Un nouveau courant prétend rendre la ‘Hassidout plus « pratique » en la traduisant dans le langage de la psychologie moderne, du développement personnel et de la guérison émotionnelle. Le Rav Sholom Kesselman, de Los Angeles, met en garde contre cette confusion : la ‘Hassidout n’a jamais eu pour but de soigner l’être humain, mais de le mener au service de D.ieu. Selon lui, ce glissement ne rend pas la ‘Hassidout plus accessible, il la transforme en autre chose.
Rav Sholom Kesselman – Los Angeles / Anash.org
deux voies, un même but
Depuis la fondation de la ‘Hassidout Habad, deux profils de ‘Hassidim se sont toujours côtoyés. Les uns, appelés Maskilim, mettaient l’accent sur l’étude approfondie et intellectuelle de la ‘Hassidout, cherchant à pénétrer ses concepts pour mieux saisir l’Elokout. Les autres, appelés Ovdim, privilégiaient l’Avodat Hatefila, l’Iskafya et le travail constant sur le raffinement du caractère et des Midot dans le service de D.ieu. Les deux groupes se reprochaient mutuellement leurs manques : les Maskilim jugeaient les Ovdim insuffisamment approfondis dans l’étude, tandis que les Ovdim reprochaient aux Maskilim une compréhension qui ne débouchait pas sur une véritable Avoda.
En réalité, il n’existe aucune contradiction de principe entre les deux : dans un monde de vérité parfaite, la Haskala et l’Avoda sont les deux faces d’une même pièce, l’une devant naturellement conduire à l’autre. Mais nous vivons dans un monde imparfait, et chaque être humain penche naturellement d’un côté ou de l’autre. Trouver le juste équilibre entre ces deux approches a donc toujours représenté un travail pour les ‘Hassidim, tantôt réussi, tantôt manqué.
la « nouvelle hassidout »
Ces dernières années, ce débat séculaire a pris une tournure radicalement nouvelle. Un courant s’est développé autour de l’idée de rendre la ‘Hassidout plus « applicable » au quotidien. Sur le principe, la démarche semble louable : traduire les idéaux de la ‘Hassidout en pratique concrète devrait normalement se traduire par davantage de Limoud Hatora, une prière plus intériorisée, une observance plus rigoureuse du Choul’han Aroukh et un travail plus soutenu sur les Midot. Mais ce n’est pas ce que l’on observe. Le nouveau courant s’est plutôt focalisé sur la psychologie humaine, la santé mentale, le développement personnel et la guérison émotionnelle.
Des enseignants talentueux, familiers du langage de la psychologie contemporaine, utilisent aujourd’hui ces concepts pour « traduire » la ‘Hassidout. Au nom de l’Avoda, ils soutiennent que la ‘Hassidout authentique ne peut rester cantonnée à l’étude intellectuelle ou à l’Elokout : elle devrait parler de croissance personnelle, de relations, de santé mentale et de guérison. Cette approche a certainement une valeur réelle et a aidé beaucoup de personnes. Mais le projet a dérapé, jusqu’à devenir quelque chose qui n’a presque plus rien à voir avec la ‘Hassidout enseignée par les Rabbeim. Ce qui devait rendre la ‘Hassidout plus accessible est devenu une réinterprétation complète de son contenu.
Le malentendu, selon l’auteur, porte sur le sens même de « faire descendre » la ‘Hassidout dans l’Avoda. Quand le verset enjoint de connaître le D.ieu de son père et de Le servir de tout son cœur, cela signifie que la Haskala de la ‘Hassidout doit renforcer l’Avodat Hachem : l’Ahava Véyira, le Bitoul, la Kabalat Ol, la Sim’ha, l’Ahavat Israël, les Midot Tovot et toute autre dimension du service divin. Jamais, dans l’histoire de la ‘Hassidout, ce commandement n’a signifié transposer la ‘Hassidout dans le langage de la psychologie ou du développement personnel. L’objectif n’est pas de « faire descendre » la ‘Hassidout dans le cœur pour le cœur lui-même : l’objectif reste de servir D.ieu de tout son cœur.
Ce qui se joue aujourd’hui n’est donc plus le débat classique entre Haskala et Avoda, mais une distorsion de la définition même de l’Avodat Ha’hassidout. Dans l’ancien débat, il existait un consensus sur le sens des termes : le Bitoul était le Bitoul, la Kabalat Ol était la Kabalat Ol. Le langage, les concepts et les arguments restaient fermement enracinés dans les mots des Rabbeim ; seuls les détails, l’accent et l’application faisaient débat. Aujourd’hui, c’est un tout autre vocabulaire, importé de l’extérieur et parfois même contraire à la ‘Hassidout, qui vient se superposer à elle : estime de soi, guérison intérieure, présence, pleine conscience, traumatisme, bien-être global, paix intérieure. Ces notions sont de plus en plus présentées comme les fondements mêmes à partir desquels il faudrait désormais lire la ‘Hassidout. Ainsi, au nom d’un Bitoul ou d’une Kabalat Ol « sains », on nous explique que ces concepts ne signifient plus ce qu’ils ont toujours signifié. La ‘Hassidout n’est alors plus simplement appliquée à travers un prisme psychologique moderne : elle est réinventée à travers ce prisme.
la hassidout peut-elle servir au développement personnel ?
L’auteur précise d’emblée que oui, à condition de clarifier un point essentiel : la ‘Hassidout n’est pas, par nature, un système de guérison ou de développement personnel. Elle est Yediat Elokout, ‘Hokhma Elokit : l’étude de D.ieu, du Seder Hishtalshelout, de l’Ahdout Hachem et de toute la réalité spirituelle qu’elle cherche à révéler. Son Avoda n’est pas non plus un travail sur soi au sens thérapeutique, mais un Avodat Hachem : accomplir la volonté divine et vivre avec la conscience de l’Elokout.
Prendre soin de son équilibre émotionnel est certes nécessaire, et peut même relever d’une démarche sainte. Mais le bien-être et l’Avoda ne sont pas la même chose : le premier concerne le fonctionnement de la personne, le second ce qu’elle fait de sa vie au service de D.ieu. Travailler sur ses difficultés émotionnelles peut donc être parfaitement nécessaire, sans pour autant devoir être qualifié d’Avodat Ha’hassidout simplement parce que cela améliore la personne. L’objectif de la ‘Hassidout n’est pas de produire des êtres humains plus équilibrés ou plus heureux, mais de véritables Ovdei Hachem.
L’auteur prend l’exemple du début du Tanya, à partir du chapitre 26, où l’Admour Hazakène traite de la tristesse et de la joie. On pourrait croire, à première lecture, qu’il s’agit d’un enseignement sur la santé émotionnelle. Mais son approche est en réalité tout autre : il explique que la paresse et la lourdeur, issues de la tristesse, empêchent de vaincre le mauvais penchant, alors que la vivacité, issue de la joie, permet de le combattre efficacement. L’Admour Hazakène ne s’exprime donc pas en psychologue soucieux du bien-être de ses lecteurs ; il s’exprime en guide de l’Avodat Hachem. Son point de départ n’est pas que l’homme doit être heureux pour être équilibré, mais que le Juif doit vaincre son Yetser Hara pour bien servir D.ieu, et que la tristesse rend cette Avoda impossible.
Le Tanya regorge d’observations d’une grande justesse sur la psychologie humaine, les émotions, la motivation, les schémas de pensée. Mais cela ne fait pas du Tanya un ouvrage de développement personnel. Une personne en souffrance émotionnelle peut assurément y trouver une aide profonde ; mais la guérison la plus complète survient lorsque cet enseignement est reçu pour ce qu’il est réellement : un chemin vers le Bitoul, l’Ahdout Hachem vécue et un authentique Avodat Hachem. En devenant moins centrée sur elle-même et plus attachée à D.ieu, la personne se libère naturellement de la colère, de l’anxiété et du ressentiment ; la guérison qui en découle n’est pas fortuite, elle est le fruit naturel d’une véritable Avoda. À l’inverse, celui qui n’utilise ces enseignements que comme des outils psychologiques pourra en tirer un soulagement passager, mais passera à côté de la transformation profonde qu’apporte un authentique service de D.ieu.
Un stylo peut aussi servir de marque-page. Cela ne change pas sa nature : c’est un instrument d’écriture que l’on détourne, avec succès, vers un autre usage. La ‘Hassidout, de la même manière, peut éclairer admirablement la condition humaine sans être, pour autant, un système de guérison ou de développement personnel. Elle est bien davantage : des paroles du D.ieu vivant, la connaissance de D.ieu, la réalisation qu’il n’existe rien d’autre que Lui, et un véritable Bitoul.
les paraboles ne sont que des paraboles
La ‘Hassidout recourt souvent, pour expliquer des notions d’Elokout, à des Mechalim tirés de l’expérience humaine. Mais le but de ces images n’est pas de s’arrêter au Machal lui-même et d’en faire l’essentiel : le Machal est un véhicule vers le Nimchal, la vérité spirituelle qu’il illustre. Lorsque la ‘Hassidout se sert d’une notion de psychologie pour éclairer un aspect de l’Elokout, le but final reste de comprendre cet aspect de l’Elokout, non de s’arrêter à l’image psychologique elle-même.
Or c’est précisément l’inverse qui se produit aujourd’hui : au lieu que l’étude de l’Elokout demeure le centre et l’être humain la simple parabole qui aide à la comprendre, on cherche désormais à extraire des idées et des méthodes psychologiques, en réduisant les développements sur l’Elokout au rang de parabole. Ce qui était le Nimchal est devenu le Machal, et inversement.
le danger d’une hassidout mal appliquée
On pourrait objecter : quelle importance, puisque cela fonctionne et apaise réellement les personnes concernées ? La différence essentielle entre la psychologie moderne et la ‘Hassidout, répond l’auteur, tient en une phrase : dans la première, la personne est au centre — son estime de soi, sa guérison, son bien-être ; dans la seconde, D.ieu est au centre. Le but de la ‘Hassidout est le Bitoul et la Mesirat Nefech, faire passer la vérité avant soi-même.
Quand la ‘Hassidout est mal appliquée, le risque est qu’au lieu de servir l’abnégation et l’attachement à l’Emet, elle devienne un outil sophistiqué au service de la perpétuation, voire de la glorification du moi. Ce n’est pas seulement un malentendu sur la ‘Hassidout : c’est l’exact opposé de ce qu’elle représente. La solution n’est donc pas de transformer une ‘Hassidout jugée trop abstraite en un manuel de développement personnel qui nourrit subtilement l’ego, mais d’expliquer en quoi l’étude authentique de la ‘Hassidout et un véritable Bitoul font de nous de meilleurs Ovdei Hachem, ce qui est la raison même de notre existence.
et si la hassidout semblait trop abstraite ?
L’une des critiques courantes adressées à la ‘Hassidout authentique est justement d’être trop abstraite et sans rapport avec la vie quotidienne. Beaucoup souhaitent sincèrement l’étudier, mais un long développement sur les niveaux de lumière avant la contraction, ou sur les mondes de ‘Akoudim, Nekoudim et Beroudim, leur paraît peu parlant. Lorsque quelqu’un vient alors expliquer que ces notions décrivent en réalité un processus intérieur, une lutte personnelle ou une expérience émotionnelle, le sujet devient soudain concret et pertinent. C’est en grande partie ce qui explique le succès de cette « ‘Hassidout nouvelle » : elle rend la matière vivante et accessible.
Mais si l’intention est louable, la méthode, selon l’auteur, reste fondamentalement erronée. Le problème n’est pas résolu : expliquer un passage abstrait comme un phénomène psychologique ne le rend pas pertinent, cela le transforme en autre chose. On n’a pas réussi à rendre la ‘Hassidout signifiante, on l’a changée en psychologie. Et la psychologie, certes, est utile et pertinente pour nos vies — mais ce n’est pas ce que l’on doit chercher en étudiant la ‘Hassidout. Cela ne peut être appelé Avoda, ni rattaché au commandement de servir D.ieu de tout son cœur, que si cela s’adresse directement à une dimension de l’Avodat Hachem ; traiter simplement des affaires du cœur ou du bien-être mental n’y suffit pas.
L’objectif, insiste-t-il, ne doit pas être de rendre la ‘Hassidout pertinente en réinterprétant ses idées spirituelles comme des idées psychologiques, mais d’expliquer pourquoi ces idées spirituelles elles-mêmes, dans leur pureté, sont pertinentes et peuvent transformer une vie. Il ne s’agit pas de justifier la portée des niveaux de Atik et Arikh par leur pendant psychologique supposé chez l’être humain, mais d’expliquer la vérité de ce qu’ils sont réellement, puis en quoi la connaissance de cette vérité peut changer une existence. On ne rend pas quelque chose pertinent en expliquant qu’il est autre chose : on le rend pertinent en découvrant sa pertinence propre, sans le diluer ni le dénaturer.
Il est vrai que celui qui ne se soucie pas particulièrement de l’Avodat Hachem aura du mal à trouver la ‘Hassidout signifiante, puisqu’elle porte fondamentalement sur cette Avoda. Mais transformer la ‘Hassidout en outil de développement personnel, en la coupant de l’Avodat Hachem authentique, pour la rendre accessible à ceux qui ne s’y intéressent guère, n’est pas une solution : ce n’est simplement plus de la ‘Hassidout.
comment apprendre et enseigner la hassidout
Il est donc essentiel, selon l’auteur, de préserver un ordre précis dans l’étude et l’enseignement de la ‘Hassidout. Il faut d’abord comprendre l’idée telle qu’elle a été voulue : s’il s’agit d’une notion d’Elokout, d’un Olam, d’une Sefira, d’un Partsouf ou d’un niveau du Keter, il faut d’abord saisir ce que cela signifie réellement dans les sphères supérieures. Si la ‘Hassidout propose un Machal, il faut le comprendre, sans s’y arrêter : il faut revenir au Nimchal, en utilisant le Machal pour éclairer la réalité spirituelle décrite.
De même, lorsqu’elle traite de l’Avoda, il faut d’abord comprendre comment la ‘Hassidout elle-même la définit : que signifient le Bitoul, la Kabalat Ol, l’Iskafya, l’Hitbonenout, non pas selon nos préférences ou selon la mode psychologique du moment, mais selon ce que la ‘Hassidout elle-même veut dire par ces termes. Il faut ensuite mettre ces idées en pratique dans la vie quotidienne, car la mise en pratique demeure l’essentiel. Ce n’est qu’après avoir compris la ‘Hassidout telle qu’elle a été enseignée par les Rabbeim, après l’avoir fait descendre dans une véritable Avodat Hachem, et en la vivant réellement, que l’on peut, dans un second temps, l’appliquer à d’autres domaines de la vie. On peut alors dire, légitimement, qu’une idée peut aussi aider face à telle ou telle difficulté psychologique — un manque d’estime de soi, une tristesse, une relation compliquée. Mais cela ne peut être le point de départ : il ne faut pas aborder un texte de ‘Hassidout en le faisant immédiatement passer par le filtre du langage et des valeurs de la psychologie moderne, comme si celles-ci en constituaient le sens fondamental.
Une fois cette application faite, en toute clarté, on sait alors qu’on ne définit plus le concept ‘Hassidique lui-même : on prend une idée de la ‘Hassidout et on l’applique hors de son contexte premier — on utilise, en somme, le stylo comme marque-page. Cette démarche permet de préserver à la fois la vérité de la ‘Hassidout, ses définitions, son langage et ses priorités telles que reçues des Rabbeim, tout en laissant ses vérités profondes éclairer et même aider à guérir l’expérience humaine.
comment en est-on arrivé là
L’auteur propose enfin une hypothèse, sans prétendre l’établir comme un fait. Certaines personnes, ayant traversé des épreuves traumatiques, vivent des difficultés intérieures très réelles. Pour elles, en raison de leur fragilité, il peut être nécessaire, dans un premier temps, de ne pas insister sur des notions comme le Bitoul ou la Kabalat Ol : comment parler de Bitoul à quelqu’un dont le sentiment de soi est brisé, ou de Kabalat Ol à quelqu’un dont l’expérience de vie a associé la soumission à une figure abusive ? Pour de telles personnes, il peut être approprié, à titre d’exception, de présenter d’abord ces notions autrement, afin de restaurer une dignité et une stabilité suffisantes.
Or, poursuit-il, beaucoup des enseignants à l’origine de cette « nouvelle ‘Hassidout » travaillent précisément, et avec beaucoup de mérite, auprès de personnes en grande difficulté émotionnelle ou psychologique. Il est donc possible qu’un effet d’échantillonnage se soit installé : à force de côtoyer une forte proportion de personnes pour qui les formulations traditionnelles du Bitoul ou de la Kabalat Ol sont difficiles, on peut en venir à croire que ce sont les concepts eux-mêmes qui posent problème, et qu’il faudrait les redéfinir pour tous, au nom d’un Bitoul ou d’une Kabalat Ol plus « sains ». Mais cette conclusion ne s’impose pas : il existe des raisons légitimes pour lesquelles ces notions sont difficiles pour certains individus, sans que cela les rende pour autant inadaptées pour le Klal.
Il n’est donc pas nécessaire, insiste l’auteur, de modifier en profondeur le langage, les définitions et les valeurs de la ‘Hassidout pour l’ensemble de la communauté parce que certains individus ont besoin d’une approche différente. Pour le Klal, il faut demeurer fidèle au langage, aux définitions et aux valeurs authentiques reçues des Rabbeim ; des milliers de Juifs, aujourd’hui encore, sont parfaitement capables d’apprendre et de pratiquer la ‘Hassidout authentique, dans la même langue et selon les mêmes valeurs que leurs grands-parents, dans la continuité ininterrompue qui remonte à l’Admour Hazakène. Il n’y a nul besoin de réinventer la ‘Hassidout pour le Klal, ni de la mal appliquer simplement parce que certains individus ont besoin d’un chemin différent.
Pour ces personnes-là, en revanche, tout doit être fait, avec sensibilité, sagesse et compassion, pour les aider à guérir et à devenir, à terme, des Kelim aptes à recevoir davantage. Mais cela doit rester ce que c’est : une exception à la règle, non une redéfinition de la règle. Pour l’ensemble de la communauté, conclut l’auteur, la ‘Hassidout est et doit rester centrée sur l’Elokout, l’Avodat Hachem et le Bitoul ; elle ne doit jamais devenir les dernières tendances psychologiques habillées d’un langage ‘hassidique.
















