Face à nos enfants et à nos élèves, nous sommes régulièrement confrontés à un choix décisif : leur dire ce qu’ils veulent entendre, en déformant la vérité pour valider ce qui est faux, ou trouver la force de faire preuve d’une bonté véritable en leur disant la vérité dont ils ont besoin. Dans cet article, le Rav Chalom Mordehai Rubashkin tire une leçon essentielle sur l’éducation, à travers le contraste saisissant entre Zimri et Pin’has. Une réflexion à contre-courant des sensibilités modernes, mais fidèle à l’enseignement du Rabbi.
Rav Chalom Mordehai Rubashkin
Notre Paracha conclut l’épisode de Midiane, qui avait commencé dans la Paracha de Balak. Avant de poursuivre, il vaut la peine de retenir la leçon importante qui se trouve au cœur de ce récit, une leçon trop souvent obscurcie, me semble-t-il, par des sensibilités et des attitudes que nous avons absorbées du monde qui nous entoure.
Les Juifs avaient été manipulés par Midiane sur le conseil de Bilam, exposés à la tentation de manière inattendue sous couvert d’un commerce innocent, et beaucoup avaient succombé à leur yétser hara, leur mauvais penchant. Les Juifs furent jugés pour leurs choix, et les conséquences de la faute furent rapides et sévères : une épidémie ravagea le camp, tuant des milliers de personnes, principalement au sein de la tribu de Chimone.
L’erreur de Zimri
« Aide-nous ! » crièrent les fils de Chimone en se tournant vers Zimri, leur nassi, le chef de leur tribu. « Comment peux-tu rester assis sans rien faire pendant que ton peuple souffre ?! »
Zimri ressentit leur douleur et entreprit de les aider – et il commit alors la terrible erreur que beaucoup célèbrent aujourd’hui comme une vertu.
Il ne dit pas aux membres de sa tribu la vérité difficile et douloureuse qu’ils avaient besoin d’entendre. La vérité toute simple est qu’une Mitsva relie un Juif à D.ieu, la source de la vie, tandis qu’une faute endommage ou rompt le lien avec D.ieu et avec la vie.
Il aurait dû les exhorter à faire téchouva, à revenir vers D.ieu : « Cette souffrance est le résultat de vos actes. Cessez de fauter, reconnectez-vous à D.ieu, la Source de la vie et de la bénédiction – et vous cesserez de mourir. »
Au lieu de cela, il se montra inclusif, accueillant et bienveillant : il défendit leur comportement, chercha des permissions pour le cautionner et l’autoriser, et alla jusqu’à attaquer le tsadik, le prophète et le chef de la génération afin de justifier les méfaits de son peuple. Pour mettre un point d’exclamation à sa démarche, il alla même commettre la faute-même pour laquelle sa tribu était punie, en affirmant qu’il n’y avait là aucun péché.
Dans les journaux et dans les cercles sociaux raffinés, ses paroles et ses actes aimables, tolérants et prévenants furent assurément loués comme admirables. Dans le monde réel, des gens mouraient.
Le geste de Pin’has
Les Juifs intègres, eux, ne trouvaient pas ces actions si admirables, et l’un d’entre eux – Pin’has, fils d’Elazar, fils d’Aharon le Cohen – se leva pour agir. Comme le prescrit la Loi juive dans ce cas précis, il saisit une lance, réussit à passer les gardes du corps, et utilisa cette lance pour tuer Zimri et Kozbi.
Dans les journaux et dans les cercles sociaux raffinés, il fut fustigé comme un homme cruel qui avait agi avec brutalité et sadisme. Dans le monde réel, les gens cessèrent de mourir. Par son acte sanglant, Pin’has apporta la paix et la vie à son peuple.
Lorsqu’une personne se blesse, elle ne peut pas raisonner avec sa plaie. Quoi qu’elle en pense, la perte de sang conduira à l’évanouissement ou à la mort, à moins qu’elle n’agisse pour refermer la blessure. Même si quelqu’un peut présenter une défense habile et convaincante de ses actes, le mauvais choix a des conséquences. Se séparer de D.ieu, à D.ieu ne plaise, a des conséquences terribles.
La vraie bonté
C’est une cruauté – et non une bonté – que d’agir comme Zimri. Être doux, « gentil » et délicat, accepter et valider un comportement destructeur ou fatal n’est pas de la bonté : c’est de la cruauté. Le sommet de la bonté consiste à surmonter notre nature et notre préférence pour la douceur, la gentillesse et la délicatesse, et à prendre le parti de la vérité et de la vie, même lorsque c’est désagréable.
L’âme d’un Juif doit être connectée à D.ieu en permanence. Il est agréable d’être aimable, mais valider, justifier ou défendre un Juif dans un acte qui le coupe de la source de sa vie n’est pas aimable. Telle fut l’erreur de Zimri.
Pin’has, lui, agit correctement. Il savait que la Torah exigeait une lance dans ce cas précis, et parce qu’il était un descendant d’Aharon – l’incarnation même de la bonté – il surmonta sa nature douce pour accomplir la chose difficile et véritablement bonne : maintenir les Juifs connectés à D.ieu, même si cela exigeait des mesures radicales.
Le Rabbi répète toujours que « les voies de la Torah sont des voies de douceur et tous ses sentiers sont paix ». Il ne s’agit certainement pas de saisir une lance chaque fois que l’on voit quelque chose à corriger. Nous voulons être efficaces et convaincants, et « les paroles des sages sont écoutées lorsqu’elles sont exprimées avec douceur » – mais cela relève de la méthode.
Lorsqu’il s’agit de notre position et de notre objectif, nous devons être Pin’has, et non Zimri. Nous devons nous concentrer sur ce qui est bon et juste, et non sur ce qui paraît ou sonne bon et juste. La vraie bonté exige que nous restions attachés à la vérité alors même que nous cherchons à faire le bien.
Élever les Juifs vers la Torah, jamais l’inverse
Aujourd’hui, la nécessité d’œuvrer pour rapprocher les Juifs de D.ieu est largement admise, et les méthodes et approches du Rabbi sont largement comprises et adoptées. Aux premiers temps, lorsque le Rabbi posait les fondements de cette démarche, il citait fréquemment la Michna qui décrit Aharon comme celui qui « aimait les créatures et les rapprochait de la Torah ».
Voilà, déclarait le Rabbi, la seule voie acceptable : nous élevons les Juifs et nous les rapprochons de la Torah – et non, à D.ieu ne plaise, l’inverse, qui consisterait à abaisser la Torah pour la rendre plus acceptable aux Juifs.
Certains soutiennent que notre approche de la jeune génération doit être guidée par les « réalités » du déclin des générations. Il faudrait, disent-ils, les accepter tels qu’ils sont et trouver des moyens d’adapter et de reformuler le judaïsme pour éveiller leur intérêt. Il faudrait alléger les fardeaux par des permissions et imprégner notre vocabulaire et notre cadre conceptuel de termes et d’idées puisés dans des sources modernes, étrangères et populaires.
Cette idée n’est pas nouvelle. Le Rabbi l’a rejetée dès qu’il a formulé pour la première fois la manière d’éveiller l’âme d’un Juif, et le contraste entre Zimri et Pin’has nous en offre la toute première démonstration de l’inanité.
Zimri ou Pin’has ?
Lorsque nous guidons nos enfants et nos élèves, nous sommes fréquemment confrontés à cette décision : vais-je leur dire ce qu’ils veulent entendre, en déformant la vérité et le concept même de bonté pour valider et soutenir quelque chose de faux ? Ou vais-je trouver la force et la fermeté de faire preuve d’une bonté véritable et trouver le moyen de leur dire la vérité qu’ils ont besoin d’entendre, la vérité qui les connectera à D.ieu ? Serai-je Zimri ou Pin’has ?
Ne croyez pas ceux qui vous disent que cela ne fonctionnera pas, que la jeunesse d’aujourd’hui ne peut pas entendre ou n’écoutera pas. Je peux vous affirmer par expérience que c’est tout simplement faux.
Chalom Mordehai Rubashkin, né en octobre 1959, est un rabbin américain issu du mouvement hassidique Habad-Loubavitch. Il est principalement connu pour avoir été le directeur général (PDG) d’Agriprocessors, une entreprise d’abattage et de conditionnement de viande située à Postville, dans l’Iowa, fondée par son père Aaron Rubashkin. Sous sa direction, Agriprocessors est devenue la plus grande usine de viande strictement casher des États-Unis.
Le Raid de 2008 et l’Enquête
Le tournant de sa vie s’est produit en mai 2008, lorsque les services de l’immigration américaine (ICE) ont mené une descente massive dans l’usine de Postville. Près de 400 travailleurs sans papiers y ont été arrêtés. Ce raid, l’un des plus importants de l’histoire du pays, a entraîné la faillite de l’entreprise et a déclenché de multiples enquêtes fédérales et étatiques sur les pratiques de gestion de Rubashkin.
Bien qu’il ait été acquitté par la suite des accusations de violation des lois sur le travail des enfants au niveau de l’État, l’examen minutieux des finances de l’entreprise a mis au jour d’autres irrégularités majeures.Condamnation pour Fraude
En 2009, un tribunal fédéral a reconnu Rubashkin coupable de fraude bancaire. Il a été prouvé qu’il avait falsifié des documents financiers et gonflé les revenus de l’entreprise pour sécuriser et maintenir un prêt de 35 millions de dollars auprès d’une banque. En 2010, il a été condamné à une peine exceptionnellement lourde de 27 ans de prison fédérale, une sentence qui a choqué de nombreux observateurs juridiques en raison de sa sévérité par rapport au crime commis (qui n’impliquait pas de violence).
Campagne de Soutien et Commutation de Peine
Pendant son incarcération, une vaste campagne bipartite a été organisée pour dénoncer la disproportion de sa peine. Ce mouvement a rassemblé des membres du Congrès (Démocrates et Républicains), d’anciens hauts responsables du ministère de la Justice, de nombreux juristes éminents et diverses organisations de la communauté juive orthodoxe.
Le 20 décembre 2017, après que Rubashkin eut purgé plus de huit ans de sa peine, le président américain Donald Trump a commué sa peine (sans pour autant lui accorder un pardon présidentiel complet, la condamnation initiale restant donc au casier). Cette décision a ordonné sa libération immédiate, et il a été accueilli avec d’immenses célébrations dans la communauté hassidique orthodoxe de New York et d’ailleurs.
















