Quelle est l’histoire du Repas du Machia’h ? Quand a-t-il commencé ? Que nous enseigne-t-il ? Quelles sont ses coutumes et les raisons de ces pratiques ?

Les Origines d’une Tradition Profonde

Le « Repas du Machia’h » (Séoudat Machia’h) constitue une tradition hassidique célébrée le dernier jour de Pessah. Cette coutume trouve son origine dans les enseignements du Baal Chem Tov (Rabbi Israël ben Eliezer, 1698-1760), fondateur du mouvement hassidique, qui institua pour ses disciples un repas spécial à la fin du dernier jour de Pessah.

En 1906 (5666 selon le calendrier hébraïque), cette tradition connut une évolution significative lorsque le Rabbi Rashab (Rabbi Chalom DovBer Schneersohn, 1860-1920), cinquième Rabbi de la dynastie Loubavitch, y ajouta la consommation de quatre coupes de vin. Cet événement particulier se déroula à la yeshiva Tomchei Tmimim de Loubavitch, établissement fondé par le Rabbi Rashab en 1897, qui se distinguait par son approche novatrice intégrant l’étude approfondie de la doctrine hassidique au curriculum traditionnel.

Le Déroulement du Repas

Le Repas du Machia’h se caractérise par plusieurs éléments rituels :

  1. Il se tient en fin de journée du dernier jour de Pessah
  2. Les participants se lavent rituellement les mains (netilat yadayim)
  3. On consomme de la Matsa
  4. On boit quatre coupes de vin (ajout du Rabbi Rashab)
  5. Le repas s’accompagne d’enseignements hassidiques et se déroule dans une atmosphère de joie communautaire

Cette pratique est devenue une coutume établie dans les communautés hassidiques, particulièrement chez les Loubavitch, et s’observe aujourd’hui dans le monde entier.

La Dimension Symbolique de Pessah

Pour comprendre la signification profonde du Repas du Machia’h, il faut saisir comment la fête de Pessah elle-même relie la première rédemption (la sortie d’Égypte) à la rédemption finale (messianique).

Les premiers jours de Pessah commémorent la libération d’Égypte, tandis que le septième jour célèbre la traversée de la mer Rouge, qui marque véritablement la fin de l’asservissement égyptien. Ce jour-là, après avoir vu les miracles divins et la défaite définitive des Égyptiens, le peuple d’Israël entonna le « Cantique de la Mer » (Shirat Hayam).

Ce cantique ne se limite pas à célébrer la libération d’Égypte mais s’étend jusqu’à la vision de la rédemption ultime. Il s’achève sur des références à l’entrée en Terre Promise, à la construction du Temple et culmine avec la proclamation « L’Éternel régnera à tout jamais » – que les commentateurs associent au règne messianique. Ainsi, les derniers jours de Pessah portent naturellement une dimension messianique.

Cette perspective est renforcée par les lectures prophétiques (haftarot) de ces jours, notamment celle d’Isaïe qui décrit en détail la figure du Machia’h et l’ère de paix universelle qu’il inaugurera, où « le loup habitera avec l’agneau » et où « la terre sera remplie de la connaissance de l’Éternel, comme le fond de la mer par les eaux qui le couvrent. »

La Matsa : Aliment de la Foi Pure

Dans la tradition mystique juive, particulièrement selon le Zohar, la Matsa est appelée « nourriture de la foi ». Sans goût prononcé, sans levain, elle symbolise la foi pure et la soumission à Dieu.

La Matsa représente l’étape initiale du service divin : une foi simple, directe, non intellectualisée. C’est comparable à la prière « Modeh Ani » (« Je Te rends grâce ») prononcée dès le réveil, avant même que l’esprit ne soit pleinement actif – une expression de foi instinctive et fondamentale.

Le Zohar décrit également la Matsa comme un « pain de guérison ». En consommant la Matsa, les Israélites se guérirent spirituellement des impuretés d’Égypte, renforçant leur foi en Dieu au point de pouvoir Le suivre dans le désert avec une confiance absolue.

Le Vin : Intériorisation et Compréhension

Si la Matsa représente la foi simple, le vin symbolise l’intériorisation et la compréhension approfondie de cette foi. Comme l’exprime le dicton talmudique « le vin entre, le secret sort », le vin a la propriété de révéler ce qui est caché, d’amener à la surface.

Contrairement à la Matsa, le vin possède un goût distinct et apporte la joie – « le vin qui réjouit Dieu et les hommes » (Juges 9:13). Il représente l’étape où la foi abstraite s’enrichit de compréhension, de sensation et d’émotion.

Cette distinction reflète un enseignement profond du Shelah Hakadosh (Rabbi Isaiah Horowitz) sur le verset du Cantique de la Mer : « Voici mon Dieu, je L’exalterai ; le Dieu de mon père, je L’exalterai. » La première partie (« mon Dieu ») évoque une relation personnelle développée par l’étude et la compréhension, tandis que la seconde (« le Dieu de mon père ») fait référence à la foi héritée. La véritable élévation spirituelle survient lorsque la foi héritée devient une expérience personnelle intégrée.

Les quatre coupes de vin du Repas du Machia’h font écho aux quatre coupes du Seder de Pessah, qui correspondent aux quatre expressions de rédemption mentionnées dans l’Exode (6:6-7). De même, selon la tradition, il existe quatre expressions de rédemption future dans les prophéties concernant l’ère messianique.

L’Œuvre du Baal Chem Tov

Le Baal Chem Tov instaura cette tradition à une époque où la foi juive traversait une crise profonde. Suite aux fausses espérances messianiques suscitées par Sabbataï Tsevi et aux persécutions (pogroms) qui sévissaient en Europe orientale, le peuple juif vivait une période de désillusion et d’affaiblissement spirituel.

Le Baal Chem Tov, dont le prénom « Israël » n’était pas courant à son époque (comme pour « réveiller » le peuple en l’appelant par son nom collectif), vint revitaliser la foi juive. Il enseignait que le dernier jour de Pessah est particulièrement propice à « l’illumination du Machia’h » – un moment où chaque Juif peut ressentir un avant-goût de la rédemption future.

Dans sa célèbre lettre à son beau-frère, le Baal Chem Tov raconte qu’en 1747 (5507), lors d’une « élévation de l’âme », il rencontra le Machia’h et lui demanda quand il viendrait. La réponse fut : « Quand tes sources se répandront au-dehors » – quand les enseignements hassidiques seraient largement diffusés.

Le Repas du Machia’h représentait pour lui un moyen de matérialiser l’attente messianique, de transformer une aspiration abstraite en expérience concrète, suivant le principe que les actes physiques permettent d’ancrer les réalités spirituelles dans ce monde.

L’Approfondissement par le Rabbi Rashab

Le Rabbi Rashab vivait à une époque où la doctrine hassidique avait mûri et s’était développée intellectuellement, particulièrement dans la branche Habad (Loubavitch). L’année 1906, où il ajouta les quatre coupes de vin au Repas du Machia’h, était considérée selon certains calculs kabbalistiques comme une année potentiellement propice à la rédemption (une année de « ketz » – terme désignant la « fin » de l’exil).

Durant cette année, le Rabbi Rashab prononça une série de discours profonds expliquant le but de la création, la signification de l’ère messianique et comment nos actions quotidiennes contribuent à préparer le monde pour la rédemption. Ces enseignements, compilés dans un volume connu sous le nom de « Hemshekh 5666 », constituent l’une des œuvres maîtresses de la philosophie Habad.

En ajoutant le vin au repas, le Rabbi Rashab signifiait que l’époque était venue non seulement de croire en la rédemption future de façon simple, mais de l’intérioriser profondément par l’étude et la compréhension. Le cadre de la yeshiva Tomchei Tmimim était particulièrement approprié pour cette innovation, puisque cette institution formait des étudiants capables d’unir la foi simple avec la compréhension intellectuelle.

Signification Contemporaine

Le Repas du Machia’h nous rappelle que l’attente messianique dans le judaïsme n’est pas une espérance passive, mais une anticipation active qui se manifeste par des actes concrets. Il nous enseigne plusieurs principes essentiels :

  1. L’unité entre foi et compréhension : La Matsa (foi simple) et le vin (compréhension) sont tous deux nécessaires pour une vie spirituelle complète.
  2. La matérialisation du spirituel : Les concepts spirituels les plus élevés doivent trouver expression dans des actes concrets, rendant tangible ce qui pourrait rester abstrait.
  3. La progression spirituelle : Le chemin spirituel commence par une foi simple (Matsa) et s’approfondit par l’étude et l’intériorisation (vin).
  4. L’anticipation joyeuse : L’attente de la rédemption n’est pas vécue dans l’angoisse mais dans la joie et l’espérance active.
  5. La continuité historique : La première rédemption (Égypte) et la rédemption finale (messianique) forment un continuum spirituel dont nous sommes partie prenante.

Aujourd’hui, à une époque où beaucoup ressentent que nous approchons des « derniers moments de l’exil », le Repas du Machia’h prend une pertinence renouvelée. Il nous invite à renforcer notre foi en la rédemption imminente tout en approfondissant notre compréhension de sa signification.

En pratiquant cette tradition – en consommant la Matsa et les quatre coupes de vin le dernier jour de Pessah – nous nous connectons à cette aspiration millénaire d’un monde transformé par la « connaissance de l’Éternel », un monde de paix et d’harmonie universelles que le judaïsme a toujours placé au cœur de sa vision de l’avenir humain.