Au cœur de Tsahal, un homme incarne le pont entre le monde religieux orthodoxe et l’armée israélienne. Le lieutenant-colonel Avigdor Dikstein, Hassid Habad et chef de la branche ‘harédim, a annoncé devant la Commission des Affaires étrangères et de la Défense de la Knesset l’envoi prochain de 14 000 nouveaux ordres de conscription à destination de la communauté ‘harédite. Portrait d’un officier qui considère sa fonction comme une véritable Chli’hout du Rabbi, au cœur d’un défi national majeur.

 

 

 

14 000 ordres de conscription en trois vagues

Interrogé sur la capacité de Tsahal à atteindre son objectif de 4 800 recrues ‘harédites sur l’année avec cette nouvelle vague d’ordres de conscription, le lieutenant-colonel Dikstein a répondu sans détour : « Non. » Une franchise qui illustre l’ampleur du défi auquel fait face l’armée israélienne dans ce dossier sensible.

Le calendrier présenté devant la commission parlementaire est précis. Le 13 mars, une première vague de 5 000 ordres sera envoyée. Le 6 avril suivra une deuxième vague de 4 000 ordres. Enfin, le 4 mai, une troisième vague de 5 000 ordres complétera ce dispositif. Sur ce total de 14 000 convocations, 9 100 seront envoyées de manière aléatoire aux ‘harédim éligibles au service militaire, tandis que 4 900 cibleront ceux que Tsahal estime susceptibles de se présenter effectivement au centre de recrutement.

Cette seconde catégorie comprend notamment les personnes exerçant une activité professionnelle, les étudiants de l’enseignement supérieur ou les détenteurs d’un permis de conduire — autant d’indicateurs suggérant qu’ils ne sont pas engagés dans des études de Torah à temps plein en Yechiva. Au cours de l’année écoulée, environ 70 000 hommes ‘harédim ont été répertoriés comme éligibles au service militaire.

Un bilan en demi-teinte depuis la décision historique

Ces ordres de conscription, qui constituent la première étape du processus de sélection et d’évaluation mené par l’armée en vue du recrutement, interviennent après la décision historique de la Haute Cour de Justice en juin 2024. Cette décision a établi qu’il n’existait plus aucun cadre juridique permettant à l’État de s’abstenir de recruter les étudiants de Yechiva ‘harédim dans l’armée.

Entre juillet 2024 et ce mois-ci, Tsahal a envoyé 10 000 ordres de conscription initiaux aux membres de la communauté ‘harédite en plusieurs vagues. À ce jour, seuls 177 d’entre eux se sont effectivement engagés dans l’armée. Certains sont encore en cours de processus d’enrôlement. Le lieutenant-colonel Dikstein a également indiqué que 2 231 seconds ordres de conscription ont été envoyés à ceux qui ne se sont pas présentés aux centres de recrutement après avoir reçu un premier ordre.

Le mécanisme de sanctions progressives

Plus de 1 000 « mandats d’arrêt » ont été émis à l’encontre de ceux qui ont ignoré le second ordre de conscription. Toutefois, la Police militaire de Tsahal ne prévoit pas de procéder à des arrestations effectives, préférant attendre que ces personnes soient déclarées « insoumis » et laisser les forces de l’ordre civiles gérer la suite.

Le processus est graduel. Après réception d’un mandat d’arrêt, les recrues concernées reçoivent un ordre de mobilisation immédiate. Si elles l’ignorent, elles sont déclarées insoumises. Les conséquences de ce statut sont significatives : interdiction de quitter le territoire israélien et possibilité d’arrestation lors de tout contrôle de police. À ce jour, 265 ‘harédim sur les 10 000 ayant reçu un ordre ont été déclarés insoumis, a précisé le lieutenant-colonel Dikstein.

Un engagement personnel au service de la nation

Dans les couloirs du centre de recrutement, le lieutenant-colonel Avigdor Dikstein s’adresse aux nouvelles recrues avec une conviction palpable. Père de cinq enfants et servant dans Tsahal depuis plus de seize ans, cet officier a fait de l’intégration des soldats ‘harédim sa mission de vie. « Souvenez-vous que vous êtes en Chli’hout. Être dans l’armée de défense d’Israël, c’est une Chli’hout », lance-t-il aux jeunes hommes qui viennent tout juste d’enfiler l’uniforme.

Sur son bureau trône une photo du Rabbi de Loubavitch, rappel constant de ce qui l’anime. « Cette photo me rappelle que je suis en Chli’hout, que nous nous trouvons à un moment critique et important pour l’unité du peuple d’Israël, qu’il y a une déchirure qu’il faut recoudre », confie-t-il. Pour Dikstein, qui s’est engagé à l’âge de 21 ans, Tsahal possède la capacité de réparer ce tissu social fragilisé entre les différentes composantes de la société israélienne.

Une mission entre terrain et politique

La semaine du lieutenant-colonel se partage entre deux fronts bien distincts. D’un côté, le travail de terrain auprès des unités accueillant des soldats ‘harédim. De l’autre, les interminables discussions à la Knesset autour de ce que l’on nomme communément « la loi sur le service militaire ». Une position délicate qui le place au cœur des tensions entre les exigences de l’armée et les réticences d’une partie de la communauté orthodoxe.

« Il y a une tendance à la hausse, mais une année normale ne suffit pas, elle ne correspond pas à ce dont nous avons besoin », reconnaît-il face aux journalistes. Le besoin opérationnel est considérable, et les chiffres actuels, bien qu’en progression, restent éloignés des objectifs fixés. La semaine dernière, environ 540 ‘harédim ont revêtu l’uniforme, tant dans les unités combattantes que dans les fonctions de soutien au combat.

L’équilibre délicat entre loi et confiance

Suite à la décision de la Haute Cour de Justice, l’armée a dû envoyer des dizaines de milliers d’ordres de convocation au cours de l’année écoulée, et a même commencé à procéder à quelques arrestations de réfractaires. Une politique d’application de la loi qui suscite des critiques de toutes parts et remet en question les conventions établies selon lesquelles le changement ne devait venir que par le dialogue, le consensus et la législation.

« Il y a une décision de la Haute Cour et il y a des directives que nous devons appliquer conformément à la loi », explique le lieutenant-colonel. « Nous les appliquons selon la loi et nous comprenons qu’il y a des ‘harédim qui viendront à l’armée même contraints et forcés. C’est ainsi. Que faire ? Il y a une loi dans ce pays. » Cette approche vise à renforcer à la fois la confiance avec le public ‘harédi et l’effet dissuasif.

Préserver la spiritualité sous l’uniforme

Pour Dikstein, l’enjeu fondamental demeure la préservation de l’identité religieuse des soldats. « Une partie de ma responsabilité est de veiller à ce que pas même un millième de votre observance de la Torah et des Mitsvot ne diminue », assure-t-il aux recrues. L’armée a mis en place des environnements adaptés, avec des unités spécialement conçues pour accueillir les jeunes issus du monde ‘harédi.

Le projet « ‘Hashmonaïm », nom de code pour ces nouvelles structures combattantes, vise à créer un environnement de commandement adapté plutôt que d’intégrer les ‘harédim dans des unités existantes. Une approche qui nécessite la formation de cadres sensibilisés aux spécificités de cette population et la mise en place d’infrastructures permettant le maintien d’un mode de vie conforme à la Hala’ha.

Le défi de la définition identitaire

L’une des questions les plus épineuses reste celle de la définition même du terme « ‘harédi ». Selon les données de l’année de service précédente, 45% des recrues présentant une « indication ‘harédite » rejoignent des parcours militaires classiques. Une statistique qui soulève des interrogations. « Cette définition inclut des personnes qui ne sont certainement pas ‘harédites », admet Dikstein, tout en rejetant l’affirmation selon laquelle la majorité des engagés ne seraient pas réellement issus de ce milieu.

« Vous ne trouverez aucun « ‘harédimètre » accroché au mur dans nos bureaux », précise-t-il avec une pointe d’humour. « Je ne sonde pas les cœurs et les reins. Pour donner un chiffre, j’ai besoin d’une indication quelconque pour comprendre qui a grandi dans l’écosystème ‘harédi. » La définition actuelle se base sur le parcours éducatif entre 14 et 18 ans, un critère imparfait mais nécessaire pour quantifier les efforts.

Entre espoir et inquiétude

Le lieutenant-colonel Dikstein garde foi en l’avenir. « La meilleure chose qui puisse arriver au peuple d’Israël, à Tsahal, c’est que des masses de ‘harédim se présentent au bureau de recrutement pour prendre une part significative à la sécurité du peuple d’Israël en Terre d’Israël », affirme-t-il. Son travail quotidien consiste à construire cette confiance, pas à pas, entre l’institution militaire et une communauté longtemps restée à l’écart.

Le scénario moins favorable serait que l’opposition persiste et que les voix extrémistes prennent le dessus sur le discours communautaire. « Ils doivent comprendre en profondeur ce qu’est l’armée, comment l’armée permet un mode de vie ‘harédi », insiste Dikstein. « Et s’ils comprennent cela, alors nous n’irons pas vers la vision la moins bonne. Nous irons vers la vision idéale, et avec l’aide de D.ieu, nous réussirons. »