Certaines amitiés se nouent dans le secret des nuits d’étude et se traduisent, des années plus tard, par un titre d’honneur. Celle qui unit R. Mordechai Dov Ber Slonim, petit-fils du Mittéler Rabbi, au jeune Rabbi Rachab appartient à cette catégorie rare. Elle vaudra à ce ‘Hassid de ‘Hévron d’être appelé « mon gendre » par celui qui deviendra le cinquième Rabbi de Loubavitch.
Il est des figures de l’histoire ‘hassidique dont le nom, sans être toujours au premier plan, porte à lui seul le poids de plusieurs générations. R. Mordechai Dov Ber Slonim en fait partie. Fils de la Rabbanite Menou’ha Ra’hel — elle-même fille du Mittéler Rabbi, deuxième Rabbi de Loubavitch — et de R. Yaakov Kouli Slonim, il naquit en 5600 et n’était encore qu’un enfant lorsque sa famille quitta Loubavitch pour la Terre Sainte.
Un héritier de la dynastie, enraciné à ‘Hévron
C’est sur le conseil du Tséma’h Tsédek que la Rabbanite Menou’ha Ra’hel avait entrepris, quelques années plus tôt, le long voyage vers Eretz Israël, s’installant à ‘Hévron où elle allait fonder la communauté Habad locale. La tradition rapporte qu’avant son départ, inquiète des pluies abondantes qui menaçaient la route, elle reçut du Tséma’h Tsédek cette réponse restée célèbre : qu’elle voyage donc « entre les gouttes ». C’est dans cette ville des Patriarches, à l’ombre du Caveau de Makhpéla, que grandit son fils Mordechai Dov Ber.
Devenu adulte, il s’imposa comme l’une des grandes figures de la communauté ‘hassidique de ‘Hévron. Il compta parmi les responsables du Kollel Habad, l’institution caritative qui soutenait les Juifs de Terre Sainte, et son autorité morale rayonnait bien au-delà du cercle familial. Un détail frappait tous ceux qui l’approchaient : sa ressemblance physique avec son grand-père, le Mittéler Rabbi, au point que son portrait, reproduit dans de nombreux ouvrages, est demeuré l’un des visages les plus reconnaissables de cette lignée. Malgré la distance qui le séparait de Loubavitch, il fit à plusieurs reprises le déplacement vers la cour du Rabbi, tissant un lien étroit avec le Rabbi Maharach puis avec son fils, le Rabbi Rachab.

Une arrivée à Loubavitch à deux heures du matin
Après des décennies passées en Terre Sainte, R. Mordechai Dov Ber prit un jour la décision de se rendre à Loubavitch pour y voir le Rabbi Maharach. Les deux hommes s’étaient côtoyés dans l’enfance et avaient partagé leurs jeux, mais c’est la force de son hitkachrout, cet attachement profond au Rabbi, qui le poussa à entreprendre le voyage. La décision fut prise soudainement, sans qu’il n’eût prévenu le Rabbi Maharach de sa venue.
Au terme d’un trajet éprouvant, il atteignit Loubavitch à deux heures du matin. Persuadé que le Rabbi veillait encore, il se dirigea sans attendre vers sa demeure et frappa à la porte. Celle-ci s’ouvrit sur le Rabbi Maharach en personne, qui l’accueillit chaleureusement d’un « Ah ! Chalom aleikhem, R. Moteh Ber ! ». Le visiteur, comprenant que le Rabbi l’avait reconnu au premier regard alors qu’il ne l’avait plus vu depuis près de quarante ans, ne put dissimuler sa stupéfaction. Le Rabbi Maharach devança sa question d’un trait d’esprit : qui d’autre que R. Moteh Ber viendrait tambouriner à sa porte à deux heures du matin ?
Les longues heures auprès du jeune Rabbi Rachab
Ce séjour à Loubavitch allait sceller une relation appelée à marquer les mémoires. À cette époque, le futur Rabbi Rachab n’était encore qu’un jeune homme, et il passait de longues heures en compagnie de R. Mordechai Dov Ber. Le ‘Hassid de ‘Hévron lui transmettait des enseignements de ‘Hassidout et surtout d’innombrables récits demeurés inconnus sur l’Admour Hazaken et le Mittéler Rabbi, qu’il tenait de sa mère, la Rabbanite Menou’ha Ra’hel, dépositaire vivante de la mémoire familiale.
La complicité entre les deux hommes était telle que, lorsqu’on cherchait le jeune Rabbi Rachab, on savait où le trouver : auprès de R. Mordechai Dov Ber. Un jour, le Rabbi Maharach, à la recherche de son fils, le découvrit précisément en sa compagnie. Il lâcha alors, sur le ton de la boutade, une expression yiddish imagée — « eidem oif kest » — que l’on pourrait rendre par « un gendre que l’on prend en pension », manière de désigner un ami si cher que l’on ne s’en sépare plus.
Une parole paternelle devenue titre d’honneur
Les mots de son père comptèrent tant aux yeux du Rabbi Rachab qu’il les fit siens pour la vie. Dans sa correspondance avec le ‘Hassid de ‘Hévron, il prit l’habitude de le désigner comme « mon gendre », et de nommer son fils, R. Schneür, « mon petit-fils ». L’anecdote qui éclaire cet usage fut rapportée bien plus tard par la Rabbanite Shterna Sarah, épouse du Rabbi Rachab, à R. Ezriel Zelig Slonim, petit-neveu de R. Mordechai Dov Ber.
Ce surnom, né d’une plaisanterie du Rabbi Maharach, disait en vérité l’estime immense que la cour de Loubavitch portait à ce descendant du Mittéler Rabbi.
R. Mordechai Dov Ber s’éteignit le 5 Tévet 5676, laissant le souvenir d’un homme qui avait su relier deux mondes : celui de la ‘Hévron ‘hassidique où reposait sa mère, et celui de Loubavitch où l’attendaient les Rabbis. Sa mémoire demeure attachée à ces nuits d’étude où un jeune homme destiné à guider tout un peuple recueillait, auprès de lui, les trésors cachés d’une dynastie.
Dans la transmission d’un récit de génération en génération se joue, pour le ‘Hassid, la présence continue du passé au cœur du présent — et la certitude que rien de ce qui a été confié ne se perd jamais devant D.ieu.















