Le Rav ‘Haïm Morde’haï Eizik ‘Hadakov, secrétaire légendaire et chef de cabinet du Rabbi, était bien plus qu’un simple intermédiaire administratif. Trois récits personnels du Rav Leibel Alevsky z »l, Chalia’h pour le nord-est de l’Ohio, révèlent la nature profonde de ce rôle hors du commun. Ces souvenirs, partagés cinq ans avant son propre décès, éclairent d’un jour nouveau la relation unique qui unissait le Rabbi à son plus fidèle secrétaire.
Par le Rav Leibel Alevsky z »l
Les « suggestions » du Rav ‘Hadakov n’étaient pas les siennes
Entre les années 5722 et 5732 (1962-1972), j’ai ouvert le premier bureau du Tzach, l’Organisation de la jeunesse Loubavitch, sous les auspices du Reb Dovid Raskin. Souvent, durant les longues nuits de Ye’hidout, le Rav ‘Hadakov me convoquait et s’entretenait avec moi pendant des heures, formulant diverses suggestions concernant nos activités. Certaines me semblaient tout à fait impraticables. Parfois je les mettais en œuvre, parfois non.
Au cours de ces mêmes années, j’eus environ quinze Ye’hidousen. Lors de l’une d’elles, le Rabbi se mit soudainement à évoquer ces mêmes suggestions que m’avait transmises le Rav ‘Hadakov — et que j’avais ignorées. Ma stupéfaction fut totale.
Inutile de préciser qu’à partir de ce moment, je commençai à traiter les « suggestions » du Rav ‘Hadakov avec un tout autre respect.
Zalman Shazar et la nuit sans sommeil
Quand nous étions bo’hourim, nous nous relayions pour accompagner le Rabbi chez lui le soir, marchant derrière lui à une distance respectueuse.
Un soir, alors que mon ami et moi attendions que le Rabbi sorte après la Ye’hidout, nous vîmes M. Zalman Shazar quitter son bureau. Il y était resté des heures — il était déjà quatre heures du matin.
En sortant, il aperçut le Rav ‘Hadakov, assis patiemment dans le bureau de Merkaz.
« Meïleh, je comprends », dit M. Shazar au Rav ‘Hadakov, « der Rebbe iz a Rebbe, darf er leiden — le Rabbi est le Rabbi, alors il doit « souffrir » — uber ir, nit shlofen a gantze nacht — mais vous, pourquoi perdre une nuit entière de sommeil ? »
« Que pensez-vous », répondit le Rav ‘Hadakov, « qu’il serait convenable de laisser le Rabbi assis ici seul pendant que je rentre dormir tranquillement chez moi ? »
M. Shazar comprit immédiatement et dit : « Vous avez raison, je retire mes mots. »
Le Rabbi qui ne voulait pas parler en son propre nom
Le Rav ‘Hadakov me fit un jour une suggestion pour le Tzach qui ne me convenait pas. Je lui dis respectueusement : « Si cette suggestion vient du Rabbi, je l’accepterai sans la moindre question, mais… »
Le Rav ‘Hadakov m’interrompit et dit : « À votre avis, si le Rabbi souhaite formuler une suggestion mais ne désire pas qu’elle soit transmise en son nom, que doit-il faire exactement ? »
Inutile de dire que j’acceptai la proposition sans plus tarder.
Portrait : le Rav Leibel Alevsky, bâtisseur d’un empire Habad en Ohio
Le Rav Leibel Alevsky naquit en 5699 (1939) à Tchernigov, en Ukraine, de Reb Chaim Borou’h et Sima Chaya. Son enfance fut marquée par l’épreuve : à l’âge de deux ans, son père fut mobilisé dans l’armée soviétique pour combattre les nazis et ne revint jamais. Il fut alors élevé par sa mère dévouée et son grand-père maternel, Reb Gavriel Kagan, un tamim de Loubavitch, qui exerça une influence décisive sur sa formation.
Après la guerre, la famille quitta l’Union soviétique grâce à de faux passeports polonais, atteignit un camp de personnes déplacées à Wegscheid, en Allemagne, vers 5707 (1947), puis s’installa en France. Conformément à la directive du Rabbi précédent, la famille se fixa ensuite en Eretz Israël, où le jeune Alevsky commença ses études à la Yéchiva Tomkhé Tmimim de Lod. À quinze ans, il entra dans le zal où il étudia sous la direction du célèbre machpia Reb Chlomo Chaïm Kesselman, avant de poursuivre à Brunoy, en France, auprès de Reb Nissan Nemenov.
Le 1er Sivan 5718 (1958), jour de ses dix-neuf ans, il débarqua à New York et rejoignit la Yéchiva centrale de Loubavitch au 770 Eastern Parkway. Durant les années 5720 (1960), il joua un rôle central au sein du Tzach, l’Organisation de la jeunesse Loubavitch, dont il assuma la direction à New York : organisation des tahalou’hot vers les communautés périphériques, coordination de cours publics de Torah, participation à la diffusion et à l’impression des Likoouté Si’hot. Il servit également de liaison auprès des élus et personnalités de la ville de New York, œuvrant au renforcement de la communauté de Crown Heights. Durant ces années, il eut aussi le privilège d’entretenir des liens personnels étroits avec la Rebbetzin Chana Schneerson, mère du Rabbi, qu’il assista de diverses manières.
Au début des années 1970, le Rabbi l’envoya en mission de Chalia’h dans le nord-est de l’Ohio. Il arriva à Cleveland en 1972 avec son épouse Devorah pour y fonder le premier Beth Habad de la ville et de toute la région. Les débuts furent modestes — des rencontres à la Hillel House de la Case Western Reserve University, où ses sessions « Interrogez le Rav » rassemblèrent rapidement des dizaines d’étudiants jusque tard dans la nuit. Grâce au soutien du philanthrope Irving Stone, le premier Beth Habad officiel fut inauguré cette même année à South Euclid.
De cette fondation, le Rav Alevsky bâtit méthodiquement un réseau régional : dès 1975, de nouvelles antennes ouvrirent à Columbus et Cincinnati, accompagnées du lancement du Camp Habad. En 1980 fut créé le Torah Nursery, suivi de nombreuses autres institutions éducatives et sociales. Sous sa direction, Habad de Cleveland devint un pôle régional rayonnant sur Cleveland Heights, Solon, le centre-ville, et les campus universitaires de Case Western Reserve et d’Oberlin College. En 2003, il fonda le Friendship Circle de Cleveland, dédié aux enfants aux besoins particuliers et à leurs familles.
Sa conception du Chalia’h reposait sur un principe constant : un seul centre ne peut suffire à servir un vaste territoire. Il encouragea donc la création de Beth Habad autonomes, chacun animé par des émissaires dédiés, chaque antenne cultivant sa propre base de donateurs. Aux côtés de son épouse Devorah, fille du Rav Zalman et de la Rebbetzin Chula Kazen — pionniers de Habad à Cleveland —, il construisit non seulement des institutions, mais un héritage multigénérationnel : leurs dix enfants s’engagèrent dans le mouvement, beaucoup servant comme Chlou’him à Cleveland et au-delà, tandis que leurs petits-enfants poursuivent cette œuvre aux États-Unis, en Israël, en Europe et en Amérique du Sud.
En plus de quatre décennies, le Rav Leibel Alevsky transforma Cleveland en un centre majeur d’activité Habad, laissant une empreinte durable sur la vie juive de toute la région. Sa vision, enracinée dans la directive du Rabbi de hafatsas hama’ayonot, alliait audace stratégique et dévouement personnel — les marques de ceux qui ont véritablement intériorisé le message de leur maître.
















