« Ce mois sera pour vous le premier des mois »

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(1) La question du commencement de la Torah

Il est écrit dans le Midrash (cité par Rashi au début de la Torah) : Rabbi Yitzchak a dit que la Torah aurait dû commencer par « Ce mois sera pour vous », qui est la première mitzva donnée au peuple d’Israël. Pourquoi alors commence-t-elle par « Au commencement » ? C’est en raison du verset « La puissance de Ses œuvres, Il l’a révélée à Son peuple, en leur donnant l’héritage des nations. »

Cette introduction présente un paradoxe fondamental sur la structure de la Torah : le Midrash suggère que logiquement, la Torah aurait dû commencer par le premier commandement donné collectivement aux Juifs (à propos du mois de Nissan), mais elle commence plutôt par le récit de la Création. La raison proposée est que D.ieu voulait établir la légitimité du droit du peuple juif sur la Terre d’Israël face aux accusations des autres nations.

Puisque la Torah est une Torah de vérité, on peut dire que même selon la vérité profonde, la Torah aurait dû commencer par « Ce mois sera pour vous ». [En particulier, l’expression « il aurait dû » indique une nécessité et non simplement une suggestion.] Cela correspond à la vérité intérieure que le début essentiel de la Torah est effectivement « Ce mois sera pour vous », comme l’explique le Rabbi Rashab dans son discours « Zé », où la paracha HaHodesh est l’essence même du début de la Torah. Cependant, ce concept est dans l’intériorité (pnimiyut), tandis qu’extérieurement (‘Hitsoniout), la Torah commence par « Au commencement ».

Le Rabbi souligne ici que la question du Midrash n’est pas simplement rhétorique, mais reflète une vérité profonde : au niveau de l’essence intérieure, la Torah commence effectivement par « Ce mois sera pour vous », même si extérieurement elle commence par « Bereshit » (Au commencement).

(2) Tichri et Nissan : création et intention

Cette idée peut être comprise à la lumière des deux opinions concernant la date de la création du monde. Selon Rabbi Eliezer, le monde a été créé en Tichri (plus précisément le 25 Eloul), tandis que selon Rabbi Yehoshua, il a été créé en Nissan (le 25 Adar). Ces opinions peuvent être conciliées en comprenant que la pensée divine de créer le monde était en Nissan, mais la création effective a eu lieu en Tichri.

Le Rabbi fait référence à une controverse talmudique célèbre sur la date de la création du monde. Il propose une réconciliation profonde entre ces deux opinions apparemment contradictoires en distinguant entre la conception et l’exécution de la création.

Sachant que la pensée représente l’intériorité et l’intention (le but) de l’acte qui suivra, on comprend que la création effective en Tichri représente l’extériorité de la création, tandis que l’intériorité de la création, sa conception divine, était en Nissan. De même, concernant le début de la Torah, le fait que la Torah commence par « Au commencement » (correspondant à la création effective en Tichri) est extérieur, mais intérieurement, la Torah commence par « Ce mois sera pour vous » (correspondant à Nissan).

Cette analogie établit un parallèle profond entre la structure de la Torah et la structure de la création elle-même : dans les deux cas, il existe un aspect extérieur (Tichri/Bereshit) et un aspect intérieur (Nissan/HaHodesh).

(3) La controverse sur le temps de la rédemption future

Il existe également une controverse entre Rabbi Eliezer et Rabbi Yehoshua concernant le temps de la rédemption future. Rabbi Eliezer estime que nous serons délivrés en Tichri, tandis que Rabbi Yehoshua affirme que nous avons été délivrés en Nissan (lors de la sortie d’Égypte) et que nous serons également délivrés en Nissan (dans le futur). Comme l’explique le Tzemach Tzedek, ils suivent chacun leur position concernant le mode de rédemption.

Cette section étend le parallèle à une troisième dimension : la rédemption. Les mêmes Sages qui débattent sur la date de la création ont également des opinions divergentes concernant la date de la rédemption future, et ces opinions sont cohérentes avec leurs positions sur la création.

Rabbi Eliezer considère que « Si Israël fait techouva (se repent), ils seront délivrés ; sinon, ils ne seront pas délivrés ». C’est pourquoi il estime que la rédemption future viendra en Tichri, car c’est la période où la techouva est acceptée avec plus de force. Le fait que la rédemption de l’Égypte ait eu lieu en Nissan, tandis que la rédemption future se produira en Tichri selon lui, s’explique par la différence fondamentale dans la nature de ces deux rédemptions.

La rédemption d’Égypte s’est produite par un dévoilement venant d’en-haut, et c’est pourquoi elle a eu lieu en Nissan. En revanche, la rédemption future viendra par la techouva, le travail spirituel d’Israël, et aura donc lieu en Tichri.

La distinction entre Nissan et Tichri reflète deux modes d’interaction spirituelle : Nissan représente l’influence divine descendante (itaruta d’le’eila – éveil d’en haut), tandis que Tichri représente l’élévation humaine ascendante (itaruta d’letata – éveil d’en bas).

[Ceci explique également pourquoi la rédemption d’Égypte est comparée à une « fille » (aspect féminin, réceptif), car elle fut suivie d’exils, tandis que la rédemption future est comparée à un « fils » (aspect masculin, permanent), car elle ne sera suivie d’aucun exil. Comme le dit le Talmud : « Quand l’homme ‘sème’ d’abord (initiative divine), une fille naît ; quand la femme ‘sème’ d’abord (initiative humaine), un fils naît ».]

(4) La parabole du roi et sa fille

Le Midrash raconte : « Parabole d’un roi qui avait une fille… il ne cessa de l’aimer jusqu’à ce qu’il l’appelle ‘ma fille’, puis il ne cessa de l’aimer jusqu’à ce qu’il l’appelle ‘ma sœur’, puis il ne cessa de l’aimer jusqu’à ce qu’il l’appelle ‘ma mère’. »

Ces trois appellations – « ma fille », « ma sœur » et « ma mère » – correspondent aux trois fêtes de pèlerinage.

Lors de la sortie d’Égypte (Pessah), Israël était comme une « fille », dans un état de réception passive, n’ayant rien de son propre chef et recevant tout d’en-haut.

Au moment du don de la Torah (Chavouot), Israël fut appelé « ma sœur », car par la Torah, les Juifs deviennent comme des « frères et amis » de D.ieu. Plus généralement, par la Torah, Israël devient uni avec D.ieu, comme il est dit : « Israël, la Torah et le Saint, béni soit-Il, ne font qu’un. »

Par la techouva (qui est au-dessus de la Torah), les Juifs sont appelés « ma mère », car ils deviennent comme ceux qui « nourrissent » D.ieu, pour ainsi dire. C’est pourquoi le jour de Kippour (jour de la techouva complète) est appelé dans la Mishna « le jour du mariage », car c’est alors que la techouva couronne D.ieu comme une « mère » couronne son fils.

Cette parabole décrit l’évolution de la relation entre D.ieu et Israël à travers trois niveaux d’intimité croissante, correspondant aux trois fêtes de pèlerinage et à trois modes de service divin : la réception passive (Pessah/Fille), l’unification mutuelle (Chavouot/Sœur), et l’influence active (Souccot et Yom Kippour/Mère).

Puisque la manifestation de la techouva et du pardon de Yom Kippour se produit durant la fête de Souccot, l’aspect de « mère » est principalement associé à Souccot.

Il est expliqué dans les enseignements hassidiques que la rédemption future se produira au niveau de « ma fille », qui est inférieur aux niveaux de « ma sœur » et « ma mère ». Cela s’explique par le fait que l’avantage de l’état de « fille » (qui, dans le temps de l’exil, caractérise un état de Bitoul absolu où l’on n’a rien de son propre chef) est qu’il atteint l’Essence même de l’Infini divin, au-delà de toute limitation du monde.

C’est pourquoi il est dit qu’en Nissan, nous serons délivrés, car dans la rédemption future, la révélation de l’essence divine se produira, et cette révélation vient par l’annulation totale du soi – l’aspect de « fille ». C’est pourquoi le Machia’h est décrit comme « un pauvre chevauchant un âne » – l’état de pauvreté et d’humilité absolue.

(5) Le service divin pendant l’exil

La raison pour laquelle les révélations divines de l’ère messianique dépendent spécifiquement de notre service pendant l’exil est que l’état d’annulation de soi est particulièrement réalisé pendant la période d’exil. Durant l’époque du Temple, quand la perception de la divinité était manifeste, même dans l’expérience de la divinité, la conscience de soi de l’homme qui percevait était également présente. Mais pendant l’exil, et particulièrement dans la génération précédant immédiatement le Machia’h, le service divin se fait dans une annulation complète du soi, pas du point de vue de l’existence humaine mais uniquement du point de vue de la divinité.

Cette section approfondit une idée paradoxale : l’avantage spirituel de l’exil sur l’époque du Temple. Bien que la présence divine fût clairement perceptible au temps du Temple, cette perception même créait une forme de dualité entre celui qui perçoit et ce qui est perçu. En revanche, l’obscurité spirituelle de l’exil force l’âme juive à servir D.ieu avec une abnégation totale (Bitoul), sans aucune gratification spirituelle personnelle. Ce service désintéressé atteint un niveau divin plus profond, car il touche à l’essence même de D.ieu plutôt qu’à ses manifestations.

(6) Conciliation des opinions halakhiques

Selon la halakha, nous suivons l’opinion de Rabbi Eliezer que les Juifs ne seront délivrés que par la techouva. Et concernant le temps de la rédemption, de nombreux enseignements hassidiques suivent l’opinion de Rabbi Yehoshua que nous serons délivrés en Nissan. Cela peut s’expliquer par le fait que toutes les révélations de l’ère messianique dépendent de nos actions et de notre service pendant l’exil.

Selon Rabbi Yehoshua, le fait que nos actions et notre service pendant l’exil attireront les révélations de l’ère messianique n’est pas dû à notre propre mérite, mais au fait que pendant l’exil, le pouvoir de la révélation divine d’en-haut est déjà présent. C’est pourquoi il affirme que nous serons délivrés en Nissan, qui représente cette influence divine descendante.

Le Rabbi réconcilie ici deux principes apparemment contradictoires de la tradition juive : d’une part, que la rédemption dépend de la techouva (repentir) du peuple juif, et d’autre part, qu’elle viendra en Nissan (symbole de la grâce divine). La conciliation consiste à comprendre que même notre capacité à faire techouva à la fin de l’exil est elle-même un don divin, une manifestation de l’énergie de Nissan (éveil d’en-haut) qui facilite et inspire notre retour à D.ieu.

(7) La techouva de la fin de l’exil

La conciliation entre les deux décisions halakhiques – que les Juifs ne seront délivrés que par la techouva et qu’ils seront délivrés en Nissan – est que lorsque les Juifs font techouva à la fin de leur exil, ils sont immédiatement délivrés. Cela s’explique par le fait que la techouva qu’ils font à la fin de l’exil possède déjà la puissance de la révélation d’en-haut, l’aspect de Nissan.

Même si la techouva est généralement un processus graduel, la techouva de la fin de l’exil s’accomplira d’une manière qui transcende les limitations et l’ordre habituel. Bien que tout changement, même spirituel, suive normalement un certain ordre, dans le cas de la techouva de la fin de l’exil, le processus sera instantané – « immédiatement, ils sont délivrés » – car cette techouva est imprégnée de l’énergie divine transcendante de Nissan.

Cette section explique comment la techouva de la fin de l’exil sera fondamentalement différente de la techouva ordinaire. Au lieu d’être un processus progressif avec des étapes (techouva inférieure, puis supérieure), cette techouva finale sera caractérisée par un « saut » (diloug) radical et immédiat qui transformera instantanément la réalité de l’exil en rédemption. Ce potentiel de transformation instantanée est inhérent à l’énergie de Nissan.

(8) L’intégration du limité et de l’illimité

Le fait que la Torah aurait dû commencer par « Ce mois sera pour vous » est vrai même au niveau le plus profond de la réalité. C’est que la garantie divine que la Torah donne – que le peuple juif fera techouva et sera immédiatement délivré – est une fusion des énergies de Nissan et de Tichri, du dévoilement d’en-haut et de l’effort humain d’en-bas.

Cette fusion est possible car la finalité de la création limitée de Tichri était depuis le début de révéler l’illimité de Nissan à travers le service des mitzvot. Quand, par notre service dans le monde limité, nous révélons que l’intériorité de cette limitation est en fait l’illimité divin, nous accomplissons le but ultime de la création.

Cette partie développe la relation dialectique entre le limité et l’illimité, entre Tichri (création limitée) et Nissan (révélation illimitée). Le Rabbi explique que cette relation n’est pas simplement une juxtaposition, mais une intégration profonde : l’intériorité même du limité est l’illimité. Notre service divin consiste à révéler cette vérité cachée, en montrant comment le monde fini peut devenir un réceptacle pour l’infini divin.

(9) La rédemption future et la révélation de l’intériorité

C’est pourquoi il est dit qu’en Nissan, nous serons délivrés. Car dans la rédemption future, la révélation de l’essence divine se produira, et cette révélation vient par l’annulation totale du soi – l’aspect de « fille » – qui caractérise particulièrement le service divin pendant l’exil.

Il est connu que la création du monde le 25 Eloul correspondait à l’aspect de « ko » (ainsi) – une perception distante et indirecte de la divinité – tandis que le jour de la création du premier homme (1er Tichri), la divinité fut révélée dans le monde sous l’aspect de « zeh » (ceci) – une perception directe et immédiate. De même, « Ce mois sera pour vous », qui est l’intériorité de « Au commencement », représente un niveau de révélation divine encore plus élevé que celui qui peut être atteint par la techouva humaine ordinaire.

Dans la rédemption future, après la techouva de la fin de l’exil, le dévoilement de l’illimité se fera également dans le monde tel qu’il est dans l’aspect de « ko » (ainsi). Cela accomplira finalement le dessein originel de la création : faire une demeure pour l’essence divine dans les mondes inférieurs, précisément dans ce monde physique qui est le plus bas de tous.

Cette dernière section relie tous les thèmes précédents dans une vision eschatologique cohérente. Le Rabbi explique que la rédemption finale ne sera pas simplement un retour à un état antérieur, mais l’achèvement d’un processus cosmique : la transformation du monde limité en une demeure pour l’illimité divin, où même la matérialité la plus grossière (« ko ») révélera l’essence divine la plus profonde (« zeh »). Cette révélation sera possible grâce au service d’abnégation totale accompli pendant l’exil, qui a préparé le monde à devenir un réceptacle pour cette lumière infinie.

Ainsi, même le dévoilement qui se produira dans le monde lors de la rédemption (rendu possible par la techouva d’Israël qui précède) sera dans l’aspect de Nissan – la lumière illimitée qui transcende les mondes. Et ce dévoilement se fera de telle sorte qu’il constituera l’intériorité du monde lui-même, révélée par le Machia’h, notre juste, bientôt et de nos jours.