance et d’ouverture au sein même de l’orthodoxie.
« Inshallah » : un moment de grâce
Un épisode particulièrement émouvant se produisit lorsque le Rabbi vint bénir les enfants lors du Seder. Il demanda à l’un des accompagnateurs de traduire ses paroles en farsi. Puis, avec cette curiosité qui le caractérisait, il posa une question inattendue : comment dit-on « Amen » en persan ?
L’accompagnateur réfléchit un instant puis répondit : « Je pense que c’est « Inshallah ». »
Alors, dans un moment de communion extraordinaire, tous les enfants dirent « Inshallah » au Rabbi. Et le Rabbi rayonna. Son sourire illumina la pièce, un sourire que ceux qui étaient présents n’oublieraient jamais.
« Je peux encore voir cette image du sourire du Rabbi en ces jours-là », témoigne l’un des participants, des décennies plus tard. Ce sourire disait tout : la joie de voir ces enfants sauvés, la satisfaction du devoir accompli, l’amour infini pour chaque âme juive.
Un Rabbi qui défiait toutes les catégories
Avec le recul, ceux qui participèrent à cette aventure mesurent l’extraordinaire singularité de ce qu’ils vécurent. On ne s’attend pas à ce qu’un Rabbi qui siège à Brooklyn, dont la fonction première est de diriger sa communauté et d’enseigner la ‘Hassidout, se transforme soudainement en consul américain, en agent d’immigration et en directeur d’agence humanitaire.
Pourtant, c’est exactement ce que fit le Rabbi de Loubavitch. Il organisa l’arrivée des enfants, trouva les financements, supervisa leur placement dans différentes écoles, veilla à leur bien-être quotidien. Il fut à la fois le stratège et le père attentionné, le dirigeant et le serviteur.
« Il était le feu », témoigne l’un des acteurs de cette épopée. « Il était le moteur, il était l’accélérateur pour tous ceux qui travaillaient sous sa direction. Du Rav J.J. Hecht au Rav Chalom Ber Hecht, en passant par moi personnellement et tous les autres bénévoles qui œuvrèrent pour ce formidable projet. »
Un héritage vivant
Ces enfants sauvés d’Iran ont aujourd’hui grandi. Ils sont devenus des pères et des mères de famille, des professionnels accomplis, des membres actifs de leurs communautés. Beaucoup sont restés fidèles à la tradition ‘hassidique qui les a accueillis, tout en préservant fièrement leur héritage persan.
Leur histoire témoigne de ce que peut accomplir un leadership visionnaire allié à une foi inébranlable. Elle rappelle que dans les moments les plus sombres de l’histoire, des lumières peuvent surgir, que des ponts peuvent être jetés par-dessus les abîmes, que l’impossible peut devenir réalité quand la volonté et la foi s’unissent.
Le sauvetage des enfants juifs d’Iran reste l’une des pages les plus glorieuses de l’histoire du mouvement Habad-Loubavitch. Une page écrite avec le sang, les larmes et l’espoir de milliers de familles, et signée de la main d’un homme qui refusa de rester spectateur face à la détresse de son peuple.
















