Le mardi 21 Elloul 5699 (1939), quelques jours seulement après le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, le Rabbi précédent, Rabbi Yossef Its’hak Schneersohn, quitta la ville d’Otwock, en Pologne, où il avait résidé durant quatre années. Espérant regagner Riga, en Lettonie, il devait d’abord rejoindre Varsovie, et c’est sous les bombardements de l’aviation allemande qu’il accomplit ce trajet. Ce voyage, commencé dans les larmes et achevé dans le piège d’une capitale assiégée, ouvrit l’un des chapitres les plus dramatiques de l’histoire de Habad.

 

 

 

Les derniers jours d’Otwock

Otwock, petite ville de villégiature située à quelques dizaines de kilomètres au sud est de Varsovie, avait accueilli le Rabbi précédent après son installation en Pologne. Il y avait établi sa résidence et son centre d’activité, poursuivant sans relâche le soutien aux réseaux clandestins de l’éducation juive et l’administration des institutions de la Yechiva Tom’hei Temimim, dont les élèves étudiaient à proximité. Pendant quatre ans, cette localité modeste était devenue le cœur battant du mouvement Loubavitch en Europe, un lieu où affluaient Chlou’him, étudiants et visiteurs venus de toute la Pologne pour recevoir une bénédiction ou un conseil.

L’invasion allemande, déclenchée au début du mois de septembre, changea tout en quelques jours. Les colonnes de la Wehrmacht progressaient rapidement vers la capitale, les routes se couvraient de réfugiés et le ciel appartenait déjà aux appareils de la Luftwaffe. Il devint évident que le Rabbi ne pouvait demeurer à Otwock. Son intention était de rejoindre Riga, où il avait vécu auparavant et où il disposait encore d’appuis et de possibilités de départ, mais pour cela il fallait d’abord atteindre Varsovie.

Le départ et la bénédiction aux habitants

Ce mardi 21 Elloul, aux environs de trois heures de l’après midi, le Rabbi précédent quitta Otwock, accompagné des membres de sa famille. La nouvelle s’était répandue et de nombreux habitants s’étaient rassemblés pour lui faire leurs adieux et recevoir sa bénédiction. Les témoins de la scène rapportèrent la profonde tristesse qui se lisait sur son visage tandis qu’il s’apprêtait à quitter la ville.

Avant de monter en voiture, le Rabbi s’adressa à ceux qui l’entouraient. Il leur dit de se porter bien, de prendre sur eux le joug de la Royauté céleste, le Ol Malkhout Chamaïm, rappelant que le Roi protège Ses serviteurs et que le peuple juif est composé des enfants de Hachem. Il ajouta que D.ieu les protégerait où qu’ils se trouvent, et qu’Il les protégerait, eux qui partaient, où qu’ils aillent.

Ces paroles, prononcées à la veille des heures les plus sombres de l’histoire juive européenne, furent les dernières que beaucoup de ces hommes et de ces femmes entendirent de sa bouche. Le Rabbi lui même, rapportent les témoins, pleura amèrement en s’éloignant.

Sur la route, sous les bombardements

Le trajet vers Varsovie se transforma rapidement en épreuve. Alors que le convoi progressait, les avions allemands se mirent à bombarder les routes et les véhicules qui les empruntaient. Les passagers abandonnèrent les automobiles et se jetèrent sur les bas côtés pour chercher un abri dérisoire dans les fossés et les champs, tandis que les explosions soulevaient la terre autour d’eux.

Au milieu de cette panique, le Rabbi précédent conserva un calme qui frappa tous ceux qui l’accompagnaient. Il exhorta les siens à ne pas céder à la peur et leur déclara qu’il n’y avait rien à craindre, car son père travaillait désormais pour eux. Il faisait ainsi référence à son père, le Rabbi Rachab, invoquant son mérite et sa protection durant ces heures terrifiantes.

Cette phrase, brève et sans emphase, résume l’attitude qui fut la sienne tout au long des mois suivants. Là où les circonstances imposaient la terreur, il opposait la certitude que la Providence conduisait les événements et que le lien avec les générations précédentes demeurait actif, même sous les bombes.

Prisonnier de la capitale en guerre

En atteignant Varsovie, il apparut aussitôt que le projet de rejoindre Riga était devenu irréalisable. Les frontières se fermaient, les liaisons ferroviaires étaient interrompues, et la capitale polonaise entrait elle même dans les premières phases du siège. Au lieu de poursuivre son voyage, le Rabbi précédent se retrouva bloqué dans une ville soumise aux bombardements incessants, privée d’eau, de nourriture et d’électricité, où les incendies se propageaient de quartier en quartier.

Il y demeura durant plusieurs mois, changeant à plusieurs reprises de refuge à mesure que les immeubles étaient détruits. Ce fut une période d’incertitude totale, vécue au milieu d’une population juive qui allait bientôt être enfermée dans le ghetto. Les Chassidim de Varsovie continuèrent malgré tout à se rassembler autour de lui, et l’étude ainsi que la prière ne cessèrent pas, jusqu’aux Chabbatot passés sous les décombres.

Le sauvetage et l’arrivée à Riga

C’est seulement le 2 Tévet 5700 (1939) qu’il parvint, au terme d’une série d’événements extraordinaires, à sortir de Pologne et à gagner Riga. Ce sauvetage fut le fruit d’efforts intenses menés depuis l’étranger par ses ‘Hassidim, en particulier aux États Unis, où des démarches furent entreprises auprès des autorités américaines afin d’obtenir une intervention diplomatique en sa faveur.

L’issue de ces démarches tint du prodige. Alors que des centaines de milliers de Juifs se trouvaient déjà pris au piège de l’Europe occupée, le Rabbi précédent, sa famille et une partie de son entourage purent franchir les lignes et atteindre la Lettonie, avant de rejoindre quelques mois plus tard les rives américaines. Ce départ allait déterminer l’avenir du mouvement tout entier, puisque c’est depuis New York que le Rabbi précédent entreprit la reconstruction du judaïsme habad et posa les fondations de l’œuvre que le Rabbi devait déployer par la suite.

Un témoignage conservé dans le Sefer HaSi’hot

Les épreuves de ces mois passés à Varsovie ne furent pas seulement rapportées par des tiers. Le Rabbi précédent les décrivit lui même, et son récit est conservé dans les premières sections du Sefer HaSi’hot 5700 (1939-1940). On y trouve un témoignage direct et saisissant sur le déclenchement de la guerre, sur les bombardements, sur la détresse de la population et sur la manière dont il perçut ces événements.

Ce texte occupe une place particulière dans la littérature Loubavitch. Il ne s’agit pas d’une chronique extérieure, mais d’une Si’ha écrite par celui qui traversa ces jours, mêlant l’observation historique et la lecture spirituelle des faits. Chaque année, à l’approche du 21 Elloul, les ‘Hassidim reviennent à ces pages pour y puiser la même leçon que le Rabbi précédent transmit sur la route d’Otwock, lorsqu’il demanda aux siens de ne pas avoir peur : les épreuves de l’histoire ne se lisent pas seulement dans la chronologie des armées, mais dans la fidélité de ceux qui, au milieu du fracas, continuent d’accomplir les Mitsvot et de faire confiance à D.ieu.

Ce jour de Elloul, mois de la miséricorde et du retour, garde ainsi dans la mémoire habad la figure d’un homme qui pleurait en quittant sa ville, et qui rassurait pourtant ceux qui l’entouraient. Sa dernière parole aux Juifs d’Otwock, promesse d’une protection divine valable ici comme là bas, résonne encore aujourd’hui comme le testament d’une génération que la guerre allait engloutir.